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Le Bon Mariage
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Frontispice allégorique du mariage de Jesus-Christ avec l'église, de l'imprimerie de Jean Serrurier à Douay.

LE BON MARIAGE,
O V
LE MOYEN D'ESTRE HEVREVX
ET FAIRE SON SALVT EN ESTAT DE MARIAGE
AVEC

VN TRAITÉ DES VEFVES:
Liure tres-utile à ceux qui sont mariez, & à ceux qui aspirent au mariage,
ou qui ne sont encor determinez à aucun estat,
& condition de vie.

Ceux & celles qui font profession de celibat ou de Religion,
connoistront l'usage qu'ils peuuent auoir de ce
Liure en la seconde preface.

Par le R.P. Clavde Maillard de la Compagnie
de IESVS.

Vignette: un salamandre, devise en latin de l'éditeur en-dessous, VRIT NEC VRITVR. A DOVAY,
De l'Imprimerie de Iean Serrvrier, à la Salemandre, 1643.
Filet simple.
AVEC PRIVILEGE.
L'explication, & l'application de la peincture du frontispice est immediatement apres l'Epistre dedicatoire.
Bandeau décoratif.

AVX NOBLES, DISCRETS, ET EQVITABLES SEIGNEVRS, MESSIEVRS LES BAILLIF ESCHEVINS ET NOBLES VASSAVX DE LA SALLE ET CHASTELLENIE D'YPRE.

MESSIEVRS, L'attente de mon retour en Lorraine, qui a coulé depuis vn an, de mois à autre, m'ayant donné quelques treues en mes Sermons, m'a pareillement fourny le loisir de me communiquer au public par escrit, comme i'auois fait par cy deuant de viue voix: mettant en lumiere ce Traité du bon Mariage, qu'aucuns m'auoient dés assez long-temps demandé.
Ie le fais d'autant plus volontiers, que moins on a traité de ce subject quant aux mœurs, & pour l'vsage du commun ; quoy qu'assez liberalement quant à la speculation, & pour l'escole ; qui est toutefois le fondement de toutes les actions humaines, puis que ce qui a fait viure aux hommes une vie commune & humaine, c'est le Mariage : ce qui les a retiré de la brutalité, pour les appriuoiser, est le Mariage : ce qui a donné commencement aux villes, c'est le Mariage : ce qui a enseigné à garder la foy, honorer la iustice, travailler pour le commun, faire des alliances & amitiés, est le mesme Mariage.
Le mariage est la premiere compagnie de toutes, le soustien de tous les estats : l'vnique cause de la conseruation de la nature humaine, puis que des bons Mariages ordinairement viennent les bons enfans; des bons enfans, des bons citoyens, & les bons Ecclesiastiques; des bõs citoyens, des bons Magistrats ; & par consequent les bonnes & florissantes villes ; des bonnes villes, les bonnes Prouinces, & enfin la grandeur & puissance des Royaumes. En vn mot, il semble que toute la prosperité humaine depend de ces trois poincts, de bien commẽcer les mariages : d'y maintenir l'vnion, & de bien esleuer les enfans; & voilà en quoy consiste l'estre du bon Mariage : pour l'establissemẽt duquel les sages legisslateurs de la Gentilité ont fait tant de loix.
Or ils n'ont pas connu ce qui est le principal, & que la foy nous enseigne, sçauoir que le bon Mariage est plustot vn don du ciel, qu'vn effect des loix humaines : qu'il est le signe du Mariage de Iesus‑Christauec l'Eglise : qu'il donne vne grace surnaturelle aux mariez (qui n'y mettent point d'empeschement) qu'il les fauorise d'vne as sistance du S. Esprit : qu'il remplit les familles de benedictions, & le ciel de predestinez : enfin est capable de rendre les mariez bien-heureux en ce monde par anticipation, & eternellement en l'autre. En vn mot qu'il est Sacrement.
Il ne faudroit autre instructiõ pour faire vn bon Mariage, qu'vne attentiue consideration de la peincture que i'ay mise en teste de mon liure, qui est la representation du Mariage de Iesus-Christ auec l'Eglise, qui doit estre l'idée du bon Mariage, comme il en est toute la grandeur, tesmoin S. Paul, a & que ie propose aux mariez comme a Ephes. 5. vn parfait miroir, en la suite de mon liure.
S'il est vray ce que dit S. Augustin, b b Tota vita Christi per hominem que in terris geffit, morum difciplina, & speculum fuit.Lib. I de vera religione c. 16.tom.I.2 que toute la vie que Iesus‑Christ a mené en terre a esté la reigle & le miroir de nos mœurs, il et particulierement veritable pour le regard des mariez, qui sont obligez s'ils veulent auoir vn bon Mariage, & y faire leur salut, d'y essigier autant qu'ils pourront les traits & perfections du Mariage de Iesus-Christ auec l'Eglise : & partant tout ainsi que les Dames qui desirent se rendre agreables aux yeux d'autruy, disputent cent fois le iour auec la glace d'vn miroir, pour adjancer & corriger ce qui pourroit estre messeant, ou moins parfait, en leurs personnes : de mesme, quiconque se veut rendre agreable à Dieu en estat de mariage, & y acquerir de la perfection, doit se seruir de ce miroir, auant que se marier, & ne le quiter iamais tout le temps de son mariage.
Ie n'entens pas volontiers ces ames sans cœur, qui disent auec le desesperé de l'Euangile3, cc Luc 14. Vxorem duxi, & ideo non poffum venire. ie suis marié, & partant ie ne puis estre parfait : si les Payens croyoient qu'en sacrifiant à Iunon, leurs mariages pouuoient estre chastes : à Venus, feconds : aux graces pleins d'amitié & de concorde : croirons nous que les mariez se sacrifians par vn humble seruice, & offre de leurs corps & ames au vray Dieu du ciel & de la terre, s'vnissans par imitation à celuy qui est le principe de chasteté ; la source de fecondité ; & la fontaine des graces ; ne puissent arriuer à la perfection de leur vocation? ce seroit en vain que Dieu les auroit appellé à cet estat, & qu'il l'auroit honoré de la qualitè de Sacrement : ce seroit en vain qu'il leurs auroit donné le Mariage de Iesus Christ, pour leurs seruir comme d'vn parfait miroir, pour y reconnoistre l'idée de la perfection qu'ils doiuent essigier en leurs mariages.
Messieurs, i'ay dit, & ie le maintiens, qu'il ne faudroit qu'vne attentiue consideration de ce beau miroir que ie vous propose en petite forme en mon frontispice & en ma preface, pour faire un bon mariage. Or d'autant que chacun n'est pas capable de la faire, sans l'aide d'vne exposition plus ample, des merueilles que ce miroir represente, ie la fais en mon Liure, pour seruir à tous : & voila mon dessein, & le subiect de mon entreprise.
I'ay fais choix de Vos Seigneuries, pour par leur entremise & authorité, communiquer ce beau miroir au public ; poussé de plusieurs raisons. La premiere est, que comme ainsi soit que les exẽples sont plus puissans pour persuader que les paroles : comme vous estes choisis, en tout le territoire, pour donner exemple aux autres de syncerité, fidelité, & iustice ; aussi ie veux croire que vos Mariages sont autant de confirmations & d'exemples des veritez que i'aduance parlant du bon Mariage, & qu'en chacune de vos maisons y a vn miroir du bon Mariage, qui esclate à l'edification & instruction du public. ainsi que vous authoriserez par vos exemples & deportemens, ce que ie represente par mes paroles.
La seconde, que mon intention estant conformement à ma profession de proffiter au public, instruisant ceux qui sont à marier à le bien faire : ceux qui le sont defia à s'y perfectionner, & à esleuer leurs enfans Chrestiennement. Ie n'ay sçeu faire choix de perssonne qui peust seconder mes intentions plus fauorablement que Vos Seigneuries, qui par vostre prudence, fidelité, integrité, & autres vertus, auez esté esleuez sur le noble tribunal de tout ce territoire : & par les qualitez que la naissance vous a données, joinctes aux Seigneuries que vous possedez, faictes la plus noble partie de toute la Chastellenie, & en representez le corps : ainsi m'addressant à vos personnes, i'ay pensé m'addresser à tout le reste pour communiquer mon dessein à tous les membres, par le moyen du chef, & de la partie principale.
La troisiesme est, que me trouuant au College d'Ypres depuis d De aduenis qui peregrinantur apud vos, vel qui ex his nati fuerunt in terra vestra, hos habebitis famulos & hæreditario iure transmittetis ad posteros ac possidebitis in æternum. Leuit. 25. tantost vn an, où i'ay mis du iour ce petit œuure que ie vous offre, vous auez droict de le repeter comme vostre par toute loy, & moy obligation de le vous offrir.
La loy Diuine le veut, en voicy les termes. d Quant aux estrangers qui sont pelerins parmy vous, ou quant à leurs enfans, qui seront nez en vostre terre, ils seront vos seruiteurs, & par droict de succession vous les lairrez à vos enfans pour en jouyr à iamais. Ce Liure est mon part né en votre Ville, où ie suis estranger : donc la loy vous l'adjuge, et à vos enfans à iamais, comme leur possession legitime et hereditaire. Ie n'ignore pas que la loy s'entend des sere Omnis fructus nõ iure seminis, sed iure soli percipitur. Vlpianus lib. 7 D.lege qui scit. Eius est fructus cuius est fundus. uiteurs estrangers ; qualité que i'admets tres-volontiers pour le regard de Vos Seigneuries, autant que ma profession me le peut permettre.
La loy ciuile m'oblige au mesme deuoir e qui donne le fruict non à celuy qui a fourny la semence, mais à celuy à qui appartient le fond ou croit le fruict, donc il appartient à toute votre Ville, et à tout vostre territoire : partant ie ne le puis mieux rendre au proprietaire, que par les mains de vos Seigneuries, qui faites vn des premiers corps de la iustice, & tout ensemble representez la noblesse.
Il est vostre par droict de reconnoissance, puis que demeurant en ce College où t'apperçois tous les iours les marques de vos liberalitez & magnificences, en la bastisse des escoles, mais sur tout en la structure de cette iolie, deuote, & magnifique Eglise, admirée meritoirement de tous ceux qui la voyent, marque de vos pieuses liberalitez : i'ay deu prendre cette occasion pour tesmoigner au public, au nom de tous nos Peres (quoy que ie sois le moindre de tous) les obligations que nous vous auons : tant pour les biens-faits du corps, dont vous estes chef ; que pour les vostres en particulier, & pour votre bonne & syncere affection enuers nostre Compagnie, & ce College.
I'espere tant de vos bontez, qu'encor que ce mien part, que ie vous presente comme vostre, par tant de tiltres, soit habillé en estranger : il ne manquera pourtant d'auoir entrée à vos bonnes graces : ains luy ferez l'honneur de le receuoir & le traiter comme vostre, & comme chose de laquelle vous pouuez disposer pour vous & pour vos enfans : & qui a cela de bon, qu'en le communiquant par vostre liberalité & authorité à vos voisins & amis, vous le ferez sans aucune diminution de vos droicts, ny de vostre possession & vsufruict, ains le rendrez plus vostre & plus recommandable.
Son habit ne luy empeschera pas l'accés aupres des personnes honnestes, doctes, & nobles, qui le reconnoistront assez en cet habit : si quelqu'vn auec le temps luy fait la charité de l'habiler à la flamande, il luy en aura de l'obligation, puis qu'il en aura plus libre communication auec le vulgaire, & sera plus connu.
Pour moy ce m'est assez en l'offrant à vos Seigneuries, de ioindre mes deuoirs à ceux des Peres de tout ce College, en reconnoissance de vos bien-faits ; & mes vœux aux leurs, pour la prosperité & le seruice de toute la ville, & de tout le territoire : & croiray auoir bien employé mon petit trauail, s'il est capable de paroistre deuant vos Seigneuries ; s'il peut auoir place en vos bonnes graces, & augmenter le bon-heur & contentement que vous pretendez en vos mariages, & procurez en l'administration de vos charges à tout le territoire, à la gloire de Dieu; & que vous esperez dans le ciel : enfin s'il vous fait connoistre que ie suis
MESSIEVRS DE VOS SEIGNEVRIES Tres-humble, & tres-affectionné Seruiteur Clavde Maillard de la Compagnie de Iesvs

Filet cadre, rayé. EXPLICATION DE LA PEINCTVRE du frontispice.

L'Honneur du mariage entre l'homme & la femme, consistant en ce qu'il est signe du mariage de Iesus-Christ auec l'Eglise ( comme dit sainct Paul Ephes. 5. ) & comme ie monstre amplement au chap. 9. du premier Traité du premier liure, i'ay voulu figurer au frontispice de ce liure, le Mariage de Iesus-Christ auec l'Eglise : on pourra connoistre comme le mariage de l'homme & de la femme en est le signe, par l'explication de la peincture, & par l'application d'icelle.
Dieu le Pere par son amour enuers l'homme, a esté autheur du mariage de Iesus-Christ auec l'Eglise, fecit nuptias filio suo, il a fait des nopces à son fils, Math. 22.
Le sainct Esprit jettant ses rayons sur l'agneau, signifie les dons qu'il a donné à l'humanité de Iesus-Christ : & requiescet super eum spiritus Domini, Isaiæ 11. l'esprit du Seigneur reposera sur luy. Les jettant sur l'Eglise, nous monstre les prerogatiues, & l'assistance speciale dont il l'a fauorisée entant qu'espouse.
Les anges se resioüyssent de ce mariage, & en loüent Dieu : Gaudeamus & exultemus, & demus gloriam ei quia venerunt nuptie agni, Apoc. 19. par ce que les enfans de ce mariage doiuent peupler le ciel.
Les deux anges auec les trompettes representent les anges & les predicateurs qui inuitent les hõmes à ces nopces, Omnia parata sunt, venite ad nuptias, tout est prest, venez aux nopces. Math. 22.
L'espoux des nopces est l'agneau, qui signifie Iesus-Christ en tant d'endroits de l'Apocalypse.
L'agneau, ou Iesus-Christ en qualité d'espoux. 1. Nourrit son espouse, voire de sa propre chair, & la gouuerne. Apoc.7. 2.  La mene aux fontaines de vie, qui sont les Sacremẽs. Apoc.7. 3.  La purifie, la lauant de son sang. Apoc.7. 4.  Ouure le liure pour l'instruire. Apoc.5. 5.  A sept yeux pour la conduire & garder : sept cornes pour la defendre & gouuerner, d'vne puissance & authorité Royalle. Apoc.5. 6.  Est assis au throsne, comme meritant tout honneur, Apoc.7. 7.  Meurt pour tesmoigner son amour à son espouse. Apoc.5. 8.  Fera sentir sa cholere au iour du iugement contre les meschans. Apoc.6.
L'espouse est l'Eglise, Apoc. 21. Ephes.5. Iesus-Christ l'a espousée, in fide, par la foy : signifiée par le flambeau : Osee 2. In iustitia, en saincteté, signifiée par le liure des sainctes escritures, où sont les preceptes de toute saincteté. In iudicio, en iugement, auec meure deliberation : luy donnant iurisdiction sur les ames, ce qui est signifié par les clefs. In misericordia, & miserationibus, par sa grande misericorde, non pour les merites qui fussent en elle. In sempiternum, indiuisiblement, à iamais : ce que monstre le quadre sur lequel elle est affermie, contre tous les efforts de l'enfer, qui ne pourront iamais preualoir contre elle.
Comme souuerain Seigneur de l'vniuers, il l'a couronné d'vne triple couronne : de pouuoir, de grace, & de gloire. Et scies quia ego Dominus, monstrant qu'il est le souuerain Seigneur.
Sa robbe d'or & bigarrée monstre sa charité, & les graces & vertus dont elle est ornée, qui est son dost, & qui la rauissent entierement à l'amour de son espoux : comme aussi son espoux à son amour : Dilectus meus mihi & ego illi, Cant. 2. mon bien-aimé est tout à moy, & moy toute à luy.
Les Patriarches, Prophetes, Apostres, Martyrs, Confesseurs, Religieux, seculiers & autres qui sont d'vn costé : les Matrones, Vierges, Vefues, Religieuses, Dames & Damoiselles, & autres qui sont de l'autre costé, predits par Isaie, filÿ tui de longè venient, & filiæ tuæ de latere surgent, vos fils viendront de loin, & vos filles de costé. Isaie 60.  Sont les enfans sortis de ce mariage, qui ont Iesus-Christ pour pere, & l'eglise pour mere.
Moyse & sainct Paul sont les Paranymphes du Mariage, l'vn en la loy ancienne qui en promulge les conditions, Gen. 2. Relinquet homo patrem suum & matrem, & adherebit vxori suæ, l'homme laisse ra son pere & sa mere, & demeurera auec sa femme. L'autre en la nouuelle loy qui les confirme, & nous asseure que c'est vn grand Sacrement, Ephes.5. Sacrementum hoc magnum est.
On peut voir cette explication plus amplement en la suite du liure, & nommément au chap.9. du Traité I. du liure premier, où ie monstre les circonstances de ce mariage de Iesus-Christ auec l'Eglise par vn discours exprés.
Cul de lampe à motif floral.

Filet cadre, rayé. APPLICATION DV MARIAGE DE IESVS-CHRIST auec l'Eglise, & de sa peincture : au mariage de l'homme auec la femme.

DIeu autheur du mariage de Iesus Christ auec l'Eglise, est autheur du mariage de l'homme auec la femme, Gen. 2.
Le S. Esprit donne vne grace speciale à l'espoux & à l'espouse en vertu du Sacrement.
Les Anges & les Predicateurs y inuitent, puis que le mariage est vne vocation diuine.
Les Anges s'en rejoüissent, & en donnent loüange à Dieu, d'autant qu'il est la pepeniere du ciel.
Le mary doit estre vn agneau doux, debonnaire, patient, traittable, & à l'imitation de l'agneau mystique Iesus Christ, doit
  • 1.  Nourrir sa femme de la sueur de son corps, & la conduire.
  • 2.  La consoler.
  • 3.  La purifier par son bon exemple, par sa bonne vie, & sainctes prieres.
  • 4.  L'enseigner.
  • 5.  La garder auec les yeux de sa prudence & vigilance : & la defendre par sa force & authorité.
  • 6.  Est assis au throsne comme le chef & comme celuy qui doit commander & qui doit estre honoré.
  • 7.  Meurt pour sa femme ; ce qui luy fait entendre le grand amour qu'il doit auoir pour elle à l'imitation de Iesus Christ.
  • 8.  Fait sentir sa cholere, quand il s'agit de l'honneur & seruice de Dieu, contre lequel il ne doit rien souffrir.
Le quadre monstre l'indissolubilité du mariage, & la fermeté de l'amour des mariez.
Le liure que tient l'espouse, les fins du mariage instituées de Dieu, & contenuës és escritures Sainctes : monstre aussi comme la femme doit estre docille.
Les clefs signifient la liberté auec laquelle le mariage se doit faire : ou bien que c'est à la femme d'auoir soin de la maison, & d'ouurir & fermer.
La robbe d'or & bigarrée, la diuersité des vertus de la femme.
Le flambeau sa fidelité ; ou sa pureté sans obscurité : ou l'amour sincere qu'elle doit auoir pour son mary : ou la bonne reputation que sa bonne vie luy doit donner.
Ces paroles dilectus meus mihi & ego illi, Cant. 2. monstrent l'amour reciproque des mariez, qui doiuent estre vn en vnité d'esprit, comme ils sont en vnité de chair.
La triple Couronne, 1. que la bonne femme est la couronne & la gloire de son mary, Prouerb. 22.  2. Que les enfans sont la couronne & la gloire de la femme mariée.  3. Qu'elle obtiendra la couronne de gloire en l'autre vie, obseruant ce que dit S. Paul, I. Timoth. 2. Saluabitur mulier per filiorum generationem & c. La femme sera sauuée mettant des enfans au monde.
La multitude de personnes de l'vn & l'autre sexe qui est a l'entour, signifie que les Patriarches, les Prophetes, les Apostres & c. Vierges, Matrones, & c. sont les fruicts du mariage, creus en terre & destinez pour le ciel.
Moyse & S. Paul sont les Paranymphes du mariage.
Vous pouuez voir en ce frontispice, comme en vn tableau racourcy tout le contenu de mon Liure, & cette application, faicte icy sommairement, deduicte plus amplement dans les chapitres.
Cul de lampe, cœur entouré de feuilles.

Bandeau décoratif AVX MARIEZ, ET A CEVX qui aspirent au mariage, ou qui ne sont encor determinez à aucun estat & condition de vie.

Filet cadre, rayé.

PREFACE ET SOMMARE DE TOVT LE LIVRE.

Lettrine "M".
MESSIEVRS, L'estat absolument necessaire pour la conseruation de la nature humaine ; le plus important pour la prosperité de tous les estats: le plus commun parmy les hommes: le fondement de tous: le plus espineux : voire le plus perilleux pour le salut, estant le mariage. Ie ne croy pas pourtant qu'il y en ait aucun qu'on entreprenne auec moins de deliberation, qui soit accompagné de plus d'incommoditez, & suiuy de plus de repentir.
Il semble que le monde est plein maintenent de ces combatans, qui se precipitoient anciennement au combat les yeux clos, puis que nous voyons que tant de personnes se jettent dans le mariage les yeux bandez, sans conseil, ny consideration ; comme dans vn combat perilleux, où il faut luicter auec la pauureté, les riottes, les soubçons, les jalousies, la diuersité d'humeurs & de mœurs, les affaires continuelles, les soins rongeans, & vne infinité de semblables ennemis. Ce qui verifie le dire de Socrate, que la plus part des hommes sont comme ces poissons qui se debatent pour entrer en la nasse, sans prendre garde qu'elle doit estre leur prison fatale ; mais n'y sont si tost entrez, qu'ils en cherchent l'issuë, qu'ils ne trouueront iamais qu'auec leur mort.
Les maux qui se retrouuent en cet estat, ne procedent pas de sa nature, qui est excellente & digne d'honneur, comme estant inuention & institution Diuine, capable d'esleuer à la perfection ceux qui en font profession : ils procedent ou de ce que plusieurs l'entreprennent mal â propos, sans considerer ce qu'ils font, & sans y estre appellez de Dieu, ainsi payent la faute de leur temerité par vn long repentir : ou de ce que ceux qui l'ont entrepris comme il falloit, ne s'y comportent comme ils deuroient.
Par la grace de Dieu ce mal-heur n'arriue pas à tous ceux qui sont en l'estat de mariage, plusieurs ne s'y engagent que suiuant le fil de la vocation de Dieu, & n'y prennent autre guide que ses ordonnances & volontez ; ainsi y trouuent la consolation & le repos qu'ils y cherchoient, & par l'abondance des graces qu'ils reçoiuent de la main liberale de celuy qui les y a appellé, reconnoissent que c'est la piste de leur predestination.
Mon liure seruira d'exhortation à ces derniers, pour continuer courageusement leur carriere, & apprehender la couronne de gloire, qui doit estre la recompense de leur perseuerance : & aux autres de soulagement en leurs maux, & fournira les remedes ou à leur temerité, ou à leurs mauuais comportemens ; leurs rendant cette condition, où ils se sont engagé, plus tolerable & meritoire de la vie eternelle.
I'ay dit en mon Epistre Dedicatoire, que le mariage de Iesus-Christ auec l'Eglise doit estre comme vn miroir aux personnes mariées & à marier, où elles doiuent recõnoistre la perfection de leur estat, ce que les periodes suiuantes mõstreront plus clairement, & serõt cõme le Sommaire de mon Liure.
Les miroirs seruent pour voir nostre face, qu'autrement nous ne pourrions voir, & d'ordinaire ils nous font voir tels que nous sommes : si blancs, blancs : si noirs, noirs : si assis, assis : si debout, debout : si nous approchons, l'image qui est au miroir s'approche de nous : si nous reculons, elle recule. De mesme iamais les mariez ne veront la condition des bons Mariages, que dans ce miroir, où se contemplans, ils connoistront s'ils sont blancs, c'est à dire, purs & Saincts : si noirs, c'est à dire, impurs & imparfaits : si prés de Iesus-Christ en perfection, si esloignez de luy. Cest dans la fine glace de ce miroir sans tache qu'ils apperceuront la beauté, ou la laideur: la bonté, ou la malice : l'honneur, ou le des-honneur : les benedictions, ou maledictions de leur mariage : & par consequent l'estime qu'ils en doiuent faire : la perfection qu'ils y ont aquise, ou l'amendement qu'ils doiuent y apporter.
Pausanias dit que dans le temple d'vne certaine Deesse4 y auoit vn miroir, dans la glace duquel chacun pouuoir apprendre sa bonne fortune : Ie m'en rapporte à ce qui en est : mais ie vous asseure qu Dieu a mis le Mariage de Iesus-Christ dans son Eglise, comme vn miroir, pour y faire voir aux mariez leur bonne ou mauuaise fortune, & vn des principaux traits de leur predestination ou reprobation.
C'est vne chose disputable parmy les Optiques5, si nous voyans par le miroir, nous voyons nostre face, ou bien l'image de nostre face : le plus probable est, que ce n'est pas l'image de nostre face que nous voyons, mais nostre face mesme, & ce par la reflexion de l'espece : mais c'est vne chose hors de controuerse, que dans le mariage de Iesus C. comme dans vn parfait miroir, les mariez peuuent voir l'estat & condition de leur mariage, or ie les aduertis qu'il y faut vne grande reflexion.
Le second effect que produit cette speculation, est vn moyen tres efficace pour surmonter les ennemis du mariage. Le moyen duquel se seruent les veneurs pour tuer le basilic, animal si venimeux qu'il tuë de sa seule veüe, est qu'ils s'entourent de miroirs, dans lesquels le basilic se regardant, les rayons enuenimez des especes visibles qui sortent de ses yeux retournans par reflexion, du miroir contre luy, l'empoisonnent, & le tuent. Si le diable puant d'Asmodée iette son infection contre les mariez : si la concupiscence tasche de tuer leur ame par les halenées empoisonnées, si la ialousie y veut eclypser l'amour par les nuages des soubçons & deffiances : si quelque langue serpentine y veut infecter & faire mourir la bonne intelligence : si quelque ruffien attaque la fidelité, faut leurs opposer ce beau miroir, il sera capable de rendre leurs efforts inutiles, & de les faire reflechir sur eux à leur confusion.
Lors que le veneur ayant enleué le faon du tygre se voit poursuiuy par la mere enragée de sa perte, il ne fait que luy opposer vn miroir, ou elle se mire & croyant y voir son faon, elle desiste de sa poursuite. Si le diable plein de rage ; si le rapporteur plein d'enuie ; si l'impudique plein de soulfre infernal, poursuit quelqu'vn en son mariage, ne faut que luy opposer ce beau miroir, leur faisant voir l'image de leur Dieu Createur & Sauueur essigiée en leurs mariages pour les arrester tout court.
Le troisiesme effect est que tout ainsi que celuy qui est sal & vilain se rea Nos vero omnes reuelata facie gloriam Domini speculantes, in eandem imaginem transformamur à elaritate in claritatem tanquam à Domini spiritu 2.Cor.3. gardant dans le miroir, peut se nettoyer & deuenir comme vn autre homme : de mesme, il n'y a si sal, ny si abandonné en estat de mariage, qui se contemplant dans ce miroir, ne puisse reconnoistre sa laideur & vilainie, & auec la grace que Dieu luy donnera la corriger, & deuenir vn autre homme. I'ay pour garant S.Paul a qui dit que lors que nous contemplons la gloire de Dieu en Iesus Christ, comme en vn beau miroir, nous essigions la mesme gloire en nous mesmes, & sommes transformez en son image, transportans sa perfection en nous, & ce par l'assistance du S. Esprit.
Ie confesse, Messieurs, que cela se peut entendre de tous les Chrestiens, b Donec formetur Christus in nobis. Galat.4 qui doiuent tenir Iesus-Christ comme vn miroir, ou ils se contemplent continuellement taschans d'essigier Iesus-Christ en leurs ames par imitation de ses vertus : b toutefois on ne sçauroit nier, qu'il ne se puisse entendre des ma riez, ausquels Iesus-Christ & son mariage doit estre comme vn miroir pour en figurer les traits, & en tirer les perfections sortables à leur mariage & se transfigurer d'hommes charnels, en spirituels : de naturels en surnaturels: secondez de la grace speciale que le Sainct Esprit à annexé à leur estat. Ils peuc Hæc no stre generis est dig nitas, si in nobis, quasi in quodam speculo, diuinitatis forma resplendeat. serm. I. de quadrag6. uent dire auec Sainct Leon, c l'excellence de nostre condition est que la forme & figure du mariage de Iesus-Christ paroisse au nostre, comme au miroir de la Diuinité.
Pour arriuer à ce bon-heur, ne faut imiter ceux dont parle S.Iaques d qui ne se voient dans le miroir qu'en passant, & aussi tost s'oublient de leurs mãquemens qu'ils deuoient corriger. Faut imiter les Dames curieuses de leur beauté & bonne grace, qui se regardent cent fois, & corrigent les defauts qu'elles remarquent. Il y en a d'autres qui se voyans laids dans le miroir, se d Iacobi I.7 faschent contre luy & le iettent par despit : ce n'est pas le miroir qui cause la laideur, il la monstre pour l'oster : personne ne se doit fascher contre le miroir sans tache du mariage de Iesus-Christ, si en s'y contemplant, il se trouue e Dicentes malum bonum, & bonum malum : ponentes tenebras lucem, & lucem tenebras, Isaiæ 5. laid en son mariage, cette fine glace ne cause pas ces ordures, elle les monstre pour les nettoyer.
A Smyrne ville de Grece, on gardoit au temple vn faux miroir qui representoit les faces les plus belles auec vne insigne deformité, & donnoit vne beauté imaginaire aux plus laids. Le monde est plein de semblables miroirs, qui sont inuention de la chair, forgez sur l'enclume de la concupiscence, dont le forgeron est l'amour propre, ils se vendent dans la boutique des flateurs, menteurs, imposteurs : ils font paroistre la beauté laideur : la blancheur, noircure : e mais voicy le miroir de verité dit S. Bernard, qui ne flatte perf Speculũ veritatis, nemini blanditur, nullum, seducit talem in eo quisque reperiet qualis fuerit. Serm.I.de 7.panibus.8 sonne, f ne trompe personne, les mariez s'y veront tels qu'ils sont.
Il y a trois sortes de miroirs : les vns plats, & representent les choses au naturel : les autres sont en relief & ronds, ou demy ronds, & representent les choses moindres qu'elles ne sont : & les derniers sont creux, & representent les choses par dessus le naturel. La nature fournira bien quelque miroir pour y reconnoistre l'estat du mariage, mais ce miroir est plat & ne represente rien que de naturel, vne amitié naturelle, vne alliance naturelle, vne lignée naturelle, vne assistance & fidelité naturelle, tout cela est plat.
Le monde donne des miroirs de relief, pour la connoissance aussi du mariage, releuez par les richesses, les honneurs, les plaisirs : tout ce relief consiste en vne figure ronde, qui n'a autre constance que l'inconstance : ny autre consistance qu'en vn point, & ce miroir amoindrit par trop la grandeur du mariage : la bonté du miroir ne consiste pas à l'or, ny aux choses pretieuses où il est enchassé, bien à la parfaicte representation : ny la bonté du mariage à ces choses exterieures, ains à la plus parfaicte representation du mariage de Iesus-Christ.
Ces deux sortes de miroirs representent l'object d'autant moindre, que plus on est esloigné du miroir : tout le contraire arriue au mariage, tant plus on esloigne sa consideration de la seule nature, & l'affection du relief des choses mondaines, tant plus grand voit on le mariage.
Enfin les miroirs creux font les choses grandes par dessus leur naturel, & sont excellents pour seruir de miroirs ardants. D'autant que les rayons du Soleil s'vnissans & se reflechissans dans cette concauité, augmentent la lumiere, & produisent le feu. Ce qui represente le miroir creu & approfondy du mariage de Iesus-Christ, qui s'est humilié iusques à se marier auec l'Eglise, autrefois Ethiopienne, sale, infecte, & roturiere. Tant plus on s'approche de ce miroir, tant plus grand on y voit le mariage, qui estoit tout plat, veu dans le miroir de la nature : & n'auoit qu'vne grandeur imaginaire dedans celuy du monde : mais sa grandeur ne se voit que dans le miroir du mariage de Iesus-Christ, comme asseure S. Paul: g & ce miroir est tresg Sacramentum hoc magnum est veruntamen in Christo & in ecclesia Ephes. 5. excellent pour produire le feu d'vn chaste & sainct Amour dans les mariages, & l'ardeur de la grace de Dieu dans les coeurs des mariez, par le moyen de l'vnion de leurs mariages auec celuy de Iesus-Christ, & par la reflexion des perfections qui y esclatent.
On dit h qu'Archimede par l'artifice des miroirs ardants, brusloit de la h Galien. ville où il estoit assiegé toutes les nauires des assiegeans. Ie vous donne parole que ce miroir ardant est capable de brusler & reduire à neant toutes les difficultez, qui voudroient assieger & troubler l'estat & la paix des mariez.
On fait les miroirs ou de verre : ou d'airain & esaint : ou d'argent, ou enfin d'or. Cela nous monstre quatre sortes de mariages : le premier est de verre, qui est le mariage de la loy de Nature, qui est le moindre de tous : le second de la loy de Moyse, estably auec plus de loix & ceremonies que le premier : n'est toutefois que d'airain : le troisieme est celuy des Chrestiens, entant que Sacrement, & entant qu'il represente le mariage de Iesus-Christ auec l'Eglise : il n'est toutefois que d'argent quand on ne reçoit pas la grace Sacramentale, & qu'on ne represente pas le mesme mariage de Iesus-Christ par l'imitation de ses perfections ; & lors que l'on le fait, il est tout d'or.
Les miroirs ont leurs ennemis. Pline dit i que rien n'en ternit tãt le lustre i Lib.7. c.15.9 que ie ne sçay quoy qui est aux femmes k : rien qui empesche tant la ioüissance du lustre de ce beau miroir que l'amour desordonné des mariez, prink mẽstrua cipalement quand il rompt le digues du mariage, & desborde dehors de ses limites : la boüe entre l'œil & la glace du miroir en empesche l'effect, & la ioüssance.
Le mesme Pline dit l qu'il y a ie ne sçay quelle malignité aux dents des l Lib.11. c.37.10 hommes qui eclypse le lustre des miroirs, qui leurs sont opposez : voire qui fait mourir les pigeonneaux qui sont encor sans plumes. Les dents represen tent les mesdisances, les rapports, les soubçons, les calomnies, les ruffiens, les curiositez & entretiens superflus, qui mettent souuent la ialousie & la discorde dedans les mariages ; & seruent comme de nuages entre eux & le mariage de Iesus-Christ : voire tuent les petits innocens, & deffect & de mauuais exemples, & par des prodigalitez & mauuais mesnages.
La glace de Venise est si polie, qu'on dit que les mouches n'y peuuent prendre pied, ce qui donna subject à vne certaine Princesse de prendre pour deuise vne fine glace de miroir, auec vn nuage de moucherons qui voltigeoient à l'entour, & auoit pour epigraphe : m le n'ay que faire de vous. Les m Nil mihi vobiscum est. mariages des Christiens, à l'imitation de celuy de Iesus-Christ, doiuent estre comme vne fine glace auec le poli d'vn parfait amour, & d'vne inuiolable fidelité ; où ny les rapports, ny les mesdifances, ny les ialousies, ny les discordes, ny les soubçons ne prennent iamais pied, beaucoup moins les mauuaises actions.
Tout ce qui est au miroir n'est pas luisant ny diaphane, il y faut de l'opacité au derrier pour retenir l'espece : il n'y a que le beau miroir du mariage de Iesus-Christ qui soit diaphane & sans macule ny opacité. Les mariages humains ont bien de l'opacité, il s'en trouue peu où il n'y ait du meslange d'incommoditez & d'imperfections. Or voicy le remede.
Moyse n fit le grand vase qui estoit au temple, des miroirs des femmes : ce n Exod. 38 vase estoit afin que les ministres du temple s'y mirassent, reconneussent s'ils auoient quelque tache, & la lauassent auec l'eau qui estoit dans le vase. Et pourquoy Dieu a-t-il mis dans l'Eglise le beau miroir du mariage de son Fils? sinon afin que les mariez y vissent leurs defauts, & les corrigeassent.
Mais voicy vn autre mystere, il falloit que cette mer d'airain fust grande, puis qu'elle fournissoit de l'eau pour lauer les pieds & les mains des ministres du temple, & cependant il semble que la base n'estoit que de miroirs, qui sont fresles comme verre. Comment est-ce que les mariez peuuent faire leur salut, dans vne mer de soins? dans vn ocean d'affaires : parmy tant d'oppositions, de contradictions, de vicissitudes ? ie confesse que l'infirmité humaine n'est capable de supporter ce poids, mais la base & le soustien est le miroir d'or du mariage de Iesus-Christ, representé par le mariage humain : & fortifié de la grace qu'il confere. Voilà quasi le Sommaire de tout mon liure, & l'idée du bon Mariage.
Ie confesse que plusieurs traitent doctement & amplement de cette matiere, mais la plus part s'arrestant à la speculation & à la doctrine de l'escole, ie me suis estudié à ce qui est de la prattique & de l'instruction des mœurs, de ceux qui entreprennent cet estat, ou l'ont entrepris ; afin qu'ils y puissent treuuer la perfection qu'ils y doiuent chercher, & arriuer par le moyen d'icelle à leur salut.
Ie rapporte plusieurs sentences de l'escriture Saincte des SS. Peres, & autres en Latin, pour la satisfaction de ceux qui entendent cette langue : i'ay laissé à la discretion de l'Imprimeur de les mettre en marge, ou au corps du discours : ne m'estant pas trouué au lieu de l'impression, & luy en ayant laissé la disposition : il les a mises dans le corps du discours ; & pour le soulagement de ceux qui n'entendent le Latin, en lettre Italienne, de sorte que passans ce qu'ils trouueront escrit en telle lettre, ils ne perdront rien du sens du discours, les mesmes sentences estant rendues en François.
La modestie & ma profession ne m'ont permis de particulariser beaucoup de cas, qui concernent cette matiere, qui auroient peu offenser les oreilles delicates : ie me suis contenté de toucher les principes generaux, desquels, ceux qui seront desireux de leur perfection, pourront aysément tirer la connoissance qui leur est necessaire : le surplus se peut plus suremẽt apprẽdre de quelques Confesseur docte & prudent, qu'estre exposé par escrit à la veuë du vulgaire, qui souuent pour sa mauuaise disposition, tourne en poison ce qui luy auoit esté donné comme salutaire medicament.
Ie me tiendray fort bien recompensé de mon petit trauail, si ceux qui aspirent à l'estat de mariage en tirent instruction, & ceux qui y sont en reçoiuent consolation : & les vns & les autres se laissans conduire par la Diuine prouidence, y trouuent le repos & la perfection qu'ils y cherchent, & enfin la gloire & salut eternel.
Cul de lampe, cœur entouré de feuilles.

Bandeau décoratif. AUX PERSONNES DEVOTES, Religieuses, & autres qui viuent en l'estat de Mariage. PREFACE.

Lettrine "M".
MESSIEVRS ET DAMES, Vous ne me sçaurez mauuais gré, du tiltre qu i'ay donné à mon liure, s'il vous plaist de prendre la peine de li- re le premier Chapitre ; où vous connoistrez que mon intention n'est pas de deroger à la préeminence de vostre estat, au respect duquel le mariage n'est que le trentieme à comparaison du soixantieme, ou du centieme : mais de monstrer que le mariage, n'est pas vne condition infructueuse, ains qu'estant regardée des influences celestes, secondée de la grace Sacramentale ; arrosée des benedictions dont Dieu a coustume de la fauoriser, elle porte le fruict qui luy est conuenable, & tel que le grand Pere de famille en attend.
Mon dessein est d'instruire ceux que Dieu appelle à cet estat, afin qu'ils le puissent entreprendre à sa gloire, & pour leur salut : ie pretens de donner des remedes à ceux qui y sont, pour euiter, ou au moins addoucir, les incommoditez qui en sont quasi inseparables : & d'encourager aucuns à se rendre tousiours plus capables des consolations qu'ils y perçoiuent : non de raualer la condition de ceux que Dieu a appellé à vn estat de uie plus releuée, ny apporter aucun retardement à leurs genereuses & religieuses entreprises.
Ie veux faire voir que comme la prouidence Diuine a crée diuerses intelligences dans le ciel ; & grand nombre de creatures en terre, differentes en perfections & habitudes, qui ne laissent pourtant d'auoir la perfection conforme à la condition de chacune : de mesme qu'elle a estably diuers estats en son Eglise, & quoy qu'auec inegalité d'excellence, pas vn toutefois sans sa perfection speciale.
Partant que c'est à ceux que cette Prouidence a priuilegié par dessus les autres, de la remercier tellement du choix qu'elle a fait de leurs personnes, qu'ils ne laissent pourtant d'adorer la mesme Prouidence en la vocation (quoy que moins noble) qu'elle a fait des autres ; sans se tant complaire à la faueur qu'ils ont receuë, qu'ils se laissent aller au mespris de celle qu'elle a donné aux autres.
Chacun se doit souuenir de ce que dit l'Apostre I. Cor. 7. Vnusquisque proprium donum habet ex Deo, alius quidem sic, alius autem sic. Chacun a son propre don de Dieu, l'vn d'vne façon, l'autre de l'autre : marquez ces paroles, ex Deo, de Dieu, duquel nous deuons attendre & tenir nos vocations, & qui les proportionne aux habitudes & inclinations qu'il nous a donné.
Il importe donc d'instruire & confirmer chacun en sa vocation : par la grace de Dieu les personnes deuotes & Religieuses ne manquent de liures à cet effect : ceux qui sont mariez, ou à marier, n'en ont pas tant qui leurs soient propres & particulieres ; ce qu'ils ont esté quasi commun à tous.
C'est ce qui m'a esmeu à leurs donner ce mien petit trauail, qui leurs sera tellement propre, qu'il ne lairra pourtant de vous seruir, en quel estat que vous soyez, comme ayant quelque rapport au mariage duquel vous estes fruict : vous y pourrez reconnoistre la faueur de vostre vocation plus resleuée, & voir
Combien il importe de vous proposer vne bonne fin en vos actions : Les belles alliaces du Verbe auec nostre nature : de Iesus-Christ auec l'Eglise : du mesme auec les iustes; auec les vierges, & auec les personnes Religieuses. Ce que monstre le premier Traité du premier liure.
Au second Traité du mesme liure, tout au commencement aux chapitres 1. 2. 3. 4. 5. vous trouuerez ample matiere pour vous confirmer en vostre vocation, & puis aux suivans, comme vous deuez garder la fidelité à Iesus-Christ vostre espoux.
Au premier Traité du second liure, vous verez d'abord en quoy consiste la vraye deuotion : en apres, les vertus propres aux hommes, & aux femmes, & ce que ie dis pour les femmes conuient pour la plus part aux filles : chacun en peut tirer ce qui luy est propre, suivant son sexe & sa condition.
Au second Traité vous lirez les deuoirs des peres & meres enuers les enfans, & des enfans enuers les peres & meres, chacun y a part.
Au troisieme, les obligations des maistres & maistresses, & des seruiteurs & seruantes, il y en a peu qui ne soit d'vne de ces conditions.
Enfin le Traité des vefues vous monstrera comme vous deuez les honorer : les vertus qui leurs conuiennent ; que les vefues, qui ont fait diuorce auec le monde, pour prendre Iesus-Christ pour espoux, se peuuent facilement appliquer.
Ainsi tout vous peut seruir, sauf le Chapitre 12. du premier Traité du premier liure.
Si Dieu me preste la vie, la santé & le loysir, i'espere vous donner en bref quelque chose qui vous sera plus particulier, pour vous aduancer à la perfection de vostre estat, vous vnir plus estroittement auec Dieu par sa grace, & enfin par sa gloire que ie vous souhaite en qualité de
Tres-humble, & tres-affectionné Seruiteur en nostre Seigneur C. M. de la Compagnie de Iesvs.
Bandeau très orné.

TABLE DES CHAPITRES CONTENVS EN CE LIVRE.

Filet cadre, rayé. LIVRE PREMIER. TRAITE' PREMIER. De l'excellence & des fins du Mariage.

Lettrine "D". DEs trois diuerses estats qui se retrouuent en l'Eglise, page 1
Combien le mariage est honorable. 6
Qu'au mariage & en toutes autres actions se faut proposer vne bonne fin. 10
De la premiere fin du mariage qui est la generation. 15
De la seconde fin du mariage qui est l'assistance mutuelle. 22
De la troisiesme fin du mariage, sçauoir qu'il est remede contre la concupiscence. 28
De la quatrieme fin du mariage, sçauoir qu'il est Sacrement. 35
Du mariage du Verbe auec la nature humaine. 39
Du mariage de Iesus-Christ auec l'Eglise. 46
Du mariage de Dieu auec l'ame par la grace. 53
Du mariage de Dieu auec les personnes Religieuses. 61
De l'vsage du mariage. 67
Des mauuaises fins qu'aucuns se proposent en mariage, & premierement de ceux qui se marient principalement pour les richesses. 76
De ceux qui se marient principalement pour satisfaire à leur ambition. 83
De la troisieme fin qu'aucuns se proposent en mariage qui est la sensualité. 87
Que pour estre bien-heureux en mariage & en tous autres estats, ne faut s'y engager sans bien connoistre si Dieu y appelle. 92
Est prouué par exemples que ceux qui suiuent la vocation Diuine ont bon succés, & au contraire ceux qui ne la suiuent mauuais. 96
Comme on peut reconnoistre qu'elle est la volonté de Dieu touchant son estat & vocation. 100

Filet cadre, rayé. TRAITE' SECOND. Des maux & des biens du Mariage.

QV'en tous estats se trouuent des difficultez, page 107
Du premier mal du mariage qui est la tribulation de la chair. 110
De la seruitude, second mal du mariage. 116
Du troisieme mal du mariage que S. Paul appelle diuision. 122
Comme le soin de la famille & des affaires temporelles empeche les mariez de connoistre & aymer Dieu. 128
Des biens du mariage & particulierement du bien de la lignée. 134
D'ou vient que plusieurs en mariage ne participent point au bien d'auoir lignée, ou de la sterilité. 139
D'où vient que le mariage estant chose si saincte, il en sorte quelquesfois des si mauuais fruicts, & de bons peres & bonnes meres quelquesfois si mauuais enfans. 147
Du second bien du mariage, qui est la fidelité. 154
De l'abominable infidelité que les mariez commettent par le detestable peché d'adultere. 161
Quelques causes d'où procede le vice infame d'adultere. 166
Si le peché d'adultere est plus grand en vne femme qu'en vn homme. 170
De la ialousie. 177
Quelques histoires pour monstrer que Dieu defend les innocens contre les ialoux. 181
Du troisieme bien du mariage, qui est le bien de Sacrement. 189
Trois choses qui empeschent que les mariez ne reçoiuent la grace du Sacrement, & premierement le peché mortel. 195
La seconde chose qui empesche la grace du Sacrement de mariage, qui est le manquement de consentement. 198
La troisieme chose qui empesche la grace du mariage, sçauoir quand il est clandestin. 204
Des empeschemens qui rendent le mariage illicite, non toutefois nul. 209
Des empeschemens qui rendent le mariage nul. 211
Quelques causes de tant de mariages infortunez qui se retronuent au monde. 217

Bandeau décoratif. Des obligations des mariez. LIVRE SECOND.

DIscours fondamental de tout ce second liure, qui est la crainte, & le seruice de Dieu, ou la deuotion que doiuent auoir les mariez. 225

Filet cadre, rayé. Des obligations des mariez l'vn enuers l'autre. TRAITE' PREMIER.

DE l'amour mutuel des mariez. 236
Condition que doit auoir l'amour des mariez. 242
Des obligations particulieres du mary, & premierement de sa prudence. 250
Que cest au mary d'entretenir sa famille, & trauailler. 254
Que cest au mary de commander entant que chef. 258
Que le mary entant que chef doit aimer sa femme. 261
Quelques conditions que doit auoir l'amour du mary enuers sa femme. 266
De la pudicité des femmes & filles. 275
De la pudeur & vergongne des femmes & filles. 280
De la diligence des femmes. 283
De l'obeyssance des femmes. 289
Quelques conditions que doit auoir l'obeyssance. 293
De l'humilité des femmes en leurs habits. 301
Quelles sont les intentions de celles qui sont curieuses en habits. 307
Des nuditez qu'aucunes affectent. 312
Du fard des femmes. 319
En quoy consistent les vrays ornemens des Chrestiens. 325
De l'amour des femmes enuers leurs marys. 333

Filet cadre, rayé. Des obligations des peres & meres enuers leurs enfans. TRAITE' SECOND.

DEs obligations particulieres des meres enuers les enfans. 341
Que les meres ont vne obligation particuliere d'auoir soin de leurs filles. 347
Combien est chose importante que l'instruction des enfans. 356
Qu'il faut instruire les enfans lors qu'ils sont encor ieunes 360
Comme les peres & meres qui negligent l'instruction de leurs enfans en sont punis. 366
Que la correction des enfans doit estre discrette. 372
Comme les peres & meres s'acquiteront de l'obligation qu'ils ont d'instruire leurs enfans les recommandans à Dieu, leurs monstrans bons exemples, & les pouruoyans de bons pedagogues. 378
Que les peres & meres sont obligez de pouruoir leurs enfans. 384
Testament de S.Louys à Philippe son fils, & l'idée de l'instruction que les peres & meres doiuent à leurs enfans. 392

Filet cadre, rayé. Des obligations des enfans enuers les peres & meres. TRAITE' TROISIEME.

EN quelle qualité les enfans doiuent tenir leurs peres & meres. 395
Quel est l'honneur que les enfans doiuent à pere & mere. 398
De l'obeyssance des enfans enuers pere & mere. 403
Que les enfans sont obligez d'assister pere & mere. 409

Filet cadre, rayé. Des obligations des maistres & maistresses enuers leurs seruiteurs & seruantes, & des seruiteurs & seruantes enuers maistres & maistresses. TRAITE' QVATRIEME.

QVe tous les hommes sont seruiteurs. 415
De ce que les maistres doiuent à leurs seruiteurs de droict de nature. 419.
De ce que les maistres doiuent à leurs seruiteurs de droict Diuin. 422
Des obligations des seruiteurs enuers leurs maistres & maistresses, & en particulier de l'honneur qu'ils leurs doiuent. 427
De la fidelité des seruiteurs enuers leurs maistres. 430
De l'obeyssance des seruiteurs enuers leurs maistres. 433
Tableau racourcy du bon mariage, qui est le mariage d'Isaac auec Rebecca. 437

Filet cadre, rayé. TRAITE' DES VEFVES.

DE l'estat & condition des vefues. 456
Des qualitez des vrayes vefues, & premierement de leur pieté. 460
De la seconde qualité des vefues, qui est la prudence. 466
De la troisieme qualité d'vne vraye vefue, qui est la chasteté. 469
Exemples d'aucunes vrayes vefues. 475
De l'honneur qu'on doit aux vefues. 478
Des merueilles que Dieu fait par les vefues, & pour les vefues. 482
Qu'on peut se remarier, que c'est toutefois chose plus honorable de demeurer vefue. 487
L'estat que les loix Ecclesiastiques & Ciuiles font de la viduité. 490
Trois considerations en faueur de la viduité. 495
Quatrieme consideration tirée de la nature, qui rend l'estat de viduité recommandable. 497
Le miroir & parangon des vefues. 502
Conclusion du present Traité. 504
1 Vignette.

