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Les Agréemens, Parties 3 et 4

LE
MARIAGE,
SES
AGRÉEMENS
ET
SES CHAGRINS
DEDIÉ AUX MARYS.
Tome Second.

Vignette. A PARIS,
Au PALAIS.
Chez JEAN-BAPTISTE LANGLOIS
dans la grand' Salle, vis-à-vis la grand'
Chambre, à l'Ange Gardien.
Filet simple.
M. DC. XCIII.
Avec Privilege du Roy.
Bandeau fleuri.

Lettrine "M", boîte courronée.MESSIEURS,

Le premier Tome des Agréemens & des Chagrins du Mariage n'eût pas si-tôt paru, que plusieurs Femmes d'esprit touchées de curiosité par son titre, & parce qu'il étoit dedié à leur sexe, s'empres serent de le lire. Elles témoignered beaucoup d'indignation & de colere contre l'Autheur, pour les avoir accusées d'être seules les causes des chagrins & des peines du Mariage ; & un jour m'étant trouvé avec trois des plus jolies de Paris, elles me pousserent for plaisamment là‑dessus. Oüy, Monsieur, me disoit l'une, une femme aimera son mary, & luy sera fidelle, pendant qu'il est toûjours chagrin & de méchante humeur avec elle, & qu'il luy refuse les choses les plus necessaires, pour entretenir magnifiquement une Maîtresse en ville, à qui il destine sa belle humeur & ses doux momens ! Ce mary, reprenoit l'autre, qui insensible aux caresses de sa femme ne connoît d'autre plaisir que celuy de la bouteille & des bons repas ! Ce mary joüeur, interrompoit l'autre, qui negligeant ses affaires, consume & dissipe son bien & celuy de sa femme, & pousse les emportemens & les fureurs de son jeu, jusqu'à mettre en gage, & jusqu'à vendre les meubles de leur maison, & même les nippes & les bijoux de sa femme ! Enfin elles concluoient toutes trois, qu'il faudroit qu'une femme fût bien sote ou bien insensible, si elle n'usoit du droit de represaille dans de semblables rencontres. MESSIEURS, MESSIEURS, Elles n'ont pas de si méchantes raisons que vous pouriez bien vous imaginer, & il y en a beaucoup parmy vous qui jouïroient seuls, tranquilement, & avec honneur, des caresses & des embrassemens innocens de leurs femmes, qu,- elles prodiguent tous les jours ailleurs, si par leur méchante conduite & leurs déréglemens, ils ne les avoient rebutées de leur devoir & de leur fidelité. Puisqu'il est donc vray, MESSIEURS, que vous avez autant de part que vos femmes dans ce qui peut contribuer aux Agréemens & aux Chagrins du Mariage, je me crois obligé de vous offrir ce second Tome, comme je leur ay offert le premier ; profitez-en, ce sont les souhaits,
MESSIEURS, De Vôtre tres-humble Serviteur, J.D.D.C.
Bandeau.

Extrait du Privilege du Roy.

PAR Lettres de Privilege de sa Majesté, données à Versailles le 19. Juin 1690. Signées BOUCOT, & scellées du grand Sceau de cire jaune. Il est permis au Sieur J.D.D.C. de faire imprimer, vendre & debiter un Livre intitulé Philogame & Antigame, ou les Agréemens & les Chagrins du Mariage, avec deffenses à tous Imprimeurs, Libraires, & autres personnes d'imprimer, vendre ny debiter ledit Livre, & ce durant l'espace de six années, à compter du jour qu'il sera achevé d'imprimer, sur les peines y contenuës.
Registré sur le Livre des Libraires & Imprimeurs le 20 Octobre 1691.
Signé P. AUBOUYN, Syndic.
Les Exemplaire ont été fournis.
Achevé d'imprimer pour la premiere fois le 31 Decembre 1692.

Bandeau fleuri. PHILOGAME ET ANTIGAME. OU LES AGRÉEMENS ET LES CHAGRINS DU MARIAGE. Troisiéme Partie.

Lettrine D, double cadrage à feuilles.
DANS le même tems que Philogame soûtenoit qu'il y avoit plus d'agrée 2 mens dans le mariage que de chagrins, & qu'Antigame soûtenoit le contraire ; & qu'ils prioient l'Abbé Sophin de les juger, sur la question de sçavoir s'il est plus avantageux de se marier, que de vivre dans le celibat : Lesbie amie de Fraudelise, depuis qu'elles avoient été ensemble pensionnaires dans un même Convent de Religieuses, vint luy rendre visite. C'est pour vous souhaiter, luy dit-elle en 3 courant l'embrasser, mille bonheurs & mille plaisirs dans vôtre Mariage. Oüy, ma chere, repartit Fraudelise, en la serrant dans ses bras ; je vais devenir la plus heureuse personne du monde puisque j'épouse Philogame. Je le veux croire, repartit Lesbie d'un ton serieux, en se placeant dans un fauteüil ; mais pour cela il faudra que vôtre destinée ait quelque chose de bien singulier, & que Phi 4 logame ne soit pas fait cõme les autres hommes. Combien de femmes, continua-t-elle, se plaignent nuit & jour de s'estre engagées dans le Mariage? C'est une terrible chose, reprit Lesbie, de s'assujettir pour toute sa vie à la volonté & aux infirmitez d'un homme que l'on ne connoist qu'au travers d'une galanterie interessée, & d'un nombre infini d'arti 5 fices & de déguisemens : il n'est pas si-tost devenu vôtre Epoux, qu'il se regarde comme un Maître qui a un empire absolu sur vous; il vous néglige, il vous méprise, & croit sortir de sa gravité & vous faire grace quand il reçoit vos caresses. Je n'aprehende rien de ce côté-là, reprit Fraudelise, Philogame m'aime avec une passion trop tendre & trop constante. D'autres peines, continua Lesbie, peuvent 6 vous attendre dans le Mariage, comme les accidens & les maux qui acompagnent les grossesses & les acouchemens des jeunes femmes, & la peine & les douleurs que causent les maladies & la mort des enfans. Bon ! repartit Fraudelise, le plaisir de donner à un Mary que l'on aime un enfant qu'il vous demande vous console aisément de ces maux; si ces enfans sont malades, ce soin regarde les dome 7 stiques, & s'ils meurent, continua-t-elle en soûriant, pour un perdu deux recouvrez. Comtez-vous pour rien, reprit Lesbie, les soins & les inquietudes que causent l'envie & l'ambition d'élever vos enfans & d'en faire de grands Seigneurs, & la part que vous prenez aux fatigues & aux peines que souffre un pauvre Mary pour amasser du bien, ou pour conserver celuy qu'il a ? Je sçauray, repliqua Frau 8 delise, régler mes sentimens, borner ma fortune & mon ambition, & m'apliquer toute entiere à divertir mon mary par mon enjouëment & par mes caresses ; & entre nous la necessité ne me fait pas peur, nous aurons du bien & nos peres y ont mis bon ordre. Combien d'hommes, repartit Lesbie, ont été élevez dans les grandes Charges & dans les richesses qui sont à present dans la necessité, 9 ou dont les veuves & les enfants sont dans la misere & dans la servitude ? Mais je veux, continua-t-elle, que vôtre famille soit dans les honneurs & dans l'abondance ; qui vous répondra que le cœur de ce Mary, content de luy même, & qui cherche tous les jours de nouveaux ragoûts de joye & de plaisir, continuëra à vous aimer avec ce teint jaune, ces lévres pasles & livides, ces yeux battus & enfon 10 cez, & avec ce visage maigre & effilé que vos longues grossesses & vos frequens accouchemens vous auront sans doute causez, pendant qu'il verra tous les jours dans le monde des femmes belles comme des Anges, qui iront au devant de luy pour luy prodiguer leurs faveurs. Comme Lesbie parloit ainsi, la veuve d'un Marchand Joüallier vint voir Fraudelise ; c'estoit pour luy vendre un Co 11 lier de Perles : cette Marchande luy avoit fait avoir plusieurs bijoux à bon marché, ce qui avoit donné lieu à une tres-grande liaison qui estoit entr'elles. Voyez, dit-elle à Fraudelise, en regardant & tournant ce Colier de tous les côtez, & en le luy presentant, voyez cette belle eau, cette grosseur & cette rondeur. Je vous les garantis Perles d'Orient à peine de les perdre ; c'est un marché donné, continua-t-elle, 12 pour six cens Louis1, & si la Dame à qui il est & qui en a fait faire un faux semblable pour tromper son mary, n'avoit joüé de malheur à la Bassette, vous ne l'auriez pas pour ce prix là. Fraudelise aprés l'avoir examiné, dit à cette femme, qu'elle le feroit voir & qu'elle luy rendroit réponse. Lesbie qui connoissoit cette femme; pour l'avoir veuë souvent avec sa mere, & pour avoir achetté d'elles des 13 bijoux, & qui sçavoit qu'il n'y avoit pas longtemps que son mary étoit mort, lui demanda si elle étoit remariée. Elle lui repartit qu'elle en étoit fort éloignée, qu'il n'y avoit point de condition plus heureuse que celle d'une veuve, qu'elle est indépendante, qu'elle vit comme il luy plaît, & qu'elle est à l'abry des reproches, que l'on a coûtume de faire aux filles qui vieillissent sans se marier. Vos 14 sentimens, reprit Lesbie, pouroient bien changer. Moy remariée, interrompit brusquement cette femme en élevant la voix & en haussant les épaules ! Dieu m'en garde, je sçay trop ce qu'en vaut l'aune, & le Mariage n'est pas fait pour des miserables comme nous. Pourquoy repliqua Lesbie ? Les hommes de nôtre condition, reprit cette Marchande, regardent leurs femmes comme leurs servantes. Au 15 premier chagrin ils les querellent, & leur disent cent injures : répondent-elles, ils les menacent de leur rompre les bras ; ils veulent bien avoir des Maîtresses en ville, mais si la pauvre femme entretient une petite galanterie, & qu'ils viennent à s'en apercevoir, ils font les démons & veulent la tuer, comme si cela ne devoit pas être reciproque. Il n'en est pas de même, continuat-elle, des femmes de qua 16 lité : les marys ne veulent rien voir ; & s'il se presente quelque chose devant leurs yeux, ils les détournent pour éviter l'éclat & le scandale. Ecoutez, je vous prie, quelle a été ma destinée avec feu mon mary, & puis vous jugerez si l'envie de me remarier doit me reprendre. Je luy avois aporté quantité de meubles, de bonnes nipes, & de beaux écus ; les premiers jours de nôtre mariage, à l'en 17 tendre dire, il ne devoit point cesser de m'aimer, je devois être la maîtresse de tout, & je ne devois jamais manquer de rien : mais en peu de temps il y eût bien du rabat-joye, il devint si inquiet & si bouru qu'il ne pouvoit me souffrir ; ce n'estoit que gronderie, que querelle perpetuelle, il ne se plaisoit qu'au jeu de Boulle, au Cabaret, & avec des femmes débauchées, & ne revenoit le soir que fort 18 tard, infecté de vin & de tabac, & furieux comme un Lion, en pestant & jurant contre moy & contre ses enfans. Etoit-il malade il falloit que je passasse les jours & les nuits à le servir, & que je vendisse ma marchandise à vil prix pour la dépense de sa maladie ; & pour toute recompense il me disoit que j'étois une friponne & une coquine qui voudroit déja le voir enterré. Aprés sa mort les frais funeraires 19 & de Justice ont consommé la meilleure partie de mon bien ; & il me reste cinq petits enfans & un fond de boutique mal-assorti, avec lequel il faut que mon industrie nous fasse vivre : jugez aprés cela, belle Lesbie, si l'envie de me remarier peut me prendre. Comme cette Marchande parloit ainsi, un laquais d'Antigame vint demander Lesbie pour luy parler en particulier. Elle avoit placé ce laquais au 20 prés d'Antigame afin qu'il luy raportât tout ce que son Maître disoit & faisoit en son absence. Il luy dit comment la pluye avoit obligé Philogame, Antigame, & l'Abbé Sophin d'entrer dans un Cabaret où ils avoient trouvé Cleante & Philabel disputant sur la qualité d'un Rubis qu'avoit Cleante : il luy apprit de quelle maniere Antigame avoit veu ce Rubis, qu'il y avoit trouvé beaucoup de ressem 21 blance avec celuy qu'il luy avoit donné ; comment il avoit fait interroger le laquais de Cleante là dessus. Il ajoûta que ce laquais avoit répondu, qu'une fille dont il n'avoit pu aprendre le nom avoit fait present de ce Rubis à Cleante, & qu'elle devoit encore luy donner deux mille Louis2 d'or & l'épouser ; qu'Antigame avoit pensé que c'étoit d'elle qu'il parloit, & en avoit été touché sensiblement ; que Philo 22 game s'en étant aperceu l'en avoit raillé. Il luy raconta ensuite que dans ce mesme temps un laquais de Fraudelise qui portoit une Lettre dans sa main étoit venu dans la cour de ce Cabaret demander Philabel ; qu'Antigame reconnoissant de la fenestre de la chambre où il étoit, le laquais de Fraudelise, avoit soupçonné qu'il y avoit quelque commerce de galanterie entre Philabel & Fraudelise, & a 23 voit cru que pour le découvrir il falloit intercepter cette Lettre ; qu'Antigame étant descendu il étoit allé se placer dans un endroit d'une allée par où ce laquais devoit passer, si obscure qu'il étoit impossible de pouvoir distinguer une personne & la reconnoître ; que dans le moment que ce laquais avoit été auprés d'Antigame, Antigame luy avoit demandé la Lettre de Fraudelise en luy presentant 24 un écu ; que ce laquais avoit pris l'écu & luy avoit remis la Lettre; qu'ensuite Antigame avoit décacheté la Lettre & l'avoit remise à Philogame; que Philogame étoit convenu qu'elle étoit de la main de Fraudelise & avoit lû ce qu'elle contenoit à Antigame & à l'Abbé Sophin: ce laquais ajoûta qu'il ne pouvoit se ressouvenir des termes avec lesquels cette Lettre étoit conçuë, mais qu'il sçavoit seulement 25 que le sens étoit que Fraudelise n'épousoit Philogame que contre son intention & pour obeïr à son pere, & qu'elle aimeroit toûjours Philabel. Ce laquais dit encore à Lesbie, comment Antigame à son tour avoit raillé Philogame sur ce qu'il pretendoit être aimé seul de Fraudelise, & enfin tout ce qui avoit été dit par l'Abbé Sophin, & par Philogame & Antigame: & sur ce que Lesbie luy 26 témoigna qu'elle ne pouvoit concevoir comment il en pouvoit tant sçavoir, il luy apprit qu'il s'étoit caché derriere un lit d'où il avoit tout entendu ; & ensuite il quitta Lesbie pour aller rejoindre son Maître dont il s'étoit dérobé pour venir donner cet avis à Lesbie. Le raport de ce laquais avoit tellement touché Lesbie, & avoit fait une si violente impression sur son visage, que Fraudelise 27 s'en apperçeut & luy en demanda la raison. Lesbie repartit à Fraudelise, qu'elle venoit en partie de l'attachement qu'elle avoit pour ses interests; & comme Fraudelise la pressoit de s'explquer plus clairement, elle luy demanda si elle n'avoit pas écrit ce jour là à Philabel, & ce que contenoit sa Lettre. Ce discours mit l'alarme au cœur de Fraudelise, ce qui fit qu'elle la pria de luy dire prompte 28 ment ce qu'elle sçavoit là‑dessus. Lesbie témoigna avoir de la peine à s'expliquer devant cette Marchande, qui s'en appercevant prit la parole, & luy dit qu'une femme de son métier en sçavoit beaucoup ; qu'elle en avoit bien appris en portant des Perles & des Diamans dans les maisons ; que Lesbie & Fraudelise pouvoient se reposer hardiment sur sa discretion & sur sa fidelité; qu'elle a 29 voit des talens admirables pour conduire finement une galanterie ; qu'elle se faisoit un tres-grand plaisir de rendre les Amants heureux ; que Lesbie pouvoit parler hardiment, & qu'elles verroient l'une & l'autre de quel bois elle se chaufoit. Lesbie qui étoit aussi inquiete & aussi embarassée que Fraudelise, fut ravie de connoître le talent de cette veuve, pour s'en servir à son tour, si elle étoit aussi habile qu'elle 30 se promettoit ; si bien qu'elle continua en disant à Fraudelise, que la Lettre qu'elle avoit écrite ce jour là à Philabel, avoit été interceptée & étoit entre les mains de Philogame, & de la maniere qu'elle y étoit passée. Fraudelise appella aussi-tôt son laquais, pour sçavoir de luy à qui il avoit donné sa Lettre. Ce laquais repartit un peu embarassé, qu'il l'avoit donnée à Philabel : & comme Lesbie le pressa 31 de luy dire s'il avoit bien reconnu le visage de Philabel, ce laquais luy avoüa qu'à cause de l'obscurité de l'endroit où il étoit lors qu'il la luy avoit remise, il n'avoit pû le voir ; mais qu'il falloit seurement que ce fût Philabel, parce que celuy à qui il avoit donné la Lettre, en l'abordant luy avoit demandé la Lettre de Fraudelise. Fraudelise ayant renvoyé ce laquais en le grondant, & étant 32 persuadée que sa Lettre étoit entre les mains de Philogame, en fut si sensiblement touchée qu'elle tomba comme immobile dans un fauteüil ; & revenant à elle, elle parla ainsi avec de grands soûpirs. Vous me regardezdonc à present, Philogame, comme une ingrate & une infidelle, qui vouloit vous surprendre avec une tendresse fausse & supposée : ha malheureuse Fraudelise ! ha malheu 33 reux Philogame ! s'écriat-elle, sous quel astre malin sommes-nous nez ? helas ! que ne pouvez-vous voir un moment, continua-t-elle, les sentimens d'estime, & de tendresse que j'ay pour vous, & les sentimens de mépris, & de haine que j'ay pour Philabel ! mais non, je ne pourray jamais vous les faire voir, & je n'ay d'autre party à prendre que la mort : que j'y trouverois de consolation 34 si je pouvois laisser dans le fond de vôtre cœur un reproche éternel de vôtre injustice. Mais ma chere Fraudelise, interrompit Lesbie, aimiez vous Philogame ? vous aimoit-il ? ha ! si je l'aimois, reprit Fraudelise, non jamais il ne s'est veu une passion fondée sur plus d'estime, & plus d'amour ; qu'il étoit honnête & respectueux, qu'il me disoit de choses tendres & passionnées ! il en mourra le 35 pauvre malheureux, aussibien que moy. Pourquoy donc, reprit Lesbie, l'aimant autant que vous faisiez, & en étant autant aimée, entretenir un commerce de galanterie avec Philabel ? C'est une longue histoire, ma chere, repartit Fraudelise, que je ne suis pas en état de vous dire. Cette Marchande luy representa que la chose n'étoit pas si desesperée qu'elle s'imaginoit; qu'on pouroit luy don 36 ner un conseil avantageux si on sçavoit son histoire; que nous étions aveugles dans nos propres interests, & plus capables de trouver des avis pour nous mêmes : Elle ajoûta que puis qu'elle étoit aimée de Philogame, & qu'elle l'aimoit, elle esperoit de trouver des moyens pour la justifier dans son cœur, & pour les remettre bien ensemble. Ce discours remit un peu Fraudelise, ce 37 qui fit qu'elle commença ainsi son histoire.
Cul de lampe.
38 Bandeau.

