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La Direction et la consolation des personnes mariées
Ce frontispice met l'accent sur la consolation que représente les enfants dans le mariage, selon les deux citations bibliques. La figure féminine prononce les paroles de Rachel dans le livre de Genèse, XXX, 1, où elle exprime son désir d'avoir des enfants ([...] da mihi liberos alioquin moriar dans la traduction de la Vulgate). Le prêtre répond en citant I Samuel I, 17, où Anna demande à Dieu de lui donner un enfant mâle. Le prêtre Eli répond que Dieu lui accordera ce qu'elle a demandé; Deus Israel det tibi petitionem tuem. (Ce livre de la Bible était autrefois appelé le premier Livre des Rois, d'où I Reg ici.) Voir latinvulgate.com.

LA
DIRECTION
ET LA
CONSOLATION
DES PERSONNES
MARIEES,
OV LES MOYENS
infaillibles de faire vn Mariage
heureux, d'vn qui seroit mal
heureux.

Auec l'abregé des vies de quelques Saincts
& de quelques Sainctes , qui ont beaucoup
souffert dans leurs Mariages.

Composé par le R. P. Thomas le Blanc ,
de la Compagnie de Iesus.


Ouurage tres vtile & necessaire auxperson
nes Mariées.

1 A PARIS,
Chez Gilles André , ruë S.Iacques à l'Ima
ge S. François , attenant la vieille Poste.
filet maigre M. DC. LXIV.
AVEC PRIVILEGE DV ROY. 2

APPROBATION.

IE Soubsigné Prouincial de la Compagnie de Iesvs, en la Prouince de Champagne, selon le Priuilege accordé à ladite Compagnie : par les Roys tres-Chrestiens Henry III. le 20. Mars 1583. Henry IV. le 20. Decembre 1608. Louys XIII. le 14. Fevrier 1619. & Louis XIV. à present regnant le 23. Decembre 1650. Permets à Iean Riuiere , priuatiuement à tous autres ; de faire imprimer le liure intitulé : La Direction & la Consolation des personnes Mariées. Composé par le R. P. Thomas le Blanc de la mesme Compagnie , & ce sur les peines contenües audit Priuilege. Fait en Nostre College de Dijon le 24. Decembre 1663.
Pierre le Cazre. 3
4 bandeau lettrine
M ON cher lecteur , ie vous presente ce petit trauail , pour vostre consolation , & pour la satisfaction des personnes d'honneur, qui m'ont souuent pressé , en France & en Italie , de vouloir assister ceux qui sont dans le tracas du mesnage : & dans le malheur d'vn mariage infortuné.
Comme la maladie est extreme : aussi la difficulté d'y trouuer des remedes doux & efficaces , a plusieurs fois fait trembler ma plume , & esbranlé ma resolution. Mais l'ardeur de ceux qui me poussoient à ce dessein , ne me donnant nulle treue : i'ay esté comme necessité de ployer sous leurs raisons , dont ie vous veux faire part. Ils me disoient auec vne amiable colere & vne charitable importunité.
Quoy donc ? Aurezvous fait tant d'efforts,  pour aider diuerses personnes,  sans auiser au secours de ceux de la vertu desquels dépend la perfection de tous les autres.
N'estes-vous pas entré dans les armées , pour donner aux soldats , au milieu de la licence de la guerre , vn cœur Chrestien ; & vne vertu masle , qui remporte tous les iours la victoire sur les vices : leur presentant Le Soldat ge nereux. N'estes-vous pas en Imprimé au Pont à Mousson. tré dans les cabarets , pour y apporter de la moderation : & pour en retirer ceux qui y noyent leur raison dans le vin , leur Au Põt & à Dijon. donnant l'Homme de bonne compagnie. N'estes-vous pas entré dans les berlans , & dans les lieux de desbauche , où les blasphemes sont dans leur regne , pour en bannir les iuremens & les execrations ,  leur monstrant les foudres du Ciel , qui pendent sur leurs testes : & A Dijon. Dieu vangeur & ennemi des blasphemes , des iuremens des maledictions, & des imprecations.
Quoy ? N'auez-vous pas tasché d'exciter tous les Chrestiens à la modestie , au silence & à la deuotion : dans les temples dediez au Dieu viuant : par le Chrestien dans A Dijon. l'Eglise : D'esclairer les petites filles dans les escoles : par le Miroir des Vierges les A Dijon. ieunes enfans dans les Colle A Paris , chez Binière ges : par le bon Ecolier.
Vovs auez penetré dans les Cloistres des Religieux : leur auez porté l'Idée parfaite des A Lyon. Chez Barbier Religieux, ou le sainct trauail des mains : qui contient amplement toute la perfection qu'ils doiuent acquerir enuers Dieu , enuers le prochain , & enuers eux-mesmes.
Vous n'auez point negligé les gens de mestier , dans leurs boutiques ; & les gens de labeur , dans le lieu de leurs sueurs ; leur A Dijon. monstrant le bon Vigneron, le bon Laboureur, & le bon Artisan. Vous auez mené les riches & les pauures par les rües: & par tous les lieux , où ils peuuent se perfectionner , & seruir leur Createur : leur donnant A Dijon. pour guide le bon Riche & le bon Pauure. Vous auez visité les maisons , pour y essüier les larmes des veuues , & pour les auancer en la plus haute perfection : leur mettant en main, A Dijon. A Paris. la consolation & la direction des Veuues. Vous n'auez pas mesmes negligé les Cochers & les Laquais , estant sur le point de faire paroistre en pu blic, le bon Cocher & le bon Laquais.
Apres tous ces trauaux, laisserez vous sans secours ceux, de la vertu ou du vice desquels depend la bonne conduite ou le naufrage de tous ceux à qui vous auez tendu la main ?
Si vn homme marié est desreglé dans son mesnage : où il a toutes les occasions de viure en paix , & de seruir Dieu: comment se fera-t-il vn soldat vtile à la Republique , & assez genereux , pour dompter la violence de ses passions , au milieu de la tempeste & de la furie des armées & des batailles ?
Par quelle industrie fermerez-vous les cabarets , si vne femme vit dans sa maison , comme vne megere , & ne donne aucun repos à son mari le tourmentant par ses crieries , par ses maledictions , & par ses rages. La fumée ne le chassera point si-tost de sa chambre : qu'elle le fera sortir du logis : & chercher dans vn berlan , auec des fripons , ce qu'il ne peut trouuer en sa maison parmy ses domestiques.
Si le mary & la femme s'accoustument à des iuremens iournaliers & à des maledictions reciproques : par quel artifice arresterez vous la langue d'vn libertin, qui perd tout son bien en vn coup de dez : ou qui reçoit vn sanglant affront, par son ennemi ?
Le veritable moyen d'auoir des Chrestiens deuots , dans les Eglises : des filles modestes , dans leurs escoles : Escoliers diligens , dans les classes : des Religieux feruens , dans les cloistres : des Artisans , des Laboureurs , des Vignerons courageux dans leurs fatigues : des Riches moderez , dans leur prosperité : des Pauures patiens , dans leur affliction : des Veuues contentes, dans leur solitude : des valets obeissans , dans leurs seruices , c'est de mettre ordre dans la famille : & rendre la femme & le mari vertueux.
Si la teste se conserue en bonne santé , tous les membres seront dans vne vigueur , capable de les fortifier pour toutes leurs fon ctions. Si la teste est dans vne fascheuse langueur , tout le reste du corps tombera en foiblesse , & ne fera rien, dans la perfection necessaire. Lors qu'vne fontaine est empestée , tous les ruisseaux sont corrompus : & causent la mort à ceux qui en puisent de l'eau.
Ne croyez donc pas auoir fait grand progrez par vos liurets : si vous n'aidez le pere & la mere de famille : dont depend la vertu & la saincteté de tout le reste des hommes. Iusques icy sont les entretiens de mes amis , ou plustost des vôtres: qui me sollicitoient de vous assister.
Ie ne vous rapporteray point le reste de leurs motifs. C'est assez , que ce raisonnement paroissant tres-fort , i'y ay donné les mains & le cœur : & me suis euertué de trouuer des remedes à tous les maux que vous souffrez : & à toutes les passions , qui vous transportent. Rendez-vous aux discours que ie fais : & ie vous promets de la part de Dieu , vne paix remplie de ioye & de consolation , dans les plus cuisans trauaux de cette vie : & vne immortelle felicité, dans le Ciel : où les larmes & les plaintes ne trouueront plus de lieu : & où vn eternel repos assouuira tous les desirs de vostre ame. Ainsi soitil.
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TABLE DES CHAPITRES CONTENVS EN CE LIVRE. Livre premier.

filet mi-maigre
  • CHAPITRE I. LE Mariage est vn excellent Estat de vie , & tres-agreable à Dieu. page 1
  • CHAPITRE II. Il ne se faut point marier par phantaisie, mais par vne meure deliberation 14
  • CHAPITRE III. Il est fort difficile de n'estre point mal marié. 23
  • CHAPITRE IV. Ceux qui sont mal Mariez , sont dans vn Estat tres douloureux. 30 §. I. Vne Femme mal marièe est vne Ame damnèe, si elle n'y prend garde. là mesme. §. II. Vn Homme mal marié est dans vn fascheux Purgatoire, quoy qu'il fasse. 34
  • CHAPITRE V. Ceux qui sont mal Mariez , se peuuent faire de grands Saincts. 39 §. I. Vne Femme mal mariée , peut estre vne glorieuse Martyre de IesvsChrist. 40 §. II. Vn Homme malmarié peut deuenir vn parfait Confesseur de Iesvs-Christ. 44
  • CHAPITRE VI. Quatre moyens generaux pour viure content & ioyeux , estant mal marié. 49 §. I. La Patience oste l'amertume des choses douloureuses , qui arriuent dans le mesnage. 50 §. II. La memoire de la Passion de Nostre Sauueur Iesvs-Christ, donne de la douceur dans l'amertume du mesnage. 57 §. III. L'exercice de la presence de Dieu, cause de la ioye au milieu des plus rudes attaques. 63 §. IV. L'Oraison obtient les forces necessaires , & vne constante perseuerance dans les afflictions domestiques. 70

LIVRE DEVXIESME.

  • Chapitre I. LA Consolation & la Direction d'vne Femme , qui n'est point aimée de son Mary. 76 §. I. Remedes du costé de la Femme , qui croit n'estre point aimée par son mary. 79 §. II. Considerations pour le Mary qui n'aime point sa Femme. 93
  • CHAPITRE II. La Consolation & la Direction d'vne Femme , qui est battuë par son Mary. 101 §. I. Aduis à la femme , qui est battüe par son mary. 102 §. II. Aduis pour le mary qui bat sa femme. III
  • CHAPITRE III. La Consolation & la Direction d'vne femme dont le mary est ialoux. I2I
  • CHAPITRE IV. La Consolation & la Direction d'vne Femme , qui a vn Mary débauché & peu chaste. 140
  • CHAPITRE V. La Consolation & la Direction d'vne femme , qui est mal obeïe par ses enfans & par ses seruiteurs, sans que son mary les maintienne dans leur deuoir. 162 §. I. Aduis pour la femme bafoüée par ses enfans , & par ses seruiteurs. la mesme. §. II. Aduis pour le Mary; dont la Femme est mesprisée par ses enfans , & par ses ser- uiteurs. 173 §. III. Aduis aux Enfans , qui mesprisent leur Mere. 184 §. IV. Auis aux Seruiteurs , qui mesprisent la Maistresse du logis. 187
  • CHAPITRE VI. La Consolation & la Direction d'vne Femme, laquelle a vn Mary auaricieux; qui la laisse & ses enfans dans la necessité. 190
  • CHAPITRE VII. La Consolation & la Direction d'vne Femme , dont le mary est fascheux à son Pere,à sa Mere, à ses enfans d'vn autre lict, & aux Seruiteurs & Seruantes qu'elle affectionne. 209 §. I. Aduis à la Femme , dont les parens , & les domestiques sont mal traitez. la méme. §. II. Aduis pour le Mary , en ce qui concerne ses enfans & ceux de sa Femme. 214 §. III. Auis au Mary , touchant ses seruiteurs & ses seruantes , que sa femme supporte. 222 §. IV. Auis au Mary , pour ce qui concerne le Pere & la Mere de sa Femme. 228
  • CHAPITRE VIII. La Consolation & la Direction d'vne Femme , dont le Mary ne gagne rien , ou par paresse, ou par maladie. 232
  • CHAPITRE IX. La Consolation & la Direction d'vne Fem- me, qui a vn mary ignorant , stupide & méprisé. 252
  • CHAPITRE X. La Consolation & la Direction d'vne Fem- me, dont le mary est gourmãd & yurogne. 272
  • CHAPITRE XI. La Consolation & la Direction d'vne Fem- me , qui a vn Mary prodigue & joüeur. 289
  • CHAPITRE XII. La Consolation & la Direction d'vne fem- me , dont le Mary est impie , qui luy empesche ses deuotions. 304

LIVRE III.

  • Chap i. La loüange des fẽmes vertueuses. 333
  • Chap. ii. Quatre auis generaux , pour faire d'vne mauuaise femme vne bonne. 344
  • Chap. iii. La Consolation & la Direction d'vn Mary , dont la Femme aime trop les Compagnies. 350
  • CHAP. iv. La Consolation & la Direction d'vn mary , qui a vne femme libertine & débauchée. 367
  • Chap. v. La consolation & la Direction d'vn Mary , dont la femme dépense trop en habit , & en d'autres superfluitez. 394
  • Chap. vi. La Consolation & la Direction d'vn mary , dont la femme est auaricieuse. 410
  • Chap. vii. La Consolation & la Direction d'vn mary,dont la femme traite mal son Pere, sa Mere , & ses enfans d'vn autre lit. 429
  • Chap. viii. La Consolation & la Direction d'vn Mary , dont la femme est possedée de ialousie. 440
  • Chap. ix. La Consolation & la Direction d'vn Mary, dont la Femme est sterile. 457
  • Chap. x. La Consolation & la Direction d'vn mary , dont la femme est laide ou maladiue. 466
  • Chap. xi. La Consolation & la Direction d'vn mary dont la Femme est grossiere, stupide & paresseuse. 476
  • Chap. xii. La Consolation & la Direction d'vn Mary, dont la femme est excessiue en ses deuotions. 486
  • Chap. xiii. La Consolation & la Direction d'vn Mary , dont la Femme est babillarde , & & inquietante par ses plaintes & par ses discours impertinens. 501
  • Chap. xiv. La Consolation & la Direction d'vn Mary , dont la Femme est colere mal gracieuse. 518
  • Chap. xv. La Consolation & la Direction d'vn Mary , dont la Femme est superbe & desobeïssante. 546

LIVRE IV.

Vies de quelques Saints, de quelques Sain- tes , & d'autres personnes illustres & vertueuses , qui ont beaucoup souffert dans leurs Mariages.

    filet décoratif

    Extraict du Priuilege du Roy.

    PAr grace & Priuilege du Roy , donné à Paris le vnziesme iour de Mars 1663. Il est permis à IEAN Riviere, Marchand Libraire à Paris , d'imprimer ou faire imprimer , vendre & debiter vn Liure intitulé, La Direction & la Consolation des personnes mariées, Composé par le Reuerend Pere Thomas le Blanc Docteur en Theologie de la Compagnie de Iesvs; Et deffenses sont faites à toutes personnes de quelque qualité & condi tion qu'elles soient , d'imprimer ou faire imprimer ledit Liure pendant le temps & espace de quinze ans entiers & accomplis , à compter du iour que ledit Liure sera acheué d'imprimer, à peine d'en courir l'amande & la confiscation des exemplaires , ainsi qu'il est plus amplement porté par ledit Priuilege.
    Et ledit Riviere a associé auec luy Gilles Andre' & Clavde Calleville, pour en ioüir coniontement ensemble , suiuant l'accord fait entre eux.
    Registré sur le Liure de la Communauté des Marchands Libraires & Imprimeurs de cette Ville de Paris , suiuant & conformement à l'Arrest de la Cour de Parlement , du 8. Auril 1653. & aux charges portées par le present Priuilege.
    Acheué d'imprimer pour la premiere fois le 24. Avril 1664.
    Les Exemplaires ont esté fournis.
    I bandeau

    LA DIRECTION ET LA CONSOLATION DES PERSONNES MARIEES. LIVRE PREMIER. filet mi-maigre

    CHAPITRE PREMIER. Le Mariage est vn excellent Estat de vie, & tres-agreable à Dieu.

    lettrine; "I" (J) encadré, entouré de feuilles
    I. I E ne pretẽs point disputer   aux Vierges & aux Religieux, les auantages & les prerogatiues qu'ils ont au dessus de ceux qui sont engagez dans les liens 2 du Mariage , & dans les soins d'vne famille.
    Mais ie maintiens,que les personnes mariées peuuẽt arriuer à vne haute, tres-heroïque , & tres-admirable saincteté : s'ils veulent cooperer aux graces que Dieu leur presente,& se seruir des occasiõs qu'ils rencõtrent pour s'éleuer aux plus hauts degrez de perfection.
    I'auouë qu'vn homme marié ne peut demeurer iour & nuict à l'Eglise pour y chanter les loüanges de Dieu: qu'il ne peut ny porter souunet des cilices & des haires , ny faire plusieurs disciplines , ny jeusner au pain & à l'eau , ny se tenir retiré dans vne solitude , pour vacquer à la contemplation des choses diuines , auec vne si tranquille & si parfaite liberté d'esprit, qu'vn Chartreux ou qu'vn Anachorete.
    Mais il peut exercer la Charité , qui est la Reine & la plus eminente de toutes les vertus , la patience , la debonnaireté, la justice, la force, la temperance , l'humilité , & toutes les sainctes actions d'vn Chrestien. Il en trouue à chaque moment des sujets 3 enuers sa femme , enuers ses enfans, enuers ses seruiteurs & ses seruantes. Sa porte luy offre tous les iours des boiteux, des aueugles, des estropiants, & des personnes reduites à vne extreme pauureté. Il a ses Fermiers necessiteux à diriger & à soulager. Il entend souuent ses voisins , ses parens & ses amis qui implorent son assistance. Il peut selon ses moyens & son esprit, soustenir sa Ville , sa Prouince & son Royaume : y contribuër de ses soins, de ses conseils, de son argent , & de son sang, si la necessité l'y oblige. Selon sa vocation , il aide les villageois dans leurs procez,dans leurs affaires, & dans leurs miseres ; leur donnant conseil , trauaillant pour eux, & leur eslargissant ce dont ils ont besoin.
    II.  Dieu est vn sage Pere de famille. Il occupe ses enfans à diuers Mestiers; où ils peuuent s'auancer & faire fortune.
    Les Vacations & les Offices des hommes sont semblables aux saisons de l'année, qui ont leurs commoditez & leurs difficultez. Dieu les fauorise 4 tous , & offre son aide à tous. S'il a honoré la Virginité en naissant d'vne Vierge ; il a voulu qu'elle fust mariée. Il a choisi l'Apostre sainct Iean Vierge pour estre son Bien-aimé : mais il a pris sainct Pierre qui auoit esté marié, pour estre le chef de toute son Eglise. Noé le Reparateur du Monde , Abraham le Pere des Croyans,tous les Patriarches & presque tous les Prophetes ont esté mariez, & ont eu des enfans. Moïse , le Legislateur des Hebreux, qui auoit dompté Pharaon & toute l'Egypte par de prodigieux miracles ; qui auec sa houlette auoit changé l'eau en sang, & la poussiere de la terre en grenoüilles & en mousches : qui auoit ouuert la Mer rouge, pour y faire passer trois millions de personnes à pied sec : qui ne marchoit qu'à la lumiere d'vn Ange caché dãs vne nuée: qui parloit à Dieu face à face, auec la mesme familiarité qu'vn amy discourt auec son amy : qui sortoit de l'oraison auec vn visage tout éclatant & lumineux : qui faisoit pleuuoir le pain du Ciel , & sortir l'eau des rochers , auoit vne 5 femme & enfans.
    III.  Dans la Loy de grace , nostre Sauueur a voulu aller aux nopces, auec la glorieuse Vierge sa Mere , & auec tous ses Apostres : & les honorer par le premier de ses miracles : conuertissant l'eau en vn vin delicieux.
    Il donne maintenant sa benediction à tous ceux qui reçoiuent le Sacrement de Mariage : & leur confere la grace sanctifiante, s'ils y sont bien disposez. Ce qui est le plus considerable , & qui peut causer vne grande ioye, c'est que le Sacrement laisse vn droit d'auoir d'autres graces actuelles, dans les occurrences , & dans le besoin de l'Estat, où l'on doit viure le reste de ses iours.
    Ces graces ont esté si puissantes , qu'elles ont fait de tres - excellens Saincts : & ont donné à l'Eglise des familles; où le mary & la femme ont esté canonisez. Tels sont sainct Xenophon, & sa femme Marie : sainct Castule , & saincte Irene : sainct Nicostrate , & saincte Zoë: sainct Seuerien, & saincte Aquila : sainct Adrien , & saincte Natalie : sainct Maxime , & saincte Se- 6 conde: sainct Lucien , & sainct Paule. On pourroit en rapporter diuers autres, s'il estoit necessaire : & vous estes certain , qu'il ne tient qu'à vous d'estre du nombre de ces amis de nostre Seigneur.
    IV. Le Mariage ne donne pas seulement au Ciel le mary & la femme : il les fait comme des arbres de vie, au milieu du Paradis terrestre de l'Eglise : qui portent des fruicts dignes des yeux, des mains, & de la bouche de Dieu.
    Quelle chose pourroit estre plus agreable à cette diuine Majesté , que de contempler la mere des Machabées, auec ses sept enfans qu'elle anime au martyre ? que de voir les sainctes Felicité & Symphorose auec vn pareil Marinæus & Mariana hist. Hisp. sed vocat Marcellum nombre ? & sainct Martiel auec onze enfans, qui gagnerent tous la palme & la couronne d'vn glorieux Martyre? Saincte None sa femme mourut d'vne façon miraculeuse avec le douziesme.
    V. Vn Religieux n'a point cét auantage. Il est vn arbre excellent au parterre de l'Eglise: mais il est sterile. Que 7 s'il recompense par ses instructions, en la culture des ames : il ne trauaille que sur la matiere que luy offre le Mariage. Et il s'est trouué des hommes mariez, qui ont conuerty autant ou plus de personnes à la veritable Foy qu'aucun Religieux.
    Sainct Estienne Roy d'Hongrie, est estimé l'Apostre de toutes les Prouinces de ce beau Royaume. Sainct Charlemagne Empereur & Roy de France, est appellé l'Apostre des Saxons. Il les a instruits & conuertis, auec la bouche des machines de guerre , & auec la langue des espées. Il a aussi beaucoup seruy à l'Espagne & à d'autres Royaumes , pour y maintenir la veritable Religion contre les Infidelles ?
    VI.  De plus, qui est-ce qui a donné à l'Eglise les Religieux. Qui est-ce qui leur bastit des Monasteres ? Qui est-ce qui leur donne des rentes ? Qui conserue leurs biens des vsurpations de l'impieté, sinon les personnes mariées,lesquelles par leurs trauaux s'acquierent des richesses : & par leur pie 8 té les consacrent à Dieu , entre les mains de ses seruiteurs particuliers.
    Et il peut arriuer que par l'exercice de la Charité , de la Iustice , de la Patience, & de diuerses autres vertus: vn homme marié sera plus vertueux qu'vn Religieux, encore que son estat ait moins de perfection. Sainct Ald helme dit, en son Traicté qu'il a composé de la Virginité. La Virginité est de l'Or: l'Estat des Veuues est de l'argent , & le Mariage est de l'airain. Quand cela seroit veritable: ie pourrois dire que l'airain de Corinthe a esté autrefois plus estimé que l'or mesme.
    VII.  Que si le Mariage est vn estat propre pour les parfaits, il l'est beaucoup plus pour les foibles, qui sont agitez de fascheuses tentations , & sont continuellement dans les flots, en peril de faire vn triste naufrage. Le Mariage est un port, comme l'appelle Sainct Gregoire , lequel conseille sagement, à ceux qui sont dans ces agitations d'esprit & de corps , de se lier à cét Estat qui est donné de Dieu pour le 9 remede de la concupiscence, & pour la L. 12. Mor. procreation des enfans. Ceux, dit-il, qui souffrent auec difficulté, & qui ont peine de surmonter les vagues des tentations de la chair, doiuent se retirer au port du Mariage.
    L'Apostre dit clairement , qu'il est meilleur de se marier, que de se consumer dans les ardeurs de son corps. Car il n'y a nulle offense en se mariant : pourueu qu'on ne se soit point astreint par aucun vœu, à vne autre maniere de vie. Ainsi parle sainct Gregoire.
    VIII.  La saincte Eglise a condamné comme heretiques, ceux qui ont reprouué les nopces, Et veut mesmes qu'on se puisse marier plusieurs fois, si la necessité ou l'vtilité y oblige.
    Sainct Paul écriuant à sainct Ti- I. Tin. 4. mothée , Euesque d'Ephese , declare ouuertement, que ceux qui defendent de se marier, se sont retirez de la veritable creance , qu'ils s'arrestent à vn esprit d'erreur , & à la doctrie des demons : que ce sont des hypocrites, des menteurs, & des hommes qui ont la 10 conscience cauterisée.
    Escriuant aux Hebreux5 , il dit, Eph. 5. 32. Que le Mariage doit estre honoré de tous : Et aux Ephesiens , Que c'est vn Sacrement qui est grand en Iesus-Christ & en l'Eglise.
    IX.  Dieu l'a institué : & a ordonné que nulle puissance humaine ne puisse separer le mary d'auec sa femme , ny la femme d'auec son mary : puis que luymesme les a vnis en deux corps, pour estre vne mesme chose.
    X.   L'Ange Raphaël conduisit le jeune Tobie auec de merueilleux soins, & auec vne bonté incomparable : afin de luy trouuer vne femme. Il luy enseigna tout ce qu'il deuoit faire en suite, mesmes pour ce qui concernoit l'vsage du Mariage. Ce qui prouue euidemment que tout y est sainct:moyennant qu'on y suiue les loix que Dieu y a ordonnées.
    XI.   Dieu mesme commanda au Prophete Osée de prendre vne femme, de tascher d'en auoir des enfans, & de leur imposer les noms qu'il luy designa. Que peuuent dire les ennemis du 11 Mariage contre toutes ces raisons si pressantes & si euidentes.
    XII.  Sainct Augustin auance vne In Psal99.6 proposition plus auantageuse aux personnes qui sont dans le tracas du ménage , asseurant qu'vne personne mariée , qui est humble , est meilleure qu'vn Religieux qui est orgueilleux.
    XIII.  Ie ne m'arresteray point à vous déduire vne verité qui est toute éuidente. Que le Mariage fait presque tout l'ornement du monde. C'est le Mariage qui a assemblé les hommes en des Communautez: qui a estably les Loix , qui les a fait obseruer: qui a basty les Villes & les Palais: qui a cultiué les terres & les vignes : qui dirige les armées : qui trauerse les mers , & qui exerce tous les Arts que nous voyons , & que nous admirons.
    Demandez à vn Marchand qui va aux Indes , sans se soucier ny des flots de la mer, ny des rochers de la terre,ny des vens de l'air , ny des Pyrates, ny de mille incommoditez , quel motif il a de son voyage ? Il vous répondra incontinent : Que le dessein d'enrichir 12 ses enfans l'anime , & luy oste la frayeur des perils qui s'offrent à luy tous les iours.
    Interrogez vn Seigneur, Qui estce qui le pousse à exposer sa vie dans les attaques des Villes, dans les batailles & dans les assauts , il dira : Que le desir d'auancer sa famille , pour le bien de sa posterité , luy communique cette ardeur, & luy fortifie le cœur & les bras.
    XIV.  Enfin , si vous ostiez le Mariage de la terre, vous osteriez la charité des familles, n'y ayant nulle liaison entre les hommes. Aujourd'huy, on rejette au nombre des bestes brutes, ceux qui n'aiment pas leurs femmes, leurs enfans , leurs peres , leurs meres, leurs oncles , leurs tantes , leur cousins , leurs cousines , & tous les alliez.
    L'esperance mesme de pouuoir vn iour s'allier à vne famille, auec laquelle on n'a nulle proximité de sang , fait qu'on agit auec tous ceux d'vne ville & d'vn païs auec plus de reserue , que si l'on estoit certain, que iamais on ne 13 pourroit y auoir aucune vnion ny alliance : Et pour cette cause, l'Eglise a defendu , que les parens aux quatre premiers degrez ne se puissent marier ensemble , afin que diuerses familles ayent vn moyen plus facile de s'vnir en charité. Et de ce fait, on trouue des Villes , où la pluspart sont liez par le moyen de parenté ou d'alliance,du mary ou de la femme : ce qui empesche beaucoup de haines , de detractions , de proccz , & d'autres inconueniens.
    XV.  Si Dieu auoit ordonné , comme il pouuoit , que la production des hommes se fist sans le Mariage : toute la terre seroit vn desert. L'vn se retireroit dans vn bois, pour n'estre interrompu de personne. L'autre se cacheroit dans quelque grotte de montagne , ou dans quelque petite cabane de Berger. Chacun demeureroit dans vn chagrin melancholique , & ne se soucieroit de chose aucune qui concernast le bien public.
    XVI.  Ne méprisons donc point le Sacrement de Mariage, puis qu'il est 14 si vtile , & pour le bien de la Republique , & pour l'vtilité des familles:que Dieu l'a institué & commandé : que Iesus-Christ l'a honoré de sa presence, & esleué à la dignité d'vn Sacrement de son Eglise : que les Anges l'ont conseillé, & que tous les Saincts l'ont loüé & respecté, dans la consideration de ses vtilitez, pour l'establissement des Royaumes , pour la victoire de tentations , & pour l'acquisition des plus eminentes vertus.
    filet décoratif

    CHAPITRE II. Il ne se faut point marier par phantaisie , mais par vne meure deliberation.

    I. LE feu de la jeunesse est si actif,   & fait ses efforts auec tant de promptitude , qu'il est souuent impossible à la prudence humaine de moderer ses ardeurs & d'empescher ses rauages. Que si l'amour y mesle ses 15 flammes & son aueuglement , il est semblable à vn torrent impetueux, qui sortant d'vne montagne enflammée, desole toute la campagne, & ne peut estre retenu par aucune industrie.
    La jeunesse qui brusle du feu de l'amour, pour venir à bout de ses desseins , foule aux pieds sa noblesse , ses richesses , sa santé, ses commoditez, & tout ce qui est de plus souhaitable en la vie.
    II.  Pour grands que soient les maux , qui sont causez par la temerité d'vn jeune homme , ils paroissent tolerables, s'ils sont de peu de durée. Mais vn Mariage mal fait est vn malheur eternel, & dont rien ne peut deliurer que la mort d'vne des deux parties. C'est Iesus-Christ mesme qui l'ordonne en sainct Matthieu. Que l'homme Cap. 19.7 ne separe point ceux, que Dieu a conjoints ensemble.
    III.  L'Amour est vn feu de paille qui s'allume dans vn clin d'œil, qui éleue ses flâmes fort haut,& qui a vn si furieux embrasement , qu'il est capable de reduire en cendres les plus belles 16 maisons , & les plus riches Palais. Neantmoins ce feu folet s'esteint facilement , & lors qu'on y pense le moins.
    Qui plus est, lors qu'il n'est fondé que sur vne vaine phantaisie, sur vne illusion de beauté , ou sur quelque chose sujette à changement:il se transforme souuent en vne si grande haine, qu'on ne peut souffrir la veuë de l'objet , qui auoit charmé les sens & le cœur : & qu'on auoit recherché à trauers les espées & les hazards d'vne mort honteuse.
    Cette verité parut dans Amnon, le fils aisné du Roy Dauid, Ce jeune Prince,charmé & ensorcelé de la beauté de sa sœur Thamar , la força & en abusa. A l'instant, il conçeut vne si déraisonnable & si furieuse auersion d'elle , qu'il la chassa de son logis , & n'en voulut iamais plus oüir parler.
    Plusieurs sont comme les poissons , qui à la veuë de la nasse desirent d'y entrer : & qui ne sont pas plustost dedans , qu'ils font tous leurs efforts pour en sortir. Vous les pouuez aussi 17 comparer aux oyseaux qui courent à l'amorce , & qui se trouuant pris au glu , se tourmentent en battant des aisles pour se dégager.
    IV.  Que feriez-vous si vn pareil malheur vous arriuoit, apres que vôtre passion auroit jetté son feu ? Les Loix diuines & humaines vous obligent de demeurer iour & nuict & toute vostre vie, auec la femme que vous aurez vne fois prise. Si vous la voyez pauure ou roturiere, ou beaucoup au dessous du lustre de vostre famille, vous aurez vne infinité de regrets, d'auoir par vne legereté precipité perdu vostre reputation , rabaissé vos enfans, attristé vos parens & vos alliez.
    V.  Le meilleur conseil que ie puisse vous donner, est : de vous seruir d'vne meure deliberation, de consulter nôtre Seigneur par de feruentes oraisons, & de luy demander les lumieres necessaires pour vn choix si important, de vous informer des inclinations & de la volonté de vostre Pere, de vostre Mere, & de vos autres parens. Sur 18 tout , ne vous mes-alliez iamais, ny pour ce qui concerne les biens , ny pour ce qui regarde la noblesse.
    VI.  Ie vous conseille mesmes, de ne point viser plus haut que vostre portée. Car si vous auez vne femme notablement plus noble , plus riche, & mesme plus belle & plus adroite que vous : vous estes vn euident peril, qu'au lieu d'vne femme qui vous obeïsse selon son deuoir : vous n'en ayez vne qui fasse la Maistresse & qui vous gourmande.
    Ioan. Petersius in Chron. Holsat. Ces motifs pousserent les Holsatiens à ordonner, qu'vn homme noble prist vne femme noble : qu'vn homme libre en prit vne libre , & qu'vn esclaue ne se pust allier qu'à vne esclaue. La peine de ceux qui contreuenoient à cette Loy , estoit vne mort ignominieuse.
    Du Iarric. hist.des Ind. l. 2. Ch. 14. Les Loix de l'Empire du Calecut sont plus fascheuses. Non seulement les Nobles, & ceux qui ont la liberté, sont obligez encore aujourd'huy de prendre vn party égal : mais vn Charpentier , par exemple , ne peut auoir 19 pour femme que la fille d'vn Charpentier: vn Masson , que la fille d'vn Masson , & ainsi du reste. Cela est fort rude : & empesche , qu'vn bel esprit ne puisse iamais porter son vol bien haut. Mais ce reglement maintient la paix dans les familles particulieres.
    VII.  Il est vray , que la ressemblance est la mere de l'amour, & de l'amour solide & constant , toutefois il faut auoüer , que l'excellence de l'esprit peut & doit tenir lieu de noblesse & de richesses. Les parens y doiuent auoir vn grand égard : mais ils ne doiuent iamais violenter les enfans à vn party qui ne leur agrée point.
    Il est plus facile, mais plus perilleux, de faire consentir les filles à vn Mariage desauantageux & desagreable. La crainte & la vergogne leur ferment le cœur & la bouche : & ne leur permettent pas d'expliquer leurs desirs ny leurs auersions.
    Pour éuiter ce peril , les Indiens Cæl. l. 1 .cap. 31. menoient leurs filles dans vne place publique, lors qu'elles estoient en âge 20 d'estre mariées. Vne multitude de ieunes gens y accouroit , & la fille choisissoit en toute liberté , celuy qu'elle connoissoit auoir plus de vertu & plus de rapport à ses humeurs.
    VIII.  Si vous auez vne antipathie naturelle de quelque personne, auertissez en serieusement vos parens : & par vous-mesme , & par ceux qui ont de l'authorité sur leurs esprits. Toute la contrainte que vous apportez à vous vaincre, ne sera point de longue durée. Et si par vostre silence , vous vous laissez engager dans vne alliance, qui soit contre vostre desir : la tristesse vous accablera dans la continuation d'vn malheur, que vous verrez ineuitable.
    De cette resolution dépend vostre vie : de vostre vie, depend vostre mort : & de vostre mort , l'eternité. Parlez donc auec liberté , mais auec modestie. N'acceptez point en vne heure , ce que vous regretterez en tous les momens qui vous resteront.
    IX.  Que si la demande de vos pa 21 rens est raisonnable:& que vos amours soient volages, & mal fondez : accommodez-vous à leur volonté : Et generalement parlant, c'est le meilleur, & ce que Dieu benit dauantage: si l'auersion naturelle n'est point trop grande: ou les defauts de celuy qu'on presente trop notables , & qui choquent trop puissamment vostre imagination. Ainsi Rebecca accepta Isaac, Lia & Rachel accepterent Iacob , & Sara prit pour mary le ieune Tobie : & le Ciel versa ses plus diuines benedictions sur toutes ces familles.
    X.  Les parens doiuent auoir compassion de leurs enfans , lors qu'ils voyent des auersions naturelles trop excessiues. Il vaut mieux leur laisser la paix & la joye dans vne moindre fortune : que de les brusler des flammes d'vne colere & d'vne rage infernale, dans vn estat brillant.
    Les antipathes de la nature preuiennent nostre liberté. Nous en voyõs aux animaux mesmes, aux poissons, & aux oyseaux de si étonnantes, que nous aurions peine de les croire : si nos yeux 22 ne nous en faisoient vn fidelle rapport. Souuent , dés le premier abord , sans iamais s'estre veus, ils s'attaquent , ils se tuent , & se mettent en pieces les vns les autres. Ils portent mesme quelquefois leur haine apres la mort : Le sang des vns ne se pouuant joindre au au sang des autres , & les chordes faites de leurs entrailles se taisant , lors que celles de leurs ennemis sont pro Plin. l. 28 c. 4. ches & resonnent.  Si mesme vous mettez les peaux de l'Hyene & de la Panthere ensemble : le poil tombe à celle de la Panthere.
    Voudriez-vous donc mettre vostre fils & vostre fille dans vne telle conjoncture, qu'ils dessechassent sur leurs pieds & dans leurs cœurs, estant continuellement tourmentez par ces auersions consumantes.
    XI.  Enfin, si vous considerez combien de qualitez il faut en l'homme & en la femme, & en tout ce qui se trouue dans la famille pour vn Mariage accomply: vous serez tres-reserué à vous lier à cet Estat , & vous y apporterez vne tres meure deliberation , auant 23 que de permettre qu'on vous serre par des liens indissolubles , dont on ne pourra iamais vous déliurer.
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    CHAPITRE III. Il est fort difficile de n'estre point mal marié.