LE BON MARIAGE OV LE MOYEN D'ESTRE HEVREVX ET FAIRE SON SALVT EN MARIAGE. LIVRE PREMIER TRAITE' PREMIER. De l'excellence & des fins du Mariage. Des trois diuers estats qui se retrouuent en l'Eglise. CHAPITRE PREMIER.

Lettrine "L". L'Eglise est vne.
L'Vnite' est vne qualité inseparable de l'Eglise : Sainct Paul Rom.12. la compare à vn corps, auquel tous les membres sont vnis souz la conduicte, influence & gouuernement d'vn chef & non de plusieurs. L'espoux mystique (Cant.6.) se congratule en l'vnité de son espouse : le bon Pasteur met toute son industrie à faire vn berçail souz la direction d'vn seul Pasteur (Ioan. 10. Il ny peut auoir qu'vne foy, qu'vn Baptesme : qu'vn Dieu, ny par consequent qu'vne Eglise. (Ephes.4.) aussi le symbole de Nice fait profession d'vne Eglise, Saincte, Catholique, Apostolique : vnam, Sanctam, Catholicam, & Apostolicam Ecclesiam.
C'est la Reine laquelle dans l'esclat de sa magnificence & majesté est debout à la droite du Roy celeste, couuerte d'vne robbe toute recamée de fin or, bigarrée en la diuersité de ses couleurs, (Ps.44.) elle est vne ; & tant l'vnité de sa personne que l'vnité de sa robbe, nous represente son indiuisibilité : toutefois la varieté de ses couleurs monstre la diuersité des estats & conditions dont elle est enrichie, & qui releuent sa beauté & majesté Royalle, deuant les yeux du Roy celeste son vnique espoux.
2 Significations diuerses de la bigarrure de la robbe de l'espouse mystique
On peut entendre par cette bigarrure la diuersité des vertus & dons celestes qui l'embellissent, & luy seruẽt comme d'vn vestement royal : ou bien la diuersité des Sacremens qui l'enrichissent comme autant de pretieux tresors, mis dans l'espargne de celuy qui se qualifie Roy des Roys : ou bien la diuersité des membres qui composent & font ce corps mystique : ou bien la varieté des nations dont elle est ramassée : nous pouuons aussi dire que cela represente les diuerses dignitez & prelatures qui comme broderies & pierreries l'ornent ; les miracles qui luy donnent l'esclat ; les merites qui luy donnent le prix, & la recompensent. S. August. (epist.86) entend les ceremonies, lesquelles comme vn ouurage artistement elaboré releuent ses fonctions. Cassiodorus, dit que l'or de cette bigarrure sont les Apostres, en leur charité : l'argent, les Prophetes en la clarté de leur conoissance & reuelations : les pierreries, les Vierges en leur pureté : l'escarlatte, les Martys en leur zele : la pourpre, les Penitens en leur austeritez : le reste des diuerses soyes & couleurs qui entrent en cet œuure, sont tant d'autres conditions de Saincts qui se trouuent en l'Eglise.
Trois estats de l'Eglise.
Ie croy que toute cette bigarrure & varieté se peut entendre des trois principaux estats qui sont en l'Eglise, & ausquels tous les autres se peuuent reduire : sçauoir l'estat des Vierges ; celuy des continens : & celuy des mariez, compris en ce passage du Cantique 6. Quæ est ista quæ progreditur quasi aurora consurgens, pulchra vt Luna, electa vt Sol, terribilis vt castrorum acies ordinata ? qui est cette cy qui s'aduance, paroissant en son leuer comme l'aurore : belle comme la Lune: choisie comme le Soleil : terrible comme vne armée rangée ?
L'Eglise belle cõme la lune, choisie comme le soleil, terrible cõme vne armée rãgée en ses progrés.
C'est l'Eglise representée en ses diuers progrez : semblable à l'aurore en son commencement, lors qu'apres la nuict obscure & espesse de l'infidelité & idolatrie, elle commença à poindre au trauers des nuées des persequutions, comme vne rayonnante aurore : belle comme la Lune, en sa seconde marche : lors que les persequutions des Gentils estant cessées, apres la conuersion de l'Empereur Constantin, ioüyssant du doux air & de l'agreable serain d'vne paix tant desirée, elle fit paroistre l'esclat de sa beauté, au trauers des broüillars de tant d'heresies, lesquelles estans sorties du puits de l'abysme taschoient de ternir son lustre ; elle les a toutefois dissipées, receuant continuellement la lumiere de la grace & de la doctrine celeste, par les benignes influẽces du Soleil de iustice Iesus-Christ; & partant belle comme la Lune en la candeur de sa doctrine, en la pureté de ses mœurs, & en l'esclat de sa perfection : Choisie comme le Soleil en l'estat auquel elle se retrouue maintenant, dans la splendeur de la foy, dans l'ardeur de la charité comme vn Soleil en son zenit : dans le relief de ses esperances toutes surcelestes11, & partant terrible aux persecuteurs, aux heretiques, aux meschans, à 3 l'enfer, & à tous ceux qui voudront s'opposer à ses progrés.
L'estat des mariez est comme l'aurore.
Disons mieux & conformement à nostre dessein, auec Iustus Argelitanus que cela nous represente les trois estats de l'eglise. Celuy des mariez brillans comme l'aurore, lors qu'ils viuent & se maintiennent dans les termes de la chasteté, sobrieté & fidelité que leur estat requiert; & quoy qu'ils soient dãs la nuict de beaucoup d'empeschemens & destourbiers12 à la perfection, si ne L'estat des continens comme la Lune. laissent ils pourtant d'auoir de la lumiere, & quelque esclat de beauté en leur condition. Celuy des continents, beau comme la lune en la pureté de sa splendeur : & enfin celuy des sainctes Vierges, choisies comme vn soleil, dans la lueur de leur perfection & charité. Ces trois estats comme troisforts L'estat des vierges comme le Soleil. escadrons, vnis par l'vnion d'vn sainct amour, rangez par la disposition de la diuine prouidence, qui en fait le choix, & en donne les ordres, assistez de sa faueur et conduite, sont effroyables à leurs ennemis & inuincibles cõme vne bataille rangée.
Ie ne pense en rien deroger à l'honneur que merite l'estat de mariage & que l'Apostre me commande de luy rendre, si ie dis que c'est le moindre des trois, & qu'il est aupres des deux autres comme l'aurore comparée à la lune ou au soleil. I'ay pour garants la Theologie & les saincts Peres, qui tous reuerent (comme ils sont obligez, & la raison requiert) le mariage ; toutefois sans preiudice de la preeminence que requiert l'estat des continents, & sur tout celuy des Vierges.
Que signifie Clerc.
S. Hierosme ep. ad Nepoti.13 exhortant les clercs à bien viure leurs represente leur nom, escoutons-le parler: Clericus interpretetur primo vocabulum suum, & nominis definitione prolata, nitatur esse quod dicitur ; si enim ϰλἢρos Græce, sors Latine appellatur, propterea vocantur Clerici, vel quia de sorte Domini, vel quia ipse Dominus sors, id est pars Clericorum est. Deuant toutes choses que le Clerc interprete son nom & considere ce qu'il veut dire, & lors qu'il prononcera ce mot, qu'il tasche d'estre ce qu'il dit : car si le mot de clerc qui est grec signifie sors en latin, les clers sont ainsi appellez dautant qu'ils sont le sort ou partage de Dieu, qu'il a choisi entre les autres : ou d'autant que Dieu est leur sort, puis qu'ils l'ont choisy pour leur part & portion, Dominus pars hæreaitatis meæ.
Commẽt les Clercs sont le sort de Dieu.
Les Clercs sont appellez la part ou le sort de Dieu dautant qu'ils sont destinez au seruice de sa maiesté ; & consacrez pour l'entretien de la religiõ & des choses sacrées : le sort de Dieu pour autant que par vn soin particulier de sa prouidence, ils sont choisis pour cette condition : Dieu est leur sort d'autant qu'ils doiuent renoncer à tout autre soin pour le seruice de Dieu qu'ils doiuent prendre pour leur part & heritage : dont les clercs ont cela pardessus les mariez & par consequent tiennent un rang & estat plus releué que ceux qui sont en mariage, le soin desquels est diuisé, & leur estu 4 de, s'employe à la recherche des sorts & heritages terrestres.
Les tesmoignages de la Theologie & des saincts Peres, voir de l'oracle de l'eternelle verité sont euidens en faueur de l'estat des vierges (par lequel i'entens l'estat des personnes religieuses, de l'vn ou de l'autre sexe) que ce seroit temerité d'en doubter. Cest estat est appellé par les Theologiens estat de perfection, non que les Euesques ne soient en l'estat de perfection, mais auec ceste distinction, que les Euesques sont dans l'estat de perfection pour Commẽt les Euesques sont en estatde perfectiõ. les autres, estant leur propre de procurer la perfection, en ceux qui sont soubz leur charge, & partant d'estre aussi parfaits en leurs personnes, puis qu'il est malaysé de perfectionner autruy si auparauant on n'est perfait : mais les Religieux sont en l'estat de perfection pour le regard d'eux mesmes, entant que leur condition les oblige d'aspirer continuellement à leur propre Commẽt les Religieux sõt en l'estat de perfection. perfection. Leur estat est appellé vie Apostolique, estat Apostolique, nestce pas les mettre au plus haut faiste de perfection, puis que c'est les mettre en paralele auec les Apostres, que personne ne doubte auoir esté au premier degré de perfection, comme choisis immediatement de Iesus Christ, pour luy estre domestiques, ses amis, ses freres, ses tesmoins, ses heraults, ses trom Eloges des Apostres. pettes, ses ambassadeurs, ses soldats, ses lieutenans en terre, ses compagnons en la conuersion du monde. Comme ceux qui ont esté les fondemens de l'eglise, ses colomnes, les tours de ceste maison que la sapience de Dieu venoit bastir au monde : les gouuerneurs du Royaume du fils de Dieu, qui est l'Eglise : les iuges au tribunal qu'il y a estably pour la remission de pechez : les portiers du paradis : les prophetes de la nouuelle loy : les dispensateurs des tresors de Iesus, les conseillers & gardiens de son espouse. Les lumieres du monde, le sel de la terre, ceux qui deuoient conuertir l'vniuers : les medecins des corps & des ames : des conducteurs & capitaines de la milice Chrestienne : les docteurs des ignorans, les pescheurs des ames. Enfin les iuges au dernier iugement pour iuger les douze tribus d'Israel. Vne partie de ces qualitez compete14 aux Religieux & partant leur estat est appellé Apostolique, qui n'est pas vn petit degré d'honneur ny vn leger tesmoinage du relief qu'il a pardessus les autres estats.
S. Hierosme ad Hedibiam15 parle grandement à mon propos, & ie ne puis obmettre ses paroles. Vis esse perfecta, dit il, & in primo stare fastigio dignitatis? fac quod fecerunt Apostoli, vende quæ habes & da pauperibus & sequere Saluatorem, & nudam solamque crucem virtute nuda sequaris, Voulez vous estre parfaicts, voulez vous estre au premier rang d'honneur? faictes ce qu'ont faict les Apostres, vendez ce que vous auez & le donnez aux pauures & suiuez le Sauueur : suiuez la croix nuë & seule, auec vne vertu nuë & destitué de tout.
Les escrits des Saincts Peres sont plein de semblables tesmoignages : 5 Dignité de l'estat des vierges. mais quel plus authentique preuue voulons nous que celle de l'oracle de verité Iesus Christ, Matth. 19. Si vis perfectus esse vade & vende omnia quæ habes & veni sequere me. Si tu veux estre parfait, vas, vends tout ce que tu as & viens & me suis, remarquez qu'il ne parle pas à quelque enfant prodigue, ou à quelque desbauché, mais à vn homme de bien, qui toute sa vie auoit gardé les commandemens de Dieu, sans en enfraindre aucun; & ne voila pas la condition des personnes religieuses & des vrayes vierges qui quittent tout pour suiure Iesus Christ. S. Aug. de sancta viduitate, bona pudicitia coniugalis, sed melior continentia virginalis vel vidualis. C'est vne chose bonne que la chasteté coniugale ; mais la virginité & viduité sont meilleures. Le mesme lib. de viduis supergreditur virginitas conditionem humanæ naturæ, per quam homines Angelis assimilantur. Maior tamen est victoria virginum quam Angelorum. Angeli enim sine carne viuunt, virgines vero in carne triumphant. Il faut confesser que la virginité surpasse la condition humaine, & qu'elle rend les hommes semblables aux Anges. Toutefois disons que la victoire des vierges est plus grande que celle des Anges. Car les Anges viuent sans chair, & les vierges triomphent en vne chair fragile S. Cyprian lib. de virg. parlant de la virginité, dict, flos est Ecclesiastici germinis : decus atque ornamentum gratiæ spritualis, illustrior portio gregis Christi. C'est la fleur, le germe Ecclesiastique : la beauté & ornement de la grace spirituelle : la meilleure part du trouppeau de IesusChrist. Le mesme, au mesme endroit, virginitas est soror Angelorum, victoria libidinum regina virtutum possessio omnium bonorum. La virginité est la soeur des Anges : la victoire de la lubricité, la Reine des vertus, la possessiõ de to9 biẽs. Les escrits des SS.PP. sõt rẽplis de sẽblables eloges en faueur de la virginité.
Antithese des trois estats de l'Eglise.
Ie ne puis obmettre le tesmoignage de S. Aldholmus Euesque qui viuoit enuiron l'an 680. tiré de la Bibliotecque des peres tom. 3. libello de laudibus virginitatis c.9. tesmoignage par lequel il monstre la difference de ces trois estats (desquels ie parle maintenant) par diuerses similitudes. Voicy ses paroles. Porro tripartitum, humani generis distantiam orthodoxæ fidei cultricem, Catholica recipit Ecclesia, sicut in quodam volumine Angelica relatione refertur, quomodo viginitas, castitas, ingalitas, tripartitis gradibus separatim differant : que sicut tifaria disparis vitæ qualitate sigillatim sequestrantur, ita discretis meritorum ordinibus tripliciter dirimuntur, Angelo hoc modo alternatum distinguente, Vt sit virginitas aurum : castitas, argentum : iugalitas, æramentum vt sit virginitas diuinitæ, castitas mediocriter iugalitas paupertas. Ut sit virginitas, pax : castitas redemptio : iu galitas, capituitas Vt sit virginitas sol ; castitas, lucerna iugalitas, tenebræ. Ut si vir-ginitas, dies : castitas aurora : iugalitas, nox. Ut sit virginitas, regina : castitas, domina iugalitas, ancilla. Vt sit virginitas homo : castitas semiuiuus : iugalitas corpus. Vt sit virginitas purpura ; castitas, rediuiua : iugalitas lana : L'Eglise Catholique admet trois estats de personnes qui font professesion de religion orthodoxe, suiuant 6 ce qui est rapporté en vn certain liure par tesmoignage Angelique, ou est monstré comme la virginité, la continence & le mariage sont trois degrez ou estats : & tout ainsi qu'ils sont distincts l'vn de l'autre en la façon de viure, aussi sont-ils diuers en merites, & voicy la distinction que l'Ange y a mise. La virginité est l'or, la chasteté, l'argent : le mariage, l'airain. La virginité, les richesses : la chasteté, la mediocrité : le mariage, la pauureté. La virginité la paix : la chasteté, la rançon: le mariage, la captiuité. La virginité, le soleil : la chasteté, la lampe : le mariage, les tenebres. La virginité la Reine : la chasteté, la Dame d'honneur : le mariage, la Seruante. La virginité, l'homme : la chasteté, demy vif : le mariage, le corps. La virginité la pourpre : la chasteté la premiere teinture ; le mariage la laine. Puis il conclud au mesme chapitre, His igitur tribus graduum ordinibus quibus credentium multitudo in Catholica florens Ecclesia discernitur Euangelicum paradigma centesimum, sexagesimum & trigesimum fructum iuxta meritorum mercimoniam spopondit. La parabole Euangelique Math. 13. promet à ces trois estats par lesquels les fideles sont distinguez en l'Eglise Catholique, le fruict centieme, soixantieme, trentieme, en suite des diuers merites.
Ie ne dis pas cecy pour raualer l'estat du mariage que i'honore, comme il est honorable en effect ; & le mespriser seroit mespriser l'escriture saincte ; mais c'est pour maintenir les mariez dans leur rang & afin que ce que ie diray cy apres à l'honneur de leur condition ne les face trop presumer de leur estat, le preferant aux deux autres & diminuant l'opinion qu'ils en doiuent auoir. Que les mariez sçachent que s'ils peuplent la terre des fruicts de leur mariage, les vierges peuplent le Ciel comme dit S. Hierosme & les vierges suiuent l'agneau par tout ou il va dit S. Iean.

Filet cadre, rayé. Combien le mariage est honorable. CHAPITRE II.

Heresies contre le mariage.
SAinct Paul impose le silence à tous ceux qui ont voulu condamner le mariage, lors qu'escriuant aux Hebrieux c.13. il dict honorabile connubium in omnibus & thorus immaculatus : le mariage est honorable en tous, & le lict immaculé. Cela confond l'impudence de Marcion qui nommoit le mariage commerce d'impudicité : r'abbat l'insolence D'Hierax qui disoit que les mariez ne pouuoient estre sauuez : la temerité des Saturniens16, qui asseuroiẽt que les nopces & la procreation des enfans prouenoient de Satan, & non de Dieu. D'Eustathius, qui soustenoit que pas vn de ceux qui ont femme n'a 7 uoit espoir en Dieu Des Armeniens qui nioient que la grace accompagnast le mariage : & esmousse toutes les calomnies & entreprises de semblables canailles, ennemis du mariage & du genre humain, entant qu'ils l'ont voulu sapper & destruire en son fondement & racine qui n'est autre que le mariage.
L'authorité de S. Paul secondé des reuelations Diuines, & appuyé sur l'assistance du Sainct Esprit, doit preualoir à ces chauues-souris qui n'ont Explication de S. Paul comme le mariage est honorable en tout. veu que dans la nuict de leurs entendemens obscurcis de l'amour d'eux mesmes, sans faire estat d'ouurir les yeux aux clairs rayons de la foy Catholique. Il nous asseure donc que le mariage est honorable, in omnibus, en tous, Nõ cõme l'expliquent Luther & Beze, en toutes personnes, & partãt esleuẽt l'estendart de l'impudicité & d'vne totale liberté. En tous disent ces chastes Prophetes, cest à dire entre les Prestres & Nonnains : pour quoy ne dirõt ils pas, en tous, entre le pere & la fille? la mere & son fils? les freres & soeurs? voila la brutalité de ces reformateurs. Mais le sens de S. Paul est autre in omnibus en tout ce qui le concerne, cest à dire, soit que vous le consideriez cõme Sacrement, soit que vous ayez esgard aux personnes conioinctes ou à l'amour & fidelité qu'elles se doiuent : soit que vous regardiez le fruict qui en prouient qui sont les enfans.
In omnibus, enuers tous, chacun en doit faire estat & l'honorer comme interprete Fulgenti. lib. de fide ad Petrum c.3. & quoy que Dieu par sa bonté & prouidence ayt daigné vous appeller à vn estat de plus grande perfection, sçauoir, ou au celibat, ou à la virginité, vous deuez honorer le mariage comme institué de Dieu, comme vn estat qui ne manque de perfectiõ, & ne deuez mespriser ceux que Dieu y appelle, qui diuise les vocations cõme bon luy semble. In omnibus en tous pauures, riches, rousturiers, ieunes, Raisons pourquoy le mariage est honorable. vieux : le tout conformement aux loix & ordonnances de l'Eglise. In omnibus en toutes ses circonstances, que ie reduiray à fix, desquelles on peut recognoistre l'estime qu'on doit faire de ceste condition.
La premiere est son autheur, sçauoir Dieu mesme immediatement & non par le ministere de ses Anges, ou de quelque homme : car ayant formé la Dieu autheur du mariage. premiere femme de la coste d'Adam, il luy amena, voulant estre le premier instituteur & paranymphe du mariage : & leurs dit à tous deux crescite & multiplicamini & replete terram : croissez, multipliez, & remplissez la terre. Gen.1. Ce fut luy mesme qui establit les loix du mariage relinquet homo patrem suum & matrem & adherebit vxori sue, & erunt duo in carno vna, Pour cela l'homme quittera son pere & sa mere pour demeurer auec sa femme, & ils seront deux en vne chair, Gen. 2. Ainsi on ne peut douter que Dieu n'en soit l'inuenteur & instituteur, qui n'est pas vn petit honneur : car si on fait estime des ordres pour les qualitez releuãtes de noblesse, de vertu, de saincteté de ceux 8 qui les ont inuenté & establis, il est clair qu'il ny peut auoir chose au monde, qui puisse entrer en parangon auec Dieu.
Le mariage institué au paradis terrestre en l'estat d'innocence.
La seconde est le lieu & le temps ou le mariage a esté institué ; le lieu n'a esté autre que le paradis terrestre lieu de benedition & de delices : le temps, celuy d'innocence. Les autres estats ont esté instituez en lieu de miseres, en pays de bannissement, en la vallée de larmes : depuis nostre cheutte : comme remede à noz maux & mal heurs : mais le mariage comme vn office de nature, & dans l'integrité d'icelle ; ainsi personne ne peut doubter que ce ne soit le premier & le plus ancien de tous les estats : voire la source & la fontaine de tous les autres, cela est clair.
Excellence du fruict de mariage.
La troisiesme est le fruict qui en sort qui est le plus beau, le meilleur, & le plus rare de tout le monde, pour lequel Dieu a creé le reste du monde ; & duquel naist tout autre fruict. N'est-ce pas du mariage que naissent les patriarches, que procedent les prophètes, sortent les Apostres? vt pomma ex arbore frumentum è stipula ita virginitas è nuptiis, Hier. lib. I. aduers. Iouinianum tout ainsi que la põme naist de l'arbre, le bled du tuyau, de mesme la virginité du mariage n'est ce pas le mariage? qui germe les martyrs? produit les confesseurs? enfante les docteurs? esleue les vierges? enfin donne l'estre à tout ce qu'il y a de meilleur au monde? C'est ce qui fait dire à S. Hierome, Laudo coniugium quia virgines generat, lego de spinis rosam & de concha Margaritam. Ie fais estat du mariage d'autant qu'il engendre les vierges ; ie cueille la rose des espines, ie tire les perles des coquilles. Le mariage est la vigne fertile & belle qui estend ses seps par tout le monde, voire les pousse iusques au ciel. Vxor tua sicut vitis abundans, Ps.127. C'est le champ odoriferant auquel Dieu a donné sa benediction : & Dieu fait ceste faueur aux mariez que les mesmes enfans qui sont le fruict de leur mariage, peuuent aussi estre enfans de Dieu, fruicts de la grace, & enfin capables de gloire à laquelle ils sont destinez par la misericorde Diuine, & coheritiers de Iesus-Christ.
L'hõneur que Iesus Christ a rendu au mariage.
La quatiriesme est l'estat que nostre Seigneur a fait du mariage ne voulant naistre que d'vne femme mariée, quoy que vierge, il pouuoit former son corps ou comme il auoit formé celuy d'Adam : ou bien d'vne vefue non mariée : mais voulant naistre d'vne vierge mariée, il a voulu honorer la virginité & le mariage tout ensemble. N'est-ce pas vne prerogatiue & honneur au mariage qu'il a voulu le fauoriser de sa presence, de celle de sa mere, Nostre Dame, & des Apostres se trouuant aux nopces de Cana en Galilée? & comme il auoit approuué la virginité naissant d'vne vierge : la viduité voulant estre benist au temple, d'vne vefue, au iour de sa presentation, aussi a il voulu authoriser le mariage par sa presence & par le premier miracle qu'il a fait, changeant l'eau en vin dilicieux : & par ce miracle monstrant comme tous les iours par sa grace il change au Sacrement de mariage l'eau en vin : ie veux 9 dire ce qui est naturel en surnaturel ; ce qui est ciuil en diuin : l'œuure de la chair, de soy vile & brutale en œuure sacramentale & meritoire : le contract ciuil en sacrement : adioustant à l'assistance mutuelle que se doiuent les mariez, qui n'est que ciuile & naturelle ( & qui se retrouue parmy les gentils, voire parmy plusieurs bestes, & partant signifiée par l'eau) vne grace speciale, signifiée par le vin, ce qui releue cét estat à vn estre diuin & surnaturel.
Estat que les anges font du mariage.
La 5. est l'honneur que les anges en font, daignans en estre les ministres, comme appert au mariage du ieune Tobie auec Sara, duquel l'ange Raphaël est non seulement l'autheur de la part de Dieu, & le paranymphe, mais donne les preceptes salutaires au nouueau marié, pour y trouuer repos, prosperité, & benedition ; & euiter la malignité que cét ennemy commun des hommes auoit exercé enuers sept autres espoux de la mesme Sara : Il y a beaucoup d'autres exemples en confirmation de la mesme verité.
Mais pourquoy les anges ne se monstreroient-ils pas fauorables au mariage? puis qu'il est institué pour reparer la ruine faite dans le ciel par la cheute des anges reuoltez? pourquoy ne l'honoreroient-ils pas? puis que Dieu leur maistre l'honore tant, qu'il affecte le surnom des Dieu protecteur special des mariez. mariez, se qualifiant le Dieu d'Abraham, le Dieu d'Isaac, le Dieu de Iacob : voire il se monstre protecteur special des mariez. Ne punit-il pas Pharaon Gen. 12. & toute sa maison, pour auoir enleué la femme d'Abraham? n'est-il par contraint par la pesanteur de sa main vangeresse de la restituer? Il apparoit à Abimelech la nuict, le menace de mort pour la mesme Sara, quoy qu'il ne pensast pas qu'elle fut la femme d'Abraham ; mais seuelement sa sœur, & quoy qu'il ne l'eust touché. Dieu luy pardonna sur la protestation qu'il fit de l'auoir fait en toute simplicité, ignorant qui elle estoit, mais cependant empescha que rien ne fut fait au preiudice du mariage d'Abraham comme protecteur des mariez.
La derniere & plus réleuante circonstance du mariage est celle de laquelle parle S. Paul Ephes.5. Sacrementum hoc magnum est, ego autem dico in Christo & in Ecclesia, ce Sacrement est grand, mais en Iesus-Christ & en son Eglise, Principal honneur du mariage en ce qu'il represente trois mariages. cette grandeur consiste en ce qu'il represente trois admirables vnions qui font comme autant de mariages : La premiere est l'vnion du Verbe auec la nature humaine, par l'incarnation ; & ce sont ces nopces que le Roy celeste a fait à son Fils, simile est regnum cœlorum homini regi qui fecit nuptias filio suo Math 22 . Le royaume des cieux est semblable à vn roy qui a fait des nopces à son fils. La seconde est de Iesus-Christ ou du Verbe, fait homme, auec l'Eglise, laquelle il a prise pour espouse dilexit Ecclesiam & tradidit semetipsum pro 10 ea vt exhiberet sibi gloriosam non habentem maculam aut rugam Ephes. 5. il a aimé l'Eglise, s'est donné pour elle, pour la glorifier & la rendre belle & sans tache. La troisiéme est l'vnion du mesme Iesus-Christ auec l'ame fidelle par la grace, vnion, qui est qualifiée mariage Osée 2. Sponsabo te mihi in sempiternũ, & sponsabo te mihi in iustitia, & iudicio & in misericordia, & in miserationibus & sponsabo te mihi in fide, ie te fianceray pour iamais, ie t'espouseray en iustice & iugement, & en misericorde & miserations ie t'espouseray en la foy. S. Bern. Serm. Dom. 1. post octau. Epiph. Sponsa nos ipsi sumus, & omnes simul vna sponsa, & anima singulorum quasi singulæ sponsæ. Nous sommes l'Espouse, dit-il, tous ensemble vne espouse, & l'ame d'vn chacun en particulier vne espouse : ie parleray de ces trois mariages puis apres.

Filet cadre, rayé. Qu'au mariage & en toutes autres actions se faut proposer vne bonne fin. CHAPITRE III.

Dieu est la fin de toutes choses.
C'Est le propre d'vn agent raisonnable de se proposer quelque fin en toutes ses actions, & d'y dresser tout ce qu'il fait. Et comme ainsi soit que Dieu est la premiere & souueraine raison, voire la regle de toute raisõ, aussi s'ensuit il, que tout ce qu'il fait il le fait pour quelque fin : & d'autant qu'il est grand α & ω principium, & finis: le principe & la fin de toutes choses, aussi tout ce qu'il fait, il le rapporte à soy mesme & à sa gloire, omnia propter semetipsum operatus est Dominus; & par consequent toutes les creatures ont la mesme fin où elles doiuent mirer comme à leur but, & comme à la fin generale de toutes choses & principalement l'homme qui est doué de raison & d'entendement.
Chaque creature a vne fin particuliere.
Il ne s'enfuit pas pourtant que les creatures ne puissent auoir quelque fin immediate & particuliere outre cette fin generale ; ainsi la viande outre la gloire de Dieu, à laquelle elle se rapporte, comme à la fin generale & vniuerselle, a pour fin particuliere la nourriture de l'animal : la medecine, a pour fin particuliere la santé : le cheual a pour sa fin le seruice de l'homme : le soleil & la lune d'esclairer le monde, & ainsi du reste : toutefois tout autant de creatures qu'il y a au monde, & qu'il y en peut auoir, ont Dieu & sa gloire pour leur derniere fin, à laquelle toutes se rapportent comme les lignes à leur centre, & comme les fontaines & riuieres à la mer.
La perfection de chaque creâture gist en ce qu'elle tende à la fin pour laquelle Dieu la creée : c'est pourquoy Dieu a donné à chaque creature des habitudes & inclinations qui la portent à la fin que Dieu s'est proposée en 11
sa production, & ces habitudes sont comme autant de puissans ressorts qui infailliblement font leurs efforts, s'ils n'en sont emportez par quelque violence.
Cause du desordre lors que les creatures se destournent de leur fin.
Lors que les creatures vont tout droit à leur fin, voila le bon ordre & la paix de l'vniuers ; lors qu'elles s'en destournent voila les reuoltes, les desordres & confusion, & vne guerre intestine dans le monde, parmy les creatures quand l'air se maintient en sa region qui est la superficie de la terre & de l'eau, il est en bonne paix : mais quand il est comme captif & detenu violemment dans les cauernes de la terre, contre l'ordre estably de la diuine prouidence, il cause des terre-trembles : la ruine des chasteaux & des villes. L'eau se porte tousiours en bas poussée de la pesanteur naturelle que Dieu luy a donnée, & par vn certain instinct de nature qui la tire au receptacle cõmun des eaux, qui est la mer, quand elle est empeschée & detenuë violemment, elle rompt les digues, inonde les campagnes, gaste les moissons, arrache les arbres, submerge les villages & les villes, enfin cause des grands rauages & desolations : ainsi en est il de tout le reste.
Si cela est veritable pour le regard des autres creatures il l'est à plus forte raison de l'homme, qui est la principale de toutes les sublunaires, si bien que tout son bon- heur & toute sa perfection, depend de ce qu'il corresponde à la fin pour laquelle Dieu la creé ; qu'il y rapporte ses actions ; & son mal heur arriue, quand il y manque.
La perfection de l'homme consiste non seulement en ce qu'il ayt pour but la fin pour laquelle il a esté creé, qui est Dieu, mais encor qu'en toutes ses actions en particulier, outre la fin commune & generale, il le propose la fin que Dieu pretend de luy, en cette action particulierement qu'il fait lors, & cest de là que les Philosphes disent que la fin est la premiere en toute action : premiere & in intentione en l'intention, d'autant que tout agent raisonnable, agit pour vne fin qui est la mire à laquelle il vise auant toute chose : derniere in executione en l'execution, d'autant qu'il ne met la main à l'oeuure qu'en La bonté ou malice de noz actions depend de la fin. vertu de la fin qu'il s'est proposée : Les mesmes Philosophes disent que, actiones specificantur ab obiecto, c'est à dire que les actions prennent leur estre & distinction de l'object, qui veut dire de la fin pour laquelle elles sont faites : ainsi si elles sont pour vne bonne fin, elles sont bonnes : si pour vne mauuaise, mauuaises. Par exemple vous donnez l'aumosne par charité, la fin est bonne, & partant l'action est aussi bonne : vous la donnez pour acquerir de la reputation ou pour attirer à mal celuy ou celle à qui vous la donnez, la fin est mauuaise, aussi est l'action : ainsi la mesme action prise materiellement peut estre bonne ou mauuaise, eu égard à la fin bonne ou mauuaise, pour laquelle elle est faite : & cela est si veritable, que les choses lesquelles d'elles mesmes sont bonnes, sont renduës mauuaises, quand elles sont faites pour 12 vne mauuaise fin, comme le ieusne, l'oraison, l'aumosne faictes par vanité : au contraire les actions qui sont ou semblent mauuaises, faictes pour vne bonne fin sont souuent bonnes, c'est chose mauuaise de conuerser auec vn heretique, vous le faictes auec desir & esperance de le conuertir, cette fin la rend bonne ; & c'est chose claire que les choses indifferentes, c'est à dire, que d'elles mesmes ne sont ny bonnes ny mauuaises, sont toutefois bonnes ou mauuaises suiuant la fin pour laquelle elles sont faictes. Cette doctrine est commune entre les Theologiens, & tirée de S. Thomas I.2. q.19. art.5. in copore, voicy ses paroles. Non, solum enim quod est indifferens, potest accipere rationem boni vel mali per accidens, sed etiam id quod est bonum potest accipere rationem mali, vel illud quod est malum, rationem boni, propter apprehensionem rationis. Qui est quasi de mot à mot à ce que i'ay dit : & en suite de cette doctrine plusieurs excusent Moyse lors qu'il tua l'Egyptien17, & les Sages femmes qui cacherent les enfans des Iuifs auec mensonge18, à raison de la droite intention que luy & elles auoient, croyans qu'ils le pouuoient faire en bonne conscience.
Que si la bonté ou malice, l'honneur ou le des-honneur, le merite ou le demerite de nos actions, procede de la fin pour laquelle nous les faisons, ainsi la mort pour la patrie est honorable, d'autant qu'elle a vne bonne fin : la mort sur le prez pour satisfaire à la rage d'vne passion & à vne pointille d'honneur est blasmable, au iugement des bien censez, d'autant qu'elle a mauuaise fin, nous ne pouuons douter que la bonté ou la malice d'vn mariage, son honneur ou son blasme : son bon-heur ou mal-heur, ne depende de la fin pour laquelle il est fait.
Quatre bonnes fins du mariage.
Nous pouuons reduire les fins du mariage qui sont bonnes licites & honnestes à quatre : La premiere & principale est la multiplication du genre humain, ou la generation : la seconde, l'assistance mutuelle : la troisieme le remede à l'incontinence ou à la concupiscence : la quatriéme est la grace sacramentale ou la signification du mariage du Verbe auec nostre nature, ou de Iesus-Christ auec l'Eglise : ie parleray en particulier de chacune de ces fins, apres que i'auray remarqué vn poinct & doctrine que chacun doit diligemment remarquer, non seulement en entreprenant l'estat du mariage, mais en tout autre affaire comme estant le fondement de toute la vie Chrestienne : il est traité amplement par Hieronymus Platus de nostre Compagnie, au liure qu'il a fait du bien de l'estat religieux lib.1. c.3. ceux qui desireront le lire le pourront faire, ie me contenteray d'en mettre icy vn petit Sommaire.
Tous les hommes sont nez pour estre seruiteurs de Dieu, & afin que comme seruiteurs ils executent ses volontez en toutes choses, soient grandes soient petites, & pour se conformer entierement à ce qu'il desire : ne 13
pensez pas que ce soit assez de vous garder d'offenser Dieu, & qu'il vous soit permis de choisir vn estat selon vostre volonté, ou de vous comporter comme il vous plaira en l'estat que vous auriez choisy : c'est vn erreur ; & c'est vne verité que nous sommes entierement à Dieu, & que nous ne deuons faire aucune action pour petite qu'elle soit que pour luy complaire & qu'en toutes nos entreprises, deuant toute chose, nous deuons sonder la volonté de Dieu, & rapporter tout à sa gloire, il y a diuerses raisons de cette verité.
Que nous deuons tout rapporter à Dieu raisons diuerses.
La premiere, tant plus vne chose est eminente sur vne autre, tant plus elle doit auoir d'authorité & de commandement sur celle qui luy est inferieure ; or Dieu a vne eminence infinie sur l'homme, donc il s'enfuit qu'il a vne souueraine authorité & Seigneurie sur luy, & par consequent que l'homme se doit soubmettre à Dieu en tout, & chercher la gloire & volonté de Dieu par tout.
La seconde, il nous a fait, donc nous luy appartenons : voicy vn beau discours de S. Bernard là dessus de quadruplici debito, creator tuus est, tu creatura : tu seruus, ille dominus ille figulus, & tu figmentum. Totum ergo quod es illi debes, à quo totum habes, il est ton Createur, & toy sa creature : tu es son seruiteur, luy ton Seigneur, toy le pot de terre moullé de sa main. Donc tu dois tout à celuy duquel tu as tout.
La troisiéme, nous sommes faits pour Dieu, donc la raison demande que nous luy soyons subjects, & qu'en tout nous ne cherchions que sa gloire & sa volonté : les choses moindres sont creées pour les plus grandes, les plantes pour les animaux, les animaux pour les hommes, l'homme pour Dieu : Dieu n'a peu auoir autre volonté ny fin en la creation de l'homme que sa gloire, donc l'homme se doit rapporter là, & toutes ses actions pensées & intentions. Matth.22.
La 4. est le commandement qu'il nous en donne lors qu'il veut que nous l'aimions de tout nostre cœur, & partant que nous le craignions, le seruions, luy obeyssions, puis que la clef dorée de la crainte, du seruice, & de l'obeyissance est l'amour.
La 5. est tirée de la I. aux Corint.6. où S. Paul dit, non estis vestri, empti enim estis pretio magno, vous n'estes pas à vous, vous estes acheptez à grand pris: le pris auec lequel Dieu nous a achepté est son fils, son fils a dõné son sang & sa vie pour nous, nemo igitur sibi viuat sed ei, qui pro se mortuus est, que personne ne viue selon sa volonté, pour ses commoditez, à sa disposition, mais suiuant la volonté de celuy qui est mort pour luy. Rom.14. & partant dit S. Bernard : Si totum me debeo pro me facto, quid addam iam pro refecto, & refecto hoc modo? si ie me dois totalement à Dieu d'autant qu'il m'a fait, que luy dois-ie donner pour ce qu'il m'a refait, & m'a refait en cette façon ?
14
La 6. est qu'il veut recompenser le seruice, que iustement il demande de nous, d'vn pris & recompense eternelle, qui est la gloire, en laquelle comme dit S. Augustin Dieu nous possedera, & fera possedé de nous, & partant puis que nous le possederons à iamais, la raison veut qu'il nous possede dés maintenant, & la possession que nous esperons de luy, merite bien que nous nous donnions entierement à luy, & c'est la condition sans laquelle iamais nous ne le possederons.
La 7. c'est la promesse & le serment solemnel que nous auons fait au baptesme de quitter tout autre seruice, & de renoncer à tout autre maistre pour suiure & seruir Dieu, ce qui a fait dire S. Paul ad Coloss. 3. Mortui estis & vita vestra abscondita est cum Christo in Deo, & vous estes morts au monde, à vous mesmes, & à toutes autres choses, pour viure en Dieu auec Iesus Christ.
De ces raisons nous pouuons & deuons tirer ceste consequence, que nous ne sommes pas à nous, mais à Dieu, & que tout ce que nous sommes, tout ce que nous pouuons, tout ce que nous auons, est à Dieu, se doit rapporter à son seruice, & à sa gloire : qu'en tout, nous deuons dependre de la bonté, & dresser toutes nos pensées, intentions, desseins & actions à son seruice, ainsi que ceux la font contre toute raison & iustice, qui veulent se gouuerner selon leur volonté, disposer de leurs actions comme il leurs plait & non pas selon les ordonnances de Dieu, qu'en cela ils sont pires que des seruiteurs fugitifs qui se soustraient de la domination de leur maistre, auquel il appartiennent, partant dit S. Bernard serm. 20 in cant. dignus plane est morte qui tibi Domine Iesu recusat viuere, & mortuus est : & qui tibi non sapit, desipit, & qui curat esse nisi propter te, pro nihilo est, & nihil est : propter temetipsum Deus fecit omnia, & qui vult esse sibi, & non tibi, nihil esse incipit inter omnia. Celuy la est digne de mort, ô mon Seigneur Iesus-Christ, qui ne veut viure pour vous, & est mort : qui n'est sage en vous, est fol : quiconque tasche d'estre pour autre que pour vous n'est rien. Dieu a tout fait pour vous, quiconque veut estre à soy & non à vous commence d'estre rien entre tout.
Si nous sommes obligez de rapporter tout ce que nous sommes & tout ce que nous faisons à Dieu, comme à nostre derniere fin, & si nos actions ne sont pas bonnes sinon entant qu'elles sont rapportées à Dieu comme à leur fin generale, & en particulier aux fins ausquelles il les a destiné ; & Le bonheur du mariage depend de la fin. mauuaises, entant qu'elles s'esloignent des mesmes fins, c'est chose notoire que tout le bien & bon-heur du mariage depend de ce qu'il s'entreprenne pour Dieu, & selon Dieu, & se rapporte aux fins pour lesquelles il est institué, & tout son mal-heur, procede de ce qu'il ne s'entreprend pour Dieu, & pour les fins qu'il luy a prescript, in Christo & in 15 Ecclesia, conformement aux ordonnances de Dieu & de l'Eglise. Ie m'en vay monstrer qu'elles sont les bonnes fins qui rendent le mariage heureux, & puis ie monstreray qu'elles sont les mauuaises fins qu'aucuns s'y proposent, & desquelles procede leur mal-heur & leur ruyne.

Filet cadre, rayé. De la premiere fin du mariage qui est la generation. CHAPITRE IV.