HISTOIRE DE FRAUDELISE.

APrés que mon pere, & ma mere m'eurent tirée du Convent où nous étions, ils me prirent avec eux, & me donnerent une gouvernante. Dans ce temps-là un tres‑grand Procez dans lequel il s'agissoit de la meilleure partie de leur fortune, fût renvoyé au Parlement 39 de Bourgogne : ils y allerent, & me laisserent avec cette gouvernante, sous la conduite d'une tante qui mourut peu de jours aprés leur départ, si bien que je fus reduite à cette seule gouvernante. Cette femme au lieu d'examiner toutes mes actions pour les régler, m'aplaudissoit en tout, & étoit incessamment à me loüer, en me disant que j'étois la plus belle fille de Paris, & que j'allois faire 40 bien des conquêtes; cela est du goût d'une jeune personne, aussi prit-elle un tres-grand ascendant sur mon esprit : c'estoit là son but, vous le verrez par la suitte.
Un jour me voyant plus gaye, & plus empressée à m'ajuster qu'à l'ordinaire, elle prit son temps pour me dire, que si ma beauté me donnoit du plaisir, elle faisoit souffrir un tres-honnête homme qui m'aimoit a 41 vec une passion tres-violente, mais si soûmise & si respectueuse, qu'une Reine même ne s'en offenseroit pas. Je luy en demanday le nom ; elle me le tût, en me disant qu'elle vouloit me laisser deviner. A la promenade le même jour, je vis un homme qui n'ôtoit point les yeux de dessus moy, & qui me regardoit avec un air passionné ; nos regards se rencontrerent : ha ! ma chere, que les hommes sont 42 trompeurs ! oüy dans ces momens de surprise il baissoit les yeux d'une maniere si soûmise, & si remplie de pudeur que je l'aurois donné à imiter à la plus habile novice de nôtre Convent : le fourbe, le traître, ce n'étoit que pour me surprendre. Entendez-vous bien, que c'est de Philabel dont je parle ? par la suitte vous verrez combien ma gouvernante étoit à luy : elle me demanda aprés la pro 43 menade, si j'avois reconnu mon amant; je crûs avoir fait une belle découverte en le luy dépeignant, elle en convint. C'étoit un homme à l'entendre parler, qui n'avoit pas son égal pour la noblesse, pour le cœur, & pour le merite; vrayement c'étoit bien de l'honneur pour moy qu'il voulût bien me rendre visite. Que l'on est sote quand on ne sçait point le monde ! je le recevois tres-bien, & m'applaudis 44 sois de cette conquête : il me donna un petit Chien fort joly, un Perroquet qui disoit tout ; je passois les journées à baiser & à caresser ce petit Chien, le Perroquet parloit toute la nuit, & en criant repetoit vingt fois, ingratte Fraudelise ayez pitié de moy, cruelle Fraudelise ayez pitié du pauvre Philabel. Il me mena à trois Comedies, à Berenice, à Ariane, & à Andromaque ; à Berenice, il n'y a injure qu'il 45 ne dît à Titus sur sa dureté ; à Ariane, il auroit volontiers fait tirer l'épée à Thesée pour le punir de son infidelité ; à Andromaque, dans certains endroits tendres & passionnez, où Pyrrus est maltraité d'Andromaque, il me disoit en pleurant, & me serrant les mains, qu'il étoit mille fois plus malheureux que Pyrrus ; qu'- Andromaque avoit sujet de haïr Pyrrus, puisqu'il avoit été ennemy d'Hec- 46 tor son mary, mais que pour moy je n'avois point de raison de le haïr, & que cependant je le haïssois. Je ris à ce discours; qui n'en auroit pas fait autant à ma place ? je me fis une grosse affaire avec luy, & pendant le reste de la Comedie il parut dans le dernier chagrin.
Le lendemain je ne le vids point, il étoit malade, tous les jours son mal augmentoit, il ne vouloit plus prendre de 47 nourriture, ny de remede, & vouloit mourir à ce que l'on me rapportoit : ma charitable gouvernante entreprit de me faire entendre que j'avois fait une tres-grande faute, & qu'avec certains hommes tendres, il n'en faloit pas tant pour les faire mourir.
Au plus vîte la plume à la main, je luy fais satisfaction, j'écris deux ou trois fois, ou plutôt j'envoye des copies de ma 48 main des Lettres que mon illustre gouvernante composoit ; j'estois de bonne foy, je m'imaginois qu'il s'agissoit de sauver la vie à un homme à qui je croyois avoir quelques obligations : les Lettres ne parloient que de la violente passion que j'avois pour luy, de l'empressement que j'avois de luy en donner des marques, & de tout faire plutôt que de le voir plus longtemps malade ; n'étois-je 49 pas une fille bien sage ? n'étois-je pas bien en gouvernante ? vous en jugerez mieux par la suite : le malade ne vouloit point guerir, ny sortir du lit; il falut que j'allasse le relever, c'étoit avec repugnance; je n'avois aucune inclination particuliere pour sa personne, il ne touchoit point mon cœur; sa veuë ne me donnoit ny de plaisir, ny de trouble, ses façons concertées & peu naturelles ne me plai 50 soient point, & je n'aymois de luy que son petit chien, & son Perroquet. Nous le trouvâmes couché dans son lit avec un abattement d'agonisant : l'on débutta par nous dire qu'il y avoit trois jours qu'il n'avoit pris de nourriture ; par respect comme si j'avois été un habile Medecin, ceux qui étoient dans la chambre, & ma gouvernante se retirerent dans une autre, & me laisserent seule a 51 vec le malade pour raisonner en secret de l'état de sa maladie ; la premiere chose qu'il me dit, fut qu'il étoit resolu de mourir, & que puisque je ne voulois point l'aimer, la vie luy étoit odieuse, & qu'il ne souhaitoit rien tant que d'en sortir. Je vous avoüe que je crûs qu'il parloit de bonne foy, & qu'il me fit pitié ; je ne rappellay à la vie le mieux que je pûs, & luy promis tout ce qu'il vou 52 lut, pourveu qu'il se rétablit, & prit de la nourriture devant moy. Admirez, je vous prie, ma simplicité ; il prend un boüillon, je m'applaudis de cette belle cure, il me rend mille graces, il me baise mille fois les bras; je n'avois garde de l'empêcher de faire, de crainte d'une rechûte ; ma sotte complaisance l'enhardit, ha l'insolent ! oüy contre ce malade, contre cet agonisant j'eus besoin de 53 mes dents, de mes ongles, & de toutes mes forces. Echappée je luy fis mille reproches outrageans, avec défensese de se presenter jamais devant mes yeux ; j'appellay ma gouvernante qui étoit dans une autre chambre assoupie, & sorty avec elle de ce logis ; j'étois plus furieuse qu'un Lion : quoy, luy disois-je, Philabel n'est donc qu'un impudent, un fourbe, un scelerat, sans tendresse, & sans respect 54 pour moy, & qui ne demande qu'à triompher de ma foiblesse, & de mon honneur ! n'étois-je pas une jolie fille, ajoutois-je, si je m'étois pas mal défenduë, & oserois-je paroître dans le monde ? je dis quantité d'autres choses trop longues à rapporter. Penant tout ce discours mon honnête gouvernante m'écoutoit tranquillement, & me voyant un peu plus calme me dit qu'il ne falloit 55 point m'alarmer, & qu'- une moindre beauté n'auroit pas produit de si grands effets; qu'elle connoissoit de tres-habiles femmes à qui la même chose étoit arrivée, qui n'en avoient point parlé; & quoy-qu'elles eussent feint de la colere & du ressentiment contre les cabaliers, elles les en estimoient davantage dans le fond de leurs cœurs ; que c'étoit le party que je devois prendre, que 56 pareille avanture étoit arrivée à d'autres filles de qualité qu'à moy, qui ne s'en étoient pas tirées ainsi, & qui cependant n'étoient pas moins estimées dans le monde. A ce discours je m'aperceus de tous les méchans desseins qu'elle avoit contre moy, & de son intelligence avec Philabel pour me perdre : que d'indignation, que de fureur j'eus contr'elle ! cependant il falloit dissimuler 57 ou tout perdre.
De retour au logis je m'enfermay seule dans ma chambre, où refléchissant sur la vie douce & tranquile que j'avois menée dans le Convent; sur les agitations, & les inquietudes que j'avois ressenties depuis que j'en étois sortie, les tromperies & les infidelités que l'on m'avoit faites, le peu de durée des plaisirs de cette vie, sa brieveté, la mort subite de ma tante, & sur 58 mille autres choses semblables, je pris la resolution de quitter le monde & de me faire Religieuse, & je n'attendois que l'arrivée de mon pere & de ma mere de Dijon pour l'executer. Voicy comment je vivois ; je passois les journées entieres à lire la vie des Anacoretes, & des Peres du Desert, charmée de cette lecture, & dans une forte envie de les imiter ; j'avois renoncé à toute sorte d'ajuste 59 mens, & je ne sortois que pour aller à l'Eglise; je n'avois de l'attachement pour aucune chose du monde, & je ne goûtois d'autres plaisirs que ceux que mon petit Chien, & mon Perroquet me donnoient ; encore m'en fis-je par la suitte un scrupule à cause de la main dont je les tenois, & pris la resolution de les renvoyer à Philabel, ce que j'executay : ha ! que mon petit cœur bondît, & souf 60 frît quand je les vis emporter ; il me sembloit voir de la douleur dans les yeux de ces deuxs pauvres petits animaux en me quittant, & j'eus besoin de toute la force de mon esprit pour n'en être pas tout à fait attendrie. Il n'y avoit pas un quart d'heure que la personne qui les portoit étoit sortie, lors que je vis entrer dans ma chambre Philabel, & se jetter à mes pieds, le teint pâle & abattu, les 61 yeux baignez de larmes, le desespoir peint sur le visage, & dans un état si touchant, & si penetré de douleur, qu'il n'y a point de cœur assez dur pour l'y voir sans émotion. Il me dit qu'il étoit un perfide, un scelerat, un brutal indigne de paroître devant moy ; qu'il venoit me demander pardon, & laver dans son sang l'offense & l'injure qu'il m'avoit faite. Dans ce moment il tire du fou 62 reau l'épée qu'il avoit à son côté, & levant le bras il alloit se la plonger dans le sein, si je ne l'eusse retenu. Enfin il falloit luy pardonner ou le voir mourir : Je le fis, parce que, disois-je, le pardon des injures est une grande vertu. Pour témoignage d'un entier pardon, je fus contrainte de reprendre le petit Chien, & le Perroquet : ce fut avec peu de violence, comme vous pouvez juger; je luy fis 63 sçavoir la resolution que j'avois prise de renoncer au monde, & de me faire Religieuse ; je l'invitay à m'imiter; il fit ce qu'il pût pour m'en détourner, & comme je luy parûs ferme, il me témoigna qu'il prendroit le même party, puisque sans moy le monde luy seroit à charge, & insuportable. Enfin nous nous quittames avec des adieux touchans de part & d'autre; je tiray parole de luy qu'il 64 ne me rendroit plus de visite, puisque se veuë étoit contraire à mes desseins; il en tira aussi une de moy, qu'au cas que je changeasse de resolution, & que je restasse dans le monde je n'aimerois autre que luy, & que je ne serois que pour luy. Ma resolution me paroissoit si forte d'être Religieuse, que je crûs de ne rien risquer par cette promesse ; cependant vous verrez par la suitte que mon malheur d'aujour 65 d'huy vient de cette imprudente parole.
Je continuay donc à vivre de la maniere que je viens de vous dire ; je ne sortois point, je ne voyois personne, je passois les journées entieres seule, & sans parure ; uniquement occupée à lire, à mediter, ou à prier Dieu dans ma chambre, encore l'avois-je tournée d'une sorte qu'on l'auroit prise pour une celule de Religieuse. Un jour comme 66 j'y étois dans l'occupation que je viens de vous dire, ma mere qui arrivoit de Dijon, & un homme qui luy donnoit la main m'y suprirent : quel étonnement de part & d'autre! moy d'avoir été ainsi trouvée par elle, & par cet homme, dans le temps que je la croyois encore pour long-temps à Dijon; & elle de me voir en cet état : la pauvre femme en fut sensiblement touchée, sa premiere pensée fut que 67 la mort de ma tante avoit produit cet effet : elle me jetta les bras au col & m'embrassa tendrement, sans pouvoir me parler; de mon côté je fondois en larmes entre ses bras, & à peine pouvois-je respirer. Aprés ces premiers mouvemens, faisant un effort sur moy, je me jettay à ses pieds, & luy embrassant les genoux, je luy demanday son agréement pour entrer dans un Convent, & pour y être 68 Religieuse ; elle n'a que moy d'enfant, elle m'aime beaucoup, jugez de ses sentimens : elle ne s'ouvrit point, & sans témoigner de repugnance à mes desseins, elle me releva, & me tenant embrassée, elle me dit qu'elle ne combattroit point ma resolution si elle venoit du ciel; mais qu'auparavant il faloit la reconnoître, & ne prendre pas le change; que quelques-fois nôtre jeunesse, nôtre inégalité, & 69 quelque dégoùt passager du monde y avoient le plus de part; que cependant ces sortes d'engagemens étoient de tres-grande consequence, étant pour toute nôtre vie ; que par cette raison il falloit y bien penser, puisqu'il n'y avoit plus de retour. Elle ajoûta que j'étois encore bien jeune pour faire un juste discernement du monde, & de la Religion ; qu'il n'y avoit rien que pressât, que je devois 70 m'habiller & vivre comme une fille de mon âge & de ma qualité, & ne point me distinguer avec des manieres singulieres & extraordinaires ; que si par la suitte cette pensée continuoit, elle apporteroit toutes les facilités possibles à son execution : elle me presenta l'homme qui luy donnoit la main, en me disant que c'étoit le meilleur amy de la famille, & tres-capable de me donner de bons conseils ; en 71 suite elle se retira avec cet homme, & me laissa seule dans ma chambre, où je fis beaucoup de reflexions sur tout ce qui m'étoit arrivé, & sur tout ce qui m'avoit été dit.