    I. THeophraste a fait vn Liure tou  chant les nopces, où il demɑ̃de. Si vn hõme sage doit prendre vne femme ? Et il respond , que si vne femme est recommandable par sa beauté, par ses bonnes mœurs , & par la vertu de ses parens , vn homme sage s'y peut marier : s'il a vne bonne santé , & des moyens pour faire subsister sa famille auec facilité & auec honneur. Ainsi parle ce Philosophe.
    II.  Mais il adjouste , Que tout cét assemblage de perfections se rencontre rarement dans vn Mariage : & que par consequent , vn homme sage doit s'exempter d'vn joug si rude & si pesant. En premier lieu , dit-il , les soins le 24 detournent de l'estude de la Philosophie , & il luy est impossible de vacquer suffisamment à ses Liures, & aux desirs d'vne femme. Elle a besoin de plusieurs choses qui sont difficiles à trouuer. Elle desire des habits precieux , de l'or, des perles, des superfluitez, des seruantes, des meubles de plusieurs sortes, des litieres, & des carosses dorez. Toute la nuict elle est importune par ses plaintes & par ses lamentations : & rompt les oreilles d'vn mary , fatigué par le continuel trauail de la iournée. Celle-la, dit-elle, est mieux habillé que moy : elle en est honorée par vn chacun : & ie gemis dãs le mépris & dans le rebut au milieu des compagnies. Pourquoy auez - vous jetté les yeux sur nostre voisine ? Quel motif vous pousse à tant parler à nostre seruante? Combien auez-vous rapporté d'argent au retour du Parquet?
    Sa jalousie fait qu'on ne peut auoir l'amitié d'aucune autre femme : l'amour qu'on témoigneroit à quelqu'vne , luy paroistroit vne haine formée contre elle.
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    Si quelqu'vn est capable de se faire connoistre par sa doctrine dans vne meilleure Ville que la sienne , il n'y peut aller auec sa femme , & ne peut neantmoins la quitter sans crime. Si elle est pauure, sa nourriture est difficile à trouuer. Si elle est riche, elle est à charge par son insolence.
    III. Adjoustez à tous ces malheurs, qu'il n'est point permis d'en choisir vne autre. Quelle quelle soit il la faut retenir , la nourrir & viure auec elle iusqu'à la mort. Si elle est stupide, colere, laide, orgueilleuse : on ne le connoistra pas bien qu'apres les nopces. On donne permission à vn Marchand d'éprouuer vn cheual, vn asne, vn bœuf, vn chien , & les plus chetifs des esclaues. Les habits mesmes , les pots, les chaises, les vases de terre & de bois, auant que de s'engager à l'achapt. La femme seule se tient close & couuerte: de peur qu'elle ne deplaise , auant le contract solemnel qu'on Lib. I. c. 28. & 29. en fait. Ce sont les paroles de Sainct Hierosme , au Traicté qu'il a fait contre l'Heresiarque Iouinien. Où il re 26 marque , Qu'vn Gentilhomme Romain estant repris de ce qu'il auoit refusé vne femme, qui estoit belle,chaste & riche : il montra son pied , & dit. Ce soulier , que vous voyez , vous paroist beau pour sa nouueauté : mais vous ignorez où il me blesse. Il vouloit dire , qu'il sçauoit des imperfections secrettes de celle, dont on luy faisoit des Eloges.
    IV.  Il est tres difficile de trouuer vne personne qui soit si accomplie que rien ne luy manque : beaucoup plus est-il impossible d'en trouuer plusieurs. Et neantmoins il y a dans vn ménage , non seulement vne femme, mais aussi des enfans, des seruiteurs, des seruantes, des Fermiers, des creanciers , des debteurs , qui causent plusieurs fascheries , plusieurs procez & plusieurs pertes. Comment donc ne confesserons-nous pas, qu'il est difficile de n'estre point mal marié.
    V.  Pour ne parler presentement que de la femme , si l'on en rencontre vne mauuaise , sans doute toute la vie sera remplie de quantité de miseres.
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    Sainct Chrysostome dit, Qu'vne mau In Matth. c. 19. uaise femme n'est autre chose , que l'ennemie de l'amitié & de la paix , vne peine ineuitable, vn mal necessaire , vne tentation naturelle , vne calamité souhaitée , vn peril domestique , vn dommage delectable , vne malice ornée d'vne belle couleur.
    Stob. serm. 66. Le Philosophe Thalés , qui fut l'vn des sept Sages de la Grece, auoit vne si grande frayeur de mal rencõtrer: qu'étãt pressé par sa mere en la fleur de son âge de prendre vne femme, il répondit, qu'il n'estoit point encore temps : Et sur la mesme inuitation, dans vn âge plus auancé, il luy repartit qu'il estoit trop tard. Ce qui reuient à l'opinion de Platon , qui disoit : Qu'en la Ieunesse il n'estoit pas encore temps de se marier : & qu'en la vieillesse c'estoit folie de le faire.
    Quelques Philosophes ont escrit, Que si les hommes estoient sans femmes , ils seroient dignes de la visite & de la conuersation des Dieux.
    VI.  Tout cela se dit auec plus de chaleur que de verité. Le Mariage est 28 sainct : mais il faut prendre garde, comment on l'entreprend. Et lors qu'on s'y est obligé , il faut passer par ses difficultez , comme par vn chemin qui est bon, & qui meine droict au terme où l'on va : mais qui est herissé d'épines.
    VII.  Menedeme & Socrate me semblent auoir bien rencontré sur ce sujet.
    Laer. lib.2.8
    Le premier estant interrogé, si vn homme sage deuoit se marier, repartit à celuy qui parloit. Me tenez-vous pour vn homme sage ? Ouy, Monsieur, repliqua celuy qui vouloit sçauoir le sentiment d'vne personne si renommée. Ie suis marié, adjousta le Philosophe.
    Ibid.9
    Socrate dit encore mieux. Soit que vous preniez vne femme, ou que vous n'en preniez pas : c'est merueille , si vous n'auez diuers repentirs de vostre resolution. Il donnoit à entendre, que le Celibat & le Mariage ont leurs difficultez particulieres qu'on ne peut éuiter.
    Le Celibat est seul sans enfans, & 29 sans posterité , & voit son bien passer en des mains estrangeres. Le Mariage a pour ses compagnes les anxietez continuelles , les lamentations qui ne trouuent iamais de fin , les reproches du peu de dot qu'on a donné,vn visage arrogant des alliez , vne belle-mere babillarde & querelleuse, des euenemens incertains pour les enfans, pour la femme , & pour les biens. Ainsi il n'est point icy question de faire vn choix entre le bien & le mal , mais entre deux maux, dont il faut peser la grandeur, afin de prendre le moindre.
    VIII.  Tous ces raisonnemens vous prouuent le peril qu'il y a de mal rencontrer si l'on se marie , & la necessité de mettre vn temps raisonnable, pour auoir cette satisfaction d'esprit, d'auoir fait son deuoir en vn choix de si grande importance. Ce soin pris dans la veuë de son son salut, est vne des plus asseurées consolations qu'on puisse auoir dans toutes les amertumes qui se rencontreront en diuerses occurrences , durant tout le cours de la vie.
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    CHAPITRE IV. Ceux qui sont mal Mariez , sont dans vn Estat tres-douloureux.

    CHacun estime que ce Tyran Mezence. estoit tres-cruel, lequel joignoit vn corps mort auec vn corps viuant: afin de faire mourir dans la puanteur du mort, celuy qui estoit en vie.
    Mais ce mal n'estant point de longue durée, & se finissant dans peu de iours, estoit moindre que le malheur d'vn mary, vny par le contract de Mariage à vne mauuaise femme : ou d'vne femme jointe à vn mauuais mary. Expliquons cette verité.
    §.  I.  Vne Femme mal mariée est vne ame damnée, si elle n'y prend garde.
    L'Enfer est terrible à cause de l'horreur du lieu , de l'ardeur du feu , de la compagnie des demons & des damnez, de l'eternité des peines & du desespoir, qui prouient de tous ces maux.
    Le mesme malheur presque se re 31 trouue, lors qu'vne femme est obligée de demeurer toute sa vie auec vn mau Plut. de sup. p. 295. uais mary.
    Premierement , sa maison est dans de continuelles tenebres. Elle ressemble à ce païs des Cimmeriens  :  qui, comme on conte , non seulement viuoient dans l'obscurité : mais ignoroient mesme qu'il y eust vn Soleil au monde. Dans cette miserable maison, ce ne sont que pleurs , que lamentations, que regrets,d'auoir iamais mis le pied, en vn lieu si deplorable.
    Secondement, le feu de la colere, & le desir de la vengeance s'allument d'vne telle sorte ; qu'aucunes fois la rage pousse à des actions tres-funestes, dont ie n'ose soüiller ce papier.  Le cœur d'vne femme qui est dans vne continuelle tristesse, est semblable aux statuës de l'Idole Moloch , qu'on faisoit embraser , & lors qu'elle estoit toute rouge de feu, on y iettoit des enfans pour les brusler & consumer. Toutes les pensées de ces pauures creatures affligées les tourmentent , les font perir à petit feu : & ne leur don 32 nent aucun rafraischissement , ny iour ny nuict.
    Troisiesemement , vn homme impie & furieux est vn demon enragé, qui ne fait que remplir l'air d'execrations & de blasphemes , & qui frappe sans raison, sur ceux qui luy donnent le moindre déplaisir.
    Solin. pag.97
    Les Angiles10, peuple barbare, n'adoroient aucunes diuinitez, que celles qu'ils reconnoissoient dans les enfers. Les hommes scelerats sont encore plus execrables. Ils sçauent qu'il y a vn Dieu dans les Cieux, qui merite la veneration & l'adoration de tous les Estres créez. Et neantmoins , ils le blasphement & le maudissent pour plaire aux demons.
    Ils sont en cela pires que ces Strab. lib.5: Ethiopiens , qui dés le matin maudissoient le Soleil d'Orient , & se cachoient dans des Marais pour se garantir de ses ardeurs.
    Dieu donne de la lumiere & de la chaleur à toute la terre, & merite pour ses bien-faits l'amour & le culte de tous les peuples. Et toutefois ces fu 33 rieux & ces yurognes le deshonorent par leurs impietez ordinaires.
    N'est-ce pas vn grand supplice d'auoir sans cesse les oreilles battuës des blasphemes de ces monstres forcenez , & d'oüir les maledictions & les imprecations que les enfans, les seruiteurs & les seruantes leurs donnent. Si l'on viuoit parmy les Ours , parmy les Lions , & parmy les serpens , on n'auroit point plus de douleur , & on ne seroit pas dans vn plus grand peril Greg. 9. Mer. c. 48. pour le salut de son ame.
    Quatriesmement , l'Eternité est le plus grand malheur des damnez , qui comme dit sainct Gregoire , ont vne mort sans mort , vne fin sans fin , vn defaut sans defaut. Car leur mort vit: leur fin commence tousiours , & leur defaillance tourmente , & ne chasse iamais la frayeur : leur flamme brusle & est sans lumiere. Tout cela , & ce que ce sainct Docteur adjouste , conuient tres-veritablement à vn Mariage mal fait , qui doit durer tout le long de la vie.
    Cinquiesmement , enfin de cette 34 perpetuelle durée , sans apparence de separation ny de soulagement , suit vn cruel desespoir de ne sortir iamais de ses douleurs. La femme qui est dans ce deplorable estat , maudit mille fois l'heure qu'elle a veu son mary, ou plûtost son bourreau : Elle maudit l'heure qu'elle luy a parlé, qu'elle a consenty à son alliance , qu'elle est entrée en son logis , qu'elle a mangé auec luy , & fait le reste des deuoirs du Mariage. N'est-ce pas veritablement estre dans vn enfer continuel que de viure de la sorte.
    §  II.   Vn homme mal marié , est dans vn fascheux Purgatoire, quoy qu'il fasse.
    Ie ne le mets qu'en Purgatoire, dautant qu'il est le maistre du logis, & qu'il en sort lors qu'il luy plaist, pour se diuertir dans le trafic & dans d'autres affaires. Mais la femme est obligée de gemir continuellement dans sa maison, sans aucun pouuoir de donner de l'air à sa douleur , lors qu'elle est tombée entre les mains d'vn mauuais mary qui est son Maistre , & à qui elle 35 est obligée d'obeïr.
    Si neantmoins vous voulez, vous pouuez auec raison mettre aussi dans les Enfers vn homme qui est mal marié. Car , comme Dieu mesme asseure. Il est meilleur de demeurer auec les Lions , auec les Serpens , & auec les dragons , qu'auec vne méchante femme. D'où il est facile de tirer vne consequence, qui concluë qu'elle est vne furie d'enfer. Parce que n'y ayant rien au monde, qui soit pire que la cruauté des Lions , & le venin des Serpens & des dragons : celle qui est plus à craindre doit estre de la nature des diables, rien ne se trouuant sur la terre égal à sa malice.
    Ie n'oserois dire ce que les anciens Autheurs & les Saincts Peres en ont marqué dans leurs escrits. Laissons les parler sans rien y adjouster : Nous verrons en son lieu les loüanges des femmes vertueuses.
    I.  Le Philosophe Secundus estant Max. ser.92 prié de dépeindre vne femme mauuaise. C'est, dit-il , le naufrage du mary, la tempeste du logis, l'empeschement du  36 repos , la captiuité de la vie , vn dommage iournalier , vne bataille volontaire & sans relasche , vne guerre qui se fait à grands frais , vne beste farouche, auec qui l'on est forcé de boire & de manger tous les iours , vn soin plein d'anxieté , à qui neantmoins il faut montrer de la confiance , vne Lionne qui embrasse, vn gouffre qui paroist beau & aimable , vn animal malicieux, & vn mal necessaire.
    de Decoll: S. Ioan.11
    II.  Sainct Chrysostome, traictant de la meschanceté d'Herodias parle en ces termes. Les Lions respecterent le Prophete Daniel dans la fosse où il fut ietté par ses ennemis : & l'impie Iezabel tua le iuste Naboth. La Balene conserua Ionas dans son ventre : & la perfide Dalila mit entre les mains des Philisthins le valeureux Samson , apres l'auoir trompé par ses artifices , & luy auoir coupé ses cheueux par sa déloyauté. Les dragons & les aspics ont reueré sainct Iean Baptiste au desert , & ont deposé leur ferocité à ses pieds, & voicy qu'Herodias luy coupe la teste, & la demande pour le prix de sa dan 37 ce. O le pernicieux & le cruel dard du demon qu'vne méchante femme. Adam fut chassé du Paradis de delices par vne femme. David fit massacrer malheureusement Vrie vaillant Capitaine , estant incité par vne femme. Les femmes precipiterent Salomon , le plus sage des hommes, dans le sacrilege & dans l'Idolatrie. Vne femme lia le chaste Ioseph , & le confina dans vne prison.
    Que m'arrestay-je au dommage qui en arrive aux hommes , veu qu'vne femme a fait tomber les Anges du Ciel, & a jetté au plus profond des abysmes ceux qui par leur saincteté estoient esgaux aux Seraphins. La malice de la femme renuerse tout , elle tuë tout , & reduit tout au neant. Elle ne pardonne à personne. Elle ne respecte ny les Diacres , ny les Prestres , ny les Prophetes. O le mal , qui surpasse tous les maux, qu'vne femme vicieuse, soit qu'elle abonde en richesses , ou qu'elle soit pauure! Si elle a le pouuoir de nuire selon ses desirs ! O le mal intolerable , & la vipere, qui a du poison sans remede,  38 qu'vne femme meschante & impudente! Si on luy fait quelque tort, elle entre en des rages inexplicables , & qui luy font perdre l'esprit. Si on l'honore, elle deuient orgueilleuse & insupportable. Si son mary est puissant, elle ne cesse iour & nuict de le porter à des crimes. Elle le caresse auec malignité , & le pousse auec violence à l'execution de ses desseins. Si son mary est pauure, elle l'incite sans cesse à la colere & aux debats auec ses voisins. La crainte de Dieu ne donne aucune retenuë à sa langue : & dans ses furies, elle ne pense nullement au iour du Iugement , & ne leue iamais son cœur à Dieu. Voilà vne partie de ce que sainct Chrysostome écrit de la malice de cette Megere.
    Ie ne rapporteray point icy d'autres authoritez , tous les saincts Peres entrans dans la pensée de sainct Chrysostome , & tous les Philosophes Payens , dans celle de Secundus.
    Vous voyez euidemment , quels tourmens ressentent ceux qui sont obligez de viure & de mourir entre les 39 mains de ces monstres : & combien grand est leur Purgatoire , ou leur Enfer.
    Nous verrons amplement au troisiesme Liure , le profit qu'ils en peuuent faire. Disons en maintenant vn mot : & donnons aussi quelque consolation aux femmes, qui ont rencontré vn mauuais mary.
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    CHAPITRE V. Ceux qui sont mal Mariez , se peuuent faire de grands Saincts.

    TOute nostre vie est vn chemin à l'Eternité : & par consequent , le meilleur Estat est celuy qui nous offre des sentiers plus asseurez pour arriuer à vne sublime perfection , quoy qu'ils soient bordez de ronces & d'espines. Tel est l'estat d'vne femme mal mariée, il semble qu'elle ne marche que sur des precipices : mais si elle veut bien agir dans le chemin de la Croix, elle y rencontrera de tres illustres couronnes.
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    §.  I.  Vne Femme mal Mariée, peut estre vne glorieuse Martyre de Iesus-Christ.
    S.Tho. 22. qu. 124. art.1.12 Le Martyre est vn acte de quatre vertus : qui sont, la Force, la Patience, la Charité & la Foy. La Force exerce cét acte, comme la premiere & la principale cause : la Patience vient en suite : la Charité le commande , & la Foy en est la fin.
    La Mort est de l'essence du Martyre , comme enseigne sainct Thomas, & si elle ne s'ensuit, on ne tient point le Martyre parfait & accomply.
    Les tourmens & la mort mesme ne manquent point à vn Mariage mal fait : & vn mary cruel , auaricieux, yurogne, farouche , arrogant , brutal, colere, luxurieux, & corrompu par de semblables vices, est vn bourreau impitoyable , qui fait mourir tous les iours vne pauure femme ; laquelle desseche sur ses pieds , & noye sans cesse sa vie dans vn torrent de larmes.
    Son affliction est extreme : mais sa recompense est eminente, Dieu la pla 41 plaçant entre les Martyrs , auec ceux qui viuent dans les opprobres & dans In Hom. les afflictions. Celuy, dit sainct Gregoire, que le Tyran fait massacrer , est euidemment Martyr , à cause de l'action qui est connuë d'vn chacun. Mais celuy qui souffre des contumelies , & qui aime ses ennemis , est Martyr par ses sainctes affections, qui ne sont connuës que de Dieu seul.
    Ne vous est-ce pas vne tres-sensible consolation d'auoir cette certitude : que toutes vos espines se changeront en roses , & toutes les pierres qui vous accablent , deuiendront les perles & les diamans de vostre Guirlande? Et que si Dieu ne vous met pas presentement à couuert des violences de vôtre Mary , sous l'abry d'vne visible protection , il vous reserue des thresors & des honneurs eternels ?
    Il est necessaire que d'auoir tout vôtre recours à Dieu,& deverser toutes vos larmes à ses pieds : il a vn cœur si tendre & si paternel, qu'il ne vous rebutera iamais. Il vous donnera la Force , la Patience , la Charité & la 42 Foy , pour vous faire vne Saincte & vne Martyre.
    A cela vous aideront plusieurs moyens que ie vous proposeray dans le Chapitre suiuant ; & diuers motifs que ie déduiray particulierement au deuxiesme Liure de ce Traicté.
    Ie ne vous mettray maintenant deuant les yeux que quelques Martyrs pour animer vostre constance. Considerez auec attention leurs tortures & leur generosité. Et demandez-vous de temps en temps, & deuant le combat, & au plus fort de vos souffrances: Acta Mart. Quoy me fustige t'on auec des verges armées de fer & de plomb , & faites en forme de scorpions, pour me deschirer iusques aux os , comme les saincts Saturnin & Sisinnie. Me rompt-on les os à coups de bastons, comme aux saincts Anastase , Persan , Valentin & Genulphe? Suis-je escrasée sous vne gresle de pierres comme sainct Estienne ? Me couronne-t'on la teste d'espines de fer, comme à sainct Frontaise , & à ses compagnons. M'arrache-t'on les ongles comme à sainct Leuce? Me met-on des  43 aleines toutes rouges entre les doigts, pour les faire passer iusques aux coudes : comme aux saincts Celement Euesque d'Ancyre , & à sainct Agathange. Me fend-on le ventre comme à sainct Leon Euesque de Nicée en Thrace ? M'arrache t'on les mammelles comme à saincte Agathe ? Où sont les flambeaux pour me brusler tout le corps comme à sainct Valerien ? Qui m'a ietté de la poix fonduë sur la teste comme à sainct Cyriaque ? M'a-t'on estendu & bruslé sur vn lict de fer tout enflammé comme sainct Thyrse : ou sur vn gril comme sainct Laurent ? M'a-t'on ietté dans la bouche du plomb fondu ? Sainct Carterie a souffert ce tourment auec patience. Qui m'a deschiré auec des ongles de fer , comme les Saincts Vincent , Ananle , & Eugene ? Me brusle-t'on par tout le corps auec des flambeaux ardens : comme les Saincts Valerien, Candide & Felicien : ou comme sainct Cyre & sainct Iean , que l'on saupoudra de sel & de vinaigre , apres ce tourment si cruel ?
    La veuë de la generosité des Mar 44 tyrs, du secours qui leur vient de Paradis , & de l'atrocité de leurs tourmens dont ils se mocquent, vous renforcent le cœur, & vous prouueront euidemment , qu'auec la grace de Dieu vous pouuez souffrir constamment toutes les fascheries qui vous arriuent par la cruauté de vostre mary , de vos enfans , & de vos domestiques.
    Si vous experimentez, que cette consideration des Martyrs vous fortifie , lisez leurs vies entieres : Priez vôtre Confesseur de vous en ramasser des Impr. Lugd.13 exemples illustres. Il en trouuera vne grande quantité d'assez remarquables en mon Commentaire sur les Pseaumes14, & particulierement sur le quarante-troisieme , que i'ay entierement expliqué des Martyrs , partie montrant l'atrocité de leurs tourmens , partie le secours merueilleux du Ciel , partie leur inuincible & constante perseuerance.
    §.  II.   Vn homme mal marié peut deuenir vn parfait Confesseur de Iesus-Christ.
    45
    Les Martyrs confessent & soustiennent la Foy au milieu des glaïues , des feux, des huiles boüillantes,& de diuers autres tourmens , sans branler à la veuë de la mort la plus cruelle. Les Confesseurs professent la mesme Foy dans leurs Oraisons , dans leurs conuersations , & dans toutes les actions de pieté, & de toutes les vertus qu'ils exercent auec ferueur & auec perseuerance, iusques au dernier periode de leur vie.
    Cette profession de Foy est tresnecessaire à vn mary, qui a esté si malheureux, selon le monde, que de trouuer vne femme , laquelle choque ses inclinations , & qui agit contre ses volontez.
    A peine trouuerez-vous vne seule vertu , dont il ne rencontre de signalées occasions tous les iours, sans sortir du logis. Pour cette cause, le Philosophe Socrate conseruoit sa femme Xantippe , qui estoit d'vne tres-fascheuse humeur: afin d'auoir le moyen d'estre continuellement dans la reser 46 ue, & dans la practique des plus masles vertus.
    Dieu nous dit en l'Ecclesiastique, Eccli. 25. 17. Que toute la malice est en la malice de la femme. Il faut donc toute la bonté,pour se premunir contre ses surprises : & pour n'estre point abbatu par ses attaques.
    Æneas Sylu. l.2.de gestis Alph.15
    Gregoire de Haimberg, homme tres-excellent en l'Eloquence & aux belles Lettres , retournant d'vn long voyage demanda sur son chemin comment on se portoit dans sa famille ? & ayant appris que sa femme estoit en bonne santé. Ah ! dit-il , si elle est en vie ie suis mort : pour declarer , qu'il estimoit ses mauuaises mœurs aussi fascheuses que la mort mesme.
    Ctesias , au rapport de Photius, nous raconte , Que la Martichore est vne beste farouche qui a le visage de femme. Elle est grande comme vn Lion , de couleur rouge, & a triples rangs de dents. Elle a vne queuë longue d'vne coudée, & herissée de trespiquantes espines. Elle se sert de cette queuë comme d'vn arc pour tirer ses 47 picquerons , qu'elle iette de la longueur d'vn arpent de terre: Elle tuë tout ce qu'elle rencontre, excepté l'Elephant. Solin adjouste , qu'elle à la queuë comme vn Scorpion , & vne voix si raisonnante , qu'elle imite les flustes & les trompettes. Elle deuore les hommes auec auidité, & est si legere à la course , qu'on ne la peut euiter.
    Vne femme meschante est vne beste furieuse, qui a la rage des Lions par ses coleres: triple rang de dents par ses detractions , n'épargnant ny ses Superieurs, ny ses égaux, ny ses inferieurs. Elle est herissée d'espines dans sa conuersation, & à le venin des Scorpions , par ses maledictions & imprecations secrettes. Elle a vne voix plus perçante que les trompettes, & allume le combat à toutes occasions qui se presentent. Enfin , si elle peut , elle atterre & deuore son mary , le ruinant en ses biens, & en sa renommée.
    InMu lier. Improb.16 Sainct Ephrem en dit bien dauantage. O qu'vne mauuaise femme est vn mal extreme ! Elle est vn lacet orné,  48 vn naufrage sur la terre, vn visage malin , vn thresor d'immondice , vne conuersation qui cause la mort , le rauage des yeux , la perte des ames , vn dard qui perce les cœurs, le sceptre des enfers, vne conuoitise precipitee, la consolation du diable , le repos du serpent, vne douleur inconsolable , vn four allumé , l'achoppement de ceux qui trauaillent à leur salut , vne malice incurable, la boutique des furies, vne amour criminelle , vne beste impudente , vne impetuosité, qui n'admet aucune bride: vne bouche effrenée qui reuele les secrets, le triomphe des tenebres, la guide des pechez , la maistresse des plaisirs, vn desir de meschanceté, la cause d'vne eternelle damnation, vne prudence terrestre, la paresse & l'engourdissement des hommes , vne vipere bien habillée , vn combat volontaire , vn malheur de tous les iours , vne tempeste domestique , la ruine de son mary, vne beste cruelle, vn rendez-vous des adulteres, les armes de l'enfer, vne rage souhaitée, vne mort deguisée & ornée. Iusques icy sainct Ephrem.
    49
    Combien de vertus doit professer celui qui entre tous les iours en lice auec vn monstre si dénaturé , s'il ne veut à chaque heure perdre la victoire , & tomber auec cette furie dans des abysmes sans ressource.
    Celuy-là donc , qui sort victorieux de ces combats , ne merite-il pas d'estre appellé vn veritable Confesseur de Iesus-Christ , pour l'amour duquel il surmonte tant de difficultez qui se presentent à luy , & qui le veulent retarder dans le chemin du Ciel.
    filet décoratif

    CHAPITRE VI. Quatre moyens generaux pour viure content & ioyeux , estant mal marié.

