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À une femme mariée

STANCES. A VNE FEMME MARIEE. Par le sieur Motin.

SOudain que i’eus l’honneur de votre cognoissance,
Sy lors i’eusse de vous ma demande obtenu,
C’eust esté recognoistre vn amant incognu,
Et sans auoir servi me donner recompense.
Mais depuis vous ayant ma longue servitude
Fait iuger mon amour & ma fidelité.
Me refuser cela c’est trop de cruauté,
Et ne me l’accorder c’est trop d’ingratitude.
Vous m’aduoüez souuent que vostre humeur vous porte
A me vouloir du bien si vous estiez à vous,
Mais que la foy promise à vostre cher espoux
Du paradis d’amour me fait fermer la porte.
Quoy doutez vous qu’il soit _ _ _cré mariage
Tacitement permis de se faire vn amy,
Vn espoux croiez moy n’est cocu qu’à demy
Quand vn amy discret cause son cocuage.
Aymer gens incogneus c’est par trop d’imprudence,
Et d’en aymer plusieurs trop de lubricité,
N’en aymer point du tout trop de simplicité,
Et n’en aimer qu’vn seul beaucoup de continence.
L’on ne peut s’exempter de l’amoureuse flame,
Le cœur cherche l’amour comme l’œil fait le iour,
Celles qu’on n’aime point, ou qui nont point d’amour,
Sont des corps sans beauté, ou des beautez sans ame.
Mais il faut en amour faire choix d’vn bon maistrre,
Et qui sçache planter des cornes bien à point,
Qu’vn fin mary les porte & ne les sente point,
Et que les yeux d’autruy ne les puissent cognoistre.
De la discretion qui ne passe les bornes,
Qui faisant beaucoup ne parle que bien peu,
Car bien souuent la femme enseigne où est le feu,
Le coup fait le cocu, & le bruit fait les cornes.
Arriere les humeurs arrogantes & vaines
Qui font peu de cocu & beaucoup de ialoux,
Il faut qu’vn amant soit fin patient & doux
Modeste en ses faueurs, & muet en ses peines.
Qu’il sçache tellement former sa contenance,
Composer ses regards, & reigler ses discours,
Qu’on ne puisse iuger l’obiet de ses amours,
Nul n’est digne d’aymer qui na cette prudence.
Souuent n’aymer pas vne dame est contrainte,
Sur tous quand les amans sont vollages & fous,
Car la femme à vn cœur & les yeux comme nous
Et n’a pas moins d’amour mais elle a plus de crainte.
La crainte de la honte & non pas de la faute
Qui fait estimer l’homme & la femme blasmer
Est le point principal qui empesche d’aimer,
Mais vn amy prudent ceste crainte luy oste.
Non il n’est point de femme à l’amour si contraire
Qui n’en ait quelque fois l’effect ou le desir,
Mais puis qu’en desirant l’on peche sans plaisir,
Que sert de desirer, & que nuit de le faire.
Puis que le seul desir enuers Dieu fait l’offence,
Et que le seul effect cause la volupté,
De punir les desirs ceste à Dieu cruauté,
Ou folie aux humains d’aimer sans iouissance.
Ce qui fait que la femme en desirs est feconde,
Et qu’à peine souuent aux effects elle vient,
C’est que pour desirer elle seul entretient,
Et pour effectuer il faut qu’on la seconde.
Mais souuent le vaincueur publie la victoire,
Ou va de prise en prise ainsi que le veneur,
Puis la femme à aymer n’en a que deshonneur,
Et l’homme d’estre aymé n’en à que de la gloire.
La pluspart des amans ne faillent leur poursuitte
Ou à trop peu d’amour ou trop de vanité,
Ou bien en possedant quelque ieune beauté
Engagent leur honneur par faute de conduitte.
Les vns sans iugement d’vne foiblesse estrange
Delaissent leur poursuitte ou si font consommer,
Et les autres sans foy cessant de plus aymer
Apres auoir iouy soudain courent au change.
C’est pourquoy les beautez discrettes & prudentes
Considerent long temps toutes nos actions,
Auant que faire part de leur affections
Leurs desirs sont soudains, mais leurs amours sont lentes.
Si faut il tost ou tard que les plus sages dames
A quelque amant connu consacrent leurs amours,
La femme en son desir ne peut languir tousiours.
L’irresolution sied mal aux belles ames.
Il faut qu’vne beauté de long temps assaillie
Aime celuy qu’elle à recognu de tout point
Car si l’on faut d’aymer & ne cognoistre point,
Cognoistre & n’aymer pas seroit ce pas folies.
Le mariage n’est qu’vn pretexte aux plus fines.
Pour esconduire ceux qui leur sont odieux.
Car puis qu’amour est Dieu & le maistre des Dieux,
Il n’est suiet aux loix humaines ny divines.
Vous belle obiet diuin de mes amours fidelles
La vie de ma vie & le cœur de mon cœur,
Qui ostez à l’amour le titre de vaincœur,
Et à toutes beautez la gloire d’estre belles.
En qui tout est parfaict & rien n’est à redire
Dont l’on ne peut assez le mérite admirer
Dont la rare beauté ne se peut comparer
Qui donner aux homes plus à penser qu’à dire
Vous à qui nuict & iour ma pensee s’eslève,
A qui seul ie rends depuis vous auoir veu
Et mes vœux pour hommage & mon cœur pour adueu
Qui comme vn fief d’amour de vos beautez releue
Moy qui ne plains iamais que par trop de silence.
Qui ne suis mal-heureux que par trop de respect,
Qui n’ay deuant mes yeux que vostre seul aspect,
Et n’entretiens mon mal que par trop de constance.
Quand verray-ie finir mes amours & mes charmes,
Et quand viendra le iour que ma ferme amitié
A vos autres vertus marrira la pitié,
Vos desirs à mes feux, & vos pleurs à mes larmes.
Quand le point que tomber entre mes bras ie voye
Vostre corps affoibly du feu de vos desirs,
Et vos beaux yeux se fondre en cent mille plaisirs
Tout en regards de flancs, & en larmes de ioye.
Verray-ie point le temps parauant que ie meure
Qu’en m’aymant tous ennuis loing de vous soient chassez,
Fors vn iuste regret de mes tourmens passez,
Et de ne m’auoir pas aymé de meilleure heure.
En sorte que durant le cours de nostre vie
Nous puissions vous & moy égaux d’afection,
Guider sous le silence & la discretion
Nos amours sans soupçon, & nostre heur sans enuie1.

Notes

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