Finissons, ma chere Lesbie, je sens que je me laisserois aller à un recit qui m'attendriroit de sorte que je ne serois plus en état de me servir des avis que j'attens de vôtre amitié. Enfin cet homme que ma mere m'avoit donné 72 pour conseil étoit Philogame ; c'étoit contre son pere que nous plaidions, ce procés coûtoit déja plus de cent mille écus, il s'agissoit de la legitime de mon bisayeul, du comte de tutelle de mon ayeule, & de deux successions de mes oncles, c'est à dire que ce procés devoit nous ruïner sans jamais finir ; par bon-heur il étoit au rapport d'un Conseiller des plus éclairez, & des plus des-interessez de ce 73 Parlement : ce Juge s'en expliqua avec les parties, leur fit comprendre que ny leurs biens, ny leurs vies ne pouroient le terminer ; & par une bonté qui n'est pas ordinaire aux Juges qui ne veulent que juger, il voulut s'instruire de l'état des familles des parties, & apprenant que le pere de Philogame l'une des parties n'avoit que luy de fils & d'heritier, & que mon pere l'autre partie n'avoit que 74 moy de fille, & d'heritiere ; que nos âges & nos qualités étoient assortissans : il proposa pour finir ce procés le mariage de Philogame, & de moy, ce qui fut agreé, si bien que s'étant rendu maître absolu de l'affaire, au lieu d'Arrest il nous donna des Articles de mariage, comprenant une transaction & une donnation à nôtre profit de tout ce qui étoit contesté, qui fut signée avec plaisir.
75
Enfin les parties reconciliées vinrent à Paris pour conclure le Mariage, dans le temps que ma mere & Philogame me surprirent (comme je viens de vous dire) ils ne trouverent pas à propos de me dire cette nouvelle jusques à ce que mon esprit fut dans une autre assiette. Philogame venoit me voir souvent dans ma chambre; au commencement je le regardois comme amy de la maison, & comme un 76 conseil que ma mere m'avoit donné.
Ha ! qu'il est difficile, ma chere Lesbie, de ne suivre pas les conseils d'un homme fait comme Philogame, quand ils ont une fin telle que celle qu'ils avoient ! je ne sçay si vous l'avez veu ; c'est l'homme de Paris le mieux fait, & le plus agreable ; un air de qualité, ouvert & sincere ; les manieres grandes, honnêtes, & touchantes ; l'esprit fin & de 77 licat ; le cœur tendre, passionné, & également capable de prendre de grandes passions, comme d'en donner : aussi l'éprouvaije par la suitte ; je n'avois l'esprit, & le cœur remply que de luy, je ne dormois ny le jour ny la nuit, & je m'occupois uniquement à découvrir quel sentiment il avoit pour moy ; manquoit-il un jour à venir me voir, ou venoit-il plus tard, ou se retiroit-il plutôt, j'en étois 78 aux allarmes. Je persistois toujours dans les sentimens de la Religion, non pas tant par le dégoût que j'avois du monde, que par l'éloignement, que je voyois à pouvoir être à Philogame. Je ne comprenois rien à ses sentimens; en certain temps je croyois qu'il avoit de la disposition à me vouloir du bien ; en d'autres qu'il se moquoit de mes foiblesses & de moy ; en d'autres qu'il étoit amy de la fa 79 mille, qu'il servoit ma mere, & travailloit à me ranger à ses volontez. Un jour qu'il étoit plus rêveur qu'à l'ordinaire, & que je luy en faisois la guerre, il m'apprit ce que je souhaitois tant de sçavoir ; & tenant une de mes mains serrée dans les siennes, avec un transport plus tendre, & plus passionné qu'à son ordinaire, il m'avoüa que je luy étois promise par des articles de mariage : il me de 80 manda pardon de l'avoir fait sans mon aveu, & du mistére qu'il m'en avoit fait ; il m'apprit de quelle maniere les choses avoient été terminées, & comment par là nôtre grand procés étoit finy ; il me jura ensuite que jamais homme n'avoit tant aimé qu'il m'aimoit ; que je serois toûjours la maîtresse de sa destinée ; qu'il ne pretendoit pas contraindre mes volontez, & qu'il preferoit le bon-heur de 81 me plaire, à celuy d'être mon époux. Jamais fille ne fut plus soûmise aux volontez de ses parens que je la parus ; je luy dis que je n'étois point fâchée que le ciel m'eut choisie pour un sujet qui devoit finir un procés si pernicieux à nos familles, & que je n'y aporterois jamais d'obstacle. Helas ! ma chere Lesbie, quel reproche obligeant ne me fit-il point dans ce moment ! Je n'avois disoit-il, pour luy 82 que des sentiments d'estime, & de reconnoissance ; je n'étois point touchée de sa passion ; je n'agissois que par considération ; & enfin de la maniere dont il m'aimoit, si mon cœur ne changeoit, il ne deviendroit pas plus heureux en m'épousant. Cette conversation fut interrompuë par la presence de ma mere qui entra dans ma chambre, & nous trouva tous deux fort déconcertez. Philogame se retira 83 par respect, & nous laissa ensemble : je rendis comte à ma mere de la conversation, & de ce que Philogame m'avoit dit ; elle me le confirma, & me témoigna que si je voulois luy plaire, je ne tarderois pas à l'épouser. Je luy témoignay beaucoup de respect & de soûmission à ses volontez ; ensuite elle se retira fort satisfaite, & me laissa seule dans ma chambre. C'est icy, ma mere Les 84 bie, que je ne puis vous expliquer l'état où je me trouvay dans ce moment : Je me formois des plaisirs imaginaires, en me representant l'avantage de faire finir un si grand procés ; la gloire & le bon-heur d'être à Philogame ; l'honnêteté qu'il avoit de ne vouloir me tenir que de moy-même ; cette soûmission de me rendre maîtresse absoluë de sa destinée ; cette delicatesse de sentimens, de souhaiter 85 plûtost d'être aimé de moy, que de devenir mon époux. Ouy, ouy, il est impossible de concevoir les transports de satisfaction & de joye que je ressentis ; mais le ciel nous vend toûjours bien cher les plaisirs que nous goûtons dans cette vie, & sur tout à moy qui suis la plus mal-heureuse fille du monde, comme vous allez voir. Dans ce même moment, Philabel qui avoit appris l'attachement 86 de Philogame pour moy, & qu'il étoit sur le point de m'épouser, poussé de desespoir, & de fureur, m'écrivait une Lettre par laquelle il me prioit de me ressouvenir de la parole que je luy avois donnée, de n'être à d'autre qu'à luy, & me menaçoit si j'y manquois de faire voir mes Lettres à Philogame, de les publier dans le monde, & de me perdre de reputation, ne se croyant pas obligé de gar 87 der la foy à une infidelle qui luy manquoit la premiere. Ha ! quelle chûte de bon-heur à la lecture de cette Lettre ! quelle inquietude ! quelle douleur ! que faire ? Il me sembloit déja voir mes Lettres courre dans le monde, & dans les mains de Philogame ; comment arrêter un semblable coup, à qui recourir ? il falloit bien par necessité m'adresser à ma gouvernante, à cause de la liaison qu'elle avoit 88 avec Philabel : Vous avez fait, me dit-elle, une trésgrande faute d'avoir promis à Philabel que vous ne seriez à d'autre qu'à luy ; & vous devriez pour vous justifier, luy faire entendre que vous l'aimez, que vous n'aimez point Philogame, que vous ne l'épousez que pour obéir aux ordres d'un pere severe, & que vous n'en serez pas moins à luy. Je l'ay fait par la Lettre que je luy ai écrite 89 aujourd'huy, qui est tombée entre les mains de Philogame, & qui me rend la plus malheureuse personne du monde, si vous n'avez pitié de moy, & ne m'assistez de vos conseils.
Fraudelise ayant cessé de parler, cette Marchande la rassura, & luy dit qu'il n'étoit pas si difficile qu'elle s'imaginoit de se tirer de ce pas ; qu'il faloit s'armer de résolution, & soutenir hardiment à Phi 90 logame, qu'elle n'avoit jamais été capable d'écrire de pareilles Lettres. Mais comment ? reprit Fraudelise, puisqu'il connoît mon écriture, & qu'il en a plusieurs autres Lettres, avec lesquelles il luy sera aisé de confronter cette derniere, & de me confondre. Cette Marchande la pria de suivre sa pensée, & de se laisser conduire, & luy demanda si elle avoit une copie de cette même Lettre ? 91 Fraudelise tira sur le champ cette copie de sa Cassette ; cette veuve la luy fit copier sur du papier semblable à celuy de la Lettre qu'elle avoit envoyée, avec la même plume & la même ancre : La Lettre achevée, cette Marchande luy dit qu'elle la feroit imiter par un homme qui avoit la main si admirable pour contrefaire les écritures, qu'il n'y avoit que les habiles qui n'y fussent point 92 trompez ; qu'aprés cela il ne seroit pas fort difficile de surprendre Philogame, pour peu qu'elle joüât adroitement son rôlle ; qu'elle prit bien garde quand Philogame viendroit luy reprocher son infidelité, & pour la convaincre, luy representer sa veritable Lettre, de la prendre ; & sous pretexte de s'approcher de la fenêtre, & de chercher le grand jour pour en examiner le caractere, de se 93 tourner adroitement de côté, & dans le temps qu'il ne pourroit voir ses mains, en profiter pour serrer la veritable Lettre dans sa poche, & substituer en sa place la contrefaite : Ensuite revenir à Philogame, luy remettre la contrefaite, soûtenir de n'avoir point écrit la Lettre, & témoigner beaucoup d'indignation & de colere de ce procedé. Cette veuve ajoûta, que s'il restoit encore quelque dou 94 te, & quelque soupçon dans l'esprit de Philogame, il ne manqueroit point d'en communiquer avec des Experts qui l'asseureroient que la Lettre est fausse, & n'est point d'elle ; qu'alors il ne pourroit penser autre chose sinon que c'étoit un tour de Philabel, pour empêcher qu'il ne l'épousât ; & que si dans la suite Philabel representoit les autres Lettres qu'il avoit à elle, ces Lettres deviendroient 95 par la suspectes à Philogame, & l'obligeroient d'avancer son mariage, de venir luy demander pardon, luy faire confidence de tout ce qui s'est passé, & de luy rendre sa premiere estime & sa premiere tendresse. Cette Marchande n'eût pas plutost achevé de parler, que Fraudelise entrant avec plaisir dans sa pensée, & goûtant son conseil, luy en rendit mille graces, & promit de 96 luy faire un present. Lesbie qui n'étoit pas moins embarassée que Fraudelise, & qui avoit goûté le conseil de cette femme, fut bien-aise de s'en servir à son tour ; ce qui fit qu'aprés luy avoir dit, qu'elle étoit engagée dans une affaire plus fâcheuse que celle de Fraudelise, elle la pria de l'ayder de ses avis. Ensuite Lesbie luy apprit qu'elle étoit aimée d'Antigame ; qu'il luy avoit promis de 97 l'épouser, qu'elle en avoit une Promesse écrite & signée de son sang ; qu'à‑present il ne vouloit plus l'éxecuter ; que par ressentiment contre luy, elle avoit pris la resolution de l'abandonner, de luy emporter deux mille Louïs3 d'or pour se dédommager de sa Promesse de mariage, & de suivre Cleante, qui l'aimoit depuis long‑temps, & qui vouloit l'épouser ; qu'elle avoit fait present à Cleante d'un 98 Rubis, qu'Antigame luy avoit donné ; que pour empêcher Antigame d'en soupçonner quelque chose, & luy persuader que ce Rubis étoit tombé du chaton4, & s'étoit perdu, elle n'avoit donné à Cleante que le Rubis, & avoit gardé la bague, c'est à dire l'anneau ; mais que par mal-heur, Antigame avoit appris une partie de tout ce qui s'étoit passé, & qu'il s'agissoit de sçavoir comment elle pouroit le 99 faire revenir de toutes les mauvaises impressions qu'il avoit prises de sa conduite, & regagner sa confidence & son cœur. Cette Marchande luy representa que tout ce qu'elle venoit de leur dire n'étoit pas assez circonstancié, & qu'il falloit qu'elle entrât dans un détail plus particulier de tout ce qui s'étoit passé, si elle vouloit qu'elle pût l'aider de ses avis : à quoy Fraudelise ajoûta, qu'aprés la ma 100 niere sincere avec laquelle elle leur avoit raconté sa vie, Lesbie n'auroit pas de raison de leur faire mistere d'aucune chose; ce qui engagea Lesbie de parler ainsi. Fin de la troisiéme Partie.
Cul de lampe. Bandeau. 101