    VN Soldat bien armé depuis les pieds iusques à la teste , ne craint point les cuops de flesches : si principalemẽt elles sont tirées par vne personne foible. Vn homme genereux, 50 renforcé par la seule nature , se moque des paroles & des actions malignes d'vne mauuaise femme.
    Mais la grace luy donne encore des armes , qui sont de meilleure trempe & plus impenetrables.  I. La Patience.  II. Le souuenir de la Passion de Iesus-Christ.  III. L'Exercice de la Presence de Dieu.  IV. L'Oraison.
    §  I.  La Patience oste l'amertume des choses douloureuses qui arriuent dans le mesnage.
    I.  Dieu donne du miel à ses seruiteurs , mais de la bouche des Lions, comme au valeureux Samson chef de son peuple. Il tire le vin de la grappe des raisins : l'huile des oliues : le grain de froment de l'écorce qui le renferme. Mais toute cette douceur & cette commodité ne se donnent point, que sous le pressoir & sous le fleau.
    II.  Tous les biens & tous les contentemens de ce monde, sont les fruicts de la Croix de Iesus-Christ. Il y faut monter auec luy , si nous voulons les cueillir.
    51
    III.  Cherchons nos aises tant qu'il nous plaira ; il nous faut porter nostre Croix. Chacun a la sienne , & personne ne s'en peut exempter. De quelque costé que nous nous tournions, nous l'aurons tousiours à la rencontre. Quelques Chrestiens de la Syrie font Trig. le signe de la Croix , commençant de la droite à la gauche : nous commençons de la gauche à la droite. Les Chrestiens du Iapon se l'imprimoient sur le front : le Bien heureux Henry Suso , sur son cœur & sur son dos. Plusieurs Cheualiers la portent sur leur sein , les autres sur leurs bras: quelques vns sur leurs manteaux & sur leurs casques. Les vnes sont rouges, les autres sont blanches, jaunes, noires, argentées, & de diuerses matieres. Mais toutes sont Croix. Nous ne sommes point meilleurs que nostre Maistre , qui a porté la sienne iusques à la mort.
    IV.  Dans les Cours mesme des Rois , on passe sa vie en receuant des affronts & des disgraces , & en remerciant ceux qui les font , si l'on veut 52 auancer sa fortune , & paroistre à la fin dans vn beau iour.
    V.  Vn homme patient & courageux tourne tout en bien : comme vn bon estomach tire vn bon suc d'vne Osorias lib. 2. de Emman. mauuaise viande. La Patience tire le miel de la pierre, & vne bonne nourriture du poison-mesme. Vous pouuez emprunter des Brasiliens vn excellent symbole de cela. Ils ne sement point de bled pour auoir du pain. Ils ont vne racine grande comme la pourcelaine. Elle a vn venin si pernicieux, que ceux qui en mangent sans la cuire meurent sur le champ. Pour euiter ce peril ils la battent , & en font sortir le suc veneneux : ils la sechent au Soleil, la broyent sous vne meule & en font de la farine. Les pains qu'on en fait sont bons , & d'vn goust sauoureux.
    VI.  Iamais vous n'euiterez les pechez dans vostre maison, si vous n'affermissez vostre esprit par la patience. Tous les iours vous ferez quelque naufrage, si vous n'affermissez vostre cœur par cette anchre de salut. Socrate disoit, qu'vn Nauire ne se doit 53 pas contenter d'vne seule anchre , & qu'vne seule esperance n'est point ca Max ser de spe. pable d'asseurer nostre esprit. Mais ie suis certain que la Patience toute seule suffit, pour asseurer au milieu des plus furieuses tempestes vn homme vrayement Chrestien. Vn cœur patient est vn Rocher inébranlable , que les flots courroucez de la fortune ne font que lauer & endurcir.
    VII.  Si l'on n'euite point les pechez sans la vertu de Patience, beaucoup moins acquiert-on les vertus. Il faut tailler les pierres auant que d'en bastir la Ierusalem Celeste. Les vertus composent l'edifice spirituel de l'ame: Lib.31 de claust. animæ.17 Et Hugues de sainct Victor dit.  Que l'Humilité en est le fondement , & y tient la profondeur : que la Charité en est la largeur : que les bonnes œuures esleuent les murailles , & obtiennent la protection qui les couure & qu'enfin la longueur s'acheve, auec la fermeté d'vne constante & solide Patience.
    VIII. Mais ce qui vous cause vne plus sensible douleur, c'est que le mal vous vient par vostre femme , laquelle de 54 uroit estre vostre consolation & vostre soulagement. Pour vous parler auec franchise , ie vois bien que vostre mal est extreme : & d'autant plus qu'il est ineuitable. Mais quand vous entrerez dans des fougues peu raisonnable & peu Chrestiennes , vous augmenterez vos douleurs, & ne mettrez aucun remede à vostre infortune.
    Considerez plustost , que vousmesme auez choisi cette femme. Qu'il est iuste d'accomoder vos humeurs à celle à qui vous auez donné vostre cœur. Si vostre choix a esté precipité dans les boüillons de vostre passion, acceptez-en la penitence que la Iustice diuine vous enuoye.
    Laert. lib.2.18
    Antisthenes reprenoit les hommes de ce qu'ils mettent beaucoup de consideration à l'achapt d'vn vase qui se vent à l'encant de peur d'y estre trompez : & qu'ils ne considerent point la vie de ceux , en l'amitié desquels ils s'engagent.  Auec combien plus de raison doiuent estre repris ceux qui se lient pour toute leur vie à vne femme sans vne meure deliberation,sans auoir 55 long temps consulté l'Oracle diuin, & la volonté de leurs parens ?
    Laert. lib.2.19
    IX.  Si vous voulez, vous vous accoustumerez au bruit dans peu de temps. Le Philosophe Socrate voyant qu'Alcibiade admiroit comme il retenoit sa femme Xantippe, qui ne faisoit que criailler & le quereller : il l'asseura, Que toutes ces crieries ne l'offensoient non plus , que le bruit de la rouë qui tiroit l'eau de son puits.
    Prom. 19 11.
    Vn homme sage est plus fort , que tout le tintamarre d'vne babillarde : & la Sagesse, dit Salomon, se montre dans la Patience.
    X.  Tout seroit tolerable , ditesvous , s'il duroit peu : mais vne femme par sa malice afflige tout le cours de la vie. Pour moderer cette affliction, il faut ietter la veuë sur la briéueté de vos iours , & sur la longueur de l'eternité. Cette veuë appaisera vostre esprit par l'espoir d'vne prompte déliurance, & d'vne recompense qui ne finira iamais.
    Le Philosophe Simonidés disoit, Mille ans & cent mille ans comparez  56 à l'éternité ne sont qu'vn moment volant & passager.  Le Prophete Royal20 Psal. 69.4.21auoit enseigné deuant luy , Que mille années ne sont non plus deuant les yeux de Dieu ; que le iour d'hier qui est passé. Quoy donc n'aurez-vous point vn courage assez masle pour souffrir vn seul iour , ou plustost vn seul poinct de temps qui s'écoule?
    XI.  Roidissez-vous contre le torrent , & demandez souuent à Dieu la Perseuerance dans vos bonnes resolutions d'estre patient. Les autres vertus voyent la couronne & courent apres: mais la seule perseuerance l'ob Epist. 129.22 tient.  La Perseuerance, dit sainct Bernard, est la nourrisse du merite, la mediatrice du prix, la sœur de la Patience , la fille de la constance , l'amie de la paix , le nœud des amitiez , le lien de l'vnion des cœurs, le bouleuart de la saincteté.  Ostez la Perseuerance , le seruice n'a recompense aucune , ny le bien-fait aucune grace, ny la force aucune loüange.  L'Eternité ne se donne qu'à elle seule, où plustost elle seule porte l'homme à l'eternité : veu que nostre  57 Seigneur dit. Celuy qui perseuerera sera sauué.  Ainsi parle S. Bernard. Tenez donc ferme, & toutes les difficultez s'applaniront, auec le temps & auec la Patience.
    §.  II.   La memoire de la Passion de nostre Sauueur Iesus-Christ, donne de la douceur dans l'amertume du mesnage.
    Exod. 15.23 I.  Au sortir de l'Egypte , Moïse entra auec le peuple de Dieu dans le desert de l'Arabie , & trouua d'abord vne eau fort amere , aussi l'appella-t'il Mara , qui signifie , Amere , ou Amertume. Le peuple se mit incontinent à murmurer : mais Dieu y pourueut, enseignant vn bois si doux & si efficace, qu'estant ietté dans cette eau il la rendit douce , partie par sa vertu naturelle, partie par la force particuliere qu'il luy communiqua, dans l'extremité du besoin de ses seruiteurs.
    II.  Nostre vie est vn desert, plein d'vne infinité d'amertumes.  Il faut prendre le bois de la Croix de nostre Seigneur, & le ietter dans nos angoisses, sans aucun doute il les adoucira. 58 Car, comme aduertit sainct Gregoire, il n'est rien de si fascheux, que l'on ne supporte auec gayeté de cœur , si l'on se remet en la memoire la Passion du Redempteur de nos ames.
    III.  Comment seroit-il possible, qu'vn homme chargé de pechez , digne de la colere de Dieu pour ses offenses passées : méprisable à cause de la bassesse de son corps, & de l'ignorance de son ame , se plaignist de ce qu'il endure , voyant Dieu mesme cloüé sur vne Croix , déchiré depuis les pieds iusqu'à la teste , & couronné d'espines, mourir entre deux voleurs pour l'amour de luy ?
    Sainct Bernard se pasme dans cette consideration.  Le chef de Iesus , ditil , qui est redoutable à tous les Anges, est percé d'vne multitude d'espines. Son visage qui est le plus beau d'entre tous ceux des hommes, est soüillé par les crachats des Iuifs.  Ses yeux plus luisans que le Soleil, sont obscurcis en sa mort. Ses oreilles qui oyent la musique des Esprits celestes, entendent les brocards & les iniures des impies. Sa bouche  59 qui enseigne les Seraphins, est abreuuée de vinaigre.  Ses pieds dont on adore l'escabeau, sont cloüez en la Croix. Ses mains qui ont formé les Cieux , sont estendues sur la mesme Croix, & percées de gros cloux. Son corps est deschiré par les foüets, & meurtry de coups de pieds, de poings, & de bastons.  Son costé est transspercé d'vne lance. Il ne luy reste que la langue libre , afin de prier son Pere Eternel pour les pecheurs.
    IV.  Si la Croix de sainct Thomaise , Patriarche de Constantinople , & celle de sainct Xauier , trempées dans des mers courroucées , en ont appaisé les flots qui menaçoient du naufrage : qui pourra douter que la Croix du Sauueur de l'Vniuers , ne mette le calme dans vn cœur , pour flottant & agité qu'il puisse estre.
    V.  L'experience a montré cette for En sa Vie. ce de la Croix.  Sainct Elzear Comte d'Arien , fut vn iour interrogé par saincte Dalphine sa femme: Comment il se pouuoit faire , qu'estant si souuent offensé par diuerses personnes, il n'en montrast aucun signe d'indigna 60 tion , il répondit.  Ie sens au vif les mouuemens de la colere, à toutes les attaques qui me suruiennent.  Mais i'ay recours incontinent aux playes de mon Iesus.  Aussi tost que ie suis entré dans cét azile , toutes les injures me sont tres-douces , & toutes les douleurs se changent en ioye, considerant que i'ay alors quelque petite ressemblance à mon Redempteur.
    VI.  Vn Lion rauageant tout vn païs , sainct Chrysostome ordonna qu'on plantast vne Croix sur le chemin où il passoit.  Dés le lendemain on trouua ce furieux estendu mort , au pied de cét arbre de vie. Ne craignez rien, si vous posez dans vostre cœur la Croix du Fils de Dieu , & si vous y versez vos larmes & vos douleurs.
    VII.  Les Serpens , lesquels demeurent auprés des arbrisseaux, qui distillent le baume y perdent leur venin.  Et toutes les afflictions iettées au pied du bois de salut, & arrosées du Sang de Iesus , deuiennent douces & bien-faisantes.
    VIII.  Vn Religieux estant abys 61 mé dans ses tristesses, & noyé dans ses Ludolph. de vita Christi. larmes, ne pouuoit ny lire ny prier, ny faire aucune action de pieté.  IesusChrist luy apparut dans cette détresse: luy dit.  Pourquoy demeures-tu oisif & glacé dans tes pensées melancholiques , & à quel sujet te ronges tu ainsi le cœur ? leue toy : & medite serieusement ma Passion , & ta douleur se perdra dans l'amertume de mes tourmens.  Il obeït , & fut parfaitement guery de ce chagrin assommant.
    IX.  Sainct Antonin , Archeuesque de Florence , priant vn iour deuant vn Crucifix, & estant extasié en la contemplation des douleurs de son Redempteur , fut esleué en l'air tout rayonnant de clarté.  Il porta sa bouche au costé de ce Dieu de bonté & d'amour , & en tira vne si douce liqueur , que depuis ce tempslà ses discours en resterent comme emmiellez , & plus agreables qu'à l'ordinaire.  Tout est doux dans celuy qui a gousté du Sang de Iesus.
    S.Brig. Reuel.24 X.  Ce Dieu de charité asseura saincte Brigide , Qu'il estoit encore 62 aujourd'huy tout prest, d'endurer les mesmes supplices & la mesme mort pour chaque pecheur en particulier, qu'il endura pour tous les hommes lors qu'il viuoit sur terre. Pourroit-il arriuer que nous fussions si lasches, que de reculer dans les occasions qu'il nous offre pour l'imiter ? Toute sa vie n'a esté autre chose qu'vn martyre continuel.  Comment donc voudrionsnous chercher du repos & de l'allegresse , dans ce lieu de combat & de souffrance ?
    XI.  Les Saincts se sont efforcez de suiure leur Sauueur sur le Caluaire , & de ne iamais perdre de veuë sa Croix & sa Patience.   L'Abbé Estienne25 disoit. Moschus c. 64.26 Iour & nuict ie n'ay autre chose deuant les yeux que mon Redempteur estendu sur la Croix.  Et cette pensée l'occupoit d'vne telle sorte , que souuent il n'oyoit pas ceux qui parloient d'autres choses.
    XII.  Saincte Claire de Montefal- Bozius l.15.c. 9. co , auoit la Passion de Iesus si fort imprimée dans son ame, qu'apres sa mort on l'apperçeut grauée sur son cœur. Et 63 Bozius asseure, auoir veu marquez sur ce cœur les foüets , auec quoy Iesus auoit esté flagellé ; la colomne où il auoit esté lié, & tous les autres instrumens de sa Passion.
    XIII.  Imitez ces ames d'élite , & ayant Iesus dans vostre cœur , vous serez imperturable à tous les accidens qui vous suruiendront au dehors.
    §.  III.   L'exercice de la presence de Dieu cause de la joye , au milieu des plus rudes attaques.
    Edoüard , Roy d'Angleterre , prit pour son symbole le globe de la terre, enchaisné & suspendu en l'air, par vne main celeste qui paroissoit dans vne nuë.  Il y adjousta ces paroles , Nil sine Deo, Rien ne se fait en ce monde, sans vne speciale Prouidence de Dieu.
    Il n'est nulle puissance sur la terre, qui ait les forces de vous oster vn cheueu de la teste si Dieu ne les luy dõne. Il vous enuironne de toutes parts , & personne ne peut vous attaquer sans sa volonté.
    Que craignez-vous donc ? & dequoy 64 vous attristez-vous ? C'est vostre Createur , vostre conseruateur , vostre Pere nourrissier , vostre Pasteur , vostre Medecin , vostre vie , vostre joye , vostre tout.  Si vous l'auez vous auez tout, s'il vous conserue vous estes asseuré, & s'il vous afflige c'est pour vous couronner.  Quelle chose pourroit estre capable de vous troubler , si vous vous mettiez souuent en la presence d'vn Dieu si bon , si sage , & si puissant? Sur. 26. Iunij. Baron. ann. 5,o.27 Gallican, General de l'armée Romaine , apres la perte d'vne sanglante bataille , estoit presque reduit au desespoir, ne pouuant humainement eschapper de la main des Scythes victorieux. Dans cette extremité il implora le secours du Ciel , & à l'improuiste il apperceut à l'entour de soy vne armée d'Anges habillez en soldats qui luy donnoient courage : & l'exhortoient à se ruer sur les ennemis. Animé par leur presence , il enfonce les bataillons des Scythes, prend leur Roy prisonnier, & met tout à l'espée ou en fuite.
    65
    Si le mesme vous arriuoit , vous releueriez sans doute vos esperances, dans vos pertes & dans vos abaissemens.  N'est-il pas veritable ?  Quoy dõc? Dieu n'est-il pas plus puissant, que tous les Anges du Paradis : qui n'ont nulle force que celle qu'il leur communique ? Vn seul passereau ne tombe point en terre sans ses ordres.  Vne seule feüille d'arbre ne se détache point de ses branches s'il ne le veut. Et vous vous persuaderiez que iamais il vous pust ou voulust abandonner ? Ne vous laissez nullement entrer dans l'esprit cette erreur, laquelle seroit capable de vous troubler & de vous perdre.
    Le Soleil ne souhaite point tant de communiquer sa lumiere à la terre que Dieu desire de se donner aux hommes , & de leur eslargir ses Ad Paulin. bien-faits. Ce qu'est la lumiere aux yeux & aux choses visibles, dit Thalassius, Dieu l'est à l'entendement & aux choses qu'il connoist.
    Le Soleil obscurcit les estoilles par sa clarté : & Dieu fait disparoistre par ses splendeurs tout le lustre de la terre. 66 L'ame qui le contemple, voit que toutes les grandeurs du monde ne sont que baissesse , son esclat que tenebres, son abondance que pauureté.
    Si le Soleil , dit sainct Ambroise, Ambr. espand ses rayons sur tout l'Vniuers, & penetre dans les lieux les plus fermez par le moyen de ses influences, sans que les portes ny les verroüils de fer l'en empeschent. Comment la splendeur de Dieu ne penetrera-t'elle pas les pensées & les cœurs des hommes, & quelle puissance pourra se soustraire à sa veuë si perçante ?  Que si Dieu voit toutes les pensées, toutes les paroles, & toutes les moindres actions de vostre mary, de vostre femme, de vos enfans, & de tous ceux qui vous affligent ; il peut les empescher de vous inquieter. Que s'il ne iuge pas que ce soit vostre bien: voudriez-vous resister & combattre contre sa diuine Prouidence. Rendezvous executeur de sa Loy , & non pas juge & controlleur de ses volontez.
    Rien ne vous pourra nuire , si vous vous affermissez en Dieu,qui ne se retire iamais de vous : mais qui vous est sans 67 cesse infiniment vny.  Dieu, enseigne Greg. in Ezech. hom.1728 saint Gregoire, est dans toutes ses creatures , au dehors , au dessus, & au dessous d'elles toutes. Il est au dessus par son pouuoir , exerçant sur elles vn souuerain domaine. Il est au dessous par sa bonté en les soustenant. Il est au dehors par son immensité en les enuironnant.  Il est au dedans par sa subtilité, les remplissant de ses graces. Il les gouuerne estant au dessus d'elles. Il les tient dans ses mains estant au dessous. Il les enuironne à l'exterieur , les defendant de leurs contraires , & les penetre iusqu'à la moüelle des os , & aux parties les plus cachées en les perfectionnant.
    Si vous vous laissez penetrer & remplir de Dieu, vous serez tel qu'vne esponge au milieu de la mer, qui a de l'eau au dedans, au dessus, au dessous, & de tous les costez.  Et vous demeurerez tousiours égal à vous-mesme, soit en la prosperité , soit en l'aduersité.
    Premierement, lors que vous serez en prosperité, considerez que Dieu vous voit, qu'il vous aime, qu'il vous 68 éclaire , qu'il vous offre ses graces, qu'il occupera sainctement toutes vos pensées & toutes vos affections si vous le voulez.  Cette consideration vous remplira de ioye , & vous fera mener vne vie heureuse selon Dieu, & selon ceux auec qui vous viurez. Nazianz. Sainct Gregoire de Nazianze explique cela par vne excellente comparaison. Comme, dit-il, celuy qui oit vn excellent joüeur de Luth, prend vn tel plaisir à cette melodie , que son esprit s'y attache entierement , & ne pense à autre chose , encore qu'il ne le voye point des yeux corporels. De mesme sorte , celuy qui a fait le Ciel & la terre, & tout ce qu'ils contiennent, se manifeste à nous, nous conserue, nous fait agir , & retient tout nostre esprit, bien que la foiblesse de nostre entendement ne le puisse comprendre.
    Secondement , lors que les afflictions vous attaqueront , & voudront vous abattre & accabler de tristesse : si vous pensez que Dieu vous est present & vous offre son secours , vostre cœur sentira vne celeste joye qui dissipera 69 tous ces nuages. Dans mes aduersi- Psal. 76.4. tez , dit Dauid, ie me suis souuenu de mon Createur , & i'ay senty vne allegresse qui m'a entierement réjoüy.
    Acta Mart.
    Les bourreaux ayant presenté à sainct Gordias29des rouës,des cheualets, des grils de fer, & tous les instrumens avec lesquels on tourmentoit les Chrestiens , il jetta les yeux au Ciel pour y contempler son Dieu qui le secouroit. Et apres auoir témoigné d'vne voix masle & joyeuse que Dieu l'aideroit , il se precipita luy-mesme dans le feu, auec vne promptitude qui étonna tous les Payens, & réjoüit tous les seruiteurs de Dieu.
    Vne voix celeste anima dans la prison saincte Archelaa30, & les saincts Genite & Genulphe : dans le lieu du supplice sainct Polycarpe, & au milieu des tourmens sainct Thyrse , saincte Prisque , & sainct Theodore : Et tous fortifiez du secours diuin , se porterent genereusement dans le combat. Rien n'est difficile à vn courageux soldat , à la veuë de son Capitaine & de son Roy.
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    Lors donc que vous vous trouuerez dans vostre mesnage, accablé de douleurs & d'anxietez: jettez les yeux sur Dieu , qui est vostre amy & vostre Pere : Il vous est vny intimement , & vous enferme dans soy-mesme.  Ce bouclier est impenetrable à tous les malheurs de ce monde. Adjoustez-y la priere, elle augmentera vostre confiance : & vous obtiendra des graces plus fortes & plus victorieuses. Considerons cette verité.
    §.  IV.  L'Oraison obtient les forces necessaires , & vne louable Perseuerance, dans les afflictions domestiques.
    On admiroit anciennement vne Pausan. in Attic.31 pierre en la ville de Megare, où l'on disoit qu'Apollon auoit autrefois posé son luth.  Si on la touchoit auec vne autre pierre, elle rendoit vn son agreable, tel que celuy d'vn luth.
    Vous la pouuez prendre pour le symbole d'vn homme vertueux, qui loüe Dieu dans ses afflictions.  Si la fortune , si les maladies , si les parens , si le mary , si la femme, si 71 les amis, si les ennemis, si diuers accidens le frappent , il resonne si melodieusement , que Dieu , les Anges & les hommes en reçoiuent vn singulier contentement.
    Iob fut fortement frappé de Dieu par les mains du Demon : & il s'écria, Dominus dedit, Dominus abstulit : Sit nomen Domini benedictum. Mon Seigneur m'auoit donné mes biens: Mon Seigneur me les a ostez: que son sainct Nom soit beny.
    Le vieux Tobie deuint aueugle : [S]ara, qui fut la femme du jeune To[b]ie fut calomniée : Anne , la mere de [S]amuël,fut bafoüée par Phenenna. Ils ouurirent tous leur cœur au Ciel , & se [t]ournerent vers Dieu, dont ils receuent du secours.
    Kiranidés.
    Les Indiens auoient vn Oiseau ; lequel dés sa naissance se tournoit vers [l]e Soleil Orient, qu'il suiuoit en son [M]idy & en son Couchant , courant [s]ans cesse vers ce Pere des lumieres. [P]our cette raison ils l'appelloient Heliodrome, comme nous appellons Heliotrope, l'herbe qui regarde tousiours 72 ce Roy des Astres, dont il reçoit continuellement les rayons & les influences.
    Vne ame saincte a perpetuellement Dieu deuant les yeux , dans la premiere naissance de ses esperances, dans le midy de ses prosperitez , & dans le couchant de ses disgraces & infortunes.
    Nostre Seigneur nous a donné l'exemple. Dés la premiere Aurore de sa Conception, il leua ses yeux vers le Pere Eternel, pour ne les en détourner iamais. Il le regarda dans la gloire de sa Predication & de ses miracles. Et dans sa Passion , il versa en son sein toutes les douleurs qui luy suruinrent, & par l'oraison, luy mit son ame entre les mains.
    Ayant traicté fort amplement de l'Oraison Vocale, & de l'Oraison Mentale, dans vn Liure que i'ay intitulé le Sainct trauail des mains32 (qui contient toute la perfection Chrestienne & Religieuse ) il ne me reste icy que de dire vn mot de son pouuoir, dans les trauerses de la vie.
    73
    L'Oraison y a vne telle efficacité : que non seulement elle empesche les tristesses dans l'affliction : mais qu'elle oste toute l'affliction , & ne luy donne aucune prise sur la personne qui en est armée. Cela s'est veu souuent dans les combats des saincts Martyrs , qui par leurs oraisons ont arresté l'effect des flesches , des lances , des espées, des cailloux , des scies , des bestes farouches, des dragons, des feux, & de tous les instrumens de la cruauté.  Apportons-en quelques exemples.
    I.  Sainct Philemon & sainct Sabi- In Actis eorum. nien ne pûrent estre blessez par les flesches que les bourreaux tiroient contre eux.  II.  Les lances n'offenserent point sainct Thierry.  III.  Sainct Thyrse ne fut nullement blessé par des espées tres-affilées.  IV.  Ceux qui voulurent lapider les Saincts Euchaire, Valere & Materne , furent rendus immobiles par leurs prieres : & ne pûrent iamais recouurer le mouuemẽt de leurs corps que par les prieres des mesmes Saincts Martyrs.  V.  Sainct Thyrse & sainct Sarbelie ne pûrent estre diuisez 74 par vne scie.  VI.  Les bestes farouches ne nuisirent point, ny aux saincts Neophyte & Emilien , ny aux Sainctes Agnés & Typhene33. Sainct Asterie les appriuoisa mesmes par vn signe de Croix.  VII.  Sainct Honorat chassa par ses prieres vn dragon de l'Isle où il habita : & plusieurs Saincts Martyrs n'en n'ont nullement esté endommagez.  VIII.  Sainct Polycarpe retient par son oraison , l'actiuité du feu où l'on vouloit le brusler : & en est enuironné auec l'admiration de tout le peuple. Sainct Valerien, sainct Aquila, & sainct Candide, demeurent dans vne fournaise ardente sans en estre incommodez : & sainct Sabinien sur vn banc de fer embrazé. Sainct Tiburce & sainct Constance Euesque de Perouse , marchent sans crainte & sans lezion sur des charbons ardens.
    L'Oraison opere toutes ces merueilles, & plusieurs autres que vous sçauez.  Dieu est le Pere des misericords & des bontez. Il accourt à l'aide de ses enfans aussi-tost qu'ils luy ouurent leurs cœurs & leurs bou 75 ches , & luy manifestent leurs necessitez.
    Confiez-vous donc en sa bonté, & reclamez son aide dans vos plus cuisantes douleurs , & soyez certain qu'il vous secourera , & adoucira vos pei Matth 11. 28. nes. Venez, dit-il, vous tous qui trauaillez & qui estes chargez, & ie vous soulageray.
    La Tortuë marine, eschaussée & Plin.l. 9.c.10 desseichée par le Soleil ne peut point estre submergée , & surnage tousiours au dessus de l'eau.  Quiconque dans ses oraisons reçoit les rayons & les ardeurs de Iesus-Christ Soleil de justice, ne doit pas craindre aucun naufrage.
    76 bandeau fleuri

    LA DIRECTION ET LA CONSOLATION DES PERSONNES MARIEES. LIVRE DEVXIESME. filet maigre

    CHAPITRE PREMIER. La Consolation & la Direction d'vne femme , qui n'est point aimée de son mary.

    LE plus grand malheur qui puisse arriuer à vne famille, c'est que le mary & la femme perdent l'amour qui les a vnis par 77 vn lien indissoluble , & qui les doit tenir ensemble toute leur vie , sans espoir d'aucune separation. Car si S. Iean Chrysostome dit auec raison, Qu'il seroit plus expedient de perdre la lumiere du Soleil, que d'estre priué de la familiarité de ses amis : d'autant que plusieurs qui voyent le Soleil meurent de tristesse, dans les tenebres des douleurs & des afflictions, manquant de cette consolation : & que ceux qui ont de bons amis ne sentent nulle tristesse,dans le fort de leurs plus fascheuses calamitez. Que diroit-il de l'amitié, laquelle doit se retrouuer entre le mary & la femme, qui ne sont qu'vne mesme chair , & qui ne peuuent estre diuisez, sans des angoisses tressensibles ?
    Si le Soleil estoit soustrait de cét Vniuers , tous les Astres seroient sans lumiere, comme la pluspart des Astronomes croyent. La Lune seroit certainement dans vne triste Eclipse & obscurité , & la terre ne produiroit rien faute de chaleur. Si le maistre du logis se laisse glacer & obscurcir par la haine, 78 la femme est absolument sans clarté, & les enfants, les seruiteurs, & les seruantes , sans aucune action vtile & agreable.
    Vn luth a diuerses chordes & di In cap.18 Act.34 uerses voix : mais il ne rend qu'vne harmonie, & vn seul Musicien le pinse. Le Luth est la Charité , dit sainct Chrysostome, les voix sont les paroles qui la fomentent. Elles font toutes vne seule melodie , qui réjoüit Dieu & ses Anges, & est vn joyeux spectacle à tous les Citoyens du Ciel. Elle reprime la fureur des demons & l'impetuosité des passions , & leur impose vn eternel silence , comme lors qu'vn Musicien excellent touche vn instrument de Musique, il n'est personne si insolent qui ne se taise.
    L'Amour est l'Ame du Mariage: laquelle doit animer le mari & la femme, afin qu'ils n'ayent qu'vne ame en deux corps, & qu'ils viuent d'vne mesme vie. De là s'ensuit ce que disoit Licurgue, Qu'vne femme qui est priuée de l'amour de son mary, n'a point vne veritable vie. Elle est telle qu'vn 79 corps mort , sans couleur , sans joye, sans sentiment. Tout ce qu'elle void, tout ce qu'elle entend , tout ce qu'elle s'imagine, tout ce qu'elle passe par son esprit, est vne continuelle terreur & anxieté , qui luy cause des douleurs , pires que la mort mesme.
    Sainct Augustin estoit dans la mesme pensée lors qu'il disoit. Que l'Amour est vne certaine vie : laquelle conioint , ou veut conjoindre deux personnes.
    Taschons de faire de deux miracles l'vn , ou de ressusciter les morts, faisant rentrer dans leurs cœurs l'Amour, qui est l'Ame de l'ame : ou faisant que ceux qui sont morts dans la vie ciuile , en viuent d'autant plus vigoureux , en la vie surnaturelle & diuine.
    §.  I.  Remedes du costé de la femme, qui croid n'estre point aimée par son mary.
    I.  Considerez que souuent vos frayeurs ne font qu'vne imagination mal fondée, sur quelque rapport impertinent, ou sur quelque signe leger, 80 & sinistrement interpreté. La mesme terre est stable & immobile, à vn œil qui est sain : & tremble à vne teste mal faite , & qui est malade.  Interpretez tout en bien.  Il y a des naturels qui sont peu complaisans en paroles : mais qui aiment d'autant plus ardemment dans le cœur, que moins ils éuaporent de leurs flammes par la bouche.
    Le veritable Amour ne consiste point en de vaines cajolleries , ny en des témoignages exterieurs d'affection : mais en de bonnes actions, qui pouruoyent à vos besoins, à ceux de vos enfans & de vostre famille. Vne humeur guerriere, vn naturel peu ciuilisé, vn homme embarassé dans de grandes affaires, ou publiques, ou domestiques , ne peut faire le petit muguet , & des actions enfantines, pour faire voir l'amour veritable & sincere qu'il a au fonds du cœur.  Et cependant vne femme doüillette & esleuée dans la mollesse, exigeroit volontiers ces bassesses en son mary. Montrez que vous auez vne ame noble, & qui 81 ne s'amuse nullement à ces fatrats, & à ces impertinences.
    II.  Voulez-vous estre aimée , aimez la premiere.  L'Amour est l'aimãt des cœurs. Iamais vous n'aimerez parfaitemẽt & constãmẽt vne persõne, pour barbare qu'elle soit, en luy bienfaisant, en épiant tout ce qui luy agrée au boire, au manger, au vestement, au coucher, & en tout le reste de la vie humaine : qu'enfin vous n'emportiez par vne douce violence , son cœur & son amour.  On a veu des Lions dans les Amphitheatres , caresser ceux qui leur auoient osté vne espine du pied. On a admiré des Dragõs qui au milieu des bois ont sauué la vie à ceux qui les auoient nourris en leur jeunesse.  Il n'est nulle barbarie & brutalité , qui ne se laisse vaincre à l'Amour.
    Vous gagnerez plus par la tendresse & par l'ardeur de vos affections, que par des crieries importunes , ny par des injures outrageuses.  Le Vent de Bise & le Soleil gagerent vn iour , & mirent vn prix à celuy d'eux deux, qui feroit plus promptement jetter bas le 82 manteau à vn homme qui passoit son chemin. Le Vent comme asseuré de la victoire , & se fiant sur son impetuosité, commence le premier à souffler de toutes ses forces contre ce voyageur, pour luy enleuer de dessus les espaules ce manteau.  Le voyageur le resserre incontinent , & le tient ferme & arresté. Et plus ce Vent furieux menoit de bruit & renforçoit son attaque, plus le voyageur s'enueloppoit dans son manteau , & le pressoit sur son corps. Le tour du Soleil estant venu pour agir, il ne fit que darder à plomb ses rayons sur le dos de cét homme tout glacé & morfondu de froid , incontinent il s'arresta, prenant plaisir à estre réchauffé : en suite la chaleur s'augmentant il déueloppe son manteau , commence à suer & à gemir sous le poids : enfin dans peu de temps il le jetta par terre, ne pouuant plus resister à ce Roy des lumieres & des ardeurs celestes.
    Lib. de morib. Eccl. lib. de doctr.35 La Charité est la Reine des cœurs les plus dénaturez,  Il n'est rien de si dur , ny de si obstiné , dit sainct Au- 83 Christ. & ad Martian. gustin , qui ne se surmonte & se liquefie dans le feu de l'Amour.
    Et ailleurs , la seule Charité surmonte toutes choses, & sans la Charité tout ne vaut rien. En tout lieu qu'elle se rencontre , elle tire tout à soy.  La Charité est la source de la paix, la rosée de la grace, la semence de la concorde, & le fruict de l'amour.
    On nous conte , que deux luths parfaitement accordez resonnent au temps de l'hyuer, encore qu'on n'en touche qu'vn.  Parlez tousiours bien de vostre Mary, & faites-luy tousiours du bien :  il vous répondra par des loüanges de vostre prudence & de votre charité, & vous aidera de tout son pouuoir , & aimera de tout son cœur.
    Trauaillez pour luy, & montrezvous reconnoissance des biens qu'il vous fait, quoy qu'ils n'égalent point vos desirs ?36 & asseurez-vous que l'amour qui prouiendra de vostre vertu, le poussera à vous donner vn entier contentement.
    Vn certain dépeignit dans son 84 Symbole les trois Graces: dõt l'vne tenoit vn Rameau de Meurte37, l'autre vne Rose, & la troisiesme des Dez : voulant dire, que les bien faits doiuent estre doux & agreables , & que mesmes ils deuoient estre reciproques, comme les Dez passent de main en main.
    III.  Considerez l'occasion de la haine, & du refroidissemẽt suruenu entre vous & vostre mary. Si vous trouuez qu'elle soit en vous , ostez la promptement.  Retirez la matiere vous esteindrez le feu. Esloignez l'occasion de la colere, vous guerirez l'alienation de l'esprit.
    Il arriue souuent aux inimitiez & aux auersions domestiques,cõme à ces Isles qui se forment au milieu des riuieres.  Elles commencent par vn peu de sable ou de quelque autre chose, qui arreste peu à peu ce qui y aborde & s'y joint.  Enfin , il se fait vn monceau considerable , qui empesche le cours de la riuiere & la commodité des basteaux.
    IV.  Sur tout , taschez de découurir si quelqu'vn ne seme point de la ziza 85 nie par de faux rapports. Esloignez de vous tous ces seditieux, & ne leur confiez iamais vos secrets.  Ce sont des supposts du diable , qui souuent soufflent chaud & froid, & aliennent l'vne & l'autre partie , par leurs mensonges & par leurs calomnies.
    In Pastor.38 Sainct Gregoire se met en colere contre ces malheureux esprits, qui seruent de messagers à l'ennemy du genre humain.   Il n'est, dit-il, rien de plus parfait que la Charité, ny de plus agreable au demon que la perte de cette saincte vertu.  Quiconque donc tuë la Charité en son Prochain, est vn des plus familiers seruiteurs du demon.
    V.  Soyez vertueuse : & vostre vertu si elle est constante, se fera paroistre dans vn tel éclat , qu'enfin les tenebres se dissiperont , & vous laisseront vn iour d'autant plus beau , plus recreatif, & plus étincelant de lumiere, que les nuages auront esté obscurs & fascheux. Le Soleil ne peut iamais estre si caché qu'il ne iette quelque rayon : qui fasse cõnoistre, admirer & aimer son 86 excellente beauté, & ses merueilleux effects. Lib. 22.c. 8.39   Pline , escrit , que ceux qui portoient l'herbe Hecatoncephalon estoient aimez d'vn chacun. La Vertu est vne fleur celeste : qui ne peut estre apperceuë , sans tirer à soy les cœurs de ceux qui la contemplent.
    VI.  Ayez particulierement vn ardent Amour de Dieu , & il vous gagnera l'amour des hommes.  Vn Aimant attire si puissamment vn anneau de fer , & luy communique si charitablement sa vertu , que cét anneau en attire plusieurs autres , & fait vne chaisne comme de nouueaux Aimans, qui ne se peuuent separer les vns des autres sans violence.
    Iesus-Christ est l'Espoux de l'Eglise, & des sainctes ames. Il le faut aimer, & il vous rendra aimable. Il est le fondement de l'Eglise , & il faut mettre sur ce fondement, de l'or, de l'argent , & des pierres precieuses. L'or, dit sainct Thomas, est la Charité: l'argent est l'Oraison & la Contem 87 plation , les pierres precieuses sont les autres vertus. Bastissez bien cette maison , & Iesus fera prosperer la vostre & celle de vos enfans.
    VII.  Efforcez-vous par vos vertus d'estre aimée de Dieu; & vous ne vous affligerez pas beaucoup, de vous voir peu affectionné des creatures.  L'Espouse sacrée dit à Iesus-Christ dans les Canti I.v.i. Cantiques.   Mon Bien-aimé, donnezmoy vn baiser de vostre bouche : Car vos mammelles sont meilleures que le vin.  La Mammelle du Pere Eternel, dit Clement Alexandrin , c'est IesusChrist. Les Mammeles de Iesus-Christ sont les enseignemens de la doctrine Euangelique , selon l'aduis de sainct Thomas ; ou plustost les delices de la vie spirituelle , comme l'explique S. Bernard.
    Ces delices, dit le Prophete Royal40, sont plus douces que le lait & le miel, Partant , si vous les obtenez de Dieu, vous ne vous mettrez en peine de rien, & quelquefois vostre cœur sera si remply de ce vin celeste, que vous vous réjoüirez d'estre rebuté de vostre mary, 88 afin que vous vous attachiez plus fortement & plus inseparablement à la source de toutes les bontez & de toutes les douceurs.
    VIII.  Taschez que vostre mary aime Dieu , & infailliblement il vous aimera , encore que vous soyez remplie d'imperfections : Car l'Amour de Dieu & l'Amour du Prochain procedent d'vne mesme racine de Charité, & ont vn mesme motif formel.  On aime DIeu pour l'amour de luy-mesme , & le Prochain pour l'amour de Dieu.
    De plus, lors que deux choses sont vnies à vne troisiesme, elles sont vnies entre'elles-mesmes. Nous le voyons aux lignes d'vn cercle, qui aboutissent toutes à vn mesme centre : & y sont toutes vnies ensemble. Si vostre mary aime Dieu , & que vous aimiez aussi Dieu , vous vous trouuerez vne mesme chose & vn mesme cœur en Dieu, & entre vous deux, & ce lien sera plus ferme & plus indissoluble que tout autre.  Dieu est tousiours le mesme , & ne varie point.  Il versera aussi dans 89 vos ames le mesme suc de Charité, comme vn tronc donne la mesme seve à deux branches, qui luy sont antées & incorporées.
    Lors que le sainct Esprit descendit sur vn chacun des Apostres, & le remplit de son feu celeste : il les vnit tous en Charité & à soy-mesme , & entr'eux. Si vous & vostre mary auez vn mesme Esprit, & bruslez du mesme feu diuin, vous ne perdrez iamais les ardeurs necessaires pour vn parfait amour humain.
    Le Roy des Ethiopiens Vopha Osor. lib.4. lenses, enuoyoit tous les ans vn de ses Gentilshommes par tout son Empire, pour porter du feu nouueau aux Princes & aux Rois qui estoiẽt sous son domaine , & à tous ses subjets. Lors que l'Ambassadeur estoit arriué au Palais d'vn de ces Princes , l'on y esteignoit tout le feu, & l'Ambassadeur en faisoit de nouueau. Alors tous les subjets du Prince venoient à son logis & remportoient du feu en toutes leurs maisons. Si quelqu'vn refusoit d'en prendre , il estoit censé vn traistre , & estoit puny 90 du dernier supplice, comme criminel de leze Majesté.  Si mesmes il estoit besoin , on menoit vne armée contre luy.
    Cette inuention vous peut seruir. Il faut de temps en temps faire du feu nouueau dans vostre logis, par des extraordinaires actions de charité enuers vostre mary & enuers vos enfans : si vous voulez que l'Amour y viue & y agisse dans sa vigueur & dans sa perfection.  Cét Amour est le fruict de toutes les vertus. La vie de l'homme , dit sainct Bernard , est l'Amour de Dieu. La Foy le conçoit, l'Esperance l'enfante, la Charite le forme & le viuifie.  Car l'Amour de Dieu , ou l'Amour Dieu ( qui est le sainct Esprit ) se meslant auec l'amour de l'homme,se l'affectionne , & le rend vne mesme chose auec luy & auec son amour.  Cét Amour de Dieu engendré par la Grace , est allaité par la lecture des Liures Saincts, nourry par la meditation , renforcé & éclairé par l'Oraison.
    Si vous auez ce Diuin Amour du sainct Esprit , cét Esprit qui n'est 91 qu'Amour , entrera dans le cœur de vostre mary, & vous le rendra tel que vous desirez. Et s'il y trouue trop de resistance il vous redoublera ses graces , & vous fera vn cœur de diamant, qui sera precieux aux yeux de Dieu , lumineux aux yeux des Anges , & imperturable aux attaques des hommes.
    IX.  Enfin ne vous persuadez nullement , que le mauuais visage que vous fait vostre mary , & les paroles aigres qu'il laisse échapper de sa bouche , soient vne haine formée dans son cœur : C'est souuent vne antipathie d'humeurs, qu'il doit souffrir & vous aussi, & qui peut-estre le fasche plus que vous.
    Nous voyons , comme i'ay déja marqué , des discordes & des antipathies entre diuers animaux, sans qu'il en paroisse aucune cause. Cela se voit tous les iours , entre l'aragnée & le serpent, entre les souris & les fourmis, entre le Trochile & l'Aigle , & entre plusieurs autres.
    Ce qui est plus admirable, c'est 92 qu'entre certaines plantes , & entre certains arbres on trouue des auersions sensibles , en sorte que les vns meurent , ou ne profitent point aupres des autres.  La Vigne embrasse toutes les plantes & tous les arbres, & refuit41 les choux.  Le Chesne ne vient pas bien auprés de l'Oliuier, & beaucoup moins auprés du Noyer. Estant mis dans la fosse de l'vn de ces deux arbres il meurt.  Nous voyons auec estonnement les alienations d'esprit dans des peuples voisins , & qui habitent le mesme climat.
    Ne rejettez dõc point sur vne haine formelle, mais sur l'humeur de vostre mary, ce qui vous déplaist en ses paroles & en ses actions: Esperez que le temps, vostre patience, & principalement le secours diuin, apporteront du remede à vostre malheur.
    En attendant , nourrissez - vous de la rosée du Ciel : viuifiez - vous par le feu du sainct Esprit , consolez-vous dans les exercices de pieté, & rendez-vous par vos vertus aimable aux Saincts, aux Anges , à la Vierge 93 Marie , à Iesus-Christ , & à toute la Saincte Trinité42. Vous ne perdrez rien au change, & vous passerez doucement vostre vie, auec vne compagnie si souhaitable & si agreable.
    §.  II.   Considerations pour le mary qui n'aime point sa femme.
    I.  Vous desirez d'estre aimé, & vous passeriez dans vostre propre esprit pour vn homme dénaturé , si vous vous plaisiez à estre hay des autres, & si vous méprisiez leur amour.  Or il est impossible d'auoir parfaitement l'amour d'autruy si on ne luy donne le sien.
    Les yeux sont les premiers messagers des Mariages, & ils ont vn notable rapport à l'amour du mary & de la femme , en ce qui est de la mutuelle correspondance de l'vn à l'autre.  Si vn œil se leue vers le Ciel, l'autre œil s'y leue incontinent.  Si l'vn s'incline vers la terre, l'autre s'abaisse dans la mesme proportion. Et l'vn ne se tourne iamais d'vn costé, que son compagnon ne le suiue à pas égal. Le mesme se rencontre aux amours, qui posse 94 dent les cœurs d'vn homme & d'vne femme.
    Si donc vous aimez vostre femme elle vous aimera : Ne l'aimez pas : son cœur sera glacé pour vous.  Tel que vous serez enuers elle , telle vous la trouuerez enuers vous.
    II.  Voudriez-vous passer dans l'estime de vos parens & de vos concitoyens pour vn inconstant , pour vn volage , & pour vn perfide ? Or ditesmoy en verité, qu'auez-vous promis à vostre femme? Metttez-vous deuant les yeux le temps de vostre recherche. Que ne luy auez-vous point dit? Combien de témoignages d'amitié luy auez-vous montrez? Combien de promesses luy auez-vous reïtereées ? Ne l'auez-vous pas cent & cent fois asseurée, que vostre bonne affection enuers elle seroit inuiolable , & ne se diminueroit iamais iusqu'à la mort ?
    Ressouuenez-vous aussi du iour de vos nopces. N'auez-vous pas mis ou fait mettre sur la teste de vostre Espouse vne Couronne ?  C'est , dit Pas- 95 Lib. 2. de caron. c. 16. & 17. chal , vn signe d'amour , de joye , de congratulation , & de victoire , remportée iusques à ce temps-là sur la concupiscence , & sur les Passions.  Ne luy auez-vous pas donné le baiser de paix & d'amour à la face de l'Eglise, & en presence de toute vostre parenté & de la sienne. Ne luy auez-vous pas mis vn anneau au doigt , en signe de la durée de cét amour , que vous disiez ne deuoir non plus trouuer de fin , que cét anneau n'en auoit point.
    N'auez-vous pas declaré cét amour par diuers signes d'allegresse, conduisant vostre Espouse en vostre maison ? Toutes les Nations ont certaines ceremonies à cét effect. Ie me contenteray icy de celle qui se practi Ioseph Besson in Syria sancta.43 quent en Syrie. Le soir des nopces, le Fiancé va sur le soir au logis de son Espouse, auec les flambeaux de toute la Ville. Il marche seul entre deux hommes , qui portent chacun vne espée nuë : L'vn le precede , l'autre le suit. Les haut-bois, les tambours , & d'autres instrumens de Musique n'y manquent pas, & d'autres marques d'vne 96 signalée réjouïssance. Plusieurs hommes & plusieurs femmes leur tiennent compagnie.  Le Fiancé fait tous ces frais , & n'y manque iamais , encore qu'il soit pauure : Et il consumera plustost tout son bien , que d'obmettre cette ceremonie , en quoy il témoigne son affection enuers son Espouse.
    Vous auez fait dans ce iour de joye tous les frais , que la coustume & vôtre fortune vous ont permis.  Cela vous a reussi auec succez , & auec l'agréement de tous les alliez. Voudriezvous maintenant esteindre vn si beau feu , qui vous a donné tant de lustre ? Caton disoit , qu'vn homme est plus digne de loüange d'estre bon mary,que d'estre illustre parmy les Senateurs. Vous auez bien commencé, ne finissez point mal : Mais s'il y a eu quelque interruption , remettez-vous dans vos premieres ardeurs.
    III.  La societé de plusieurs actions demande cét amour reciproque. Quand il n'y auroit que l'assiduité de boire & de manger ensemble , vous seriez 97 obligé à vne cordiale affection.  Les Grecs presentoient à leurs hostes , deuant tous les autres mets vn peu de sel, pour leur témoigner qu'ils conserueroient leur amitié incorruptible, comme le sel preserue de corruption toutes les viandes.
    On renuoyeroit aux Asnes ceux, qui au lieu de laituës, offriroient des chardons pour salade:comme faisoient les anciens Romains , au rapport de Capitolin.  Vous ferez bien pis : si au lieu de viandes, vous offrez du venin & des espines à vostre Espouse.
    IV.  L'Amour vous est absolument necessaire, si vous voulez tirer de bons seruices de vostre femme, & la maintenir en santé.  Si elle conçoit vne haine contre vous elle luy glacera le cœur , & par consequent , luy refroidira les esprits vitaux , luy troublera l'imagination , & rompra les bras qui seront languissans & inutiles dans le trauail.
    Au contraire , si l'Amour luy eschauffe le cœur , il le luy dilatera, il en viuifiera & purifiera les esprits, il 98 les épandra par tous les membres, & la rendra vne bonne ouuriere dans toute vostre famille , & elle sera vôtre plus seur & plus agreable refuge.
    Calius l. 9. c. 22. Les Thebains44 auoient vn Regiment de soldats,en qui estoit leur principale esperance. Elle estoit composée de personnes qui s'estoient voüez vne particuliere & inuiolable amitié.
    Charles Frideric, Duc de Iuliers, de Cleues, & de Monts, prit pour son Symbole quantité de cœurs , mis sur vn bouclier auec cette inscription. Hic murus aheneus esto. Voicy vne muraille d'airain. Il eust dit plus veritablement. Voicy vne muraille d'or , & tout à fait impenetrable.
    Le cœur est la source de la vie.  Il vit le premier & meurt le dernier : S'il meurt tout meurt : S'il est malade tout est languissant : S'il est vif & actif, tout demeure , & tout paroist dans sa vigueur.
    V.  Vne femme qui aime, a mille inuentions pour conseruer la santé & la vie à son mary par de bons offices, 99 par ses soings,& mesme par des actions heroïques & non attenduës.  La fille de Clearque, ayant eu permission de visiter son mary dans la prison, changea d'habits auec luy, & le déliura au peril de sa propre vie. L'Amour est inuentif & prest de tout souffrir pour celuy à qui il s'est donné. I'ay raconté Imprimé chez Grang er à Dijon. de tres-rares exemples de l'Amour effectif des femmes enuers leurs maris, dans vn Traicté intitulé, Le bon Vigneron , le bon Laboureur , & le bon Artisan.
    VI.  Ie vous diray vn mot qui vous doit penetrer le cœur.  Voulez vous viure en seureté, aimez vostre femme, & témoignez-luy vostre amour par de bons effects.  Alphonse, Roy d'Arragon disoit sagement : Que l'Amour est sans armes , & neantmoins dort toûjours armé.  Au contraire, il est perilleux de tenir tousiours dans son sein vne vipere pleine de venin. Vous remplissez d'vne haine mortelle le cœur de vostre femme : Cette haine est vn poison , tiré du plus creux de l'abysme, & 100 vous viuez auec elle comme si vous la caressiez,auec toutes les tendresses que vous luy deuez , & que vous luy auez promises.
    Si j'osois charger ce papier de diuerses tragedies arriuées en tous les siecles , ie vous ferois dresser les cheueux en teste , & glacer le sang dans les veines. Mais ie n'ay garde de remettre dans la memoire des hommes, ce qui doit estre enterré dans vn eternel oubly.
    Concluez , & soyez sage & moderé. Viuez joyeux, au milieu des caresses & des diuertissemens d'vne honneste & chaste Amour.  Ne viuez point vne vie de Hibou , qui n'aime que les tenebres & la solitude, & qui se fait la haine & l'opprobre de tous les oyseaux.
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    CHAPITRE II. La Consolation & la Direction d'vne Femme , qui est battuë par son Mary.