C'Est chose euidente que la premiere & principale fin du mariage est la generation & multiplication du genre humain, quoy que S. Chrysost. lib. de virginitate19 tasche de monstrer que la conionction de l'homme & de la femme, pour la production des enfans, est vn effect du peché & n'eust esté en l'estat d'innocence, & semble que S. Iean Damascene lib. 2. & 4. de Fide Orthodoxa20 ayt esté du mesme aduis, disant que Dieu eust pourueu à la multiplication humaine par quelque autre voye, cognuë à la diuine prouidence & à nous incognuë.
La principale fin du mariafe est la generation.
L'opinion contraire est toute commune & semble bien fondée, puis que l'homme & la femme ont esté creez auant le peché : qu'ils ont esté de sexe different auant le peché, & que ceste diuersité de sexe n'estoit que pour la generation, voire que le mariage a esté institué auant le peché. Il est bien vray qu'en l'estat d'innocence ne se fust trouué cét appetit brutal &
La generation eust esté quand biẽ l'homme n'eust peché.
desordonné, qui s'y retrouue maintenant, qui est vn effect du peché : ne se fust trouué aucun mouuement en nos membres, sinon par ordonnance de la raison, & par consequent ny eust eu ny honte en cette action, ny vergongne aucune à en parler : la nudité n'eust point fait rougir, puis que tout cela prouient de la rebellion de la chair, contre l'esprit, en punition de la rebellion de l'esprit contre Dieu, laquelle rebellion nous fait rougir, & cette peine & punition du peché nous cause la honte : toutefois l'action eust esté quoy que sans desordre, sans plaisir dereglé, sans brutalité comme elle est maintenant.
Diuerses raions pourquoy il a fallu que la generation fust.
Apres la creation de l'homme Dieu dit non est bonum hominem esse solum, il n'est pas bon que l'homme soit seul, comme voulant dire l'homme est vn animal sociable, & partant ne doit estre seul : nous auons creé l'homme pour estre chef de tous les hommes, & la source de tous les autres, & pour multiplier l'espece par son entremise : cette muliplication ne se peut faire sans la generation : la generation ne peut estre sans compagne, 16
ainsi faut luy faire vne compagne. C'est vne perfection des choses qui ont vie d'engendrer son semblable, or puis que les œuures de Dieu sont parfaites, & qu'entre toutes les choses de ce monde, la plus parfaicte estoit l'homme, il n'eust esté parfaict s'il n'eust eu la faculté d'engendrer son semblable : cette faculté eust esté en vain, s'il ne l'eust peu mettre en execution, cela ne se pouuoit faire sans la femme, donc Dieu crea la femme à cét effect.
Diuers eloges de l'homme.
Ce monde estant creé pour l'homme chef des œuures de Dieu, qui est prince de toutes les creatures terrestres ; lieutenant de Dieu en terre, petit monde, totius naturæ finis, fin de toute la nature dit Aristote: μἑσoν ἀπαντων mensura omnium, la mesure de tout le reste dit Pythagore: magnum mundi miraculum, le grand miracle du monde, dit Trismegiste : Exemplar totius universi, dit Theophraste, l'idée de tout le monde. Totius naturæ prodigium, le prodige de toute la nature, dit Nemesius. Horison mundi, la ligne orizontale du monde, dit S. Denys Areopagite, decor & ornatus mundi, la beauté & ornement du monde, dit S. Anastase. Omnis creatura, l'abregé de toutes les creatures, dit S. Gregoire. Totius creaturæ dux & princeps, le capitaine & le prince de toutes les creatures, dit Philon. Enfin l'image de Dieu, imago Dei. L'homme manquant le monde demeuroit sans beauté sans ornement, sans capitaine, sans prince, sans chef: or l'homme ne pouuoit subsister sans generation, la generation ne pouuoit estre sans compagne, donc c'est à bon droit que Dieu dit, il n'est pas bon que l'homme soit seul.
La ruine des anges deuoit estre reparée par la multiplication des hommes, cette multiplication ne se pouuoit faire sans la femme, ansi il n'est pas bon pour les anges que l'homme soit seul.
Le Verbe eternel se deuoit faire homme, deuoit venir de la premiere souche de la nature humaine, sçauoir Adam, deuoit estre le premier né de toutes les creatures, le premier des predestinez, & ainsi il n'estoit pas bõ, que l'homme fut seul, autrement le Verbe ne pouuoit prendre chair humaine.
Le dessein de Dieu estoit de prendre pour ses courtisans plusieurs des descendans d'Adam, ce dessein estoit en vain, sans la multiplication, la multiplication ne pouuoit estre sans la generation, ainsi pour accomplir le conseil & dessein Diuin, il n'estoit pas bon que l'homme demeurast seul.
Les heretiques de nostre temps qui n'ont autre estude que leur liberté & le contentement de la chair ; pensant auoir cause gagnée produisans ces paroles contre les religieux, pour condamner les vœux & donner licence aux nonnains, aux prestres, & autres qui font profession de celibat de se marier.  S'il n'est pas bon, disent-ils, que l'homme soit seul, c'est à dire, sans femme, les vœux de chasteté sont donc mauuais, puis qu'ils 17
contrarient à la compagnie que Dieu a trouuée bonne.
Que les vœux ne sont contraires à l'ordonance de Dieu touchant la multiplication.
Voilà beaucoup de mauuais prestres & religieux, bien obligez à ces pretendus reformateurs, qui leurs donnent dispense de leurs vœux à si bon prix; mais cette dispense est elle canonique ? examinons-la. Il est vray que Dieu a dit qu'il n'estoit pas bon que l'homme fust seul, ouy ie l'accorde, mesme auec l'interpretation qu'ils pretendent, seul, sans femme, sans mariage: il est vray que Dieu a institué le mariage : mais aussi est il vray que Dieu a dit par la bouche de S. Paul, son Apostre, bonum est homini mulierem non tangere: il est bon que l'homme ne touche point de femme, ne se marie point. I. Corint. 7. & au mesme lieu, Qui matrimonio iungit virginem suam bene facit, & qui non iungit melius facit. Quiconque marie sa fille fait bien, qui ne la marie pas, fait encor mieux: & mulier cui vult nubat tantum in Domino, beatior autem erit si sic permanserit, secundum meum consilium, puto autem quod & ego spiritum Dei habeam. La femme se marie à qui elle voudra suiuant les loix diuines; mais elle sera plus heureuse, si elle demeure sans estre mariée, & c'est mon conseil, & ie croy que ie parle selon l'esprit de Dieu. Voire Iesus-Christ mesme n'a-t'il pas dit Math. 10. Sunt eunuchi qui seipsos castrauerunt propter regnum cœlorum. Il y en a aucuns qui se sont priué du mariage pour le Royaume des cieux.
S. Cyprian lib. de habitu virginum accorde ces passages, qui d'abbord semblent contraires par ces paroles, Prima Dei sententia crescere & generare præcepit, secunda continentiam suasit, cum adhuc rudis mundus & inanis est, copia fœcunditatis generante propagamur & crescimus ad humani generis augmentum: cum iam refertus est orbis, & mundus impletus; qui capere continentiam possunt, spadonum more viuentes castrantur ad regnum. Par la premiere sentence Dieu a commandé de croistre & d'engendrer, par la seconde il a conseillé la continence, lors que le monde estoit encor rude & vuide, il deuoit se multiplier par la fecondité & generation, maintenant que le monde est peuplé, ceux à qui Dieu fait la grace d'estre continens, s'abstiennent de mariage pour le Royaume des cieux : partant que les heretiques & semblables estallons de haras, escoutent ce que leurs dit nostre Seigneur, Matth. 22. Erratis nescientes scripturas neque virtutem Dei, vous vous trompez, vous n'entendez pas l'Escriture, vous ne connoissez pas la vertu de Dieu, vous ne sçauez pas le prix de la continence, vertu diuine que Iesus-Christ a enseigné au monde.
Quel eust esté le mariage en estat d'innocence.
Le mariage a esté institué de Dieu en l'estat d'innocence ie l'accorde, mais il eust esté autre qu'il n'est maintenant, car lors on n'eust engendré que des efleus & des predestinez: il ne se sust point trouué de desordre en la sensualité : il eust esté sans corruption, l'esprit n'eust aucunement empesché du seruice de Dieu par son vsage : Depuis le peché, le mariage est subject à tant d'incommoditez, offusque tellement l'esprit, empesche si fort l'excercice des choses meilleures : rauale si bas l'ame, la destourne tant de la connoissance 18
de Dieu, qu'on a iuste occasion de dire, Bonus est mulierem non tangere : il est bon de n'auoir point de femme: Bea sicrerit si sic permanserit, vaut mieux estre seul que d'estre marié, car estant seul on a plus de moyen de seruir Dieu, & de procurer son salut plus efficacement & plus en repos.
Donc en l'estat d'innocence auquel ny auoit point de reuolte au corps, point de desordre en la chair, point de mouuement qui ne fust commandé & composé par la raison: estat auquel le monde n'estoit encor peuplé, non est bonum hominum esse solum il ne falloit pas que l'homme fust seul, ainsi faciamus ei adiutorium, faut luy faire vn aide.
Commẽt la femme est l'aide de l'hõme principalement pour la generation.
S. Aug. lib. 9. de Genesi ad literam, recherchant quel aide l'homme pouuoit tirer de la femme, dit, que cet aide estoit purement pour la generation, car en toutes autres choses l'homme pouuoit receuoir plus d'assistance d'vn autre homme que d'vne femme. Escoutons le parler. Si quæratur ad quam rem fieri opotuerit hoc adiutorium, nihil aliud probabiliter occurrit, quam propter filios procreandos: sicut adiutorium semini terra est, vt virgultum ex utroque nascatur. Si vous me demandez pourquoy cet aide a deu estre fait, ie ne trouue autre chose, sinon pour la generation: tout ainsi que la terre aide la semence afin que de l'vn & de l'autre naisse la plante. S. Ambroise lib. de paradiso c. 10. Ideo quia ex viro solo non poterat humani esse generis propagatio, pronuntiauit Dominus non esse bonum solum esse hominem, d'autant que la multiplication des hommes ne se pouuoit faire par l'homme seul, Dieu a dit, il n'est pas bon de laisser l'homme seul ; & le mesme plus bas, adiutorium, ad generationem conslitutionis humanæ intelligimus, & vere bonum adiutorium, maior quippe in causagenerationis operatio mulieris reperitur, sicut istius terræ quæ semina primo accepta cohibendo, paulatim fœtu suo, adolescere facit. & producit in segetem. Nous deuons entendre que c'est vn aide pour la generation, ouy vn fort bon aide, car la femme opere d'auantage en la generation, tout ainsi que la terre, laquelle receuant la semence, en la retenant la fait croistre petit à petit, & enfin la fait meurir.
Rupert expliquant ce passage, non est bonum, dit il, non est vtile, non conducit ad propositum nostrum esse hominem solum, proposuimus enim præscitos & prædestinatos de primo homine propagare sanctos, imagini ac similitudini nostræ conformes futuros ergo vt propositum istud impleatur, faciamus ei adiutorium simile sibi, adiutorium inquam ad multiplicandam prædestinatum progeniem sanctorum. Il n'est pas vtile ny expedient à nostre dessein, que l'homme soit seul : nostre dessein est de tirer les predestinez du premier homme, qui soient conformes à nostre image & semblance, donc pour accomplir nostre dessein, faisons luy vn aide qui luy soit semblable, aide pour multiplier les predestinez & les Saincts.
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La benediction de Dieu dõnée à Adã pour la multiplication est efficace.
La mesme verité est confirmée par ces autres paroles que Dieu a dit à Adam & à Eue, apres les auoir conioinct crescite & multiplicamini & replete terram, croissez & multipliez la terre : auquel effect il les benit non de paroles creuses, ou seulement accompagnées de fauorables souhaits, comme faisoient les Parens de Rebecca, disans crescas in mille millia, croissez de milliers en milliers, mais de paroles efficaces, leurs donnant en vertu de ces paroles la fecondité comme il auoit donné aux bestes, pour la multiplication de leur espece.
Les Rabbins disent que Dieu s'est reserué l'vsage & la dispoition de quatre clefs, de nature ; l'vne de la pluye, pour la faire tomber des nuées quand bon luy semble, Deut. 28. Aperiet Dominus thesaurum suum optimum cœlum vt tribuat pluuiam terræ tuæ in tempore suo. Il ouurira le ciel qui est son thresor
Quatre clefs de nature que Dieu s'est reseruée.
pour donner la pluye à la terre en son temps. La seconde est la clef de la generation, Gen. 30. Num pro Deo ego sum qui te priuauit sructu ventris tui. Quoy disoit Iacob à Rachel, pour qui me prenez vous ? croyez vous que ie sois Dieu, c'est de luy que depend la fecondité, c'est luy qui vous a priué du fruict de votsre ventre. La troisieme clef est la clef du garde de manger, auquel preside la prouidence diuine, & qui donne à chacun sa pitance. Aperu tu manum tuam & imples omne animal beneditione. Vous ouurez vostre main, & vous remplissez tous les animaux de benedition. La quatriesme est la clef de la vie & de la mort, auec laquelle il ouurira les sepulchres, & commandera aux morts d'en sortir, aperiam tumulos vestros, Ezechiel 87. I'ouuiriray vos sepulchres. Dieu auec la seconde clef, par le moyen de sa benediction ouurit la fecondité aux premiers hommes pour la multiplication de l'espece.
Les heretiques abusent de ce passage comme de l'autre, non est bonum hominem esse solem, & veuillent inferer de ces paroles, crescite & multiplicamini, que tous, hommes & femmes, prestres, moines, religieuses, & deuotes sont obligez de se marier : & que ces paroles sont vn commandement obligatoire. Voyons auec quelle verité, & examinons ce que les Docteurs Catholiques en disent.
Posons le cas que ces paroles soient commandement: s'ensuit il pour
Si les paroles de Dieu crois sez & mul tipliez sõt commandement.
tant que tous les hommes y soient obligez ? & quand ils y seroient obligez pour vn temps, est-ce à dire que cette obligation durera tousiours ? Nous auons desia monstré par les paroles de S. Cyprian que ce pouuoit estre vn commandement, lors que le monde estoit rude & grossier, & n'estoit multiplié, mais que depuis il n'estoit plus commandement, mais la continence estoit vn conseil, & qu'elle estoit louable, & le maistre des sentences confirme l'aduis de S. Cyprian, lib. 4. dist. 26.
S. Thomas dit que ce commandement n'obligeoit tous les hommes en 20
particulier, mais la multitude des hommes, & partãt n'estoit necessaire qu'il fut mis en execution de tous, mais suffisoit qu'aucuns le pratiquassent, pour la conservation & la multiplication de l'espece: & 2.2. qu. 152 art 2. il dit qu'il y a deux sortes de commandemens, les vns doiuent estre mis en ex-
Que tous les hommes ne sont obligez à se marier.
ecution de tous : les autres d'aucuns seulement, & cela suffit. Le commandement que Dieu donna à l'homme de manger de omni ligno paradisi, des fruicts du paradis, obligeoit tous les hommes en particulier, puis que personne ne peut viure sans manger, & que chacun est obligé de conseruer sa vie; mais le commandemẽt de se marier, n'obligeoit pas tous en particulier, mais obligeoit seulement à la conseruation & multiplication de l'espece, ce qui se pouuoit faire suffisamment, aucuns se mariant sans que chaque particulier le fist: de plus la perfection de la nature humaine demandoit que comme aucuns se marioient & vaquoient aux affaires temporelles, aussi d'autres ne se mariassent pour s'employer auec plus d'attention & de perfection à la contemplation des choses celestes.
Scotus in 4. Sent dist. 26. dit que le commandement de se marier estoit per modum præcepti affirmatiui, comme vn precepte affirmatif, qui oblige semper, sed non ad semper, tousiours, mais non pour tousiours, ains en temps de necessité, & partant obligeoit au commencement du monde, à cause de la necessité de la multiplication, & obligeroit encor si le monde venoit à quelque notable ruine, ou par guerre, ou par peste, ou par famine, ou autrement.
Aucuns pensent que c'estoit vn commandement qui a duré iusque à la Loy Euangelique, par laquelle il a esté abrogé lors que nostre Seigneur a desployé l'estendart de la Continence & Virginité, & y a inuité le monde par ces paroles, qui potesti capere capiat, ceux qui la pourront suiure qu'ils la suiuent.
Quelqu'vns comme remarque S. August. 14. de ciuitate Dei21 c. 21. ont expliqué ces paroles crescite & multiplicamini, croissez & multipliez non de la secondité charnelle, mais de la spirituelle & de l'ame, il monstre toutefois qu'elles se doiuent entendre de la fecondité de la chair, pour laquelle Dieu a crée l'homme & la femme, auec diuersité de sexe, & à cet effect leurs a donné sa benediction.
Les paroles de croistre & multiplier ne sont pas commandement.
Voila diuerses interpretations & intelligences de ces paroles, nous pouuons toutefois dire qu'en ces paroles ny a aucun commandement, mais seulement que Dieu par icelles, a voulu monstrer qu'il auoit crée l'homme & la femme auec diuersité de sexe pour la multiplication du genre humain, & à cet effect leurs auoit donné sa benedition & la fecondité, crescite & multiplicamini. Que si ces paroles croissez & multipliez, sont dictes auec quelque authorité & commandement, ce n'est pas que cette authorité & com 21
mandement oblige chaque homme en particulier de les mettre en practique, mais cét pour monstrer que ces paroles deuoient estre efficaces en vertu de la benediction, de laquelle il les accompagnoit. Dieu auoit dit les mesmes paroles auparavent aux bestes, & toutefois personne ne peut raisonnablement inferer qu'il leurs eust donné quelque commandement; mais par ces paroles il denote la benediction qu'il donne pour rendre ses paroles efficaces ; & tout ainsi que lors que Dieu dit replete terram & subiicite eam, & dominamini piscibus maris & volucribus cœli, & vniuersis animantibus, quæ mouentur super terram, remplissez la terre, soubmettezlà, & seigneuriez sur les poissons de la mer, sur les oyseaux du ciel, & sur tous les animaux qui se meuuent sur la terre. Dieu n'a pas commandé à l'homme de soubmettre la terre, de Seigneurier sur les bestes, mais seulement luy a donné authorité pour ce faire, & pour s'en seruir : de mesme lors qu'il a dit crescite & multiplicamini, croissez & multipliez, il a donné le pouuoir de se marier & la benediction & la fecondité, & non le commandement.
Quoy ! si cest vn commandement, pourquoy S. Iean Baptiste? pourquoy Iesus Christ ne se sont-ils pas marié ? Pourquoy Iesus Christ exhorte-il à la continence ? Pourquoy S. Paul dit il qu'il est bon de ne point toucher femme? pourquoy asseure-il que celles qui ne se seront mariées seront plus heureuses ? auront plus grande gloire ? au contraire, elles deuroient estre plus punissables, si c'estoit commandement, d'autant qu'elles ne l'auroient accomply. Disons donc qu'il ny a point de commandement, au moins en la loy Euangelique, mais que nos heretiques voudroient volontiers prendre subiect de ces paroles, d'authoriser leur incontinence, & d'obliger toutes sortes de personnes à se marier contre conseil expres de Iesus Christ pour auoir quelque couuerture de leur impudicité.
Quoy qu'il en soit c'est chose asseurée que la premiere & principale fin du mariage est la generation & multiplication de l'espece, & telle estoit la fin qu'auoit Tobie en son mariage, come il proteste. Tu scis Domine quod non luxuriæ causa accipio sororem meam coniugem, sed sola posteritatis dilectione, in qua benedicatur nomen tuum in secula seculorum. Seigneur vous m'estes tesmoing que ie ne prens Sara pour femme, pour satisfaire à ma sensualité ; mais seulement par desir de lignée, par laquelle vostre nom soit beny à iamais. Tobie 8. Il auoit appris cette saincte & salutaire leçon de l'Ange Raphael, paranymphe de son mariage, Accipies virginem cum timore Dei, amore siliorum magis quam libidine ductus, vt in semine Abrahæ benedictionem in filiis consequaris. Tu prendras cette pucelle en la crainte de Dieu, plustost par desir d'auoir enfans que pour satisfaire à ta concupiscence, afin que tu reçoiues 22
benediction en la semence d'Abraham par tes enfans. Ceux qui se marient doiuent donc se propser ceste fin, & non seulement en l'institution de leur mariage, mais aussi en l'vsage d'iceluy, comme vne fin pour laquelle la mariage a esté estably de Dieu & l'homme & la femme crées auec diuersité de sexe.

Filet cadre, rayé. De la seconde fin du mariage qui est l'assistance mutuelle. CHAPITRE V.

LA bonté de Dieu enuers l'homme ne se contentant point de l'auoir crée à son image & semblance; de luy auoir donné le domaine & Seigneurie sur toutes les creatures; a encore eu soin de luy donner de l'assistance par la production de sa semblable, auec laquelle il peust contracter amitié, conuerser familierement & doucement auec elle, se peussent consoler & aider mutuellement, & exercer l'vn enuers l'autre tout deuoir de charité & d'amitié.
C'est icy la seconde fin du mariage, sçauoir l'aide & l'assistance mutuelle, exprimée en ces paroles, adiutorium simile sibi. Vn aide qui luy soit semblable. Ie sçay bien que l'aide principal que l'homme pouuoit pretendre de la femme, estoit pour le regard de la generation & nourriture des enfans, ce que l'homme ne pouuoit faire seul, comme i'ay dit au chapitre precedent : il ne s'ensuit pas toutefois qu'elle ne peust assister & aider l'homme en beaucoup d'autres choses, & principalement en l'administration & soin de sa fa
Diuerses habitudes de l'hõme & de la femme.
mille. Car comme Dieu a fait l'homme & la femme auec diuersité de sexe, aussi leurs a il donné diuerses habitudes & inclinatiõs, conformement à leur sexe, à l'homme la prudence & la force pour faire les affaires exterieures & plus difficiles : à la femme la vigilance, pour auoir soin des affaires domestiques: à l'homme vne authorité pour maintenir les enfans en leur deuoir: à la femme vne tendresse & douceur pour les nourrir & esleuer : à l'home l'industrie pour amasser, à la femme la diligence pour conseruer & sagement distribuer. Cecy paroistra mieux par l'interpretation de ces paroles, Faciamus ei adiutorium simile sibi, Faisons luy vn aide qui luy soit semblable.
La version Chaldaique22 au lieu d'adiutorium simile sibi, tourne sustentaculũ quod sit penes eum, comme s'il vouloit dire, mettons aupres de luy quelqu'vn qui le soulage à porter son fardeau, & qui luy preste la main au besoin : & ainsi il crea la femme pour assister l'homme en sa necessité. Le Sage dit Eccl. 23
4. Melius est duos esse simul quam vnum: habent enim emolumentum societatis sue: si vnus ceciderit ab altero fulcietur: Væ soli qui a cum ceciderit non habet sublenantem se, & si dormierint duo fouebuntur mutuo: unus quomodo calefiet? & si quispiam præualuerit, contra vnum duo resistent ei : vaut mieux estre deux, que d'estre seul : car deux ont de l'aduantage de leur compagnie : si l'vn tombe il sera soustenu de l'autre : malheur à celuy qui est seul, car lors qu'il sera tombé il n'aura personne pour l'aider à se releuer : si deux dorment ensemble ils s'echauferont l'vn l'autre, comment est-ce que celuy qui est seul pourra estre chaud? si vn troisieme attaque deux qui sont ensemble, les deux se defendront contre luy. Ne voila pas la condition des mariez de peinte par le Sage ? & l'assistance qu'ils se doiuent, representée auec ses circonstances.
Abigail soulage Nabal
Il en prit bien à Nabal qui estoit vn pauure sot & estourdy, sans courtoisie ny recognoissance, homme auare & grossier, d'auoir rencontré vn bon aide, ie dis vne femme sage & prudente, telle qu'estoit Abigail qui luy presta la main au besoin: autrement il estoit perdu: Dauid estoit armé de cholere, & d'vne iuste vangeance contre luy, pour son ingratitude, il auoit iuré son grand iuron de la chastier, mais à toute outrance, il estoit assisté de gens plein de ressentiment & de resolution, il ne pouuoit eschapper, mais Abigail en ayant le vent, sçeut par sa prudence & bonne grace, & par ses liberalitez & bien dire, si bien appaiser Dauid, qu'il pardonna à ce sot pour l'amour d'elle. Ceste fẽme ne fut elle pas sustent aculum penes eum, vn soutien, vn soulagement, qui l'empescha de tomber en vne ruine totale, voire à la mort? telle doit estre la femme sage, plustost qu'vne pierre d'achopement qui fasse tresbucher son mary : le mary doit porter les charges de la famille, mais la femme se doit souutenir qu'elle est coniux, cest à dire souz le mesme ioug, & partant qu'elle doit en porter sa part & soulager son mary.
La fẽme est le support des hommes.
La parole Chaldaique23 Semach qui signifie adiutorium, sustentaculum, aide soustien, signifie aussi fulcrum, vn estançon, adminiculum vn appuy, vn support: & Chochible & signifie prope ipsum, penesipsum, iuxta ipsum, proche de luy, à son costé, à sa main, qui est à dire que la femme doit estre comme à la main de sõ mary, pour l'aider, le consoler, l'assister, le soulager en ses trauaux : pour l'aduertir doucement & prudemment. Telle estoit la fidelle Michol, lors que si fidelement elle assista Dauid son mary, contre les poursuites de Saül son pere & luy sauua la vie : telle la sage Abigail qui prenoit si biẽ son apoint pour faire cognoistre à son mary sa sottise, non auec empire authorité & rigueur, comme font plusieurs, mais auec douceur & mansuetude, suiuant ce que dit Dauid superuenit mansuetudo & corripiemur, estant aduerty auec mansuetude on se corrige. Elle ne criailla pas, ne tintamarra pas, lors qu'il estoit yure, ains le flatta: mais quand il eut cuit son vin, elle l'aduertit doucement, elle sçauoit trop mieux que tout ainsi qu'il n'est salutaire d'abbreuuer 24
le cheual, lors qu'il est eschauffé ; de mesme qu'il ne faut aduertir le mary lors qu'il est en cholere ou yure. Le Sage a fort bien dit, Eccl. 36. Si est lingua curationis, est & mitigationis & misericordie : non est vir illius secundum filis hominum. Si vne femme a la grace de remedier aux vices de son mary, de le consoler, le soulager, l'appaiser : si elle assiste son mary en ses maladies, incommoditez, auec douceur & misericorde en portant vne partie, cét homme n'est pas de la condition des autres hommes, il est d'vne categorie plus releuée que le reste, il est le plus heureux homme du monde.
O quel soulagement à vn mary, qui a vne telle femme! mulieris bone beatus vir, heureux l'homme qui a trouué vne bonne femme ; vne femme sage est la couronne, l'honneur, le soulagement, la consolation, l'ornement d'vn mary, voire souuent la cause de son salut, & corporel & spirituel, c'est Sainct Paul qui le dit Sanctificatus est vir indifelis mulierem fidelem, Corinth. 7. l'homme infidele est sanctifié, est sauué, par la femme fidele, ne voila pas ce que disoit tantost Le Sage? Emolumentum Societatis, vn grand aduantage
L'hõme doit escouter aucunesfois sa femme.
d'vne bonne compagnie.
La saincteté, prudence, sagesse, & autres vertus du Patriarche Abraham, sont assez cognuës, cependant Dieu veut qu'il soit aidé par sa femme en la conduicte de sa famille, ne luy dit il pas, Genes. 21. audi vocem eius: escoutez, faictes ce qu'elle vous dira, c'estoit touchant Ismael, & l'education d'Isaac. Si Pilate eut escouté la parole de sa femme, & eut fait estat de ses aduis, il ne se fut ietté dans l'abysme de mal-heur auquel il se precipita.
Au lieu de smile sibi les septante tournent secundum ipsum, selon luy, c'est à dire de mesme nature auec luy, & non seulement de mesme nature, mais principalement de mesme volonté, de mesme intention, conspirans par ensemble aux mesmes desseins par vn accord & bonne intelligence, par vne condesendance mutuelle, Vir & mulier bene sibi consentientes, Eccli. 25. S'eschauffans l'vn l'autre au seruice de Dieu & à l'acquisition de la vertu, suiuant ce que dit Le Sage, Si dormierint duo fouebuntur mutuo, deux qui couchent ensemble s'eschaufferont l'vn l'autre, de peur que ce grand mal heur ne leurs arriue, que de deux qui se trouueront en mesme lict, l'vn soit esleué à la gloire, l'autre reietté à l'opprobre & confusion.
La version Hebraique au lieu de simile sibi a contra ipsum, contre luy: ce qu'- aucuns Hebreux expliquent qui luy soit contraire, puis que la femme souuent contrarie à son mary, le tourmente & ne luy donne point de repos, cette interpretation repugne à l'intention de Dieu, lequel en la creation de la femme a cherché le soulagement de l'homme, non son affliction, sa consolation, non sa desolation: son assistance, non sa ruine. Que si plusieurs sont des fleaux à leurs marys, les contrarient, les inquietent, c'est vn effect du peché & de leur mauuaise volonté, non suiuant l'intention de Dieu, cela n'est 25
pas commun à toutes, celles qui sont Sages n'ont garde de le faire. Tostatus explique contra ipsum, de diuers Sexe : d'autres contra ipsum, c'est à dire, coram ipso, deuant luy, comme au Psalme 50. Peccatum meum contra me est semper, mon peché est tousiours deuant moy, en S. Matthieu 21. Ite in castellum quod contra vos est, Allez au chasteau qui est deuant vous. Donc coram ipso deuant luy pour monstrer que la femme doit tousiours estre à la main de son mary, comme en sa presence, & se comporter par tout comme si par tout il la voyoit.
En quoy l'homme semblable à Dieu.
Helas que les intentions de Dieu sont maintenant peruerties, par les hommes ! les femmes ne sont pas à plusieurs adiutorium simile sibi, vn aide, vn support semblable à l'homme, car plusieurs marys ne les traictent pas comme leurs semblabes, mais comme des esclaues, comme des seruantes, voire comme des bestes. Si l'homme est fait à la semblance de Dieu entant qu'il a vn estre intellectuel, & par consequent six beaux traits de ressemblance. 1.l'estre spirituel & indiuisible, 2.immortel, 3.est pourueu d'entendemẽt, de volonté, de memoire, 4.le franc arbitre presque tout puissant qui peut mesme, s'il veut, resister à Dieu selon la voye ordinaire establie de Dieu mesme, 5.est ca
La femme faite à la ressemblance de Dieu cõme l'homme.
pable de vertu & de sapience, & de grace, voire de la gloire & de la iouïssance de Dieu, 6. qu'il surpasse le reste des animaux & creatures en dignité, noblesse, authorité & maiesté royale. La femme est simile sibi, non seulement sẽblable à l'homme, mais aussi semblable à Dieu faite & formée à son image & semblance comme l'homme : car comme dit S. Basile ho. 10. in Gen. Habet & mulier nihilominus quam vir, quod ad imaginem Dei est facta, honor vtrique nihilo dispar, æquales virtutes: viriq; in agone decertanti propositum par prœmiü, consimilis peccanti decreta condemnatio. La femme n'est pas moins faite à la semblance de Dieu que l'homme, l'vn merite autant d'honneur que l'autre, les vertus sont égale en l'vn & en l'autre : le mesme prix est proposé à tous deux, s'ils cõbattent valeureusement : que s'ils font mal, la mesme punition leurs est gardée.
La fẽme pour quoy faite de la coste de l'homme
S. Ambroise lib. de parad. c.10. de ipsius Ade costa facta est mulier ut sciremus unam in viro muliere esse naturam, vnum fontem generis humani. La femme a esté faite de la coste d'Adam, afin que nous sçeussions que c'est la mesme nature en l'homme & en la femme, qu'ils sont vne mesme fontaine du genre humain. Elle a esté tirée du costé d'Adam dit S. Augustin, pour monstrer l'amour qu'ils se doiuent porter : non du limon de la terre comme l'homme, dit Rupert, pour denoter l'indissolubilité de l'amour coniugale, S. Thomas 1. part. q. 92, art. 3. elle n'a pas esté faite de la teste de l'homme, dautant qu'elle ne luy deuoit pas commander : non des pieds, dautant qu'elle ne deuoit pas estre sa seruante ny mespriser de luy : mais de sõ costé, d'autant que l'homme la deuoit tenir comme sa semblable, comme sa compagne, simile sibi : aucuns pẽsent que cette coste fut tirée du costé gauche, qui est le costé du cœur 26
pour monstrer la sincerité de l'amour qui doit estre entre le mary & la femme & qu'il doit estre tout cordial.
Plusieurs femmes ne sont aide à leurs marys.
Mais mes dames remarquez cette parole adiutorium, aide: non ruine, non empeschement, non occasion de scandal & de damnation. Quel aide eut Adam de sa femme, sinon qu'elle fut cause de sa ruine & couppa la gorge à toute sa posterité? quel aide le pauure Iob en ses malheurs de la sienne? elle l'incite à blasphemer, & à se desesperer, elle se mocque de luy au lieu de l'exhorter à patience, & de le consoler.
Ce fut bien icy la plus cuisante de toutes ses afflictions que Dieu reserua comme la derniere, pour l'espreuue de son inuincible patience apres la perte de ses biens, de ses enfans, l'abandonnement de ses amis, les maladies & pourritures de son pauure corps : il falloit vne femme esceruelée, qui au lieu de le consoler & aider se mocquast de luy, le teint en qualité d'vn badin & homme sans courage, & l'incitast à se bander contre Dieu mesme. ô qu'elle n'a que trop de semblables qui sont souuent la cause de la ruine & damnation de leurs marys, & par leurs meschantes langues les incitent & conduisent au desespoir.
Raulin, de matrimonio serm. 2. Cest vn grand tourment qu'vne mauuaise femme. Histoire plaisante à ce propos.
Vn bon autheur raconte qu'vn certain ieune homme estant en aage d'estre marié pria son pere de luy donner deux femmes, & comme il luy faisoit tres-grande instance, le pere le pria que pour la premiere année il se contentast d'vne, que la seconde année il luy en donneroit encore vne : la premiere année il rencontra vne Proserpine qui le faisoit dépassionner: l'année estant passée, le Pere luy dit, qu'il vouloit s'acquitter de sa promesse & luy donner encore vne femme, helas dit-il, ie vous rends vostre parole, si ie pouuois aussi bien quitter ma femme, ie le ferois volontiers : & si vne seule me fait mourrir cent fois, sans pouuoir mourir, me causant tant d'ennuis, comment pourrois-ie viure auec deux. Il est vray que cest vn grand support à un mary qu'vne bonne & sage femme, mais aussi cest vne charge insupportable qu'vne meschante femme.
Le mesme autheur dit que comme on auoit apprehendé vn meschant
Autre histoire au mesme propos.
homme, meurtrier, magicien, larron, voleur, & que les bourgeois de la ville se plaignoient aupres du Iuge, des torts qu'ils auoient receu de luy : le Iuge leurs demanda quel estoit leur aduis, de quel genre de mort on le deuoit punir : l'vn disoit qu'il falloit le brusler : d'autres qu'il falloit l'escorcher tout vif: chacun en parloit suiuant ses ressentimẽts, mais vn certain qui auoit rencontré vne fort mauuaise femme, dit, pour Dieu donnez luy ma femme, ie vous asseure que ce sera le plus grand supplice qu'on luy sçauroit donner. Il est tout asseuré qu'vn des plus grands tourmens qu'vn honneste homme puisse auoir au monde, est d'auoir rencontré vne mauuaise femme, au contraire vne des plus grandes consolations est vne bonne femme, Mulieris 27 bonæ beatus vir. Comme on demandoit à Protagoras pourquoy il auoit donné sa fille en mariage à son ennemy, parce dit il que ie n'auois rien de plus mauuais, & que ie ne le pouuois trauailler dauantage qu'en luy donnant vne mauuaise femme.
La foiblesse des femmes ne les dispense pas d'estre vertueses.
Que les femmes se souuiennent qu'elles sont simile, semblables à l'homme ouy à la semblance de Dieu, & si elles sont plus foibles de corps, cela ne les dispense pas d'estre aussi vertueuses que l'homme ; ie les prie d'escouter vne belle exhortation que leurs fait S. Basile homil. 10. in Genesim, ou apres auoir monstré comme la femme est aussi bien formée à l'image & semblance de Dieu que l'homme, comme nous auons rapporté vn peu auparauant, il adioute, non dicat mulier imbellis sum & infirme conditionis, que la femme ne dise pas ie suis delicate & d'vne condition plus foible, isthæc infirmitas carnis est, nam in anima sibi sedem fixit virtus firma ac potens, ceste foiblesse & infirmité est à la chair, la vertu qui doit estre forte & ferme est en l'ame. Comme s'il vouloit dire la ressemblance que l'homme & la femme ont auec Dieu, n'est pas au corps, qui n'est ny spirituel ny intellectuel, ny indiuisible, ny immortel, cest en l'ame : & s'il y a de la diuersité entre le corps de l'homme & celuy de la femme, il n'y en a point entre leurs ames, qui n'ont point de sexe: la vertu est en l'ame non au corps, partant poursuit S. Basile. Nolim isti externo homini animum admone as tuum, quod velut quoddam animi tectorium est: ie ne veux pas que vous croyez que l'ame & l'esprit consiste en ce que vous voyez d'exterieur, qui est le corps, qui n'est que l'enduict de l'ame. Delitescit anima intus sub hoc integumento cessitans, & corpore molliusculo, quæ tamen in viro & fœmina pari honore insignita est, tantum reperitur in istis integumentis discrimen. L'ame est cachée au dedans, elle est soubs cette enueloppe, soubs ce corps molle & doüillet, laquelle toutefois est aussi honorable en la femme qu'en l'homme, toute la difference qui s'y retrouue n'est qu'a l'enueloppe, n'est qu'au corps. Enfin il conclud Diuina igitur imago hæc, cum in utroque sexu peræque honoretur, sit & compar in utroque virtus, quæ per bona opera vim suam exerat & explicet. puis donc que l'image de Dieu est autant honorable en vn sexe qu'en l'autre, que la vertu soit esgale en l'vn & en l'autre, & se fasse paroistre par l'exercice des bonnes œuures.
Voila la seconde fin du mariage, sçauoir l'aide & assistance mutuel, que peuuent auoir tant de gens vieilles qui se marient estant hors d'aage d'auoir enfans, voire qui se mettent en mariage non pour y trouuer remede à leur concupiscence, qui est toute amortie ou par l'aage ou par les incommoditez & maladies, mais pour s'assister mutuellement: non est bonum hominem esse solum, ne pouuans viure seuls, & voulans se seruir de la compagnie que Dieu a fait à l'homme pour son aide & consolation.
Cest vn grand soulagement à vn homme d'auoir rencontré vne bonne 28
La bonne femme prolonge la vie de son mary
femme, cest commencer son paradis en ce monde, & estre à demy bien heureux comme dit le sage24Eccli. 26. mulieris bonæ beatus vir, numerus enim annorum illius duplex. Bien heureux l'homme qui a trouué vne bonne femme, le nombre de ses ans sera double, premierement d'autant que le contentement qu'il perçoit de la douce conuersation de sa femme luy cause vne plus longue vie, car la ioye & le contentement prolonge les iours, comme au contraire la tristesse les abrege. Secondement, quoy que sa vie ne seroit plus longue, il vit toutefois, viuant en ioye & contentement, la vie qui se passe en trouble, dissension & facherie, estant plustost mort que vie. Suiuant ce que dit le mesme Sage25, Eccli. 30. Melior est mors quam vita amara, Mieux vaut la mort, qu'vne vie amere, &, Iucunditas cordis hec est vita hominis, & exaltatio viri est longæ uitas. Le contentement de l'esprit est la vie de l'homme: Sa ioye est la longue vie. Troisiémement la bonne femme par ses prieres obtient souuent de Dieu vne longue vie pour son mary.
En fin si le Roy est heureux qui voit tout son Royaume paisible, le mary doit estre estimé heureux qui voit toute sa famille tranquille, par l'aide, conduicte, & assistance d'vne bonne femme : car comme dit le mesme Sage Eccli. 26. Mulier fortis oblectat virum suum, & annos vitæ illius in pace implebit. La femme sage & vertueuse est la consolation de son mary, & luy fait passer sa vie en paix, & comme il dict au mesme Chapitre, Ossa illis impinguabit, l'engraisse, luy cause vn embonpoinct par le contentement & assistance qu'elle luy donne.
Ie peux bien expliquer tout cela d'vn plus grand aide que la bonne femme donne à son mary, qui est que souuent par sa saincteté & bons exemples, elle le conuertit, en fait vn Sainct & est cause qu'il arriue à la vie eternelle.

Filet cadre, rayé. De la troisiesme fin du mariage, sçauoir qu'il est un remede contre la concupiscence. CHAPITRE VI.

Des deux hommes desquels parle S. Paul
Il semble que Sainct Paul met en nous comme deux hommes, lors que si souuent en ses Epistres il parle tantost de l'homme interieur, tantost de l'exterieur : tantost de l'homme de l'esprit, tantost de celuy de la chair, tantost du vieil homme, tantost du nouueau : tantost de l'homme selon le pre
29
Manicheens ont creu que nous auions deux ames.
mier Adam, tantost de celuy qui est selon le second; tantost de l'homme terrestre, tantost du celeste.  Les façons de parler ont donné subiect aux Manicheens de dire que nous auions deux ames, l'vne bonne qui tiroit son origine de Dieu, l'autre mauuaise qui auoit le Diable pour autheur, que cellela estoit la racine des vertus, celle cy des pechez.
Cest vn erreur, mais la verité est que l'homme interieur, spirituel, diuin, celeste, renouuellé, conforme à Iesus-Christ, est celuy qui a la grace de Dieu,
Que cest que l'hõme interieur.
& marche & vit selon l'esprit de Dieu : son ame ou la vie de son ame, c'est la grace : sa loy, c'est la rason & volonté Diuine : ses desseins sont d'estre chaste, sobre, humble, obeyssant, aimer & craindre Dieu : ses operations sont, aimer Dieu, l'honnorer, le craindre, luy obeyr, s'vnir à luy, suiuant ce que dit Sainct Paul, Fructus spiritus sunt charitas, gaudium, pax, patientia, benignitas, bonitas, longanimitas, mansuetudo, fides, modestia,
Galat.5.
continentia, castitas. La charité, la ioye, la paix, la patience, la benignité, bonté, longanimité, mansuetude, foy, modestie, continence, chasteté.
L'homme exterieur
L'homme exterieur est le mesme homme : corrompu & gasté, son ame, est la concupiscence: sa loy, l'inclination au mal: ses desseins, sont la sensualité: ses oeuures, sont fornicatio, immunditia, impudicitia, luxuria & c. fornication, immondicité, impudicité, luxure & c.
Mouuement de l'homme interieur & exterieur.
L'homme interieur a pour conduite la raison, assistée de la grace de Dieu, auec laquelle il dompte les mouuemens de la concupiscence : l'homme exterieur n'a autre guide que la nature corrompue & deprauée, laquelle ne vise qu'aux plaisirs aux contentemens sensuels, à faire sa volonté, se gouuerner selon sa fantasie ne despendre de personne, estre en credit & reputation.
L'hõme n'a esté crée auec corruption.
L'homme n'a pas esté crée de Dieu auec ceste corruption, Creauit Deus hominem ad imaginem & similitudinem suam. Dieu a crée l'homme à son image & semblance, l'image signifiant l'entendement, & la volonté: la ressemblance, la sagesse & iustice, suiuant l'interpretation des Saincts Peres, d'ou ils inferent que l'homme en sa creation ne receut pas seulement la nature, auec laquelle nous naissons maintenant, mais encor des ornemens de sagesse & de iustice: & c'est au restablissement de cette ressembalnce que S. Paul nous exhorte, Ephe. 4 Renouamini spiritu mentis vestre, & induite nouum hominem; qui secundum Deum creatus est in iustitia & sanctitate veritatis. Renouuellez vos ames, reuestez vous du nouuel homme, qui a esté creé à la ressemblance de Dieu en iustice & saincteté.
Trois effects de la grace originelle.
Cette ressemblance estoit vne suite de la grace originele, qui auoit trois principaux effects, le premier qu'elle soubmettoit tellement la raison à Dieu, que l'homme pouuoit garder tous les commandemens naturels, & se comporter enuers Dieu, comme autheur de nature, sans commettre 30
vn seul peché veniel. Le second, qu'elle assubiectissoit tellement la partie inferieure de l'ame à la superieure, sçauoir le sens à la raison, qu'elle ne pouuoit exercer aucun mouuement sans l'ordre, commandement, & direction de la raison. Le 3. estoit vne parfaicte subiection du corps à l'ame, en sorte que le corps ne causoit aucun empeschement à l'ame & ne pouuoit receuoir aucun changement contre la volonté ou naturelle inclination de l'ame:
Effects du peché originel.
or d'autant que l'esprit s'est reuolté contre Dieu, & ainsi s'est priué de premier effect de la grace, il a esté frappé d'vne pesanteur & stupidité en l'entendement, d'vn aueuglement en ce qui concerne sa derniere fin, d'vne ignorance touchant les choses naturels: & en la volonté d'vne repugnance au bien, d'vne negligence de son salut, d'vne propension à l'amour des choses temporeles: & en punition de cette reuole contre son Createur, la partie interieure de l'ame s'est bandée contre la superieure, & l'homme quant au corps s'est trouué obligé & condamné à la mort & aux appennages de la mort qui sont, les miseres, alterations & maladies.
Que cest que la cõ cupiscẽce.
De cette reuolte de la partie inferieure de l'ame contre la superieure, ou de la chair & sensualité contre l'esprit, a pris naissance ce que nous appellõs concupiscence, qui n'est autre chose qu'vne certaine propension & inclination deregée que nous sentons en nous mesmes, qui nous fait appeter les biens sensuels & charnels: aussi cette concupiscence est principalement en la chair, suiuant ce que dit S. Paul caro concupiscit aduersus spiritum, la chair conuoite contre l'esprit.
C'est icy la fontaine des tentations qui nous suruiennent, Vnusquisque tentatur à concupiscentia sua, Iacobi 26 1. C'est la loy des membres, qui repugne à la loy de l'esprit, Roman 7. c'est le fouïer du peché, qui demeure en nous, voire au plus iustes apres le baptesme, pour leurs seruir de subiect de combat & de triomphes, elle leurs sert comme le feu & le creuset à l'or pour les purifier, elle n'est pas peché, est toutefois appellée peché, d'autant qu'elle tire son origine du peché, & qu'elle nous incite au peché, & est cause de peché & punition du peché.
C'est elle qui est cause de la guerre ciuille que nous sentons en nous. C'est elle qui donne l'alarme au valeureux Champion Sainct Paul, & luy fait dire, mente seruio legi Dei, carne autem legi peccati, Rom. 7. Ie sers à Dieu auec la loy de l'esprit, & auec la chair à la loy du peché. C'est elle qui luy fait dire, Sentio aliam legem in membris meis, repugnantem legi mentis meç, & capituantem me sub lege peccati, Roman 7. Ie sens vne autre loy en mes membres, qui repugne à la loy de mon esprit, se rebelle vne contre luy, & tasche de me rendre esclaue du peché. C'est elle qui luy fait quasi perdre courage, lors qu'il dit, inselix ego homo quis me liberabit de corpore mortis huius? infortuné que ie suis, qui me deliurera de ce corps mortel? C'est elle qui l'espoinçonne, 31
qui chatoüille sa chair; c'est l'Ange de Satan qui le soufflette, & qui l'oblige de faire si grandes instances à Dieu pour son secours & pour sa deliurance.
Erreur des Pelagiens tou chant la concupiscence.
Les Pelagiens disoient que la concupiscence estoit vn bien & benefice de nature, S. August. lib. de peccato originali à cap. 34. vsque ad 39. & lib. duob. de nuptiis & concupiscentia, & ailleurs refute puissamment cét erreur. Si la concupiscence estoit bonne, S. Paul ne l'appelleroit pas mal, Rom. 7. malum adiacet mihi, perficere autem bonum non inuenio. Le mal c'est à dire, la concupiscence est né auec moy, & à peine puis-ie trouuer moyen de faire
La cõcupiscence n'est pas vn bien.
le bien, que ce mal soit la concupiscence, il est clair du texte, ou il appelle la mesme concupiscence la loy des membres, la loy du peché, repugnante à l'esprit.
Le mesme Apostre 1. Cori.9. chastie son corps & l'afflige, le reduit à la seruitude, & prie Dieu instamment, & par trois fois. 2. Cori.12. de le vouloir deliurer de l'aiguillon de la chair, c'est donc vn mal, puis qu'il se bande si puissamment contre elle, afflige son corps & demande si seruemment à Dieu d'en estre deliuré. Le mesme Apostre Gal.5. dit que la chair conuoite contre
La cõcupiscence est vnmal.
l'esprit, & l'esprit contre la chair, on ne peut nier que la conuoitise de l'esprit ne soit bonne, puis que ses oeuure rapportées par Sainct Paul au mesme endroict sont si louables, comme sont la charité, la ioye, la paix, &c. donc puis que la concupiscence de la chair luy est contraire, elle est mauuaise, & n'est que trop manifeste de ses oeuures racontées au mesme Chapitre. Sainct Iean monstre assez sa malice, lors qu'au chapitre premier de sa seconde, il dit que la concupiscence ne vient pas de Dieu mais du monde.
Comparaison de la concupiscence à vn chiẽ à vn lyon à vn voleur, à vn tyran.
C'est mal & chose repugnante à la iustice & à la raison de se mutiner contre ses Superieurs, n'est ce pas la concupiscence qui fait que la partie inferieure de l'ame se mutine contre la superieure? ne luy veut obeïr, regimbe, ne veut suiure ses ordres & partant qui peut doubter qu'elle ne soit mauuaise? C'est comme vn cheual indompté qui a besoin de frain, autrement elle s'emporte à toute liberté & dissolution, c'est à la raison de la brider, car elle est fougueuse & immoderée & partant mauuaise: la honte que nous auons de nostre nudité, laquelle estoit honorable auant le peché, monstre assez que sa rebellion est mauuaise, voire mesme la honte que les mariez ont en l'vsage de leur mariage, qu'ils n'osent exercer qu'en tenebres en cachette & à l'escart à cause des fougues honteuses de la concupiscence mesme souuent en mariage : on la compare à vn chien enragé qui est tousiours aux aguets conte la raison : à vn lyon furieux, à vn voleur qui espie tousiours pour faire son coup; à vn tyran, qui sempare quelques fois tellement du domaine & empire que la raison deuroit auoir sur elle, qu'elle luy 32
commande tyranniquement, & la priue quasi de tous moyens de pouuoir luy resister.
L'experience n'en est que trop claire, en tant de ieunes gens que la concupiscence embrase tellement, qu'elle les faict deuenir comme foulx, pour ne plus faire estat des iugemens de Dieu, mespriser ses
Effects de la concupiscence.
menaces, ne tenir aucun compte de ses promesses : voire oublier peres, meres, & leurs aduertissemens, les conseils de leurs meilleurs amis : eux mesmes & leur propre vie, bien, honneur, tout pour satisfaire à cette maudicte & effrenée concupiscence : se mettans à toute sorte de hazard, & s'exposans à toute infamie pour la seruir. Nous auons assez de preuues de son pouuoir en tant de nouuelles & inouyes dissolutions qu'elles inuente tous les iours, & fait voire en cela que la concupiscence des hommes est plus dissoluë que celle des bestes les plus brutes, comme Plutarque mesme monstre au liure quod brutæ ratione vtuntur.
Si nous voulons rechercher l'antiquité, nous ne trouuerons ny siecle ny quasi coing du monde, ou elle n'ayt esté cause d'horribles tragedies, ou les theatres ne se soient veus ensanglantez par elle, ou elle n'ayt ruiné les familles, causé la ruine des innocens, & apporté la desolation dans les Prouinces & les Royaumes entieres: elle a surmonté la force, en Samson; la sagesse, en Salomon; la Saincteté, en Dauid: la iustice aux rusins de Susanne: enfin toutes les vertues, les histoires Sacrées & prophanes sont pleines de ses excez.
Ce n'est pas à dire qu'elle soit indomptable, voyez ce que Dieu dit à S. Paul lors qu'il se plaignoit à luy de ses furies, Sifficit tibi gratia mea,
La concupiscence n'est pas indompta ble.
nam virtus in infirmitate perficitur, Tu es assez fort estant secondé de ma grace, elle te seruira pour raffiner ta vertu. Lors que le premier peché fut commis, le diable ne prit ny Adam ny Eue par la gorge, ne les violenta pas, il s'addressa à Eue, elle regarda le fruict defendu, y prit plaisir; Adam son mary y consentit. La concupiscence peut bien nous representer mille obiects, nous solliciter à dix mille excez, Eue qui est la chair y prend quelquefois du plaisir ; mais il n'y a point de peché, si Adam, si la raison ny consent : tout l'Enfer, tous nos membres pourroient se mutiner & bander contre l'esprit, & n'auront iamais assez de pouuoir de nous faire commettre le moindre peché du monde, si nous voulons ; nous sommes assez forts contre leurs efforts, assistez de la grace de Dieu, & encor que nos membres bruslent, si la raison ny consent ils seront comme le buisson ardant de Moyse, qui brusloit sans se consommer.
Sainct Bernard in serm. de sex tribulationibus Peccatum in foribus est, 33
nisi ipse aperias non intrabit; appetitus in corde prurit, sed nisi sponte cesseris, nihil nocebit ; consensum cohibe, ne præualeant hæc, & immaculatus eris. Le peché est à la porte, si vous n'ouurez la porte il n'a garde d'entrer: la concupiscence demange au cœur, mais si vous ne voulez elle ne vous nuira : ny consentez point, ne les laissez pas preualoir, & vous serez sans peché, & sans tache. S. Aug. lib. 2. de Genesi contra Manicheos c. 14. Aliquando ratio viriliter etiam commotam cupiditatem resrænat, atque compescit: quod cum sit non labimur in peccatum, sed cum aliquanta luctatione coronamur. Quelquefois la raison dompte virilement la conuoitise, & la rabbat, voire mesme lors qu'elle est la plus eschauffée, & lors tant s'en faut qu'il y ayt du peché, mais au contraire on emporte la courronne d'vn tel combat.
Moyens pour dõpter la concupiscence.
Plusieurs se seruent de ieusnes, de veilles, de cilices, de haires, de foüets, de disciplines, de chaines de fer, pour la dompter, aucuns couchent sur la dure, se retirent de la conuersation des hommes, s'emprisonnent, gardent le silence pour euiter ses saillies, aucuns ont recours à l'oraison & à l'vsage des sacremens contre ses furies. S. Benoist se veautre parmy les espines, S. François se couche tout nud dans la neige, S. Hierosme se meurtrit la poictrine à grands coups de cailloux : aucuns ont vne grace speciale de Dieu par laquelle ils la manient comme vn agneau sans ressentir aucun de ses efforts : mais chacun n'a pas cette grace, Dieu la donne à qui bon luy semble, c'est vne grace speciale, chacun ne peut pas faire ces grandes austeritez, ainsi Dieu a donné vn remede plus doux contre ses furies, qui est le mariage, & c'est vne des fins du mariage, non qui luy soit propre dés sa premiere institution, car lors il n'y auoit encor point de rebellion, mais depuis le peché. Gregor. 12. Moral. Qui tentationum procellas cum difficultate tolerant coniugij portum petant, sine culpa enim ad coniugium veniunt, si meliora non vouerunt. Ceux qui ont de la difficulté de surmonter les tentations recourent au port du mariage, ils se peuuent marier sans peché, s'ils ne se sont obligez par vœux
Le mariage remede à la concupiscẽce.
à chose meilleure S. Paul 1. Corinth. 7 fait mention de cette fin en ces parolles :Propter fornicationem vnusquisque vxorem suam habeat, & vnaquæque virum suum. Pour euiter la fornication vn chacun ayt sa femme, & chaque femme son mary : ce n'est pas vn commandement, c'est vne permission, c'est vn remede à ceux qui ne trouuent point d'autre remede à cette maladie ; il parle à ceux qui ne peuuent se contenir & sont libres, comme il dit au mesme chapitre, & qui non se continent nubant, malius est enim nubere quam vri, ceux qui n'ont pas assez de force pour se contenir se marient, il vaut mieux se marier que de brusler. Il ne s'enfuit pas qu'aussi tost que vous sentez le feu de quelque tentation qu'il faille vous marier : mais si la tentation est si violente & si frequente que vous voyez que vous n'y pouuez resister.
Le mariage est donc vne bride contre la concupiscence de la chair qui 34
empesche qu'elle ne s'eschappe & s'emporte à des choses illicites. Mais remarquez les parolles de S. Paul, Hoc autem dico secundum indulgentiam non secundum imperium, ce que i'en dis c'est par permission non par commandement. C'est le mesme remede que S. Paul donne à ceux qui sont desia mariez leurs permettant de s'abstenir quelquesfois de l'vsage du mariage auec consentement mutuel, pour mieux vacquer au seruice de Dieu, pour vn temps; mais puis apres de s'en seruir pour resister aux tentations du Diable, & euiter l'incontinence, & resister au desordre de la concupiscence.
La concupiscence est vn feu.
La concupiscence est comme vn feu, aussi est elle appellée foüier, brasier, amorce, allumette de peché. Iguis est vsque ad perditionem deuorans & eradicans omnia genimina. C'est vn feu qui gaste tout & penetre iusques à la racine des vertus, s'il n'est retenu & reserré dans sa sphere. Or Dieu luy a donné le mariage pour sphere, & il donne la grace aux mariez s'ils veulent s'en seruir de la retenir là dedans, afin qu'elle ne les brusle, Vox domini intercidentis flammam ignis Psal. 28. il veut bien que ce feu arde là, mais pas plus auant, & ne tiendra qu'aux mariez qu'ils ne soient comme les trois iouuenceaux de Babylone qui ne receurent aucun detriment au milieu des flammes : ils pourront se conseruer en la grace de Dieu en l'vsage de leur mariage s'ils veulent cooperer à ses faueurs.
La concupiscence est cõme vne mer.
La concupiscence est vne mer esmeuë & furieuse, qui essance ses flots auec impetuosité, & menace de tout perdre, mais comme Dieu a donné les bornes à la mer,Terminum posuisti quem non transgradientur neque conuertentur operire terram. Psal. 103. & luy a dit, Vsque huc venies & huc te confringes lob 38. voila où tu iras sans passer plus auant, tu briseras icy ta furie: de mesme Dieu a donné des bornes à la concupiscence qui est le mariage auec defence de passer plus loing.
La concupiscence est cõme vn beste sauuage.
La concupiscence est comme vne beste indomptée, comme vn asne sauuage, & partant le faut lier, Gen. 49. Ligans ad vineam pullum suum, & ad vitem asinam suam. Tu lieras ta beste, à la vigne, tu attacheras ton asne au sep. La concupiscence vray poulain indompté, vn asne debasté; mais il la faut lier à la vigne, lors qu'on ne la peut retenir autrement: la vigne est la femme qu'on a en legitime mariage, Vxor tua sicut vitis abundans, Psal. 127. Vostre femme est comme vne vigne fertile : c'est le mariage qui fait cette liason suiuant ce que dit S. Paul 1.Corinth.7. Alligatus es vxori, estes vous lié à vne femme: c'est là qu'il faut lier cette meschante beste par vn amour chaste & fidele, afin qu'elle ne s'eschappe comme vne beste vagabonde & sans arrest, & precipite l'ame dans vne ruine eternelle.
35 Filet double.

De la quatrième fin du mariage, sçauoir qu'il est Sacrement. CHAPITRE VII.