PHILOGAME ET ANTIGAME. OU LES AGRÉEMENS ET LES CHAGRINS DU MARIAGE. Quatriéme Partie. HISTOIRE DE LESBIE.

Lettrine, "M" bordée de rubans dans un cadre.
MON pere avoit employé dans le service tout son bien, & une partie de 102 celuy de ma mere ; il attendoit recompense de la Cour, lors qu'il fut tué malheureusement dans la bataille de Senef. Ma mere pour remettre ses affaires se retira dans une Maison Religieuse pour y vivre sans dépense, & avec une pension modique, & m'avoit mise dans le Convent où commença nôtre connoissance. Ouy, si j'ay goûté quelque douceur dans la vie, c'est dans ce lieu là. La Religieuse com 103 mise à nôtre éducation prit de l'inclination pour moy, & n'avoit pas de plus grand plaisir que de me tenir dans sa chambre enfermée, & de me faire des leçons que le cœur dictoit autant que l'esprit : c'étoit pour m'avertir, comme par une espece de Prophetie, de ce qui devoit m'arriver ; que les hommes étoient des trompeurs, & des infideles, à qui je ne devois point me fier ; que si j'étois sage & 104 vertueuse, la Providence seroit sensible à mes prieres, & me prendroit sous sa protection ; que je prisse bien garde de ne tomber dans aucun déreglement ; & au cas que je fusse assez mal-heureuse que d'y tomber, elle me faisoit entendre que je devois travailler à en sortir promptement, si je ne voulois attirer sur moy le mépris du monde, & la colére du ciel. Je vous dis de belles leçons, ma chere 105 Fraudelise; mais vous verrez par la suitte combien j'en eus besoin. Le calme, & le repos dont nous jouïssons ma mere & moy, fut interrompu par une disgrace cruelle qui nous obligea de quitter nôtre solitude : c'étoit pour aller solliciter un procés au Parlement de Roüen, dans lequel il s'agissoit de toute nôtre fortune. A nôtre arrivée dans cette ville, nous fimes connoissance avec un vieil 106 lard nommé Cleon ; il passoit pour un homme de qualité & de merite : ce qui nous surprit au commencement, fut la passion & le zele avec lesquels il agissoit dans nôtre affaire ; mais quand nous apprîmes que nôtre partie adverse venoit de le faire condamner dans un procés qu'il avoit contre luy, nous jugeames que la vengeance avoit au moins autant de part dans ce qu'il faisoit pour nous, que son 107 attachement pour nos interests : quoy qu'il en soit nous en tirames de trés‑grands services.
Un jour comme nous étions fort gayes, & que tout le monde nous flatoit d'un succés heureux dans nôtre procés, Cleon nous amena son neveu Cleante ; c'étoit par une pure civilité, à ce qu'il nous disoit : ha ! que ne se passa‑t-il point dans mon cœur à cette premiere veuë ! que ne se passa-t-il point 108 dans celuy de Cleante ! nous rougismes, nous palismes ; & nous fûmes si émeus, & si hors de nous mêmes, qu'il ne nous fut pas possible de nous dire un seul mot. Il y a des cœurs qui sont faits les uns pour les autres. La vanité, l'effronterie, & l'artifice des hommes ; leur sotte envie de vouloir plaire ; de paroître beaux, agréables, bel esprit ; leur penchant à la débauche, & les leçons 109 de ma Religieuse m'avoient donné tant de dégoût pour eux, que je ne pouvois les souffrir. Mais il n'en fût pas de même pour Cleante : je ne luy trouvois aucun de ces defauts; il me parut humble, modeste, sincere, l'esprit naturel & sans affectation; enfin je vis autant de sagesse & de vertu dans ses actions, que je voyois de libertinage & de déreglement dans celles des autres. Mais admirez, je 110 vous prie, cette conformité d'inclination : Cleante ne pouvoit souffrir les femmes par les mêmes raisons, & pour les mêmes defauts que je haïssois les hommes; ce qui fit que nous prîmes l'un pour l'autre une inclination trés-violente. Elle ne fut combattuë, ny par son oncle, qui le regardoit comme son seul heritier, ny par ma mere, leur dessein étant de nous marier aprés le gain de 111 nôtre procés : ha ! ce malheureux procés que nous regardions comme gagné, voicy sa destinée. Nôtre partie fit signifier fort tard la veille du jugement, un papier ; il me semble que nôtre Procureur appelloit cela une production nouvelle : & le lendemain de grand matin, elle le fit juger, & nous le fit perdre, à cause de ce maudit papier de la veille ; & ce qui étoit de plus cruel pour nous, est que ma 112 mere fut condamnée à tous les dépens, qui montoient à une somme trés‑considerable.
Vous pouvez juger combien nous ressentîmes vivement, ma mere & moy, cette perte, s'il vous ressouvient qu'il s'agissoit de toute nôtre fortune. Ce qui augmentoit ma deouleur, ç'étoit l'état malheureux où je m'imaginois de voir le pauvre Cleante : ouy, luy seul me touchoit plus que tout 113 le reste ensemble ; & je pensois uniquement à le consoler. Je ne sçavois pas encore tous mes malheurs ; je ne vîs plus Cleante : ma mere envoya plusieurs fois chez Cleon, moy chez Cleante ; les portes de la maison étoient si bien gardées, que nous tentâmes inutilement d'y entrer, ce qui fit que nous ne pûmes les voir. Ma mere prit de la défiance sur le chapitre de Cleon; ce procés dont il 114 garantissoit le gain, ainsi perdu ; ce soin de nous éviter, en furent les raisons. D'abord je justifiois l'un & l'autre dans l'esprit de ma mere, prevenuë qu'il y avoit du mal entendu : mais aprés m'être flattée long-temps, je pensay que Cleante ne m'avoit aimée que par interest ; & que la perte de nôtre procés qui me laissoit sans bien, étoit le sujet de son procedé, & de son changement. Je con 115 ceus alors tant de mépris & tant d'indignation contre Cleante, que je pris la resolution non-seulement de ne le voir de ma vie, mais encore de ne rester pas d'avantage dans une Ville où il y avoit un aussi grand scelerat : je proposay à ma mere de sortir de Roüen, & d'aller chercher des conseils à Paris ; elle y consentit, & nous partîmes l'une & l'autre dans nôtre Carosse, l'esprit rempli de tout ce 116 qui nous étoit arrivé, & dans un profond chagrin.
A peine avions-nous marché, une heure ou deux, qu'un Cerf privé d'une grandeur prodigieuse, sortant d'un Château, vint à la teste de nos Chevaux ; ce qui fit que s'éfarouchant & prenant le mort aux Dents, sans tenir de chemin, ils coururent au mlieu de la Campagne, firent verser le Carosse, & nous traisnerent ainsi quelque tems. 117 Par bonheur la Dame du Château qui en sortoit, voyant nôtre disgrace, vint à nôtre secours avec plusieurs de ses domestiques, & nous tira de ce peril : elle trouva ma mere blessée en plusieurs endroits de la tête. Pour moy j'étois évanouïe, & l'on voyoit seulement quelques picqures d'épines & de ronces sur ma gorge & sur mes bras, L'on mit ma mere dans une Chambre, & moy 118 dans une autre : Et comme je restois toûjours évanouïe, l'on me déshabilla ; l'on me coucha dans un lit, l'on envoya de toute part les valets querir des Medecins & des Chirurgiens ; & l'on me laissa un moment seule dans la Chambre. Dans ce même instant le fils de la Dame du Château qui revenoit de la Chasse, & qui n'avoit point appris nôtre accident, entra dans la 119 Chambre où j'étois couchée, & me trouva en cet état : aprés être revenu de sa premiere surprise, il me prit la main, & me tâta le pouls. Dans ce moment je revins de mon évanouïssement ; jugez de ma surprise & de mon effroy, de me voir la gorge & les bras nuds, & une de mes mains dans celle d'un jeune homme que je n'avois jamais veu; de me voir couchée dans un lit & dans une cham 120 bre que je ne connoissois point, moy qui croyois de me retrouver dans un Carosse. Je vous avouë que je fus quelque temps à douter si je veillois, ou si c'étoit un songe ; mais enfin revenant à moy, je retiray ma main de celle de cet homme, & me couvris toute entiere de ma couverture. Cet homme étoit aussi surpris que moy, quand sa mere entrant dans la chambre éclaircit nôtre avanture, 121 & nous apprit pourquoy nous nous étions trouvez ainsi : Cet homme étoit Antigame; il commença dés ce temps-là à m'aimer, & à me persecuter d'une passion, qui me rend la plus malheureuse personne du monde.
Ma mere & moy étant entierement rétablies, nous remerciames nous bienfaicteurs, primes congé d'eux, & suivimes le chemin de Paris: nous n'avions pas encore 122 fait une lieuë que nous vîmes venir au galop An-5 game ; c'étoit pour nous offrir de la part de sa mere un appartement dans une grande maison qu'elle avoit à Paris. Nous acceptames ses offres ; il prit place dans nôtre Carosse, renvoya ses Chevaux, & nous conduisit. Je n'ay jamais veu un homme plus empressé de plaire ; il faisoit le bel esprit ; à tout moment la petite historiette, le quolibet, ou la 123 chanson, avec le faucet clair & doucereux ; il ne parloit que de la tendresse de son cœur, & de la délicatesse de ses sentimens. Je vis bien qu'il vouloit se faire aimer : à d'autres, à d'autres, disois-je en moi-même ; Cleante m'a trop appris à connoître les hommes pour jamais les regarder qu'avec mépris.
Le voyage finy sans autre explication : à nôtre arrivée à Paris Antigame 124 nous logea dans des appartemens magnifiques ; j'eus pour moi une chambre ornée de Peintures d'Italie tres-belles ; il nous laissa en repos les premiers jours, & nous ne le voïons que fort rarement. Dans ce même temps nous apprîmes que nôtre partie faisoit taxer les dépens, & se vantoit de faire vendre nos biens, & même de faire emprisonner ma mere; ce qui faisoit que nous passions les jours & 125 les nuits à implorer la justice du ciel, & à pleurer: pour moy j'étois plus ferme, & plus resoluë que ma mere ; je luy disois que la Providence étoit juste ; que nous n'avions jamais merité par nôtre conduite la honte, ny l'infamie, & que recourant avec confiance à sa bonté, elle ne nous abandonneroit point, & nous tireroit de ce pas malheureux ; & sur la bonne foy des leçons de ma Religieuse, je par 126 lois avec tant d'asseurance & de force, que je consolois ma mere, & la faisois revenir de ses chagrins & de ses craintes. Un jour, jugez de ma surprise, étant seule dans ma chambre, je vis entrer Antigame, qui se jettant à mes pieds les larmes aux yeux, me pria d'avoir pitié du malheureux état où je l'avois reduit ; & me dit qu'aprés la mort de sa femme il avoit pris la resolution de ne se 127 remarier jamais ; qu'elle n'avoit pû tenir contre moy, tant je luy avois paru aimable ; que plus il avoit travaillé à vaincre cette passion, plus elle s'étoit augmentée ; & qu'enfin il falloit, ou qu'il me vid sa femme, ou que je visse sa mort. Je vous avouë que j'eus quelque joye d'apprendre cette nouvelle, non pas tant à cause de la qualité, & de la grosse fortune d'Antigame, que parce que Cle 128 ante apprenant ce mariage conçevroit une plus grande estime pour moy, se reprocheroit son ingratitude, & auroit du chagrin de m'avoir perdu. Je renvoyay cependant Antigame à ma mere, sans luy donner aucune réponse. Il luy en parla ; elle vouloit le consentement de sa mere : il luy fit entendre qu'elle avoit dessein de le marier à la fille d'une de ses amies, ce qui feroit qu'elle luy 129 seroit contraire ; qu'en temporisant il pouroit l'y faire consentir, ou qu'elle viendroit à mourir, étant dans un âge fort avancé, & toûjours malade. Ma mere qui aux dépens de sa vie auroit voulu me marier avantageusement, ménagea cet homme ; & me fit entendre qu'en l'état où étoit ma fortune, je ne devois point perdre cette occasion. Je suivis son conseil, j'écoutois tranquilement tout ce 130 qu'il vouloit me dire ; pour conclusion, sa pensée étoit de m'épouser secrettement : nous ne pûmes point trouver de Prêtre ; il me dit que le consentement seul des parties faisoit le Mariage ; il me donna une promesse de m'épouser signée de son sang ; il me mena aux pieds des Autels ; il m jura qu'il me prenoit pour sa femme ; je fis le serment de mon côté : le voilà le plus heureux des mortels; 131 son bon-heur fut interrompu quand il voulut se mettre en état de jouïr du privilege des marys ; je le rebutay, je le maltraitay, je m'emportay; broüillerie entre nous, reconciliation : raisons de sa part pour établir son droit de mary, & pour s'en mettre en possession ; inflexibilité de la mienne : pleurs, desespoirs, ne vouloir point manger, vouloir mourir ; c'est dequoy j'avois l'esprit fati 132 gué & les oreilles battuës à tout moment ; cependant je persistois toûjours à vouloir auparavant les formes, & le Curé.