    LEs paroles volent en l'air, & ne blessent personne.  Vne haine couuerte se cache dans les replis du cœur , & ne fait mal qu'à ceux qui sont trop curieux. Mais les soufflets, les coups de poings, les coups de pieds & de bastons meinent vn tel bruit, & portent vn si notable dommage au corps, & vne si fascheuse infamie à la personne, qu'ils sont insupportables à vne femme bien née , & qui se sent innocente.
    Il est vray que cét estat est treslamentable, lors que la passion possede tellement vn mary, qu'il n'escoute point la raison , & qu'il se laisse emporter à vne furieuse impetuosité, qui le met hors de soy-mesme.  Au lieu d'vn homme raisonnable , à qui l'on 102 s'est confié & donné , pour en tirer du soulagement & de la joye : on trouue vn Lion & vn Tigre enragé , qui rugit continuellement dans sa cauerne , & en suite, déchire & deuore ceux qui y sont.
    Mais il n'est point de mal si grand qui ne se puisse tourner à profit, si nous y prenons garde , & qui ne se puisse tout à fait empescher ou diminuër , si nous y apportons vne bonne volonté, & vne sage conduite.
    §.  I.  Aduis à la femme , qui est battuë par son mary.
    I.  Prenez garde quel est le naturel de vostre mary , & qu'est-ce qui le choque en vous : Accommodez-vous à ses humeurs, & vous l'appriuoiserez, encore qu'il fut plus farouche qu'vn Loup & qu'vn Lion.  Sainct Emerius appriuoisa vn Lion par vne douce parole : & sainct Seuerin , Euesque de Septempeda , par vn seul signe de Croix , rendit vn Loup doux & domestique.
    Voyez attentiuement s'il n'y a rien en vous qui luy donne vne iuste 103 occasion, ou vn specieux pretexte de vous frapper & molester. Si vous rencontrez quelque imperfection choquante , corrigez-là , & Dieu benira vostre vertu , & le desir que vous aurez,de viure en sorte qu'il ne soit point offensé dans vostre maison.
    II.  Ne croyez point que les coups que vostre mary vous donne , procedent d'vne haine interieure : Car cette pensée aigriroit vostre mal. Souuent vne simple legereté, ou vne surprise de vin , ou l'âge plein de feu luy emportent la main.
    Il pourroit arriuer que ce seroit vn excez d'affection , laquelle ne peut rien souffrir en vous qui offense ses yeux.  Vous voyez par vostre propre experience, que vous punissez vos enfans pour certaines fautes , dont vous ne daignez pas seulement reprendre vn de vos valets : Car vostre amour veut vostre fils parfait , & l'indifference que vous auez pour le bien de vostre valet , vous fait negliger & tolerer ses rusticitez & imperfections.
    104
    Les femmes des Moscouites45 sont Auity. admirables en ce poinct. Si elles font vne faute vn peu remarquable , elles n'estiment point estre aimées de leurs maris, s'ils ne les battent selon que la faute le merite. Qui a payé est quitte : Autrement on peut craindre , qu'vne indignation couuée ne demeure plus long temps sur le cœur , & n'en corrompe entierement l'affection.
    III.  Si vostre mary vous frappe, mesmes mal à propos, taisez-vous, & ne luy donnez point d'imprecations. Ne criez point de telle sorte , que les voisins en soient allarmez , si ce n'est qu'il y ait du peril pour vostre vie, ou pour vostre santé : & qu'il faille les appeller au secours.
    Bon Vigner lib. 3. c. I. 46
    I'ay prouué ailleurs, que le silence empesche que les maris ne frappent leurs femmes. Ie dis maintenant, qu'il fait au moins qu'ils ne les frappent point si rudement ny si souuent.  Car qui seroit le desnaturé, qui voulut toucher sur vne pauure brebis laquelle ne luy dit rien , & qui luy donne sa laine & sa substance ? Si la precipitation , la 105 colere ou l'yuresse, pousse vn ieune esuenté à quelque escapade, & qu'on ne luy resiste point dans sa fureur , lors que son feu est passé il reste honteux & humilié.  Il rentre en soy-mesme , il admire la vertu & la generosité de celle qui a tant d'amour pour luy , & tant de respect pour Dieu.  Il propose alors de ne plus tomber dans vne faute si criminelle & si esloignée de la raison. Chacun a le remords de sa conscience, lequel est vn Pedagogue inuisible, qui ne manque iamais à son deuoir. Dieu le fait agir puissamment , lors que la personne offensée s'en rend digne , & implore son aide.
    Imitez le Lierre coupé , il ne laisse pas de s'attacher plus fortement à l'arbre qui l'appuyoit , & d'en tirer tout le suc qu'il peut.  Par ce moyen il repousse ses rejettons , & montre enfin aussi haut qu'il estoit.
    IV.  Consderez que cette souffrance est vne satisfaction pour vos pechez , vn grand merite deuant Dieu, & vn moyen de rendre toutes vos vertus plus heroïques & plus solides. On 106 dit qu'vn Cheual mordu d'vn Loup, en deuient plus genereux.
    V.  Dieu changera vos amertumes en douceurs, & vos playes en des sources de benedictions.  Il sortit des playes de saincte Martine martyre, vne soüeue odeur , qui embaumoit tout l'air voisin , & rejoüissoit les assistans.
    Colloq. [?]1.47
    Le Baume ne couleroit point si abondamment, si l'on ne donnoit de petites taillades au tronc de l'arbrisseau. Majole rapporte qu'au nouueau Monde on trouue vn arbre, qui estant incisé , distille vne goutte semblable au Baume en odeur, laquelle guerit de toutes playes, & referme entierement les cicatrices : de sorte qu'il n'y paroist plus aucune marque de la blessure.
    V.48  Meditez les tourmens & les douleurs des saincts Martyrs , & les vostres vous sembleront vn jeu d'enfant.  Saincte Marcionille fut tourmentée , & enfin massacrée par son propre mary , auec sainct Celse son fils.
    Plusieurs Martyrs ont esté souffle 107 tez , bastonnez , bruslez , escorchez, rostis sur des grils ardens, & ont souffert tous ces supplices, & plusieurs autres auec des joyes incomparables. Lors, dit sainct Chrysostome, que les S. Chride sanctis Martyrib.49 Saincts Martyrs estoient enuironnez de flammes qui entroient dans leurs playes, & qui les consumoient iusques aux os, ils souffroient ces douleurs comme s'ils eussent esté de diamant , & comme s'ils eussent enduré dans des corps empruntez.
    Et ailleurs parlant de l'Apostre sainct Paul , il dit. Sainct Paul estant orné de la Charité de Dieu, ne craignoit point dauantage Neron , & les autres Tyrans & bourreaux, qu'vn petit mouscheron qui vole en l'air.  Par cette Charité, il estimoit toutes les tortures & la mort mesme vn ieu d'enfant. Il estoit plus joyeux & plus glorieux dans ses liens, que s'il eust esté couronné d'vn diademe. Estant dans la prison il demeuroit au Ciel.  Il receuoit plus volontiers les playes que les autres ne reçoiuent les recompenses. Cette Charité luy rendoit les trauaux  108 plus doux, que le repos ne sembloit aux autres , & les douleurs plus agreables, que les couronnes, que les triomphes & les trophées.
    Acta Mart.
    Sainct Hermile se réjouïssoit , lors qu'on luy frappoit le visage auec des instrumens d'airain.  Saincte Seconde se faschoit contre le Tyran, de ce qu'il honoroit sa sœur Rufine en la souffletant , & qu'il ne la faisoit point souffrir pour imiter son Sauueur.
    Sainct Sebastien loüoit Dieu, sous la gresle des bastonnades, dont il fut assommé.
    Sainct Marc & Sainct Marcellien, estant attachez à vn posteau par des cloux qui luer perçoient les pieds asseuroient : Que iamais ils n'auoient esté à vn meilleur festin.
    Sainct Arcadius loüoit Dieu , & chantoit d'allegresse , lors qu'on luy coupoit tous les membres de son corps les vns apres les autres.
    Vostre mal est tres-grand, & tresdifficile à supporter , ie ne croy pas neantmoins qu'il soit égal à celuy de ces genereux soldats de Iesus-Christ. 109 Considerez leurs souffrances , admirez la force de la grace de Dieu en eux: loüez leur valeur , implorez leur assistance , & asseurez-vous que vous en receurez vn grand soulagement , & que vostre patience en deuiendra plus genereuse.
    VI.  La Patience rend le mal plus leger , & l'Oraison l'oste quelquefois entierement, & fait que Dieu renforce tellement le cœur de son secours, qu'il ne sent aucune douleur.
    Hist. ipsor.
    Sainct Clement d'Ancyre , & sainct Agathange, estans mis sur des grils de fer tout embrasez , n'en furent nullement endommagez, quoy que le Tyran fist jetter sur eux de l'huile , de la poix , & du souffre boüillant.
    Le mesme sainct Clement receut cent cinquante coups sur la teste , & vn Ange le guerit incontinent.
    Sainct Theodore chante au milieu de ses tourmens , & vn Ange essuye auec vne merueilleuse allegresse , la sueur qui couloit de son visage. Vn autre Ange guerit sainct Constan- 110 ce de toutes ses playes.
    Ayez donc confiance en Dieu : Iettez dans son sein vostre cœur & vos douleurs : Inuoquez-le auec ardeur, & il vous assistera & consolera. Peutestre conuertira-t'il vostre mary par vos prieres & par vostre patience , comme il conuertit les bourreaux de saincte Martine , elle ayant prié pour eux. Et quoy qu'il en arriue, vos douleurs se tourneront en joye , & vos tourmens en allegresse. Les pieces des pots cassez dont on tourmentoit sainct Vincent , se changerent en des fleurs tres-belles & tres-odoriferantes. Dieu ne permet iamais que ses seruiteurs soient accablez du fardeau qu'il met sur leurs espaules, s'ils ont recours à sa bonté.
    VIII.50  Continuez tousiours les bons seruices que vous rendez à vostre mary, & à toute vostre famille.  Rendez le bien pour le mal, & vostre merite sera tres-grand deuant Dieu.  Les Saincts ont exercé cette Charité enuers leurs plus cruels persecuteurs. Sainct Meinrad fit bonne chere aux voleurs , qu'il 111 sçauoit estre venus pour l'assassiner. Les Saincts Martyrs Phocas & Melas, traicterent le plus ciuilement qu'ils pûrent, & nourrirent auec joye & charité les bourreaux qui les cherchoient pour les massacrer, & qui en effect les tuerent.
    Dieu a tourné leurs supplices en plaisirs , & leur mort d'vn moment en vne eternelle vie.  Lors qu'on picque certaines Huitres il en sort vne liqueur qui se change en pierres precieuses. Toutes vos larmes, toutes vos sueurs, & toutes vos douleurs seront transformées en des fleurs, en des perles, & en des couronnes.
    §.  II.   Aduis pour le mari qui bat sa femme.
    I.  L'homme qui frappe sa femme mal à propos , fait vne profession publique qu'il n'a point d'esprit, ne pouuant gagner par dexterité & par bienfaits, l'affection d'vne personne qui a eu tant d'inclination pour luy, que de s'y donner entierement, & de s'y assujettir iusques à la mort, auec laquelle il est en communauté de corps & de 112 biens, & conuerse continuellement en la maison, à la table, au lict, à la ville, aux champs , & dans toutes les rencontres de la vie.
    Ceux qui ne sont pas bons Caualiers, tourmentent vn cheual à coups d'esperons & à coups d'escourgées, encore n'en peuuent-ils tirer le seruice qu'ils desirent.  Mais vn Caualier industrieux en fait ce qu'il veut, auec le moindre coup de houssine, & souuent par vne seule parole, ou vn seul mouuement de la bride.
    II.  Personne ne reuoque en doute, que celuy qui se bat soy-mesme , qui s'arrache les cheueux, qui se meurtrit le visage à coups de poings, & les bras ou les jambes à coups de bastõs ne soit vn insensé , qui n'a plus de jugement. Or personne ne doute , que l'homme & la femme ne soient vne mesme cho Matth. 19.5. se. Erunt duo in carne vna.  Ils sont deux en vne mesme chair , dit nostre Seigneur.  Iugez donc vous-mesme quel nom vous meritez, si vous frappez vostre femme qui est vne mesme chose auec vous.
    113
    III.  Le contrecoup en retombe sur vous, & plus dangereusement que sur elle.  Comme les coups qu'on donne sur le costé gauche incommodent aussi le costé droict , & pour l'ordinaire, le contre-coup est pire que le coup mesme.
    IV.  Celuy qui frappe sa femme est vn barbare ou vn yurogne.  S'il est d'vne condition riche & noble, il est barbare, s'il est de basse naissance, il Solin. est brutal ou yurogne. Les Neuriens, peuple de Scythie, se transformoient en Loups durant l'esté , & exerçoient plusieurs cruautez sous cette figure puis retournoient à leur premiere figure. Les yurognes sont presque toute l'année transformez en de cruelles bestes.  Ces Neuriens adoroient Mars pour leur Dieu; ils adoroient aussi leurs espées , & leur immoloient des hommes.  Ils faisoient mesme leur feu domestique auec des os d'hommes & de femmes.  Ce Hieroglyphe peut nous figurer ceux qui estans remplis de vin, ne pensent qu'à toucher , qu'à crier, & qu'à mettre toute leur maison en 114 feu & en flammes.
    V.  Ceux qui battent leurs femmes sont des ames lasches, qui s'attaquent à de plus foibles qu'eux , & tremblent deuant leurs égaux.  Les anciens Hetruriens ont esté blasmez, de ce qu'ils faisoient fustiger leurs esclaues au son de la fluste , pour auoir du plaisir & du diuertissement, mesme dans les larmes & les gemissemens de ces pauures miserables victimes, qui ne leur pouuoient resister.
    Les ames genereuses aiment la paix & la doucuer , & méprisent toutes les violences precipitées. L'Empereur Maximilien le montroit dans vn tel Embleme.  Il peignit vne Aigle, qui fouloit aux pieds la foudre: & tenoit vn rameau d'Oliuier.
    VI.  Celuy qui bat sa femme , se met en danger d'estre ridicule & infame dans tout son voisinage. Le droict naturel de sa conseruation , le transport de la colere , les tentations du demon, peuuent tellement échauffer & animer la plus foible des creatures, qu'elle se mettra en defense , qu'elle 115 luy sautera aux yeux , qu'elle luy marquera les joües auec ses ongles, le défigurera , & le blessera notablement.
    Les moindres souris montrent les dents si on les attaque.  Et les plus chetifs animaux domptent quelquefois les plus orgueilleux & les plus inuincibles.  Richeome rapporte, qu'vne vieille Caualle tua vn Lion par vn coup de pied , le Lion s'approchant d'elle pour la deuorer. Il n'est point de foible ennemy , lors qu'il s'agist de la santé , de l'honneur , & de la vie.
    Ie veux que vous sortiez victorieux du combat.  Ce vous sera vne grande gloire, de vous estre battu en duel auec vne femme.
    VII.  Celuy qui bat sa femme la rend farouche & indocile, si elle a vn cœur genereux, il la fait pusillanime, si elle est craintiue , la douceur l'appriuoisera mieux , si son humeur est reuesche ; & l'on en tirerera plus de seruice.Cela se voit mesmes en la pluspart des bestes.
    116
    L'Elephant de l'Inde , au rapport De animal 12 c. 44.51 d'Elien , estant pris lors qu'il est déja robuste, est fort difficile à appriuoiser, & par vn desir de liberté est tres-farouche , taschant de tuer ceux qui le tiennent. Si on le lie, il entre dans de plus grandes fougues, rejette les viandes les plus delicates, & se laisse mourir. Les Indiens pour le rendre docile luy chantent vne chanson , & joüent d'vn instrument de Musique.  L'Elephant commence à l'écouter, leue les oreilles , pour oüir plus commodement cette melodie , montre qu'il y prend plaisir, & se rend doux & traitable par cét agreable concert, en suite il mange peu à peu, & quoy que délié, ne retourne plus à sa ferocité naturelle.
    Vous auez mené vostre Espouse en vostre maison auec les violons, & auec d'autres instrumens de Musique. Retenez y toute vostre vie vne bonne consonance , & elle y demeurera volontiers , & vous y rendra de bons seruices.
    VIII.  La societé de la vie de 117 l'homme & de la femme, les oblige à vn amour parfait , & à vne douceur & des caresses reciproques. Elle doit appaiser les plus furieux , & esteindre leurs flammes.  L'Empereur Antonin auoit mis dans son Symbole vn Foudre pacifique sur vn lict.  Vn lict de plume resiste aux boulets de Canon, en ne leur resistant pas.
    Combien de seruices rend vne femme à son mary ? Ils meritent son amitié , & doiuent empescher sa cruauté. Le Crocodile, quoy que trescruel, ne nuit iamais à vn petit oiseau qui se nomme Trochile : à cause que cét oiseau luy nettoye les dents , y cherchant sa nourriture. Il entre auec asseurance dans la bouche de ce monstre , & en sort auec liberté.  Qui estce qui vous prepare vos viandes, & qui a soin de tous vos domestiques , sinon vostre femme? Ne payez point par vne lasche & ingrate cruauté , les seruices charitables de sa bonté.
    IX.  Celuy qui bat sa femme , nuit beaucoup à ces enfans & à toute sa famille.  Car il est presque necessaire 118 qu'ils méprisent, où le mary comme vn brutal , ou la femme comme vne teste dure & mal faite : & quelquefois les accidens qui suruiennent dans ce chamaillis, rend l'vn & l'autre absolument ridicule. Ainsi le gouuernement est enerué, & l'esprit des enfans & des seruiteurs se rebute , & vit dans vne noire melancholie , de ce qu'ils n'entendent, que des crieries, des plaintes, des blasphemes , des maledictions & des imprecations.
    X.  Celuy qui bat sa Femme , renuerse toute l'education de ses enfans : & leur donne vn exemple, qui les rendra de petits Tigres, en leur temps, & des Diables toute leur vie.  Leur imagination se remplit de colere , & de blasphemes: qui font puis apres de furieux effets dans les occasions.
    XI.  Celuy qui bat sa Femme, sans vne absoluë necessité , surpasse son pouuoir. Le domaine du Mary sur la Femme, n'est pas semblable à celuy qu'il a sur son or, sur son argent , & sur ce qu'il possede: mais il est ciuil, & fort limité.  Eue fut tirée de la coste 119 d'Adam , & non pas de la teste ny des pieds : pour monstrer, comme elle ne doit point dominer sur son mari; aussi n'en doit elle point estre méprisée & bafoüée: mais estre sa compagne bienaimée : ayant esté prise d'auprés du cœur.
    XII.  Dieu defend aux hommes, par la bouche de l'Apostre, de tourmenter Coloss. 3. 19.52 leurs femmes, Maris , dit-il , aimez vos femmes, & ne leur témoignez point d'amertumes.
    Si l'on n'obeït point à ce commandement , la douleur retombera pour l'ordinaire sur celuy qui frappe. C'est ce que meritent ces bourreaux domestiques, comme anciennement le meritoient & le souffroient les In Actus. bourreaux des Saincts Martyrs. Ceux qui martyrisoient saincte Martine , furent tourmentez visiblement par les Anges.  Ceux qui foüettoient sainct Thyrse auec des cordes, en furent euxmesmes foüettez , & en suite auec des foüets embrasez : & ce qui est plus à nostre propos , ils se fustigerent euxmesmes.  Vn mary ne peut frapper le 120 corps de sa femme, qu'il ne se perce le cœur , par vn sensible remors de conscience , & par vne juste crainte , d'estre dans le mespris de toute sa parenté.
    Le cloud qu'on vouloit ficher dans la teste de sainct Potite, rejaillit sur le Tyran, & se ficha profondement dans la sienne.
    Concluez de tout cecy , qu'il faut qu'vn homme soit entierement hors de soy-mesme ; lors que sans vne extreme necessité , il vient à cette barbarie de frapper sa femme; si particulierement cela arriue plusieurs fois.  Il se nuit à soy-mesme , à sa reputation , à ses enfans à toute sa famille, & fait vne action qui est brutale & barbare.
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    CHAPITRE III. La Consolation & la Direction d'vne femme dont le mary est jaloux.