COmme Iesus-Christ a releué la loy de grace par dessus la loy de nature, & par dessus la loy de Moyse; aussi a-il mis le mariage en vne autre qualité qu'il n'estoit aux loix susdittes, le mettant au rang des Sacremens,
Le mariage est Sacrement.
aux Chapitres precedens ne sõt qu'humaines & naturelles, mais Iesus-Christ luy en a donné vne diuine & surnaturelle, sçauoir qu'il est vray Sacrement, & c'est ce qui fait parler S. Paul si aduantageusement du mariage, lors qu'il dit Sacrementum hoc magnum est, ce Sacrement est grand. Luther lib. de captiuitate Babylonica cap. de Matrimonio, ne peut ou ne veut reconnoistre aucune qualité de Sacremẽt au mariage, Caluin l. 4. Instit. 27 c. 14. §. 34. dit , que le mariage n'est non plus Sacrement qu'est l'agriculture, ou de faire vn soulier, ou de faire le poil & la barbe. Le Concil de Trente prononce sentence definitifue contre ces Heresiarches sess 24. can. 1. voicy les parolles, & les termes de l'arrest. Si quis dixerit matrimonium non esse verè & proprie vnum ex septem legis Euangelicæ Sacramentis, à Christo Domino institutm, sed ab hominibus in Ecclesia inuentum, neque gratiam conferre, anathema sit. Si quelqu'vn ose dire que le mariage n'est pas vrayement & proprement vn des sept Sacremeus de la loy Euangelique, institué de Iesus-Christ, mais que c'est vne inuention des hommes, & qu'il ne confere pas la grace, qu'il soit anatheme.
Ie confesse que ce qui paroit d'abord au mariage, n'a pas si grande appareance qu'il semble meriter l'honneur que S. Paul luy donne, l'appellant honorable, non pas mesme la qualité de Sacrement. Le mariage est vn contract,
Ce qui paroit extericuremẽt au mariage n'est pas grãd.
cela n'est que naturel en apparence; il estoit anciennement contract, & se trouuent beaucoup d'autres contracts, voire de grande importance parmy les hommes: le mariage est vne alliance corporelle, dressée à l'œuure de la chair, rien ce semble de plus vil ny de plus brutal, dequoy les mariez mesme ont honte, chose commune auec les bestes. Les mariez s'assistent mutuellement, aussi font les bestes naturellement : il sorte des enfans du mariage, en cela rien qui surpasse la nature : les mariez se gardent la foy, aussi font plusieurs bestes inuiolablement: le mariage est comme vne medicine & emplastre à la concupiscence, l'emplastre n'est pas honorable de soy ny le breuuage que donne l'apoticaire, mais vn indice de la playe, ou de la 36 maladie qu'il supposent & de laquelle ils sont remedes. Le mariage a pour apennage vne seruitude reciproque, vn engagement de sa liberté : la tribulation de la chair, comme dit S. Paul, vn soin continuel de la famille, tant d'afflictions, tant de destourbiers du seruice de Dieu, tout cela n'est que de l'eau, c'est à dire, rien que naturel, & partant semble d'abord qu'on ne doit pas tant releuer le mariage, ny le mettre en tel rang d'honneur.
Le mariage a esté institué Sacrement.
Mais voicy son honneur, c'est que Iesus-Christ luy a donné la qualité & honneur de Sacrement, & ce probablement en S. Iean I quand il a honoré les nopces de sa presence, les priuilegiées du premier miracle, conuertissant l'eau en vin, & monstrant par ce miracle qu'il changeoit ce qui estoit naturel, humain & ciuil au mariage, en surnaturel, Diuin, Sacramental: rendant l'œuure charnel de soy vil & brutal, meritoire: rendant le contract naturel & ciuil Sacramental, & l'accompagnant d'vne grace speciale, correspondante à ce Sacrement, & qui par sa presence addoucit les charges qui se retrouuent au mariage.
S. Paul appelle le mariage Sacrement, & grand Sacrement; l'essence du Sacrement est d'estre significatif d'vne chose sacrée; le mesme S.Paul monstre
Le mariage comment Sacrement.
de quoy il est significtif, distant Veruntamen in Christo & in Ecclesia. Entant qu'il represente le mariage du Verbe eternel auec l'indiuidu de nostre nature par l'incarnation; & le mariage du mesme Verbe incarné auec l'Eglise, mais me dira quelqu'vn le mariage d'Adam & d'Eue representoit le mesme, & n'estoit pas Sacrement: posons le cas qu'il representast le mesme, ce n'estoit que comme future, mais en la nouuelle loy, il represente comme fait & consommé au lict de la saincte Croix, laquelle representation est beaucoup plus parfaite, & c'est l'occasion pour laquelle S.Paul l'appelle grand Sacrement, & est Sacrement par l'institution de Iesus-Christ.
Outre cette representation Iesus-Christ à adjousté au mariage vne grace speciale comme enseigne le Concile de Trente par ce parolles, Gratiam vero
Le mariage produit vne grace speciale.
quæ naturalem illum amorem perficeret, & indissolubilem vnitatem confirmaret, ipse Christus Sacramentorũ, institutor & perfector, sua nobis passione promeruit. Sess.24. c. I. Iesus-Christ qui a institué & perfectionné les Sacremens, a merité par sa passion vne grace, laquelle perfectionnast l'amour naturel du mariage, & confinmast son vnité indissoluble.
Or comme les Sacremens de la nouuelle loy ne sont pas signes purs & simples, ou signes vuides comme estoient ceux de la loy ancienne, s'il y en auoit, mais sõt signes pleins & efficaces de la grace qu'ils signifient, aussi le mariage n'est pas seulement significatif, mais encor effectif de la grace en ceux qui s'en rendent capables & n'y mettent aucũ empeschemẽt, afin qu'en vertu de cette grace les mariez viuent sainctement, imitans la pureté & saincteté de IesusChrist en son mariage auec l'Eglise, & du Verbe auec la nature humaine.
37
Pourquoy le mariage en la nouuelle loy a deu estre Sacrement?
Il a esté fort conuenable que le mariage en la nouuelle loy fust Sacrement. I. d'autant qui nostre Seigneur en la nouuelle loy adjoustoit quelques charges au mariage, qui n'estoient en la loy ancienne, ainsi il deuoit donner nouuelle grace pour les supporter. En la loy ancienne le mary pouuoit repudier sa femme, & en prendre vne autre, la loy nouuelle ne donne pas cette liberté, au contraire fair vne si estroitte vnion enre le mary & la femme, qu'il n'y a authorité ny puissance en terre, qui puisse dissoudre vn vray mariage depuis qu'vne fois il a esté consommé: or combien d'accidens arriuent souuent ausquels les parties sont contraintes de viure en continence? ou pour voyage & esloignement l'vn de l'autre: ou pour maladies: furies ; ou pour incompatibilité d'humeurs? & en tels cas quel moyen a plusieurs de garder continence, si Dieu n'auoit adjoint au mariage vne grace speciale pour refrener les boutades & furies de la concupiscence?
Le mariage ne remedieroit suffisamment à la concupiscence s'il ne dõnoit vne grace speciale.
2. Vne des fins du mariage estant comme i'ay dit, de seruir de remede à la concupiscence, ce remede seroit de peu d'efficace si Dieu n'auoit annexé la grace au mariage le faisane Sacrement, pour en rendre l'vsage honneste: pour empescher le desbordement que la corruption de la nature y pourroit causer : pour en rendre l'vsage meritoire, pour y viure auec perfection, sans excés auec pureté, netteté & saincteté. La concupiscence de la chair s'allume plustot par l'vsage de mariage qu'elle ne s'esteint, comme il est manifeste en Dauid & en Salomon, car quoy qu'ils ayent eu quantité de femmes, leur conuoitise n'a pas esté esteinte pour cela, ains plustot allumée, & de telle forte qu'elle brusla la saincteté de Dauid, & la Sapience de Salomon. La chair est si deprauée qu'elle s'emporte aysement des choses qui sont permises aux choses qui luy sont defenduës & illicites, voire mesme en l'vsage du mariage, & partant il sembloit necessaire qu'en la loy de grace Dieu donnast vne grace speciale au mariage, pour rendre ce remede contre la concupiscence plus efficace, & fortifier les mariez contre tant d'embusches & tentations qui attaquent souuent la pureté & fidelité de leur mariage.
Priere de l'Eglise en la benediction nuptiale.
L'eglise, sagement inspirée de Dieu, à cette fin en la benediction fait cette priere en faueur de la femme, à laquelle la pureté & fidelité est principalement recommandable en mariage, Seigneur Dieu regardé cette vostre seruante d'vn œil fauorable, laquelle joincte par le lien de mariage auec un mary, demande d'estre munie de vostre protection: faites qu'en elle se retrouue le joug d'amour & de paix, & ayant commencé son mariage en Iesus-Christ auec foy & chasteté; qu'elle continuë se rendant imitatrice des sainctes matrones; qu'elle soit aimable à son mary comme Rachel, sage comme Rebecca, de longue vie, & fidele comme Sara: que l'autheur de preuarication ne s'attribue rien en ses actions: qu'elle garde la fidelité à son 38
mary, qu'elle se garde de tous attouchemens illicites, qu'elle fortifie infirmité du rempart d'vne saincte discipline, qu'elle soit graue par son honnesteté; venerable par sa pudeur: & instruitte aux choses celestes.
Le mariage rend l'amour des mariez surnaturel.
3. Les mariez estans obligez de viure ensemble auec amitié & bonne intelligence, voire auec perfection ( puis que l'estat de la nouuelle loy est l'estat de perfection) nostre Seigneur ne deuoit leur manquer de ce qui estoit necessaire à cela, autrement sa prouidence auroit esté defectueuse; ainsi il ne s'est pas contenté de faire que le mariage fust vn estat d'amitié naturelle, comme il estoit en la loy ancienne, mais la voulu éleuer en vne amitié Diuine & surnaturelle, par le moyen de la grace Sacramentale, qui rendist l'amour charnel & humain plus parfaict & digne du ciel : & qui fist que l'amitié des mariez fist de durée, comme estant appuyée sur vn fondement solide & stable, qui est la charité surnaturelle, & la grace de Dieu, de laquelle si les mariez veulent se seruir, il ne tiendra qu'à eux que leur amitié soit solide en ce monde, & dure autant que l'eternité. C'est ce que l'Eglise demande à Dieu pour les mariez en la benediction nuptiale, par ces parolles : Seigneur Dieu daigné enuoyer vostre sainct Ange à Tobie, ainsi daignés enuoyer vostre grace celeste sur ces conjoincts, afin qu'ils viuent en vostre paix, vieillissent, & multiplient plusieurs iours.
La grace du Sacrement de mariage aide à supporter les charges du mariage.
4. Quel moyen qu'vne femme puisse endurer auec constance tant d'incommoditez pendant sa grossesse, enfanter auec tant de douleurs, nourrir son enfant auec tant de soin & de facheries, l'instruire auec tant de patience, si elle n'estoit assisté d'vne grace speciale pour se maintenir dans la perfection Chrestienne parmy tous ces empeschemens? quel moyen de supporter tant de charges qui se trouuent au mariage auec conformité à la volonté de Dieu? de s'assister mutuellement auec amour & saincte intelligence? de surmonter tant d'ennemis de la fidelité coniugale sans la grace speciale du Sacrement? tout ainsi donc que Dieu a donné aux autres Sacremens vne grace particuliere conformement à la fin de leur institutiõ, au baptesme vne grace regenerante par laquelle nous sommes regenerez en Iesus-Christ: en la confirmation vne grace fortifiante, pour professer la foy de Iesus-Christ:en l'Eucharistie vne grace nourrissante & restaurante, contre la chaleur de la concupiscence : en la penitence vne grace ressuscitante du peché, ou gue
Graces speciales des Sacremens.
rissante les playes & maladies: en l'ordre vne grace dignifiante pour exer cer les ministeres sacrez : en l'extreme-onction vne grace consolidante contre les langueurs de l'ame, & contre les efforts de l'ennemy: de mesme au mariage il donne vne grace qui perfectionne l'amour naturel, aide pour supporter les charges du mariage, & refrener la concupiscence.
Cette grace est vn huile doux & efficace, qui addoucit le joug du mariage, 39
qui autrement seroit insupportable, suiuant la promesse d'Isaye 10. Computrescet iugum à facie olei. Le ioug sera addoucy par l'onction de la grace, qui confortera l'ame: cette grace est vn miel qui tempere le fiel de tant d'amertumes, qui se retrouuent au mariage
Voicy donc l'honneur du mariage, voicy l'endroit d'ou les mariez doiuent prendre occasion d'honorer leur estat par vne pureté & saincteté de vie, sçauoir qu'il est Sacrement, entant qu'il represente le mariage du Verbe auec la nature humaine: le mariage de Iesus-Christ auec l'Eglise: c'est ce qui fait dire à S. Paul, Sacramentum hoc magnum est, veruntamen in Christo & in Ecclesia. Ce Sacrement est grand, mais Iesus-Christ & en l'Eglise, & en cette qualité Dieu ne manque de grace à ceux qui s'y comportent deüement, laquelle leurs est donnée en vertu des merites & de la passion de Iesus-Christ, comme en tous les autres Sacremens, conformement à l'institition d'vn chacun d'iceux.
Partant que les mariez prennent courage se confians à la prouidence diuine, qui ne manquera de les assister en leur estat, & de leurs donner les moyens de viure en perfection, conformement à leur condition, s'ils n'y mettent eux mesmes empeschement, & enfin d'arriuer à la gloire eternelle, suiuant ce qui dit S. Paul.1.ad Timoth. 2. Saluabitur mulier per filiorum generationem si permanserit in fide, & dilectione & sanctificatione, cum sobrietate. La femme se sauuera en l'estat de mariage se elle persiste en la foy, en l'amour, en saincteté, & sobrieté, qui sont les quatre biens que Dieu donne aux mariez, auec la grace Sacramentale, pour opposer aux maux qui se retrouuent au mariage. Fidem, la fidelité, contre l'infidelité. Dilectionem, l'amour contre les riottes, qui arriuent entre les mariez: Sanctificationem, la pureté contre les immondicitez, & la rebellion des membres. La sobrieté contre l'intemperance. Le tout entant que le mariage est Sacrement, & qu'il represente le mariage de Iesus-Christ: ce que ie monstreray aux Chapitres suiuans.

Ligne droite raycée Du mariage du serbe auec la nature humaine. CHAPITRE VIII.

LA fecondité de l'escriture Saincte donne vn beau subject d'exercice aux esprits les plus subtils & plus curieux, dans la varieté des interpretations dont elle est capable, qui se rapportent à quatre 40 sens, comme a remarqué docte Lyranus au prologue sur la Bible: & sont, le sens literal; le sens allegorique; le moral, & l'anagogique compris en ces vers,
Quatre sens de l'escriture
Littera gesta docet, quid credas allegoria: Morale quid agas, quid speres anagogia.
Où il monstre que le sens literal contient l'histoire ou le fait qui est raconté: le sens allegorique, contient matiere de foy: le sens moral, concerne les mœurs, & la charité: le sens anagogique, donne subject d'esperance.
Ces quatre sens paroissent clairement en ce mot Hierusalem, lequel selon le sens literal, signifie la ville qui a porté ce nom: selon le sens allegorique, signifie l'Eglise: selon le sens moral, signifie l'ame qui est en grace, & où Dieu fait sa demeure & monstre ses merueilles: selon le sens anagogique, signifie la hieusalem celeste, demeure de Dieu & des bien-heureux.
Quatre fortes de mariages suiuant les quatre sens de l'escriture.
De mesme en la matiere de laquelle ie traite, qui est le mariage, ce mot de mariage selon sa signification literale & materielle, signifie le mariage entre l'homme & la femme, institué de Dieu au paradis terrestre: selon le sens moral, le mariage entre Dieu & l'ame, qui se fait ou par la grace auec tous les Chrestiens, ou par la chasteté auec ceux qui en font profession: selon le sens anagogique, le mariage entre le Verbe eternel & l'humaine nature. Mon subject en ce liure est de traiter principalement du premier, & par occasion des autres qui sont figurez par le premier; mais sur tout le mariage du Verbe auec la nature humaine, & celuy de Iesus-Christ auec l'Eglise, de la representation desquels le mariage materiel ou qui se fait entre l'homme & la femme tire sa principale grandeur, & plus excellente qualité: ie parleray en ce chapitre du mariage du Verbe auec la nature humaine, qui s'est fait en l'incarnation.
Le Verbe est vn espoux en l'incarnation.
Dauid au psalme 18. parlant du Messie en parle comme d'vn espoux, Tanquam sponsus procedens de thalamo suo, il est sorty de son lict nuptial comme vn espoux S. August. expliquant ce passage, dit Ipse precedens de vtero virginali vbi Deus naturæ humanæ, tanquam sponsus, sponsæ copulatus est : Il est sorty du ventre virginal, qui a esté le lict nuptial, où Dieu s'est conioinct auec la nature humaine, comme l'espoux à son espouse. Salomon nous le represente comme vn espoux amoureux, au grand cantique, mon
Les nopces de l'incarnation ou comme l'incarnation est mariage.
strant & specifiant les caresses mutuelles de cét espoux & de son espouse, nostre Seigneur se compare à vn espoux. Matth.9.
L'espoux a esté enuoyé en ce monde par le Roy son pere, pour faire ce mariage suiuant ce que dit nostre Seigneur, Matth, 22. Simile est regnum cœlorum homini regi qui fecit nuptias filio suo. Le royaume des cieux est semblable à vn Roy qui a fait des nopces à son fils. Le royaume des cieux est 41
l'Eglise appellée és escritures sainctes royaume de Dieu, dautant que Dieu la possede, la gouuerne & regit,& elle luy obeit & luy est fidelle. Le Roy est Dieu le Pere: le Fils est le Verbe eternel, les nopces est l'vniõ du mesme Verbe auec la nature humaine par l'incarnation appellée mariage.
Temps auquel s'est faite l'incarnation.
Ce mariage a esté fait selon le Martyrologe Romain l'an depuis la creation du monde 5199. depuis le deluge 2957. Depuis la natiuité d'Abraham 2015. depuis Moyse & la sortie d'Egypte 1510. depuis que Dauid fut oint roy de Iuda 1032. la 65. sepmaine selõ la prophetie de Daniel: en la 19. olympiade: depuis la fondation de Rome 752. l'an 49. de l'empire d'Octauian Auguste. sur l'aage fixieme du monde, mais a esté non seulement preueu de Dieu de toute eternité, ains encor ordonné. Eccli. 24. ab initio & ante secula creata sum, i'ay esté creée dés le commencement, & auant les siecles, ce qui se peut entendre de l'humanité de Iesus-Christ premiere née entre toutes les crea
L'incarnation arrestée de toute eter nité.
tures, selon l'ordre de la diuine predestination & la mesme humanité dit, Dominus possedit me in initio viarum suarum, antequam quicquam faceret à principio, le Seigneur m'a possedé dés le commencement de ses voyes, auant qu'il fist chose quelconque: cette possession a esté faicte par le decret que Dieu a porté de toute eternité de l'incarnation de son Verbe, autant qu'il fist chose quelconque, pour monstrer qu'apres sa gloire, son premier dessein & intention a esté de l'exaltation de son Verbe par l'incarnation.
Circonstances du mariage, du Verbe en l'incar nation. Promesses du mariage du verbe par l'incarnation.
Le mariage se cõmence par les promesses & fiãçailles, se ratifie par le cõsentemẽt mutuel: se cõsõme par l'vniõ des corps: le mariage du Verbe a esté promis par les prophetes Osée.2. sponsabo te mihi insempiternum, & sonsabo te mihi in institia & iudicio & in misericordia & in miserationibus: & sponsabo te mihi in fide, & scies quia ego Dominus, ie t'espouseray à iamais, ie t'espouseray en iustice, & iugement, & en misericorde, & miserations, ie t'espouseray en la foy, & tu sçauras que ie suis ton Seigneur: il a esté ratifié en l'incarnation lors que N. Dame, a donné le consentement pour l'espouse, à l'ange procureur & ambassadeur de l'espoux: & enfin consommé par l'vnion des deux natu
Ratification du mariage du verbe en l'incarnation.
res, lors que Verbum caro factum est, le verbe a esté fait chair.
Le mariage se fait entre deux personnes differentes en sexe: & le mariage du Verbe s'est fait entre deux natures bien differẽntes, la diuine & l'humaine, le Createur s'vnissant auec sa creature, par l'vnion d'vn amour infiny: le Roy auec sa seruante: Dieu auec l'homme.
Circonstãces du mariage de l'incarnation.
Le mariage se fait par le consentemens des parties: l'incarnation ou mariage du Verbe s'est fait par la volonté & consentement de Dieu d'vn costé, apporté en terre par l'Ange Gabriel, & de l'autre costé par celuy de nostre Dame, au nom de toute la nature humaine.
Le nœud du mariage est l'amour: le nœud de ce mariage, ou la cause de l'incarnation n'est autre que l'amour de Dieu enuers nous, Sic Deus dilexit 42
mundum vt filium suum vnigenitum daret. Ioan. 3. Dieu a tant aimé le monde qu'il luy a donné son fils vnique, & cét amour a esté reciproque en l'humanité vnie auec la diuinité par vn lier tres-estroict d'amour.
Le lien de mariage est indissoluble, sinon par la mort, quod Deus coniunxit, homo non separet. Matth 19. Ce que Dieu a conioint ne peut est separé des hommes: le mariage du Verbe auec l'humanité n'est pas mesme diuisible par la mort, car les deux natures, la Diuine & l'humaine, n'ont pas esté separées aux trois iours de la mort, la Diuinité ne s'estant nullement separée, ny du corps, qui estoit au sepulchre, ny de l'ame qui estoit au limbes : voire cette vnion ne se rompera iamais, Quod semel assumpsit nunquam dimisit, Il n'a iamais laissé ce qu'il a vne fois pris.
Le mariage doit estre legitime, celuy du Verbe par l'incarnation est legitime, comme estant fait In iustitia & iudicio, En iustice & iugement: en iustice pour donner à l'homme en faueur du mariage dequoy satisfaire à la iustice Diuine.
On fait feste au mariage : & les Anges n'ont ils pas fait feste à la Natiuité de Iesus-Christ? lors que celeste Espoux est sorty de son lict nuputial? n'ont ils pas entonné ce Diuin Epithalamium, ce celeste Cantique, Gloria in excelsis Deo, & in terra pax hominibus bonæ voluntatis, Gloire soit aux Cieux à Dieu, & en la terre paix aux hommes de bonne volonté; monstrans la grande ioye que les Cieux receuoient de ce mariage, & le proffit que le monde en deuoit attendre.
Les amis sont inuitez aux nopces; & Dieu a enuoyé Abraham, Moyse, & les Prophetes pour inuiter le monde à ces nopces, Misit seruos suos vocare inuitatos ad nuptias, Puis il a enuoyé les Apostres & ne cesse d'enuoyer les Successeurs des Apostres qui sont les Euesques & les Predicateurs, il attira à ces nopces les Roys Mages par l'apparition miraculeuse de l'estoille, & les Pasteurs par la voix des Anges, qui leurs en donnerent la bonne nouuelle, & les signes, pour reconnoistre l'espoux, par la Iueur & splendeur du ciel; & attire les hommes par les predications & cecelestes inspirations.
Au mariage, l'espoux quitte pere & mere pour demeurer auec son espouse: & le Verbe semble auoir quitté en quelque façon le ciel, pour s'vnir auec nostre humanité.
Du mariage sortent les enfans: & le moyen du mariage du Verbe auec nostre nature, nous deuenons enfans de Dieu, Voluntarie genuit nos verbo veritatis, il nous a engendré de sa pure volonté auec la parole de verité, Iacobi I. 28 & en S. Iean premier, Quotquot autem receperunt eum dedit eis porestatem filios Dei fieri, il a donné le pouuoir à tous ceux qui l'ont receu, d'estre faits enfans de Dieu.
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Au mariage, l'espouse apporte son dot, mais en ce mariage, l'espouse n'a rien a donner, car il est fait In misericordia & miserationibus, par vne pure misericorde, l'espouse n'ayant rien en vertu de quoy, elle puisse meriter vne si sauorable alliance, & l'espoux ayant suffisamment dequoy l'enrichir.
Au mariage, y a communication de biens, d'honneur, & de qualité entre l'espoux & l'espouse; & ce en suitte de la conionction coniugale; vne telle communication entre la nature diuine & l'humaine en suitte de l'vnion hypostatique, que ce qui est propre à la Diuinité est attribué à l'humanité, & ce qui conuient à l'humanité est attribué à la Diuinité, ainsi nous disons que Dieu est mort, que Dieu est né, que Dieu a souffert: & nous disons qu'vn homme est Createur, qu'vn homme est eternel, qu'vn homme est tout Puissant, & c.
Ce mariage a esté presignifié par le mariage d'Adam & Eue, par celuy du Patriache Abraham & de Sara, d'Isaac & de Rebecca, de Iacob & de Lia, & de Rachel, de Ioseph auec la fille de Putiphar, de Moyse auec l'Ethiopienne, de Booz auec Ruth, de Dauid auec Bersabee & Abigail, d'Assuerus auec Esther: lesquel tous ont eu quelque particularité par laquelle ils ont prefiguré le mariage du Verbe en l'incarnation.
La mariage a trois biens, Proles, Fides, & Sacramentum: en ce mariage se retrouue proles, les enfans qui sont les fideles: fides la foy, d'vne mutuelle pureté & chasteté: & Sacramentum, le Sacrement qui est l'vnion inseparable des parties. Voyons les causes pour lesquelles ce mariage a esté fait.
Causes de l'incarnation.
La premiere & principale raison de ce mariage a esté pour recouurer l'heritage du Royaume celeste perdu, par la faute d'Adam, on ne peut mieux rentrer dans vn Royaume qu'on auroit perdu à cause de la distance de la souche qu'en espousant la personne qui est legitime heritiere dudit Royaume. La nature humaine selon l'ame est de la race de Dieu, est son image & semblance Ipsius enim & genus sumus, genus ergo cum simus Dei, Act. 17. Mais par le moyen du peché, nous estions bien esloignez de Dieu & de l'heritage, Long' à peccatoribus salus, Ps.1 18. Tandis que l'homme s'est maintenu en la ligne droicte de consanguinité, c'est à dire de verité & vertu, il a esté capable du royaume, tout ainsi que celuy qui demeure en la ligne droicte royale. C'est pourquoy le Sage dit, Sap. 10 Iustum deduxit Dominus per vias rectas, & ostendit illi regnum Dei, Dieu a mené le iuste par les voyes droictes & luy a monstré le Royaume du ciel, or dautant que l'homme s'est esloigné de cette ligne droicte, il a fallu faire vn mariage entre le Fils de Dieu 29, Quem constituit hæredem vniuersorum, qui est heritier legitime de tous les estats de son Pere ; & entre nostre nature, 44
pour rentrer au royaume que la nature humaine auoit perdu par la faute d'Adam.
La seconde raison fut, pour reconcilier l'homme auec Dieu, la terre auec le ciel, & causer vne paix & alliance eternelle, on reconcilie les royaumes ennemis par vne bonne alliance, & par vn mariage: l'homme auoit denoncé la guerre à Dieu, Dieu haissoit l'impie & l'impieté & partant pour faire la paix, le verbe eternel prent la nature humaine en mariage par l'incarnation: Dieu s'est trouué en mesme maison auec l'humanité sçauoir dans les entrailles de nostre Dame: c'est la qu'ils se sont veu; qu'ils se sõt embrassés, qu'ils se sont vnis, qu'ils ont fait alliance, qu'ils ont eu vn pour parler du tout plein d'amour, qu'il se sont trouués en mesme table & en mesme lict, & se sont vnis si estroictement, que depuis ils n'ont plus rien fait l'vn sans l'autre: & voila l'occasion de nostre reconciliation: c'est pourquoy il est apellé par Isaie. pinceps pacis, Le prince de paix, rex pacificus, Le Roy pacifique, pacificans sine que in cœlis œine quæ in terris, faciens vtraque vnum, pacifiant le ciel auec la terre & vnissant ce qui estoit diuisé.
La troisiesme on fait le mariage pour auoir lignée, pour euiter l'incontinence, pour s'assister mutuellement, & estendre l'amitié; combien d'enfans de ce mariage? tous les predesstinez, cõbien qui en consideration de ce mariage & de l'honneur que Dieu a fait à nostre nature, ont gardé & conserué leur chair de toute corruption? viuans en vn corps de chair comme des Anges, aymans mieux mourir & endurer toute sorte de tourmens que de soüiller leurs corps d'aucun plaisir sensuel, non pas mesme de ceux qu'vn honneste & legitime mariage leurs permettoit, considerant ce que dit le prophete Ieremie. Vsquequo delicijs dissolueris silia vaga? quia creauit Dominus nouum super terram, fœmina circumdabit virum. Que c'est faire tort à la nature humaine, annoblie par vne telle alliance, de la raualler aux voluptez qui nous sont communes auec les bestes,ainsi ce mariage a esté vne forte bride contre la concupiscence.
Il se trouue vn aide mutuel en ce mariage, le corps de ceste humanité patissant, l'ame meritant ce que Dieu ne pouuoit faire, & par consequent ne pouuoit satisfaire à la iustice diuine: & Dieu dignifiant les souffrances & meritez de l'humanité pour les rendre satisfactoirs. Enfin en ce mariage Dieu s'vnissant auec vn indiuidu de nostre nature, a fait alliance & amitié auec tous les autres indiuidu, & non seulement selon l'ame faicte à l'image & semblance de Dieu, mais encor selon la chair, vnie indiuisiblement auec Dieu en vne mesme hypostase.
Ne m'obiectez pas icy la pauureté de l'espouse qui la rend indigne d'vn tel espoux, car comme i'ay dit, c'est vne alliance d'amour & de misericorde, & l'espoux a dequoy suffisamment pour l'enrichir. Ne me dictes pas 45
Nostre nature embellie par l'incarnation
auec Ezechiel pater ieus Amorrhæus & mater cius Chætea, qu'elle est d'vne extraction trop vile & trop basse pour aspirer à vne si noble alliance, que son pere est Amorrhæus c'est à dire Rebel, qu'elle est fille d'Adam, qui s'est rebellé contre Dieu que sa mere est Chetæ formidolosa craintifue fille d'Eue, qui marchoit au paradis terrestre auec crainte, dans l'apprehẽsion de son peché, son espoux est le roy des roys, & la noblesse des espoux, se communique aux espouses, Esther & Bersabée deuiennent reynes par le moyen de leur mariage. Elle est laide, elle n'est que de terre, est comme l'Ethiopienne, femme de Moyse, mais son espoux est speciosus forma præ filijs hominum, le plus beau des enfans des hommes, qui par son alliance embellit les laides & de terrestres les fait deuenir celestes. C'est luy qui se vante chez Ezechiel 16. expandi amictum meum super te, & operui ignominiam tuam, qu'il donne vne robbe à ses espouses qui oste toute leur laideur, qui se congratulant de la beauté de son espouse dit, & decora facta es vehementer nimis, & profecisti in reguum, & egressum est nomen tuum in gentes propter speciem tuam, quia perfecta eras in decore meo quem posueram super te. Vous estes belle à merueille, vous estes deuenue reine, vostre beauté vous a rendu recommandée aupres des nations, d'autant que vous auez esté perfectionnée par ma beauté, que ie vous ay communiqué. Si elle est infame pour ses prostitutions, adulteres & & desbauches, cest le propre de cest espoux de rendre vierges & honnestes, celles qui sont impures & corrompues. Si elle est de condition serfue, son alliance affranchit les esclaues. Quoy que la distance qui est entre cet espoux & l'espouse soit infinie, il ne la dedaignera pourtant, il cognoit cette distance, cependant il affecte ces nopces, son pere la enuoyé du ciel en terre pour les contracter, cest du consentement de son pere qu'il le fait, il n'y a point de surprise rien de clandestin.
Quelle occasion ont les mariez de se congratuler de l'honneur de leur mariage qui est l'image & la representation de ce noble mariage du Verbe? mais quelle occasion n'ont ils de prende garde à ne contaminer & foüiller leurs nopces & mariage au preiudice de ce mariage pure & immaculé qu'ils representent par leur mariage? quelle occasion ont tout les Chrestiens de posseder leur chair, en saincteté, annoblie par vne si admirable alliance, comme est celle du Verbe, auec nostre nature & quelle occasion ont les vns & les autres de craindre le chastiment qui leurs est deu s'ils d'eshonorent ce celeste espoux & ses nopces, par le mauuais vsage de leurs mariages & par les impudicités de leurs corps?
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Filet double. Du mariage de Iesus-Christ auec l'Eglise. CHAPITRE IX.

LEs Iuifs estant gens grossiers & charnels, aussi entendoient ils ce que les Prophetes auoient predit du Messie, grossierement & corporelle
Les Iuifs ont pensé que le Messie auroit vne femme.
ment: ils croyoient qu'il deust venir auec vne pompe & magnificence exterieur, suiuy de courtisans comme vn Roy temporel, auec vne Maiesté comme les Roys de la terre; voire ont esté si charnels & si sots, qu'ils ont prensé qu'il auroit vne femme & des enfans. Ils se sont fondé sur diuers passages de l'Escriture Saincte entendus grossierement & corporellement, comme de Dauid. Psalm.44. Astitit regina à dextris tuis in vestitu deaurato circumdata varietate, La Reine s'est trouuée à vostre droicte habillée de drap d'or & bigarrée de diuerses couleurs: & lors qu'il dit Pro patribus tuis nati sunt tibi filij, des enfans vous sont nez au lieu des peres, & au Psal. 88. Ponam in seculum seculi semen eius, Sa race, sa semence, sera de siecle en siecle: & Isaie 53. Videbit semen longæuum. Il vera sa race de longue durée.
Il est vray que le Messie deuoit estre marié, auoir vne femme & des enfans, & que ses enfans, sa race & sa semence deuoit passer de siecle en siecle; mais non sicut estimabant, cela se doit entendre non corporellement ny charnellement, ains mystiquement & spirituellement, comme le reste qui a esté predit de la magnificence du Messie.
L'eglise espouse du Messie
Sainct Paul ad Ephes. 5. nous enseigne qu'elle est la femme & espouse du Messie, lors que parlant du Sacrement de mariage, il dit, Sacramentum hoc magnum est, ego autem dico in Christo & in Ecclesia, Ce Sacrement est grand, ie
Circonstance du mariage Iesus-Ch. auec l'Eglise.
dis en Iesus-Christ & en l'Eglise, c'est à dire entant qu'il represente le mariage de Iesus-Christ & auec l'Eglise: mariage figuré par le mariage d'Adam & d'Eue: car tout ainsi qu'Adam & Eue, ont esté vnis si estroictement, que des deux n'est faite qu'vne chair, Erunt duo in carne una, ainsi de Iesus-Christ est le & de l'Eglise n'est fait qu'vn corps mystique, duquel Iesus-Christ chef. Tout ainsi que le mary cherit sa femme comme sa chair, ainsi IesusChrist l'Eglise comme de mesme chair auec luy, Nemo vnquam carnem suam odio habuit, sed nutrit & fouet eam; sicut Christus Ecclesiam, quia membra sumus corporis eius, de carne euis & de ossibus eius, Ephes.5. nous sommes membres de son corps, de sa chair, & de ses os, comme s'il dosoit, nous sommes membres de son corps mystique, & sommes composés de 47 chair & d'os comme luy estant de mesme nature que l'Eglise son espouse.
L'amour de cét espoux l'a obligé de quitter son pere, selon l'humanité, nõ selon la diuinité, puis qu'il est tousiours en son pere & son pere en luy: ie dis, selon l'humanité, dautant que selon elle, il a esté en ce monde trente trois ans esloigné de son pere en qualité de seruiteur, formam serui accipiens, a abandõné sa mere, ie veux dire la Synagogue, de laquelle il estoit issu selon la chair, & c'est en cela qu'il a accomply la loy du mariage, pour demeurer auec son espouse, Relinquet homo patrem & matrem & adherebit vxori sue.
Dieu forma la premiere femme de la coste d'Adam endormy, & l'espouse de Iesus Christ a esté formée de la coste du mesme Iesus-Christ endormy en la croix: la premiere femme fut appellé Virago, tirant son nom de l'homme dont elle tiroit son origine; l'Eglise tire son nom de Iesus-Christ estant appellée Chrestienne de Christ, dont elle tire sa source. La premiere femme fut os des os,& chair de la chair du premier homme: l'Eglise est os des os, chair de la chair de Iesus Christ, & ce qui est dauantage esprit de son esprit, saincte de sa saincteté, visue & viuifiée de sa vie. La premiere femme fist appellée Eue, c'est à dire, vie, dautant qu'elle estoit mere de tous les viuans, Gen.3. & l'Eglise n'est elle pas mere de la vie?mere de tous ceux qui viuent de la vie de la grace? puis que hors de l'Eglise ny a point de vie, & que personne n'a la vie de la grace s'il n'est enfans de l'Eglise.
Figure de l'Eglise entant qu'elle est espousede Iesus Ch.
C'est la gratieuse Rebecca que le celeste Isaac, Gen. 24. a fait entrer dans le tabernacle de sa mere, la Synagogue, la prise pour femme & la aimé si tendrement qu'il a mitigé la douleur qu'il auoit conceu de la mort de sa mere la Synagogue, voire de sa passion. Cest la belle Rachel, pour l'amour de laquelle le vray Iacob a seruy non sept ans, mais trente trois, & auec tant d'affection pour elle, que le temps de sa seruitude ne luy estoit rien à comparaison de son amour, pour laquelle il a souffert le froid, le chaud, la faim, la soif, a veillé, sué peiné. O quelle a bien plus de subiect d'appeller son espoux, espoux de sang que n'auoit autrefois Sephora! lors qu'elle disoit à Moyse, Sponsus sanguinum tu mihies. Vous estes vn espoux de sang, car IesusChrist est espoux de sang en son sacré chef, en ses mains, en ses pieds, en son costé, en tout son corps, sang qu'il espanche auec tant de prodigalité, pour tesmoigner son amour enuers son espouse: & auec son sang donne sa vie volontairement par vn excés d'amour. C'est la prudente Abigail que le mystique Dauid a espousé & esleué à la Royauté. C'est la fille de Pharaon que le magnifique & tres riche Salomon a choisi d'vne nation estrangere, pour la faire sa compagne. Ie dis que Iesus-Christ a tiré de la gentilité pour la faire son espouse.
Salomon en son Cantique est le paranymphe des grandeurs & 48
louanges de cette espouse, ou il l'appelle belle & agreable comme Hierusalem: terrible cõme vne bataille rangée;qui en sa marche resemble l'aurore à son leuer; belle comme la lune; choisie comme le soleil. Cest le iardin fermé; la fontaine sellée; le lis entre les espines; dautant que les Iufs maintenant repudiez de Dieu, les payens destituez de la lumiere de la foy: les Turcs en leur brutalité: sont comme autant d'espines destinées à la fournaise infernale, mais l'Eglise est comme vn beau lys qui de la suauité de son odeur parfume tout le monde & est choisie pour embellir & embaumer le ciel.
La Prophete Oseé au chap 2. a donné la promesse de ces sainctes espousailles en ces paroles, sponsabo te mihi in iustitia & iudicio & in misericordia & miserationibus, & sponsabo te mihi in fide, & scies quia ego Dominus, ie t'espouseray pour iamais ie t'espouseray en iustice & iugement, en misericorde & miserations: ie t'espouseray en la foy, & tu sçauras que ie suis le Seigneur. Il la espousé pour iamias par vn nœud d'amour indisoluble, ego vobiscum sum omnibu diebus vsque ad consummationem seculi: ie suis auec vous tousiours iusque à la fin du monde. C'a esté auec iustice & iugement, ouy auec cette riguer de iustice, auec laquelle il a satisfait pour nous à la croix, auec ce iugement si seuere que
Le mariage de Iesus.Christ auec l'Eglise est vn mariage de misericorde.
Dieu le Pere a prononcé contre son Fils, le declarant coulpable de la mort, pour s'estre voulu charger de nos pechez: auec misericorde & miserations: & qu'elle plus grande misericorde: que d'auoir ietté les yeux de sa bonté sur ceste pauure abandonnée, esclaue, coulpable de l'enfer sans qu'elle eust en foy chose aucune qui peust attirer son affection, ny ayant autre motif de cét amour que sa misericorde : autre subject de ce choix, que sa prouidence: autre attraits de cette vnion, que sa bonté.
Lors que Saül faisoit estat de donner sa fille Michol à Dauid pour espouse, Dauid s'excusoit sur cest offre recognoissant son affection qui ne pouuoit aspirer à vn si grand honneur; representoit sa pauureté qui ne pouuoit doter vne fille de Roy : Mais Saül luy fit dire, Non habet Rex sponsalia necesse, Le Roy est assez puissant pour trouuer le dot à sa fille, vous n'auez que faire de vous en mettre en peine. Helas si cette espouse auoit égard à son extraction, qui n'est autre que sa gentilité barbare: à ses moyens qui ne sont que pauureté & miseres, pourroit elle pretendre cét honneur incomprehensible, que d'estre espouse du Fils de Dieu! mais il est assez riche pour l'enrichir, ouy, il luy a donné le dot liberalement, la paré de tant de ioyaux, que les esprits celestes s'en estonnent, & tous rauis en admiration dans l'esclat de sa beauté, & dans le prix de ses ornemens, s'escrient, Cantic. 8. Quæ est ista que ascendit de deserto, delicijs affluens 49
innixa super dilectum suum? La voyez vous, qui sorte du desert de sa pauureté, & de la fondriere de ses miseres? la voyez vous toute esclatante & rayonnante en ses parures? la voyez vous abondante en delices? mais qui est elle? Ah c'est l'espouse de nostre souuerain Monarque, appuyée sur luy: esleuée à cét honneur non pour ses merites, mais par la misericorde de son espoux, entourrée de ces parures, non qu'elle a tirée de ses coffres, mais qui luy sont donnez par la main liberale de son bien-aimé. Aussi les prie elle de n'auoir égard à ce qu'elle est en son extraction & de soy, elle n'est qu'vne pauure Ethiopienne, Nigrasum, toute couuerte de la noirceure du peché; elle ne laisse pourtant d'estre belle par la grace que son espoux luy a donné: elle est noire à cause du peché originel, & de ses idolatries, mais belle par les dons & parures que le sainct Esprit luy a si liberalement eslargy, Nigra sum sed formosa.
Il l'espouse in fide en la foy. Nequaquam in legis institia, sed in fide & gratia Euangely dit S. Hierosme, ces espousailles se font non en vertu de la iustice legale, mais en vertu de la foy & de la grace de l'Euangile : il la reuest d'vne robbe qui esclatte en la bigarrure de ses couleurs, qui sont les
Parures de l'Eglise entant qu'espou se.
diuerses vertus: Il la chauffe, c'est à dire, munit & armes ses affections de souliers de couleur celeste, qui sont les sainctes pensées de foy, d'esperance, & de charité: il la ceint d'vne ceinture de fin lin, qui est la chasteté, qui par sa blancheur & pureté reserre les affections desordonnées de la chair: il la couure d'habits tres-subtils, qui sont les desseins & desirs non grossiers du monde & des choses temporelles, mais du ciel & de Dieu: luy donne des brasselets en ses mains, qui sont les bonnes œuures: vne chaine d'or au col, qui signifie les parolles d'or, la doctrine de fin or de charité: les pendans d'oreilles d'vne sainte obeyssance à son espoux: vne couronne en teste qui est le souuerain pouuoir qu'il luy donne en terre & par tout le monde, voire luy donnant les clefs du ciel: la repaist de fleur de farine & de miel, c'est la pasture des Sacremens, & sur tout de la saincte Eucharistie qui contient toute forte de douceur & suauité: il luy donne l'huile de ses celestes consolations, & enfin la rend belle & digne d'estre espouse d'vn si grand Roy.
Rapports du mariage de Iesus Christ &de l'Eglise auec celuy d'Isaac & d'Abraham.
S. Augusstin serm. 75. de tempore: monstre les faueurs que cette espouse reçoit de son espoux, prenant pour figure de ces espousailles spirituelles & mystiques, celles de l'obeyssant Isaac auec la sage Rebecca. Où est cem ditil, que le seruiteur d'Abraham trouua l'espouse, destinée de Dieu pour Isaac? sinon à la fontaine? où est-ce que Iesus-Christ trouue son espouse? sinon aux eaux du baptesme? ou si elle ne venoit, elle ne pourroit estre son espouse. Le seruiteur d'Abraham luy donna des ioyaux en la fontaine pour la parer, & entre autres choses des pendans d'oreilles d'or, & Iesus-Christ 50
met aux oreilles de son espouse, des parolles de fin or de charité. Celuy la donne à Rebecca des brasselets, & Iesus Christ des bonnes œuures, qu'il met és mains de son espouse. Or tout ainsi dit S. Aug. que Rebecca n'eust pas eu ces ioyaux si Isaac ne luy eust enuoyé par son seruiteur; aussi l'Eglise n'auroit pas toutes ces richesses si son amoureux espoux ne luy donnoit de sa pure grace, et luy mesme: premierement immediatement, & puis par les mains de ses Apostres. Abraham se seruit de son seruiteur pour trouuer vne espouse à son fils Isaac, & Dieu le Pere sert de ses Apostres, & des hommes Apostoliques, qui sont les Predicateurs, pour trouuer & ammener l'espouse de son Fils. Escoutez ce braue paranymphe S. Paul, Despondi vos vni viro virginem castam exhibere Christo. Ie vous ay fiancé auec vn homme, ie me suis estudié de donner à Iesus Christ pour espouse vne chaste vierge; l'espoux est Iesus-Christ: l'espouse est l'Eglise, l'ambassadeur qui procure ce mariage, ou le paranymphe, c'est S.Paul & les autres Apostres, & les Predicateurs qui tiennent la place des Apostres, mais ils le doiuent faire imitans S.Paul en son zele, qui dit, æmulor vos Dei æmulatoine, i'ay vn grand zele pour vous, procurant cette espouse à ce diuin espoux, auec vn grand soin & un zele ardant de la gloire de l'espoux.
S. Chrisostome & Theophylacte posent ce zele en la personne du seruiteur d'Abraham, lequel estant entré en la maison de Rebecca, comme on luy eust presenté à manger, non, dit il, ie ne mangeray pas que ie ne me sois deschargé de ma commission : les Predicateurs qui cherchent l'espouse de Iesus-Christ, leur maistre, ne se soucient pas de leurs commoditez, mais ne cherchent que le seruice de leur maistre.
Les arres de l'Eglise entant qu'espouse de Iesus Christ.
Le dot de ce mariage nous est figure au Gen. 38 où le Patriarche Iudas donne pour arres à Thamar son anneau & vne baguette: & Iesus-Christ à son espouse son anneau, qui est la foy, signaculum fidei, & le baston de la saincte Croix, c'est l'obseruation de S. Chrisostome hom. 1. sup. Matth. mais ce sont des arres, dit-le mesme Sainct sur le chap. II. de l'Epist.1. aux Corinth. de ce dot incomprehensible qu'il luy prepare, qui est le royaume des cieux, & la claire vision de Dieu. C'est aussi la pensée de S. Aug. serm. 75. de tempore, où il dit, Ecclesia accipit in præsenti pretiosam arrham, sanguinem sponsi sui, acceptura dotem postmodum regni sui: l'Eglise reçoit maintenant pour arres le pretieux sang de son espoux, auec asseurance de receuoir puis apres son royaume, & estant vnie maintenant par la grace auec son espoux, elle le sera vn iour indiuisiblement par la gloire: Beati qui ad cœnam nuptiarum agni vocati sunt. Heureux, & trois fois heureux, ceux qui auront le bon-heur d'estre faits participans de nopces de l'agneau, & estre à iamais ses espouses.
Corrigez voz pensées Iuifs endurcis & charnels, n'allez pas recherchant 51
des nopces charnelles à cét espoux mystique: la reine son espouse qui est à son costé, n'est autre que l'Eglise: ornée, parée, enioliée à l'exterieur des parures de ses ceremonies, qui releuent le lustre de ses fonctions, mais sa principale beauté est au dedans, c'est à dire, en l'esclat des vertus, & des dons du S. Esprit. Oyez l'exhortation que luy fait son espoux, de prester l'oreille à ses parolles, puis que la foy, le premier de tous ses ornemens, depend de l'oreille: d'oublier son peuple & la maison de son pere, qui sont les ceremonies Iudaïques & legales, & les idolatries des Payens ses ancestres; c'est à ces conditions que ce roy Dieu & homme, qui commande à tous autres Monarques, la fauorisera de ses affections & de son alliance.
Les enfans de Iesus Christ. & de l'Eglise.
Les enfans qui naissent de ce mariage sont les fideles desquels S.Iean dit au c.I. Qui non ex sanguinibus, neque ex voluntate carnis, neque ex voluntate viri, sed ex Deo nati sunt, enfans composez non de sang: non effects de la chair, ou de la volonté d'vn homme, maisenfans de ce grand Pere, qui dit, Isaie 66. Nunquid ego qui alios parere facio, ipse non pariam, dicit Dominus? Si ego qui generationem cæteris tribuo, sterilis ero! quoy! moi qui donne la fecondité aux autres, ie seray sans enfans ! moy, qui fais que les autres soient peres, ie seray sterile ! ô admirable fecondité de ce Pere de toute benediction ! fecondité preueuë long-temps auparauaut par le mesme Isaie c. 66 Nunquid parturiet terra in die vna? aut parietur gens simul, quia parturiuit, & peperit Sion filios suos? Quoy la terre enfantera-elle en vn iour? verrons nous naistre des nations entieres tout d'vn coup? Sion 30 a enfanté & produit ses enfans. S. Hierosme expliquant ce passage dit, les enfans de l'Eglise n'ont pas esté engendrez & enfantez, comme ceux de la loy ancienne, par laps de temps, & par l'entremise d'Abraham, d'Isaac, & de Iacob, par le moyen des douze Patriaches & de leurs descendans, l'espace de plusieurs siecles; ains à la voix de la predication des Apostres, le monde a conceu & enfanté des nations entieres, non en vn coing du monde, mais par tout le monde vniuersel, In omnem terram exiuit sonus eorum, & in fines orbis terræ verba eorum. C'est vne œuure, non des hommes, mais de la toute puissance de Dieu.
Le laict de l'Eglise est la doctrine celeste.
Cette espouse mere de tant d'enfans ne manque pas de laict pour la nourriture de ses enfans, qui est la doctrine celeste tirée des deux testamens, qui sont ses deux mammelles: Non poterat fieri, dit S.Hieros. vt quae erat puerpera careret lactis abundantia, in educationem eius gentis, & paruulorum, qui simul nati fuerant, vt præberet ei duo vbera veteris ac noui testamenti, ad præbendum rationale lac, il appartenoit à la prouidence de Dieu de ne permettre que celle qui deuoit enfanter tant d'enfans mãquast de laict pour leur nourriture, enfans qui ont esté nez, si grãde multitude ensemble, ainsi il luy a donné les deux mãmelles du vieil & du nouueau testament pour leurs fournir le 52
laict raisonnable. I'apperçois ces mammelles pleines non seulement de laict blanc & doucereux; mais encor de sang rouge & pretieux au Cant. 7. Statura tua assimilata est palmæ, & vbera tua botris voz memmelles sont semblables au raisin, le raisin est plein de vin rouge, & les mammelles de l'espouse qui sont les Sacremens, dont elle allaicte ses enfans, sont pleines du sang de Iesus-Christ son espoux, & de les merites empourprez de son sang.
O que voila bien la promesse qui auoit esté faite à ce diuin Espoux accomplie, Si posuerit pro peccato animam suam videbit semen longæuum, s'il donne sa vie pour les pecheurs, il sera recompensé d'vne longue lignée : ne l'a il pas fait? n'est-il pas mort pour les pecheurs? suiuant le conuention qu'il auoit fait auec Dieu son Pere? aussi son pere ne luy a manqué en ses promesses, Dabo tibi gentes hæreditatem tuam & possessionem tuam terminos terræ. Les Gentils seront vos heritiers, seront vos enfans, & vos enfans seront estendus par tout le monde. Pro patribus tuis nati sunt tibi filij, au lieu des Prophetes & Patriarches anciens, il a engendré les Apostres, & tous les Chrestiens par sa parole, voluntariè genuit nos verbo veritatis & les a enfanté auec douleur, voire auec perte de sa vie au lict de la croix.
L'espouse de Iesus Christ l'E glise, comment vier ge & me re.
S.Paul dit, Virginem castem exhibere Christo, voicy la merueille, sçauoir que nonobstant cette grande fecondité, cette espouse demeure vierge, c'est pourquoy S. Aug serm. 119. de tempore compare l'Eglise à nostre Dame, d'autant qu'elle est mere & vierge : les autres espouses sont données à leurs espoux pour n'estre plus vierges, mais l'Eglise est donnée comme espouse à Iesus-Christ son espoux pour estre vierge : & si elle ne l'auoit pour espoux, elle ne seroit pas vierge.
Iesus Chr. rend son espouse de corrõ puë vierge.
Mais voicy vne plus grande merueille, c'est que son espoux l'ayant trouuée corrompuë & desbauchée, il la fait vierge : n'estoit-elle pas corrompuë par tant de fornications spirituelles, qu'elle auoit commises à l'adoration des idoles lors qu'elle estoit Gentile? Fornicans fornicabitur terra à Domino, Osée I. Autant d'autels qu'elles auoit dressé aux Idoles, n'estoient ce pas autant de lieux infames de ses prostitutions? suiuant ce que dit Ezechiel 6. Fabricasti lupanar tuum, in capite omnis viæ, & excelsum tuum fecisti in omni platea. Mais Dieu par sa misericorde la tiré de ces lieux d'infamie, pour la faire vierge en la pureté & sincerité de la foy, & pour la rendre vierge apres des abominables prostiutions. O noua res s'escrie S. Chrisost. in I. Cor. c.II. In mundo virgines manent ante nuptias, post nuptias non item, hic autem non sic, nam licet non sint virgines ante nuptias, post nuptias virgines fiunt. O merueille, & chose non iamais ouye! aux mariages du monde on est vierge auant les nopces, & non apres les nopces: mais en ce mariage quoy que l'espouse ne soit pas vierge auant les nopces, elle deuient vierge, par le 53
moyen de ces nopces. S. Chrisostome dit, que cela nous a esté figuré par Rahab courtisane, meretricem, laquelle ayant receu en sa maison les explorateurs du peuples de Dieu, fut mariée à Salmon & deuient femme de bien: ainsi l'Eglise addonnée à l'idolatrie & Gentilité, d'où pour la plus part elle a esté tirée: apres auoir admis & logé les explorateurs de Iesus-Christ, qui sont les Saincts Apostres, est deuenuë saincte, & ayant esté faite espouse de Iesus Christ, a pareillement esté faite vierge par l'vnité, pureté, & integrité de sa foy.
C'est en vain que toutes autres sectes se glorifient de cette noble alliance, car tout ainsi qu'en vn mariage n'y peut auoir qu'vn espouse & vne espouse aussi en ce mariage n'y peut auoir qu'vne espouse, Vna est columba mea, immaculata mea: Toutes les autres sectes sont comme les vierges folles qui ont des lampes, sçauoir quelque apparence de religion, mais point d'huile, point de charité, ny de vraye foy : il n'y a que cette espouse laquelle ornée des parures des bonnes œuures apres auoir rempli ce mõde de nombre d'enfans, & gardé la fidelité à son espoux, sera enfin introduitte dans la chambre de triomphe & de gloire au ciel, pour y regner à iamais auec son espoux.