Dans ces entrefaites, la partie adverse de ma mere luy fit faire un commandement de payer les dépens : le lendemain faute d'argent elle devoit être mise en prison, & ses biens devoient être saisis. Il me sembla que cette nouvelle ne touchoit point assez Antigame : je m'en plai 133 gnis à luy, il me fit réponse que si je voulois le reconnaître pour mary, & vivre en femme avec luy, il auroit les sentimens de gendre pour ma mere, la reconnoîtroit en cette qualité, & chercheroit les moyens de la tirer d'affaires; que je me consultasse là dessus, qu'il verroit en cette occasion si j'avois du naturel ; qu'il reviendroit dans peu recevoir ma réponse, & se retira ainsi. Ha ! quand je me vis en 134 cet état violent, combien j'eus de differentes pensées ! combien je sentis de divers mouvemens ! d'un côté je me representois ma mere traînée honteusement dans une prison, & tous ses biens saisis par mon aveu, & de mon consentement ; d'un autre côté je voyois que nôtre pretendu mariage ne me permettoit pas d'accorder à Antigame ce qu'il demandoit de moy; & que si je le faisois, je 135 perdrois ce que j'avois de plus précieux, & tomberois dans un abîme de mal-heur & d'infamie. Je me ressouvins alors d'avoir ouy dire à ma Religieuse, que le Ciel est reconnoissant de ce que l'on fait pour luy ; qu'il ne refuse point à une fille sage & vertueuse ce qu'elle luy demande, & qu'il la prend sous sa protection ; ce qui me consoloit & me determinoit à m'y confier : d'un autre côté 136 le refus que cette Providence m'avoit fait du gain de nôtre Procés si juste & si raisonnable, & que je luy avois demandé avec des prieres si ardentes, & le malheureux état où nous étions, & qu'il me sembloit que nous avions si peu merité, me donnoient de la défiance de cette même Providence, en sorte que je ne voulois point m'abandonner entierement à ses heureux soins. En cet état inquiet, 137 & malheureux, je jettay les yeux sur des Tableaux de ma chambre : une funeste curiosité m'engagea à tirer le rideau de dessus un qui étoit caché ; ç'étoit une nudité qui representoit Venus dans le bras de Mars, & leur jouïssance dans le temps que Vulcain les fit surprendre par les Dieux : que d'appas ! que d'agréemens ! que de beautez frapperent ma veuë ! je ne les vis point comme des peintu 138 tures ; elles me donnerent les mêmes mouvemens, qu'auroient fait des beautez véritables & réelles. Dans cet instant je sentis de l'émotion, mon cœur en soûpira, une langueur se répandit dans mes veines, j'en fremis d'une douce horreur qui m'étoit jusqu'alors inconnuë : ha ! ma chere Fraudelise, que nôtre sexe est malheureux, de ne pouvoir se défendre dans certains instans de ces sortes de 139 foiblesses !
Malheureusement dans ce fatal moment Antigame entra dans ma Chambre, pour apprendre ma resolution : il s'aperçeut de l'état où j'étois ; il l'interpreta à son avantage ; il en profita, & me pressa d'une maniere si vive, que je perdis toute connoissance, & que je ne sçavois plus ce que je faisois. Je me ressouviens seulement, que ma raison élevoit dans mon cœur 140 de moment en moment, des mouvements d'indignation & de colere contre Antigame ; qu'ensuitte cette même raison surprise & enchantée par mes sens, & de concert avec eux à me tromper, me faisoit entendre que je sauvois une mere de prison, & que je m'engageois par là un époux. Dans cet instant mal-heureux & funeste, Cleon qui arrivoit de Rouën, & qui venoit nous voir, 141 ma mere & moy, trouvant une clef dans la serrure de la Chambre où j'étois avec Antigame, ouvrit la porte sans heurter, & y entra subitement. Il fut frappé si terriblement de me voir en cet état, qu'il sortit brusquement, referma la porte, & se retira : ha ! que ne sentis-je point quand je vins à penser que Cleante scachant ma conduite s'applaudiroit de m'avoir abandonnée ! non, je ne 142 m'en serois jamais consolée, sans la pensée qu'il sçauroit dans la suitte mon mariage avec Antigame. Pour soulager mon chagrin, & me rasseurer davantage cet époux, je le caressay, je l'appellay vingt fois mon cher mary, mon cher cœur ; & le priay de penser à sa belle mere, & à luy chercher des moyens pour la tirer d'affaire. Antigame ne fut plus si sensible à mes caresses ; il me parut froid 143 & indolent ; & me dit qu'un mineur comme luy ne pourroit point trouver d'argent ; que ma mere n'avoit qu'à faire une vente simulée de ses biens, & se retirer dans un Convent. A ce discours je me chagrinay, je pleuray & je me plaignis de luy ; il sortit brusquement de ma Chambre & me quitta ; Je cours aprés luy, il fuit devant moy. Dans ce même moment, un Laquais se trouva devant 144 moy, & m'arresta pour me donner une Lettre que je reconnus être de la main de Cleante : elle portoit qu'il étoit au comble de ses felicitez, puisqu'il alloit devenir mon époux ; que Cleon son oncle étoit parti pour Paris, pour porter de l'argent à ma mere pour payer les dépens ausquels nous avions esté condamnez, & dans la pensée de me ramener avec elle à Rouën pour faire nôtre mariage; 145 que la raison pour laquelle il ne nous avoit point veuës avant nôtre départ, à son égard c'étoit parce que la nouvelle de la perte de nôtre Procés l'avoit touché d'une maniere qu'il en étoit tombé malade, qu'il avoit perdu toute connoissance, & que les Medecins avoient défendu à ses gens de le laisser voir à personne : & à l'égard de son oncle qu'animé par la part qu'il prenoit dans nos interests, il 146 avoit pris secretement la poste pour Calais où il avoit été chercher une piece qui justifioit la fausseté de celle qui nous avoit fait perdre nôtre Procés ; qu'il l'avoit apportée, & que ce n'étoit plus une affaire de revenir contre l'Arrest qui étoit contre nous & de gagner nôtre Procés. Ce pauvre garçon quoiqu'il ne fût pas entierement gueri faisoit tout ce qu'il pouvoit dans cette Lettre pour me faire 147 voir combien il m'aimoit, & combien il avoit d'empressement de me posseder.
Ha ! que cette Lettre porta un cruel coup de poignard dans mon cœur. Quoy, disois-je, en moymême, Antigame est un inégal, un ingrat, un infidele, & j'ay tout fait pour luy : tu m'aimes toûjours malheureux Cleante, tu m'es fidelle, & tu veux m'épouser ; cependant je t'abandonne, 148 je te trahis honteusement; ton oncle vient tirer ma mere de prison, ton oncle veut nôtre mariage : Dis‑moy, reprenois-je, ces sentimens pouront-ils tenir contre ce qu'il a veu; & toy pouras-tu resister contre ce qu'il te dira ? pouras-tu encore m'aimer ; ou plûtost pouras‑tu t'empêcher de me regarder comme une miserable, & de me haïr mortellement ? C'est moy à present, continuois-je, 149 mere infortunée, qui te tiens prisonniere, & qui suis cause que tes malheurs ne finiront jamais : juste ciel ! m'écriay-je en soûpirant, je n'ay point voulu attendre le secours de cette main favorable prête à me secourir ; je m'en suis défiée, & me voila mal-heureuse pour le reste de ma vie.
Je pensay & dis quantité d'autres choses qu'il seroit difficile de vous rapporter. Pour conclusion, 150 l'agitation violente de mon esprit, & la profonde douleur que je ressentis, fit une si surprenante revolution sur mes sens, que je tombay dangereusement malade : ma mere ne pût resister à ce dernier malheur ; elle s'étoit retirée dans un Convent, où elle mourut de langueur. Courage, courage, disois‑je : fortune, redouble tes coups; je me faisois une espece de plaisir de me voir dans le comble des adver 151 sitez, croyant de les voir finir par ma mort ; mais mon heure n'étoit pas encore arrivée, elle me rappelloit à la vie pour d'autres chagrins.
Antigame prit le deüil peu de temps aprés la mort de ma mere : je m'imaginay que c'étoit de sa belle mere, c'est à dire qu'il me regardoit comme sa femme ; je n'avois pas encore assez souffert pour mes pechez : me voila hors de danger ; je ne sçay 152 si la joye secrete que j'eus de me voir femme d'Antigame, n'y contribua pas beaucoup. Cependant les impressions du mal étoient trop violentes pour me guerir si-tost ; je ne dormois pas, j'avois des inquietudes effroyables ; trois & quatre fois par jour un garçon Apotiquaire m'aportoit des Sirops preparez, & des Juleps. Un jour comme les rideaux de mon lit étoient fermez, & que je me 153 croïois seule dans ma chambre, l'esprit uniquement rempli de Cleante, il m'échappa de prononcer ces mots : Ha ! malheureux Cleante ! Dans ce même instant je vis tirer les rideaux de mon lit, & le garçon Apotiquaire qui aportoit mes Sirops, se jetter à genoux devant le lit, en me disant les yeux baignez de larmes, & le cœur plein de sanglots & de soûpirs : Oüy, aimable Lesbie, oüy-il 154 est plus malheureux que vous ne pouvez concevoir. Je jettay les yeux sur ce garçon; une Perruque qu'il avoit prise, l'habillement qu'il portoit, l'abattement & la maigreur qui paroissoient sur son visage, m'embarasserent quelque temps : enfin je reconnus Cleante; nous étions si troublez l'un & l'autre, que nous fûmes long-temps sans pouvoir nous parler, que par des regards & des soû 155 pirs. Il me dit que son oncle étant revenu à Roüen luy avoit parlé de moy trés-desavantageusement; qu'il luy avoit dit que j'étois une fille sans honneur & sans vertu, & qu'il luy avoit ordonné de ne me plus voir, ny de penser jamais à moy. Il ajoûta que comme il me connoissoit, & l'inclination interessé & avare de son oncle, bien loin d'avoir pû penser une semblable chose, il avoit crû 156 que les conseils de Paris ayant jugé que nôtre affaire n'étoit point bonne, & que nous ne pouvions revenir contre l'Arrest ; son oncle s'étoit avisé de cet artifice pour le dégouter de moy, & pour l'empêcher de m'épouser, n'ayant eû en veuë dans nôtre Mariage que le gain de ce Procés, & de tirer vengeance de nôtre partie. Cleante ajoûta, que dans cette pensée il avoit fait des reproches fâcheux 157 à son oncle, de ce qu'il nous manquoit de parole; & luy avoit dit qu'il étoit honnête homme, qu'il tiendroit la sienne, & n'auroit point d'autre femme que moy : que cette réponse avoit tellement irrité son oncle, qu'il n'avoit plus voulu le voir, & qu'il s'étoit marié à une jeune femme à qui il avoit donné tout son bien; que quoyqu'une semblable perte eût dû le toucher sensiblement, l'in 158 quietude de n'entendre point de mes nouvelles luy avoit fait oublier ce chagrin, & l'avoit déterminé à venir à Paris pour en apprendre ; qu'il y avoit sçeu mon indisposition avec beaucoup de douleur, & que se voyant hors d'état de pouvoir me voir, il s'étoit avisé de se mettre chez l'Apotiquaire qui me servoit, sous pretexte d'apprendre la Profession; qu'il se trouvoit bien recompensé de cet 159 innocent artifice, puisqu'il avoit pû me rendre quelque petit service pendant ma maladie ; qu'il pouvoit me jurer à present, que bien loin que sa passion fût diminuée par le temps & par les rapports injustes qu'on luy avoit faits de moy, elle étoit devenuë si violente, & étoit montée à un excés si grand qu'il ne pouvoit plus vivre sans me voir ; enfin qu'il venoit sçavoir sa destinée de ma 160 bouche, & que sa vie étoit entre mes mains.
Qui n'auroit pas été touchée, ma chere Fraudelise, d'un prcedé si tendre, & si fidelle ? aussi la fus-je tres-sensiblement: cela n'empêcha pas que je ne luy representasse, que quoi-que mon plus grand bon-heur fût de me voir à luy, nous ne devions point y penser ; que nous n'avions pas de biens, ny l'un ny l'autre ; qu'il en falloit indispensablement 161 dans le Mariage, si l'on ne vouloit y être malheureux : Je luy avoüay que je l'avois crû infidele apres la perte de nôtre Procés, n'apprenant point de ses nouvelles ; que j'en avois été sensiblement touchée, & que peu de temps aprés, ma mere m'avoit promise à Antigame ; qu'à cause de sa pretenduë infidelité j'y avois consentie, qu'Antigame n'attendoit que la mort de sa mere fort in 162 firme pour m'épouser ; & qu'il s'étoit même expliqué de ses sentimens, en prenant le deüil de ma mere aprés sa mort. Il me repartit les larmes aux yeux, que la passion qu'il avoit pour moy étoit si des-interessée & si attachée à mes interests, qu'il consentiroit à devenir l'esclave du Corsaire le plus dur pour me faire Reine, pourvû que je luy en tinsse compte dans le fond de mon cœur : mais que 163 je devois être persuadée qu'Antigame ne m'épouseroit point ; que ses sentimens étoient trop éloignés du Mariage ; qu'il ne demandoit qu'à me tromper, & que le deüil qu'il avoit pris étoit de sa mere décedée peu de jours aprés la mienne.