    LA Ialousie, dit Chrysippe, est vne maladie de l'esprit, laquelle procede d'vne crainte, que quelqu'autre n'ait la joüissance d'vne chose aimé qu'on veut posseder tout seul.
    Vn Auaricieux est jaloux de son or & de son argent. Vn Gentilhomme est jaloux de son honneur: vn Roy de sa domination; & vn mary de sa femme.  Tout ce qui donne le moindre ombrage de les leur rauir les choque, & les fait entrer dans de grandes inquietudes.
    Ce mal est l'vn des plus grands qui puissent arriuer au Mariage.  Car il ne donne nul repos, ny iour ny nuict, à vn esprit soupçonneux , & qui se forme vne infinité de chimeres , croyant qu'il est trahy & priué de ce qu'il a de plus cher au monde, pour ses delices 122 & pour sa reputation.
    Vne femme qui connoist ce malheur , si elle se trouue innocente , seche sur ses pieds , & desire mille fois le tombeau , afin de couurir sa honte & estouffer ses regrets. Donnons quelque soulagement à sa douleur , & queques aduis pour la dissiper entierement.
    §.  I.   Aduis à la femme , dont le mary est possedé de jalousie.
    I.  Compatissez à vostre mary comme à vn malade : & réjoüissez-vous que son mal ne procede que d'vn excez de l'Amour qu'il vous porte, & de l'estime qu'il fait de vostre beauté, de vostre bonne grace , de vos paroles charmantes, & de plusieurs perfections naturelles qu'il apperçoit en vous.  Il vous affectionne , & veut vous posseder tout seul , à dessein de conseruer vostre honneur, de sauuer vostre ame, de maintenir le lustre de vostre famille, & vos enfans dans leur heritage ; sans le diuiser à d'autres qui ne seroient point à luy.
    Ie vois bien , qu'estant certaine 123 de vostre vertu, vous trouuez que ses soupçons vous sont injurieux.  Mais consolez-vous , puis que sa jalousie vient plustost de foiblesse que de malice , & que de grands Saincts en ont esté surpris, estant trompez par de faux rapports.
    Sainct Henry , Empereur d'Occident , prit vn fascheux ombrage de saincte Chunegonde sa femme. Mais Surius. la Saincte , pleine d'vne genereuse confiance en Dieu , ne s'en estonna point. Elle s'offrit à marcher à pieds nuds sur des coutres de charruë tout estincelans de feu.  L'Empereur luy permit, & elle y passa auec allegresse & promptitude, sans en estre aucunement blessée.
    Sainct Ioseph mesme eust quelque soupçon de la Vierge Marie Mere de Dieu , & auoit déja resolu de la quitter.  Mais Dieu luy enuoya vn Ange pour l'instruire, afin de le mettre hors de peine, & la Vierge hors de blâme.
    Num. 6. 5.
    II.  Confiez-vous que Dieu dissipera ce broüillard , moyennant que vous ayez vn peu de patience. Dieu 124 auoit ordonné aux Iuifs vne Eau-benite , qu'on nommoit l'Eau de Ialousie. Le mary qui auoit quelque soupson de sa femme le menoit au Prestre, lequel auec de certaines prieres, presentoit cette eau à l'accusée.  Si elle estoit sans crime , l'eau ne luy faisoit aucune incommodité : mais la rendoit feconde. Que si elle estoit coupable ses entrailles pourrissoient , & elle en mouroit.
    Saincte Elizabeth53, Reine d'Hongrie, fut suspecte au Roy son mary54: à cause des particuliers témoignages d'affection , que cette vertueuse Princesse montroit à vn de ses Pages , le Vita & An. Lusit. quel excelloit en pieté par dessus tous les autres. Le Roy piqué d'vne furieuse jalousie , se resolut de faire mourir ce Page ; & à cét effect l'enuoye à vn ouurier qui cuisoit de la chaux, à qui il auoit commandé de jetter dans son fourneau ardent le premier qu'il luy addresseroit. Comme ce Page y alloit par l'ordre du Roy, il passa proche d'vne Eglise , & entẽdant qu'on sonnoit à l'éleuation du sainct Sacremẽt à la Mes 125 se, il entra dedans, oüit le reste de la Messe , & l'autre entiere qui suiuoit.  Le Roy souhaitant auec impatience de sçauoir le succez de son messager, enuoye vn autre Page (qui estoit l'accusateur de la Reine & de son compagnon ) à ce faiseur de chaux, pour luy demander s'il auoit executé ses ordres.  Il n'y fut pas plustost arriué que le Chaufournier l'empoigne, & nonobstant toutes resistances le jette dans son fourneau , sur la creance que c'estoit celuy dont le Roy luy auoit parlé. Peu de temps apres le Page vertueux qui estoit designé à ce supplice vint à cét ouurier , & luy demande s'il auoit obey au Roy.  Il respond , qu'il auoit fait auec fidelité ce qui luy auoit esté commandé , & que le Page estoit reduit en cendres.  Le Roy ayant ouy ce rapport par celuymesme qu'il vouloit perdre , admira les iugemens de Dieu, & le soin qu'il prend de la vie & de la reputation de ses seruiteurs & de ses seruantes.  Il honora la Reine plus que iamais , & caressa ce Page, qui auoit esté déliuré 126 de cét extreme peril par sa pieté. Esperez les mesmes assistances du Ciel , si vous auez la mesme vertu en terre.
    III.  Considerez attentiuement d'où vostre mary prend occasion de vous tenir pour vne libertine, & vne débauchée.  Iettez vne œillade sur toutes les causes qui luy peuuent donner quelque pretexte.
    1.  Si ce sont de trop frequens entretiens auec quelqu'vn de vos domestiques , de vos parens & de vos voisns, il faut necessairement les retrancher, pour innocens & pour vtiles à la famille qu'ils puissent estre. Rien ne vous doit estre plus cher que vostre repos & celuy de vostre mary. Cette maladie de Ialousie ne peut se guerir, tandis que les sujets de l'om Plutarch. in Artax.55 brage demeurent.
    Les Persans estoient si soupçonneux , qu'ils faisoient mourir , non seulement ceux qui touchoient & qui caressoient vne des Concubines du Roy, mais aussi ceux qui s'en approchoient lors qu'elle passoit par la ruë. Vous voyez combien grande est la ma 127 ladie de la Ialousie , & le soin qu'il faut apporter pour l'euiter, & pour la guerir.
    2.  Ne permettez iamais aucune familiarité à personne, en se joüant auprés de vous, en raillant, en vous manaint les mains, ou vsant d'autres priuautez bien qu'innocentes.
    Ruellius l. 13.cap. 143.
    L'herbe qu'on appelle Tousiours viuante , est tres belle à voir, estant tousiours verdoyante.  Si quelqu'vn la veut toucher, elle resserre incontinent ses feüilles , & les cache sous ses petites branches : Que si on la touche, elle se flestrit aussi-tost, & paroist comme morte : Si l'on en retire la main, elle reprend sa nouuelle vigueur.
    Toutes les caresses sont perilleuses, & peuuent donner de iustes craintes, que d'vne petite estincelle ne sorte vn grand incendie.
    3.  Si vostre mary ne trouue pas bon , que vous sortiez souuent du logis pour aller en compagnie, pour assister au bal, pour prendre d'autres recreations : réjoüissez-vous de cette 128 contrainte, qui vous retranche beaucoup de sujets de distractions & de dissipations de vostre deuotion.
    Combien de Sainctes Martyres ont esté renfermées dans les prisons, & y ont receu de signalées faueurs de Dieu. Saincte Archelas & saincte Prisque y furent visitées par les Anges, & y sentirent de tres-grandes tendresses de pieté. Saincte Barbe y fut resserrée long-temps par son propre Pere , & renforcée par les faueurs du Ciel. Dieu ne vous manquera iamais , si vous vous jettez entre ses bras.
    4.  Moderez la somptuosité de vos habits,paroissant moins vaine vous paroistrez plus chaste.  Les habits somptueux & mols , disoit l'Empereur Auguste, sont l'estendart de l'orgueil , & le nid de la luxure.
    Les Hebreux se seruent du mesme mot , Ada , pour signifier ornement ; & pour signifier recherche des delices. Il est difficile de tenir la mediocrité dans les ornemens, & de ne se point laisser emporter à l'excez & au vice. S. Chrysostome asseure, que de l'ornemẽt 129 Homil. 4. in Genes. des habits suit vne infinité de maux. C'est, dit-il, vne source d'arrogance, du mespris du Prochain, de la corruption des ames, & l'allumette de la volupté.
    Sainct Cyprien est encore plus ri S. Cyp. lib. de habit. Virg.56 goureux , & parle contre le luxe des habits en ces termes. L'esclat des habits & de leurs ornemens, joint au fard du visage, ne conuient qu'à des femmes prostituées & impudiques , & nous voyons que pas vne ne se pare auec plus de soin que celles qui ont perdu la honte. Celles qui s'habillent de soye & de pourpre, au dessus de leur condition, ne peuuent se reuestir de Iesus-Christ. Celles qui s'ornent d'or, de pierres precieuses, & de carquans57, ont perdu l'ornement du cœur & du corps.  Iusques icy sainct Cyprien.
    Vous voyez qu'il est necessaire d'ôter à vostre mary , qui a déja l'esprit blessé, cette occasion de maintenir ses pensées contre vous.
    5.  Ne vous efforcez point de paroistre belle dans les assemblées , en vous fardant, de peur que vostre mary n'en fortifie ses ombrages, & ne s'ima 130 gine que vous voulez vous captiuer le cœur de quelqu'vn par cette beauté recherchée. Socrate disoit, que la beauté est vne tyrannie.  Platon escrit, qu'elle domine sur la nature. Theophraste l'appelle vne tromperie cachée.  Theocrite, vn dommage d'yuoire.  Carneide, vn Royaume sans satellites.
    Pour cette raison , vn Ancien ne conseilloit pas à vn ieune homme de se marier. Si, luy disoit-il, ta femme est laide , tu seras tousiours dans vn dégoust. Si elle est belle, elle sera commune à d'autres.
    Cela n'est point veritable vniuersellement. Mais vostre mary ayant déja des pensées flottantes, sera plus agité , s'il voit que vous fassiez la jolie & la complaisante.
    6.  Sur tout, qu'il n'y ait rien de trop découuert en vostre sein, & en vostre coïffure.  C. Supitius repudia sa femme dans Rome , parce qu'elle estoit sortie de sa maison ayant la teste découuerte. La loy, dit-il,t'oblige de ne t'orner que pour plaire à mes yeux. Tu te deuois attifer seulement pour  131 eux, & non pas pour les yeux d'autruy.
    En Arabie & en Syrie , les fem Besson. mes marchent encore aujourd'huy par la ruë si bien voilées, qu'elle ne se reseruent qu'vne ouuerture pour l'vn de leurs yeux.
    Isaie. 3. 16.
    Dieu se fasche, de ce que les filles & les femmes de Ierusalem marchoient ayant le sein découuert.  Et pour cette raison, il les menace de les faire tomber entre les mains des barbares, qui les dépoüilleroient, les deshonoreroient , & leur feroient souffrir de tres-grandes indignitez & incommoditez.
    Il les compare aux Lamies , lesquelles estoient des bestes farousches dans l'Afrique , qui auoient des visages de femmes, & des mammelles d'vne si rauissante beauté, qu'en les montrant elles en charmoient les moins aduisez des hommes , & les deuoroient. Le reste de leurs corps estoit chargé d'escailles fort dures. Elles ne parloient point, mais jettoient vn sifflement tel que les dragons.
    132
    7.  Moderez vos œillades : & ne sousriez iamais à des jeunes gens, qui peuuent donner du soupçon.  Les yeux sont les guides de l'amour, & la porte par où elle entre au cœur. Ieremie, parlant en la personne des habitans de Ierusalem, que Dieu auoit punis pour leurs pechez, & specialement Threr. 3. 51.58 pour leur luxure , dit.  Mon œil a dérobé & pillé mon ame.  Il montre qu'vne seule œillade peut faire ce larcin.
    Sainct Gregoire asseure , qu'il In Job. 31. n'est nulle vertu si heroïque, à qui ne nuise la liberté des œillades , & qui n'en sente des reuoltes en son Appetit inferieur. C'est pourquoy Iob asseure, qu'il auoit fait vn accord auec ses yeux, de ne point regarder les filles, de peur que ces regards ne luy engendrassent des pensées peu chastes.
    Les yeux charment facilement le cœur.  Vn ieune homme fut tellement pris par la beauté & l'esclat des yeux d'vne saincte Vierge , qu'il ne cessoit de l'importuner & de la solliciter. Mais cette ame noble & genereuse , 133 ayant appris la cause de son amour, s'arracha les deux yeux & les luy enuoya dans vn plat , & par son sang, esteignit le brasier qui consumoit ce ieune esuenté, & le guerit de sa folle passion.
    8.  Ne vous seruez iamais de poudre de senteur , si vostre mary ne le trouue pas bon. Cela peut donner prise à vn esprit qui est déja alteré.  Vne femme qui se parfume sans raison, est souuent vn pigeon musqué , qui va à la chasse, & attire les autres pour les captiuer.
    La Panthere est vn beau Symbole Æliã lib. 5. c. 40.59 de ces affetées, qui se parent d'habits recherchez , & qui s'embaume de parfums. Cét animal attrape les autres de cette sorte.  Il cache sa teste dans quelque buisson de peur de les espouuanter. Les bestes sauuages sentant la bonne odeur qui sort de son corps, s'en approchent & s'arrestent, afin de regarder à loisir sa belle peau. La Panthere se leue alors de son embuscade, en attrape quelques-vnes, & les deuore.
    134
    Contentez-vous de l'odeur de vos vertus, & elle vous rendra agreable au Ciel, à vos domestiques, à vos parens, & sur tout à vostre mary , dont vous 2. Cor. 2. 15. deuez preferer l'amour & le contentement à tous les autres auantages, & à toutes vos autres satisfactions.  Nous sommes la bonne odeur de Iesus-Christ, dit sainct Paul.
    Dieu a souuent fait, que les corps mémes de ses Saincts rendissent vne bõne odeur , pour montrer combien leurs ames luy plaisoient.  Les corps des Sainctes Vierges Vlphie & Marguerite d'Hongrie rendent vne tres - soüeue odeur. Et ce qui est plus merueilleux, celuy de saincte Aldegonde sentoit fort bon , huict cens ans apres sa mort.
    Concluez de tout ce discours , que vous deuez vser de quelque contrainte dans vostre conduite , iusqu'à ce que tous les nuages soient dissipez , & qu'vn beau iour esclaire l'esprit de vôtre mary.  Si par vne mollesse peu tolerable , vous ne voulez rien ceder de vos droicts pretendus , ny de vos di 135 uertissemens qui choquent , vous vous jettez dans vn euident peril d'égaler vostre misere à vostre vie.
    §.  II.  Aduis au mary , qui est possedé de Ialousie.
    I.  Mesprisez pour l'ordinaire les Rapporteurs , s'il n'y a vn sujet tresnotable de soupçonner , & si leur rapport n'a des probabilitez fort sensibles. Souuent le demon suscite ces perturbateurs du repos des familles, pour les renuerser entierement , ou au moins pour les remplir de fiel & d'amertume.  Souuent vne secrette vengeance, vn interest couuert, vne malignité dissimulée , vne legereté trop credule , vne precipitation temeraire & peu Chrestienne, ouurent la bouche à ces boutefeux.
    II.  S'il y a quelque sujet raisonnable , & que les aduis vous soient donnez par diuerses personnes desinteressées, dignes de foy , & qui n'ont eu nulle prise auec vostre femme : esclaircissez - vous prudemment de la verité.  Ne precipitez rien dans vne matiere de la derniere importance. 136 Ne declarez pas vos craintes à personne , qu'apres vne meure deliberation.  Alors si le mal vous oppresse trop le cœur, & que vous ayez vn amy ou vn parent sage, âgé & secret , vous pourrez décharger dans son sein vostre affliction.  Cette ouuerture , & cette décharge de pensées, ne seruiront pas peu à vostre guerison.
    III.  Considerez vous comme vn malade, & ne croyez point facilement aux phantosmes qui vous passent par l'imagination.  Tout paroist jaune à des yeux qui ont la jaunisse : & rouge à ceux qui regardent par vn verre qui est peint en rouge.  Vne personne craintiue qui marche la nuict, croid souuent voir des esprits & des soldats ennemis , quoy qu'il n'y ait rien de reel sinon sa frayeur.
    IV.  Pesez serieusement les grands malheurs qui trauerseront toute vostre famille : si vous vous laissez posseder & gourmander par cette noire Passion, qui augmente tousiours auec le temps; qui fait tous les iours vne nuée plus espaisse, & qui enfin éclate souuent 137 en tonnerres & en foudres , qui consument & perdent tout. L'histoire de sainct Iulien l'Hospitalier vous doit tenir dans la reserue, mesme aux crimes, qui semblent tous euidens.
    En son absence, son pere & sa me S. Anton. Bollãd. in I an.60 re vinrent en son logis pour le visiter par honneur.  Sa femme leur témoigna toute la charité possible, & par ciuilité les fit coucher dans son propre lict.  Le lendemain elle s'en va à l'Eglise, laissant ces bonnes gens harassez encore au lict.  Iulien arriue sur ces entrefaites , & à l'entrée de sa maison court à son lict , pour donner le bon iour à sa femme. Il fut fort surpris d'y voir vn homme & vne femme , & incontinent,la chambre estant dans l'obscurité , il se persuade que c'estoit sa femme auec vn adultere. Piqué d'vne furieuse jalousie , & transporté de colere, il les tuë tous deux sur le champ, & sort de son logs tout hors de soy. A la sortie il rencontre dans la ruë sa femme qui retournoit de ses deuotions. Iamais homme ne fut plus estonné.  Il s'informe de tout , & apprend 138 qu'il auoit malheureusement massacré son pere & sa mere. Ce malheur luy causa des douleurs inconceuables : mais elles ne rendirent point la vie aux morts. Il se resolut à vne tres-austere penitence. A cét effect il fit bastir vn Hospital , & y seruit les pauures iusques à la mort. Sa femme ne se voulut point separer de luy , & luy tint tousiours compagnie dans ses bonnes œuures.  Les austeritez de Iulien furent si heroïques , & sa Charité si embrasée , qu'vn Ange luy apparust , & l'asseura que son peché luy estoit pardonné.
    Vous voyez dans quelles miseres precipite la trop grande credulité & la precipitation. Neantmoins, qui n'auroit esté surpris dans cét accident si palpable, ou le crime sembloit se toucher au doigt.  Sans doute tous y seroient trompez : sinon ceux qui supposent que plusieurs choses se trouuent fausses auec le temps, qui paroissoient à nos yeux malades, aussi claires que le Soleil dans son midy.
    I'adjousteray vn aduis d'impor 139 tance , pour ceux qui ne sont point encore engagez dans le Mariage. S'ils sont déja auancez en âge , ils ne doiuent iamais prendre pour femme vne jeune fille.  La jeunesse ne peut s'empescher de certaines gaillardises , entremeslées de legereté, & cherche pour l'ordinaire ses semblables , pour vn peu rire plus librement.  Vn vieillard qui est déja chagrin , & qui sçait plusieurs cheutes des vnes & des autres interprete tout en mal. Il croit facilement qu'il est méprisé , n'ayant pas tous les attraits & toutes les mignardises qu'vne ieune femme desireroit. Que s'il vient à faire éclater ses soupçons, toute la maison se renuerse, & se change en vne continuelle prison, remplie de pleurs, de querelles, & de maledictions.
    Il n'y a toutefois aucune Regle si generale qui n'ait ses exceptions. On trouue de vertueuses filles qui ont la maturité de la vieillesse : & des vieillards, qui par l'excellence de leur naturel, de leur accortise, & de leur vertu, trouuent plus de joye & de diuer 140 tissement à vne jeune femme, que ne feroit vn ieune mary. C'est donc à la prudence de ne rien precipiter, & de bien consierer le choix d'vn bien ou d'vn mal, qui doit durer toute la vie.
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    CHAPITRE IV. La Consolation & la Direction d'vne Femme , qui a vn Mary débauché & peu chaste.

    LA plus sensible douleur que puisse auoir vne femme genereuse & vertueuse, c'est de voir son mary dans le desordre de l'impudicité, qui perd son corps & son ame, qui le rend inutile aux affaires ; qui le fait prodigue & dissipateur du bien de ses enfans, le joüet d'vne ville, & le valet d'vne perduë ; pour en suite, rapporter dans sa maison des maladies honteuses & contagieuses , & les communiquer aux personnes innocentes.
    I'aduoüe qu'il est tres difficile de consoler & de diriger vne femme qui 141 est tombée dans ce malheur. Faisons neantmoins ce que nous pourrons.
    §.  I.  Aduis pour la Femme, à qui son Mary manque de fidelité, en ce qui touche le Mariage.
    I.  Considerez auec attention quelle est la veritable cause de la licence effrenée que se donne vostre mary.  S'il est celuy qui sollicite , ou s'il est poussé par quelques effrontées. Si la compagnie de quelque éuenté l'emporte, ou s'il est le premier à exciter les autres.  Si l'ardeur de l'âge le precipite : ou si vne habitude inueterée le gourmande. Si particulierement vous n'estes point l'occasion de cette liberté, en luy refusant ce que vous luy deuez; en le rebutãt par vos discours: en vous plaignant trop de sa conduite; ne vous accommodant point à ses humeurs ; vous mettant souuent en colere contre luy, & faisant d'autres choses desagreables ; qui, comme parle Dieu-mesme en l'Escriture , le chassent de vostre logis , ainsi que feroit la fumée.  Ostez la cause vous osterez l'effect. Trauaillez-y par vous-mesme, par vos parens, 142 par vos voisins, par vos amis, par monsieur vostre Curé , ou par quelques bons Religieux.
    II.  Interposez-y le secours du Ciel. Car personne ne peut estre chaste sans vne particuliere grace de Dieu.  Sans la pluye, la terre ne peut produire aucun bon fruict, ny l'homme sans la grace.
    Cassien en la Conference de Moïse Abbé61, dit. Qu'il est necessaire que l'ame soit attaquée par l'esprit de fornication : iusques à ce qu'elle reconnoisse, que ces batailles-là sont au-dessus de ses forces : & qu'elle ne peut obtenir la victoire par aucun soin , ny par aucun trauail humain : si Dieu ne l'assiste d'vn secours tres-singulier & tres-efficace.
    III.  Compatissez à la violence d'vne passion, qui dompte les plus valeureux soldats de Iesus-Christ , s'ils ne sont continuellement sur leurs gardes & sous les armes, comme on a veu auec horreur en sainct Victorin , en sainct Iacques l'Hermite , & en plusieurs autres.
    143
    Sainct Hierosme escrit, Que la luxure ploye mesmes les esprits , qui sont plus forts que le fer , & qui semblent plus impenetrables à ses attaques.
    Sainct Augustin se lamente à la De singularet Cler. veuë de cheutes deplorables.  Combien d'Euesques, s'escrie-t'il , & combien de Prestres d'vne saincte & treseminente, apres des victoires tres-signalees pour la confession de la Foy, apres auoir fait des miracles admirables, ont fait naufrage dans ce gouffre; lors qu'ils se sont exposez aux perils des flots dans vn nauire si fresle qu'est le corps humain ! Combien de Lions , & combien inuincibles a surmonté vne delicate foiblesse.  Ie veux dire l'impudicité , qui estant vile & miserable , fait sa proye des plus grandes Sainctes, & des hommes les plus renommez.
    Samson , Dauid & Salomon en Eccli. 19.2. sont de funestes exemples.  Le vin & les femmes, dit Dieu, font tomber les sages dans l' Apostasie.  Salomon, qui 3. Reg. 11.3.62 auoit plus de sagesse que tous les Princes de la terre, a esté si fort abruti par 144 cette violente Passion, qu'il a eu sept cens femmes , & trois cens Concubines , qui le gourmanderent si imperieusement, quelles le firent sacrifier à leur idoles , & leur bastir des autels & des temples.
    Il sort du feu des os du Lion si on les entrechoque.  Et Portius Licinius dit , Que l'homme & l'amour ne sont point enflammez : mais qu'ils sont le feu & la flamme mesme.  Adonis , le Dieu des voluptueux , estoit appellé par les anciens Hebreux, Thammuz, qui signifie , incendie , embrasement.
    Vn certain Duc de Venise prit pour son Symbole vne Aigle , qui estoit morduë à la poitrine par vn serpent. Il y adjousta ce mot, Semper ardentius , pour declarer que l'Amour, dont vne femmelette l'auoit blessé, glissoit tousiours de plus en plus le venin dans ses veines , & les embrazoit.
    Et de fait , sainct Gregoire dit, In Moral. qu'aussi-tost que le serpent infernal de la luxure a ietté sa teste dans vne 145 ame, à peine luy permet-il d'auoir vne bonne pensée.  Ce vice a des desirs visqueux & attachans : Car de la suggestion suit la pensée, de la pensée suit l'affection, de l'affection, la delectation, de la delectation le consentement , du consentement l'action , de l'action la coustume, de la coustume, le desespoir, du desespoir la defense du peché , de cette defense la vanterie de son crime, de la vanterie la damnation.
    IV.  Ne desesperez iamais de l'amendement de vostre mary.  Continuez vos prieres, faites dire des Messes, augmentez vos aumosnes , specialement aux prisonniers , afin que Dieu rompe les chaisnes qui l'attachent. Il n'est nulle chaisne de fer si forte , que le temps & l'industrie ne rompent.
    Sainct Augustin a esté engagé dans ce malheur , peut-estre plus long-temps que celuy dont vous déplorez la captiuité ; & aujourd'huy il est l'vn des plus purs & des plus estin Lib. Confes8.c.5. celans Astres du Firmament. Ie souspirois, dit-il, lié non par le fer d'autruy,  146 mais par ma propre volonté, qui estoit plus dure que le fer.   Mon ennemy tenoit ma volonté , & m'auoit fait vne chaisne dont il m'auoit lié.  Car de la volonté peruerse se forme vn desir déreglé , & de ce desir déreglé se forme vne coustume , & ne resistant point à la coustume , on tombe quasi dans la necessité de mal faire.
    Ce Sainct personnage s'est neantmoins retiré heureusement de cét embaras.  Vous pouuez donc raisonnablement esperer que par vos prieres, par les aduis de vos amis & de vos parens , & sur tout par vn puissant secours du Ciel , vostre mary se reconnoistra , & la fougue de l'âge estant passée, vous contentera d'autant plus, que plus il vous desoblige.
    V.  Ne le tourmentez point auec importunité pour ce sujet, quoy que tres-juste. Prenez vostre temps lors qu'il est en bonne humeur.  Vostre prudence & vostre patience surmonteront enfin son obstination. Saincte Elizabeth, Reine de Portugal , conuertit le Roy son mary par sa charité 147 & par sa longanimité.  Elle caressoit mesme les bastards qu'il auoit eu par ses amourettes. A la fin cette bonté si aimable & si aimante , toucha le cœur du Prince , qui se laissa vaincre par la vertu de sa femme.
    Zonar. Liuia, femme de l'Empereur Auguste, estant interrogée par quelle industrie elle auoit gagné le cœur de ce puissant Monarque : Elle répondit. En m'estudiant de connoistre tout ce qui luy pouuoit donner de la complaisance, le faisant auec promptitude & auec allegresse , & dissimulant ses amours estrangeres, comme si j'eusse esté aueugle , sans auoir aucune curiosité sur ses actions, pour en apprendre les particularitez.
    Ce conseil est tres-difficile: mais de deux maux il faut tousiours choisir le moindre , specialement s'il se peut tourner en bien.
    VI.  Meditez qu'anciennement , lors que la pluralité des femmes estoit permise , & qu'vn homme en auoit trois ou quatre , & quelquefois dix & vingt , & beaucoup davantage : La 148 condition des femmes, mesme dans les ménages bien reglez, estoit pire que la vostre.
    Il est veritable que l'offense de Dieu vous doit estre plus sensible. Mais sondez vostre cœur, & voyez si la gloire de Dieu est son motif, ou vos propres interests.  Dieu attend auec patience la conuersion de vostre mary, & souffre les injures qu'il luy fait, attendant son temps pour le tirer absolument à luy.  Ne vous rendez point plus difficile , que le Createur & le souuerain Seigneur du Ciel & de la Terre.
    §.  II.   Aduis au mary desbauché, & peu chaste.
    I.  N'allumez point vn brasieur que vous ne pourrez esteindre.  La luxure est vn feu allumé par les furies , qui ne peut estre esteint par toutes les eaux de la terre, ny par toutes les forces humaines.
    Sainct Hierosme le déplore en ces termes.  O luxure, dit-il, feu des enfers, dont la matiere est la gourmandise : les flammes, la colere, les estin 149 celles, les discours déprauez, la fumée, l'infamie, les cendres, l'impureté, & la fin la torture.
    De là vient que le demon a de la puissance sur ceux qui bruslent de son Tob.6 17. feu.  L'Archange Raphaël dit , Que cét esprit tenebreux a vn grand pouuoir sur ceux qui ne cherchent que leur plaisir, comme les Mulets & les Cheuaux qui n'ont point d'entendement.  Et de fait, il estouffa les sept maris de Sara femme vertueuse , & fille de Raguel homme craignant Dieu.
    Vn autre diable fit mourir vn ieune homme , qui vouloit abuser de saincte Agnés , mais la Saincte le ressuscita : & le conuertit à IesusChrist.
    II.  Craignez que la femme que vous voyez, & qui vous prouoque au peché, paroissant dans vne beauté qui vous enchante , ne soit vn demon qui vous trompe sous cette illusion.  Ils se sont presentez souuent sous cette forme charmante, mesme à des Saincts tres-purs & tres esleuez en vertu : 150 Vita. comme à sainct Antoine & à sainct Vvolstan , & quelquefois en ont fait tomber dans des abominations presque incroyables : Comme sainct Victorin , lequel s'abandonna à vn diable qu'il croyoit estre vne femme, dont il auoit pris la figure.  Il tomba pasmé & comme mort ; lors que cét ennemy de toute saincteté s'éclatant de rire, se fit paroistre pour ce qu'il estoit.
    III.  Souuenez-vous que l'œil de Dieu veille sur vous en tout lieu & en tout temps, & qu'il tien en main ses foudres pour vous punir.
    Orphée appelle le Soleil, l'Oeil de la Iustice. Car il découure les actions des hommes durant le iour. Dieu les voit, depuis l'Aurore iusques au soir, & dans les plus espaisses tenebres de la nuict.  Aussi ses yeux , dit l'Eccle Lacles. 23.28. siastique, sont beaucoup plus brillans que ceux du Soleil.
    Ce Dieu de lumiere & de pureté estant vn pur esprit , & incapable de toute soüilleure, il a vne extreme horreur de la luxure. Ce vice, escrit sainct 151 Augustin, est ennemy de Dieu, & en- De Doctr. Christ. nemy de toutes les vertus.  Il perd toute la substance de l'homme, & chatoüillant presentement par vn execrable plaisir, ne permet point qu'on iette les yeux sur la pauureté future.
    Dieu témoigne l'horreur qu'il a de cette brutalité par des punitions exemplaires , qui sont capables de faire glacer le sang dans les veines à vn esprit bien-fait ; & à refroidir les boüillons des Passions les plus allumées.
    Apres quarante ans d'vn penible exil dans le desert, les Israëlites, peuple choisi de Dieu entre tous ceux de l'Vniuers , estoient arriuez fort proches de la terre promise, qui estoit la Figure du Paradis.  Balac , Roy des Moabites63, incité par le faux Prophete Balaan , fit richement orner les plus belles filles de son Royaume , auec celles du Royaume de Madian, & les exposa à leur volonté. Ce peuple charnel se laissa surprendre en ces filets, & offensa son Createur.
    Quelle punition en attendez 152 vous.  Dieu fit pendre vne quantité des plus remarquables de son peuple, & en tua vingt-quatre mille , & en suite ordonna que l'on mit au fil de l'espée tous les hommes & tous les enfans masles des Madianites , & toutes les femmes qui auoient eu commerce auec les hommes , sans rien du tout reseruer que les filles vierges.  Que dites-vous à ce regard ? l'effroy ne vous surprend-il point dans la pensée de vos crimes ? Soyez certain, ou que vous vous amanderez bien tost ou que vous serez grieuement chassé par la toute-puissante main de Dieu.
    IV.   Souuenez-vous de la Foy que vous auez iurée au pied des Autels, & à la face de toute l'Eglise.  Vous sçauez que les parjures sont l'execration de toutes les nations de la terre , & que le Ciel les a foudroyez souuente Imprimé au Pont à Mousson , chez Guilleré. fois , les punissant dans vne extreme seuerité. Vous en auez plusieurs exempples , dans vn Traicté que i'ay composé contre les blasphemateurs & contre les jureurs. Ie l'ay inscript : Dieu vengeur & ennemy des Blasphemes , des  153 Iuremens , des Maledictions , & des Imprecations.
    V.  Meditez , que l'Adultere est vn peché beaucoup plus notable qu'vne simple fornication , que tous les Royaumes & toutes les Republiques en ont eu vne tres-grande auersion , & que plusieurs ont condamné à mort ceux qui se sont salis de ce crime abominable qui trouble les familles , les Soldat genereux , imprimé au Pont. Villes & les Royaumes.  Lisez ce que i'en rapporte au Liure que i'ay fait pour les Soldats.
    VI.  Pensez qu'apres vn peu de miel acheté bien cherement , vous trouuerez beaucoup de fiel dans vos delices Eccles. 7.27. pretenduës. I'ay trouué , dit Salomon, la femme plus amere que la mort. Elle est vn lacet des chasseurs , & son cœur est vne nasse de pescheurs.  Ce Prince en pouuoit parler comme sçauant , en ayant esprouué toutes les mignardises & toutes les delices.
    In epist.64 O ! s'escrie sainct Hierosme , que le fruict de la luxure est amer , & dégoustant.  Il a plus d'amertume que le fiel, & est plus cruel que le glaiue.
    154
    La luxure, dit sainct Ambroise, est De Abel et Cain. vn cruel aiguillon des vices , qui ne donne aucun repos à l'esprit. Il boult la nuict , & est tousiours aux recherches douloureuses durant le iour.
    Boëce escrit, que l'aiguillon de la De Schol. discipl. luxure d'vne femme débauchée est l'aiguillon d'vn Scorpion.  Il pique à l'improuiste , & cause la mort , lors qu'on y pense le moins.
    VII.  Iettez les yeux sur vostre femme , sur vos enfans , sur vos seruiteurs, sur vos seruantes, sur vos parens, & sur toute vostre famille , que vous affligez & que vous ruinez.
    Les Docteurs des Hebreux disent: Que lors que le Roy Salomon s'abandonna à l'impudicité, il fut depossedé de son Throsne par Asmodée. Et que ce demon qui preside à l'impureté se portoit pour Roy , & passoit pour tel dans l'esprit du peuple , trompé par l'illusion de ses ornemens. Il donnoit tous les ordres, & se faisoit obeïr exactement & ponctuellement.
    Si ces Rabins ne parlent que par Symbole , il faut renuoyer leur histoi 155 re au nombre des fables. Mais il est veritable , qu'où se rencontre la lubricité , le diable domine & fait d'étranges rauages.
    Philopator Roy d'Egypte, passoit Iustin. l. 29. & 30 les nuicts entieres dans ses ordures auec vne vilaine , nommée Agathoclée, & les iours en des festins déreglez. Aussi tua t'il son pere, sa mere, sa sœur, & sa femme.
    VIII.  Ne craignez - vous point que vostre femme vous imite , & que vos enfans suiuent vos pas? leur conseilleriez-vous , & leur permettriezvous ce que vous faites ?
    Mais auec quelle raison pourriezvous les punir, en ce que vous leur enseignez , & à quoy vous les poussez, par vos desordres & déreglemens.
    Comme vn Roy qui se plaist aux sciences, ou à la Musique, ou à quelque art particulier, fait plusieurs hommes doctes , excellens Musiciens , & bons Artisans : & vn qui est addonné au jeu & à l'auarice , les fait joüeurs & concussionnaires.  De mesme vn mary voluptueux , rend vne femme 156 & des enfans amateurs de la volupté. Et vn qui est sobre & chaste, leur persuade la sobrieté & la chasteté.
    IX.  Ouurez les yeux , & contemplez la splendeur des ames pures & chastes.  La Chasteté, dit sainct Cyprien, est l'honneur des corps, l'or- De bono viduit. 65 nement des mœurs , la saincteté des sexes, le lieu de la pudeur , la paix de la maison , & la source de la concorde.
    X.  Si vous ne vous amendez, la luxure vous aueuglera & rendra inutile à tout bien : & mesme aux affaires de vostre mesnage.  Le Roy Sedecias fut Hier. in Ezech. aueuglé en Reblata , ou Deblata , ce que sainct Hierosme accommode à nostre propos.66 Deblata signifie vn cabat67 de figues. Apres vne feinte douceur , escrit ce Sainct, les luxurieux sentent l'amertume hors de la terre de promesse. Le Miel coule des levres de la femme débordée : Il contente & remplit pour vn temps la bouche de ceux qui en goustent.  Mais en suite , il se trouue plus amer que le fiel, & que les  157 figues ameres que le Prophete Ezechiel apperceut.
    XI.  Ne voyez-vous pas que par vos débauches, vous vous rendez ridicule à vne ville entiere , qui vous void traisner par vne coquine , & faire à son gré des actions basses & indignes de la noblesse de vostre esprit & de vostre Prou. 7. 12. naissance.  Le jeune Fripon, dit le plus sage des hommes68, suit vne femme perduë, comme vn bœuf qui est mené à la boucherie , & comme vn agneau , qui saute follement, dans l'ignorance qu'on le meine aux liens & à la mort.
    Pour fort , pour genereux , pour victorieux , pour sçauant que vous soyez , vous ne laisserez pas d'estre d'autant plus exposé à la risée , que vous abaisserez plus vostre grandeur, & que vous vous laisserez maistriser par vne personne de neant, & ennemie de Dieu.
    Sainct Chrysostome compare ces aueugles à vn Lion desarmé. Si quelqu'vn, dit-il, ostoit les dents & les ongles à vn Lion grand & genereux , il le rendroit difforme, méprisable, & vn  158 digne objet de la risée des enfans qui le pourroient dompter , encore qu'au parauant il estonnast vn chacun par son rugissement. De mesme les femmes libertines soumettent au pouuoir des demons tous ceux qu'elles ont captiuez, & les rendent mols , temeraires , impudens, insensez, audacieux , importuns, faineants , effrenez , leur donnent vne ame basse & seruile ;  les font inciuils & obstinez : eux qui auparauant excelloient en force d'esprit, en douceur & en toutes les autres vertus.
    XI.69  Quittez cette infame captiuité : Iettez bas vos liens, & sortez de la prison qui vous tient dans les fers, dãs les tenebres, & dans l'ombre de la mort. La grace de Dieu ne vous manquera iamais ; il n'y faut adjouster que vostre volonté & vostre consentement. Vous auez fait vos chaisnes, vous les pouuez rompre.
    Iean Baptiste à Porta , prit pour son Symbole vn Ver à soye, qui sortoit de sa coquille auec cette inscription.  Et feci , & fregi.  Ie me suis rendu captif par des liens de soye que 159 i'ay faits , & ie les rompts, & auec des aisles prends ma liberté.  Il vouloit dire , qu'il quittoit les amourettes où il s'estoit embarassé.
    XII.  Il n'est point question de se tourmenter dans le combat , la victoire se donne aux fuyards.  Pour I. Cor. 6. 18. cette raison, l'Apostre70 dit aux Corinthiens71, Fugite fornicationem. Fuyez la fornication.
    Salomon aduertit dans les Prouerbes. Prou. 5. Ne vous amusez point aux paroles trompeuses d'vne femme abandonnée.  Le Miel decoule de ses leures, & sa bouche paroist nette comme de l'huile : mais sa fin est amere comme l'absynthe, & sa langue est aiguë comme vn glaiue à deux trenchans , ses pieds courent à la mort , & elle va droict aux enfers. Elle ne marche point par les sentiers de la vie: sa marche est vague & inconnuë.  Retirez - vous d'elle, & ne vous apporchez iamais de sa maison.  Iusques icy le sage Salomon.
    37. De singular. Cleric.
    Sainct Augustin en parle d'vne maniere estonnante. Le feu, dit-il, 160 sort de son corps, le fer contracte la roüille, les Aspics causent la mort.  Et la femme iette dans l'ame des hommes la peste de la concupiscence.  Elle s'epanche en risée , elle amollit le cœur par ses mignardises ; & ce qui est le plus pernicieux & le plus pestilentiel, elle se plaist aux chants desordonnez. Il seroit moins dangereux d'oüir le sifflement des Basilics , que d'ouurir les oreilles au chant de ces Sirenes , qui ne delectent que pour deuorer.
    Les Saincts ont montré par leurs actions , la crainte & l'horreur qu'ils ont eu de la conuersation des femmes, non seulement débordées , mais aussi vertueuses. Sainct Antoine estant prié d'aller voir vne femme , quoy que de bonne vie, afin de luy rendre la santé, il le refusa, & la guerit sans se transporter en son logis.
    Sainct Arsene tança si seuerement vne Dame Romaine , qui estoit venuë dans le desert pour le voir, qu'elle en tomba malade, comme i'ay dit.
    Nicephor. l. I.c.37.
    Pior, Religieux de grande vertu, estant commandé d'aller visiter sa 161 sœur, laquelle le demandoit auec vne extreme affection , y alla.  Mais il ferma ses yeux tandis qu'il fut auec elle, & ne la vid point.
    Ie ne vous pousse point à ces excez, & vostre condition ne le permet pas. Mais si ces Saincts ont eu tant de reserue , vous deuez iuger que vostre foiblesse se doit tenir sur ses gardes, & fuïr prudemment & genereusement les occasions du mal.
    Dans la guerre, mesme corporelle, il est souuent plus honorable de faire vne honneste retraite , que de liurer vne bataille temeraire : Beaucoup plus cela est-il veritable , en cette guerre spirituelle, où les ennemis sont tresforts , tres experimentez & presque tousiours victorieux en quelque chose, si l'on ne se defend par vne prompte & prudente fuite.
    162 bandeau décoratif

    CHAPITRE V. La Consolation & la Direction d'vne femme , qui est mal obeïe par ses enfans & par ses seruiteurs , sans que son mary les maintienne dans leur deuoir.