Filet double. Du mariage de Dieu auec l'ame par la grace. CHAPITRE X.

Mariage de Dieu auec l'a grace & ses circonstances.
LE mariage qui se fait entre Dieu & l'ame par la grace, duquel parle le prophete Osee c. 2.est si plein de consolation, que ie n'ay sçeu l'obmettre sans en faire vn Chapitre à part pour la consolation des ames saintes & deuotes. S. Bernard expliquant les susdittes parolles d'Osée dit. Si non fecit ille quod sponsus, si non tanquam sponsus amauit, si non zelatus est tanquam sponsus, noli acquiescere sponsam te vocari , serm. 5. de dedicat. Eccles. S'il ne s'est pas acquité de tous les deuoirs d'vn vray espoux : s'il ne vous a pas aimé comme vn espoux, s'il n'a pas esté sainctement ialoux comme vn espoux, ne permettez pas qu'il vous appelle espouse.
Ce mariage se fait in fide par la foy que nous receuons au baptesme, ou en presence d'vn prestre & de deux tesmoins, qui sont le parain & la maraine, nous auons pris Iesus Christ pour nostre espoux, & luy nous a prises pour ses espouses. S. Aug. in Ps. 44. Regi nubis Deo ab illo dotata, ab illo decorata, ab illo redempta, ab illo sanata: quicquis habes vnde illi placeas ab illo habes. Vous espousez le Roy des Roys, c'est luy qui vous donne le dot, c'est luy qui vous donne des ioyaux pour vous parer, c'est luy qui vous rachepte : c'est luy qui 54
vous guarit : si vous auez quelque chose en vous qui luy soit agreable, vous le tenez de sa faueur, & liberalité.
Dieu donne ce dot & ces ornemens à l'ame pour oster la grande inegalité qui se retrouue en l'ame, & pour la rendre capable de ce sainct mariage.
Saincte Agnes espouse de Iesus Chr.
C'estoit le sentiment de la chere espouse de Iesus-Christ S. Agnes, lors qu'elle disoit, Ipsi sum desponsata cui angeli seruiunt, cuius pulchritudinem sol & luna mirantur, ie suis espouse de celuy qui a les anges pour seruiteurs, la beauté duquel est admirée du soleil & de la lune. Annulo suo subattauit me, & tanquam sponsam decorauit me corona: il m'a donné vn anneau pour arres de son amitié, m'a mise vne couronne sur la teste, comme à son espouse. Posuit signum in faciem meam vt nullum præter eum amatorem admittam, il a mis vn signe en ma face, afin que ie n'aime autre que luy : Circumde dit me vernantibus atque coruscantibus gemmis pretiosis: il m'a entourée de pierreries belles & brillantes: Dexteram meam & collum meum cinxit lapidibus pretiosis in m'a donné des brasselets, & vn carquant de pierres pretieuses. Induit me dominus cyclade auro texta, & immensis monilibus ornauit me, il m'a reuestu d'vne robbe de drap d'or, & m'a paré d'vne infinité de ioyaux: & partant desoit elle à celuy qui recherchoit son affection, au preiudice de son legitime espoux Disede à ma pabulum mortis, quia iam ab alio amatore præuenta sum: ipsi soli seruo fidem, retirez vous de moy pasture de la mort, vn autre a emporté mon affection auant vous, c'est à luy seul que ie garde ma fidelité. Quem cum amauero casta sum, cum titigero munda sum, cum accepero virgo sum, l'aimant ie suis chaste, le touchant ie suis pure, sa compagnie ne m'ostera pas ma virginité.
Iesus Chr. embellit sõ espouse l'ame.
Dieu esleue l'ame par ce mariage d'vn estat vil, pauure & laid, en vne condition noble, riche, & d'vne excellente beauté. Voicy comme en parle S. Bernard ferm. Dom. I. post Oct. Epiphan. Maltum hæc sponsa sponso suo inferior genere, inferior specie, inferior dignitate : attamen propter Æthiopissam istam filius Dei de longinquo venit, vt sibi desponsaret illam. Moyses quidem Æthiopissam duxit vxorem, sed non potuit eius mutare colorem. Christus vero quam adamauit ignobilem adhuc & fædam, gloriosam sibi exhibuit Ecclesiam non habentem maculam aut rugam. Cette espouse est beaucoup inderieure à son espoux en noblesse, en beauté, en dignité. Toutefois le fils de Dieu est venu de loin pour espouser cette Ethiopienne. Moyse se maria bien à vne Ethiopienne, mais pourtant il ne changea pas sa couleur: mais IesusChrist ayant aimé vne routuriere & laide, la rendu pleine de gloire sans tache & sans ride.
Ornemẽs que l'ame reçoit par la grace.
Voulez vous voir l'estat de l'ame auant ces espousailles, le prophete Ezechiel le descrit c.16. Transiui per te & vidi te: & ecce tempus tuum, tempus amantium: & expandi amictum meum super te, & operui ignominiam tuam,
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& iuraui tibi & ingressus sus pactum tuum, ait Dominus & facta es mihi ie suis passé prés de toy, ie t'ay veu, voila l'effect de la grace de Dieu, & le choix de sa diuine predestination : tu estois recherchée d'autres, des diables, & du monde, i'ay estendu ma robbe sur toy, c'est la grace, i'ay couuert ta turpitude, c'est le peché originel effacé au baptesme : ie t'ay donné la parole, ay fait part auec toy, & tu es deuenuë mon espouse. Puis il adiouste, Laui te aqua & emandaui sanguinem tuum ex me, & vuxi te oleo & vestiui te discoloribus, & calceaui te hyacintho, & cinxi te bysso, & indui te subtilibus, & ornaui te ornamento, & dedi armillas in manibus tuis, & torquem circa collum tuum & dedi inaurem super os tuum, & circulos auribus tuis, & coronam decoris in capite tuo, & ornata es auro & argẽto, & vestita es bysso, & polymito & multiscoloribus, & c. ie t'ay laué d'eau, oinct d'huile, & paré de toutes sortes d'ornemens, qu'il raconte en particulier, n'est-ce pas ce que Dieu fait en l'ame au baptesme, l'ornant des vertus infuses, & de ses graces; que chacun peut reconnoistre & accommoder à l'ame, considerant & meditant les parolles du prophete.
Enfans de l'ame en qualité d'espouses de Dieu.
La premiere & principale fin du mariage, est la procreation des enfans, qui sont l'esperance de la posterité, & qui font que les peres & meres viuent, en quelque maniere, apres leur mort : les enfans qui sont produit au mariage spirituel de l'ame sont les bonnes œuures, dont la semence est la grace, à facie tua concepimus & quasi parturiuimus spiritum salutis, Isaiæ 66.
De ce mariage dit Origene hom. 20. in c.25. Numeri sortent la pudicité, la iustice, la patience, la mansuetude, la charité, & les autres vertus : les saincts desirs, les chastes pensées, les affections angeliques, les œuures archangeliques, tous enfans de benediction : tous vrays Benjamins, c'est à dire, enfans de la dextre, qui est la grace : ce ne sont point des Benonis, enfans de douleur qui font mourir leur mere, mais qui font viure apres la mort, & d'vne vie eternelle : ce sont des Iosephs, c'est à dire, accroissement, qui font croistre en merite, & enfin des Isaacs, c'est à dire, ris qui causent la ioye & la gloire interminable.
Vnion de l'ame auec Dieu par le mariage de la grace
La premiere loy du mariage est l'vnion de deux en vne mesme chair, erunt duo in carne vna, mais au mariage spitiuel est l'vnion de deux en vn mesme esprit, qui adhæret Domino vnus spiritus est 1. Corint. 6. au mariage corporel les deux corps sont tellement vnis, que chacun d'iceux garde les qualitez qui luy sont propres. S'ils sont noirs auant l'vnion ils demeurent noirs, si blancs, blancs, si bossus, bossus, si boiteux, boiteux &c. mais en
Loix du mariage au mariage de Dieu auec l'ame.
ce mariage spirituel Iesus-Christ l'epoux rẽd l'ame son espouse semblable à soy. 1. Cor. 6. Neque fornicarij, neque idolis seruientes, ne que adulteri, neque molles, neque masculorum concubitores, neque sures, neque auari, neque ebriosi, neque ma ledici, neque rapaces regnum Dei possidebunt, & hæc suistis, sed abluti estis, 56 sed sanctificati estis, sed iustificati estis in nomine Domini nostri Iesu Christi & in spiritu Dei nostri. Ny les fornicateurs, ny les idolatres, ny les adulteres &c n'entreront au royaume des cieux, vous auez esté rels: voila l'estat de l'ame auant ce mariage: mais voicy le changement, vous auez esté l'auez, vous auez esté sanctifiez, vous auez esté iustifiez, au nom de nostre Seigneur IesusChrist, & par l'esprit de Dieu.
Au mariage corporel l'vn des corps ne prend pas la vie de l'autre: mais en ce mariage nostre ame reçoit la vie de Iesus-Christ son espoux, Rom.6. Consepulti sumus cum illo per baptismum in mortem; vt quomodo Christus surrexit à mortuis per gloriam patris, ita & nos in nouitate vitæ ambulemus. Nous mourons par le baptesme au peché, au monde, à nous mesmes, pour viure vne nouuelle vie en Iesus-Christ : & pour pouuoir dire auec S.Paul, Viuo ego, iam non ego, viuit vero in me Christus. Ie vis, mais ce n'est plus moy qui vis, c'est Iesus Christ qui vit en moy.
La seconde loy du mariage est, Dimittet patrem & matrem & adhærebit vxori suæ. Le mary quittera pere & mere pour demeurer auec sa femme: nostre espoux spirituel ne pouuoit quitter son pere auec lequel il est vny indiuisiblement, il l'a toutefois quitté en quelque façon pour venir demeurer auec nous. Il a quitté sa mere la Synagogue, nous deuons quitter pere, mere, voire nous mesmes pour suiure nostre espoux, c'est à dire, que la où il y va de la fidelité & du seruice que nous deuons à nostre espoux, ny le respect de pere, ny la tendresse de mere, ny l'amour de nous mesmes & de nostre vie ne nous doiuent retenir : nous l'auons ainsi promis, contractans ce mariage, protestans que nous renoncions à Satan, à ses pompes, au monde, & à tout ce qui seroit contraire à l'amour de nostre espoux.
La troisième loy du mariage est l'insolubilité, qui est tel qu'il n'y a que la mort qui en puisse rompre le lien : le mariage spirituel du costé de Dieu est indissoluble, Osée 2. Sponsabo te mihi in sempiternum, Ie t'espouseray pour iamais : & quoy que nous faisons, la marque & charactere que Dieu a empraint en nos ames, par ce mariage, ne s'effacera iamais, le diuorce qui s'y fait quelquesfois est vn effect de nostre ingratitude & infidelité, & prouient de nous. Le lien au mariage se fait par le consentement, & au mariage spirituel par la pure volonté de Dieu, Voluntariè genuit nos verbo veritatis, Iacob.1. & par nostre consentement reciproque, Quotquot autem receperuut cum, Ioan. 1. Voluntariè sacrificabo tibi, Psal. 53.
Cette indissolubilité cause souuent des grands ennuis & degousts au mariage corporel : mais au mariage spirituel non, puis que Non habet amaritudinem conuersatio illius, nec tædium conuictus illius. La conuersation de cét espoux n'a ny amertume ny degoust. C'est ce qui faisoit dire à saincte Agnes parlant de son espoux, Mel & lac ex ore eius suscepi, il ne donne que miel 57
& laict, que douceur. Le lien du mariage corporel se rompt par la mort d'vn des conjoincts, celuy de mariage spirituel dure apres la mort, & si nous voulons sera eternel. Le lien du mariage corporel fait que les mariez ne sont plus à eux, mais s'appartiennent l'vn à l'autre: & le lien du mariage spirituel fait que nous sommes à nostre espoux, Non estis vestris, empti estis pretio magno. Vous n'estes pas à vous, vous estes acheptez à grand pris. 1. Cor. 6. & tout ainsi comme Dauid 2. Reg. 3. auoit droict de demander Michol à Isboseth, Redde vxorem meam Michol quam despondi mihi centum præputijs Philistinorum: rendez moy Michol mon espouse, pour laquelle i'ay donné cent prepuces des Philistins, aussi Iesus-Christ n'a-il pas dõné sa vie & son sang pour dot du mariage qu'il a contracté auec vous: nous pouuõs luy dire auec verité,Sponsus sanguinum tu mihi es, qu'il est vn espoux de sang, & partant il a droict de demander que nous luy gardions la fidelité que nous luy auons promise.
C'est vn grand crime de violer la fidelité du mariage charnel & corporel; & Dieu se plaint par Ieremie c. 3. de l'infidelité de ses espouses spirituelles, Quomodo si contemnat mulier amatorem suum? sic contempsisti me domus Israel: O Israël tu t'és comporté auec moy , comme la femme qui est infidelle à son mary ! mais cét espoux spirituel est plus debõnaire que ne sõt les espoux corporels, qui souuent sont implacables enuers leurs espouses, lors qu'elles ont commis vn acte d'infidelité, & luy tousiours prest à pardonner: Tu fornicata es cum amatoribus multis, tamen reuertere, & ego suscipiam te, Ierem. 3. tu t'és abandonné à des ruffiens, qui sont le monde & le peché, mais retourne à moy & ie te receuray.
L'ame annoblie par le mariage auec Dieu.
Au mariage corporel l'espouse entre en communication des biens de son espoux, & est annoblie par le moyen de l'alliance & vnion auec luy, Gaudet Augusta ijsdem priuilegijs quibus Augustus, fœminæ gaudent priuilegijs maritorum, dit la loy, vne fille de village espousant vn Roy est reine, & noble comme le Roy: & l'ame par le moyen du mariage spirituel est esleuée à vne diginité telle, qu'elle est comme faite participante de la diuinité, diuinæ consors naturæ, 1. Petri 2. & entre dans les droicts du royaume celeste, & entant qu'elle est espouse du fils de Dieu, elle est fille du Pere eternel.
Le lien & l'entretien du mariage corporel est l'amour: l'entretien & le lien du spirituel est aussi l'amour : nous sommes asseurez de l'amour de l'espoux qui ne nous manquera iamais, si de nostre costé nous ne luy sommes infideles, & luy manquons les premiers; son amour est bien ordonné, non desreglé comme est souuent celuy de plusieurs marys : non plein d'ingratitude & de perturbation, mais accompagné d'vne grande prudence, amour qu'il fait paroistre comme nostre chef & espoux: nous conduisant: nous aimant: nous nourrissant, nous pouruoyant, & faisant tout deuoir d'vn amoureux espoux.
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Deuoirs de l'ame enuers Dieu son espoux.
Or tout ainsi que S.Paul demande que l'espouse soit obeyssante à son espoux, mulieres viris suis subditæ sint, sicut Domino, de mesme nous deuons obeyssance à cét espoux spirituel, in omnibus, estans bien asseurez qu'il ne nous commandera rien qui ne soit raisonnable & honorable. Nupsisti Christo? illi tradidisli carnem tuam, illi desponsasti maturitatem tuam, incede secundum sponsi tui voluntatem. Tertul. de veland. virg. auez vous pris IesusChrist pour espoux? vous luy auez donné vostre chair & vous mesme, partant comportez vous selon sa volonté.
La femme doit viure conformement à la qualité de son mary, & quoy qu'elle ne soit que villageoise, employée autrefois à choses viles & basses, si est-ce que depuis qu'elle a espousé le Roy, elle ne doit auoir que des discours, des pensées, des desseins, & entretiens de reine. C'est ce que demande de nous S. Leon serm.1. de Natiu. lors qu'il dit, Agnosce, ô Christiane dignitatem tuam, & diuinæ consors factus naturæ, noli in veterem vilitatem degeneri conuersatione redire, memento cuius capitis & cuius corporis sis membrum, reminiscere quod erutus de potestate tenebrarum, & translatus in Dei lumen & regnum. Chrestien recognois ta qualité, & puis que Dieu t'a tant honoré, que de te faire participant de sa diuine nature, ne retournes pas dans ton vile estat de rousture, par l'indignité de tes mœurs, souuienne toy de qui tu as l'honneur d'estre espouse, & comme ton espoux t'a tiré de la bouë & de la cendre pour t'esleuer à la dignité royale par le moeyn de ce saincte & diuin mariage.
S. Bernard considerant cét amour inexplicable s'escrie, serm. 2. Dom.1. post Octau. Epiph. Vnde tibi, ô humana anima, vnde tibi hoc? vnde tibi tam inæstimabilis gloria, vt eius sponsa mereais esse, in quem desiderant angeli ipsi prospicere? vnde tibi hoc vt ipse sit sponsus tum, cuius pulchritudinem sol & luna mirantur & quid retribues Domino pro omnibus quæ retribuit tibi, vt sis socia mensæ, socia regni, socia denique thalami, vt intoducat te rex in cubiculum suum? ô ame humaine d'où te vient ce bon-heir? d'où te vient cette gloire inestimable, que tu sois espouse de celuy que les Anges s'estiment bien heureux de regarder : qui t'a fait cette grace d'auoir celuy la pour espoux, la beauté duquel le soleil & la lune admirent? que pourras tu rendre à ce bon Seigneur pour tant de faueurs qu'il t'a departies: quoy! t'auoir faite compagne de sa table! participante de son royaume! mais de son lict nuptial! te faire entrer en sa chambre!
Exhortation à l'ame pour se cõporter cõme espouse de Dieu.
Puis il poursuit, vide iam quid de Deo tuo sentias, vide quibus brachijs vicaria charitatis redamandus & amplectendus, sit qui tanti te æstimauit, imo qui tanti te fecit, de latere enim suo te resormauit, quando propter te obdormiuit in cruce, & somnum mortis excepit, propter te à Deo Patre exiuit, & matrem Synagogam reliquit, vt adhærens ei, vnus cum eo spiritus efficiaris, regarde 59
maintenant quel sentiment tu dois auoir de ton Dieu, pese auec quels bras d'vn amour reciproque tu le dois aimer & embrasser, puis qu'il a tant fait d'estant de toy, qu'il t'a reformé de son costé, lors que pour ton salut il s'est endormy du sommeil de la mort sur le lict de la croix : il est comme sorty de son Pere par l'incarnation, a laisse sa mere la Synagogue pour t'espouser, afin qu'estant vnie auec luy tu deuienne auec luy vn mesme espit.
Enfin le mesme sainct Bernard conclud. Et tu ergo audi filia & vide & considera quanta sit erga te dignatio Dei tui, & obliuiscere populum tuum & domum patris tui; desere carnales affectus, seculares mores dedisce; à prioribus vitijs abstine, consuctudines noxias obliuiscere : quid enim putas? nonne stat Angelus Domini qui secet te mediam, si fortè (quod auertat ipse) alterum admiseris amatorem. Partant ma fille escoute & vois & considere quelle faueur ton Dieu t'a fait, oublie ton peuple & la maison de ton pere, renonce aux affections charnelles, aux façons seculieres, quitte tes vices anciens, & tes mauuaises accoustumances. A quoy penses-tu? l'Ange de Seigneur est debout pres de toy pour te couper en deux pieces, s'il arriue (qu'à Dieu ne plaise) que tu sois infidelle & si tu luy donne vn corriual.
Que l'amour de l'ame en qualité d'espouse de Dieu doit estre toute à Dieu.
Si l'amour comme dit S. Denys, non sinit suos esse amantes, sed amatorum, ne permet pas que ceux qui aiment soient à eux mesmes, mais sont entierement à ceux qu'ils aiment, puis que ce Diuin espoux nous a tant aimé qu'il a voulu estre tout nostre, la raison ne demande elle pas que nous soyons tout à luy? & disons auec l'espouse mystique, dilectus meus mihi & ego illi, mon bien aimé est tout à moy, & moy tout à luy? serions nous bien si mal heureux que de mespriser vn tel espoux pour aimer des miserables esclaues : ie dis mespriser Iesus-Christ pour faire estat des creatures ! espoux, qui est speciosus forma præ filijs hominum, beau par dessus tous les enfans des hommes : luy qui est la sapience de Dieu: luy dans lequel sont tous les tresors de la Diuinité : luy à comparaison duquel tous les Roys de la terre ne sont que vermisseaux : luy accomply en toutes perfections, totus desiderabilis: tout puissant, tout bon, tout misericordieux, mais aussi tout iuste & rigoureux pour chastier ceux qui abuseront de son amour, & ne garderont la fidelité d'espouses qu'ils luy ont promise. Prenons garde que c'est vn adultere spitiruel d'aimer autre chose que luy, ou de checher & prendre des ioyaux & ornemens d'autre que de luy. C'est apres S. Prosper, ad Demetriadem, que ie le dis, voicy ses parolles. Adultera est & à Diuino aliena coniugio, si alterius cuiusquam decorem, in speculo sui cordis ostentat, aut vllis alijs monilibus acquiescit ornari, nisi illis quæ de thesauris sponsi per sancti Spiritus pignus accepit.
Zonaras tõ.3. annal. in Theoph. raconte, que cõme l'Empereur Theophile 60
vouloit se marier, il fit chercher toutes les plus belles filles qu'on peut trouuer, & les ayant fait amener en sa cour, les fit mettre en rang à dessein de les voir, en passant, & de donner vne pomme d'or à celle qui luy aggreroit dauantage, pour gage de son affection, & pour arres du chaste mariage qu'il pretendoit contracter auec elle. Entre ces filles il y an auoit vne nommée Icasia noble, belle dans la perfection, fort vertueuse & sçauante: l'Empereur l'enuisageant fut tellement rauy & transporté de l'esclat de sa beauté, qu'estant comme hors de soy, il donna la pomme d'or à Theodora, qui estoit aupres d'Icasia, pensant la donner à Icasia: ayant reconnu qu'il s'estoit mespris, il creut que c'estoit deroger à sa grandeur de tromper Theodora, & de la frustrer des esperances qu'elle auoit conceuës par l'acceptation de la pomme; ainsi l'espousa au lieu d'Icasia. Plusieurs des principaux Seigneurs de la cour rechercherent Icasia, pour les grands aduantages que Dieu & la nature luy auoient si liberalement donné: mais elle, piquée d'vne genereuse ambition, & d'vn vif ressentiment de son mal-heur, en fit son bon-heur, croyant chose indigne de sa generosité, apres auoir esté choisie pour estre espouse de l'Empereur, de faire alliance auec vn homme de moindre condition: ainsi prit resolution de n'auoir iamais autre espoux que le souuerain Empereur du ciel & de la terre Iesus-Christ, qu'elle espousa par les saincts vœux de religion, se rendant recommendable, & par la saincteté de sa vie, & par la subtilité de ses escrits.
Est-il bien possible que nos ames ayant esté chosies de Dieu pour estre ses espouses, nous soyons si lasches que de les prostituer au monde & à la vanité, auec le mespris de l'alliance du Roy des Roys!
De ces trois vnions ou mariages mystiques, representez par le mariage corporel, chacun peut voir l'estat qu'on doit faire du mariage corporel, non seulement entant qu'il a esté inuenté & institué immediatement de Dieu, en vn lieu de delices: en vn temps de paix & de saincteté : pour porter vn friuct si pretieux : entant que Dieu & ses Anges l'honorent : mais principalement entant qu'il est Sacrement. C'est vn crime de leze Majesté humaine de ietter dans la bouë, & fouler aux pieds l'image du Roy, d'autant
C'est vn crime de prophaner le mariage.
qu'elle represente le Roy. C'est vn crime de leze Majesté diuine, de mespriser & prophaner la croix, par ce qu'elle nous represente la passion de nostre Seigneur. Et quel crime sera-ce de des-honorer & prophaner le mariage par vne meschante & abominable vie? par vne des-vnion de corps & de volonté: le souiller dans la bouë d'vne immoderée lubricité, ou de quelque detestable adultere? n'est-ce pas prophaner le mariage du Verbe diuin auec le tres-noble indiuidu de son humanité? n'est-ce pas vilipender le mariage de IesusChrist nostre Pere, auec l'Eglise nostre Mere? n'est-ce pas mespriser le ma 61 riage que Dieu daigne misericordieusement faire auec nous par sa grace!
Concluons donc auec le grand Apostre S.Paul, honorable connubium in omnibus, le mariage est honorable en tout ce qui le concerne : le mariage doit estre honoré de tous: tout le monde le doit reuerer, & en faire estat.

Filet double. Du mariage de Dieu auec les personnes religeuses. CHAPITRE XI

Les vierges sont mariées, & cõment & toutes les personnes religieuses.
SAinct Augustin tract. 9. in Ioan. monstre que les personnes qui font profession plus particuliere de chasteté, comme sont les personnes religieuses, ne sont pas exemptes de mariage : Voicy ses parolles, Quæ virginitatem Deo vouent, licet ampliorem honoris gradum in Ecclesia teneant, tamen sine nuptijs non sunt, nam & ipsæ pertinent ad nuptias cum tota Ecclesia, in quibus sponsus est Christus Les personnes qui voüent virginité à Dieu, sont bien releuées par dessus la condition des mariez, toutefois ne sont pas exemptes de nopces, elles appartiennent aux nopces auec toute l'Eglise, dont IesusChrist est l'espoux.
Dieu n'a pas voulu priuer de l'honneur du mariage, ceux & celles qui se priuent volontairement des nopces charnelles, & des plaisirs naturels & licites, par le vœux de chasteté; ains comme ils se sont donnez à luy liberalement, & par vn traict extraordinaire d'amour, aussi Dieu les reçoit par vn amour singulier, en qualité d'espouses, & se donne à eux en qualité d'espoux : & tout ainsi qu'il donne le centuple à ceux qui pour l'amour de luy quittent leurs maisons, champs & possessions, & prend comme ses enfans ceux qui renoncent à pere & à mere pour luy, exerceant enuers eux vne charité plus que paternelle, de mesme il honore d'vn sainct & spirituel mariage, ceux & celles qui se priuent du mariage charnel pour luy complaire : qui sont tous ceux qui pour l'amour de luy mesprisent les nopces charnelles, comme ceux & celles qui font vœux de chasteté, & principalement les religieux & religieuses; comme ie m'en vay monstrer par les rapports que le mariage charnel a auec leur estat & condition.
Circonstances du mariage des personnes religieuses auec Dieu.
Le mariage conjoinct les parties indissolublement, l'vne auec l'autre, Matth. 19.Quod Deus coniuxit homo non separet: que l'homme ne separe ce que Dieu a conjoinct. De mesme les vœux solemnels faits en religion, conjoignent les religieux inseparablement auec Dieu : & tout ainsi que ce mot uolo en mariage, ie veux, ie consens, fait l'vnion, de mesme au mariage des 62
religieux le mot voueo, ie vouë, qui emporte auec soy vn nœud indissoluble: le consentement qu'on donne au mariage corporel, lie la personne auec vne autre personne ; le consentement qu'on donne faisant le vœux, lie la personne qui le fait auec Dieu, qui est vne vnion & liaison plus noble infiniment & plus agreable, que celle qui se fait au mariage corporel : or comme au mariage le lien en lie deux, l'homme auec la femme, de mesme par le moyen du vœux le religieux se lie à Dieu, & Dieu par sa bonté infinie se lie à luy.
Au mariage corporel les parties renoncent à la puissance qu'elles auoient sur leurs corps, se les donnans mutuellement ; mais en ce mariage, les religieux ne renoncent pas seulement au pouuoir & liberté qu'ils auoient sur leurs corps, mais encor sur leurs esprits, faisans vn transport de l'vn & de l'autre à Iesus-Christ leur espoux.
Au mariage corporel l'espouse quitte la maison de son pere, voire pere, mere, freres, sœurs, amis, domestiques, & s'en va à la maison de son espoux: & les religieux quittent toute proprieté, quittent peres & meres pour suiure Iesus-Christ, & se rendre ses domestiques, mais bien d'vne autre façon que d'affection, renonçans souuent à toute communication auec eux, voire se priuants mesme souuent de leur doux & aggreable colloque.
S. Bernard serm. 85. in can ica apres auoir monstré la ressemblance que l'ame religieuse a auec le Verbe eternel, dit que l'ame se voyant esleuée à ce degré d'honneur ose bien aspirer aux nopces du mesme Verbe : & pourquoy, dit-il n'y aspireroit elle pas se voyant semblable? Non terret celsitudo quam sociat similitudo, amor conciliat, professio maritat: la mejesté du Verbe ne l'espouuante point, puis que la ressemblance l'associe auec luy, l'amour luy fait gaigner ses bonnes graces, & la profession fait le mariage.
La forme de la profession dit S. Bernard, est tirée du psalme I 18. Iuraui & statui custodire iudicia iustitiæ tuæ. I'ay iuré & resous de garder les iugemens de vostre iustice. Les Apostres auoient fait cette profession, lors qu'ils disoient, Matth.19. Ecce nos reliquimus omnia, & sequuti sumus te. Nous auons tout quitté pour vous suiure; comme l'homme quitte pere & mere pour demeurer auec sa femme, & sont faits deux en vne chair : partant dit le mes
Signes qu'vne ame est espouse de Dieu
me sainct Bernard, lors que vous verrez vne ame laquelle ayant quitté tout, s'attache par les vœux auec le Verbe: vit par le Verbe, se gouuerne par le Verbe, conçoit du Verbe, pour enfanter par le Verbe, & qui peut dire auec S. Paul, Philip. I. Mihi viuere Christus est, & mori lucrum ma vie est IesusChrist, mon gain est de mourir pour luy: croyez que cette ame est l'espouse du Verbe mariée auec luy : le coeur de son espoux se confie en elle dans l'experience qu'il a qu'elle est fidelle, puis que pour l'amour de luy elle a tout 63 mesprisé, & tient tout comme bouë pour luy complaire: voila le discours de S. Bernard.
Ce mariage n'est pas sterile, car comme dit le mesme S. Bernard, les espouses de ce mariage ont deux sortes d'enfantemens, l'vn est lors que par la
Enfans du mariage des ames vierges & religieuses.
predication elles enfantent les ames, l'autre quand par la meditation elles produisent des intelligences spirituelles. N'est-ce pas du premier enfantement que parloït S.Paul Galat. 4. Filioli mei quos iterum perturio donec formetur Christus in vobis. Mes chers enfançons que i'enfante vne autre fois, iusques à ce que Iesus-Christ soit formé en vous. Et de l'autre. 2. Cor. 5. lors qu'il dit, siue mente excedimus Deo, lors que par la meditation il s'vnit auec Dieu. Les personnes religieuses enfantent lors que par leurs predications, bons exemples, & sainctes prieres, elles gaignent les ames à Dieu : elles enfantent lors qu'elles mettent au iour les bonnes œuures qu'elles ont coneuës par la grace & inspiration Diuine, suiuant ce que dit Isaye 26. A facie tua concepimus & quasi perturiuimus spiritum salutis. Or il ne tiendra qu'à nous, que tout ainsi que ce mariage commence en ce monde par la volonté de Dieu, qu'aussi il ne se consomme dans le ciel.
Tout ainsi qu'au mariage corporel l'espouse disant ces parolles, ie vous prens pour mon mary, aussi tost elle transporte tout son amour à son espoux, voire se donne entierement à luy; de mesme le religieux doit donner tout son cœur à Dieu, & luy faire vn transport de soy-mesme, & viure desormais selon sa volonté, comme l'espouse est obligée se conformer à la volonté de son espoux.
Tout de mesme que l'espoux reçoit l'espouse à sa protection, luy monstre de la familairité & se communique à elle, de mesme Dieu prend vn soin particuluer des religieux qui le choisissent pour espoux, se familiarise & communique à eux, & lors qu'ils correspondent à leur vocation, & viuent conformement à leurs vœux, les enrichit des dons de sa sapience eternelle.
Mariage du B Laurent Iustinian auec la Sapiẽce eternelle.
Le B. Laurent Iustinian estant aagé de dixneuf ans eut le bon-heur de voir nostre Seigneur en forme d'vne belle pucelle, qui de la splendeur de sa face surmontoit de beaucoup le lustre du Soleil, & d'vne porole douce & amoureuse luy dit; ieune homme pourquoy te trauaille tu tant, cherchant la paix? i'ay auec moy & à mon pouuoir ce que tu cherche. Et partant si tu me veux prendre pour espoux, ie te donneray pour dot vne paix asseurée. Le ieune homme rauy d'vne telle beauté, piqué de telles promesses, luy demanda son nom & sa race. Lors elle respondit: Ie suis la sapience Diuine qui ay pris la forme humaine pour reformer les hommes. Le ieune homme donna incontinent son consentement à ce sainct mariage, cette pucelle luy donna vn chaste & gratieux baiser, & disparut; & luy 64
tout remply de consolation celeste s'en alla en vn monastere pour y conclure & consommer ses nopces, comme il fit par la profession religieuse.
Les filles religieu ses sont particulierement espouses de Iesus Christ.
Cecy est commun tant aux religieux qu'aux religieuses, mais voicy qui est particulier aux religieuses, qui sont encor plus intimement espouses de Iesus-Christ, par le moyen de leurs vœux, comme elles peuuent reconnoistre par les ceremonies que l'on fait en leur profession. Tout ainsi que iadis on mettoit vn voile sur la teste des espouses qu'on nommoit velum flam- meum, & de ce voile elles estoient appellées nuptæ, c'est à dire, voilées, de mesme les religieuses sont voilées, pour monstrer qu'elles sont mariées à Iesus Christ, Rebecca Gen. 24. fut voilée auant que d'estre conduitte à la maison d'Isaac son espoux: & entre autre torts dont l'espouse se plaint, elle dit que les gardes luy ont osté son manteau, c'est à dire, selon la signification Hebraïque, son voile. C'est icy l'asyle des vrayes vierges dit Tertulian, c'est leur bouclier impenetrable contre les tentations & mesdisances, Pura virginitas semper timida oculos fugit, confugit ad velamen capitis, quasi ad galeam contra ictus tentationem, contra iacula scandalorum, contra suspiciones & su surros, lib. de velandis virginibus 31. C'est le signe de la perpetuelle sertitude qu'elles offrent à leur espoux, c'est pourquoy en le prenant, elles disent Suscipe me secundum eloquium tuum & viuam, & non confundas me ab expectatione mea. Receuez moy selon vostre parole, & que ie viue, & ne me confondez pas en mon esperance. On benit ce voile, pour signe des benedictions abondantes que Dieu donne en ces nopces spirituelles à ses espouses.
Voulez vous voir comme Dieu prend plaisir à ces celestes espouses, & comme pour les caresser il passe par dessus toutes les loix de nature, y employant sa toute puissante main? ie vous le monstreray en la personne de
Admirable constance de saincte Aldegon de.
saincte Aldegonde, Fondatrice des nobles Damoiselles chanoinesses de Maubeuge en Haynault, cette noble fille estant importunée de ses pere & mere de se marier, voire d'espouser le fils du Roy d'Angleterre, tout estoit prest pour la celebration des nopces, iour pris, parens & amis inuitez, quoy que contre la volonté de la fille. La nuict que l'espoux arri
S.Aldegonde marcha sur les eaux.
uoit à la maison du pere de l'espouse, elle s'enfuit, se retira en vne forest, & s'y cacha, voila tout le monde allarmé voyant que l'espouse ne paroissoit pas, chacun se mit en deuoir de la trouuer, & entre autre son espoux, qui enfin la trouua en vn destroit ne pouuant eschapper, ayant deuant soy la Sambre: elle se voyant en danger d'estre enleuée, & craignant de perdre sa virginité qu'elle auoit dediée à Dieu, entendant le bruit des cheuauz, apprehendant l'affection de son espoux, ennemy de sa virginité, iette vne œillade amoureuse au ciel, darde dans le paradis cinq ou six fleches d'vn pur amour tirées de son cœur, & toute pleine d'vne saincte 65 confiance enuers celuy qu'elle auoit choisy pour son espoux, marcha sur les eaux commes sur terre ferme, ayant vn Ange de chaque costé qui la portoit par desouz les bras, & s'eschappa à la veue de son espoux, lequel tout estonné de la grandeur de ce miracle desista de ses entreprises, connoisant manifestement que Dieu se reseruoit cette espouse: mais elle se sentant tousiours esprise de plus en plus de l'amour de son diuin espoux, alla trouuer Sainct Aubert & S. Amand Euesques, qui estoit en vn monastere à vne lieue de Mauberge, se ietta à leurs pieds, & fondant toute en larmes les pria qu'ils luy permissent de se consacrer à son cher espoux par vn vœux solennel de chasteté, pour enfin se garantir de importunitez de ses pa
Prodige au voile de Saincte Aldegõde
rens, qui vouloient luy donner vn espoux mortel, les Euesques y consentirent & comme ils benissoient le voile, & luy vouloient mettre sur la teste on vit vne colombe descendre du ciel, laquelle des pieds & du bec esleua le voile & le mit sur la teste de la saincte pucelle, auec l'estonnement de tons les assistans, on garde encor ce voile à Mauberge auec grande reuerence.
Pour quoy on couppe les cheueux aux religieuses.
On coupe les cheueux aux religieuses lors qu'elles ses vouent à Dieu, ô le beau mystere! au Deuter. 21. Dieu donne ceste luy à son peuple, se faisant la guerre contre vos ennemis vous voyez vne femme parmy les captifs qui vous plaise, & desirez de l'espouser; introduces eam in domum tuam, quæ radet cesariem, & circumcidet vngues, & deponet vestem in qua capta est; sedensque in domo tua, flebit patrem & matrem suam vno mense & poste a intrabis ad eam, dormiesque cum ea & erit vxor tua. Vous la ferez entrer en vostre maison, elle rasera ses cheueux, coupera les ongles, quitera la robbe qu'elle auoit lors qu'elle a esté prise, & elle demeurera vn mois en vostre maison pleurant son pere & sa mere puis elle sera vostre femme.
Les religeuses ne sont ce pas des captiues de Iesus-Christ, qu'il a rauy au monde, à la vanité, au diable; de l'amour desquelles estant espris, & desirant les espouser, il les a fait entrer en sa maison qui est la religion, l'entrée & le paruis du paradis: mais il faut prendre le rasoir en main, couper ses cheueux qui sont les soins & affections du monde, & tout amour terrestre, qui pourroit diminuer l'amour que demãde ce diuin espoux: faut retrancher les ongles, c'est à dire toute cholere, rancune, vangeance, rebellion, d'autant qu'il demande que ses espouses soient douces, paisibles, obeissantes. Faut quiter ses anciens habits qui est l'habit duquel parle S. Paul Ephes.4. deponite veterem hominem cum actibus suis, & indiuite nouum quid secũdum Deum creatus est in iustitia & sanctitate veritatis, abandonner ses premieres façons de viure, l'homme d'Adam, du monde, de la chair, pour se reuestir de Iesus-Christ, & de toute saincteté & vertus, & de la belle robbe nuptiale de la grace. Faut s'asseoir & pleurer vn mois son pere & sa mere, c'est à dire, deplorer sa vie & 66
ses fautes passées en faire vne bonne & salutaire penitence; penser qu'el pere on a eu au monde, qui a esté Satan; qu'elle mere, qui a esté la vanité; pleurer pere & mere qui vous ont engendré, comme s'ils estoient morts pour vous, & les oublier pour plaire à vostre espoux, suiuant la condition qu'il demande de ses espouses, obliuiscere populum tuum & domum patris tui & concupiscet rex decorem tuum, & lors Dieu les prent pour ses espouses.
Les vierges vestales pen doient leurs cheueux à vn arbre.
Anciennement lors qu'on coupoit les cheueux aux vierges Vestales elles auoient coustume de les pendre à vn arbre nommé Lotos qui portoit des fruicts si doux, que quiconque en auoit gousté ne s'en pouuoit retirer. Cheres vierges, chastes espouses de Iesus, attachez vos cheueux à l'arbre de vie, qui est la saincte croix: goustez ses fruicts, vous y trouuerez le fruict benit que la vierge des vierges 32a donné au monde, & puis tant de fruict si doux, & si sauoureux, que iamais vous ne pourrez vous en seprarer. Ie dis plus, montez hardiment en la croix comme au lict nuptial, vous y trouuerez infailliblement vostre espoux, cest la qu'il couche, cest la qu'il se repaist : c'est la qu'il vous rendra secondes en toute sorte de bonnes œuures.
Ce que signifie l'an neau qu'õ donne aux religieuses en professiõ.
L'on donne vn anneau aux religeuses en leur profession & leurs dit on, desponso te Iesu Christo Filio summi patris, qui te illæsam custodiat, accipe ergo an nulum fidei, signaculum spiritus sancti, vt sponsa Dei voceris, & si fideliter ei ser-uieris in perpetuum coroneris. Ie vous espouse auec Iesus-Christ Fils de Dieu le Pere, & le prie de vous garder entiere, prenez donc l'anneau de la foy, le signe du sainct Esprit, afin que vous soyez espouses de Dieu, & qu'apres l'auoir seruy fidellement, vous soyez couronnée d'vne couronne eternelle. Voila ce que luy dit celuy qui fait les ceremonies, & elle dit, Annulo suo subarrhauit me Dominus Iesus & quasi sponsam decorauit me corona. Monseigneur Iesus ma donné vn anneau pour arrés de son amour, & de son alliance, & ma couronné comme son espouse. Aux mariage charnels, l'espoux met l'anneau nuptial au quatriesme doist de la main gauche de son espouse, mais on met l'anneau des religieuses au quatriesme doist de la main droite, pour mõstrer que les mariages du monde sont souuent accompagnez d'afflictions, signifiées par la main gauche, mais les mariages des religieuses de consolations, & d'vne vraye ioye du S. Esprit, signifiée par la main droite, dextera Domini fecit virtutem.
Comme Iesus Ch. espouse Saincte Catherine se Sienne.
Se peut il trouuer plus grande caresse que celle que N. Seigneur fit vn iour à vne de ses cheres & amoureuses espouses, en tesmoignage de celles qu'il fait tous les iours aux religieuses qui le choisissent pour espoux. C'estoit S. Catherine de Sienne, laquelle esprise d'vn tres-ardẽt desir de se cõsacrer entierement à Iesus-Christ, principalement par vne viue foy, luy demandoit souuent auec les Apostres qu'il luy accreut sa foy, en sorte que iamais rien ne l'esbranla en sa croyance, & nostre Seigneur luy respondoit 67
uent, desponsabo te mihi fide, ie t'espouseray en la foy. Or pendant les libertez & dissolutions du carnaual s'estant retirée dans sa cellule pour ne penser qu'a son espoux, luy faisant instance de luy accorder ce qu'il luy auoit si souuent promis, nostre Seigneur luy apparust accompagé de sa benitte mere & d'aucuns saincts, & luy dit, quia tu spreuisti vanitates mundi, amplexa crucem & pœnitentiam, quærens summum & æternum bonum, bis dicbus quibus mundani vacant gulæ & luxuriæ, ideo ego te desponsabo. D'autant que vous auez mesprisé les vanitez du monde, & embrassant la croix & la penitence, vous auez cherché le vray & souuerain bien en ces iours ausquels les autres s'addonnent à la gourmandise, & à la luxure, ie vous espouseray. Les ceremonies de ces sainctes espousailles furent que Nostre Dame prit la main droite de Saincte Catherine, & tenant vne anneau en sa main pria son fils de vouloir ce qu'il auoit tant de fois promis à cette chaste pucelle, nostre Seigneur exauçant les prieres de sa mere, prit l'anneau qu'elle tenoit & le mit au doist de Catherine son espouse, disant moy Iesus vostre Createur & Sauueur vous espouse en la foy & fidelité, qui durera des à present sans changer iusques à ce que vous iouissiez des nopces eternelles & me voyez face à face. Partant conbatez genereusement, & fortifiée de la foy que iay emprainte en vostre cœur, surmontez touts les allechemens du monde, & toutes les difficultez qui vous suruiendront, triomphez de tous les assaults de vostre chair, & de toutes les tentations de l'ennemy. Cette histoire est rapportée par Raymondus son confesseur & cest anneau est gardé à Rome au conuent des religieuses de Sainct Dominique.
Voila comme Dieu se comporte interieurement auec les religieuses ses espouses, mais aussi voila les conditions qu'il demande d'elles: les autres circonstances de ce sainct mariage se peuuent tirer de ce que iay dit au chapitre precedent du mariage de Dieu auec l'ame, par la grace.

Filet double. De l'usage du mariage. CHAPITRE XII.