Dans le temps qu'il me parloit ainsi, nous entendîmes sur l'escalier ma garde qui m'aportoit un boüillon, & qui raisonnoit avec le Medecin : ce 164 qui fit que Cleante se leva promptement, & s'en alla, de crainte de découvrir quelque chose par l'embarras & le trouble où nous étions. La consolation que je ressentis de le voir & de le trouver tendre & fidelle, fit un effet si prompt sur mes sens & sur mon esprit, qu'en peu de temps je me vis guerie ; l'on me flattoit que cette maladie m'avoit embellie ; j'en crûs quelque chose, quand 165 je vis la passion d'Antigame beaucoup augmentée pour moy : jamais tant d'assiduité, ny de complaisance ; son unique occupation étoit de me chercher des nippes & des bijoux, & de me donner des plaisirs ; il vouloit que j'eusse sa bourse, il m'avoit donné à garder deux mille Louis d'or6 ; j'étois maîtresse de tout, il ne m'appelloit jamais autrement que sa chere femme. Pour conclusion 166 je vivois avec luy comme avec un mary, flattée que dés que l'année du deüil de sa mere seroit passée, il m'épouseroit publiquement, & me reconnoîtroit pour sa femme : cependant vous ne pouvez concevoir combien j'ay souffert dans cette attente.
Ha ! que les plaisirs qui ne sont point legitimes sont differens des autres, & qu'une fille est malheureuse quand elle est tombée dans cette hon 167 teuse extremité ! Elle n'o se paroître dans le monde ; elle croit que l'on ne parle que d'elle & de son infamie ; tout lui fait peur, rien ne la console ; sa vie se passe dans des inquiétudes, & dans des remords continuels : son amant n'aime en elle que son plaisir & sa volupté, sans songer s'il agrée ou s'il déplaît ; elle s'en apperçoit bien-tost : qu'elle haïsse le tabac, qu'elle craigne l'odeur du vin ; 168 que ses manieres libres & débauchées, que ses emportemens la fatiguent & la tourmentent, il ne daigne pas y prendre garde; il faut qu'elle souffre, il faut qu'elle dissimule, & qu'elle feigne pour se maintenir, des extases & des ravissemens d'amour & de plaisir. Une femme se fait une vertu de ces sortes de choses auprés de son mary : l'honnête figure qu'elle fait dans le monde ! sa belle famille, 169 ses beaux enfans, cette necessité indispensable de vivre & de mourir avec ce mary, leurs interêts communs, la satisfaction de faire son devoir, le repos de conscience ; tout cela joint ensemble détourne ces sortes de dégoûts, & fournit de nouveaux plaisirs à une femme mariée, qui sont inconnus à une fille qui ne vit point dans les régles.
Ces raisons me déterminerent à faire expliquer 170 Antigame, dés que l'année du deüil seroit passée, & au cas qu'il ne voulût pas m'épouser, de l'abandonner comme un traître & comme un perfide.
Cleante étoit sorti du logis de son Apotiquaire ; aprés avoir tenté inutilement plusieurs occasions de me parler en particulier, il en trouva une : c'étoit pour me dire, qu'Antigame de l'humeur & de l'esprit dont il étoit, ne m'épouseroit jamais; qu'il 171 venoit m'offrir son bras pour m'en vanger ; que quoique le plus grand malheur qui pût luy arriver au monde,étoit de me voir entre les bras d'un autre, le plaisir de ma fortune, de mon élevation, & la reconnoissance que je luy en tiendrois dans le fond de mon cœur, soulageroient beaucoup ses chagrins. Que de soupirs, que de larmes cette conversation nous coûta ! Enfin elle finit par la promesse 172 que je luy fis, qu'au cas qu'Antigame, aprés l'année du deüil de sa mere, ne voulût pas m'épouser, je m'abandonnerois à ses conseils. Non, je ne puis vous expliquer la diversité des mouvemens qu'il fit paroître dans ce moment ; il se fait tard, avançons, ma chere Fraudelise.
L'année du deüil de la mere d'Antigame finie, il ne voulut point m'épouser ; voicy ses belles 173 raisons : c'est que nous étions mariez, & que nous pouvions continuer & vivre de même en sureté de conscience, puisque le consentement seul que nous nous étions donné faisoit le Mariage; qu'un Mariage public, & dans toutes ses formes, n'est point si agréable, ni si voluptueux ; qu'il est opposé & contraire à l'amour ; que le cœur ne s'en accommode point, qu'il aime sa liberté & ne 174 peut agir par devoir ; & que comme il vouloit m'aimer toute sa vie avec la même tendresse, & la même vivacité, il ne vouloit point m'épouser autrement. De mon côté je luy répondois, que c'étoit se flatter de croire que nôtre Mariage fût bon; que nôtre Religion, & nos loix le condamnoient; qu'un Mariage dans les formes n'étoit point accompagné de mépris & d'infamie ; qu'il étoit sans 175 crainte, & sans remords ; que l'on n'étoit point obligé d'en cacher honteusement les fruits ; qu'on les voïoit avec joye ; que ces enfans sur les visages desquels on avoit le plaisir de se reconnoître l'un & l'autre, étoient des liens qui unissoient plus étroitement les peres & les meres, d'inclination & d'interest ; que ces liens étoient bien plus forts que ceux d'une inclination passagere ; qu'un cœur bien 176 fait, & bien tourné se plaisoit dans son devoir, & se faisoit une douce habitude de le suivre; enfin je concluois que je voïois bien qu'il ne m'aimoit gueres, puis qu'il pouvoit voir mon inquietude & ma honte, sans en être touché, & refusoit de subir une loy qui l'obligeoit de m'aimer toute sa vie.
Ce refus me toucha d'autant plus sensiblement, que je voïois qu'il m'avoit 177 trompée avec sa Promesse écrite & signée de son sang, & dont il pouvoit se faire relever à cause de sa minorité. Ce fut alors que je refléchis bien sérieusement sur le peu de profit que j'avois fait des leçons de ma Religieuse : que j'en eus de douleur, & de repentir ! Je n'avois pas oublié de luy avoir oüi dire, que quand malheureusement une fille étoit tombée dans ce précipice, elle ne devoit point 178 perdre de temps à s'en retirer, si elle ne vouloit tomber dans la derniere disgrace, & dans la derniere infamie. Cette pensée me fit prendre la resolution de quitter Antigame, & d'épouser Cleante : quels reproches ne me fis-je point ? que ne souffris-je pas quand je vins à penser, que je ne pouvois plus porter dans le lit d'un amant sincere & fidelle, que les restes honteux d'un traître & 179 d'un perfide, & combien j'étois peu digne de l'estime de Cleante ! non je ne puis vous expliquer tout ce qui se passa dans le fond de mon cœur. Enfin je fis avertir Cleante que je voulois luy parler; il vint au rendez-vous : je luy appris qu'Antigame ne vouloit pas m'épouser; nôtre derniere resolution fut que je prendrois mon temps pour sortir du logis d'Antigame, & pour en emporter les deux mille 180 Louis d'or7 qu'il m'avoit donnez à garder, & tout ce que j'avois chez luy; que dans ce même temps, suivant l'avis qui m'avoit été donné par un Avocat, je me retirerois dans un Convent ; que je ferois un procés à Antigame pour l'execution de sa Promesse de Mariage ; & qu'aprés le jugement qui ne pouroit aller qu'à des dommages & interests, à cause de la minorité d'Antigame, Cleante m'épou 181 seroit. Pour seureté de ma parole, je tiray de mon doigt la bague de prix dont Antigame m'avoit fait present, & je la donnay à Cleante ; mais reflechissans l'un & l'autre, qu'Antigame ne me voyant plus cette bague, pouroit soupçonner quelque chose de ma conduite, cela me détermina à reprendre la bague ; je tiray le Rubis du chaton8 pour le donner à Cleante, & je conservay l'anneau 182 dans mon doigt pour le montrer à Antigame, & luy faire accroire que le Rubis étoit tombé du chaton & s'étoit perdu. Ce qui me touchoit le plus sensiblement, étoit l'infidelité que je faisois à Antigame, en violant la bonne foy du dépôt des deux mille Louis d'or9 qu'il m'avoit donnez à garder: Mais Cleante me fit entendre par tant de bonnes raisons, que nous n'étions pas obligez de garder la 183 foy aux traîtres & aux perfides, que je me rendis à ses persuasions.
Ensuite Lesbie raconta à Fraudelise & à cette Marchande, que comme elle attendoit qu'Antigame allât à la Chasse, & luy fournît par là une occasion favorable de le quitter, & d'executer le dessein qu'elle avoit formé, il étoit malheureusement arrivé, que ce même jour le mauvais temps avoit obligé Antigame d'entrer 184 dans une Chambre d'un Cabaret, dans laquelle Cleante & Philabel disputoient ensemble sur la qualité & sur le prix du Rubis qu'elle avoit donné à Cleante, & dont Antigame lui avoit fait present : Que dans cette Chambre, Antigame s'étant avancé doucement derriere Cleante dans le temps qu'il tenoit le Rubis, il avoit veu le Rubis, & luy avoit trouvé beaucoup de ressemblance avec 185 celui qu'il avoit donné à Lesbie, & que Cleante s'en étant apperçeu, malgré la pluïe étoit sorti promptement avec Philabel de ce Cabaret ; que ce procedé avoit donné de violens soupçons à Antigame contr'elle ; que pour s'en éclaircir il avoit fait interroger adroitement un Laquais de Cleante, qui étoit demeuré dans ce Cabaret ; que ce Laquais avoit répondu qu'une fille dont il ne 186 sçavoit pas le nom, avoit fait present de ce Rubis à son Maître, & qu'elle devoit encore luy donner deux mille Louis10 & l'épouser ; enfin elle ajoûta qu'Antigame avoit pensé que c'étoit d'elle que ce Laquais avoit voulu parler, ce qui faisoit qu'elle ne doutoit point qu'il ne fût dans une furieuse colere contr'elle ; qu'elle ne sçavoit pas comment elle pouroit le faire revenir, & luy faire entendre que c'é 187 toit d'une autre fille que ce Laquais avoit voulu parler ; & finissant elle dit à Fraudelise & à cette Marchande, qu'elle leur auroit les dernieres obligations si elles pouvoient luy donner des conseils, & des moyens pour la tirer de ce malheureux pas.
Lesbie ayant cessé de parler, cette Marchande luy témoigna qu'elle avoit eû raison de luy dire que son affaire étoit plus 188 embarassante & plus fâcheuse que celle de Fraudelise ; & ensuite aprés avoir rêvé quelque temps, elle luy demanda si Antigame sçavoit son histoire avec Cleante, ou du moins qu'elle le connût : à quoy Lesbie répondit, qu'elle s'étoit si bien ménagée là-dessus, que non‑seulement il n'en avoit jamais eû aucune connoissance, mais encore qu'il avoit crû qu'elle ne connoissoit d'autre homme 189 que luy. Ne pouriez-vous point, continua cette Marchande, avoir le Rubis que vous avez donné à Cleante ? Ouy. Comment, interrompit Fraudelise, comment voudriezvous qu'elle allât redemander à cet homme le Rubis qu'elle luy a donné ? Il en faudra donc achetter un semblable, ré-11 prit cette Marchande, & Alvarés en a de tant de façons que nous trouverons aisément chez luy ce 190 que nous demandons. He bien, repartit Fraudelise, quand Lesbie auroit un semblable Rubis, qu'en feroit-elle ; que s'ensuivroit-il? Elle le feroit trouver, reprit cette veuve, dans quelque endroit de la maison, par un domestique d'Antigame qui iroit le lui porter : Antigame, continua-t-elle, voyant ce Rubis, ignorant que vous connoissez Cleante, & ne pouvant concevoir que vous ayez pû appren 191 dre ce qui s'est passé, qu'il a veu un Rubis entre les mains de Cleante, & qu'il a soupçonné que c'étoit celui qu'il vous avoit donné, s'imaginera sans doute qu'il s'est trompé, que ce Rubis n'est point celui qu'il vous a donné, que le Laquais de Cleante a voulu parler d'une autre fille que de vous ; & entre nous, finit-elle en soûriant, si vous jouez bien vôtre rôlle, comme Antigame 192 vous aime, vous luy persuaderez ce que vous voudrez ; car il est aisé à une belle personne de faire accroire à un homme qui l'aime qu'elle luy est fidelle.
Comme cette veuve parloit ainsi, Lesbie imagina un endroit heureux pour faire trouver le Rubis, si bien que rendant mille graces à cette veuve & à Fraudelise, elle leur témoigna qu'elle esperoit de pouvoir se servir uti 193 lement de leurs avis ; & comme il se faisoit tard elles sortirent promptement toutes trois de la maison de Fraudelise, & allerent premierement chez le copiste pour luy faire faire une copie figurée de la Lettre que Fraudelise avoit écrite à Philabel ; & pendant que le copiste y travailloit, elles allerent chercher un Rubis semblable à celuy qu'- Antigame avoit donné à Lesbie. Elles en trouve 194 rent un tout pareil, Lesbie l'acheta : elles revinrent ensuite vers le copiste qui avoit imité si bien la Lettre de Fraudelise, qu'elles se trompoient à la ressemblance ; & aprés s'être embrassées & baisées, elles se quitterent, & Fraudelise & Lesbie allerent disposer les choses pour leur expedition du lendemain.