    C'Est vn grand malheur, que le   mary haïsse ou traite mal sa femme. Mais il est notablement plus grand & plus insupportable, lors que les enfans, les seruiteurs & les seruantes se joignent à luy , & ne font nul estat de ce qu'elle leur commande. Voyons si nous pourrons tirer du miel de la pierre , & du bon heur de cét estat douloureux.
    §.  I.   Aduis pour la femme bafoüée par ses enfans, & par ses seruiteurs.
    I.  Plus vous vous trouuez rebutée de ces creatures, plus vous deuez esleuer vostre ame en Dieu. Lors qu'on jette auec violence vn balon 163 contre vn marbre qui ne le veut point receuoir , il se leue d'autant plus vers le Ciel , qu'il en est repoussé auec vn plus grand rebut.
    Entrez dans le Ciel, & conuersezy comme sainct Paul , ou faites descendre le Ciel dans vostre cœur comme saincte Catherine de Sienne.  Elle y faisoit vn Autel à nostre Seigneur, à la Vierge, aux Anges & aux Saincts, à qui elle auoit plus de deuotion.  Et se voyant rebutée de son Pere, de sa Mere, des seruiteurs & des seruantes du logis, elle viuoit plus joyeuse qu'à l'ordinaire.
    Vn Ancien disoit qu'il n'estoit iamais moins seul, que lors qu'il estoit seul.  Lors que vous conuersez auec les Cherubins , auec les Seraphins , & auec Dieu mesme : que vous importe d'auoir les Creatures pour compagnes ou pour amies ? Tout ce qui est en ce monde n'est qu'vn atome & vn pur neant , en comparaison du Createur. Qui a Dieu pour soy , ne doit rien rechercher dauantage.
    II.  Rien ne vous nuira , si vous 164 jettez vostre confiance en Dieu.  Le Prophete Daniel estoit au milieu des Lions auec vn extreme plaisir, n'en receuant que des caresses.
    In epist.
    Sainct Ignace le Martyr ne desiroit rien plus ardemment, que d'estre exposé aux Lions dans l'Amphitheatre Romain , non pas pour en estre caressé, mais pour en estre déchiré & deuoré.  Par ce moyen , disoit-il, ie seray vn pain digne d'estre presenté à la table de mon Dieu.  Il protestoit hautement, que si ces animaux cruels ne se ruoient sur luy, il les agaceroit, afin d'exciter leur rage.
    Ne donnez point de sujet à vos enfans, ny à vos seruiteurs & seruantes de vous offenser, car vous seriez cause qu'ils pecheroient aussi contre Dieu.  Mais s'ils pouuoient vous desobliger sans aucun peché, leurs fautes vous seroient tres-souhaitables , & vous mettroient dans vn estat, ou vôtre vertu seroit plus masle & plus accomplie , par la force de cœur , que Dieu ne manquera point de vous donner, si vous la luy demandez.
    165
    La Palme se leue en haut , lors qu'on la charge de quelque poids. Et vne ame courageuse se guinde vers son principe qui est Dieu , lors qu'on la veut plus accabler.
    Si toute vostre maison est dans le desordre, efforcez-vous de recompenser ce defaut par vos vertus , & de receuoir en vostre ame seule toutes les graces que les autres perdent par leur faute. Strabon escrit , qu'vne certaine Lib.13.72 Region n'auoit aucun arbre : & que toute la campagne n'estoit que cendres, que montagne, & que pierre de couleur noire : comme si elle auoit esté bruslée du foudre.  Il n'y auoit qu'vne vigne, qui estendoit ces branches tresvertes : & portoit de beaux & d'excellens raisins.
    Lors qu'vn œil ne reçoit les esprits vitaux, l'autre en reçoit dauantage: & voit plus clair qu'auparauant, s'il s'est conserué sain & entier.
    III. De plus, soyez tres certaine; que si vous auez du courage & de la patience, vostre vertu rendra vne si bonne 166 odeur; que tous, enfin vous aimeront & vous honoreront.
    Si l'on plante la Rose, au milieu des Petra Sãcta. aulx & des oignõs,elle a vne plus douce odeur & vne plus viue & plus agreable couleur.  Pour cette raison, le Comte Hierosme Fallette la dépeignit de la sorte dans son Symbole : afin de monstrer que sa renommée seroit d'autant plus odoriferante ; que ses enuieux le calomnieroient , auec plus de malignité.
    IV.   Considerez, s'il n'y a point de vostre faute à cause, de vostre mauuaise humeur ; de vos paroles aigres & fascheuses : de vostre auarice, qui nourrit mal vos domestiques: des rapports trop frequens , dont vostre Mary se lasse: de vostre delicatesse, qui se choque à la moindre chose : de vostre mauuaise conduite , qui ne sçait gagner le cœur à personne. Si vous retranchez ce qui est de vicieux en vous; vous aurez bien-tost des autres ce que vous desirez en eux.
    C'est vn grand desordre dit Saint 167 Augustin, que les Maistres & les Maistresses veüillent auoir toutes choses bonnes, dans leurs logis, excepté eux. Si vous demandez de bons enfans & de bons seruiteurs, ils vous demandent vne bonne Mere & vne bonne Maistresse.  Les voulez-vous obeïssans ? obeïssez bien à Dieu, & à vostre Mary. Voulez vous qu'ils soient patiens ? souffrez quelque chose de leur âge, & de leur inciuilité.  Desirez vous qu'ils ne iurent point? moderez vous de telle sorte, que iamais ils n'entendent sortir de vostre bouche aucune imprecation ny aucune malediction.
    V. Aymez vos enfans, vos seruiteurs & vos seruãtes : & tout ce qu'ils feront vous sera doux & agreable : ou au moins , supportable & peu fascheux.
    Hector Boëce en son Histoire d'Ecosse, fait mention d'vne certaine pierre spongieuse : dans laquelle si l'on versoit de l'eau salée , elle passoit au trauers: & perdant son amertume, deuenoit douce.
    Vn cœur qui aime trouue tout beau & tout bon , & excuse facilement les 168 defauts.  Les enfans sont des enfans : & n'ont pas la prudence d'vn âge meur & aduancé. Demandez-vous des fruits à vn petit arbre, qui à peine a bien pris racine ? Vos seruiteurs sont des garçons de village , ou de basse naissance.  Ils ont eu vne mauuaise education : & ne peuuent si tost s'assuiettir aux loix de la raison, & de la vertu. Voudriez-vous tirer d'vn arbre sauuage des fruits aussi doux : que s'il auoit eu vne soigneuse culture dans le parterre d'vn Roy.
    VI.  Vostre Mary considere, que la douceur attire plus puissamment les cœurs que la seuerité : & fait rendre des seruices, qui sont d'vne plus longue durée.
    François Marcion, excellent Iuris Iustinian Genuens. lib. 6. consulte & Ambassadeur de la Republique de Genes aupres d'vn Duc de Milan, se voiant rebuté de ce Prince (qui ne vouloit pas garder les articles accordez à sa patrie) luy presenta vne plante d'ocyman qui est la dragée aux cheuaux. Le Duc admirant ce present & à quel dessein il se faisoit , luy en demanda l'explication. L'Ambassadeur 169 luy respondit , cette herbe estant maniée doucement a vne bonne odeur: mais si on la traitte rudement, elle sent tres-mauuais , & produit des scorpions. Il adiousta, que ses compatriotes estoient de mesme nature. Le Duc prit tant de plaisir à cette inuention, qu'il luy accorda ses demandes : & le renuoia auec honneur.
    Vostre Mary voudroit bien auoir ses enfans, & ses seruiteurs tres-parfaits. C'est son bien , autant & plus que le vostre. Mais il a peur d'arracher le bon grain, s'il arrache trop precipitamment l'yvroie.73 La difficulté de trouuer des seruiteurs laborieux & fidelles le rend plus craintif. Car il arriue souuent qu'en perdant vn seruiteur qui n'a qu'vn vice: on ouure sa maison, à ceux qui en ont plusieurs.
    Math. ii 29. Iesvus-Christ est l'Agneau , qui porte les pechez du monde. Il se plaist à la douceur, & a dit. Apprenez de moy que ie suis debonnaire & humble de cœur. & vous trouuerez le repos de vos ames.
    Q. Fabius Maximus remit les affaires des Romains en bon estat, & 170 surmonta Annibal par sa patience.  Il fust appellé Ouicula : c'est à dire, petite brebis : à cause de sa douceur & mansuetude.
    VI.  Si vous gagnez le cœur de vos seruiteurs, & de vos enfans: vous ferez vne famille heureuse. Ils seront tous vnis à vous, à vostre Mary , & entr'eux-mesme, par vn commun lien de charité : & ne s'en diuiseront iamais.
    S. Augustin asseure, auoir veu vn Lib. 2. de ciui. Aimant, qui tiroit vn anneau de fer, & le tenoit suspendu en l'air : & que cet anneau de fer, ayant receu l'influence de l'Aimant, en tiroit vn second. Ce second en tiroit vn troisiesme ; le troisiesme, vn quatriesme : & qu'enfin il se fit vne chaisne d'anneaux , qui n'estoient soustenus d'aucun appuy : sinon de la vertu interieure, qu'ils se communiquoient l'vn à l'autre.
    Vous ferez le mesme dans vostre famille , si vostre charité est parfaite. Elle se glissera, sans bruit, dans le cœur de vos domestiques: & les enchaisnera si puissamment, que leurs esprits non 171 seulement ne se partageront point à vostre ruine: mais feront des merueilles, pour vostre consolation & aduancement.
    P. Catienus Philotimus estoit si Plin.l. c. 36. fort aimé de son Maistre : qu'il en fust fait heritier. Il eust vn si excessif amour enuers son mesme Maistre : qu'il ne voulut point luy suruiure. A ce dessein, il se ietta dans le buscher, où son corps brusloit : & s'y consomma auec luy. Valer. l.6.c.8. Le seruiteur de Panopion fit mieux. Sur l'aduis qu'il eust; que l'on venoit pour tuer son Maistre ; il le fit sortir secrettement par la porte de la bassecour : & s'habillant de ses habits, se laissa massacrer pour luy. Si les vostres vous aiment, ils vous rendront de signalez seruices.
    VI.74 Le plus grand secret, pour vous faire aimer & seruir par vos enfans, par vos seruiteurs, & vos seruantes : c'est d'auoir soin de leur vertu. Pressez-les doucement à frequenter les Sermons, à se Confesser & Communier souuent, à assister aux Messes de vostre Paroisse, & aux Vespres : à faire quelque lecture 172 de liures qui leur sont propres. Ce leur seront des Predicateurs iournaliers : qui leur diront, plusieurs fois, ce que vous auriez peine de leur dire, vne seule & qu'ils ne receuroient point auec agrément.
    Impr. au Põt chez Guill. Impr. à Dijon chez Chauanée, & Grangier. I'ay composé vn liure exprez, pour instruire les seruiteurs & les seruantes: & l'ay inscript, Le bon Seruiteur & la bonne Seruante. I'en ay fait vn autre, pour vos Filles : que i'appelle, Le Miroir des Vierges. Enfin, i'en ay adiousté vn troisiesme pour vos Garçons : & l'ay nomé, Le bon Escolier. Vous trouuerez encore beaucoup de choses, sur ce sujet, au Traitté que i'ay fait pour le menu peuple. Son nom est, Le bon Vigneron , Le bon Laboureur , & le bon Artisan.
    Faites lire ces liurets à vos enfans, à vos seruiteurs, & à vos seruantes. Lisezles vous mesme , afin de les pouuoir plus facilement & vtilement instruire. Vous regaignerez bien-tost auec vsure, vostre argent : ces liures n'estant point de grand prix.  Si vous ne voulez pas debourser cinq sols, pour sauuer vostre 173 famille : n'auez vous pas grand tort de vous plaindre de la peine que vous y souffrez.
    §.  II.  Aduis pour le Mary ; dont la Femme est mesprisée par ses enfans, & par ses seruiteurs.
    Quatre motifs vous obligent , de ne souffrir nulle insolence de vos domestiques contre vostre Femme.
    I. La consideration de vostre Femme est tres-puissante à cet effet : soit pour maintenir vos enfans dans leur deuoir: soit pour luy soûmettre vos seruiteurs & vos seruantes.
    Premierement elle vous a donné vos enfans : elle les a allaitez : elle les a nourris : elle les a instruits des leur tendre ieunesse : elle en a supporté la fatigue plusieurs années.  Seroit il iuste de l'affliger, par le don mesme qu'elle vous a fait ?
    Si vn arbre vous porte de beaux fruits , & vous les met entre les mains : estimerez - vous iuste , 174 d'en ietter contre ses branches, pour les froisser & pour les rompre ?
    Secondement, Dieu veut, que vous soûmettiez vos seruiteurs, & particulierement vos seruantes , à vostre Gen. 24. Femme.  Agar, qui estoit la seruante de Sara Femme d'Abraham , voyant qu'elle auoit vn fils, s'enorgueillit : & mesprisa sa Maistresse. Sara s'en plaignit à Abraham : & Abraham consulta Dieu, pour sçauoir ce qu'il deuoit faire dans cette conioncture.  Dieu luy dit, Chasse la seruante , & son fils. Vn An Gen. 16 ge auoit des-ja auerti Agar de s'humilier soûs sa Maistresse.
    II.  La consideration de vos enfans vous oblige de les soûmettre à vostre Femme : soit qu'elle soit leur Mere, ou qu'elle ne le soit pas. Si vous les maintenez dans leur desobeïssance , vous leur nuisez : & vous contreuenez aux ordres de Dieu. Il vous commande de les chastier: afin de les faire sages. La Prou. 22. folie est liée au col de l'enfant ( ou comme tourne l'Interprete Syriaque75, fait enuoler le cœur de l'enfant ) & la verge la dissipe.
    175
    cap.23 Et ailleurs. N'espargnez point la correction à vos enfans. La verge ne les fera point mourir. Chastiez-les : & vous sauuerez leurs ames, de l'enfer.
    cap.30
    Iesus Fils de Sirac dit, en l'Ecclesiastique.  Celuy qui ayme son fils, le chastie souuent : afin que puis apres il viue en paix : & qu'il ne mandie pas son pain de porte en porte.
    Chez les Lacedemoniens76, si vn enfant chastié par quelque autre, en faisoit plainte à son Pere ; ce Pere estoit obligé par les loix de le chastier encore vn coup : s'il ne vouloit passer dans l'estime de ses concitoiens , pour vn homme lasche.
    L'or a besoin d'estre frappé , pour porter la figure de son Roy, dit BenSyra en ses Prouerbes : & le ieune homme pour estre fait vne belle Image de Dieu.
    Si vous caressez trop vos enfans, vous les estoufferez : comme le Singe qui tuë ses petits en les serrant trop estroittement dans son sein, par vn excez d'amour & de tendresse. Au moins, vous les rẽdrez reuesches contre vous 176 mesme : lors que l'âge leur aura augmenté les forces & le pouuoir : comme il arriue aux poulains indomptez qui renuersent & blessent ceux qui leur ont espargné l'escorgée77 & l'éperon.
    III.  La consideration de vos seruiteurs & de vos seruantes vous oblige de les soûmettre à vostre Femme : autrement, ils font plusieurs pechez, la mesprisant, en detractant dans le logis & dehors , negligeant leurs offices, perdant la pluspart du temps, s'amusant à des ieux illicites, à des conuersations dangereuses, à des paroles insolentes, & à diuers autres desordres.
    Vous deuez pouruoir à leur salut, ou par douceur , en les carressant & leur faisant du bien : ou par seuerité, en vous faschant contre eux, & en les punissant. Si nous sommes obligez, dit S. Gregoire , d'aimer nos prochains, comme nous mesmes : il s'ensuit, que ib l .5. moral. nous deuons nous fascher contre leurs vices : ainsi que contre les nostres.
    Ne croyez point, que la colere soit vicieuse : moyennant, qu'elle soit bien reglée : Au contraire, vne trop grande 177 douceur degenereroit en mollesse & en lascheté : & seroit vne offense de Psal 4. Dieu. Faschez vous, dit Dauid, de peur que vous ne pechiez. Si vous ostez en Chrys. inMar 5. tierement la colere , escrit S. Chrysostome, les enseignemens ne profitent de rien: la Iustice n'a point de vigueur: & les vices ne sont point reprimez.
    Celuy donc qui ne se fasche point, lors qu'il est necessaire, offense Dieu. Car vne douceur & vne patience desraisonnable seme les vices : & les nourrit par sa negligence. De sorte que non seulement les meschans : mais aussi les bons & vertueux sont incitez à mal faire.
    IV.  La consideration donc de vostre salut vous doit mettre la verge en main, pour la correction de vos enfans & vous faire roidir les bras , pour les rendre souples & obeïssans à vostre Femme. Le mesme se doit dire, à proportion , pour la conduite de vos seruiteurs & de vos seruantes.
    Si vous n'empeschez efficacement leurs imperfections, le pouuant faire, vous les approuuez : & vous y parti 178 cipez. Les fautes ausquelles nous ne resistons pas , dit le Pape Innocent , ont nostre approbation. Car ne point punir les meschans, en ayant le pouuoir, n'est autre chose qu'en fomenter la malice.  Et celuy la doit auoir vn grand scrupule, d'estre participant des crimes qui ne les empesche point de toute sa puissance.
    Dieu chastie seuerement cette mollesse : mesme aux plus Illustres & aux plus vertueux personnages. Heli, Sou I. Reg. 4. uerain Iuge & Souuerain Pontife des Iuifs, estoit fort adonné à la pieté, mais ses enfans estoient impies. Il les reprenoit trop mollement de leurs crimes, & n'en interrompit pas le cours par vne authorité absoluë, & par des chastimens exemplaires. Dieu permit, que les Philisthins ietterent vne armée dans son païs. Heli enuoia des troupes fort nombreuses, pour les arrester, & pour les combattre. Ophni & Phinees ses deux enfans en furent les Generaux.  Ils liurent la bataille, & la perdent : ayant laissé sur le champ du combat, environ quatre mille soldats.
    179
    Ils ne perdent point cœur pour cela. Ils enuoient querir l'Arche du Testa- ment : où Dieu residoit d'vne maniere speciale : & donnoit de merueilleux secours à son peuple. L'abord de l'Arche releua le courage aux Israëlites; & estonna les Philisthins.  La deuxiesme bataille se donne : le combat y est sanglant de part & d'autre. Mais comme la vengeance de Dieu poursuiuoit Ophni & Phinées, ils furent tuez tous deux : Les Israëlites prirent la fuite : l'Arche fust enleuée par les Barbares & infidelles : & trente mille hommes du peuple de Dieu resterent sur la place.
    Ce n'est point assez : Heli, qui par sa trop grande indulgence, auoit laissé viure licentieusemẽt ses enfans, oyant la desroute de l'armée, la mort de ses deux fils, la prise de l'Arche, fust saisi d'vne telle douleur :  qu'il tomba de dessus sa chaise , & mourut soudainement s'estant rompu le col en cette cheute. La Femme de Phinées, au recit de toutes ses funestes nouuelles , accoucha d'vn fils auant le temps, & mourut de douleur.
    180
    Vous voyez , quelle tragedie fust causée : à raison qu'Heli auoit toleré le vice en ses enfans.
    Exod. 22. 29. Dieu commandoit, que si vn bœuf blessoit quelqu'vn, auec ses cornes: & que le Maistre en estant aduerti , ne l'empeschast point: il fust responsable du tort qu'il faisoit.  S'il tuoit quelqu'vn , on faisoit mourir non seulement le bœuf , mais son Maistremesme.
    Vous estes coupables de tous les maux de vos enfans, si vous pouuez les empescher.  Et ne vous flattez point sur la douceur que la nature exige de vous.  Vous deuez exterminer le vice en vos enfans, par vne seuerité necessaire.  Que respondrez-vous à Dieu, qui ordonnoit aux Iuifs, Que si vn enfant estoit si débauché, qu'ils ne peussent le corriger; les parens le menassent eux-mesmes aux Iuges pour le faire supplicier, & vouloi[en]t absolument que les Iuges le condamnassent à la mort, Deut. 25. pource qu'il n'auoit point obey aux commandemens de son Pere & de sa Mere.
    181
    Tout le peuple l'assommoit à coups de pierres: afin que sa mort seruit d'exemple aux autres. André de Gonzague , Marquis de Guastalle , peignit vn Scorpion en son Symbole, & y mit cette Epigraphe , Qui viuens ladit, morte meditur. Celuy qui blesse en sa vie guerit par sa mort.  Le Scorpion tué sur la playe qu'il a faite, la guerit.
    Les punitions remedient aux maux, que la meschanceté des enfans & des seruiteurs a causez dans la famille.  Si Dieu s'est montré si seuere enuuers les enfans refractaires : ne soyez pas trop mol en l'education des vostres.  Il vous en sçauront mauuais gré à la fin , & possible vous en maudiront , & en tireront vengeance. Boëce rapporte78, qu'vn certain San De Schol. discipl. guin79, qui n'auoit point esté corrigé par son Pere, estant condamné a estre pendu pour ses crimes , demanda de luy parler.  Comme son Pere s'approcha de luy , le fils se rua de furie sur son visage , & luy coupa le nez auec ses dents, disant.  Si vous m'a 182 uiez bien corrigé, ie ne serois pas où ie suis.
    V.  Ne vous laissez point toutefois aller temerairement à l'esprit volage d'vne femme passionnée. Examinez serieusement tous ses rapports, & ne faites iamais par des paroles aigres, & par des actions seueres ce que vous pouuez faire par douceur. Comme celuy qui est trop mol, & qui plastre tout, p. l t dit S. Chrysostome, fait vn homme negligent. Aussi celuy qui se sert tousiours de reprehension, irrite les esprits. Il faut vser de moderation : autrement, on se met en danger de tout perdre.  Roboam, par sa colere inconsiderée, menaça d'vne rigoureuse seuerité les dix Tributs d'Israël : ce qui fut cause, qu'elles se reuolterent contre luy : se choisirent vn autre Roy : & ne se reünirent iamais au Royaume de Iuda.
    La prudence prend son temps; & a des effects admirables sans aucun peril. Alphonse I. Duc de Ferare, s'estant seruy le premier de la Grenade militaire, la prit pour son Symbole, y ajoustant ces mots, Au lieu & au temps. Car si vous allu 183 mez trop tost la Grenade elle blesse celuy qui la veut ietter aux autres, si vous l'allumez trop tard, elle ne nuit point eux ẽnemis. Mais si vous y mettez le feu à temps, elle fait de merueilleux effets.
    VI.  Enfin, si vous voulez ranger vos enfans & vos seruiteurs & faire qu'ils vous obeissent & à vostre femme; vsez dans les diuerses rencontres, de recompenses & de punitions.  Les punitions les tiendront dans la crainte: les recompenses gagnerõt leur amour. Ainsi vous euiterez les deux extremitez vicieuses, d'vne trop grande rigueur , & d'vne excessiue douceur. C'est ce que declaroit Pie III. Souuerain Pontife Il fit peindre en son Symbole des branches d'Oliuier auec des verges : & y escrire ces paroles. Pœna & præmium. La peine & la recompense.  La peine, pour les vices : la recompense, pour les vertus. Si vous punissez bien vos enfans & vos seruiteurs, pour leurs fautes : recompensez les encore mieux , pour leurs loüables actions : & sur tout, pour l'obeissance & la soumission , qu'ils rendent à vostre femme.
    184
    §.  III.   Auis aux Enfans , qui mesprisent leur Mere.
    I.  Dieu vous ordonne l'amour & respect enuers vos parens : & vous promet en recompense vne longue vie. Il a prescrit la recompense à ce seul commandement : afin que comme il n'est nul desir plus ardent que de conseruer sa vie : aussi il n'y ayt rien mieux obserué que l'honneur & l'amour enuers ceux de qui on l'a receuë.
    Demetrius Phalereus enseignoit sagement.  Que les ieunes gens doiuent se respecter eux-mesmes, dans la solitude , les autres , à la rencontre : & leurs parens, au logis.
    II.  Tout vostre bien vous vient originairement de vostre Pere & de vostre Mere : & sans eux vous ne seriez point au nombre des Estres. Si vous viuez : si vous voyez : si vous marchez : si vous raisonnez : si vous esperez le Paradis : tout cela tire son origine , de ce que vous ont baillé vos parens : sans qui Dieu n'eust iamais crée vostre ame, ny formé vostre corps.
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    Herode le Sophiste les met au nombre des Dieux, à nostre esgard.  Nos parens, disoit il, sont les viues images des Dieux : ou plustost, ils sont des Dieux domestiques, qui nous ont fait beaucoup de biens. Ils sont nos creanciers, nos maistres, & nos amis.
    Que si vostre estre, vostre conseruation , vostre augmentation , tous vos ornemens d'esprit & de corps, sont des faueurs de vos parens , quel honneur , quel respect , & quelle soumission ne leur deuez vous pas ? S. Thomas a vne pensée, qui m'agrée fort. Les enfans , dit-il , reçoiuent de leurs parens la vie, comme vn fief : à condition, que s'ils sont fidelles, ils la retiennent : & s'ils sont infidelles & desloyaux ils la perdent.
    III.  Dieu ne promet pas seulement Eccl. 5. 5. vne longue vie, aux enfans, qui honoreront leurs parens. Mais il les asseure, dans l'Ecclesiastique : que par ce moyen , ils amassent vn thresor : qu'ils auront des enfans , dont ils receuront de la ioye: qu'ils seront exaucez en leurs prieres : qu'ils seront com 186 blez de benedictions iusques à leur mort : que Dieu les aydera, au temps de la tribulation : & que leurs pechez leur seront pardonnez.
    IV.  Au contraire Dieu nous de Eccle. 3. 18. clare : qu'il maudira celuy qui prouoque sa Mere à vne iuste colere, & qui l'irrite.
    In vit.80 S. Frodobert.
    Les Liures sont pleins d'Histoires Tragiques , & de punitions tres rigoureuses des enfans , qui ont mal traité leurs Meres. Vn certain Robert disputa auec la sienne , pour diuiser quelques gerbes : & l'ayant prise par les cheueux, la ietta par terre. La nuit suiuante, il deuint borgne : & fut surpris d'vn tremblement si vehement, & si douloureux au bras , qu'il le remuoit sans cesse , le iettant derriere son dos : & le reflechissant sur son estomac. Il perdit aussi l'esprit: ce qui affligea tellement sa Mere: qu'elle en mourut, dans trois iours.
    Euitez les petites desobeissances, & les petites querelles : & iamais vous ne viendrez à ces excez.
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    §.  IV.  Auiz aux Seruiteurs , qui mesprisent la Maistresse du logis.
    I.  Encore que vostre Maistre souffre vos insolences contre sa Femme : par la crainte qu'il a de se priuer de vostre seruice : ne doutez pas, qu'il vous haït , & deteste en son cœur : & que s'il trouue d'autres seruiteurs, qui luy soient vtiles , il vous chassera de son logis, comme des personnes mal auisées & arrogantes.
    II.  Si vostre Maistre, irrité contre sa Femme, se plaist pour vn temps aux vacarmes que vous faites : cela ne durera gueres. Les coleres des Amants font des amitiez plus fortes , & plus ardentes.
    L'amour s'esteint quelquefois : mais il se rallume. On trouue des fontaines, qui esteignent les flambeaux allumez : & qui rallument les flambeaux esteints. Vn peu de paille embrazée, qu'on passe au dessus de l'eau, eschaufe les vapeurs & les exhalaisons : & fait de la flamme.
    L'humeur bigearre81 d'vne femme a glacé le cœur de son mary : vne caresse, faite auec dexterité & prudence 188 l'enflammera plus que iamais. Que deuiendrez vous alors ? Qu'el fruit tirerez-vous de vos brauades ? Ne serezvous pas immolé la la iuste colere de l'vn & de l'autre.
    III.  Voulez-vous estre vn excel Hebr. I. 14. lent seruiteur ? Imitez les Anges.  Ils sont tous, dit S. Paul, des Esprits qui seruent à Dieu : & qu'il enuoie pour seruir à ceux qui sont les heritiers du salut eternel. Ils ont toutes les qualitez d'vn excellent seruiteur.  I.  Ils sont tresobeissans: courant où ils sont enuoyez, au moindre signe de la volupté de Dieu.  II.  Ils sont tres-humbles, ne refusant aucun seruice , pour vil & mesprisable qu'il soit : encore qu'ils Ezech. I. soient les Princes du Paradis.  III.  Ils sont tres-prompts à l'execution.  Ils egalent les esclairs & les foudres par leur vitesse : comme l'aperceut le Prophete Ezechiel.  Pour ces raisons, on les depeint souuent n'ayant que la teste & les aisles: pour declarer, qu'aussi-tost qu'ils ont veu & oüy ce qu'on leur ordonne, ils volent pour le mettre en execution.
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    Chacun veut estre seruy promptement.  Ælius Verus, Empereur Romain82, donnoit des aisles à ses seruiteurs, qu'il enuoyoit aux champs : afin de les aduertir, d'apporter de la promptitude à l'execution de ses ordres.  Il Iul Cesar l. I. de Imper. Rom.83 les appelloit du nom des vens : Boreas, Notus , Eurus , Auster.  De la vinrent les Soldats, qui estoient appellez Pennigeri : portans des aisles. Ils estoient destinez à porter les Lettres des Empereurs.  C'est pourquoy Aristide, au Panegyrique de la Ville de Rome, dit. Les Lettres nous viennent comme apportées par des oyseaux. Ils les estimoient estre soubs la protection de Mercure , & pour cette raison , ils les depeignoient aislez.
    Vous estes soûs la protection du Dieu Createur des hommes & des Anges. Seruez luy , en la personne de vostre Maistre & de vostre Maistresse, qu'il a mis en place pour vous commander. Si vous le regardez en eux : il vous recompensera de vos moindres seruices, comme si vous les luy rendiez. S. Paul dit clairement, aux Ephesiens.84 Serui-  190 Ephes. 5. 6. teurs, obeissez à vos Maistres charnels, auec crainte & respect, en la simplicité de vostre cœur, comme à Iesus-Christ, Ne seruant point à veuë d'œil, comme pour plaire aux hommes : mais comme seruiteurs de Iesus-Christ , faisant la volonté de Dieu de bon cœur, seruant de bonne volonté comme à N. Seigneur, & non pas comme aux hommes.  Sçachant certainement, qu'vn chacun receura la recompense de ses bonnes œuures: soit qu'il viue dans le seruice , ou qu'il soit en pleine liberté.
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    CHAPITRE VI. La Consolation & la Direction d'vne Femme, laquelle a vn Mari Auaricieux; qui la laisse & ses enfans dans la necessité.