O Vtre beaucoup d'heretiques qui ont abolument cõdamné le mariage & sõ vsage, osans dire que c'estoit vne chose mauuaise, damnable, illicite, Diabolique: se sont trouuez aucũs docteurs Catholiques, qui ont dit que
68
Que l'vsage du mariage peut estre sans aucũ peché
l'vsage du mariage ne pouuoit estre sans peché, à tout le moins veniel. Voyez Sanchez de matrim.l. 9. disp. 1.
Cette opinion semble choquer Dieu mesme, puis qu'ayant institué le mariage, si son vsage est mauuais, & ne peut estre sans peché, il s'ensuit que le mariage est mauuais, & par consequent que Dieu est autheur d'vne chose mauuaise, qui est vne heresie.
Dieu est autheur du mariage.
Or personne ne peut nier que Dieu ne soit autheur du mariage, sans nier pareillement la verité des Escritures Sainctes, qui disent expressement que Dieu ayant consideré tout ce qu'il auoit creé auec vne telle puissance, & rangé auec vn ordre si admirable, il ietta les yeux sur l'homme, comme sur son chef d'œuure, comme sur le Prince qu'il establissoit pour presider au reste, & dit, Non est bonum hominem esse solum, faciamus ei adiutorim simile sibi. Gen. 2. Il n'est pas expedient, ny conforme à l'intention, que nous auõs eu en la production de cét vniuers, que l'homme soit seul, faisons luy vn aide semblable à luy ; ainsi il luy enuoya vn sommeil extatique, pendant lequel, selon l'opinion des Saincts Peres; il luy reuela beaucoup de merueilles, luy fit connoistre, comme il estoit son Souuerain Seigneur & Createur: comme il formoit Eue d'vne de ses costes: comme il vouloit estre l'instituteur du mariage: puis à son reueil, luy ayant presenté cette premiere femme, il dit, Hoc nune os de ossibus meis, & caro de carne mea. Quamobrem relinquet homo patrem & matrem, & adhærebit uxori suæ, & erunt duo in carne una. Voila vn os de mes os, la chair de ma chair, partant, l'homme qui tera son pere & sa mere pour demeurer auec sa femme, & seront deux en vne chair: paroles qui contiennent les loix & conditions du mariage, & qui ne doiuent estre considerées, comme prouenantes purement & simplement d'Adam, mais comme à luy inspirées de Dieu, qui se seruoit de la bouche d'Adam pour promulger les loix qu'il vouloit estre obseruées au mariage. C'est pourquoy nostre Seigneur en Sainct Matth. 19. attribuë ces paroles à Dieu mesme, disant, Quod Deus coniunxit, homo nonseparet que l'homme ne separe point ce que Dieu a conioinct.
Dont le premier autheur du mariage n'est autre que Dieu, qui a creé la femme, la fait d'vn autre sexe que l'homme à cause du mariage, la presenté à l'homme comme paranymphe du mariage, & partant ny le mariage, ny son vsage ne sont mauuais, si nous ne voulons faire Dieu autheur du mal, qui seroit vn blaspheme.
Que le mariage n'est pas mauuais.
Sainct Paul confirme cette verité par paroles expresses, 1. Corinth. 7. lors qu'il dit, que celuy qui marie sa fille fait bien, Qui matrimonia iungit virginem suam, bene facit, & au mesme lieu, Si nupserit virgo non peccanit, la vierge qui se marie ne peche point. Et 1. ad Timoth. 4. Volo ego inniores nubere, filios procreare, matres familias esse, Quant à moy (il parle en maistre) 69
i'entens que les ieunes (il entend les vefues) se marient, mettent des enfans au monde, soient meres de familles, & 1. ad Timoth. 2. Saluabitur, mulier, per filiorum generationem, La femme sera sauuée en engendrant des enfans. Enfin aux Hebreux 13. il dit que le mariage est honorable en tout, donc & en sa substance, & en son vsage. Dieu a commandé aux premiers hommes, au moins permis qu'ils se mariassent & missent des enfans au monde. Genes 2. Crescite & multiplicamini & replete terram, croissez, multipliez & remplissez la terre, ce seroit blasphemer de dire que Dieu eut commandée ou permise vne chose mauuaise, & à l'occasion de laquelle il a donné sa benediction, qui a esté si efficace, qu'en vertu d'icelle, de deux personnes s'est faicte vne telle multiplication iusques au deluge; & depuis le pace de deux cent cinquante ans, le monde s'est tellement peuplé, que Ninus qui regna enuiron deux cent cinquante ans apres le deluge, fit vne armée de dix sept cent mille homme de pied, & de deux cent mille cheuaux: Diodorus lib 3.c.2.
L'vsage du mariage est vn acte de iustice.
Tant s'en faut que l'vsage de mariage soit mauuais & tousious peché, au contraire c'est vn acte de la vertu de iustice, entant que les conioincts se rẽdent mutuellement, ce à quoy ils son obligez par contract de iustice. Et qui empesche que l'vn & l'autre des mariez, en l'vsage de leur mariage, ne dressẽt leur intention à la lignée qu'il plaira à Dieu leur donner: ne s'arrestans pas à la conseruation de l'espece pour laquelle le mariage est ordonné de Dieu, & à quoy la nature encline vniuersellement, & partant qui ne peut estre mal, mais poussant leur intention plus auant, qui est le seruice & honneur de Dieu qu'ils pretendent en la generation & education des enfans, qui est vn acte de religion & partant louable.
Outre ce que dessus, le mariage des Chrestiens a cela de plus, qu'il est Sacrement, & par consequent accompagné de la grace Sacramentale, que s'il a quelques incommoditez, il a ses biens & commoditez pour recompense.
D'ou prouient la honte qui est en l'vsage du mariage.
I'accorde que l'vsage du mariage, a ie ne sçay qu'elle honte, qui fait que les mariez ne l'exercent qu'en chachette; il ne s'ensuit pas pourtant qu'il soit mauuais, cette honte dit S. Aug. 14. de Ciuit. Dei, prouient de ce que la raison rougit, de se voir aucunement subiecte aux membres du corps, & à des mouuemens qui ne son purement de ses ordonnances: elle rougit à cause qu'elle ressent la punition de sa rebellion contre Dieu, qui est la rebelliõ de la chair contre elle.
L'vsage du maria ge est me ritoire.
De ces discours chacun peut connoistre que non seulement l'vsage du mariage n'est pas mauuais, ny tousiours accompagné de peché, mais que lors qu'il est practiqué en estat de grace, & auec ses circonstances, il est meritoire ; tout ainsi que les autres bonnes œuures qui sont faites en 70
grace & auec les circonstances requises. Escoutons parler S. August. lib. de bono coniugali c. 6. Coniugalis concubitus generandi gratia non habet culpam, concupiscentiæ vero satiandæ, sed tamen cum coniuge propter fidem tori, venialem habet culpam, adulterium vero, sine fornicatio lethalem habet culpem. L'vsage du mariage rapporté à la generation n'est pas peché: rapporté seulement à contenter sa concuipscence est peché veniel, quoy que dans la fidelité coniugale: l'adultere & la fornication sont pechez mortels, & au chapitre 7. Continentia meriti est amplioris, reddere debitum coniugi nullius est criminus, exigere vltra generandi necessitatem culpæ venialis, fornicari vel mœchari puniendi criminis. La continence est plus meritoire; rendre le deuoir à sa partie n'est pas peché, demander le deu de mariage sans aucune intention de generation est peché veniel: adulterer & paillarder est peché mortel.
L'vsage de mariage est souuent obligatoire.
I'adioute à ce que dessus, que l'vsage de mariage est souuent obligatoire, suiuant les paroles de Sainct Paul 1. Corinth. 7.Vir vxori debitum reddat, similiter & vxor viro: qui a mulier non habet potestatem corporis sui ses vir, similiter vir non habet potestatem corporis sui sed mulier. Que le mary rende le deuoir à sa femme, & la femme au mary : d'autant que la femme n'a pas le pouuoir de son corps, mais le mary: de mesme le mary n'a pas le pouuoir de son corps, mais la femme, en quoy la femme n'est nullement inferieure à son mary. Or tout ainsi que c'est vn peché contre iustice de rauir le bien autruy contre la volonté du proprietaire; ainsi le pouuant rendre, & ne le faisant, on luy fait tort, & partant vn des conioincts refusant le deuoir de mariage, à l'autre luy pouuant donner, fait contre iustice; & contre le commandement de Dieu promulgé par Sainct Paul: & si celuy qui encourt ce refus, fait mal à raison de ce refus, l'autre qu'il a fait le refus est cause du mal: & notez qu'en cela n'importe si l'on le demande par parolles expresses ou tacitement, comme seroit par signes, caresses, ou
Le refus du deu de mariage ordinairement est peché mortel.
autrement, comme il arriue souuent, lors que la honte empesche qu'on en vienne aux parolles expresses: & l'obligation à ce deu, est dautant plus grande lors qu'on s'apperçoit qu'a faute de cela, l'vn des conioincts viendroit à commettre quelque incontinence, ou quelque chose contre la fidelité coniugale, & contre le salut de son ame. Parlant ordinairement tel refus, estant fait sans cause, est peché mortel: ie dis parlant ordinarement & sans cause, ce qui est digne de consideration.
Quoy que l'vsage du mariage soit licite comme ie viens de monstrer; soit vn acte de vertu; soit meritoire; voire souuent obligation soubs peine de peché mortel: toutefois il se peut faire, & pleut il à Dieu que n'arriuast si souuent qu'il est illicite & mauuais, ou à cause de la fin qu'on se 71
propose en iceluy; ou à cause du temps: ou de la façon qu'on l'exerce.
Les fins du mariage & qu'õ peut auoir en son vsage.
La vraye & principale fin du mariage, estant la generation, l'vsage du mariage estant rapporté à cette fin, est bon. Ne faut toutefois s'arrester purement à la lignée, mais la rapporter au seruice & honneur de Dieu: n'est pas toutefois necessaire que cela se face auec vne intention actuelle, toutes & quantes fois qu'on vient à l'vsage du mariage, suffit qu'on ait eu ceste intention en se mariant & quelle ne soit reuoquée par quelque intention contrai
Faut rapporter la lignée à Dieu en l'vsage du mariage.
re, & voyla la vraye principale & meilleure fin du mariage.
Lors qu'on a pour fin en l'vsage du mariage, de rendre le deuoir à sa partie, & luy garder la promesse qu'on luy à faite, cest vn acte de iustice, quand on le fait pour empecher l'incontinence en sa partie, de laquelle on s'appercoit cest vn acte de charité.
Aucuns sont d'aduis qui quiconque en l'vsage du mariage ne pretend
Si cest peché d'vser du mariage, pour euiter l'in continence.
autre chose, & n'a autre fin que d'euiter l'incontinence ou fornicatiõ en soymesme peche venielement, s'il la peut euiter par quelque autres moyens: que s'il ne le peut faire par autres moyens, qu'il peut licitement & sans peché se seruir de cesluy cy: d'autres disent que les mariez ne sont pas obligez sur peine de peché de se seruir d'autres moyens, comme ieusnes, austeritez & c. Mais peuuent se seruir de l'vsage du mariage, dautant que depuis le premier peché le mariage a vne seconde fin, qui est de seruir de re
Comme on peut vser du mariage pour sa santé
mede à l'incontinence & partant qu'il ny peut auoir aucun peché, en s'en seruant selon la fin de son institution, ce qui est assez probable & au soulagement des consciences.
On peut pretendre la conseruation ou recouurement de la santé en l'vsage du mariage, quand il ny à point dautres remedes ou moyens pour ce faire, autrement non; & s'en seruir à ceste fin, ayant d'autres
L'vsage du mariage pour le seul plaisir est peché veniel.
moyens, ce seroit peché veniel, dautant que c'est peruertir l'ordre de ce Sacrement.
Cest contre le bon ordre esatbly de Dieu en l'instutition du mariage de n'auoir autre fin en son vsage, ou d'auoir pour fin principale, le plaisir & tel vsage est peché veniel.
On se peut proposer à l'vsage du mariage la representation de l'vnion du Verbe auec l'humanité, toutefois ne faut s'arrester precisement à ceste fin, mais le faut ioindre auec les autres qui sont ou la lignée qu'on pretend, ou
L'vsage du mariage n'est defendu les iours defestes ou de ieusnes.
la foy du mariage, qu'on accomplit, rendant le deuoir à sa partie. Voila ce qui concerne la fin.
Quant à ce qui concerne le temps ie ne trouue aucun commandement qui defende l'vsage du mariage les iours de feste, voire les plus celebres, ny les iours de ieusne, de Caresme, de professions publiques 72
ou autres semblables; il est bien vray qu'on le conseil auec S.Paul, Corint. 7. Vt vacetis orationi. Pour s'addonner à la deuotion: mais notez que cest vn conseil non vn commandement; vne exhortation, non vne obligation. On ne sçauroit toutefois nier qu'il ne soit souuent expedient de s'abstenir pour esleuer l'esprit à Dieu, pour le seruir auec plus de pureté & de deuotion, & afin que les mariez conspirent ensemblement à leur salut auec plus de liberté d'esprit, & se rendent plus idoines de la grace de Dieu, & impetrent plus efficacement son secours & aide, non seulement contre les maux & difficultez de leur estat, mais encor contre les maux & afflictions communes & publiques. C'est pourquoy le Prophete Ioel. c. 2.exhortant le peuple à appaiser Dieu, & à recourir à sa misericorde par l'exercice de toutes sortes de bonnes oeuures, n'obmet pas la continence des mariez, disant, egrediatur sponsus de cubili suo, & sponsa de thalamo suo.
Il est assez probable que pendant le deluge qui estoit vne affliction vniuerselle on garda la continence. Vrie sçachant que l'armée & l'arche de Dieu estoit en danger, ne voulut aller reposer en sa maison, ny visiter sa femme, quoy que Dauid luy commandst: le Prophete Zacharie c.12. descriuant vne affliction, publique en Hierusalem dit, plagent familie seorsum & mulieres eorum seorsum, les femmes meneront le düeil separement de leurs marys, ou il denote assez l'abstinence du mariage dans les afflictions publiques, & c'est en semblables cas que se peut entendre ce que dit S.Paul, Corinth, 7. qui habent vxores tanquam non habentes sins. Ceux qui on des femmes se comportent comme s'il n'en n'auoient point qui se peut expliquer, ou bien que les marys doiuent tellement aimer leurs femmes qu'ils n'offensent Dieu pour leurs complaire : ou bien qu'ils se doiuent tellement seruir du mariage, qu'ils sçachent s'en abstenir en temps & lieu. Faut toutefois prendre garde que semblable abstinence ne cause quelque incontinence, autrement vaudroit mieux retourner à l'vsage du mariage, car ce n'est qu'vn conseil.
La communion n'empesche l'vsage de mariage.
La communication faicte ou à faire n'empeche pas l'vsage du mariage, voire le mesme iour, car il ny a nul commandement : se fait bien toutefois vne certaine stupidité, estourdissement & euagation d'esprit qui prouient souuent d'vn tel vsage, & semble indecent de s'approcher d'vn si adorable & venerable Sacrement tandis que telle euagation dure : laquel neantmoins pourroit estre compensés ou à cause de la solemnité du iour; ou à cause de quelque iubilé, ou grandes indulgences; ou d'autant que si on s'abstenoit de la communion il pourroit auoir quelque sçandal. Ainsi absolument parlant on peut demander le deu de mariage, le iour qu'on a communié, ou qu'on doit communier, sans peché, & à plus forte raison celuy des parties qui en est requis, le doit rendre, & la communion on faire, ou à faire le mesme iour, ne le peut exempter de satisfaire, à ce à quoy la iustice l'oblige.
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Ie prieray toutefois les mariez de se souuenir, que si Dieu commanda aux Iufs d'estre sanctifiez, c'est à dire, de s'abstenir de l'vsage du mariage trois iours auant que de receuoir la loy, & voir les merueilles qu'il deuoit faire, que c'est incomparablement plus de receuoir l'autheur de la loy en soy mesme: & que si Abimelech ne donna les pains de propositions à Dauid ny à ceux de sa suitte, que sur l'asseurance que Dauid donna qu'ils s'estoient abstenu de l'vsage du mariage, c'est icy le pain des Anges, & partant digne de toute reuerence: Ie ne dis pas qu'il y aye obligation de s'abstenir, ie dis que c'est vn bon & salutaire conseil, faut toutefois se garder de toute incontinence, & prendre garde de ne manquer au deuoir auquel on est obligé à sa partie par voye de iustice.
Continẽce de sainct Louys.
I'apporteray icy la pratique de grand & incomparable S. Louys Roy de France, qui est plus admirable qu'imitable: aussi ne pretens ie pas d'en tirer vne consequence pour les mariez, qui potest capere capiat. L'imite qui le pourra faire. Nonobstant qu'il menast vne vie totalement religieuse & que sa vie fust vne continuelle preparation à la communion : qu'il se confessast tous les vendredis, que toutes & quantes fois qu'il se confessoit il descouurit ses espaules & se fit donner la discipline par son confesseur auec vne discipline faicte de cinq chainettes de fer qu'il portoit dans vne boiste d'yuoir : qu'il portast le cilice fort souuent: qu'il donnast chaque iour quarante escus aux pauures ; qu'il leurs seruit à table leurs lauast les pieds, qu'il baisast les lepreux, leurs parlast familiarement & menast vne vie Angelique, toutefois il s'abstenoit de l'vsage du mariage tout l'aduent & le caresme, & quatre iours apres auoir communié. Quelle continence en vn Roy! mais comme i'ay dit, elle est plus admirable qu'imitable, Abrahamus Bzouius in annalibus ad annum 1270.
Si l'excõmunication empesche l'vsage du mariage.
L'excommunication de l'vn des conjoincts n'exempte pas l'autre de luy rendre le deu de mariage : voire quand bien tous deux seroient excommuniez l'vsage du mariage ne leurs seroit pas pourtant interdit, si ce n'estoit que l'excommunication fust à cause du mariage, la valeur duquel fust en doubte.
L'vsage du mariage en public peché mortel.
L'vsage du mariage en lieu public est peché mortel, car c'est contre la bien-seance & contre l'honnesteté humaine, & c'est donner occasion de scandal à ceux qui veroient telle action.
Il n'est non plus permis en lieu sacré sans necessité : c'est vne necessité
Commẽt permis en lieu sacré.
suffisante lors que le mary & la femme sont assiegez depuis lõg temps en vne Eglise, principalement quand il y a quelque danger d'incontinence, voire quand il n'y auroit nul danger d'incontinence, si la detention est longue.
L'honnesteté ne me permet de specifier ce qui concerne la façon ou situation : ie diray seuelement que toute situation voire toute action qui em 74
pesche directement l'effect de la generation en l'vsage du mariage est peché
Tout n'est pas permis aux mariez.
mortel, comme estant contraire à la fin du mariage : & i'aduertiray les mariez qu'ils ne se trompent pas pensans que souz pretexte de mariage tout leurs soit permis, & qu'ils puissent faire l'vn enuers l'autre tout ce qu'ils veulent, qu'ils se souuiennent de ce que dit S.Paul 1.Thessal.4. Sciat vnusquisque vestrum vas suum possidere in sanctisicatione & honore, non in passione desiderij, sicut & gentes quæ Deum ignorant que chacun de vous autres possede son vase, le mary sa femme, la femme son mary, auec saincteté & honnesteté, non auec vne passion de leurs desirs effrenez, comme les payens qui ne cognoissent pas Dieu. Mais disons, pires que les bestes, sicut equus & mulus comme cheuaux & mulets, voire pires! puis que les bestes gardent l'ordre de nature, que les hommes outrepassent souuent, ne mettans aucune borne à leur desordonnée sensualité.
O le beau mot que dit S. Fulgence! epist 1. de coniug. où ayant monstré comme les mariez se doiuent comporter, il cõclud. Sic ergo debet quæri ex nuptijs fructus, vt cohibendus sit lubricæ voluptatis excessus. Il faut tellement chercher le fruict au mariage que l'on empesche l'excés de la volupté desordonnée. O combien qui font tout le contraire! qui ne cherchent nullement le fruict, ains font tout leur possible pour l'empescher, ne pretendans que le contentement de leurs infames & brutales voluptez, neque nuptias mundas iam custodiunt Sap. 14. salissans leur mariage.
Si l'vsage du mariage est per mis pendant les ordinaires de la fem me.
La loy ancienne de ne s'approcher d'vne femme qui a ses ordinaires estoit vn precepte legal, qui n'a point de leiu maintement : c'est toutefois vn conseil auquel on ne doit auoir aucun esgard, lors qu'il y a danger d'incontinence, ou crainte que le mary ne diminue son affection enuers sa femme, ou semblable cause : & quoy qu'il fust probable que d'vn tel vsage, deut naistre vn enfant monstrueux, plusieurs Docteurs pensent qu'on ne commettroit aucun peché mortel par vn tel vsage, & est certain que la femme qui est en tel estat estant requise de son mary, apres l'auoir aduerty de l'estat auquel elle se retrouue, est obligée de cõdescendre à ses volontez, s'il persiste à ses intentions.
L'vsage du mariage n'est pas illicite pendãt la grossesse : & les mariez apres l'accouchemẽt ne son pas obligez de garder les iours de la purification preseriptes en la loy Mosaïque Leuit. 12, la loy estoit ceremoniale & est abrogée.
Si l'vsage du mariage est permis aux foux.
Quand les deux cõjoincts sont foux ou furieux faut les separer & ne leurs permettre l'vsage du mariage, à cause du danger que l'enfant encourroit. Si l'vn est sain d'esprit, l'vsage du mariage est permis, supposé qu'il n'y aye nul danger d'auortement, ny peril pour le regard de celuy qui est sain d'esprit. Lors que celuy qui est fol ou furieux demande le deu de mariage, celuy qui est sain d'esprit n'y est pas obligé, d'autant que la demande de l'autre n'est pas vne action humaine, libre ny raisonnable : toutefois il pourroit arriuer 75
quelques fois qu'il y seroit obligé, à raison du peril d'incontinence. Cela s'entend de ceux qui sont continuellement foux & sans aucun interual.
On n'est pas obligé au deu du mariage auec notable interest de sa santé.
Personne n'est obligé au deu de mariage auec notable interest de sa santé. Si l'vn des mariez est lepreux & l'autre sain, celuy qui est sain n'est obligé à rendre le deuoir, s'il y a danger de contagion, ou s'il a grande horreur de l'autre, ce qui se doit entendre lors que la lepre est suruenue depuis le mariage, car si elle l'a precedé, & a esté connue de celuy qui est sain, il est obligé au deu de mariage, car c'est vne charge qu'il a voulu subir.
Quiconque sçait que le mariage est nul ne peut ny rendre, ny demander le deu de mariage à la partie qui n'en sçait rien, car ce seroit fornication: voire n'y a aucun commandement de superieur qui l'y puisse obliger.
La pudeur m'oblige d'obmettre beaucoup d'autres cas concernans cette matiere, & renuoyer ceux qui auront quelque doubte, aux resolutions des Docteurs qui en ont amplemet escry: ou aux aduis d'vn sage, docte & prudẽt confesseur, plustot que d'exposer au vulgaire ce qui seroit peut estre leu auec plus de curiosité que d'vtilité, auec plus de destruction que d'edification : i'en diray encor quelque chose traitant des empeschemens qui rendent le mariage illicite.
Les mariez peuuent estre parfaits.
Les mariez ne doiuent pas perdre courage en leur condition, ils peuuent y trouuer la perfection : s'ils ne peuuent y auoir la pureté de corps, au moins quelques fois qu'ils escoutent ce que dit S. Fulgence epist. 1. de coniug. Coniugatus si tori fidem non deserat, sed in uxore sua naturali dumtaxat usu aliquantum excedat, non solum generationem quærens, sed carnis libidini obediens, hoc equidem sine culpa non sacit. Talis autem culpa, citius bene operanti atque or anti remittitur: quia ipsi coniugi seruat maritalis charitas fidem, in qua non potest maritalis infirmitas custouire temperiem: et si nuptialis in vxore modestia non tenetur, à nuptiali tamen fide, nulla immoderatione disceditur. Si celuy qui est marié n'en fraint pas la fidelité coniugale, mais en l'vsage de son mairage fait quelque excés, ne cherchant pas seulement la generation, mais encor de contenter sa sensualité, il n'est pas sans faute, mais telle faute se remet aysement par les bonnes œuures & par l'oraison, d'autant qu'il garde la fidelité à sa partie, quoy qu'en cela l'infirmité humaine s'emporte à quelque excés, & encor bien que la modestie qui y deuroit estre n'y soit pas, toutefois rien ne se fait contre la fidelité qui est deuë.
Ces parolles doiuent seruir d'exhortation aux mariez d'exercer des bonnes œuures, & de s'addoner à l'oraison autant que leur condition leur permettra, afin que par ce moyen ils satisfacent pour les excés ausquels la sensualité & l'infirmité humaine pourroit les emporter à l'vsage de leur mariage, & qu'ils reparent de ce costé là ce qu'ils pourroient perdre de l'autre.
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Filet double. Des mauuaises fins qu'aucuns se proposent au mariage, & premierement de ceux qui se marient principalement pour les richesses. CHAPITRE XIII.

Le desordre des choses humaines vient faute de se proposer la fin.
IL semble que tout le desordre qui se retrouue és choses humaines, procede de ce qu'on ne considere pas assez la fin de chaque chose: par exemple, pourquoy est-ce qu'aucuns employent leurs richesses à ioüer? à des bastimens superflus, à yurongner & gourmander? à contenter leur lubricité & en choses semblables? sinon d'autant qu'ils ne considerent pas assez la fin pour laquelle Dieu leurs a donné. On se mocqueroit de celuy qui emploiroit du velour, du satin, du drap d'or, pour torcher les planchers; mais quelle occasion de mocquerie? sinon d'autant qu'il ne considere pas assez la fin de ces estoffes pretieuses, qui ne sont pas faites pour vne chose si vile à laquelle il les employe, elles sont faites pour vne fin plus noble. Ne seroit-ce pas le monde renuersé, si ayant à receuoir quelque grand Roy, dans vn superbe palais, vous logiez ses cheuaux ou valets dans les belles chambres dorées, azurées, lambrissées, historiées, tapissées, & le Roy aux ecuieries, ne voyez vous pas que c'est contre la fin qu'on s'est proposée à la bastisse de ce palais?
La plus part des hommes en leurs actions & deliberations sont semblables aux petits enfans, qui empoignent tout aussi tost ce qu'on leurs presente; monstrez leurs vn cousteau, ils l'empoignent & se couppent ; vne chandelle ils y mettent le doigt & se bruslent: plusieurs prennent le premier estat & condition qu'on leurs offre, sans penser plus auant, & souuent se procurent leur ruine & mal-heur eternel. Tout ainsi que presentant à vn villageois vn liure bien doré, dãs lequel il y a quelques figures, & qui est rempli d'vne belle, haute & salutaire doctrine, ce bon homme s'amuse à considerer cét or & ces images, sãs se soucier du principal, qui est la doctrine, de mesme plusieurs en leurs actions & deliberations ne regardent que ie ne sçay quelle parure, ie ne sçay quoy d'exterieur sans percer plus auant, prenans souuent l'ombre pour le corps; l'accident pour la substance; & les moyens, pour la fin: ainsi au progrés de leurs actions, ce n'est que desordre faute d'en auoir bien considéré la fin.
Si cela est veritable en toutes autres actions humaines, il est sans doute tres veritable au mariage, lequel la plus part des hommes entreprennent sans sçauoir ce qu'ils sont, ny pourquoy ils le font: s'y iettans sans considera 77
tion & sans reflexion. Aucuns le font par surprise: d'autres par legereté s'engageans sans sçauoir comment: d'autres se proposans ie ne sçay quelle liberté, & pretendans que par cét estat ils s'exempteront du domaine des peres & meres: d'autres par imitation, faisant ce qu'ils voyent que fait la plus part du monde: d'autres pour estre riches; pour iouyr de leurs plaisirs: pour atteindre à quelque estat ou honneur pretendu.
Ainsi il ne m'estonne pas qu'on voit tant de mariages infortunez, puis que n'ayans pas esté commencez pour les fins pour qui cét estat est ordonné, il ne faut s'estonner si tout y vast à rebours, & si ayant mal commencé, on continue encor plus mal, & on finit tres-mal. Faut ne trouuer estrange si on a tant de trauers, & tant de peine à les surmonter, d'autant que tels mariez n'ont receu la grace du Sacrement, comme n'y ayant apporté la disposition requise, qui est de se marier, in Christo & in Ecclesia c'est à dire, pour la fin pour laquelle ce Sacrement a esté institué. Aucuns se proposent biẽ quelque fin, mais prouenantes du conseil de leurs passions, & non de Dieu, & parant opposées à la grace qu'il a adjoincte à ce Sacrement, & qu'il pretend donner à ceux qui reçoiuent, pour les fins pour lesquelles il est institué. Ces fins peruerses & sinistres peuuent estre en tres-grand nombre, ie les reduiray à trois principales, qui sont les richesses, l'ambition & le plaisir: ie commence par les richesses.
Ceux de Toscane ne permettoient pas que ceux qui estoient à marier se dõnassent des presẽs mutuellement.
Anciennement en Toscane on ne permettoit pas que ceux qui vouloient se marier se donnassent des presens mutuellement, de peur qu'ils ne fondassent & establissent leur affection plustot sur les dons & richesses que sur la vraye & solide amitié: on ne permettoit pour tout autre don, sinon vn anneau de fer sans aucune pierrerie, que l'espoux pouuoit donner à l'espouse, & s'appelloit proubus, qui estoit plustot vne marque de fidelité & d'amitié qu'vn object de conuoitise, n'estant d'aucun pris. Maintenant on fait tout le contraire, on regarde le pris & non pas l'amitié, ny le fondament de la vraye amitié, qui est la vertu.
Vn ieune homme est à marier, son intention sera de se mettre à son ayse, d'auoir dequoy, ainsi voulant rechercher quelque fille, il ne s'informe pas si elle est sage, bien nourrie, humble, docile, deuote, craignante Dieu: si
Ce qu'ordinairement on cherche en mariage
les parens sont gens de bien, si leurs moyens sont acquis par bonne voye: c'est assez qu'ils soient riches: & la premiere demande qu'on fait est, combien elle aura. Vn autre se promet que le mariage luy seruira d'eschelle pour monter à l'honneur, & à quelque estat où il aspire, ou à l'amitié & connoissance des grands & n'a autre but. D'autres n'ont que leur sensualité pour fin, & l'assouuissement de leurs plaisirs brutaux, & n'est-ce pas exclure 78 Iesus Christ de leurs nopces pour y inuiter Mammon, Lucifer, Asmodée? ainsi tant s'en faut qu'ils reçoiuent la benediction du ciel comme ceux de Cana de Galilée par le changement de l'eau en vin, c'est à dire, par le changement de ce qui est naturel, en surnaturel: de ce qui est humain, en diuin: de ce qui est sensuel, en meritoire; au contraire ils n'ont que de l'eau & souuent bien trouble, bien puante, & bien boüeuse, qu'ils boiuent toute leur vie, plus abondamment qu'ils ne voudroient: ce qu'il ne fait trouuer estrange puis que l'intention ou la fin estant vitiée tout le reste ne peut guere valoir: la source estant corrompue & gastée le ruisseau ne peut qu'il ne s'en ressente.
L'amitié ne peut estre fondée sur les richesses.
Le fondement & le lien du mariage doit estre l'amour, l'amour ne peut estre ferme & asseuré fondé sur les richesses que S.Paul appelle, incertum diuitiarum, 1. Timoth.6. incertitude comme n'ayant autre fermeté & solidité que le temps, que la fortune, que le vent, que la sable, & la poussiere: qui en effect ne sont que sable & terre mouuante,& biens de fortune. Le Philosophe l'a bien reconneu, Eth.33 9. où il dit, amicis extantibus propter bonum delectabile : aut utile, hoc cessante cessat amicitia. Lors que l'amitié n'a autre fondement que l'vtilité, ou le plaisir, le plaisir, ou l'vtilité cessans l'amitié perit. Ie n'improuue pas que quand on choisit partie qu'on ayt quelque esgard aux moyens, car autrement il seroit mal-aisé de supporter les charges du mariage, d'esleuer les enfans, d'auoir vne paix entirer, puis que souuent la pauureté est accompagnée de riottes ; mais ce que i'improuue & qui doit estre improuué de tous, est de mettre les richesses pour principale fin de son mariage, qui est inuiter Mammon à ses nopces. Non Iesus-Christ, qui est prendre des biens, vne maison, vne metairie, vne Seigneurie, & non vne femme.
Martia fille de Catõ ne veut espouser personne qui la prẽ ne pour ses richesses.
Martia 34 fille du sage Caton, monstra bien qu'elle auoit esté nourrie en bonne escole, lors (comme rapporte S. Hyeros. contra Iouinian. lib.1.) qu'estant deuenue vefue, encor fort ieune, & se voyant sollicitée pas ses amis de se remarier, elle leurs respondit: ie ne puis acquiescer à vos aduis, d'autant que non inuenio virum qui me magis velit quan mea: ie ne trouue point d'homme qui m'aime mieux que mais biens. Elle iugeoit fort prudemment (quoy que Payène) qu'on ne doit pas attendre grãde amitié ny prosperité d'vn mariage qui se fait pour l'amour des richesses plustot que pour l'amour des persõnes.
Vn Philosophe qui donne sa fille à vn pauure & sage plustot qu'à vn riche & sot.
C'estoit le sentiment de cét autre Philosophe qui voyant sa fille recherchée de deux ieunes hommes, l'vn desquels estoit pauure, mais sage & biẽ aduisé: l'autre riche & estourdy: la donna à celuy qui estoit pauure, ce que ses amis luy reprochans, il leurs dit, malo dare filiam viro indigenti pecunia: quam pecuniæ indigenti viro: i'aime mieux donner ma fille à vn homme qui ait besoin d'argent: qu'à de l'argent qui ait besoin d'vn homme.
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Il arriue des grands inconueniens de semblables mariages faits principa
Qui espouse plus riche que soy vend sa libreté.
lement pour les richesses, i'en remarqueray quelqu'vns des principaux. Et ie tire le premier de Plutarque, de liberorum educatione, où il dit, argentum qui accipit, imperium vendidit, quicõnque reçoit de l'argent & des presens d'autruy, vend sa liberté: si cela est vray en autre occasion, beaucoup plus en mariage. Vn homme pauure marié à vne femme riche est obligé d'endurer
Inconueniens qui arriuent des mariages qui se son principalemẽt pour les richesses.
mills reproches, & dix mille indignitez. Elle luy objecte à tout bout de champs, qu'il n'estoit qu'vn gueux, qu'il ne vit que par elle, que sans elle il seroit miserable, & n'auroit de quoy frire, qu'il seroit sans honneur & consideration : elle prent vn ascendant sur le pauure mary qui deuient comme esclaue de l'arrogance de sa femme. Et enfin il voit qu'il a l'honneur de manger à la table de son maistre qui est sa femme: n'est-ce pas ce que dit S. Hierosme contra Iouinianum. Pauperem uxorem, alere difficile est diuitem ferre tormentum est. C'est vne chose bien difficile que d'entretenir vne femme qui est pauure, & c'est vne pesante croix de supporter vne femme qui est riche.
Secondement l'experience ne monstre que trop souuent que les richesses qui auoient esté amassées auec beaucoup de temps & de sueur se dissipent en peu de mois. En semblables mariages vn gentil-homme qui n'a peut-estre rien de recommandable que ses ancestres, au reste pauure & d'effect & d'esprit, qui n'a pas grande conduite, espousera vne fille de marchand, riche: tout son but n'est que d'en auoir : aussi tost on voit les escus de ce pauure marchand (qui a voulu resleuer sa maison par cette alliance) voler drus & menus, quoy qu'ils a amassé auec tant de perils. Vne partie est employée à payer les debtes que ce Monsieur a fait, pour se donner entrée à ce mariage: partie à dresser son train, à des cheuaux, des chiens, des valets, & puis au bout de quelque temps on est contraint de manger cheuaux, carosses, tapisseries, & quand on a vescu de ce mesnage, & vendu tout, on ronge ce pauure marchand iusques auc os, tout y va, & ce qui auoit esté amassé par plusieurs generations, & de pere en fils, est tout dissipé en peu de temps.
Troisiémement cela est cause souuent d'vne grande inegalité en mariage, vn ieune homme espousera vne vieille decrepite, pourquoy? non par amour qu'il ait pour elle, c'est plustot vn remede d'amour qu'vne allumette : mais elle a des escus, c'est assez, il y fait bon: vne jeune fille prendra vn vieillard à demy pourry, tout punais, & gangrené, quelle amitié peut-elle auoir pour luy? mais elle en a assez pour ses moyens, aussi quand ces mariages sont arrastez, qu'on est asseuré des moyens de cette bonne vieille, ou de ce bon vieillard, on n'en demande que la fin, on est fort aisé qu'on est deschargé de 80
ce qui ne fait qu'ennuyer, se contentant d'en auoir la despouille; si on iette quelque larmes en l'enterrant, qu'on fasse quelques souspirs, ce ne sont que des mines, & cela prouient de ioye plustot que de tristesse; car on possede ce qu'on pretendroit, & on a perdu ce qu'on desiroit perdre.
Quatriémement Dieu voulant faire le premier mariage, dit faciamus ei adiutorium simile sibi, Gen.2. faisõs luy vn aide qui luy soit semblable. Quelle ressemblance y peut-il auoir entre vn homme fraiz & gaillard, & vne marmote demy morte? entre vn vieillard qui radotte, & vne ieune fille frignante? & puis que la ressemblance est cause d'amitié, il ne fait pas attendre grande amitié en cette dissemblance, qui n'a autre alliance que pour les biens. Ie ne dis pas qu'il n'y en puisse auoir, lors qui semblables mariages se font pour des bonnes & sainctes considerations, & qui sont selon Dieu. Mais il est bien difficile que cela soit, lors que le but & la fin principale n'est autre que les richesses. Quæ pars bona diuitis ad pauperem? Eccles.13. quelle alliance & intelligence y peut-il auoir entre le riche & le pauure?
Il y doit auoir de la ressemblance entre les mariez.
Tout ainsi dit Platon, que le miroir qui est enchassé dans du fin or, fust il à vingt quatre carats, n'est pas bon miroir pour cela, mais est d'autant meilleur miroir que plus naïfuement il represente son object: ainsi la femme semble d'autant meilleure qu'elle represente son mary de plus prez en toutes choses, en noblesse, en aage, en richesses. Et qui ne voit qu'en cette diuersité & disproportion, que cause souuent le desr des richesses, il n'y peut auoir grande representation? bien vne grande contradiction, & vne multitude d'inconueniens, qu'on ne ressent que trop tous les iours: car si le mary est ieune & la femme vieille, ce sont des ialousies: si la femme vieille & le mary ieune, des adulteres: & tant d'autres maux, cause pourquoy S.Paul dit aux Corinth.1.5. Scripsi vobis ne commisceamini fornicarijs huius mundi, aut auaris, aut rapacibus, ie vous ay escry que vous n'ayez à faire aucune alliance auec les fornicateurs, auec les auares, & auec les rauisseurs du bien d'autruy.
Les richesses causent la damnatiõ
Ces parolles me fournissent le cinquiéme inconuenient, qui est que lors que le mariage se fait principalement pour les richesses, il y a danger de tomber au gouffre d'auarice: & enfin de la damnation. Les poëtes ont feint que Pluton estoit le Dieu des richesses & des enfers. Pourquoy? sinon pour donner à entender que le souuent les richesses sont cause de la damnation, & qu'il y a vn fort grãd rapport entre les richesses & l'enfer. N.S. dit, Matth. 5. Beati pauperes spiritu, quoniam ipsorum est regnum cœlorum. Bien heureux sont les pauures d'esprit, d'autant que le royaume des cieux leurs appartient: &
Difficile au riche d'estre sauué
quelle sera la part des riches? Væ vobis diuitibus, Luc. 6. Mal-heur à vous autres riches, & Matth. 19. Amen dico vobis quia diues difficile intrabit in regnum cœlorum, ie vous dis en verité que mal-aysement le riche entrera au royaume 81 des cieux, au mesme lieu. Iterum dico vobis facilis est camelum per for amen acus intrare quam diuitem intrare in regnum cœlorum. Ie vous dis derechef qu'il est plus aisé de faire passer vn chameau par le trou d'vne aiguille, que ce qu'vn riche entre en paradis.
Les Apostres s'estonnerent de ceste parole, & dirent, quis ergo poterit saluus esse? Si cela est, qui pourra estre sauué? mais nostre Seigneur respondit, apud homines hoc impossibile est, apud Deum omnia possibilia sunt. Comme voulant dire, c'est vn trait de la toute puissance de Dieu; c'est vn faict de son infinie bonté que le salut d'vn riche, c'est vne chose qui surpasse tout pouuoir humain, il faut vn assistance speciale.
Ie confesse que quoy que les richesses d'elles mesmes soient indifferentes, c'est à dire, ne soient ny bonnes, ny mauuaises, que toutesois elles sont plustot bonnes que mauuaises, puis qu'elles sont creatures de Dieu, faictes pour l'vsage de l'homme, & qu'elles sont dons du mesme Dieu. Ce qu'elles ont de mauuais, vient du mauuais vsage que la corruption de nostre nature en fait, & de nostre insatiable conuoitise: elles sont comme vne eschole de laquelle on peut aussi bien se seruir pour monter que pour descendre; on peut aussi bien monter au ciel par les richesses, que descendre en enfer: les employant suiuant l'intention que Dieu a eu les creant. Elles sont comme vn bateau sur la riuiere, si vous le laissez aller au fil de l'eau il coulle en bas, & enfin se trouue à la mer: mais si vous voulez qu'il monte, il faut ramer. Les richesses sont de mesme, si vous vous laissez aller selon le fil & le cours de la conuoitise humaine, elle descendent & vous meinent à l'abysme de la damnation; mais se trauaillant, se vous faisant force, si resistant à la conuoitise, si ramant contre le fil vous surmontez la concupiscence, elle vous feront monter au ciel.
Socrate disoit que les richesses és mains d'vn meschant homme, sont cõme vn glaiue en la main d'vn frenetique, qui ne sert qu'a se nuire, & aux au
Les bons se seruent bien des richesses, les mauuais, mal.
tres: ainsi les richesses causent des vangeances, des banquets, des luxes, des luxures, superbe, vanité, & tant d'autres maux, estant és mains d'vn meschãt, mais és mains d'vn homme de bien, causent des misericordes, des aumosnes, & tout autre bien. L'eau d'Egypte, par le commandement de Dieu fut changée en sang és mains des Egyptiens; mais és mains des Israelites, c'estoit de l'eau tres pure: les vrays Israelites, les predestinez, manient les richesses comme de l'eau pure: mais és mains des reprouuez, c'est sang, meurtres, querelles, procés, rapines, cruauté, inhumanité. Es mains du mauuais riche, ce n'est que sang, pas vn petit ressentiment de la misere du pauure Lazare; mais festins, delicatesse, luxe, magnificence; és mains de Iob, vne eau de benediction, oculus fui cœco & pes clando; pater eram pauperum, Iob. 29. i'estois l'oeil des aueugles, le pied des boiteux, le pere des pauures.
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Vous ne cherchez que les richesses en vous mariant; & ne voyez vous pas
Richesse comparée à la ratte.
que c'est chercher vostre damnation? L'empereur Traian au rapport de Sextus Aurelius auoit coustume de dire que les richesses estoient semblables à la rate, d'autant que tout ainsi qu'a masure que la rate croit, on deuient debile, & a peine de marcher, voir de respirer; de mesme à mesure que les richesses croissent, l'infirmité des vices croit, la superbe, la cholere, l'auarice, la gourmandise, la luxure, &c. & à peine peut on marcher dans le chemin du ciel.
L'espoux celeste inuite son espouse, l'exorte à se haster, mais voyez la qualité qu'il luy donne, surge propera amica mea, colomba mea. Cant.2. Leuez vous, hastez vous mamie, ma colombe: pour quoy colombe sinon d'autant que la colomna n'a quasi point de rate, & partant est fort viste à son vol, & monte bien haut. Le moyen de vous rendre aggreable à Dieu en vostre mariage, de voler à la perfection de cét estat, enfin de monter au ciel, n'est pas de mettre pour la fin principale d'iceluy les richesses qui au contraire souuent par le poid de leur affection attirent à la perte & damnation eternelle.
He las! qu'il n'est que trop vray ce que dict Huges de S. Victor escriuant à vn sien compagnon qui vouloit se marier! ducuntur hodie vxores non causa fornicationis vitandæ, sed causa a luxuriæ: non causa prolis ses causa pecuniæ, diuitiæ magis in vxoribus eligi solent, quam pudicitia: multi non oculis sed digitis vxores ducunt. Optima & sanares quam non anaritia conciliat, quam non luxuria copulat. On se marie maintenant non pour euiter la fornication, mais pour contenter la sensualité: non pour auoir des enfans, mais pour auoir de largent: on aime mieux des richesses en vne femme, que la pudicité: pluseurs font l'amour non par les yeux mais auec les doigts, cest à dire, non pour les vertus qu'ils voient, mais pour les escus qu'ils comptent, C'est vne bonne alliance qui n'est facte par auarice qui est cimentée par la luxure.
Quelqu'vn demandoit vn iour à Lycurgus pourquoy il auoit ordonné en sa republique qu'on ne donnast aucun dost aux filles, c'est, dit-il, afin que pas vne ne demeure sans mary faute de moyens, & qu'on ne les recherche pour les richesses: mais afin que les ieunes hommes ayent esgard aux meurs des filles & à leurs vertus: c'estoit pour la mesme raison qu'il bannit le luxe le fard, & les ornemens de sa ville. Nous aurions maintenant besoin de cette loy parmy les Chrestiens, ou la plus part de mariages se font plustot pour les richesses que pour la vertu, aussi en voit on reussir tant de mal-heurs.
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Filet double. De ceux qui se marient principalement pour satisfaire à leur ambition. CHAPITRE XIV.

AVeuns inuitent à leurs nopces vn diable nommé Lucifer qui preside à la superbe, ce sont ceux qui se proposent l'honneur & aggrandissement de leur famille, comme la fin principale de leur mariage: & comme cette fin n'est fondée que sur le vent & la fumée, il ny peut auoir grande solidité en tel mariage, pour y fonder vn parfait contentement, & on n'en peut pas esperer grand bon-heur. Ie m'en vay vous marquer quelques inconueniens des semblables mariages.
Inconueurens des mariages faits pour l'ambitiõ
1. Les oiseaux tindrent vn iour leurs estats generaux, ou apres auoir rendu tous deuoirs & homages à l'aigle, & l'auoir reconnu pour leur Roy, deputerent vn d'entre-eux (peut-estre le rossignol, comme le mieux enlangagé de tous) pour luy congratuler de la part des Estats, de tant de qualitez royalles desquelles la nature l'auoit precipué par dessus tous les autres, ce qui le ren
Fable de l'aigle qui se marie auec l'austruche.
doit meritoirement Roy: toutefois qu'il sembloit qu'vne luy manquoit pour le comble de ses grandeurs, sçauoir qu'il estoit d'vn corsage trop petit, ainsi qu'il estoit tres humblement prié par toute l'assemblée des Estats, de se marier à vn oyseau plus grand, pour auoir des aiglons plus grands, & afin que rien ne manquant à sa grandeur royalle: & on luy assigna l'austruche: l'aigle se conforma au conseil des Estats: le voila marié, mais voyant que l'austruche mangeoit le fer & l'acier, voulut faire diuorce : c'est vne fable laquelle cependant nous represente au vif ce qui se passe tous les iours.
Ce bon marchand viuoit fort à son ayse, riche, content, iouyssant en repos des trauaux de ses ancestres & des siens; ses amis luy mettent en teste qu'vne chose luy manque, sçauoir vne bonne & releuée alliance, qu'il fait marier sa fille à quelque Seigneur pour auoir des enfans plus grands, & ennoblir sa race, il le fait, mais quand il voit qu'on mange, bois, montagnes, vallées, forges, metairies, champs, maisons, Sei
Les mariages faits par ambition causent souuent vn mespris.
gneuries: il voudroit bien trouuer le moyen de faire diuorce, or c'est trop tard, il n'est plus temps.
2. Souuent par semblables alliances on pretend de l'appuy, & pour toute pretension, on n'a que du mespris: celuy des conioincts qui est d'vne condition plus releuée que l'autre, ne veut reconnoistre les parents de l'austre, & 84
quand il y est contraint, ce n'est qu'auec honte & confusion: que s'il y a de la communication, celuy qui est plus releué, & qui a esté mieux & plus ciuilement esleué, voit tant d'impertinences, tant de manquemens de nourriture de l'autre costé, que cela luy fait mal au coeur, & n'a conuersation auec eux, qu'auec horreur & repugnance.
Au 4. des Roys chap. 14. il est dit par vne certaine parabole que le chardon enuoya vne ambassade au cedre du Liban pour rechercher sa fille en mairage pour son fils, Da filiam tuam filio meo vxorem. Les bestes du Liban conceurent tant d'indignation de cette outrecuidance, qu'elles foullerent aux pieds le chardon en vangeance de sa temerité. Mon amy, vous auez esté si sot que de vous allier, poussé de vostre ambition, vous qui n'estiez qu'vn petit chardon, à ces grands cedres; & ne vous estonnez pas si toute la race vous foulle aux pieds, & au lieu de l'appuy qui vous pretendiez, vous n'en auez qu'vn honteux mespris & vne miserable cheute.
On dit que la tortue considerant vn iour le bon heur de l'aigle qui volloit si haut, & par son vol alloit quasi par tout, regardant dessoubs soy les villes & les pays, commença à deplorer son mal heur, se voyant condamnée à ramper tousiours par terre, & trainer dans la bouë & l'ordure: elle pria
Ambitiõ de la tor tue qui veut mon ter en haut, & l'applicatoin
l'aigle de la porter en haut & luy faire voire le monde: mais regardant en bas, les yeux commencerent à luy tourner en teste; n'estant accoustumée de regarder de si haut, elle eut peur, & commença à souhaitter qu'elle fust dans son ancien trou, pria l'aigle de l'y rapporter, mais l'aigle luy dit, ie t'ay bien promis de l'esleuer en haut, mais non de te remettre en ton ancienne place, ainsi retira la serre, ma pauure tortue tomba en bas, & se froissa Mon amy que vous estiez à vostre ayse dans vostre petite fortune, viuant en assurance, & en tranquillité; vous auez veu ces Messieurs, qui comme des aigles se faisoient admirer par le vol de leur vanité, vous auez voulu estre esleué par cette belle alliance, mais n'estant accoustumé à ces haulteurs & façons de viure, les yeux vous tournent, les soustiens que vous voyez tombé de tant plus haut que vostre ambition estoit plus grande, & miserablement froissé, par vne ruine honteuse & miserable.
Le mariage doit estre entre sem blables.
3. Cest vne grande merueille quand en semblables mariages s'y trouue de l'amitié, car comme nous auons dit, la ressemblance estant cause d'amitié, comment en pourroit il auoir en vne telle dissemblance? nunquid coniungere poteris micantes Pleiades? Iob. 38. Omne animal diligit sibi simile, omnis caro ad similem sibi coniungitur, dit le Sage Eccli. 13. Tout animal aime son semblable & s'allie auec luy, tout ainsi que la dissemblance est cause d'auersion, & d'antipathie, si communicabit lupus agno, Eccli. 13. Que le loup & l'agneau n'ont point de communication : de mesme, la ressemblance en nature, en esprit, 85
en mœurs, en richesses, en noblesse, en aage est cause d'amitié. Car comme dit le mesme sage, Eccli. 13. pondus super se tollet, qui honestiori se communicat, faire alliance auec plus grand que soy, car comme dit le mesme au mesme au mesme endroit, quid communicabit cacbus ad ollam? quando enim se colloserint consringentur. Le pot de terre n'a garde de s'approcher du pot de cuiure, dautant que s'ils viennent à s'entre-hurter, il sera brisé. Pares cum paribus ueteri Prouerbio facillime congregantur, Cicer. in Catone maiore. Les egaux s'accordent facilement.
Il peut arriuer qu'vne ieune fille de village, quoy que d'extraction vile, &
La vertu recompense ce qui manque de naissance.
de nulle recommandation, recompense ce que la nature ne luy a donné, auec tant de vertus, que ce qui luy manquoit de naissance, est tres-abondamment rehaussé par ses bonnes mœurs, & bonne grace, & lors elle peut estre tenue pour vrayement noble, puis que la vraye noblesse consiste en la vertu: & lors l'alliance n'en est pas mesprisable: comme au cõtraire, vne d'exsomption, & d'orgueil.
Esther n'estoit qu'vne simple fillette, mais qui pour sa singuliere beauté, & ses vertus royales, par vne prouidence Diuine, fut esleuée au faiste de l'honneur, meritant d'espouser le grand & puissant Roy Assuerus: & Vasthi, pour son orgueil, fut repudiée. Athenais qui depuis fut appellée Eudocia, quoy que de petite extraction, fut porté par le char de ses vertus, sur le trosne imperial, ayant esté choisie entre tãt d'autres par l'Empereur Theodose pour son espouse. Il y en a tant de semblables.
L'inesga lité en marige fait qu'vn des conioinctes est valet de l'autre.
4. Souuent en tel cas, l'vn ou l'autre est valet, si la femme est de grande maison, elle fait la Dame, & tient son mary comme vn faquin: si le mary est plus releué que sa femme, il ne la tient que comme vne seruante. S. Hierosme dit, que comme Marius (ce grand capitaine Romain) offroit vn iour sa fille à Metellus, fille qui estoit forma noblis, dote diues genere clara, fama felix,Excellente en beauté, tres-puissante en moyens, noble d'extraction : de tresbonne reputation, il ne respondit autre chose sinon, Malo meus esse quam suus, I'aime mieux estre mon maistre, que d'estre valet d'vne femme.
Metellus refuse la fille de Marius, de peur d'estre son valet.
Et non seulement vn mary releué tiendra vne femme de basse condition pour sa seruante, mais tous les parens de sa femme, & en sera litiere, voire s'ils ont quelque chose, il faudra leur tirer pour contenter son ambition insatiable.
On n'en trouue pas beaucoup qui soient retenus en ce poinct, comme estoit Lycurgus. Son frere estant mort on le choisit pour regner en sa place,
Grande modestie & fidellité de Lycurgus.
à condition que si la femme de son frere estoit grosse, que ce seroit sans preiudice du fils qu'elle porteroit, au cas que ce fust vn fils, il admit
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la condition. La Reine vient trouuer Lycurgus, l'asseure qu'elle estoit grosse, mais qu'elle sçauoit bien le moyen de perdre son fruict, & qu'elle estoit preste de le faire s'il vouloir, & s'il luy promettoit de reconnoistre vn tel bienfait. Non Madame (luy dit Lycurgus) conseruez ce fruict que vous portez, quand vous l'aurez mis au monde, nous nous en deserons bien. La reine accoucha, & d'vn beau fils, Lycurgus aussi tost fit assembler le peuple, prend cét enfançon entre ses bras, le couure de la pourpre royalle, & dit, viue la iustice & la la fidelité, voila vostre Roy. O que telle retenuë est rare ! que dit plustost la plus part du monde, viue l'iniustice & l'infidelité, moyennant qu'on fasse fortune, & qu'on s'aggranisse, on ne se soucie ny de pere, ny de mere, ny de nepueux, ny souuent de ses propres enfans, quand vne fois on s'est consacré à l'ambition.
Anciennemet au raport de Pline, les espoux quelques iours auant leurs espousailles, enuoyoient vn anneau de fer à leurs espouses, aucuns disent
Anciennement les espoux donnoiẽt vn anneau de fer à leurs espouses, & pourquoy.
entreautres Pierius, que c'estoit pour leurs representer la seruitude des femmes, lors qu'elles se marient. Clement Alexandrin dit qu'en cet anneau nuptial, estoit grauée la marque de la fidelité, vertu que la femme doit garder inuiolablement à son mary. L'anneau d'ordinaire se met au doigt qui est le plus proche du petit. Isidore remarque qu'au petit doigt y a vn nerf qui tire au coeur, on met donc l'anneau proche de ce nerf du coeur, pour faire entendre aux mariez que leur alliance doit proceder, non des richesses & des consderations humaines, mais du coeur, & d'vn vray amour, autrement, iamais il ne sera accompagné de bon-heur. Tout cela nous monstre bien quelques conditions du mariage, mais voicy vne pensée qui est plus à mon propos tout ainsi qu'entre l'anneau & le doigt il y doit auoir de la proporrion, si l'anneau est trop estroit, ilne peut seruir, s'il est trop large, il est aussi inutile : de mesme, il faut de la proportion entre ceux qui se marient, afin que l'amitié, la paix, & la concorde accompagne leur mariage, & que le tout se passe à leur contentement.
Ie ferme ce chapitre par vne histoire rapportée par par S.Bernardin tom 4. serm 36. On auoit (dit il) fait vn mariage par urprise pour esleuer & mettre en honneur vne famille, mais il y auoit autant de correspondance entre les parties, comme entre le loup & l'agneau: le ieune homme estoit bien fait & accomply en toutes les perfections de sa qualité. La Damoiselle estoit riche en disgraces du corps, & guere plus auantagée au dons de l'esprit. On auoit couuert les defectuositez de son corps de beaucoup de parures, si bien qu'on pouuoit l'accomparer à vn cinge richement desguisé, ou à la cornaille d'Esope, belle, mais d'vne beauté empruntée. Entre autres perfections, elle estoit naine, mais on l'auoit monté sur des patins capables d'en faire vne geante, Le ieune homme la premiere nuict des nopces la voyant despouillée 87
de toutes ces impostures, & reconnoissant qu'il auoit espousé vne beauté feinte, en prit vn tel degoust qu'il s'enfiut du lict nuptial & la quitta. Voila la fin qu'ont souuent semblables mariage, ou s'ils ne sont accompagnez de diuorces, au moins le sont ils de discordes & de reproches, & à peine si trouue il vne once d'vne amitié sincere, ny vn iour de bon-heur, & souuent toute leur ambition n'est qu'vne fusée qui se creue en l'air, & ne leurs laisse autre chose que du bruslé, & la fumée, ie veux dire vn repentir & vne confusion.