Fraudelise plia & cacheta la Lettre de la même maniere que le veri 195 table, rompit ensuite le cachet, la mit dans la poche d'un petit tablier qu'elle avoit, & alla se coucher, en meditant pendant la nuit comment elle devoit faire réussir ses desseins.
Lesbie se retira de son côté, & prit en passant chez un Apotiquaire, une Medecine dont elle fit charger la dose d'un Remede violent : & étant arrivée au logis, comme elle avoit une clef du ca 196 binet d'Antigame, qu'elle avoit fait faire à son insçû, elle mit dans l'endroit de son bureau où il tenoit ses Lettres, le Rubis qu'- elle avoit acheté, en le cachant sous quelqu'une de ses Lettres ; parce que peu de jours auparavant qu'elle eût donné à Cleante le Rubis, elle avoit voulu en presence d'Antigame foüiller dans cet endroit, pour y prendre une Lettre cachetée de soye, ce qu'il avoit em 197 pêché, & luy serrant les doigts il l'avoit obligé de la lâcher dans le même endroit, Lesbie prétendant de luy faire penser que dans ce temps-là le Rubis étoit tombé du chaton12, & étoit resté là ; elle ferma ensuite le cabinet, & alla se coucher, l'esprit uniquement repli de ce qu'elle devoit executer le jour suivant.
Le lendemain Philogame se leva plus matin qu'à son ordinaire, dans 198 l'impatience de s'expliquer avec Fraudelise ; il la trouva à sa toilette dans un lieu de la chambre un peu obscur : il s'assit auprés d'elle avec un air chagrin & rêveur ; elle feignit d'en être surprise, & luy en demanda la raison : vous la verrez, dit-il, ingrate, dans cette Lettre, en luy presentat celle qu'elle avoit écrite à Philabel; elle la prit, & ensuite s'approchant de la fenêtre, & se tournant de 199 côté, elle mit cette Lettre dans la poche de son tablier, & en tira la copie qu'elle avoit fait faire le soir auparavant, mais d'une maniere si adroite que Philogame n'en eût pas le moindre soupçon ; ensuite elle examina cette copie en la presence de Philogame, avec une attention feinte, & le regardant de temps en temps, elle témoigna beaucoup de surprise & d'étonnement. Voila infidelle, 200 continua Philogame, de quel stile vous écrivez à Philabel ; cet homme que vous traittiez d'impudent & d'insolent, que vous haïssiez tant, & que vous me disiez avoir chassé de chez vous : il est digne de vous, continua-t-il, & je ne serviray jamais d'obstacle à vôtre passion. C'est à dire, interrompit brusquement Fraudelise, que vous croyez que cette Lettre est de ma main, & que je l'ay écrite à Phi 201 label : vous connoissez mal, continua-t-elle, avec un air froid & dédaigneux, ma main & mon cœur, vous qui vous mélez de me taxer d'ingratitude & d'infidelité. Ensuite Fraudelise copia cette même Lettre sur du papier en presence de Philogame, & aprés avoir achevé la copie, elle la luy jetta avec celle qu'elle avoit supposée, en luy disant, voyez combien vous vous trompez ; ne croyez-pas, con 202 tinua-t-elle avec un air fier, que ce soit par aucune pétention que j'aye sur vôtre cœur ; j'y renonce pour toute ma vie, & ce que j'en ay fait n'est que pour ma propre satisfaction & pour ma gloire. Ensuite elle le quitta brusquement, & passa dans la chambre de sa mere sans vouloir l'entendre. Philogame prit ces deux copies de Lettre, les examina, & les confronta ; tantôt il les crioit toutes 203 deux de la main de Fraudelise, & en d'autres temps de differentes : que faire, quel party prendre, à qui s'adresser ? aux Maistres Ecrivains ; par leur raport les Lettres sont de differentes mains, & Fraudelise est innocente : l'Abbé Sophin n'en juge pas tout à fait ainsi ; ils disputent ensemble, ils raisonnent, ils s'égarent dans leurs raisonnemens, & ne sçavent à quoy se déterminer certainement là-dessus.
204
A l'égard de Lesbie, dés que le jour paroît elle prend secrettement le Remede preparé, & en attend l'effet ; lors qu'il agit violemment, elle envoye un Laquais dire à Antigame de sa part qu'- elle se mouroit, & qu'elle demandoit à luy parler. Je meurs contente, luy dit-elle, en le voyant approcher de son lit, & je ne regrette point la vie puisque vous m'êtes infidelle, & que je ne puis 205 être vôtre femme. Dans ce même temps elle feignit de tomber dans une convulsion ; la violence du remede, & l'abattement où il l'avoit jettée, & qui paroissoit sur son visage, contribuoit beaucoup à cacher sa feinte & son artifice, & à persuader Antigame qu'elle se mouroit. Revenant ensuite de sa feinte convulsion elle continua à parler ainsi : Ecoutez-moy, Antigame, je n'ay plus gueres 206 à vivre & les moments sont précieux : prenez, reprit-elle en soûpirant, les clefs de mon coffre, l'argent que vous m'avez donné à garder qui est dedans, & tout ce que j'ay de plus précieux au monde. Je vous donne tout ce que j'ay, & je voudrois avoir un Sceptre & une Couronne à vous offrir en mourant. Vous verrez aprés ma mort la difference de la fidelité de Lesbie, d'avec celle de 207 vos autres Maîtresses; & je seray alors au fond de vôtre cœur pour vous faire ressentir les peines deuës aux infidelles & parjures. Antigame étoit dans un étonnement & dans une surprise que l'on ne peut concevoir ; & son ressentiment ne pouvoit tenir contre l'état dans lequel il voyoit Lesbie, ny contre les témoignages de tendresse & d'amour qu'- elle luy faisoit paroître. Il voulut sçavoir la cause 208 d'où pouvoient partir tant d'effets si extraordinaires, & si prompts, & il pria instamment Lesbie de la luy apprendre.
Elle commença en feignant de prendre de nouvelles forces, par luy dire qu'elle n'avoit point dormi toute la nuit ; que l'horloge l'avertissant que le jour alloit bien-tôt paroître, un leger sommeil l'avoit prise ; qu'à peine en goûtoit-elle les premieres douceurs qu'une femme 209 grande & effoyable luy étoit apparuë, & dont le ressouvenir seul la faisoit encore trembler. Elle se mit à luy en faire le portrait, en luy disant, qu'elle avoit les jouës creuses, la bouche grande, les lévres noires & épaisses, le nez écrasé, les narines grosses & enflées, le teint jaune & marqué de goutes de sang, les yeux hors de la tête, dont sortoient de moment en moment des étincelles de feu, la tête 210 élevée, & pour cheveux des serpens qui l'entouroient. Elle continua en disant, qu'il luy sembloit qu'elle avoit disparuë un moment aprés, en arrachant de sa tête un Serpent qu'elle luy avoit jetté ; que ce Serpent coulant sur sa main, étoit venu s'attacher à la bague qu'Antigame luy avoit donnée, & avec ses dents en avoit arraché le Rubis; qu'ensuite il avoit été le cacher sur le Bureau 211 d'Antigame, & dans l'endroit où il mettoit ses Lettres ; aprés quoy il étoit disparu : Que dans ce même temps quantité de Hiboux, de Chats-huans 13, & de Chauves-Souris, s'étoient assemblez sur sa tête en forme de Dais, & avoient fait par leurs cris un bruit effroyable ; lors qu'une grande femme belle, & d'un air extrêmement doux, portant à sa main un rameau d'Olivier, les avoit chassez, & 212 disparoissant avoit jetté sur son lit un brin de son rameau ; qu'aussi tost elle s'étoit éveillée si persuadée qu'elle devoit trouver ce brin d'Olivier, qu'elle l'avoit cherché long‑temps, & enfin qu'elle étoit tombée dans des convulsions si violentes qu'elle voyoit bien qu'elle ne devoit plus penser qu'à mourir : Que ces Oiseaux de mauvais augure étoient venus l'en avertir, & que le peu de forces qu'elle se 213 sentoit, luy faisoit voir qu'elle n'avoit que peu d'heures à vivre ; aprés quoy elle fit comme les derniers adieux à Antigame, le priant de se souvenir toûjours d'elle, & d'executer la resolution qu'il avoit prise de ne se point marier ; & sans vouloir l'écouter, elle se tourna de l'autre côté en le priant de luy laisser le peu de temps qu'elle avoit pour penser à elle.
Jamais homme ne se 214 vid dans un si furieux embaras qu'Antigame ; il ne sçavoit ny que faire ny que penser : il cherchoit la solitude, il entra dans son cabinet, il promena ses yeux sur son bureau, & voyant quelques Lettres dérangées dans l'endroit où Lesbie avoit songé que le serpent avoit mis son Rubis; il eût la curiosité en remettant ces Lettres dans leur ordre, de visiter cet endroit : ha ! quelle fut sa surprise, quand il y trouva 215 un Rubis ? ils ne se connoissoit plus, il ne sçavoit où il en étoit, il s'imaginoit que c'étoit une illusion, & un charme que tout ce qu'il venoit de voir. En cet état il courut chez l'Abbé Sophin, où il trouva Philogame qui luy dit que la Lettre n'étoit point de Fraudelise, qu'- elle étoit innocente, qu'il l'avoit reconnu, & generalement tou ce qu'il sçavoit sur ce sujet.
Antigame de son côté 216 raconta à l'un & à l'autre tout ce qui s'étoit passé sur le chapitre de Lesbie. Aprés plusieurs raisonnemens, les avis de Philogame & d'Antigame furent, que Lesbie étoit innocente aussi-bien que Fraudelise ; l'Abbé Sophin soupçonnoit qu'il y avoit de l'artifice caché là dessous : ce qui surprenoit au dernier point Philogame & Antigame, étoit le songe de Lesbie ; il n'y avoit rien de si divertis 217 sant que l'explication qu'ils luy donnoient, & les histoires & les raisonnemens qu'ils faisoient sur le chapitre des Songes : cette grande femme hideuse qui avoit jetté ce serpent, étoit la Discorde ; cette femme douce & belle étoit la Déesse de la Paix, qui avac son rameau d'Olivier avoit chassé les oiseaux de mauvais augure. Ils soûtenoient à l'Abbé Sophin, qu'il y avoit des genies 218 & des esprits qui nous avertissoient en songe de ce qui devoit nous arriver; ils rapporterent le songe de Calpurnia, qui l'avoit avertie de la mort de Jules Cesar son mary ; celuy de Crésus qui luy apprit que son fils Atis devoit être tué d'un Dard ; celuy d'Astyages Roy des Medes, qui l'avertit que le fils qui naîtroit de Mandane sa fille, seroit maître de l'Asie; Enfin ils en dirent plusieurs autres, & leur con 219 versation finit par une reflexion qu'ils firent, qu'il ne falloit jamais juger de rien, puisque des présomptions aussi fortes & aussi violentes étoient trompeuses.
Aprés tous ces discours & tous ces raisonnemens, Philogame & Antigame dirent à l'Abbé Sophin, qu'ils ne le quitteroient point qu'il ne les eut jugez sur la question de sçavoir, s'il est plus avantageux de se marier que de vivre 220 sans femme. Vous avez jugé, reprit Philogame, sur une piece fausse : Vous avez jugé,interrompit Antigame, sur des faits qui ne sont point veritables; Erreur de fait : Ainsi, reprirent-ils tous deux, nous sommes en droit de revenir contre vôtre jugement. Celuy que j'ay à vous donner à l'un & à l'autre, reprit l'Abbé, je le tiens d'un des plus grands hommes de l'univers : je ne vous conseille 221 point le mariage, dit-il, en s'adressant à Antigame, si vous vous sentez une vertu assés ferme & assés constante pour vous santifier14 dans la continence: je ne vous le défens pas, continua-t-il en s'adressant à Philogame, s'il vous est necessaire pour le bien & pour le repos de vôtre conscience ; mais sçachez l'un & l'autre, que pour ce qui regarde le choix de la condition du Mariage, comme de toute 222 autre, nous ne devons envisager que cette seule consideration, & relgier uniquement nôtre conduite là-dessus.
Comme Philogame & Antigame alloient répondre, plusieurs Abbez de la premiere qualité vinrent voir l'Abbé Sophin, ce qui obligea Philogame & Antigame de se retirer; l'Abbé en les accompagnant jusqu'à la porte, les railla sur leurs maîtresses, & en les quittant il leur 223 dit d'un ton plaisant,qu'ils allassent promptement se reconcilier avec elles ; & s'adressant à Philogame il luy dit en riant, qu'il devoit s'en tenir au premier rapport & croire que la Lettre fausse ; & à l'égard d'Antigame, qu'il allast chercher le brin d'Olivier, & que sans doute il le trouveroit. Cette raillerie de l'Abbé quoiqu'-innocente, ne laissa pas de toucher Philogame & Antigame, qui se retirerent 224 de son logis fort melancoliques & fort inquiets de tout ce qui leur étoit arrivé.
FIN.
Imprimé chez P. & M. REBUFFE' ruë Dauphine, proche le Pontneuf, à l'Arche de Noé.