    C'Est vn cruel supplice que de mourir de faim. Mais ce supplice est extraordinairement douloureux, si l'on demeure affamé, dans vn festin, où l'on voit manger les autres , sans 191 en auoir la permission.
    Les pauures sont à plaindre à cause de leur indigence.  Mais vne femme d'honneste famille , qui se voit gourmandée par vn barbare Auaricieux : & reduite à vne vie chetiue , qui l'oblige à souffrir beaucoup de mesaises85 en ses habits , en son viure , & en diuers aubesoins de la vie , me semble encore plus miserable, & plus digne de compassion.  Il faut faire vn effort , pour trouuer quelque adoucissement à sa douleur.
    §.  I.   Auis à la Femme, qui vit dans l'indigence, par l'Auarice de son Mary.
    I.  C'est vne pure bonté de Dieu, en vostre endroit; que vous soyez née dans l'Europe, & dans vne famille riche & noble.  Vous pouuiez naistre dans les deserts & dans les sables de l'Afrique, dans les forests de Canada, dans les glaces & les neiges des Mers qui sont soubs les deux Poles. Qu'eussiez - vous fait pour lors , estant à demy nuë , couuerte d'vn meschant bout de peau, nourrie d'herbes & de 192 legumes mal apprestées : ou au plus, n'ayant qu'vn peu de chair mal cuite, sans pain & sans saulce?
    Faites souuent cette reflexion. Et vous trouuerez , que vous n'estes point des plus infortunées de ce mõde.
    S. Paul , parlant à S. Timothée, 1. Tim. 6.7. Euesque d'Ephese , luy dit Nous n'auons rien apporté en ce monde.  Il est certain, que nous n'en emporterons rien. Ayant nostre viure & nos habits, soyons contens.
    II.  Les Saincts ont esté plus mal In cor. vitis. nourris , que vous : bien qu'ils meritassent vn meilleur traittement , que vous ne desireriez pour vostre contentement. S. Marcel Pape, estant resserré par le Tyran dans vne estable, pour y panser les cheuaux : ne mangeoit que du pain bien sec , & ne beuuoit que de l'eau.
    2.  Les Saincts Antoine, Honorat, & plusieurs autres ont fait longtemps le mesme, de leur plein gré.
    3.  S. Macaire ne mangea, sept ans durant, que des herbes cruës.
    4.  Saincte Eusebie, surnommée 193 Xene ( c'est à dire Hospitaliere ) ne mangeoit que du pain, meslé auec ses larmes, & auec de la cendre. Elle n'en prenoit qu'vne fois , en deux , ou en trois, ou mesme en quatre iours.
    5.  Saincte Geneuiêue, depuis l'âge de quinze ans iusques à cinquante ans, ne prenoit qu'vn peu de pain & de feves, le Dimanche & le leudy. Et ne faisoit cuire ses fêves, qu'enuiron de quinze en quinze iours.
    III.  La faim fait trouuer les viandes grossieres plus agreables , que ne seroiẽt les mets les plus exquis des Roys, si l'on manque de cet assaisonnement.
    Ptolomée, Roy d'Egypte, faisant voyage ne trouua que du pain tres-sale & tres-degoustant.  La faim neantmoins, le contraignit d'en manger. Il s'escria incontinant.  Que iamais il Diod. l.2.c.1. n'auoit gousté rien de plus sauoureux.
    Gnefactus, Roy du mesme Royaume, menant vne armée en Arabie, fut contraint par la faim, de manger dans le desert, des viandes dont il n'eust pas souffert la veuë , en vn autre temps. Il y prit tant de goust qu'il rejetta ab 194 solument les delices de la Cour : fut tres-sobre, tout le reste de sa vie : & fit descrire la cause de sa frugalité, dans le Temple de Iupiter, pour seruir d'exemple aux autres Roys, & à tout le peuple.
    IV.  Si vous recourez à Dieu, & luy representez vos besoins, auec resignation, auec constance, & auec perseuerance : il vous fournira tout ce qui vous sera necessaire , & pour les habits, & pour l'argent, & pour la nour Bollã. Surius Metap Baron riture.
    1.  Les Anges ont donné à manger à la B. Oringe , à Saincte Ide , à Sainct Alexandre, à Sainct Iulien, & à plusieurs autres.
    Quatre ans durant , vn Ange apportoit des viandes à la B. Veronique: & quelquefois il les augmentoit au double : afin qu'elle en fit part à sa compagne
    Tous les iours, vn Ange apportoit vn pain à S. Phosterius : & luy pouruoyoit abondamment, selon le nombre des hostes qu'il receuoit.
    Vn Ange nourrit, douze iours du 195 rant , S. Pontien : qu'on tenoit dans vne estroite prison, où l'on vouloit le faire mourir de faim.
    2.  Dieu vous pouruoira d'habits, qui vous seront necessaires & à vos enfans. Moïse conduisoit dans vn desert sterile , trois millions de personnes. Ce voyage dura quarante ans : & Dieu conserua en leur entier tous les vestemens des hommes & des femmes, qui estoient dans vn âge auancé : & fit croistre ceux des enfans, à proportion que leur corps croissoit, en grandeur & en grosseur.
    Les Anges reuestirent d'vne belle Robbe Saincte Agnes : que les bourreaux tiroient toute nuë, dans vn lieu infame : d'où elle sortit victorieuse & innocente.
    3.  Si l'argent vous est absolument necessaire, il ne vous manquera point: si vous estes fidelle à Dieu ; & si vous implorez son assistance. Il fit, que l'argent ne manqua iamais dans la bourse de Saincte Liduvine.  Aussitost qu'elle en auoit tiré des petites pieces de monnoye , qui y estoient ; elle y en 196 trouuoit d'autres , de mesme valeur. C'estoit comme vne source inespuisable de la liberalité de Dieu.
    Le B. Herman, ou Ioseph, estant en Cachet in vit. core enfant , la B. Vierge Marie luy monstra vne pierre, soubs laquelle il trouua de l'argent , pour soulager la necessité de ses parens & la sienne. Elle l'auertit , de faire le mesme dans ses besoins : Ainsi rien ne luy manqua, qui luy fust entierrement necessaire.
    Dieu changeroit plustost les pierres en argent, que de vous laisser perir : si vous l'inuocquez du fond du cœur. Il peut releuer vos cheutes, & enrichir vostre pauureté. Il conuertit, vne fois de l'estain en argent dans l'Espagne : & par ce miracle, enrichit vn Marchand, que S. Iean l'Aumosnier auoit assisté, apres de grandes pertes.
    V.  Lors que le murmure se faisit de vostre cœur : & que vous commencez de vous indigner contre vostre mary, de ce qu'il ne vous fournit pas suffisamment d'argent pour vos habits, pour vostre entretien, & pour vostre famille : Considerez que possi 197 ble vous ne sçauez pas toutes les debtes & tous les embaras de vostre mesnage , pour lesquels vostre mary espargne: sans vous donner de la douleur, pour ses mauaises affaires.
    VI.  Enfin, estimez que l'estat de vostre misere est tres-propre, pour vous enrichir de plusieurs vertus : & vous faire vne saincte.
    La Palme se plaist dans vn sol, qui soit salé.  Elle ne veut point estre engraissée auec du fumier.
    Le Pouliot, dit Ciceron, fleurit en lib. I. de diuinat.86 hyuer , dans la plus grande rigueur du froid.
    La vertu fleurit, porte des fruits, & se fortifie dans l'affliction & l'indigence : & languit dans l'abondance, où elle est tousiours en danger de perir.
    VII.  Vous ne deuez point vous tenir pauure & miserable : si vous estes riche, aux yeux de Dieu & de ses Anges : l'or & l'argent, dit Euripide, ne sont nullement les veritables richesses: mais les vertus.
    Pythagore disoit, Que les richesses  198 de la terre sont vne Anchre fort foible : que la gloire l'est encore plus : & que le corps & le reste sont sans force. Quelles sont donc les Anchres fortes & assurées? La prudence, la force, la magnanimité & les autres vertus. Elles ne sont point ébranlées par aucune tempeste. Dieu a mis cette Loy : que la seule vertu est solide & puissante : & que tout le reste n'est qu'vne pure badinerie & sottise d'enfant : Iusques icy ce Philosophe.
    VIII.  Mesprisez donc tout ce que vous desirez, hors de Dieu : & vous croirez auoir tousiours suffisamment des biens de la terre : & mesmes du peu que vous aurez par vostre mary, vous prendrez plaisir d'en retrancher vne partie: afin de meriter dauantage.
    §.  II.   Auis pour le Mary qui laisse sa Femme & Enfans en necessité.
    I.  Vostre espargne doit auoir vne fin raisonnable ?  Pour qui amassez vous, si ce n'est pour vostre femme & pour vos enfans ?  Que si vous cherchez leur bien, & leur contentement: ne vaut-il pas mieux les contenter dés maintenant : que de les inquieter vn 199 Prou 15. long-temps , pour les mettre à leur aise apres plusieurs années? l'Auarice est le trouble des familles : comme Dieu mesme nous asseure.  Ne vous en laissez point gourmander.
    II.  Vostre Auarice vous priue de l'vtilité de vos richesses.  Celuy qui aime les richesses, dit Dieu en l'Ecclesiastique, n'en tirera aucun profit.
    Il est semblable à ceux qui sont condamnez aux mines d'or & d'argent: Ils en manient beaucoup: mais ils n'en sont pas plus riches. Car rien n'en reuient à leur profit. Ils demeurent tousiours , dans leurs cachots & dans leurs tenebres : tandis que les Autels & les Palais des Roys reluisent par le brillant de ces metaux.
    Non seulement l'Auaricieux ne maintient point le lustre de sa naissance par la splendeur de ses habits , & par le brillant des meubles de sa maison : mais il meurt de faim , au milieu de l'abondance.  La Femme de Pythius, Roy de Bithinie, le declara par vne ingenieuse inuention. Ce Prince, poussé par vne insatiable conuoitise d'amasser 200 de l'or & de l'argent, fatiguoit la pluspart de ses sujets dans les mines.  Sa femme luy fit de toutes sortes de viandes, en or & en argent : & les luy presenta , au temps du disner.  Pythius prit d'abord vn grand plaisir à ce seruice.  Le deuxiesme & troisiesme seruice se faisant de la mesme sorte, quoy qu'il demandast à manger, il se mit en colere.  La Reine, qui estoit plus prudente, luy dit alors.  Sire , vous tuez continuellement vos sujets, pour vne chose que vous voyez ne pouuoir soustenir vostre vie. Contẽtez vous de tant de biens, que vous auez: & traittez vous à la Royale. Faites cultiuer les champs de vostre Royaume : & viure vostre peuple en repos & en abondance. Il crut ce sage auis & fut depuis vn excellent Prince; aimé de tous ses sujets, & redouté de tous ses voisins.
    III.  L'Auaricieux , comme vous voyez, est dommageable aux autres. Thomas Murs87 le compare à vn chien farouche : qui est attaché à vn ratelier où il y a du foin. Il n'en mange point & empesche les autres animaux d'en 201 manger.
    IV.  Les biens que vous amasserez Ælian. l. 6. c. 51. ne vous rassasieront iamais, tandis que vous retiendrez l'Auarice dans vostre cœur. Ceux qui sont mordus du serpent Dipsas sont tellement emflammez d'vne furieuse soif : que plus ils boiuent, plus ils ont soif.
    S. Augustin considerant l'auidité insatiable des Auaricieux, escrit qu'ils De vir Dom. sont pires, que les bestes brutes. Voicy ses paroles. Que veut dire cette insatiable auidité de la concupiscence. Les bestes irraisonnables mettent des bornes à desirs.  Elles ne rauissent, que pressées de la faim. Elles espargnent leur proye, aussitost qu'elles se sont remplis suffisamment.  La seule auarice des riches est insatiable. Elle rauit tousiours: & n'est iamais contente.  Elle ne craint point Dieu : & ne respecte point les hommes. Elle ne pardonne point à son Pere. Elle ne connoist point sa Mere. Elle n'obëit point à ses Freres : & ne garde point la foy à ses Amis.  Elle opprime les Veuues: attaque les Orphelins: iette en esclauage ceux qui sont libres: & est tous- 202 iours preste à faire de faux sermens.
    Iob. 27.18.
    V.  Vous vous mettez en peril, de renuerser vostre famille , en la batissant par vne Auarice mesquine & sordide. Iob dit, que l'Auaricieux bastit sa maison, comme la tigne88. Les Septante tournent, Sa maison se fera, comme celle de la tigne89 & de l'aragnée. L'aragnée fait sa toile, en s'espuisant : & la tigne90, en rongeant.  Mais enfin tout perit bien tost : Dieu renuersant tout ce que l'auare auoit amassé aux despens d'autruy : & en fais cruellement souffrir ceux à qui il deuoit donner du secours.
    Theop. Baron 8. tom. anne 602. L'Empereur Maurice ne voulut point racheter, pour fort peut d'argent, plusieurs soldats, que Chaian Roy des Auares auoit pris dans vne bataille. C'est pourquoy ce Roy les fit tous esgorger, auant que de retourner en son pays. Cette auarice de Maurice deplut si fort à Dieu & à tous les sujets de l'Empire, particulierement aux soldats : qu'vne sedition s'estant esleuée dans l'armée , à raison des quartiers d'hyuer , Phocas fut proclamé Em 203 pereur. Il accourt à Constantinople : y est receu par le Senat, & Couronné par le Patriarche : Ce Tyran fit prendre Maurice , ces cinq enfans masles, sa femme & ses filles, & les fit tous massacrer.  Voila le fruit d'vne lasche auarice.
    Ce qui arriue aux Empires, arriue aux familles particulieres : & si l'on n'y perd pas la vie, par ce vice infame d'auarice : on y diminue ses biens. S. lib. de gloria Cons c7.c.8. Gregoire de Tours raconte.  Qu'vn Nautonnier refusant l'aumosne à vn pauure : & luy disant que son Nauire ne portoit que des pierres , fut bien estonné, que tout le pain, tous les fruits & toutes les viandes , qui estoient dans ce Nauire , se conuertirent en pierres.  Et ce Sainct assure en auoir veu des Oliues & des Dattes , plus dures que du marbre.
    VI.  Quand l'auarice seroit vtile à l'agrandissement de vostre famille, vous la deuriez fuir: parce qu'elle perd vostre ame : en comparaison de laquelle vous deuez mespriser tous les biens de la terre, comme du limon & 204 du fumier. O hommes, s'escrie Sainct Augustin , quelle folie vous renuerse l'esprit : Vous perdez la veritable vie. vous tuez vostre ame: vous acquerez de l'or, qui n'est que de la boüe , & vous perdez le Ciel, qui vous offre des thresors Eternels.
    S. Chrysologue entre dans la mesme In ser. pensée, & dans le mesme zele. Celuyla, dit-il , est vn lasche, qui estant appellé à vn Royaume, s'amuse à vn petit gain dans sa maison.  Il faut auoir vne ame de plomb & de fer, pour estimer dauantage vn escu, que les thresors d'vn Roy. C'est auoir peu de sens & de iugement , de vouloir perdre des choses tres-grandes, pour de tres-viles & tresabjectes : & de se laisser eschaper des mains, des biens Eternels, pour ceux qui ne font que couler auec le temps.
    Ne vous laissez point emporter à l'é Cirlã lib. 3. de rer. utilci, c. 55. clat de l'or & de l'argent : mais considerez, que la mort de vôtre ame est cachée soubs ce brillant , qui n'est qu'vne pure illusion du demon , & vne inuention pour vous perdre sans resource. Cela se peut expliquer , par la mali 205 cieuse subtilité de Fenella. Kennethus Roy d'Ecosse, ayant tué Dessus parent de cette Princesse , elle se resolut à la vengeance.  Elle fit faire à ce dessein, vne belle statuë, qui tenoit en sa main vne pomme d'or, ornée de riches pier Hector Boettius. l. 21.hist. Scot. res precieuses.  L'Artifice estoit : que lors qu'on la tiroit à soy: plusieurs iauelots sortoient de la statuë ; qui se lançoient sur celuy qui s'en approchoit. Fenella fit poser cette statuë dans vn Iardin de plaisance : & inuita le Roy de s'y venir diuertir.  Ce Prince, ne sçachant rien du secret , fut raui à la premiere veuë de cette statuë : il s'en approche auec ioye, & se saisit de cette pomme.  Incontinent, il fut percé de ses fleches cachées : & tomba roide mort, au milieu de ses Princes, de sa Noblesse & de ses Gardes.  Ce qui arriua pour lors au corps de ce Roy, arriue tous les iours en l'ame des auares. Ils rauissent l'or : & il les tuë.  Quel profit leur en reste-il: veu qu'il faut perdre mesmes cette meurtriere masse de terre munie?
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    VII. C'est encore vne consideration qui doit moderer vostre auidité. Vous perdrez, enfin tous ces biens de terre: & vous n'en emporterez rien en l'au Iob 20. 15. tre monde. L'impie vomira les richesses qu'il a deuorées : & Dieu les luy arrachera du ventre.
    Cela se peut expliquer, par ce qui arriue aux Corbeaux en la Chine, & qui est arriué aux Chats d'Affrique aux Isles Balcares.
    1ff.  Les Mandarins Chinois nourris Matt. l.6. sent de grands Corbeaux domestiques, qui sont duits91 à la pesche. Ils leur serrent le cou auec vn nœud, qui ne leur oste point la respiration : mais qui les empesche d'aualer ce qu'ils prennent. Ces Corbeauxse lançent auec vne admirable vistesse & adresse dans l'eau : prennent de petits poissons dans leur bouche, & de gros en leur bec: & les reportent au logis, où l'on leur fait rendre gorge, & lascher toute leur proye.
    2.  Les Habitans des Isles Major Strabo. l. 3. que & Minorque estoient si molestez, par vne multitude presque infinie de Lapins : qu'ils furent sur le point de 207 quitter leurs Isles , & d'enuoyer à Rome des Ambassadeurs, pour demander vn autre pays. Enfin, ils s'auiserent de faire entrer dans les tanieres de ces petits animaux, des Chats d'Affrique. Mais ils leur lierent la gorge: afin que pouuant chasser ou dechirer leur proye, ils ne peussent la deuorer.
    Vous n'emporterez auec vous en l'autre monde, ny or ny argent, ny dignitez, ny palais, ny prez, ny champs, ny vignes, ny bois : pourquoy donc allez-vous à la chasse de ces biens, auec tant d'empressement.  Ne faites point miserable vostre famille, en luy cachant des biens que vous ne pouuez longtemps conseruer.
    VIII.  Non seulement vous serez bien-tost obligé par la mort, & peut estre auparauant par quelque reuers de fortune, de laisser toutes vos richesses: mais vous sentirez de tres-cruelles douleurs en cette perte , si vous attachez trop vostre affection à ces biens perissables.
    Poggius asseure; que de son temps, De auarit. vn homme addonné à l'avarice, estant 208 prest de rendre l'ame se fit apporter vn bassin plein d'escus d'or.  Et qu'alors il leur demanda instamment du secours, leur alleguant. Qu'ils les auoit gardez, comme son ame propre: & que c'estoit en cette extremité , où ils deuoient l'assister.  Il repeta souuent ces paroles. Ah! qui sont ceux à qui ie vous laisseray.  Enfin, il mourut dans ces regrets : & quitta auec larmes & auec sanglots, ce qu'il auoit si ardemment cherché : si soigneusement conserué : & si inutilement & sottement inuoqué.
    Concluez : & resoluez vous de n'estre plus si auide des richesses, qui sont volantes & passageres. Pouruoyez honnestement vostre femme , & vos enfans, & toute vostre famille.  Tout ce que vous y emploierez, vous causera du merite aupres de Dieu , & vous comblera de ioye en l'ame.  Tout ce que vous reseruerez mal à propos : ne vous seruira que de tourment, en sa conseruation & en sa perte.
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    CHAPITRE VII. La Consolation & la Direction d'vne Femme, dont le mary est fascheux à son Pere, à sa Mere, à ses Enfans d'vn autre lict, & aux Seruiteurs & Seruantes qu'elle affectionne.

    LA necessité des familles & des affaires contraint quelquefois à se remarier. Mais c'est vn miracle, si la charité s'y trouue si parfaite : qu'il n'y interuienne plusieurs inconueniens & plusieurs deplaisirs.  Voyons briéuement, comment on s'y doit comporter, pour en tirer du profit.
    §.  I.  Aduis à la Femme , dont les parens, & les domestiques sont mal traitez.
    I.  Lors que vous vous estes resoluë à vn second Mariage : vous vous estes exposée à toutes les difficultez & à toutes les douleurs, qui ont coustume d'y arriuer.  Publius Syrus dit ingenieusement, à ce sujet. Si celuy qui est eschapé d'vn naufrage se remet dere 210 chef sur Mer : il n'a point de iuste raison d'accuser Neptune , le Dieu des flots, de ce qu'il permet aux vens de souffler contre son vaisseau.
    Pour cette raison, plusieurs femmes prudentes ont rejetté les secondes Nopces : qu'on leur offroit auec instance.  1. Annia pressée de se remarier en la fleur de sa ieunesse & de sa beauté; le refusa, disant. Ie ne le ne le feray iamais.  Si i'auois vn bon Mary, i'aurois trop peur de sa mort.  Si i'en rencontrois vn fascheux : ie serois insensée de le prendre, apres le mien qui estoit d'vne tres-excellente bonté.  2. Valeria estant interrogée, pourquoy apres la mort de son Mary, elle n'en prenoit pas vn autre.  Parce que, dit-elle, encore que le mien soit mort aux autres il est encore viuant, & viura tousiours pour moy.  3. Martia, Fille de Caton, repartit à la mesme demande. A peine trouuerai-je vn Mary : qui me cherche plustost que mes biens.
    II.  Quand vous voyez, que vostre Mary fait esclater sa passion contre vostre Pere, vostre Mere & vos Enfans, & 211 contre vos Seruiteurs & vos Seruantes: considerez qu'il vaut mieux, qu'il la monstre, que de la couuer dans son cœur. La flamme brusle par son ardeur: mais elle resioüit, par sa lumiere. La fumée est intolerable ; & estouffe , sans qu'on y pense.
    III.  Recompensez par vos bons seruices, & par vostre tendresse, enuers vos parens, & enuers vos domestiques, les boutades & les excez de vostre Mary : Ne leur donnez neantmoins rien à son insceu, sans l'aduis de vostre Confesseur , ou de quelque homme sçauant & experimenté. Vostre Mary est le Maistre & le Dispensateur des biens de la famille.
    IV.  Ne precipitez rien: dissimulez pour vn temps , si l'indignation est trop grande. Maintenez, auec plus de soin, l'affection que vous porte vostre Mary. Si vous ne la perdez point: il ne sera pas bien difficile d'accommoder tout en son temps.  Lors que vous le verrez en bonne humeur, tesmoignez luy que ce procedé trop austere enuers vos parens, ou enuers vos seruiteurs, vous afflige, vous serre le cœur 212 & vous met en peril de vostre santé. Si vous auez d'ailleurs , quelque indisposition, ce moyen sera tres-efficace.
    V.  Si la prudence, ou la necessité, vous contraint de ne point tant hanter vostre Pere & vostre Mere : ne manquez pas, de leur faire sçauoir la bonne volonté que vous auez pour eux : & le desir, que vous conseruez de trauailler à vne bonne paix.
    VI.  Pour ce qui concerne vos enfans; ne vous persuadez pas facilement Eccli. 7. que vostre Mary leur soit trop seuere. Dieu luy commande la grauité, en ces termes. Vous auez des Filles : gardez leurs corps: & ne leur monstrez point vn visage riant.
    Eccli. 30. 9. Dieu ne veut pas moins de grauité & de seuerité , enuers les masles. Traitez doucement vostre fils, dit-il: & il vous remplira de frayeurs.  Si vous iouez auec luy, il vous attristera : ne luy sousriez point , & ne luy compatissez point : autrement, il vous causera beaucoup d'amertume. Faites luy baisser la teste, tandis qu'il est ieune. Chastiezle, dez sa premiere enfance; de crainte  213 qu'il ne s'endurcisse , & ne vous croye pas: & vous transpere le cœur de douleur.
    VII.  Ne vous gendarmez donc pas, si vostre Mary est serieux enuers vos enfans : & ne leur permet point, en sa presence, diuerses libertez, dont vous voudriez tirer vostre diuertissement. Il Strabo. l.15. n'estoit point permis aux Escoliers des Brachmanes , ny de parler , ny de cracher , ny de se moucher , deuant eux. Si cela leur arriuoit, ils estoient exclus de la classe de ces Philosophes Indiens, Vincent. l. 2. c. 74. hist. nar. Basil. in Hex. comme n'ayant point vn suffisant domaine sur eux-mesmes.
    VIII.  Ne vous fachez non plus, s'il les chastie plus que vostre tendresse maternelle ne voudroit.  Il les nestoyera de leurs vices & leur donnera la vie & la vigueur des vertus.  Les bourdons meurent dans le miel : & viuent dans le vinaigre.  Le sel d'Agrigentum se durcissoit en l'eau, & se liquifioit au feu. Ce qui est vtile & necessaire à vos enfans , ne vous doit point estre fascheux & desagreable.  Et beaucoup moins deuez vous en tesmoigner vo 214 stre mécontentement à vôtre Mary: qui a des-ja assez de peine à cette violence qu'il se fait. Vous pourriez estre cause, qu'il quitteroit tous ses soins : & que vos enfans mal esleuez vous feroient bien des maux : si particulierement, en punition de cette lascheté Dieu vous ostoit vostre Mary.
    IX.  Il pourroit neantmoins arriuer, que la seuerité seroit excessiue : & que vous deuriez interposer vostre credit. Mais cela se doit faire, apres vne meure deliberation ; & apres auoir bien prié Dieu, qu'il vous inspire & vostre Mary ce qui sera le plus conuenable à sa gloire , au salut de vos enfans , & au bien de vostre famille.
    §.  II.  Aduis pour le Mary, en ce qui concerne ses enfans & ceux de sa Femme.
    I.  Loüez en vous mesme la tendresse de vostre Femme : tant pour ses parens, que pour ses enfans, ses seruiteurs & ses seruantes.  Les femmes ont plus de lait que les hommes : & la douceur leur est plus propre.  La vostre seroit blasmable , si elle n'auoit point 215 cette affection : que Dieu a donnée, mesme aux animaux.
    L'Aigle aime tant ses petits, dit le R. Saomon. Docteur Salomon ; que les voulant garantir des fleches du chasseur; non seulement elle les enleue en l'air auec ses griffes : mais elle les met sur son dos : afin qu'ils soient plus asseurez qu'elle mesme : & qu'on ne puisse les blesser, sans l'offenser la premiere.
    On blasme l'Austruche, de ce qu'elle ne couue point ses œufs: & ne prend aucun soin de ses petits.
    II.  Ne trouuez point mauuais que, de temps en temps, vostre Femme demande la grace pour ses enfans : cela l'en fera aimer, & empeschera qu'ils ne luy fassent tant de peine.
    Ne vous indignez point aussi , si quelquefois voyant vostre colere trop allumée & que vous frappez trop rudement ses chers nourrissons, elle va au secours; & vous arrache les verges des mains. Cela est excellent , lors qu'il se fait auec concert , & d'vn mutuel accord.  Car l'enfant demeure dans la crainte : & ne reçoit pas vn grand mal.
    216
    Ælian 3.c.23. Mais quand il arriueroit , sans vostre permission : donnez quelque chose à vne Mere attendrie.  Le Pelican non seulement se tire du sang de la cuisse pour nourrir ses poussins : mais se iette aussi au milieu des flammes, pour les en deliurer.
    III.  Vous deuez faire plus de cas de l'amour de vostre femme, à qui vostre colere est onereuse : que de la satisfaction de vostre passion : veu que cette douceur , meslée auec vostre aigreur, Plin. 7.c.25. est propre à produire de bons effets. Le fiel de l'Aigle est excellent pour la veuë si on le mesle auec le miel de l'Attique.
    IV.  La trop grande seuerité abbat l'esprit des enfans : les rend stupides & pusillanimes : ou les met en furie, & les rend fougueux & indociles.  La Lamproye deuient furieuse, si elle boit du vinaigre : Plusieurs naturels se roidissẽt contre la rigueur , & se rendent traitables à vne douceur prudente & moderée : mais il n'y en a presque point, à qui l'excez de la rigueur ne nuise beaucoup.  Vne petite pluie penettre & fertilise la terre. Les orages & les torrens 217 rauagent & enleuent tout: & ne laissent que des pierres & des cailloux durs & inutiles.
    V.  Ne vous rebutez point, si quelqu'vn de vos enfans paroist moins poli, moins ingenieux , & moins propre à vos desseins. Ce sera possible celuy qui releuera toute vostre famille : & ceux dont vous faites plus d'estat , & que vous croyez deuoir estre la splendeur de vostre maison : en seront l'opprobre.
    Saül , Roy des Iuifs, appella son quatriesme fils Esbaal : qui signifie , le feu, la splendeur & l'amour du Roy.  Il fut si lasche, & si peu propre à gouuerner le Royaume, qu'il tint sept ans par le secours d'Abner ( qui signifie ) Pere ou Prince lumineux , qu'on l'appella Isboseth: c'est à dire, homme de confusion , homme contemptible.
    Le Fils de Ionathas fut nommé Meribaal : qui est autant, que si l'on eust dit, vn Seigneur belliqueux & vaillant. Il fut puis apres dit Miphiboseth : qui signifie, homme mesprisable à son seul regard : homme qui a vn visage & vn maintien contemptible.
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    Au contraire, ceux qui estoient reiettez par leurs parens à des occupations basses & abjettes: ont esté esleuez de Dieu-mesme , sur la teste de tous leurs freres, & de leurs parens. Dauid estoit retenu, par son Pere Isaï, à la garde des brebis, pendant qu'il poussoit ses freres dans les charges des armées. Son Pere pensoit si peu à son auancement : qu'il ne le rappella pas seulement des champs, lors que Samuel luy declara que Dieu luy auoit ordonné d'oindre pour Roy celuy de ses enfans qu'il luy designeroit dans son logis. Isaï fit assembler ses sept autres fils; & laissa Dauid auec ses brebis. Mais les autres n'estant point choisis du Ciel, Samuel fit venir ce petit berger , le moins âgé de ses freres, & le plus negligé : & par vne sainte onction , le declara successeur de la Couronne. Les jugemens de Dieu sont admirables, & passent entierement nostre portée & nostre preuoyance.
    VI.  Enseignez vos enfans par vousmesme , si vous le pouuez : au moins, faites leur rendre compte, de ce qu'on 219 leur enseigne dans les classes. Ce soin les fera plus soigneux : & se voyant éclairez par vous & par leur Maistre, comme par deux yeux toûjours veillans, ils ne s'endormiront point dans leur deuoir , & ne seront iamais en tenebres.
    Quand le Soleil éclaire nostre Hemisphere : la Lune & les Estoiles éclairent l'autre. Si le Maistre donne de la lumiere à vos enfans dans sa Classe. Si vous, si vostre femme, si le reste de vostre famille les illumine par vos connoissances & par vos vertus , ils deuiendront bien-tost des enfans de lumiere , & illustreront en leur temps vostre Maison.
    VII.  Si vous ne pouuez vaquer à leur instruction , choisissez les plus sçauans & les plus vertueux Maistres que vous pourrez.  Il importe beaucoup d'auoir vn bon Iardinier , pour planter les arbres d'vn verger,si on veut Plato in Alcib. Crinitus de honor. en gouster des fruits.
    Les Rois de Perse enuoyoient leurs enfans aux Maistres qui enseignoient à monter à cheual ; & les faisoient aller 220 à la chasse dés l'âge de sept ans. A qua Disc. l.1.6.2. torze ans, ils leur donnoient des hommes les plus renommez en sagesse, en iustice, en temperance, & en force, qui fussent dans tout le Royaume : & ils estoient appellez, les Precepteurs Royaux.  Le premier leur enseignoit la science des choses naturelles, & les Instituts , & manieres de viure & d'agir des Rois. Le deuxiéme leur inculquoit, que toute leur vie, ils aimassent & pratiquassent la verité sur toutes choses. Le troisiéme, qu'ils ne se laissassent iamais domter par aucunes de leurs passions : mais qu'ils s'efforçassent de se mettre dans vne parfaite liberté d'esprit : de se commander premierement à eux mesmes , & de n'estre esclaues d'aucun vice.  Le quatriéme , enfin, les exhortoit & les stiloit92 à auoir vn cœur genereux & sans crainte.
    VIII.  Si vous auez soin de vos propres enfans, ne negligez point ceux que vostre femme a eus d'vn autre Mary.  Caressez-les mesme, auec plus de tendresse exterieure ; & tenez fortement la main que les vostres les ai 221 ment , les respectent & les assistent. C'est le meilleur moyen de maintenir la paix, & la prosperité de vostre Maison , & durant vostre vie, & apres vostre mort.
    Les Poëtes nous racontent, que Castor & Pollux freres de diuers Peres s'entr'aimerent si cordialement , que Pollux, fils de Iupiter, deuant estre immortel , il ceda à son frere Castor la moitié de son immortalité : C'est pourquoy, ils furent tous deux transportez au Ciel , pour y luire l'vn apres l'autre.
    Si la Charité, qui est vn feu diuin, enflamme & éclaire vos enfans , ils pourront tous s'échauffer l'vn l'autre en l'amour des biens eternels , & au desir des heroïques actions, & reluire ensemble.  Si Castor & Pollux paroissent, dans le Ciel, tous deux à pareille heure ; c'est vn signe de beau temps. Iamais vous ne l'aurez , ny beau , ny bon , sans vne mutuelle concorde , & sans la splendeur des vertus dans vostre logis.
    222
    §.  III.  Auis au Mary, touchant ses seruiteurs & ses seruantes; que sa Femme supporte.
    I. Considerez, que vos seruiteurs & vos seruantes sont d'vne mesme nature que vous : & qu'ils son éleus à l'estat de la Grace & de la gloire, aussi bien & aussi auantageusement que vous. Ils ont esté creés de la mesme matiere, rachetez par le mesme Sang du Fils de Dieu, & destinez à la mesme recompense du Paradis.
    Les Gymnosophistes, Philosophes de Diodor l.2.c. 18. l'Inde, auoient vne Loy entr'eux , que personne n'est esclaue ; mais que tous sont nez libres , & doiuent estre honorez en cette qualité. Et le Philosophe Bion enseignoit , Que les seruiteurs vertueux sont libres : & que les Maistres vicieux, sont esclaues. I'ay prouué cette verité au premier liure du Sect.1. & 2. Traité que i'ay fait pour l'instruction & pour la consolation des seruiteurs & des seruantes.
    II.  Seneque tres-sage Philosophe conseille de viure parmy ses seruiteurs, auec familiarité , auec douceur & de 223 bonnaireté. Cette Charité leur épanoüit le cœur, renforce les bras, esueille l'esprit, pour aimer, pour honorer, pour seruir & aider leurs Maistres, en tout lieu & en toute occurrence.
    Sabell. l.6. Inne. ad. 1.
    Vn seruiteur, dans la ville de Tyre, sauua la vie à Straton son Maistre, & le fit Roy de cette Republique , parce qu'il l'auoir traité auec douceur & debonnaireté.
    III.  Si vous abaissez vos seruiteurs, contre leur gré, à des offices trop vils & trop laborieux : vous vous priuerez souuent de leurs trauaux , dans leurs occupations ordinaires, lors que vous serez absent : ou ils tomberont malades de dépit, ou ils s'enfuiront de vostre logis , ou feront quelqu autre sottise. Ce qui se fait à contre-cœur, n'est iamais de longue durée.
    Vn ieune Lacedemonien , d'honneste famille, estant fait prisonnier de guer Plin Lacon re par le Roy Antigonus , fut vendu à l'encant auec les autres esclaues. Il seruit alegrement & fidellement à celuy qui l'auoit acheté : tandis qu'il ne luy 224 commanda rien d'indigne de sa naissance.  Mais son Maistre luy ayant ordonné d'apporter vn pot de chambre, il refusa d'obeïr.  En estant fort pressé par cét homme enflammé de colere , il monta promptement sur le toit de la maison : & criant à haute voix, Tu verras ce que tu as acheté , se precipita la teste deuant sur le paué : & se l'écrasa. C'est vne imprudence de contraindre violemment vn seruiteur à des actions à quoy il a vne trop grande repugnance naturelle.
    IV.  Ne chargez point aussi vos seruiteurs au delà de leurs forces.  Leur cœur laissera refroidir l'affection qu'ils vous porteroient: & par consequent, ils agiront moins à vostre profit qu'ils n'eussent fait. Contentez-vous, lors qu'ils font comme les autres seruiteurs de vostre ville , aux maisons qui sont semblables à la vostre: ou qu'ils gardent les conditions du contrat , qu'ils ont fait auec vous, à l'entrée de vostre logis.
    Il y auoit à Suze , ville Royalle de Perse , des bœufs , dont chacun tiroit tous les jours , cent seaux d'eau, pour 225 les jardins du Roy.  Ils faisoient cela auec promptitude , & sans aucune contrainte: Mais il estoit impossible de leur en faire tirer vn seul dauantage : nonobstant toutes les caresses qu'on leur fist : & toutes les bastonnades qu'on leur donnast.
    Le jugement naturel dicte à vos seruiteurs ce qu'ils vous doiuent , selon les gages que vous leur donnez : & selon la coustume de la ville, où vous viuez. Conformez-vous y : si vous ne voulez passer dans leur esprit , pour vn barbare , & pour vn homme , qui ne merite pas d'estre seruy.
    V.  Estudiez le naturel de vos seruiteurs & de vos seruantes. De cette connoissance dépend la bonne conduite , & l'efficacité du gouuernement. Les vns se captiuent par amour, & par de bonnes paroles, les autres se gagnent par les loüanges : les autres, par bien faits : quelquesvns, par crainte & par menaces. L'on en trouue mesmes, qui ne marchent point, si l'on ne les pique. Si l'on manque de cette lumiere , on gaste tout 226 pour l'ordinaire : rendant orgueilleux les vns, & abatant le cœur aux autres.
    Sur cette pensée, diuers Princes & diuers Rois se sont déguisez, pour connoistre ce qui se passoit dans leurs Royaumes : afin d'estre aidez, par cet Hector Boeth. l. 17. hist. Scot. te veuë, en leur gouuernement.  Iacques I. Roy d'Escosse, changeoit quelquefois d'habit : & se mesloit parmy ses Sujets, particulierement parmy les Marchands , pour voir leur maniere d'agir , dans les banquets , & dans le trafic.
    Frideric le vieux, Duc d'Austriche, oncle de l'Empereur Frideric III. con Æneas Sylu. l 3. de Alph. uersoit souuent auec les villageois, s'estant caché sous vn habit de villageois. Il se donnoit à loüage93, pour cultiuer la terre : & pour faire , à la iournée d'autres trauaux. Il jettoit alors des discours de soy & de ses Courtisans. Comme il fut interrogé , pourquoy il en vsoit de la sorte. Ie ne puis, ditil, sçauoir autrement la verité.
    Si vostre condition le permet, trauaillez quelquefois auec vos seruiteurs, pour les soulager en leurs la 227 beurs. Vous verrez bien-tost à leurs mains & à leurs langues , quels ils font. Ils prendront aussi courage, de faire plus joyeusement, & auec plus de perfection, ce qu'ils verront que vous desirez & estimez.
    VI.  Ne méprisez iamais vos seruiteurs, en telle sorte qu'ils vous ayent en horreur, & qu'ils conçoiuent quelque desir de vangeance. Ils sont maintenant sous vos pieds : demain, peutestre, ils seront sur vostre teste.  Nous voyons chaque iour que la rouë de Fortune tourne en tous les Estats & esleue de la poussiere ceux qui rampoient par terre, au plus bas de la lie du peuple.  On a aussi souuent veû tomber du plus haut du Ciel les plus grandes & les plus brillantes Estoiles, pour s'esteindre dans la bouë , ou pour se noyer dans les abysmes.
    Herod. l. 30
    Darius, Roy de Perse, auoit esté seruiteur de Cyrus, & auoit porté le Carquois où estoient les fléches.
    Seleuous, le premier Roy des Grecs en la Syrie & en l'Asie , apres Alexandre : auoit esté valet de pied de ce valeureux Conquerant.
    228
    Seruius Tullius, le fils d'vn esclaue, Dionys Halicar l.3. fut le sixiéme Roy de Rome, eut vn regne tres-heureux, & triompha trois fois de ses ennemis.
    Les seruantes ont aussi esté souuent esleuées à de tres-illustres dignitez, par l'affection qu'vn Roy ou vn Empereur leur a portée.  En la Chine & en diuers Royaumes , les Princes & les Rois n'ont nul esgard aux richesses ny à la Noblesse, lors qu'il est question de leurs femmes.  Ils n'ont l'œil qu'à la beauté & à la gentillesse de l'esprit. De sorte que souuent ils prennent des filles de Charpentiers, de Menuisiers, de Cordonniers, & de semblables Officiers tres - raualez.
    §  IV.    Auis au Mary, pour ce qui concerne le Pere & la Mere de sa Femme.
    I.  Vous deuez louër vostre Femme, de ce qu'elle vous presse d'aimer & d'assister ses parens. Si elle ne le faisoit pas, vous la devriez tenir pour vne ingrate & pour vne barbare. Elle leur doit la vie, & tout ce qu'elle a. Et vous leur deuez vostre Femme , 229 qu'ils vous ont donnée : & qui, sans eux , ne seroit pas au nombre des viuans.
    II.  Supposé la verité, que Dieu nous a enseignée, Que l'homme & la femme ne sont qu'vne mesme chair : le Pere & la Mere de vostre femme sont vostre Pere & vostre Mere : & par consequent vous estes obligé de les cherir, de les aider , & de les seruir en cette qualité.  Ils vous ont donné leur fille, qui est leur substance.  Ils vous font heritier de leurs biens, qu'ils vous ont acquis auec beaucoup de sueurs.  Ils vous ont desja mis en main vne bonne somme d'argent pour vostre mariage, & se sont priuez des douceurs de la vie , pour vous accommoder. Ils desirent vostre auancement , vos richesses & vos honneurs, comme les leurs propres. Leurs bons auis vous peuuent estre vtiles, à cause de l'experience qu'ils ont dans les affaires. Leurs amis & leurs parens seront vn grand renfort à vostre famille.  Les prieres qu'ils feront pour vous & pour vos enfans , vous obtiendront les fa 230 ueurs du Ciel.  Leurs maledictions vous apporteroient de grands dommages. Deut. 27. Maudit soit, dit Dieu au Deuteronome, celuy qui n'honore pas son Pere & sa mere.  Et en l'Ecclesiastique, la Eccl.3. benediction du Pere affermit la maison: & la malediction de la mere en arrache les fondemens.
    Aux Prouerbes , vous auez, Celuy Prou. 19 & 30 qui afflige son pere & sa mere sera méprisé d'vn chacun , & reüssira mal en ses entreprises. Ceux-là meritent d'estre mangez des corbeaux & des aigles, estant pendus prés des torrens, qui se moquent de leurs peres & de leurs meres, à qui ils doiuent la vie.
    III.  Pour qui reseruez vous vostre affection , si vous ne la donnez à vos parens , & à ceux de vostre femme ? Ils sont les plus grandes richesses que vous puissiez souhaiter , & les plus precieux meubles , que vous puissiez posseder.
    Platon au Traité qu'il a fait pour Plato 11. de legib. la bonne police d'vne Republique, en parle de cette sorte: Ceux dont les  231 peres & les meres, ou les grand-peres & les grand-meres sont au logis comme vn Thresor, doiuent croire fermement que iamais ils n'auront vne Diuinité plus efficace, & qui leur apporte plus de commoditez: s'ils les honorent & les assistent, comme la raison & leur deuoir les y obligent.
    Concluez : & iugez , que vostre Femme a vn iuste sujet de trouuer mauuais , que pour de chetifs interests pretendus , vous méprisez ses parens : & que par ce moyen vous vous priuiez & toute vostre famille, des benedictions que le Ciel y verseroit , si vous vous corrigiez de ce defaut.  Concluez aussi, qu'elle encourreroit les maledictions susdites, si elle ne vous prioit de les aimer & de les aider.
    232 Filet décoratif.