Filet double. De la troisiesme fin qu'aucuns se proposent en leur mariage, qui est la sensualité CHAPITRE XV.

VOicy vn puant Diable qu'aucuns inuitent aux nopces, c'est Asmodée qui ne fait sa demeure qu'aux marets & cloaques; & qui par sa puanteur & infection chasse d'ou il se trouue, Iesus Christ, nostre Dame, & les Apostres: c'est à dire la grace. Cela arriue lors que les contractans ont pour fin principal de leur mariage l'assouuissement de leurs sales & brutales voluptez, sicut equus & mulus quibus non est intellectus, comme cheuaux & mulets sans entendement.
Ce mal heur commence d'ordinaire par les yeux, lesquels espris de quelque beauté n'ont autre but que la iouissance d'icelle, & en vne affaire de telle importance, n'admettent autre conseil que de leur passion.
Ie n'oserois condamner la beauté, c'est vn don de Dieu: si elle estoit blasmable Iesus Christ ne l'auroit pas eu au souuerain degré duquel Dauid dit,
Iesus Ch. tres beau.
speciosus forma præ filis hominii. Qu'il est beau par dessus tous les hõmes, quoy que Tercul, ait voulu dire au contraire: Dieu ne l'auroit pas donnée à nostre Dame qui estoit toute belle, non seulement interieurement & quant à l'ame, mais aussi exterieurement & quant au corps, & partant appellée par deux fois belle Cant. 1. ecce tu pulchra es amica mea, ecce tu pulchra es.
La beauté du corps est comme la monstre de celle qui est, ou doit estre en l'ame, & la vertu qui fait la beauté de l'ame, est d'autant plus prisable selon l'ancien prouerbe, qu'elle est accompagnée d'vne plsu grande beauté du corps.
Gratior est pulchro ueniens de corpore uirtus.
La beauté est vn grand tresor, en vne femme principalement, & tout ain
La bonté est profitable.
si disoit Anacreon in odis, que la nature a armé le bœuf de cornes : le lion de dents & de griffes, le poisson d'aislerons : l'oiseau d'aisles : le cheual 88 d'ongles: le lieure de vitesse, l'homme de prudence : ainsi a elle donné la beauté à la femme, qui luy sert de bouclier & de lance, voire de chaine pour capituer les coeurs des plus puissans monarques, & de plus redoutables
La beauté est fragile.
guerriers.
Dieu n'a par refusé ce present à tant de nobles matrones de l'ancien testament comme Sara femme d'Abraham, Rachel, Rebecca: Abigail: la Sunamite Iudith, Ester, & autres. Mais c'est vne grande folie de s'arrester seulement ou principalement cn vne chose se fragile & inconstante, forma bonum fragile est quantumque accedit ad annos fit minor, & spatio carpitur ipsa suo:ἢϰρó νoσ ảváλωσ εv ἢ vóτoς έμàρανε la beauté se seich, ou par maladie, flaistrit auec l'aage.
La beauté comparée à l'eau.
Pindare compare la beauté à l'eau, qui est en element beau & clair, mais labile & perissable, & ne fait que couler. Et tout ainsi disoit il, que l'eau apporte des grandes commoditez, toutefois son voisinage est dangereux pour des debordemens & deluges qu'elles cause; de mesme la beauté est prisable, mais quand elle desborde au dela de la raison, elle cause des grands rauages.
La beautée comparé e à l'once.
L'once est vn animal beau & plaisant à voir, la bigarrure de ses couleurs, ioincte à la proportion de son corps, accompagnée de ie ne sçay quelle grace que nature luy a donnée, fait qu'il charme les autres animaux, & les attire à soy, mais comme il sont prez de luy, il les deuore: la beauté a des charmes qui entrans par les yeux, penetrent iusque au coeur, le capituent le perdent.
Il ne faut pas trop se fier à la beauté, disoit Theophraste, car comme dit vn autheur moderne, cest vne tromperie muette, qui persuade son eloquence, qui crie sans voix: qui brusle, sans feu; qui discoure, sans langue; attire, sans violence: appelle, sans parole: blesse, sans armes: tue, sans frapper& sans coup ferir. Cest vn puissant attrait qui a eu le pouuoir d'attirer Samson de sa patrie. Salomon du seruice de Dieu, poue le faire idolatrer; a reduit Iacob à vne longue seruitude: effeminé Hercule; rauy le coeur à Dauid, cor meum dereliquit me, & à tant d'autres.
Beauté dangereuse.
La beauté est vn feu, mais plus actif que le feu elementaire: celuy cy ne brusle que ce qu'on luy donne, celuy là ce qu'il voit. Pauure papillon garde les approches de cette chandelle brillante, si tu t'en approche temerairement, tu ty brusleras, ignis est usque ad perditionem deuoraus, Iob. 31. L'aspic tue de sa veue, aussi fait la beauté: il est vray que la beautué est prisable en vne femme, elle ne laisse pourtant d'estre souuent dangereuse. Voire mesme à celles qui sont tres-femmes de bien, mais en vne machante femme cest vn anneau d'or aux nazaux d'vne truie, circulus aurcus in naribus suis mulier pulchra & fatua, Prouerb. 11.
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Ie m'en vay vous marquer quelques inconueniens qui arriuent lors qu'au mariage on se propose pour fin principale la sensualité & la beauté. Le premier est que rarement la concorde y dure, d'autant que n'estant fondée que sur la corruption qui est la beauté & sur le plaisir corruptible & passager, qui est tout brutal & vil, elle ne peut estre solide, fallax gratia & vana est pulchritudo: Prouerb. 38. Voire souuent telle amitié se change en
L'amitié n'y est de durée.
inimitié, laquelle est d'autant plus grande que l'amitié a esté plus passionnée. Amnon m'en seruira d'exemple, qui apres auoir eu ce qu'il pretendoit de Thamar sa soeur, Exosam eam habuir odio magno nimis: ita vt mains esset odium quo oderat eam, amore quo antè dilexerat, 2. Reg. 13. la hait mortellement & sa haine fut plis grande que n'auoit esté grand l'amour qu'il auoit porté.
Sont suiuies d'vn repentir.
Le second est que le repentir suit ordinairement semblable mariage, apres que la passion est passée, que les yeux sont deffilez, & qu'on voit la faute qu'on a fait, ou se mes alliant: ou s'incommodant, ou mesprisant les aduis des mais; l'authorité des peres & meres, voire foullant aux pieds toute consideration, raison & remonstances: naissent les regrets, & on est obligé de passer le reste de ses iours dans des mes-ayses, melancholies & chagrins, sainct Augustin a bien remarqué cét inconuenient, ad Ruffinum. Placet delectatio, sed pungit delictum: flos veneris rosa, quia sub eius purpura multi latitant aculei le plaisir attire, mais il cause des pointes: la rose est aggreable, mais les espines sont cachées au dessoubs de ce beau vermeil. C'est le mesme que dit Solomon Prouerb.5. Nitidius oelo guttur eius, sed nouissima eius amara uelut absynthium. Souuent la beauté est semblable aux Syrenes qui attirent les passans par la douceur de leur chant, & puis les precipitent dans la mer. On est bien estonné lors qu'apres quelques iours de passement & inconsiderement dans vne mer de maux, qu'on se voit abandonné de tout le monde, mocqué, mesprisé dans la necessité, & qu'on a de la chair & point de pain. On se trouue tout de mesme que ces galleux qui se gratent & s'escorchent pour vn peu de plaisir : pour vn plaisir mille douleurs.
L'issue en est funeste.
Troisiemement l'issue de tels mariages est souuent funeste & tragique, on en voit naistre des ialousies, des haines, des meurtres, &
Theophraste ne veut espouser vne belle femme ny vne laide.
bien souuent les theatres ensanglantez, & les familles des-honorées : il n'y en a que trop d'exemples. Propter pulchritudinem mulieris multi perierunt, Eccli.9. Plusieurs se sont perdus pour la beauté des femmes. Theophrastus au rapport de S. Hierosme contre Iouinian, disoit à cette occasion, Nec pulchram volo mulierem, nec turpem. Non pulchram quia difficile erit custodire quod
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omnes amant: nec turpem quia molestum est possidere quod nemo dignatur habere. Ie n'en veux ny vne belle ny vne laide: non vne belle, car il est difficile de garder ce que tous aiment: ny vne laide d'autant que c'est chose facheuse de posseder, ce que personner ne daigne auoir. Vn autre estant interrogé pourquoy il auoit pris vne femme laide, ie pourray bien, dit-il, garder vne laide, mais comment pourrois ie garder celle qui plairoit à tout le monde? Helas combien de mal-heurs, combien d'adulteres, & de desordes suiuent semblables mariages? Si Sara femme d'Abraham n'eust obligé de l'abandonner à Pharaon au Genese 12. Si Bethsabée femme d'Vrie n'eust esté belle, elle n'eust donné subiect à Dauid de la conuoiter, & n'eust esté cause de la mort de son mary, pleut-il à Dieu qu'il ne s'en trouuast tant d'exemples si tragiques.
Souuent la beauté porte des mauuais fruicts.
Quatriesmement il faut confesser que Dieu a donné la beauté à la femme pour bonne fin & pour en tirer des bons effects, mais la corruption de nostre nature en tire souuent des tres-mauuais. Le chesne est vn bel arbre d'vne riche taille, droit, d'vn beau branchage & cependant qui ne porte autre fruict que pour des bestes immondes : la vigne est vn petit bois tortus, contemptible en apparence, rampant contre terre, mais qui porte vn fruict de benediction. Souuent vne femme belle ne porte que des fruicts de lubricité & vne moins belle, est comme vne vigne beniste. Vxor tua sicut vitis abundans, qui porte des fruicts de benediction. Et quelle merueille lors qu'on ne se marie que pour la beauté & sensualité, si les enfans ne sont que fruict de sensualité, mais quand on se marie à bonne fin, Dieu par sa grace fait qu'on produit des fruicts de grace, & destinez pour le ciel.
Vn Ange de Dieu me fournit vn cinquiesme inconuenient, c'est Raphaël. Tobie 6. Voicy ses propres parolles qu'il dit à Tobie, Audi me &, ostendam tibi qui sunt quibus præualere potest damonium. Hi namque qui coniugium ita suscipiunt, ut Deum à se & à sua mente excludant, & suæ libidini ita uacent, sucut equus & mulus quibus non est intellectus, habet potestatem dæmonium super eos. Escoute moy, & ie te monstreray qui font ceux lesquels le Diable peut
Comme Dieu punit ceux qui ne cherchent que la sensualité en leurs mariages.
surmonter.
Ceux qui se marient sans penser à Dieu, qui n'ont autre but que d'assouuir leur concupiscence comme le cheual & le mulet qui sont sans entendement, voila ceux contre lesuels le Diable peut preualoir. Aussi disoit Tobie fort sagement & sainctement à sa femme, filij sanctorum sumus, & non possumus ita coniungi sicut gentes quæ ignorant Deum, Tob.8. nous sommes enfans de peres & meres craignans Dieu, & partant ne faut pas que nous nous comportions en nostre mariage comme des Gentils qui ne connoissent pas Dieu.
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Les Chrestiens n'ont ils pas plus d'occasion de dire le mesme? Ie vous demanderois volontiers qu'elle fut la cause de la mort de sept marys de Sara, mariée puis apres à Tobie, ne fut-ce pas leur sensuelle brutalité qu'ils se proposoient comme la fin de leur mariage? & qui est cause que le Diable a pouuoir sur tant de mariages? C'est souuent qu'on n'a autre intention que la sensualité & non la lignée : C'est souuent qu'on met Dieu en oubly, & qu'on ne le craint pas : C'est souuent qu'en se mariant on ne se soucie, ny des conseils des peres & meres, ny des ordonnances des hommes, ny de l'Eglise : & puis ne faut s'estonner si Dieu enuoye des punitions exemplaires sur tels mariages, escoutez S.Paul il vous enseignera comme Dieu veut que vous vous cõportiez en vos mariages, Hæc est uolunt as Dei anctificatio uestra, vt abstineatis vos à fornicatione, vt siat vnusquisque vestrum vas suum possidere, in sanctificatione & honore, non in passione desiderij sicut & gentes quæ Deum ignorant 1. Thessal, 4. Voicy ce que Dieu demande de vous, sçauoir que vous soyez saincts, que vous vous gardiez de fonication, & non pour satisfaire à sa passion, comme font les Gentils qui ne connoissent pas Dieu. C'est l'explication de S. Augustin.
Cecy a donné occasion au Sage d'aduertir les ieunes hommes à marier de ne faire l'amour par les yeux, Eccli.25. Ne respicias in mulieris speciem, & non concupiscas mulierem in specie, voulant vous mariez ne prenez pas tant garder à la beauté comme aux mœurs d'vne femme. Quelqu'vn disoit que pour faire vn bon mariage il ne falloit faire l'amour ny des yeux ny des doigts, ceux la font l'amour des yeux qui ne regardent que la beauté, & n'ont autre fin que leurs plaisirs & sensualité, ceux la font l'amour des doigts qui ne regardent que les richesses. Les vns & les autres se trompent, puis que le plus solide fondement de l'amour, est la vertu.
Dieu auoit deffendu aux enfans de Loth qu'ils ne se mariassent auec les enfans de Cain, mais ayans estez pris par les yeux, & charmez de la beauté de ces filles, sans auoir esgard à la deffense de Dieu, ils firent alliance auec elles: il fallut vn deluge vniuersel pour expier cette faute; cependant ie ny trouue ny inceste, ny adultere, rien que de la sensualité, Videntes filijs Dei filias hominum quod essent pulchræ, acceperunt sibi vxores ex omnibus quas elegerant.
Mais quoy ! faut-il donc que ceux qui ont contracté auec ces fins & intentions fassent diuorce? doiuent-ils desesperer de leurs salut, & du bonheur de leur mariage? doiuent-ils passer le reste de leurs iours en miseres? rien moins, car leur mariage est vray mariage, si d'ailleurs rien n'y manque, puis que c'est vn contract fait auec le consentement mutuel, & auec les formes ordinaires. Ce qu'il faut qu'ils fassent est d'uoir recours à la grace & 92
assistance de Dieu qui ne leur manquera, s'ils ne manquent à Dieu de leur costé. Donc le remede (lors qu'ils s'apperçoiuent que leur principale fin en contractant a esté ou l'auarice, ou l'ambition ou la volupté) est d'en demander pardon à Dieu, purifier leur intenrion pour l'aduenir, & affermir desormais leur mariage, sur les fins pour lesquelles Dieu l'a institué.
I'aduertis vne autre fois qu'on peut auoir esgard aux richesses, pour euiter les incommoditez qu'apporte la pauureté : à la beauté pour conseruer l'amour & n'entrer en degoust; au plaisir que la nature y adjoinct, pour la conseruation & multiplication de l'espece, comme elle l'a mis au boire & manger pour la conseruation de l'indiuidu, mais le mal est comme vne espece de sacrilege, entant qu'on abuse d'vne chose saincte & sacrée : ou qu'on y procede auec trop de passion & d'affection aux richesses, aux honneurs, aux plaisirs ne se souciant des fins pour lequelles Dieu l'a institué. Les Babyloniens ne pouuoient consommer le mariage qu'ils n'eussent auparauant gousté du parfums : taschez de vous mettre en la grace de Dieu auant l'vsage de vostre mariage, pour passer le tout à sa gloire, & à vostre salut.

Filet double. Que pour estre heureux en mariage, & en tous autres estats, ne faut s'y engager sans bien connoistre si Dieu appelle. CHAPITRE XVI.

V N Pere de famille sage, iuste & puissant, ne dispose pas de ses enfans par hazard, & n'employe pas ses seruiteurs qu'il a en nombre, sans reconnoistre leurs talents & inclinations : mais vielle tousours au bien de ses enfans, pour leur donner l'estat & la condition de vie qu'il sçait leur estre conforme, & employe ses seruiteurs, suiuant les qualitez & habitudes qu'il reconnoit en eux.
Dieu en la creation a eu esgard aux quali tez & habitudes de chaque creature.
Ce grand Dieu qui se qualifie tant de fois Pere de famille, qui a fait tout ce monde des trois doigts de sa bonté, toute-puissance & sagesse : qui le gouuerne auec nombre poids & mesure : a eu tres-grand esgard en la creation à la place, nature, qualité, office & exercice qu'il a donné à chaque creature en pariculier, pour petite qu'elle soit, sans qu'il y en ayt vne seule en tout l'vniuers qui ne soit placée par la dispo 93
sition & ordre de sa diuine & souueraine prouidence.
Cela et tres-veritable pour le regard des autres creatures, & qui pourroit douter qu'il le soit à l'égard de l'homme, & que Dieu s'estant deliberé de créer tant d'hommes qu'il auoit dans ses diuines idées, il n'ayt eu esgard à chacun en particulier considerant l'estat auquel selon l'ordre de sa prouidence il le destinoit, luy donnant au poinct de l'execution de ses desseins, les talents, qualitez, & habitudes conformes au choix qu'il en auoit fait de toute eternité? douter de cela est douter de la diuine prouidence, douter de la diuine prouidence est douter de la diuinité, & douter de la diuinité est estre fol.
Dieu fait choix de chaque homme en particulier.
De ce choix depend tout nostre bon-heur & perfection ; mais quis nouit sensum Domini, aut quis consiliarius eius fuit? qui se peut vanter d'auoir esté Conseillier d'estat de ce souuerain Monarque? qui sçait ses secrets ? humilions nous soubs sa puissante main, & disons ce qui est en Iob 38. Nunquid nosti ordinem cœli, & pones rationem eius in terra? connoissez vous l'ordre que Dieu a estably dans le ciel? pourriez vous rendre raison de celuy qu'il a constitué en terre c'est chose qui surpasse vostre capacité, & qui est reseruée à cette supreme & incomprehensible intelligence : laquelle par sa bonté a donné la nature & les proprietez aux moindres moucherons, & aux plus petits vermisseaux, & à plus forte raison à chaque homme en particulier; & par sa sagesse les eslit à tel estat qu'il sçait leur estre conforme, appellant les vns à vne sorte de vie, d'autres à vne autre, ayant vn tel esgard au bien vniuersel de tout le monde en general; qu'il ne neglige celuy de chaque creature en particulier, & sur tout de l'homme : & par sa toute puissance fait reussir les effects conformement & à sa bonté & à sa sagesse, sans toutefois forcer l'ordre qu'il a estably en l'vniuers.
I'apperçois deux freres qui naissant de mesme pere & de mesme mere, voire d'vne mesme ventrée. Dieu! qu'ils sont differens en inclinations!
Les diuerses inclinations sont effects de dence diuine.
Oserions nous croire que cette diuersité soit fortuite? c'est vne impieté de le croire : mais peut estre prouient elle des influences des astres? ce sont des resueries de le penser. Non, il ne la faut attribuer à autre cause qu'à la diuine prouidence laquelle comme dit Iob c.28. Fecit uentis pondus & aquas appendit in mensura, qui posuit fluuijs legem & uiam procellis sonantibus, qui a donné le poids aux vents, qui a posé les eaux par mesure, qui a donné la loy aux riuieres, & la voye aux tempestes sonnantes : Aussi c'est luy qui esleué aucuns par des excellents talents qu'il leurs a donné, & les a fait comme des vents & nuées : d'autres commes des eaux de riuieres , leurs ayant donné des talents mediocres pour couler contre terre, & s'exercer aux offices de moindre importance. Les Roys peuuent bien eslire des seruiteurs, & les 94 admettre à leurs cours, mais ne peuuent leurs donner les talents ny les habitudes & inclinations conformes aux exercies ausquels ils les choisissent: mais Dieu autheur de la nature & de la grace, nous choisit, & nous enrichit d'inclinations & de talents coformes au choix qu'il fait de nous; afin que nous faisions ce à quoy il nous a destiné auec plaisir en suite de l'inclination: & auec perfection en suite de la capacité qu'il nous donne.
Mais comme la prouidence diuine est douce, elle s'accommode à la nature des choses qu'elle a creée, cooperant necessairement auec les necessaires, liberment auec les libres, & comme elle a donné à l'homme
Nostre bon-heur depend de ce que nous nous confor mions au choix que Dieu a fait de nous.
la liberté, aussi nonobistant toutes ces inclinations & suffisances, elle ne le force point de prende l'estant auquel elle l'a destiné, ains laisse le tout à son choix, c'est à luy de se determiner, mais cependant faut croire que tout nostre bien, toute nostre ioye, tout nostre bon-heur: le repos de nostre conscience; le bon ordre de nostre vie; la perseuerance en la vertu ; en vn mot le poinct de nostre predestination consiste à nous conformer au choix qu'il a pleu à sa diuiue bonté faire de nous de toute eternité, Elegit nos in ipso ante mundi constitutionem. Dieu a fait choix de nous par les merites de son fils de toute eternité, & cette conformité se doit faire paroistre principalement lors qu'il est question de nous resoudre touchant l'estat & condition de nostre vie. Que si nous y manquons toute nostre vie court risque d'estre parsemée de tristesse, de regrets, & peut estre de mal-heurs, & d'vne ruyne eternelle.
Posons le cas que Dieu vous ayt destiné au mariage, il vous aura donné les inlinations & habitudes conformes à cette vocation: que si faisis de quelque tristesse, de quelque desespoir, poussé par le mounement d'autruy ; violenté par vos parents, pour aduantager les autres; où sans conseil ny consideration, vous vous iettez dans la religion, dans le celibat: ne rompez vous pas l'ordre de la prouidence diuine? ne fermez vous pas la porte aux graces celestes que Dieu auoit determiné vous doner en l'estat auquel il vous auoit destinez? voulez vous que Dieu fasse vn nouueau monde & vne nouuelle prouidence pour vous? est-ce la raison que Dieu s'accommode à vostre volonté, ou vous à celle de Dieu? ie dis le mesme de tout autre estat.
D'icy viennent tant de plaintes lors qu'on se trouue chargé d'vn faiz insupportable; ce n'est pas celuy que Dieu vous auoit preparé, il passe vos forces, attribuez en la êsanteur à vostre temerité; c'est vn bel & bon habit, mais qui n'est tailé sur vostre mesure: c'est vn grand qui n'a nulle proportion auec vostre main : c'est vn soulier qui n'est a vostre poinct, & quelle merueille s'il vous cause des incommoditez?
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Vous aurez recours à la misericorde de Dieu, dites vous, en vos angoisses & difficultez; ne meritez vous pas quelle vous manque au besoin, puis que vous luy auez manqué le premier? mais Dieu est bon: il est vray, & a plus de bonté que vous de malice, ie le confesse : toutefois ie crains qu'il ne vous die ce qu'il dit en Osee 2. à vos semblables, Me inuocabunt Deus meus, cognouimus te Israel: Mon Dieu nous auons recours à vous en nos mal-heurs, nous connoissons que vous estes tout bon &tout misericordieux. Helas! nous abandonnerez vous? mais voicy comme il respond, Proiecit Israel baonum, inimicus persequitur eum, ipsi regnauerunt & non ex me: principes extiterunt & non cognoui. Israel m'a mesprisé, il n'a point fait d'estat de l'ordre de ma prouidence, il sera poursuiui d'ennuis, de tristesses, de tentations: ils ont regné, ont esté esleuez en des dignitez, mais ce n'estoit pas suiuant mes ordres. Pouuez vous donc attendre vn bon succés d'vn tel estat de vie? ce seroit Eliezer contre la verité infallible de l'Euangile qui dit, Omnis plantatio quam non plantauit Pater meus cœlestis eradicabitur, Matth. 15. toute plante qui n'aura esté plantée de la main de mon Pere celeste sera arrachée.
Helas! si le mal heur vous est arriué d'auoir choisi vn estat de vie en cette forte, ie n'entens pas que vous iettez le manche apres la coignée par vn mal-heureux desespoir, il est quelquesfois arriué par la bonté & misericordre Diuine, que ceux qui n'auoient eu autre conseil en leur vocation que leur passion ont fort bien finy, & apres s'estre reconnu, & auoir demandé pardon à Dieu, & s'estre proposé vne meilleure fin, ont ressenti les efforts de la misericorde Diuine : mais c'est faire fort imprudemment que de choisir quelque estat auec mauuaise fin sur cette confiance. D'ordinaire ceux qui suiuent la vocation diuine au choix de leur façon de viure, arriuent à bonne fin: de douze Apostres que IesusChrist choisit il n'y a eu que Iudas qui se soit perdu : mais de ceux qui prennent vne autre routte que celle que la prouidence diuine leurs a marquée plusieurs perissent, peu arriuent à bon port, ce que ie m'en vay prouuer par exemples au Chapitre suiuant.
Cul de lampe. 96

Filet double.. Est prouué par exemples que ceux qui suiuent la vocation Diuine ont bon sucées, & au contraire ceux qui ne la suiuent, mauuais. CHAPITRE XVII.

C E n'est pas assez à la prouidence & bonté Diuine de donner à chacun les inclinations & habitudes naturelles desquelles nous auons parlé au Chapitre precedent, conformement à la vocation ou estat auquel elle nous a destiné: mais elle passe plus outre, ces inclinations & habitudes
Ce que fait la grace de la vocatiõ.
n'estant que naturelles sont seulement comme la emence de la grace sans laquelle elles ne peuuent rien qui soit : elles sont bien quelque commencement, mais c'est la grace qui intoduit la forme & qui donne l'estre & la vie à l'action. C'est elle qui nous faict comme vn autre homme, nous donne comme vn nouueau coeur, & nouuel esprit : vne nouuelle ame, nouueaux yeaux, nouuelles mains, nouuelle langue, dit S.Machaire Homil. 44. & la vie à l'asnesse la parole; & rendit le feu de la fournaise, chaud de sa nature, comme vne douce rosée: addoucit la furie des lyons en faueur de Daniel, aussi change il par sa grace les ames & les esprits conformemnt à la vocation, qu'il en a fait: d'où vient que l'ame fortifiée & assistée de cette grace fait auec douceur & consolation ce qu'autrement luy sembleroit impossible, & trouue vn singulier contentement en sa vocation.
Car tout ainsi que le bœuf ne peut voler comme n'ayant point d'aisles, & l'aigle se guinde parmy l'air à la faueur de ses aisles auec autant de facilité comme le bœuf marche auec les pieds; de mesme celuy celuy qui est en quelque estat de vie qu'il a choisy de soy mesme, sans consulter la prouidence diuine, trouue difficulté par tout, estant destitué de ceste grace particuliere: mais celuy qui a suiuy la prouidence diuine vole à la faueur de la grace & ne trouue aucune difficulté, ou s'il en trouue la surmonte ausement, & à mon aduis on luy peut appliquer ce que dit Isaie 40. Qui sperant in Domino mutabunt fortitudinem, assument pennas sicut aquile, current & non laborabunt, ambulabunt & non deficient : ceux qui ont mis leur esperance en Dieu changeront de force, prendront des aisles comme vne aigle, courront sans trauail, marcheront sans lassitude: ie m'en vay vous le monstrer par aucuns exemples tirez de l'escriture saincte.
Pourquoy Iacob surmonte l'Ange?
Le Partriarche Iacob, Gen.32. se trouue en vn rude combat auec vn Ange, il ne s'estoit pas ietté temerairement dans ce hazard, il eust esté teme-
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Cyrill. aduersus Iulianum
raire de le faire, la partie n'estoit pas egale: ce fut vn trait special de la prouidence, comme enseigne le sage Sap. 20. certamen forte deditei vt vinceret, & sciret quoniam omnium potentior est sapientia. Il luy donna vn rude combat, afin qu'il vainquit & sçeust que la sapience surmonte tout.S. Cyrille est d'opinion qu'il combatit non auec vn ange, mais auec Dieu mesme, soit que ce fust auec vn ange, ou auec Dieu, quelle proportion y auoit il entre les conatants? d'vn homme auec vn ange? mais auec Dieu! mais il estoit choisi de Dieu pour cela, Dieu l'y appelloit s'il s'y fust ingeré de soy mesme, c'estoit vne insolence & temerité, or l'entreprenant en suite du choix & de la vocation diuine, vt vinceret , il deuoit emporter la victoire, secondé de de sa grace, fortifié de son assistance, & apprendre qu'il ny a rien de plus puissant que la saience diuine.
Pourquoy souffrez vous tant en cét estant de mariage, de religion, de celibat? pourquoy estes vous si souuent vaincu? pourquoy y trouuez vous tãt de difficultez sinõ d'autant que ce n'est pas Dieu qui vous a donné ce combat, c'est vostre passion, vostre temerité, c'est vostre sagesse terrestre, animale, mõdaine pour ne dire diabolique qui vous y a conduit; & non la sapience diuine de laquelle partant cous ne deuez attendre vostre secours si ce n'est par vn excés de misericorde.
Cause de la victoire de Dauid contre Goliath.
Dauid 1. reg.17. entreprend vn perilleux duel, ne semble il pas vn petit temeraire? luy vn ieune homme, qui ne s'est iamais trouué au combat, qui peut estre n'a iamais tiré espée; qui ayant endossé les armes de Saül ne peut se bouger. Que diriez vous le voyant marchaner auec hardiesse? la teste leuée couuert tant seuelement d'vn meschant habit de pasteur: pour armes offensiues n'ayant pour tout qu'vne fonde & cinq pierre. Encor sembleroit il temeraire d'agasser vn chien auec si peu de defense; mais d'aller affronter vne tour de chair, vn monstre armé iusques aux dents, deuant lequel il ne sembloit qu'vn petit pigmée, qui n'eut creu que ce geant l'escraseroit comme vn petit ver? & cepenant tout le contrairement aduient, car il luy planta la confusion sur le front & la mort au coeur, l'abbatant par ses propres armes & triomphant de luy.
Ne vous en estõnez pas, certamen forte dedit ei vt vinceret, c'estoit par vn instint de la diuine prouidence ce qu'il en faisoit, c'est ce qu'il proteste au commencement du combat: tu venis ad me cum gladio & hasta, & clypeo: ego autem venio ad te in nomine Domini exercituum Dei agminum Israel. Goliath entreprit ce combat de soy mesme, poussé de sa vanité: Dauid suiuant les inspirations de la sapience Diuine. Goliath auec tous les aduantages naturels & acquis qu'il auoit sur Dauid, fut vaincu: Dauid demeura vainqueur, apprenez combien nous pouuons auec la grace de Dieu: combien & foible nostre force, nostre industrie, nos aduantages, lors qu'ils sont destituez de se 98
cours d'enhaut & partant ne vous preceiptez au hazard sans la conduite de la sapience celeste car, qui amat periculum peribit in illo, Eccli.3. qui s'expose au peril si trouuer a engagé, & vaincu.
Dieu dit vn iour au Prophete Ieremie c.1 Propheram in gentibus dedi te. Ie t'ay choisi pour estre mõ Prophete: le pauure Ieremie recourut aussi tost aux excuses, & dit, & quoy mon Dieu! moy estre Prophete ! a a a Domine Deus
Ce que faict la grace de la vocation en Hieremie.
ecce nescio loqui quia puer ego sum, ne voyez vous pas bien que ie ne fais que begayer, ie ne suis qu'vn enfant: mais Dieu luy dit, noli dicere puer sum, c'est vn vain que tu t'excuses, c'est vn vain que tu crains, ne crains point, d'autant que ego tecum sum. Ie suis auec toy, cest vn effect de ma prouidence, c'est moy qui t'ay choisi, & pour reuue de ce choix, misit dominus manu suam & tetigit os meum, dit il, & dixit Dominus ad me:ecce verba mea in ore tuo, ecce vonsitui te hodie super gentes, & super regna, vt euellas, & destruas, & disperdas, & dissipes, & adifices, & plantes. Dieu entendit la main, toucha ma bouche, & me dit, it mets ma parole en ta bouche, ie t'ay estably auiourdhuy sur les peuples, & sur les royaumes, afin que tu arraches, que tu destruises, que tu perdes, que tu dissipes, que tu edifies & plantes.
Ie trouue fort bon que vous recognoissiez vostre foiblesse, & que de vous mesme vous n'auez la force d'entreprendre aucun estat qu'el qu'il soit, mais aussi faut il qu'ayant reconnu ce que Dieu veut de vous, vous vous confiez à son assistance, qui sera que tout ce que vous entreprendrez reüssira à sa gloire & à vostre contentement, vous laissant gouuerner par sa prouidence.
Que nous ne pouuons rien sans la grace de la vosation.
Au premier de Machabées c.5. Ioseph & Azarias, deux de plus signalez du peuple d'Israel entendant les haults faicts de Iudas Machabée & de ses compagnons; piquez d'honneur se deliberent d'acquerir de la reputation par leurs armes, mais au premier choc les voila en fuite, nõ sans vne grãde boucheries de ceux qui les suiuoient, en estant demeuré deux mille sur la place, & toute l'armée estant en defroutte, qu'elle fut la cause de ce mal heur? ipsi non crant de semine virorum illorum, per quos salus facta estin Israel, ils n'estoient pas choisis de Dieu pour cét office, il s'y estaoient ingeré: leur ambition les y auoit porté: & partant ils ny receurent que de la confusion. Cependant Iudas & ses freres prospere poinet en leurs entreprises: aussi estoient ils choisis de Dieu, appliquez cela à vostre personne, l'application en est aisée.
S.Pierre Luc. 5. se plaint qu'il a pesché toute la nuict sans rien prendre, la nuict est fort propre pour la pesche, cependant il ne prent rien: ce n'estoit pas par commission de son miastre qu'il auoit entrepris cette pesche, c'estoit de sa propre volonté, & partant Dieu ne seconde pas son trauail, il ne prent rien: mais il n'eut pas si rost ietté ses silers par commission de son maistre, qu'il enueloppa si grande quantité de poissons dãs ses rets, qu'il y en suf 99
fisamment pour charger deux nacelles. Ce n'est pas merueille si rien ne vous reüssit en ce que vous aurez entrepris de vostre propre volonté: au contraire tout vous viendra à souhait suiuant la volonté de Dieu,in verbo tuo laxabo rete, Luc.5.
Les Apostres Math.8. se trouuent en grand danger de leurs personnes, la mer est en furie, les ondes semblent le vouloir engloutir, les vents les menacent de ruine totale. Vous diriez que leur paure barue va fondre aux abysmes; mais nostre Seigneur les secourt, il y estoit obligé, puis que c'estoit par sa conduicte & conseil qu'il soit, auec la conduicte du ciel, tout l'enfer pourroit se bander contre vous, tous les elemens pourroient conspirer à vostre ruine, toute la nature la nature pourroit se renuerser, que cependant vous demeurerez debout & trouuerez qu'il est tres-veritable, quoniam omnium potentior est sapientia.
Nostre Seigneur enuoye ses Apostres, pauures ignorans & rousturiers (pour la plus part) affronter les roys & empereurs, s'opposer à la sagesse des philosophes, pour renuerser les faulses diuinitez qui ont esté adorées iusques alors; comme des petits agneaux entre les loups, illeurs predit les contradictions & persecutions qu'ils doibuent auoir: mais voicy le secret, voicy leur force, ecce ego mitto vos, ie vous enuoye; c'est moy. Posui vos vt eatis. comme s'il vouloit dire ne craignez rien, cette entreprise est moy & partant ie ne vous abandonneray pas: il repugne à ma prouidence ce de vous auoir choisi & vous abandonner, consiez vous en moy, tout succededera comme ie l'ay minuté. Si Dieu permet qu'en l'estat que vous sçauez n'auoir entrepris que suiuant la vocation Diuine vous trouuez des difficultez, doit vous y assister, autrement sa prouidence seroit defectueuse & ses promesses trompeuses, ce qui ne peut estre. C'est vne tempeste qu'il permet, & sentirez son secours, si cest sa gloire & vostre bien, ou la force & consolation pour la supporter auec patience & merite.
S.Paul 1.Corint.7.dit, volo omnes scicut meipsum esse, sed vnusquisque proprium domun habet à Deo, vnus sic alius autem sic. Ie desiereois bien, si faire se pouuoir, que tous fussent comme moy, sans estre mariez, & vequissent en vn estat au quel ils puissent librement vaquer au seruice de Dieu, & soient exempts des tribulations que le mariage cause: mais chacun a son don & vocation particuliere, l'vn au mariage, l'autre à la virginité, l'autre à la viduité. Il appartenoit à sa prouidence d'establir diuers estats ausquels la mesme prouidence appelle les hommes chacun à celuy qu'elle connoit luy estre propre, & que les mariez ne perdent pas courage, leur etat est vn don de Dieu, donum & 100
hoc à Deo, & ne manquera de donner à ceux qu'il y appelle la grace, qui est vn autre don, necessaire pour viure conformement à cét estat, pour y trouuer la perfection & y faire son salut. Dieu ne donne pas à tout le don de Continence, il en appelle aucuns au mariage, soit ou de peur qu'ils ne bruslent dans les brasiers de la concupiscence: soit qu'il veut les perfectionner dans les difficultez du mariage & y raffiner leur patience & leurs autres vertus, & les faire paroistre au monde comme autant de lumieres. Soit qu'il veut se seruir d'eux comme de plantes de benediction pour en faire sortir des fruicts de predestination: partant chacun doit diligemment prendre garde ou Dieu l'appelle, & inuoquer le secours de la grace en l'estat ou il sera appellé.

Filet double.. Comme on peut reconnoistre quelle est la volunté de Dieu, touchant son estat ou vocation. CHAPITRE XVIII.

LEspouse au Cantique 5. parlant des cheueux de l'Espousx, dit, qu'ils sont haults comme les palmes les plus releueez, noirs, comme corbeaux,Comæ eius sicut elatæ palmarum nigræ quasi coruus, on peut entendre cela de la prouidence Diuine, signifiée par les cheueux qui sont les moindres parties de nos corps, desquels toutefois Dieu a vn soing particulier, suiuant ce que nostre Seigneur dit, Matth. 10. Vestri capilli capitis omnes numerati sunt. Tous les cheueux de vostre teste sont cmoptez, & en suite des cheueux, on entend les moindres creatures du monde, voire les moindres actions qui s'y font, qui n'ont autre resort que la prouidence Diuine: ils sont eleuez comme palmes, dautant, ou que la connoissance humaine ny peut attendre, à laquelle cette prouidence est incomprehensible: ou pour monstrer que Dieu a soin des choses petites & des grandes, Attingit à fine vsque ad finem, gouuernant toutes les creatures depuis la plus petite, iusques à la plus grande. Elle fait mention du borbeau, pour signifier que lors que nous sommes abandonne pas, mais nous assiste plus puissamment, comme il fait ses petits corbillons, lors qu'estant esclos, le pere & la mere les abandonnent l'espace de sept iours: mais la Diuine prouidence escoutant leurs petites patenostres, par lesquelles ils luy demandent leur pain quotidien, suiuant ce que dit Dauid, Qui dat iumentis escam ipsorum, & pullis coruorum inuocan-
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inupcantibus eum, Ps.146.& Iob.38. quis præparat coruo escam suam, quando pulli eius clamant ad Deum vagantes eo quod non habeant cibos, qui est ce qui prepare le desieuner aux petits corbillons quand ils ont recours à Dieu, se voyans abandonnez de ere & mere n'ayans de quoy manger? comme voulant dire, n'est ce pas cette diuine prouidence. Elle dit que ces cheueux sont noirs comme corbeaux, & esleuez comme palmes. S.Iean Apoc.I. dit qu'ils sont blancs comme laine lauée, & comme la neige: les cheueux de l'espoux ou de Dieu, sont les haults proiects que sa prouidence a formé de nous de toute eternité, & comparé aux palmes les plus haultes. Ils sont noirs & blancs dit Theodoret sur le 5. des Cantiques, noirs dautant qu'ils nous sont obscurs & incomprehensibles, blancs d'autant qu'ils sont purs saints & infaillibles, & ne sont pas si noirs que si nous voulons nous seruir des moyens qu'ils nous a laissé, ils ne nous puissent estre blancs; pas si hauts, que nous ny puisions atteindre auec sa grace mais comment?
La vocation de Dieu ne nous mã que pas.
Sainct Bernard ad Cleric. cap.1. & 2. à des paroles plaines de grande consolation qui sont for à bon propos, & que ie ne puis obmettre: escoutez le parler: plane conuersio animarum opus est Diuinæ vocis, non humanæ, nec sane, laborandum est, vt ad vocis huius perueniatur auditum, labor est potius aures obturarene audias, nimirum vox ista se offert, ipsa se inderit, nec pulsare cessat ad hostia singulorum. La conuersion des maes (disons la vocation aux diuers estats) est vne œuure de la voix de Dieu, non de l'humaine, nous ne deuons nous mettre en peine que cette voix ne fasse entendre, mais plustost que nous ne bouchions nos oreilles pour ne l'entendre, cette voix crie par tout, nous preuient, frappe à la porte d'vn chacun. Il semble auoit tiré cette pensée du premier des Prouerbes, ou la Sapience crie & appelle les hõmes, & fait tout deuoir de les attirer.
Plusieurs ne se soucient pas beaucoup de recõnoistre la volonté de Dieu au choix de leur estat, principalement du mariage. I'ose dire toutefois qu'apres le moment d'ou depend l'eternité, qui est la sortie de ce monde, il n'y a rien qui nous importe tant que le choix d'vn estat arresté: car outre qu'il contient toutes les actions de nostre vie, d'ordinaire aussi c'est la porte de nostre bon-heur, ou mal-heur.
Cependant voyons qu'elles consultations plusieurs y apportent principalement au mariage, aucuns le font ou par cas foruit; ou par quelque legere occasion: d'autres par esperance de quelque commodité ou liberté: d'autres se laissent enleuer par le torrent de la multitude & de l'opinion commune, choisissant ce que le vulgaire estime, & qui est plus ordiairement pratiqué D'autres n'ont point d'autre reigle que la volonté, exemple, ou commandement d'autruy, sçauoir de leurs peres, meres, maistres, tuteurs: Les peres 102
& meres sont souuent les mariages de leurs enfans auant qu'ils soient en aage, & à leur insceu: les maistres & Seigneurs marient souuent leurs subiets selon leur volontez pour des interests & considerations temporelles: ils obligeront vn homme riche de donner leur fille à vn gentil-homme pauure qui les aura seruy, pour recompense de ses seruices, sans se soucier s'il y a de la proportion ou de l'affection.
D'autres sont de la categorie de ceux que parloit Socrate, sçauoir comme les poissons qui fretillent d'entrer en la nasse sans conserer ou ils vont, & quand ils y sont voudroient bien en sortir.
D'autres sont comme les nautonniers se trouuans aux naufrages, car tout ainsi que ceux embrassent la premiere planche, qui leur viet en main pour sauuer leur vie, ainsi ceux qui embrassent le premier estant & cõdition qui se presente. Ie m'envay apporter quelques moyens pour recõnoistre ce que Dieu demande de nous: & quel est l'estat auquel il a determiné de nous sauuer.
Auant que d'apporter ces moyens, ie vous aduertis que si vous voulez proceder sainement en cette connoissance, il faut auoir premierement vne pure & saincte intention: car, Si oculus tuus suerit simplex, totum corpus tuum lucidum erit; si autem nequam suerit etiam corpus tuum tenebrosum erit. Tel qu'est l'oeil, telle est l'action, l'oeil est l'intention qui esclaire nostre action, si l'intention est bonne, aussi est l'action: si l'intention est mauuaise, l'action est mauuaise.
Secondement faut proceder en cette connoissance & entreprise, par des moyens honnestes & licites.
Troisiemement auec vn bon conseil, la precipitation y est dangereuse, aussi est la temerité & la passion; la prudence necessaire.
Dieu fait entendre sa volonlonté à aucuns par reue lations.
Donc le premier moyen pour reconnoistre la volonté de Dieu, touchant nostre estat & vocation, sont les reuelations: ainsi Dieu reuela à Osée c. 1. qu'il se mariast, voire luy specifia la qualité de la femme qu'il deuoit espouser. Le mariage d'Isaac auec Rebecca fut vne reuelation: & celuy du ieune Tobie auec Sara: nous auons plusieurs semblables reuelations aux escritures Sainctes, touchant la vocation: comme de Moyse choisy chef du peuple. Exod.3.de son successeur Iosué, num.27. de Gedeon, Iudith 2. de Saül & Dauid esleus Roys d'Israel, 1.Reg.16. & ces reuelations se font ou de Dieu immediatement, ou par le ministere des Anges, ou des Prophetes: nostre Seigneur reuela à S.Pierre qu'il seroit son Lieutenant en terre, à SS.Paul qu'il seroit vn vaisseau d'élection, qui porteroit son nom par tout le monde &. c.
num.17
Dieu en appelle aucuns miraculeusement, comme il fit Moyse par la visiõ du buisson ardant qui brusloit sans se cosommer: & son frere Aaron faisant fleurir sa verge tout seiche & porter du fruict. Ce moyen est extraordinaire & nous ne le deuons attendre, quoy que vous attendrez, peut estre à 103
vous resoudre, iusques à ce que Dieu vous enuoys vn Ange! ou que luy mesme vienne vous declarer sa volonté, ou bien qu'il fasse quelque miracle à cette fin! il vous a donné l'oraison, l'entendement, Moyse & les Propheres, consultez les, vous ne pouuez manquer.
Nous pouuons cõnoistre la volonté de Dieu touchant nostre vocation par l'oraison.
Donc le second moyen est de consulter Dieu par l'oraison,Cum ignoremus quod agere debeanmus hoc solum habemus residui vt oculos nostros conuertanus ad te, 2. Panal.2o. Ne sçachans ce qu'il nous conuient faire, nous auons recours à vous. Priez-le to9 les iours, qu'il vous veuille inspirer ce qu'il sçait vous estre salutaire, & afin de vous rendre plus capable de ses inspiratiõs, disposez vostre ame par frequentes confessions & communions. Ce fut le moyen duquel se eruit Eliezer maistre d'hostel du Patriarche Abraham, lors qu'estant prés de la fontaine de Nacor, Genes.24. il dit, Domine Deus Domini mei Abra ham occurre obsecro mihi hodie, & fac misericodiam cum domino meo Abraham, ecce ego sto ad fontem aquæ & c. Deigneur Dieu, Dieu de mon maistre Abraham ie vous prie de m'assister auiourd'huy, faictes misericorde à mon Seigneur Abraham &c. Il demande son assistance pour connoistre celle que Dieu auoit choisy dans son conseil priué, pour seruir d'espouse à sonpetet maistre Isaac. Mettez vous deuant la fontaine de tous biens qui est Dieu ie vous requiers par l'entremise de vostre souueraine bonté, ie vous coniure par les merites de vostre tres-amoureuse mere qu'il vous plaise m'addresser à l'estat & au party le plus propre pour aduancer vostre gloire & plus sortable à mon salut.
Nous pouuons cõnoistre la volonté de Dieu touchant nostre vocation consulrãs auec nous mesmes.
Le troisiesme moyen est que nous nous seruions de nostre entendement, i'entens aucuns qui disent, comment connoistrons nous ce que Dieu veut de nous? Multi dicunt quis ostendit nobis bona. Ausquels nous pouuons resondre,Signatum est super nos lumen vnltus tui Domine. Ce seroit vain que Dieu nous auroit choisy & qu'il nous appelleroit, s'il ne nous donnoit le moyen d'entendre & connoistre ce qu'il veut: le maistre auroit tort qui desireroit que son seruiteur sist quelque chose, & cependant ne luy en donneroit au cune connoissance. Ce n'est pas pour rien que Dieu nous a donné la lumiere de raison, c'est a fin que nous en serueruions pour connoistre ce qu'il desire de nous, car il ne faut pas penser, on qu'il dfait touiours des miracles pour nous donner cette connoissance; ou qu'aussi tost que nous luy demandons par nos prieres, qu'il nous la donne; il veut que nous nous seruions des moyens qu'il nous a laissé, & entre autres, du discours, du iugement, de la raison, & lors que nous le fasons, il s'infinueen nos ames, fouorise nos desseins, ne permet qui nous soyons trompez, mais ous fait asseurement connoistre ce qui nous est sortable; or afin que cette consultation soit bonne & solide, elle doit estre accompagnée de ces circonstances.
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Circonstance de la susdite consultation.
La premiere est que nous nous representions la fin de nostre creation qui n'est autre que de connoistre Dieu, l'aimer luy seruir, & en l'ayment & luy seruant d'estre eternellement bien heureux.
La seconde qu'il y a diuerses voyes & diuerses occupations en ce monde, par lesquelles nous pouuons arriuer à cette fin, & que tout ce qui est en ce monde, sont comme autant de moyens qui nous aydent à y paruenir, & partant nous deuons choisir les moyens & occupations qui nous sont plus conformes pour arriuer à nostre fin, qui nous peuuent aider dauantage à l'acquerir & qui sont plus aggréables à Dieu: puis que la raison veut que le seruiteur qui est au pain & augage d'vn maistre, s'occupe selon le bon plaisir de son maistre: or tout ce que nous sommes, nou sommes à Dieu, come seruiteur au maistre & plus.
3. De bien considere qu'a proprement parler il ny a aucun estat quel qu'il soit, lequel absolument parlant, & de soy, & de sa nature, soit bon ou mauuais, pour mon regard, & partant ie n'en dois, & n'en puis aimer, ny en hair aucun, parlant absolument , d'autant que l'obiect de l'amour, c'est le bien, & de la haine, le mal; or aucun estat n'est ny bon ny mauuais pour mon regard parlant absolument:mais seulement entant qu'il m'aide & m'empesche d'arriuer à ma fin qui est de seruir Dieu en ce monde, & puis apres iouyr de sa gloire, & partant vn estant peut estre bon à vn, qui sera mauuais à l'autre: le chemin de la gloire à l'vn, à l'autre de perdition: d'ou i'infere que nous deuons tascher de nous mettre dans vne certaine indifference, ne panchans ny d'vn costé ny d'autres, ne desirans autre chose que de faire la volonté de Dieu, quelle elle soit, en quel estat & condition qu'il luy plaira: or pour arriuer à ceste indifference, faut destacher son affection de tout obiect, & estre prest de quitter tout ce qui nous pourroit destourner d'accomplir la volonté de Dieu, & d'embrasser tout ce que nous connoistrons estre à sa gloire.
4. Faut considerer les diuers estat qui se peuuent proposer à nostre estprit comme l'estat de religion, de continence, de mariage: les biens & les maux qui se retrouuent en ces estats: lequel est plus asseuré pour arriuer au salut: lequel est plus conforme à mon naturel & à ma condition: car tous ne sont pas propres, ny pour le mariage, ny pour la religion, ny pour le celibat.Unusquisque proprium donum habet ex Deo, alius quidem sic, alius vero sic. 1. Corinth 7.
5. Quel conseil me donneroit Iesus-Christ, s'il estoit encor en terre, ou bein quelque sainct ou signalé docteur qui m'aimeroit, & ne voudroit me tromper: voire quel conseil ir donnerois à vne personne faicte comme moy deuant Dieu, & esloigné de tout passion: me deliberant de prendre vn tel conseil pour moy, & le mettre en pratique.
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6. Ce que ie voudrois auoir fait si i'estois à l'heure de la mort prest de rendre compte à Dieu, & de receuoir la sentence d'vne interminable eternité.
Or remarquez que ces considerations se peuent faire non seulement en general touchant l'estat qu'on doit choisir comme de religion, ou de celibat, ou de mariage: mais aussi en particulier: comme d'vne telle ou telle religion; d'vne telle forme de vie ou telle au celibat; d'vne telle ou telle personne pour partie en mariage, & pour bien faire ces considerations faut auoir l'esprit tranquil des-embarrassé d'affaires importuns, & destach. de toute passion. On peut se disposer à cette tranquillité & paix d'esprit par vne bonne confession generale ou par vne frequente communion, ou par quelqu retraitte.
Nous pouuons connostre la volonté de Dieu par conseil.
Le 4. Moyen est le conseil de nos superieurs principalement d'ensinteressez,habent Moysem & prophetas audiant illos. Luc 16. Qui vos audit, me audit, Luc. 10. & il appartient à la diuine prouidence d'assister les superieurs lors, & leur donner le don de conseil: mais garde le sang & la chair & sur tout l'interest, mauuais conseilliers, animalis homo non percipit ea quæ sunt spritus Dei, 1.Cor. 2.l'homme animal n'est pas capable de l'esprit de Dieu Cum viro sancto assiduus esto, Eccli.37. addressez vous à quelque sainct personnage, exposez luy tout vostre naturel, vos inclinations, difficultez, tentation, Dieu ne manqua de vous faire connoistre sa volonté par son entremise.
Aucuns prenent conseils, mais de ceux qu'ils sçauent qui leurs conseilleront ce qu'ils desirent, & Die permet souuent qu'en tels cas & le consultant & le conseiller son trompez, Achab 3. Reg. 12. demanda a Michée s'il donneroit la bataille, il estoit tout porté à la donner, voire estoit resolu cela: Michée luy dit qu'il la donnast, il le fit mais ce fut à sa ruine.
Si chacun obseruoit ces preceptes, ô qu'on viueroit contents! nous n'entenderions pas tant de plaintes; on ne veroit pas tant d'apostasies; ny tant de diuorces, ny de scandals, ny de mauuais mesnages, ny qui pis est tant de desespoirs: ny de tant d'autres mal-heurs qui arriuent d'ordinaire faute de considerer & connoistre ce que Dieu veut de nous.
Chacun n'est pas ne pour tout estat, plusieurs se damnent en mariage que Dieu vouloit sauuer en religion, au contraire d'autres se damnent en religion, qui se fussent sauuez en mariage: plusieurs en mariage se damnent auec vn tel sauuer auec vn tel ou vne telle: puis donc que les resolutions diuines nous sont inconnues, mais connues à Dieu seul, c'est à nous de recourir aux mayens qu'il nous a laissé, & tout à luy, luy 106
disans auec Dauid Ps.143. Notam fac mihi viam in qua ambulem, quia ad te leuani animam meam. Mon Dieu monstrez moy le chemin que ie dois tenir, c'est pour le connoistre, que i'esleue mon ame à vostre majesté. Doce me facere voluntatem tuam, quia Dens meus es tu: Enseignez moy à faire vostre volonté, car il vous appartient de le faire, puis que vous estes mon Dieu. Spiritus tuas deducet me in viam restam. C'est à vostre sainct Esprit de me conduire au droict chemin. Emitte lucem tuam & veritatem tuam:ipsa me deduxerunt & adduxerunt in montem sanctum tuum, & in tabernacula tua. Enuoyez moy quelque rayon de vostr lumiere, faites moy voir la verité, elle me seruira de guide pour enfin arriuer à vostre saincte montagne & à vos tabercales. Dites auec Solomon Sap. 9. Da mihi sedum tuarum assistricem sapientiam: & nolt me reprobare à pueris tuis. Mitte illam de coelis sacnctis tuis, & à sede magnitudinis tuæ, vt mecum sit, & mecum laboret vt sciam quid acceptum sit apud te. Mon Dieu donnez moy vostre sapience qui a l'honneur d'estre participante de vos diuins conseils: ne me rejettez pas du nombre de vos ensans: enuoyez la du ciel: despechez la du throsne de vostre majesté, afin qu'elle m'accompagne, qu'elle trauaille auec moy, & que ie connoisse ce qui vous est aggreable. Amen.
Grande gravure d'une vase ornée remplie de belles fleurs.
107 Filet double. encadrée de décoration.