Noms propres

Andromaque (en gr. Andromakê)

  • Andromaque : Selon la légende, princesse de Troie, épouse d'Hector et mère d'Astyanax, et l'héroïne de l'Iliade. Par la suite de la prise de Troie, Pyrrhos la prend pour épouse.
  • Andromaque : tragédie écrite par le dramaturge grec Euripide (v. - 426).
  • Andromaque : tragédie de Jean Racine de 1667 basée sur un passage de l'Iliade.
  • Andromaque, Le Petit Robert : Dictionnaire illustré des noms propres, Paris, Dictionnaires le Robert, 1994.

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Ariane

  • Ariane (en gr. Ariadnê) : fille de Minos, roi de Cnossos, et de Pasiphaé, sœur de Phèdre. Séduite par Thésée, héros venu en Crète pour combattre le Minotaure, elle aide celui-là à fuir le Labyrinthe. Ariane donne à son amoureux un fil qu'il dévide derrière lui afin de trouver la sortie du Labyrinthe après avoir tué le Minotaure. Par la suite, les deux s'enfuient mais Thésée abandonne Ariane à Naxos. Séduit par la beauté d'Ariane, le dieu Dionysos l'épouse.
  • Ariane : tragédie écrite par Thomas Corneille en 1672.
  • Ariane : en musique, plusieurs compositeurs ont produit des œuvres qui racontent cette histoire ; notamment, Arianna, œuvre dramatique de Monteverdi ; Arianna à Naxos, cantate d'Haydn ; Bacchus et Ariane, ballet d'Albert Roussel et Ariane auf Naxos, opéra de Richard Strauss.
  • Ariane, Le Petit Robert : Dictionnaire illustré des noms propres, Paris, Dictionnaires le Robert, 1994.

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Astyage (en gr. Astuagês, en iranien Ishtuvegu)

Dernier roi des Mèdes (de -584 à -550). Fils de Cyaxare. Il fut vaincu et déposé par son petit-fils et vassal Cyrus II le Grand.
  • Astyage, Le Petit Robert : Dictionnaire illustré des noms propres, Paris, Dictionnaires le Robert, 1994.
  • Astyage, Wikipédia l'encyclopédie libre (12 mars 2013), Los Angeles, Wikimedia Foundation, Internet, 28 octobre 2013. http://fr.wikipedia.org/wiki/Astyage.

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Bourgogne

Région du centre-est de la France qui se divise en quatre départements : Côte-d'Or, Saône-et-Loire, Yonne et Nièvre.
  • Bourgogne, Le Petit Robert : Dictionnaire illustré des noms propres, Paris, Dictionnaires le Robert, 1994.

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Bérenice (en gr. Phérénikê) porteuse de victoire

Bérenice est une tragédie écrite par Jean Racine en 1670. Dans la pièce, il s'agit de la reine juive Bérénice, emmenée à Rome par l'empereur Titus qui était tombé amoureuse d'elle après le siège de Jérusalem.
  • Bérenice, Le Petit Robert : Dictionnaire illustré des noms propres, Paris, Dictionnaires le Robert, 1994.

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Calais (en néerlandais Kales, en flamand occidental Cales)

Commune française qui se trouve sur la côte du pas de Calais. Pendant la guerre de Cent Ans, les Anglais prirent la ville et elle resta sous la domination anglaise durant plus de deux siècles. En 1558, le Français François de Guise le reprit sous le règne d'Henri II. Au 20e siècle, pendant la Seconde Guerre mondiale, la commune fut détruite ; après, on le reconstruisit dans le style flamand en brique rouge.
  • Calais, Le Petit Robert : Dictionnaire illustré des noms propres, Paris, Dictionnaires le Robert, 1994.

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Dijon

Ville qui se trouve dans la région Bourgogne et qui fait partie de la métropole Rhin-Rhône. C'est une ville très connue pour la gastronomie et pour la moutarde de Dijon, moutarde forte et acidulée faite à partir de vinaigre, d'acide citrique, de sel et de graines de moutarde.

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Hector (en gr. Hektôr)

Fils de Priam et d'Hécube ainsi qu'époux d'Andromaque. De ce mariage naquit Astyanax. Pendant la guerre de Troie que raconte Homère dans son Iliade, Hector fut l'un des défenseurs de Troie.
  • Hector, Le Petit Robert : Dictionnaire illustré des noms propres, Paris, Dictionnaires le Robert, 1994.

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Mars

Dieu romain de la guerre, de la végétation, du printemps et de la jeunesse. Selon la légende, il est fils de Junon et de Jupiter et le père des jumeaux Romulus et Remus, qu'il aurait eus de son union avec Rhea Silvia.
Dans la mythologie grecque, il représente toujours le dieu guerrier mais il est renommé Arès. Fils de Zeus et d’Héra et un des douze Olympiens, il est connu non seulement pour ses combats mais aussi pour ses nombreuses aventures avec la déesse Aphrodite (Vénus).
  • Arès / Mars, Le grenier de Clio (2001-2008), Mythologica.fr, Internet, 16 février 2010. http://mythologica.fr/grec/ares.htm.
  • Mars, Le Petit Robert : Dictionnaire illustré des noms propres, Paris, Dictionnaires le Robert, 1994.

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Pyrrhos ou Néoptolème (en gr. Purrhos)

Fils d'Achille et de Déidamie. Lors de la mort d'Achille, Pyrrhos participe à la victoire des Grecs lors de la guerre de Troie. Par la suite, il prend pour épouse la fille d'Hélène, Hermione. Vu que sa femme ne lui donne pas d'enfant, ses trois fils naissent de son union avec Andromaque, son esclave.
  • Pyrrhos, Le Petit Robert : Dictionnaire illustré des noms propres, Paris, Dictionnaires le Robert, 1994.

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Pères du Désert

Représentants du clergé de l'Antiquité tardive (IIIe et IVe siècles) qui vécurent dans les déserts de l'Égypte.

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Rouen

La ville, à l'époque romaine, s'appelait Rotomagus. Elle fut la capitale des Véliocasses. La fabrication des draps, le commerce avec l'Angleterre se développèrent au Xe s. La Normandie fut longuement et âprement disputée entre les rois de France et d'Angleterre. En 1204, Philippe Auguste s'empara de Rouen. En 1419, la ville tomba aux mains des Anglais : le 30 mais 1431, Jeanne d'Arc y fut brûlée. Les Anglais furent chassés de la ville en 1449. Rouen a beaucoup souffert des guerres de Religion. À l'époque contemporaine, elle a été très atteinte par les bombardements, lors de la Deuxième Guerre mondiale.
  • Rouen, Le Petit Robert : Dictionnaire illustré des noms propres, Paris, Dictionnaires le Robert, 1994.

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Thésée (en gr. Thêseus)

Héros d'Attique. Ses histoires ont beaucoup en commun avec celles d'Hercule. Il était le fils de Poséidon (ou d'Égée, dépendant des origines de la légende) et d'Aethra.
  • Thésée, Le Petit Robert : Dictionnaire illustré des noms propres, Paris, Dictionnaires le Robert, 1994.

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Titus (en lat. Titus Flavius Sabinus Vespasianus)

Titus (Rome -40 – Aquae Cutilae, Sabine 81 ap. J.-C.) regna comme empereur romain de 79 à 81. Fils de Vespasien, il mena des campagnes militaires sous son père et conquit Jérusalem ainsi mettant fin à la guerre de Judée (67-70). Pendant la campagne en Galilée (67), Titus rencontra la belle princesse juive Bérénice et tomba amoureux d'elle. Contre l'approbation de son père et des Romains, il continua sa liaison avec Bérénice et, en 75, il la reçut dans le palais dans l'espoir de faire d'elle sa femme. Cependant, lors de la mort de son père, il renonça à Bérénice et la renvoya en Judée par respect du désir du peuple romain. De ce fait, son avènement au trône était pacifique. La période de son règne, par contre, était tumultueuse. L'Italie fut bouleversée par une série de catastrophes parmi lesquelles l'éruption du Vésuve (79), l'incendie de Rome (80) ainsi que des épidémies mortelles. Pourtant, c'étaient à cause de ces catastrophes qui manifestèrent les qualités d'un empereur dévoué et généreux comme démontrée par la consécration de tous ses efforts à faire parvenir des secours et des réparations aux sinistrés.
L'histoire de Titus et Bérénice fut le sujet de deux tragédies célèbres de 1670, une créée par Pierre Corneille et l'autre par son rival Jean Racine.
  • Titus (empereur romain), Wikipédia l'encyclopédie libre (3 mai 2011), Los Angeles, Wikimedia Foundation, Internet, 12 mai 2011. http://fr.wikipedia.org/wiki/Titus_%28empereur_romain%29.
  • Titus en lat. Titus Flavius Sabinus Vespasianus, Le Petit Robert : Dictionnaire illustré des noms propres, Paris, Dictionnaires le Robert, 1994.

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Vulcain (en lat. Vulcanus)

Fils de Jupiter et de Junon et l'époux de Vénus, Vulcain fut le dieu romain du feu, dont l’équivalent grec est Héphaïstos, de qui il obtint ses traits principaux ainsi que ses légendes.
Selon la légende grecque, pour punir l'humanité pour avoir volé le feu du Ciel, Jupiter ordonna aux autres dieux de créer la première femme, Pandore, qui introduirait les maux, le travail acharné et la maladie dans le monde. C'était Vulcain qui modela Pandore en argile, lui donnant la forme des déesses.
  • Vulcain, Le Petit Robert : Dictionnaire illustré des noms propres, Paris, Dictionnaires le Robert, 1994.
  • Vulcain (mythologie), Wikipédia l'encyclopédie libre (2 février 2011), Los Angeles, Wikimedia Foundation, Internet, 9 février 2011. http://fr.wikipedia.org/wiki/Vulcain_%28mythologie%29.

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Vénus

Déesse romaine de la végétation et des jardins. À partir du -IIe siècle, elle fut assimilée à Aphrodite grecque acquérant ses attributs de la beauté, de l'amour et des plaisirs. C'est ainsi que la déesse attira plusieurs amants, parmi lesquels Vulcain, Mars et Jupiter. Comme déesse grecque, Vénus est parfois appelée Cythérée, surnom accordé à Aphrodite alors qu'elle fut portée à l'île de Cythère après sa naissance.

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Notes

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