TRAITE' SECOND Des maux & des biens du Mariage. Filet double. Qu'en tous estats se trouuent des difficultez. CHAPITRE I.

En ce mõde point de parfait repos.
SAinct Augustin en la Cité de Dieu remarque que les Romains s'estans deliberé de bastiré de bastir deux temples l'vn au repos, l'autre au trauail, bastirent celuy du repos hors de leur ville, & celuy du trauail tout au beau milieu de la ville: voulant faire entendre que le temple du vray repos est hors de ce monde, & au ciel, mais que ce monde est le temples du trauail, & qu'en quel estat & condition que vous soyez, vous ne pouuez euiter le trauail ny les difficultez.
Vn ieune homme nommé Detrasthus consultoit vn iour Socrate touchant l'estat de vie qu'il prendroit, s'il se mariroit ou non, Socrate luy res
Point de bien sans mal en ce monde.
pondit,Elige quod vis,de quoconque semper te poenitebit.Valerius Max.1.7.de memorab. dictis c.2. choisissez ce que vous voudrez, mais quoy que vous choisissez vous en aurez du repentir. Comment voulez vous qu'il se trouue estat sans difficulté, puis qu'il ne se trouue aucun bien en ce monde sans meslange de mal. Le soleil a ses nuées: la terre, les eclypses, qui le couurent: l'air ses changemens: tantost sec tantost humide: tantost clair tantost obscur: tantost serain, ors pluuieux, a les vents, les nuées, les tonnerres. La terre a les firmats, les gelées, les terre-trembles, les sterilitez, les diuerses in/ iure du ciel: les inondations. La mer ses tempestes & orages. Le vin n'est sans lie, & quoy qu'il soit donné de Dieu à bon vsage est cause de bien grands maux. Les meilleurs & plus beaux arbres ont des vers qui les rongent. L'huile ses fonrilles. Le blez a son yuraye, & sa paille: l'homme ses immondices & ses changemens, & vous voudriez trouuer vn estat en ce monde afforty d'vn parfait contentement & exempt de tous maux! Il n'y a 108 si grand honneur qui soit sans charge : Il n'y a si grand sainct qui soit sans peché: il n'y si heureux qui soit sans souffrance.
Xenophile paruenu à l'aage de I 50.ans sand incõmoditez.
Ie m'en raporte si ce que Pline raconte de Xenophile musicien est veritable, lequel il dit estre paruenu iusques à l'aage de cent cinquante ans, sans aucune incommodité, difficulté, ny maladie, ie croy plustot que c'est vne rodomontade, & que qui auroit bien espluché toute sa vie, trouueroit que comme Xenophile n'est venu au monde sans miseres, suiuant la sentence generale de nostre nature, aussi n'y a il vescu sa long-temps, & n'en est sorty sans miseres: que si ce que Pline dit de luy est vray, disons que c'est vn phoenix, & qu'il ne s'en rencontre qu'vn en milleans, mais encor à peine, voire en toute la durée d'vn monde.
Les Romains auoient basty le temple de l'honneur & du trauail tout voisins l'vn de l'autre, on passoit de l'vn à l'autre: nul bien en ce monde sans mal, le bien & le mal entrent vn iour en conteste, dit-on, le bien ne vouloit ceder au mal, ny le mal au bien, la voye d'accord fut qu'ils iroient tousiours coste à coste & de compagnie.
Nul lieu au monde sans mal.
Ce monde est vn lieu de miseres, trouuez moy vn coing qui en soit exempt; Dieu qu'il sera de grand prix! c'est vne mer iamais sans quelque agitation: C'est vne milice dit Iob. Les vns sans la meslée : les autres gardent le bagage : & les autres sont dans les garnisons. Ie veux dire que tous les estats le peuuent reduire aux trois que nous auons dit au commencement, sçauoir des continents, des religieux & des mariez, lesquels si nous considerons comme soldats, & en cette qualité que l'espouse les represente, vt castrorum acies ordinata, comme vne armée rangée, comme les camps de Dieu,castra Dei sunt hæc, comme parties de l'Eglise militante, nous pouuons dire que ceux qui sont en garnison sont les religieux, entourez des forts rampars de leurs voeux, des bonnes murailles de leurs reigles, & sur tout munis d'vne forte citadelle de l'assistance speciale de Dieu. Que ceux qui sont au bagage sont les continents qui sont plus exposez aux efforts des ennemis, & ont plus d'occasion d'estre iur leur garde: mais que ceux qui sont au combat sont les mariez: nul n'est sans peine, mais l'vn en a plus que l'autre, & c'est vne prouidence diuine, afin que nous nous souuenions que nous sonmes soldats, & que de cette Eglise militante nous aspirons à la la triomphante.
Le mariage n'est sans peine.
Ce n'estoit pas sans cause qu'anciennement on mettoit les premiers mariez soubs le joug. Vrayement le mariage est joug, & bien pesant. Les Romains auoient coustume lors qu'ils marioient quelqu'vn de mettre du feu & de l'eau sur le seuil de la porte, & le nouueau marié & la mariée les al
Alexander ab Alex. genial.dierum l. 2. c.5.
lorent toucher; & puis on arroisoit la nouuelle mariée auec cette eau: cette ceremonie pouuoit representer diuerses choses: comme le lien estroict duquel ils estoient conjoincts, representé par ces deux elemens qui sont com
109
Pourquoy anciennement les nouueaux mariez touchoiet du feu & de l'eau, & pourquoy on arrousoit l'espouse.
me les premiers par lesquels subsiste nostre vie. Ou bien pour monstrer qu'en suite de leur mariage, ils deuoient entrer en communication de toutes choses signifiée par l'eau & le si communs: ou pour monstrer les principes de la generation, pour laquelle ils se marioient, qui sont la chaleur & l'humidité. On arrousoit l'espouse pour mõstrer qu'elle deuoit entrer chaste & pure en la maison de son mary. Voila aucunes significations de cette ceremonie, maus i'aime mieux dire que ce qu'ils en faisoient estoit pour donner à entendre aux mariez, qu'ils deuoient se resoudre (entreprenans cét estat) de passer pas l'eau & le feu, c'est à dire, par toute sorte de souffrances, Transiuimus per ignem & aquam. Et partant qu'ils deuoient se preparer à la patience: c'estoit pour la mesme raison qu'aucuns courronnoient les premiers mariez de couronnes d'espines, pour monstrer que le mariage n'est sans espines.
Ie confesse qu'en quel estat, que vous choisissiez, il s'y trouue des espines, de l'eau & du feu, c'est à dire, des difficultez; mais sur tout au mariage, ce qui a fait dire à Dipocrates, qu'il n'y auoit que deux bons iours au mariage
Dipocrates.
pour vn homme, le iour des nopces, & le iour des funerailles de la femme; mais vn autre qui pensoit estre plus sage, luy en donna le desmentir disant
Deux bõs iours a mariage.
qu'il n'y en auoit qu'vn bon, qui estoit le iour auquel on portoit sa femme au tombeau, & tout ensemble sa captiuité. Aussi Platon disoit, que si le monde pouuoit estre sans mariage, nostre vie seroit semblable à celle des Dieux.
Mais escoutons vn Philosophe Chrestien, c'est sainct Gregoire 12. Moral. Bonum est coniugium, sed mala sunt quæ etra illud ex huius mundi cura succrescunt. Dum ergo tenetur, quod non nocet, ex rebus iuxta positis committitur plerumque quod nocet. Sicut sæpe rectum mundumque iter pergimus: & tamen ortis iuxta uiam verpribus per vestimenta retinemur. In via quidem munda non offendimur, sed à lactre nascitur quo pungamur. Le mariage est bon, mais ce qui croit à l'entour, à cause des soins de ce monde, est mauuais: lors qu'on tient ce qui ne nuit pas, souuent à cause de ce qui est aupres on fait ce qui nuit, tout ainsi que souuent nous marchons par vn chemin droit & net :& toutefois nos habits ne laissent pas de s'accrocher aux espines qui sont à costé du chemin, & de nous arrester: nous ne receuons aucune incommodité du chemin, mais les pointes & espines naissent aupres, du chemin.
On peut dire qu'vne bonne femme est vn grand don de Dieu, Domus & diuitiæ dantur à parentibus, à dominuo autem propriè vxor prudens: Les peres & meres peuuent bien donner des richesses & maisons, mais c'est Dieu qui donne la bonne femme, on me sçait comme proceder au choix; car si vous en prenez vne ieune, elle est dangereuse: si vne vieille, elle est riotteuse: si vne riche, elle est glorieuse: si vne pauure, elle est contemptible: si vne belle, elle est 110
volage: si vne laide, elle fait peur : si vne saine, elle est coureuse: vne malade est ennuyeuse: vne sçauante est babillarde, vne idiote est vne mesnagere, auaricieuse : vne liberale, prodigue, le choix en est fort difficile, la bonne rencontre est vn benefice du ciel, & vne faueur speciale de la diuine prouidence.
Ie ne dis pas cecy, cy pour diminuer l'estime que chacun doit faire du mariage, ie sçay combien il est honorable, & me donneray bien de garder aucun, car i'aduoüe que tel se peut sauuer en mariage & y estre sainct, qui se damneroit hors de mariage: ie confesse que Dieu donne à aucun la vocation & l'inclination à cét estat: ce que i'en die est pour monstre, que comme ainsi soit que chaque estat ayt ses difficultez, le mariage en est bien party, S.Paul le dit, Beatior erit si sic permanserit. 1. Corinth.7. & partant, que ceux qui y sont engagez fassent prousion de resolution, & de patience: ceux qui sont encor libres ne s'y engagent temeraiarement, & sans reconnoistre si c'est l'estat pour lequel Dieu les a crée.
Or afin que chacun reconnoisse les biens & les maux qui s'y retrouuent pour iouyr des biens, & en loüer Dieu, les rapportant à üa gloire: & euiter les maux, autant que faire üe pourra, ou s'armer contre iceux de patience; & de la grace de Dieu: i'en parleray en particulier, & les reuiray chacun à trois, sans auoir esgard à tant de discours que plusieurs font en general contre cét estat. Les trois maux seront: la tribulation de la chair: la seruitude: & le soin de la famille. Les trois biens qui leurs sont opposez sont: la lignée, qui est le bien opposé à la tributation de la chari: la fidelité, qui addoucit la seruitude & le soin de la famille: & enfin, la grace du Sacrement.
Filet double.

Du premier mal du mariage, qui est la tribulation de la chair. CHAPITRE II.

L'Ange de l'escole S. Thomas.1.2.q.85. art.3. a vne insigne doctine, qui est comme le fondement de ce que ie dois dire en ce Chapitre. En l'estat d'innocence, dit-il, la raison contenoit toutes les forces inferieures de l'ame: & l'ame estant subjecte à Dieu, estoit perfectionnée de Dieu. Dette iustice35 originelle a esté perdue par le peché d'Adam, & parrant toutes les forces de l'ame sont comme priuées de leur ordre, ou inclination, par lequel naturellement elles estoient portées à la vertu: & cette priuation s'appelle 111 blessure de la nature. Or l'ame a quatre puissances, ausquelles se peut trouuer la vertu: sçauoir, la raison, où est la force: la concupiscible, où se trouue la temperance. Donc entant que la raison est priuée de son ordre touchant le cray, elle est blessée d'ignorance: entant que la volonté perd le mesme ordre: touchant le bien, elle a la blessure de malice: entant que l'irascible perd son ordre ou inlincation aux choses difficiles & ardues, c'est la blessure de soiblesse: entant que la concupiscible perd son ordre à la moderation touchant le plaisir ou le bien delectable, c'est la playe de concupiscence. Ainsi, dit-il, la raison est comme hebetée touchant les choses qu'il conuient faire: la volonté endurcie touchant le bien: la difficulté à bien faire, s'accroit: & la concupiscence s'echauffe. Voila les vrays effects du peché originel,l'ignorance en l'entendement: le refroidissement en la volonté: la soiblesse en l'irascible: l'ardeur en la concupiscible.
Nous n'experientons que trop ces miseres, mais sur tout la derniere; car depuis que l'esprit s'est reuolté contre Dieu, la chair s'est reuolté contre l'esprit: & c'est de là que naist cette guerre intestine de laquelle pale l'Apostre, Sentio aliam legem in membris meis repugnantem, legi mentis meæ & c. inselix ego homo quis me liberabit de corpore mortis huius? ie sens vne autre loy en mes membres, repugnante à la loy de mon esprit &c. Ah miserable que ie suis! qui me deliurera de ce corps mortel? Rom. 7.
Cette conteste, qui n'est autre chose que la cõcupiscence, a donné subject à S.Paul de mettre comme deux hommes en nous, l'vn qu'il appelle l'homme interieur, l'autre exterieur: l'vn nouueau, l'autre vieil: l'vn animal, l'autre
Les Manichiens disent que l'homme à deux ames.
spirituel: l'vn de chair, l'autre esprit: & les Manichiens ont dit que nous auions deux ames: l'vne bonne, & portée à la vertu, l'autre mauuaise & encline au mal, & à avolupté: l'vne auoit Dieu pour principe & autheur, l'autre le Diable qui est vne abominable heresie. I'en ay parlé au Chapitre 6. du premier Traié, parlant de la concupiscence.
Dieu nous a donné diuers remeds contre cette concupiscence, comme la raison, assistée de sa grace: comme le ieusne, les austeritez, les mortifications & autres, & nommément le mariage, c'est pourquoy S.Paul dit 1.Corint.7. Propter fornicationem vnusquique vxorem suam habeat, & vnaquæque virum
Mariage, remede à la concupiscence.
suum habeat, de peur de la fornication, c'est à dire, pour resister aux boutades & furies de la concupiscence, mariez vous, c'est pourquoy le mesme S.Paul parlant des mariez dit, Tribulationem tamen carnis habobunt huiusmodi.1.Cor.7. ils auront la tribulation de la chair, qu'aucuns expliquent d'vne esblouyssement & estourdissement, que cause souuent l'vsage du mariage: lequel emporte la raison dans vne impetuosité & brutalité, où ne se trouue quasi
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La chait estant flatée regimbe.
rien d'humain ny raisonnable. La chair est d'vn naturel seruil , tant plus on la flate tant plus elle est reuesche, tant plus on la caresse, tant plus elle se reuolre: & quand elle est mattée elle obeyt.
La chair comparée au poisson de Tobie.
Elle est comme ce poisson qui vouloit deuorer Tobie, il estoit redoutable tandis qu'il nageoit dans la mer, mais par l'aduis de l'Ange ietté sur le sable, il fut aussi tost estouffé. Nostre chair monstre marin, dans la mer des delices, dans les licts & couches molles; dans les festins; dans l'assouuissement
Semblable au serpent d'Esope.
de ses plaisirs deuient comme furieuse, mais tirée sur le sable de la penitence elle ese matte. Elle est comme ce serpent d'Esope lequel estant tout morfondu, estoit comme mort, mais le bon villageois l'ayant mis dans son sein par compassion, & l'ayant rechauffé il reprit force & l'empoisonna: nostre chair chastiée est souple: eschauffée par les delices, indomptable, qui delicate nutrit seruum suum postea sentict eum contumacem, Prouerb.29.
Par la tribulation de la chair aucuns entendent les maladies prouenans de l'vsage du mariage, c'est vn fait de medecin, ie ny touche pas. Si diray ie en passant qu'il abrege la vie. A rist. de longitudine & breuitate vitæ, dit que les passereaux viuent peu à cause qu'ils engendrent trop souuent, & la raison & l'experience monstrent que les animaux qui font souuent des petits ne sont pas longue vie: on dit de Salomon qu'il est mort vieil, il n'auoit gueres plus de cinquante ans, mais le trop frequent vsage des voluptez charnelles l'auoit fait vieillir auant l'aage.
Ne sont ce pas grandes tribulations de la chair que les accidens qui arriuent incontinent apres la conception, tant de deglousts, de veilles contrain
Miseres & peines des meres.
tes, verriges, melancholies, difficulté de respirer, des apetits desregler, & vn trouble en toute l'oeconomie du corps. Puis suiunet les trenchées du part qui causent souuent la mort. L'enfant est il né, faut nettoyer, le nourir, l'emmailloter, le vestir, le coucher, le berser, l'alaicter, le chanter & flatter pour endormir, & empescher de pleurer: de sorte qu'vne pauure mere est occupée à l'entour iour & nuict, sans pouuoir penser ny faire autre chose, & souuent sans prendre aucun repos: que diray ie des puanteurs, ordures, cris, maladies qui suruiennent à la mere & à l'enfant? les soins plus grands qu'il faut auoir à mesure que l'enfant croit en aage, les facheries s'il s'aban
Diuerses miseres du mariage.
done aux meschantes compagnies: s'il est desbaché, s'il dissipe son bien aux berlans & tauernes, s'il se marie sans adueu de pere & mere? s'il meurt ne sont-ce pas tribulations de la chair?
Ressentiment de Solon sur la mort imaginaire de son fils.
Solon ce grand legislateur des Atheniens, & vn des sept Sages de la Grece, estant vn iour chez Thales le Milesien, s'estonnoit de ce qu'il ne se marioit par & ne songeoit à sa posterité. Thales ne dit mot lors, mais quelques temps apres, apposta vn quidam & l'emboucha. Cettuy-cy sit semblant qu'il venoit de voyage & se presenta à Solon, disant qu'il estoit party d'Athenes 113
depuis dix iours: aussi tost Solon luy demanda ce qu'il y auoit de nouueau, rien dit le messager, sinon que lors que ie suis sorty de la ville tout le monde estoit en dueil à raison de la mort d'vn ieune homme qu'on portoit en terre, & estoit suiuy de toute la ville, d'autant que son pere y est en tresgrande reputation, & de mal-heur le pere estoit absent. Solon souspira entendant cela, & dit, voila vn pauure pere bien desolé, & mal-heureux. Mais dictes-moy, mon grand amy, n'auez vous pas ouy nommer le pere dit Solon: si ay-ie dea Monsieur dit le messager, mais ie vous prie m'excuser, i'en ay perdu la memoire, si me souuiens-ie bien d'vne chose, sçauoir que par toute la ville on parloit du pere de ce ieune homme comme d'vn personnage qui n'a pas son pareil en prudence & iustice. Solon entendant ces parolles pallit, puis trembla, enfin dit au messager, vous souuiendreiz vous bien du nom de se personnage si ie vous le nommois? paraduenture qu'ouy dit le messager: ne s'appelloit-it pas Solon; repliqua Solon? vrayement Monsieur dit le messager vous auez rencontré, c'est le mesme: ouy il se nomme commença à changer de contenance, s'arrachant la barbe & les cheueux, & frappant sa teste, croyant asseurement que son fils estoit mort. Thales qui consideroit toute cette farce tenant bonne mine, & s'empeschant de rir, & prenant vn sngulier plaisir à voir comme cec messager iouoit parfaittement son personnage, commença à souz-rire, & dit, ouy, Monsieur Solon vous me demandiez dernierement pourquoy ie ne me marois pas: en voila la cause, i'ay peur de tomber dans les accidens qui font perdre courage à vn personnage si resleué & si constant comme vous estes. Ie vous prie de vous mettre hors de peine, tout cecy n'est qu'vne fainte, i'ay apposté dét homme pour vous en donner d'vne, & pour vous faire voire la cause pourquoy ie ne me merie point. Ce sont là des tribulations qui esbranlent mesme les rochers.
Diuerses miseres du mariage.
S. Chrisostome monstre cette tribulation par vn exellent discours au liure de Virginitate vn plusieurs chapitres. Voicy comme il parle au chap. 53. on estime celuy la auoir fait bonne fortune, lequel estant de petite extraction & pauure, aura espousé vne femme riche & de maison illustre: qu'aura-il gaigné en cette alliance sinon vn mespris? car ordinairement les fem
Insolences d'aucunes femmes.
mes sont superbes & insolentes, & partant plus subjettes à s'esmouuoir: que si elles rencontrent quelques grandes occasions de mespris, rien n'est capable de les maintenir dans leur deuoir; mais tout ainsi qu'vne flamme s'estant iettée dans vne forest s'esleue ordinairement: de mesme elle s'eslancement, bouleuersent tout ordre, & renuersent sans dessus dessoubs: car lors la femme ne permet pas que le mary soit le chef, mais comme elle est arrogante & imperieuse, elle en fait son valet: cõmande, fait tout à sa volonté: & qui pourroit 114 raconter les reproches, les iniures, les fascheries, les mespris, qu'endure ce pauure mary Puis au chap. 54. Quelqu'vn me dira (dit S.Chrysost.) que Dieu m'enuoye seulement cete bonne fortune: que ie rencontre vne femme riche, ie la rangeray bien, ie rabatteray bien sa superbe. Mais ie luy respondray qu'il est plus difficile qu'il ne pense: & puis i'en suis content qu'il le fasse, il y aura plus de dommage qu'il ne croit: car c'est chose plus fascheuse de contenir vne femme par force & violence oste tout amout; & l'amour esteint quand il n'y reste plus que de la crainte & necessité, quel honneur & contentement y peut il auoir?
Insolence d'aucuns marys.
Au ch.55. Or posons le cas que la femme est pauure, & le mary riche: la femme sera seruante, & celle qui est noble & libre deuiendra esclaue, & ayant perdu sa liberté sera elle de meilleure cõdition que les esclaues acheptez à beaux deniers contans? & lors si le mary yurogne, si desbauché, si desbordé, s'il amene des courtisanes à sa maison, la pauure femme deura auoir patience ou sortir de la maison. Voire mesme tandis que son mary se coportera de la sorte, ele n'osera commander, ny à seruiteurs ny à seruantes, mais traittera auec eux comme auec des estrangers, & conuersera auec son mary, non comme auec mary, mais comme auec son maistre.
Que si les parties sont esgales, cette esgalité empeschera que la femme se soubmette à son mary, comme la raison le veut, mais elle voudra marcher de pair, comme estant aussi riche & d'aussi bonne maison que luy: i'aduoue que cela n'arriue pas touisours, mais ie maintiens qu'il arriue plus souuent que le contraire.
Il pousuit au chap. 56. & dit, que si la bonne fortune est accompagnée de tant de miseres & incommoditez, que sera la mauuaise fortune? La femme n'est condamnée qu'vne fois à la mort, puis qu'elle n'a qu'vne vie, & elle meurt mille fois: elle est en peine & apprehension de la mort de son mary, de les enfans, des femmes ou marys de ses enfans, des enfans de ses enfans, & dans ces apprehensions meurt mille & mille fois: & d'autant plus souuent que sa race est plus estendue, s'ils font quelque perte; s'il leur arriue quelque maladie ou autre incommodité, cela l'afflige comme s'il estoit arriué à sa propre personne. Si elle enterre son mary & tous ses enfans, elle sera contrainte de passer le reste de sa vie dans vne tristesse inconsolable: si elle n'en pert qu'aucuns, & les autres suruiuent, elle est affligée de la perte des morts, & en crainte de ce qui peut arriuer aux viuans: la perte des morts reçoit consolation auec le temps, mais l'apprehension du mal-heur des viuans la ronge cesse. Il est vray que tous n'experiment pas ceste tribulation, mais si sont bien plusieurs: or ie m'en vay parler de ce que personne ne peut euiter en l'estat de mariage & qui arriue à tous veuille non veuille. Voila comme parle S. Chrysost. puis 115
il poursuit. Vne ieune fille est à marier, la voila desia dans la peine auant que d'estre mariée: qui espousera elle? vn rousturier? vn infame? vn testu? vn trompeur? vn arrogant? vn temeraire? vn jaloux? vn punais? vn fol? vn meschant? vn cruel? vn poltron? cette incertitude la met en peine, elle donnera quelquefois son affection à vn, ses parents n'y veulent consentir, & luy en donnent vn autre, & quelle peine?
Si les filles ont leurs afflictions, les homes n'en manqent point:car comment est-ce qu'vn ieune homme pourra connoistre les mœurs d'vne fille, qui est tousiours gardée estroittement dans la maison de ses peres & meres? ces maux sont auant le mariage, or aussi tost qu'on est marié, vne pauure nouuelle mariée craint que dés le commencement elle n'aggrée à son mary, que s'il s'en desgouste dés le commencement, quel contentement y pourra il trouuer auec le temps?
Ie veux qu'elle soit belle; plusieurs quoy que tres-belles, n'õt sçeu empescher que leurs marys ne s'abãdõnassent à d'autres moins belles que leurs femmes: mais ie suis cõntent que cela n'arriue, cõbien s'en trouuent ils, qui ne peuuent auoir leur dots de leur beaux peres: le gendre ne l'ose demãder, la femme n'ose leuer les yeux deuãt son mary de hõte qu'elle a que õon pere ne le cõtente pas.
Puis les voila en peine s'ils auront des enfans; puis, qu'ils n'en ayent trop: la femme deuient elle enceinte on craint qu'elle n'auorte, qu'elle ne meurt en ses couches: si elle est vn oeu long temps sans deuenir grosse, son mary la regarde de trauers, comme si c'estoit sa faute. Quels douleurs à l'acouchement? quelles tranchées au corps! mais plus grandes à l'esprit dans la crainte qu'elle n'enfante quelque monstre? qu'au lieu d'vn fils elle n'aye vne fille? elle est plus en peine, que son mary ne reçoiue quelque mesontentement que de sa propre vie. L'enfant est il né, c'est la peine à le nourrir & le conseruer: s'il est sage & de bon naturel on est en crainte qu'il ne se change, qu'il ne se corrompe, qu'il ne meurt auant son aage. Ainsi soit qu'on ayt des enfans, soit qu'on n'en ayt point: soit qu'ils soient gens de bien, ou meschans: les pauures mariez ne sont iamais sans peine.
Il peut arriuer que le mary & la femme viuent de tres-bon accord, on craint que la mort n'en fasse diuorce; qui est d'autant plus dur que l'vnion & amitié a esté plus estroitte, & puis les voyages & absences qu'il faut faire, les soins qu'on a l'vn pour l'autre: les maladies & choses semblables, ne sont ce pas des tribulaions, qui souuent causent des tristesses, des enneuis, des maladies & la mort? voila vne partie de ce ue dit S.Chrysostome, plussieurs qui sont en estat de mariage en experimentent peut-estre dauantage.
Ce sont ces considerations qui faisoient que S.Aug. à l'imitation de S. Ambroise ne conseilloit iamais à personne de se marier, comme escrit Possidonius en sa vie chap.27. & connoit ce conseil à ceux qui faisoient 116
profession de seruir Dieu. 1. de ne chercher iamais femme à personne. 2. de ne recommander iamais aucun qui voulust suiure la guerre. 3. de ne se trouuer iamais aux banquets. La raison du premier estoit de peur que les mariez disputans entre eux ne maudissent celuy qui auroit esté cause de leur mariage: la raison du second de peur que le soldat faisant mal, n'en attribuast la cause à celuy qui l'auroit recommandé: la raison du 3. de peur de l'intemperance & d'explorer son authorité.
Filet double.>

De la seruitude, second mal du mariage. CHAPITRE III.

PVis que la liberté selon le sentiment commun est vn si grand bien qu'il ne se peut priser, il s'ensuit que la seruitude est vn grand mal, par la reigle des contraires. Or que le mariage soit accompagné de seruitude, S. Paul l'asseure 1. Cor.7. par ces parolles, Mulier sui corporis protestatem non habet, sed uir, similiter autem &vir sui corporis poteslatem non habet, sed mulier. La femme
La seruitude du mariage est esgale au mary & à la femme.
n'est pas maistresse de son corps, mais le mary: semblablement le mary n'est pas maistre de son corps, mais la femme: cette seruitude est reciproque, & qouy que le mary soit chef de la famille en ce qui concerne l'adminisstation d'icelle, & que la femme luy doiue soubmission en cela: toutefois en ce qui regarde la seruitude des corps, elle n'est moindre au mary qu'à la femme, & la femme n'est en rien inferieure au mary pour ce regard, car ils se sont donné l'vn à l'autre par contract mutuel, & ce auec esgale obligation de l'vn à l'autre, sans que le mary soit plus maistre de son corps, ou de celuy de sa femme, que la femme de celuy de son mary, ou du sien propre. C'est pourquoy le mesme S.Paul appelle le mariage lien. 1. Cor.7. Alligatus es vxori? estes vous liez à vne femme.
La mariage est indissoluble apres la consommation.
C'est vn lien, mais su fort, que depuis que le mariage est consommé, il n'y a acucune force qui le puisse dissoudre que la mort, quant au lien, quoy qu'en certain cas il puisse dissou, quant au lict: & la raison principale est, d'autant qu'autrement ce seroit vn signe faux, puis qu'il est le signe de la conjonction de Iesus-Christ auec l'Eglise laquelle conjonction estant indiuisible, le mariage qui la represente doit aussi estre indiuisible.
Nostre Seigneur enseigne cette doctrine par parolles expresses, Marci 10. Quicinque dimiserit vxorem suam, & aliam duxerit, adulterium committit super cam. Et si vxor dimiserit vium suum, & alij nupserit moechatur. Quiconque quite sa femme, & en prend vne autre, il est adultere. La femme qui abandonne 117
son mary, & se marie à vn autre, est adultere. Il dit le mesme en S.Luc 16. v.18. S. Paul suiuant la doctrine de son maistre enseigne le mesme aux Romains c.7. v.2. & aux Corinth.1. chap. 7. v. 10.
Cette doctrine sembla si rude aux Apostres qu'entendans que nostre Seigneur leurs enseignoit, ils dirent si ita est causa hominis cum vxore non expedit nubere, Matth.19. si la seruitude est telle en mariage, il est expedien de ne se marier. Il est mal aysé de demeurer long temps en voyage auec vn amy qu'on ne se saoulle de sa compagnie: & que sera-ce d'estre toute sa vie iour & nuict auec vne mesme personne? quelquefois punaise, puante, pourrie, fascheuse, rioteuse, insupportable?
Cruauté de ceux de Toscane qui lioient vn viuant à vn mort.
Certains voleurs de Toscane anciennement (par vne grande cruauté) lioient vn hõme viuant auec vn corps mors, si estroittement qu'il ne pouuoit s'en separer, & estoit contraint de le parter par tout, & pourrir auec luy: ne voila pas la seruitude du mariage? puis que vous trouuerez quelquesfois vne persõne saine & gaillarde liée par le lien de mariage à vne autre demy morte, & pourrie, de laquelle n'y a cependant moyen de se separer que par la mort.
L'enfant quoy qu'il soit vne partie de la substance du pere & de la mere, se peut separer d'eux, pour l'amour de sa femme. quam ob rem relinquet homo patrem & matrem, & adhærebit vxori suæ, Gen.2. mais les mariez ne se peuuent separer l'vn de l'autre, ny pour pere ny pour mere. Le mariage est appellé coniugium, comme vn joug commun, il faut que deux boeufs accouplez en vn mesme joug qu'eux mesmes se dont imposé. Alligatus es vxori noli quærere solutionem, 1.Cor.7. estes vous lié à vne femme, ne cherchez pas d'en estre deslié, d'autant que nulle force le peut faire, ce lien est perpetuel. Que si vous auez rencontré vne partrie sascheuse, bon Dieu quelle seruitude! malius esi habitare in terra deserta, quam cum muliere rixosa & iracunda, Prouerb. 21. vaut mieux demeurer en vn desert qu'auec vne femme fascheuse & cholere. Tecra iugiter perstillantia, litigiose mulier, vne femme fascheuse est comme vn toict qui goutte de tous costez, Prou.17. quel moyen de demeurer à la maison?
Auant la consommations du mariage ratifié on peut se ren dre religieux, & l'vn ayant fait profession l'autre peut se remarier.
Notez que i'ay dit depuis que le mariage est consommé, non pas depuis qu'il est contracté ou ratifié, car n'estant consommé si vn des conjoincts entre en religion, & fait profession l'autre se peut remarier. Telle est la doctrone de Theologie, conformement à la definition de l'Eglise, nommément du Concile de Trente sess.14. de matrim.cap.6.telle est la pratique. Comme de saincte Thecle, laquelle par le conseil de sainct Paul, se retira du mariage auant la consommation d'iceluy, pour suiure l'estendart de la chasteté, & puis par les poursuites de son espoux fut condamnée d'estre exposée aux lions, lesquels au lieu de luy nuire luy baiserent les pieds monstrans 118
qu'ils n'auoient l'asseurance de toucher à son chaste corps. Epiphan. hæresi 78. de S. Machaire, comme tesmoigne S. Hierosme, de S.Alexis, comme asseure Metaphraste, de saincte Cecile, & plusieurs autres. Et partant, il est libre aux nouueaux mariez, mesme apres la celebration des nopces, de demeurer deux mois sans consommer le mariage pour prendre deliberation cependant, & pour entrer en religion: voire nonobstant toutes les contradictions de l'vne des parties, & tant le mary que la femme ont droit de demander ce delay de deux mois, en faueur de a religion, & est contre iustice, & contre les ordonnances de l'Eglise de le refuser.
Il y a deux liens au mariage l'vn est spirituel, & procede du seul consentement des parties, l'autre est charnel, & procede de l'vnion des corps & de l'vsage du mariage: or tout ainsi que le lien charnel & corporel se dissout par la mort corporelle, aussi semble il conuernable que celuy qui est spirituel se rompe pas Ia mort spirituelle & ciuile, qui se fait par la profession religieuse, par laquelle l'homme meurt totalement au monde, & meurt quant à l'ame, & en la volonté par le voeux de pauureté, ainsi l'vn ayant fait profession, l'autre peut se remarier le mariage n'ayant esté consommé.
Cas auquel le mariage consommé peut estre dissous voire quant au lien.
Outre ce cas auquel le mariage se peut dissoudre n'estant pas consommé, il y a encor vn autre cas auquel il peut se dissoudre, voire estre consommé, sçauoir si de deux infidelles qui se sont marié, ont vescu ensemble long temps, & ont des enfans, vn vient à se conuentir, & l'autre ne veut pas se conuertie ny demeurer auec celuy qui est conuerty, ou s'il y demeure, fait iniure au createur, c'est à dire, ou il tasche d'attirer celuy qui est conuerty à l'infidelité: ou il blaspheme contre Dieu & Iesus-Christ, ne veut entendre parler de Iesus-Christ: ou il fait toute sorte d'Exercice d'infidelité en presence de celuy qui est conuerty, ou autre chose au mespris de la foy, mettant au hazard la foy de celuy qui est conuerty, en ce cas celuy qui est conuerty n'est pas seulement obligé de quitter la compagnie de cét infidelle, de peur de se peruertir, & y demeurant auec ce danger peche, mais aussi peut se marier à qui bon luy semblera. Cette doctrine est tirée de S.Paul 1. Cor.7. où il dit, Quod si fidelis discedit, discedat, non enim seruituti subiectus est fracter aut soror in huiusmodi.
Ce n'est pas vn priuilege qui soit accordé aux mariez par les Papes, car toute l'authorité de l'Eglise ne peut pas dissoudre vn mariage qui est consommé: c'est vn priuilege que Dieu a doné en faueur de la foy, & qu'il a reuelé à l'E glise par l'entremise de S.Paul: puis que le fidelle estant obligé d'euiter la copagnie de l'infidelle auec qui il est marié, plustot que d'entendre des iniures contre Iesus-Christ, & d'estre en continuel hazard de se peruertir, & d'ail 119
leurs Dieu voulant obliger personne au celibat, contre sa volonté. Ce seroit vne chose dure d'estre obligé à cette separation, & ne pouuoir se marier à vn autre: c'est pourquoy Dieu a donné cette permission en ce cas, en faueur de la foy. Et telle est l'opinion des doctes en suite de la definition de S.Paul, telle est la determination des Papes & des SS.Peres, S.Ambroise entre autres, Non debutur ei reuerntia coniugij qui horret auctorem coniugij, sed potest alteri se iungere. On ne doit pas rendre l'honneur du mariage à celuy qui a en horreur l'autheur du mariage, mais on peut le quitter & se marier à vn autre, cela est manifest du chap. Quanto,du chap. Gaudemus, titul.de diuort. & c. Si infidelis, 28. q.2. Vide Sanchez disp. 74.
Hors ces deux cas le mariage est absolument indissoble quant au lien, quoy qu'en plusieurs cas il puisse se dissoudre quant au lict, comme ie diray tantost: & n'est-ce pas vne grande seruitude, qu'vne telle indissolubilité? Ordonnée de Dieu mesme suiuant la doctrine de S.Paul, His qui matrimonio iuncti sunt præcupio non ego, sed Dominus vxorem à viro non discedere si autem discesserit manere innuptam. 1. Corinth. 7. i'ordonne aux mariez, mais ce n'est pas moy, c'est Dieu, que la femme ne quitte pas son mary, qui si elle le quitte, elle ne peut pas se remarier.
Seruitude du mariage.
S.Chrysostome suiuant son eloquence ordinaire, parle fort disertement des maux du mariage au liure qu'il a fait de la Virginité, & nommément de cette seruitude au chap. 40. ie rapporteray ses parolles mot à mot: posons le cas, dit-il, qu'vn mary ait rencontré vne femme meschante qui n'a autre chose en bouch que maledictions, languarde, & ce qui est commun à toutes presomtueuse, & facie de plusieurs autres maux: comment est ce que ce pauure miserable pourra supporter cette fascherie, cette cuperbe, cette impudence iournaliere? Que si la femme est douce, debonnaire, modeste, & le mary fascheux, cruel, insolent, cholere, plein de fast & d'insolence, qui ne fasse non plus d'estat d'vne femme honneste, qui d'vne esclaue: qui la traitte auec autant de rigueur, que ses seruantes? quelle patience faudra il pour endurer cette violence & necessité? Que si la mary a vne auersion perpetuelle de sa femme? si faut-il supporter cette seruitude, & elle n'en peut estre delivurée que par la mort: car tandis que son mary viura, il n'y a point d'autre remede, sinon de le gaigner par toute sorte de douceur & courtoisie, & luy faire changer de mœurs & de condition: ou s'il n'y a nulle espoir de ce faire, d'estre en vne cruelle & continuelle guerre: voila le discours de ce Sainct Pere.
Le mesme sainct Chrysostome au chap. 41. Vides necessitatem, inuitabilem seruituem, & vinculum quod utrumque constringit? verè enim vinculum, matrimonium est, non solum propter solicitudinum turbam, ac quotidianas malestias, sed etiam quod coniuges quouis seruo grauius inuicem subijci cagat. 120 Voyez vous la necessité? la seruitude ineuitable? le lien qui les lie tous deux? Veritablement le mariage est vn lien, non seulement à cause de la multitude des soins & des fascheries qu'il apporte, mais aussi d'autant qu'il astraint les mariez l'vn à l'autre plus fort qu'aucuns seruiteur à son maistre. Puis il poursuit son discours en ces termes. Le mary en a le commandement sur la femme, mais quel est l'vsage de ce commandement? puis que par vne nouuelle espece de seruitude il est fait seruiteur de celle à laquelle il commande, tout deux ensemble par par vne contrechaine attachée aux seps de l'vn à l'autre, ne peuuent marcher auec liberté, d'autant qu'il faut que l'vn suiue l'autre, de mesme le mariez ont chacun ses chaines en particulier, qui sont leurs soins particulier: puis vne chaine qui les lie ensemble, qui est la mutuelle obligation qui les lie plus estroittement qu'aucune chaine, & leurs oste a liberté: d'autant que le mariage ne donne pas le commandement absolu partant combien y en a il de trompez! tant de ieunes gens qui se marient pour se retirer de la seruitude de leurs parens & tuteurs, & viure en liberté? mas ils se iettent dans vne seruitude incomparablement plus estoitte que la premiere.
Cas ausquels le mariage peut se dissoudre quant au lict.
Ie sçay bien qu'il y a certains cas ausquels les mariez peuuent se descharger de cutte Verutude non pas entierement, mais en partie, sçauoir quant à la cohabitation ou quant au lict, non toutefois quant au lien, & ces cas sont cinq.
Le premier est l'adultere volontaire & coulpable de l'vne des parties, apres lequel celuy des conjoincts qui est innocent peut de son authorité se separer de l'autre quant au lict, non pas toutefois quant à la cohabitation auant la sentence du iuge, sinon lors que l'adultere est publique: en quoy la femme a tout autant de droict que le mary , puis qu'ils sont esgalement obligez à la fidelité. I'ay dit qu'il peut, il n'y est pas tousiours obligé, & l'innocent peut receuoir en grace le coulpable.
Le second est lors qu'vn des conjoincts est en grand & euident danger de sa vie & santé à cause que l'autre est ou fort cruel, ou furieux, ou lepreux, ou atteint de quelque autre maladie contagieuse.
Le troisiesme est la fornication spirituelle ou l'heresie, en laquelle l'vn des conjoincts seroit tombé depuis le contract du mariage.
Le quatriesme vn grand danger du salut de son ame, comme si l'vn des mariez induit l'autre à des grands pechez auec mespris de tout aduertissement, comme à l'heresie, apostasie, sodomie, sorcelerie, si le mary induit sa femme ou à desrober, ou à receuoir les larrons, & qu'elle ne peut l'euiter: ou se le mary apres auoir esté aduerty de ne le faire, amene en sa maisonquel 121
qu'vns qui recherent sa femme de des honneur & la mettent au hazard de sa pudicité.
Le cinquiesme est le consentement mutuel des parties qui se peuuent abstenir ou pour vn temps, ou pour tousiours, moyennant qu'il n'y ayt aucun danger d'incontinence.
Quoy qu'il en soit on ne sçauroit nier que ce ne soit vn lien bien fort, puis qu'il n'y a que la mort qui le puisse dissoudre, quod Deus coniunxit homo non separet: Matth.19.& vne grande seruitude qui oblige se estroittement, au dire de Hugues de S.Victor, in libello ad socium volentem nubere quod nulla est vxoris electio: sed qualis aduenerit talis est habenda. Si iracunda, si fatua, si deformis, si superba, si foetida, quodcunque vitium est, post nuptias discimus. Equus, asinus, nos, canis, & vilissima mancipia prius probantur & sic emuntur: sola vxor non ostenditur, ne ante displiceat quam ducatur. Telle qu'est la femme il faut auoir patience, si elle est cholere, si sotte, si laide, si superbe, si puante. Apres qu'on est marié on connoit les defauts: on a vn cheual, vn asne, vn boeuf, vn chien à l'espreuue: voire des miserables esclaues, & les ayant espouué on les renuoye, ou on les achepte: il n'y a que la femme qu'on ne monstre pas de peur qu'elle ne dégouste auant que l'on l'espouse.
On ne sçauroit nier que quiconque se marie vend sa liberté: mais s'il arriue qu'vn homme doux & paisible rencontre vne femme fascheuse ne le voila pas esclaue d'vn animal indomptable? posons le cas qu'elle apporte vn grand dot, elle est imperiuse: si elle n'apporte rien, le mary en est bien tost saoul, & ce ne sont que reproches. Encor vn homme fascheux s'apriuoise par les caresses & mignardises d'vne femme, car il entend raison: vne meschante femme n'entend ny raison ny demy: elle menace, elle tempeste, elle escume: si vous parlez, elle hurles; si vous ne dites mot, elle creue de despit: elle dit, elle desdit, elle redit, elle maudit, quelle seruitude pour vn pauure mary qui s'y trouue engagé! Au contraire s'il arriue que la femme soit sage & modeste, & le mary meschant, iamais forçat ne fut traicté plus rudement qu'est cette pauure femme est contrainte de ieusner & voir des pauures petits enfans mourir de faim:retourne il à la maison le ventre plein de vin, le coeur plein de furie, allumée par vne meschante, ie ne sçay qui, qu'il entretient, & qui luy a remply la teste de calomnies & de jalousie contre sa propre femme, ce ne sont qu'iniures atroces; si elle ne dit mot, il la tient coulpable: si elle pense se deffendre en son innocence, on en vient aux coups. Encor faut-il luy demander pardon apres auoir esté outagée, & traittée plus indignement qu'on ne traitteroit vn beste, il faut le flatter & se donner de 122