    CHAPITRE VIII. La Consolation & la Direction d'vne Femme , dont le Mary ne gagne rien , ou par paresse , ou par maladie.

    LEs Mariages ne se font pas seulement , pour la procreation des enfans : mais aussi pour rendre la vie plus douce , par vne mutuelle communication de biens & de trauaux, entre l'homme & la femme. Quand donc l'vn ou l'autre vient à manquer à ce deuoir , celuy qui reste seul est accablé sous le faix, estant obligé de porter tout le poids des fatigues , & de gemir , dans vne fâcheuse amertume.
    Le vinaigre n'est pas plus fâcheux Prou. 10.26. aux dents , dit Salomon , ny la fumée aux yeux, que l'est vn paresseux à celuy qui l'occupe.
    Themistocle dit encore plus ; Que Plutar. la paresse est le sepulchre d'vn hom 233 me viuant. De sorte qu'vne pauure femme vit aupres d'vn mary endormy, comme aupres d'vn corps mort, qui ne se remuë point, & qui rend vne intolerable puanteur. Taschons de remedier à cette misere.
    §.   I.  Auis pour la femme qui a vn mary paresseux.
    I.  Considerez, que si vostre mary estoit fort laborieux, & gagnoit beaucoup, probablement il en deuiendroit orgueilleux , & s'adonneroit à la débauche, sous pretexte de se distraire, & de reprendre ses forces.
    II.  Si vostre mary estoit robuste & de grand trauail, il exigeroit de vous des labeurs , qui vous seroient insupportables. Chacun se plaist à ses semblables : & croit que ce qu'il peut est possible aux autres. Vn bon Ouvrier veut sa femme, dans vne continuelle action.  Il la mesure souuent à ses propres forces, sans auoir esgard aux infirmitez qui luy suruiennent. Que feriez-vous en cette extremité ?
    III.  Vostre mary ne trauaille pas tant que vous voudriez : mais il est 234 d'vn naturel doux & debonnaire. Il vous laisse en repos & vos enfans. Nul homme n'a toutes les perfections ensemble.  Iettez les yeux sur la facilité de son naturel, sur la paix & le repos qu'il vous donne : & si vous estes raisonnable, vous en serez moins affligée.
    A peine , dit Ciceron , trouuerezvous personne , qui ayant souffert de grands trauaux , & couru plusieurs dangers, n'attende que la gloire pour sa recompense.  Mais, ce qui est le pis, le cœur s'enfle par les bons succés ; & fait , que l'œil & la bouche méprisent & dédaignent les autres. Si vostre mary vous bafoüoit, ce vous seroit vn grand déplaisir. Ayez donc patience, s'il est moins bon Ouvrier; puis qu'il vous laisse dans vne grande tranquilité.
    IV.  Bornez vostre conuoitise , & diminuez les frais de vostre table, de vos habits, de vostre vaisselle, de vos autres meubles , & de plusieurs superfluitez. Vous verrez alors vostre maison autant à son aise , que si vo 235 stre mary gagnoit beaucoup , & que vous continuassiez la grande dépense, dont vostre vanité ou vostre delicatesse est desireuse.  Celuy qui tire beaucoup d'eau, & la verse dans vn canal , ou la jette en terre ; n'en a point tant, que celuy qui en tire peu, & la reserue dans vn bassin, auec soin & auec prudence.
    V.  Si vostre mary trauailloit dauantage , il tomberoit malade , & espuiseroit toutes ses forces.  Vn champ qui est trop fertile , & vn arbre qui se charge d'vne trop excessiue quantité de fruits, sont bien-tost épuisez & rendus infructueux.
    VI.  Faites, par vostre vertu & par vostre condescendance , que vostre mary vous porte de l'affection , & à vos enfans. Cette amour luy donnera de l'ardeur & de la promptitude dans ses actions. L'amour est vn feu qui n'est iamais oisif.
    Felix Prince de Salerne, & General d'armée , montra cette actiuité de l'amour, mesme aux naturels les plus lents & tardifs.  Il prit pour son sym 236 bole vne Tortuë , qui voloit en l'air, & y mit ces deux mots, Amor addidi: voulant dire, que l'amour qu'il portoit à son Prince , luy donnoit des aisles à son seruice: & qu'encore qu'il ne fust point d'vn esprit si vif , que cette affection le feroit voler dans les plus perilleuses & plus difficiles rencontres, sans neantmoins rien precipiter par vne temerité inconsiderée.
    §.  II.  Auis à la femme qui a vn mary malade.
    I.  Qui est - ce qui peut resister à la volonté de Dieu ? Il afflige & console ses seruiteurs, comme il luy plaist. Il enuoya l'aueuglement à Tobie, qui estoit vn miroir de toutes les vertus : & des maladies tres-fascheuses & treslongues à Iob, le plus vertueux de tous les hommes de son temps.
    Leurs femmes entrerent dans vne si noire mélancolie , qu'elles dirent des paroles injurieuses à ces exemplaires de sainteté : & mesmes vinrent à vn tel excés , qu'elles murmurerent contre la Prouidence de Dieu. Mais ces saints personnages les reprirent 237 genereusement, & leur obtinrent vne perseuerante patience.
    II.  Si vous vous affligez trop des maladies de vostre mary, pour vn malade vous en ferez deux : & vos enfans demeureront sans secours. Faites mieux : taschez de vous réjouïr de la belle occasion que vous auez d'exercer la charité, sans aucun peril de vaine gloire.  Tant de saintes Dames & de vertueuses Princesses vont aux Hospitaux , pour y chercher des malades, afin de leur faire l'aumosne, & de leur rendre quelque seruice. Et Dieu vous en offre dans vostre propre maison.
    L'ordure que S. Mochua fit sortir du Hist. ipsor. nez de S. Munnu, lepreux, se changea en pierres precieuses ; comme firent les vers qui sortirent du pied de S. Simeon Stylite ; & de la mammelle chancreuse d'vne sainte Vierge, à qui parloit S. Dominique.
    Les Alcyons ont vne telle amour l'vn Pluta. pour l'autre : que si le masle ou la femelle tombe malade, ou est trop âgé, & ne peut suivre ; il ne le quitte ia 238 mais, & ne le laisse point derriere soy: mais le met sur son dos : afin de le porter où il doit aller pour trouuer ce qui leur est necessaire.
    III.  Si vostre mary n'estoit malade, possible se damneroit-il, & s'adonneroit à des débauches qui vous feroient gemir, iour & nuit.  Le corps qui est fort & robuste , est vne fourmiliere de tentations: mais lors qu'il est abatu, il se soûmet à l'ame & à la raison.  Au milieu des ardeurs, qui consument ses membres, son esprit est en vigueur & plein de merites.
    Sur le Mont Olympe, il y a vne bouche de feu , aupres de laquelle vne Meth. apud Phot. plante nommée Pyragnus est chargée de fleurs & de feüilles aussi belles & aussi vertes , que si elle estoit Sostr. apud Achil. Tat. l. 2. sur le bord d'vne fontaine. Et dans Byzance le feu du Ciel, tombant sur vn Oliuier sterile , le rendit fertile. L'affliction est vn feu du S. Esprit, qui purge & qui fertilise les ames. Si vostre famille est riche en vertus, elle est trop heureuse ; Elle a Dieu, qui est la source de tous les biens.
    239
    IV.  Considerez que les maladies du corps obligent vostre mary & vous aussi de recourir à Dieu : sur la veuë que vous pouuez trouuer en luy seul le remede à vos maux. Si cét aiguillon ne vous pressoit, vous n'y courreriez pas si promptement : & vous ne verseriez pas tant de larmes à ses pieds.
    La seule Marie Magdeleine fut chercher Nostre Seigneur Iesus - Christ, pour en receuoir l'absolution de ses pechez. Tous les autres n'y ont esté poussez, que pour trouuer remede à leur aueuglement , à leur surdité, à leur paralysie, & à diuerses maladies. Et de là cét aimable & charitable Redempteur prit occasion de les attirer parfaitement à soy , & d'en faire des Saintes.  Quand vous serez en Paradis, vous benirez de toutes vos forces la misere qui vous a vnie à Dieu, & dépris de tout le goust des creatures.
    Les parens alloient au Sauueur du Monde, pour leurs enfans : les maris pour leurs femmes : les femmes 240 pour leurs maris. Imitez-les: & il vous secourera.
    V.  Implorez l'aide des Saints: specialement de ceux qui ont vne particuliere vertu, pour guerir certaines maladies. Sainte Lucie guerit du mal des yeux.  Sainte Lustilde de la surdité : Sainte Apolline du mal des dents: Saint Blaize des maux de gorge: Saint Marcoul des escroüelles : Sainte Berthe de la folie : & ainsi du reste.
    VI.  Inuoquez l'Ange Gardien de vostre mary , & le vostre , ceux de vos enfans & de vos seruiteurs: afin qu'ils vous assistent & vous consolent. L'Archange Raphaël descendit du Paradis , pour rendre la veuë à Tobie.  Vn Ange consola S. Munnu lepreux : & auertit S. Mochua, qu'il l'allast guerir : ce qu'il fit.  Vn autre Ange apporta de l'onguent à Sainte Macre , pour guerir ses mammelles, comme S. Pierre fit à Sainte Agathe: S. Aidan fut auerty par vn autre de guerir vn Roy d'Hibernie94, & de l'asseurer , que Dieu luy donnoit encore trente ans à viure.
    241
    VII. Iettez vne œillade sur vostre vie, & sur celle de vostre mary: Vous trouuerez peut-estre, que vos pechez sont la cause de vostre malheur.  Sans le peché d'Adam, il n'y auroit nulle maladie en tout le Monde.  Et souuent sans les fautes des particuliers , les maisons seroient en parfaite santé. Saint Macaire asseura vn Prestre, que sa maladie, qui estoit tres-fascheuse, ne procedoit que de ses crimes.  Il l'en fit bien confesser , & conceuoir vn ferme propos de n'y plus retomber, & le guerit parfaitement.  Saint Ricmire rendit aussi la veuë à vn aueugle ; apres qu'il se fut confessé. Mettez-vous en bon estat; persuadez le mesme à vostre mary: & esperez la misericorde de Dieu.  Celuy qui se jettoit promptement dans la piscine Probatique , à certains jours que l'Ange y descendoit , en sortoit sain, & y laissoit toutes ses maladies. Vn Paralytique demeura trente huit ans dans l'hospital, sans auoir personne qui l'aidast pour s'y jetter: & demeura tout ce temps-là dans son infirmité. 242 Enfin, nostre Seigneur le guérit , & l'auertit de ne plus pecher, comme luy disant , Que sa paralysie auoit esté causée par ses pechez. Aidez vôtre mari à entrer dans la piscine pleine du Sang de Iesus-Christ , qui est le Sacrement de Penitence : vous serez asseurée, que son ame sera nettoyée de ses playes : & souuent le corps y trouuera sa santé entiere , ou vn notable soulagement.
    §.  III.  Auis au mary paresseux & malade.
    I'ay discouru amplement de la pa Imprme à Lion chez Barbier. tience necessaire dans les maladies, au Traité que i'ay inscrit le saint trauail des mains. Il ne me reste donc icy, que de dire vn mot aux faineans, encore les pourrois-je renuoyer au mesme Traité, où ie parle de la mortification du corps & de l'esprit , dans les trauaux des Offices, par la vertu de Diligence. Vsons donc de brieueté.
    I.  L'homme doit trauailler : parce qu'il est mis au Monde pour cela : & que Dieu luy vend tout au prix de ses 243 sueurs. Comme la femme, dit Socrate , ne procrée point d'enfans sans l'homme: ainsi l'esperance ne produit rien sans le trauail.
    Salomon renuoye le paresseux à la Prou. 6. fourmy , qui trauaille durant l'Esté, pour estre fournie en Hyuer : & par cette préuoyance , elle subsiste.  La sauterelle chante & danse en Esté, sans rien amasser: aussi meurt-elle aux premieres froidures.
    II.  Le trauail acquiert non seulement des biens temporels, mais aussi les eternels. Les Anges animerent les Saints Seuerin & Victorin à bien trauailler, sur la consideration d'vne recompense eternelle , qui ne se peut acquerir autrement.  Ils excitoient tous les iours S. Remond, afin qu'il s'occupast , dés le matin à la gloire de leur Createur, en bien trauaillant.
    III.  Ouurez les yeux: & vous verrez, que tous les Estres sont dans vne continuelle action.  Dieu mesme, & les puissans Princes de la Terre ne cessent iamais de trauailler.  Latinus Pacatus, dans le Panegyrique qu'il a 244 fait à l'honneur de l'Empereur Theodose95, dit: Les choses diuines se plaisent à vn continuel mouuement : & l'eternité est dans vne perpetuelle agitation. Tout ce que les autres appellent trauail , est vostre nature : comme le Ciel se tourne sans iamais s'arrester : comme les Mers sont sans cesse dans leurs flus & leur reflus: comme le Soleil n'est iamais oisif & immobile.  De mesme , ô sacrée Maiesté , vous agissez sans aucun relasche dans les affaires, qui retournent tousiours les vnes apres les autres.
    Voudriez-vous estre comme Chosroés Roy de Perse, qui auoit fait faire vn Globe de tout le Monde , & s'estoit mis au milieu, dans vn Throsne. Le Ciel se rouloit alentour de luy: les tonnerres grondoient , la Mer paroissoit agitée : & il regardoit tout cela sans se mouuoir.
    Laurent Priolle, Duc de Venise, mit pour son symbole vn Horloge exposé au Soleil, auec cette inscription, Nulla hora sine linea. Nulle heure ne passe sans marquer vne ligne.  Vn autre prit vn Horlage à rouë , auec cette 245 epigraphe, Mobilitate viget. Sa vigueur & sa perfection consistent en son mouuement.
    IV.  La paresse est cause de plusieurs pechez : le trauail les empesche d'entrer en l'ame , & les en chasse , lors qu'ils s'y sont glissez.  Eusebe le Philosophe disoit : La paresse abat le corps & l'esprit : & l'exercice nous rend semblables à Dieu, lequel agit sans se reposer iamais.  Vne eau viue est bonne & salutaire ; vne eau croupissante se corrompt, cause des maladies par sa puanteur & par son venin : est facilement gastée par les crapaux & par les serpens.
    V.  La paresse fomente specialement la luxure , qui est facilement surmontée par le trauail.  Pour cette raison, Cyrus ne voulut pas, que les Persans quitassent vne region aspre & remplie de montagnes , pour descendre dans vne plus molle & plus fertile ; qui ne les eust point obligez au labeur. Et, par leur force & courage , il conquit la Monarchie de l'Asie.
    L'armée d'Hannibal fut chaste & victorieuse , tandis qu'elle fut dans 246 l'action, & elle s'enerua dans les delices & dans l'oisiueté de la Champagne d'Italie.
    VI.  Le paresseux est vn fardeau inutile de la terre : C'est vn homme sans mains & sans pieds ; & qui est tout ventre , n'estant propre qu'à la cuisine.  Les anciens Portugais coupoient la main droite à leurs ennemis vaincus, afin de les rendre inutiles au trauail, particulierement de la guerre. Et il s'est quelquefois trouué des hommes si lâches & si faineans , qu'ils se sont coupé les pouces, dans la frayeur d'aller à la guerre : d'où nous appellons des hommes lasches & timides, des Poltrons: Pollice truncos. Ces ames basses sont dignes d'estre traitées , selon la rigueur de ces Grecs , qui coupoient les pouces des mains aux fuyars , afin que n'estant plus propres aux armes, ils demeurassent toute leur vie aux Galeres, à manier la rame.
    VII.  Iesus - Christ qui a esté dans les labeurs dés sa plus tendre ieunesse , & qui a couru dans sa carriere comme vn Geant, sans prendre aucun 247 repos , aime ceux qui agissent , & se les vnit intimement. Manus eius tor- Cant. 5. natiles. Ses mains sont faites au tour, dit l'Espouse sacrée , qui le connoissoit parfaitement : Elles sont d'or , & pleines d'hyacinthes. Les mains du Sauueur, disent les Interpretes, sont ceux qui trauaillent.  Ils doiuent estre prompts à l'action , auoir le motif de la Charité : & estre precieux deuant Dieu & deuant ses Anges.
    VIII.  La vie d'vn paresseux est sans honneur : & celle d'vn homme Lib.de Sacr. Abel & Caïn. 96 laborieux est glorieuse. Philon escrit, que le labeur a la mesme proportion auec l'honnesteté , que les viandes auec la vie : & que comme la vie ne peut subsister sans les viandes, aussi l'honneur ne peut se trouuer sans la fatigue.
    Alexandre ayant campé aupres du fleuue Oxus , deux fontaines sourdirent de la terre : vne d'eau, & l'autre d'huile.  Artisander, qui estoit Deuin, dit , Que la fontaine d'huile signifioit le labeur, mais auec la victoire. Vou 248 les-vous l'esclat de la victoire, acceptez les sueurs des trauaux.
    IX.  Enfin la paresse trompe celuy qu'elle possede : Elle luy promet du repos : & elle l'accable de douleur & de mélancolie. Le chemin du paresseux, Prou. 15.19. dit Salomon , est vn chemin d'épines. On n'y fait point vn pas, sans se piquer & s'ensanglanter.
    Iconol. pag.5
    Cesar de Ripa nous décrit la paresse, comme vne Vieille édentée, auec vn visage crasseux & ridé, & auec des habits tres-pauures & déchirez. Il la peint assise , ayant la teste panchée , & soustenuë par sa main gauche, qu'elle appuye sur ses genoux.  Elle tient vne corde en sa main droite ; & le poisson Remora, auec vne Tortuë en sa gauche.  Le paresseux se plaist de couuer les cendres de son foüier97, & se renferme dans sa coquille , se nourrissant de sa bave , & viuant miserable.
    Petr. du Iarrie Il est semblable à l'animal, que les Portugais appellent Paresse. Il se trou 249 l.3.c. 22. ue au Brasil ; & est de la grandeur des Cerigons98 : Il a vn museau fait à la façon des Chats-huants : Ses ongles ressemblent fort aux doigts des hommes. Sa longue cheuelure , qui luy pend par derriere , couure tout son col. Iamais il ne se leue droit sur ses pieds: mais il traisne par terre son ventre plein de graisse. A grand'peine peut-il faire , en quinze iours autant de chemin , qu'est l'espace d'vn jet de pierre. Quelques-vns escriuent, qu'il se nourrit de vent ; & que , pour cela , il se tourne tousiours du costé que le vent souffle.  Ioseph Acosta dit, qu'il vit de Maff. 1. 2. p. 46. mousches: & Pierre Maffée escrit, qu'il mange des feüilles d'arbres, au sommet desquels il demeure. Il met deux iours pour y monter, & deux pour en descendre : & il est impossible de luy faire doubler le pas , ny par exhortations, ny par menaces, ny par coups de bastons.
    Vous pouuez aisément trouuer plu Hist. des Indes. sieurs rapports de cét animal & du paresseux. Maintenant je feray seulement reflexion sur ce qu'asseure Pier- 250 re du larric , qu'on entend cét animal quelquefois de nuit repeter par six fois cette voix Ha, Ha, Ha.  De sorte que la premiere est plus haute que la deuxiesme : la deuxiesme que la troisiesme : & ainsi consecutiuement en abbaissant tousiours par proportion: de mesme que les Musiciens chantent leur, La , Sol , Mi , Re , Vt.  D'où aucuns ont dit, Que cét animal a enseigné la Musique.
    Le paresseux cherche la joye, mais c'est vne joye nocturne, remplie de tenebres & de déplaisirs : vne joye qui dure peu , & qui va tousiours en diminuant.  Vne ioye enfin , qui doit estre appellée plustost lamentation qu'allegresse : & qui repete souuent, dans les regrets du temps perdu, de sa maison ruinée , des larmes de sa femme, de la misere de ses enfans vn triste ah, ah, ah : dont il n'a aucune vtilité.  La paresse tient son homme dans l'indigence & dans la mélancolie , particulierement en sa vieillesse : dans la veuë de la pauureté presente, & de l'impossibilité du remede.  Le 251 fruit n'est point en l'arbre, que la fleur n'ait precedé : De mesme la ioye ne se trouue point en la vieillesse, que le trauail n'ait precedé en la ieunesse.
    X.  Au contraire, le trauail est vne continuelle source de ioye, pour toute la vie : apres qu'on a surmonté quelques difficultez & quelques degouts qui se rencontrent au commencement. Lib.16. Strabon raporte, qu'aupres de Laodicée, il y a vne isle qui est fort precieuse, & qui ne laisse pas pourtant d'auoir plusieurs habitans. Il y a vne fontaine, en laquelle si on plonge vn vase , du premier coup l'on en tire vne eau amere & salée , comme l'eau de la mer. Toutes les autres fois, elle est douce & propre à boire.
    Il faut casser la noix, pour en gouster. Les amandes ont deux escorces: la premiere est amere : la seconde dure & aspre : mais le fruit est en doux. Trauaillez , & trauaillez fermement : & Dieu versera vne si sainte & si celeste onction sur vos bras, sur tout vostre corps , & sur toute vostre ame : que dans peu de temps , vous n'en 252 sentirez aucune fatigue : & en receurez beaucoup de ioye & de profit.
    Filet décoratif.

    CHAPITRE IX. La Consolation & la Direction d'vne Femme , qui a vn mary ignorant, stupide & méprisé.

    IL y autant de difference de conuerser auec vn homme grossier , & ignorant , & auec vn homme d'vn esprit subtil & esclairé par les sciences, qu'il y en a, de viure dans vne prison au milieu des tenebres , ou de viure dans vn Palais, que l'argent, l'or, les pierres precieuses & le Soleil font reluire dans vn agreable esclat. Comment donc pourrons-nous consoler vne femme , qui pensant auoir trouué vn beau & riche Diamant , voit qu'elle n'a entre les mains qu'vne fausse perle & vne happelourde.
    253
    §.  I.  Aduis à la femme, qui a vn mary stupide & méprisable.
    I.  Si vostre Mary est stupide, grossier, & ignorant , il en sera plus humble, estant abaissé par la connoissance de son incapacité : & vous donnera plus de domaine sur soy , & sur toute vostre famille : si vous sçauez le gagner adroitement , & auec modestie & respect.
    II.  S'il est humble , il en sera plus agreable à Dieu : & en obtiendra plus promptement des faueurs, que s'il estoit plus subtil.  S'il fait quelques fautes , elles seront plus pardonnables. Dieu tolere plustost , dit S. Gregoire , que quelqu'vn demeure dans l'ignorance, moyennant qu'il soit humble : que de le In Prol. l.9. de Trinit. uoir orgueilleux , auec la science.   S. Augustin estoit dans le mesme sentiment. Celuy là est plus loüable, dit-il, qui connoist sa foiblesse: que celuy qui n'y iettant point la veuë connoistroit les merueilles de ce Monde, le cours des astres, les fondemens de la terre , & le sommet des Cieux.
    III.  Au contraire, la science est sou 254 uent vne occasion de vanité , de presomption , d'arrogance , de temerité dans les entreprises , d'obstination dans son propre iugement, de mépris des autres : & par consequent , des fleaux de Dieu, qui creue ces balons bouffis de vent. La Science enfle , dit S. Paul. S. Bernard remarque prudem Ser. 36. Cant. 99 ment , que quelques-vns ne recherchent la science, que pour sçauoir : ce qui est vne sotte curiosité : & d'autres pour estre connus & estimez: ce qui est vne méprisable vanité.
    Aucuns desirent , par le moyen de leurs sciences, arriuer à des honneurs, & s'auancer dans les Cours des Princes : & ils se perdent dans leurs lumieres , comme les Pyraustes dans le brillant des chandelles, & dans l'ardeur de leurs flammes.
    L'ambition, comme auertit Saint Ber- In Ser. Quidr. 100 nard , est vn mal subtil, vn poison secret, vne peste cachée. Elle est l'inuentrice des tromperies , la mere de l'hypocrisie , la nourrice de l'enuie , l'origine de tous les vices, l'allumette des crimes, la corruption des vertus , la tigne101 de la sainteté.  Elle  255 aueugle le cœur : elle engendre des maladies par les remedes mesmes : & tourne la medecine en langueur.
    IV.  Assez souuent les esprits fort subtils n'excellent point en iugement, Car la vaine presomption de leur capacité les aueugle , & les precipite In epist. Pauli. dans leurs actions. Comme le vin , qui n'est point trempé d'eau, oste le iugement dit Saint Ambroise : de mesme , la science oste la connoissance de soy mesme, & enorgueillit : si elle n'est moderée par la Charité.  Or l'orgueil renuerse les familles : & en fait vn lieu d'horreur & de confusion , exposé aux fleaux continuels de Dieu, qui a declaré vne guerre ouuerte aux superbes.
    V.  Sur tout, prenez garde, que iamais il ne vous eschape aucun mot , ny en la presence ny en l'absence de vostre mary , qui témoigne la basse estime que vous auez de son esprit & de son iugement. Il n'est rien de plus sensible, que le reproche des defauts du corps & de l'esprit.  Appellez borgne ou difforme vn homme qui est excellemment beau, & qui a vne veuë 256 perçante & agreable, il n'en fera que rire ; parce qu'il sçait bien , que ce brocard ne fera nulle impression sur les esprits. Mais moquez-vous d'vn boiteux & d'vn bossu , cette injure leur sera tres-sensible. Ils connoissent leurs manquemens , ils s'en chagrinent eux-mesmes : & s'estiment la bute de la risée publique: dans la veuë qu'on y fait reflexion.  Cela est beaucoup plus veritable pour les defauts de l'esprit.  Moderez donc vostre langue : & agissez auec vostre mary, dans la mesme reuerence & soumission, que s'il estoit fort esclairé : & vous viendrez bien plus facilement à bout de sa conduite , entrant plus auant dans son esprit.
    VI.  Voyez si vous ne le pouuez point secourir, dans ses affaires, où il s'est embroüillé mal à propos. Abi- v. Reg. c. 30. gail sauua , par sa prudence , son mary Nabal & toute sa famille : & en destourna la colere de Dauid , que la sotise de cét homme stupide auoit allumée.  Ce nom de Nabal ( qui signifie vn sot ( & le refus insolent qu'il fit aux 257 soldats enuoyez par ce Prince, monstrant bien qu'il estoit vn homme brutal , barbare , & d'vne mauuaise conduite.  Sa réponse arrogante & injurieuse eust fait piller sa maison, & peut-estre massacrer plusieurs personnes, si la sagesse de sa femme n'y eust promptement pourueu : Elle alla au deuant de Dauid, qui venoit auec ses troupes : le gagna si efficacement par son humilité , par sa modestie , & par sa liberalité , qu'il pardonna à son mary : apres la mort duquel il la prit pour sa femme : De sorte que l'occasion du bon-heur d'Abigail fut la sottise de son mary : & iamais elle n'eust porté la Couronne Royale sur sa teste, si Nabal n'eust fait aucune faute. Efforcez-vous d'vser d'autant plus de prudence, que vostre mary fera plus de manquemens: & confiez-vous en la Prouidence diuine : que ce qui dans l'ordre naturel deuroit nuire à vostre famille , luy profitera & l'affermira.
    VII.  Priez les parens & les amis de vostre mary , de luy donner courage , 258 de luy ouvrir les moyens d'agir dans les occurences: & de l'exciter à vn desir de se rendre excellent en son Office.  Il ne faut quelquefois qu'vn auis serieux, ou vne sage reprimende, faite en temps & lieu, pour réueiller vn esprit. Seruius Sulpitius, estant le plus excellent Orateur de Rome, apres Ciceron , vint demander conseil à Mutius dans vne affaire d'vn sien amy : Digest. l. t. de origine iuris , ex Põponij Enchir. & comme il ne conceuoit point sa response , il l'interrogea derechef. Mutius luy expliqua le Droit, pour la seconde fois. Sulpitius ne le comprenant point encore : Mutius indigné, luy dit : C'est vne chose honteuse à vn Senateur, à vn homme noble, & à vn Orateur d'ignorer le Droit qu'il professe. Sulpitius piqué de ce reproche, se mit si ardemment à l'étude du Droit Romain, & s'y rendit si excellent: qu'il en composa enuiron cent & quarante-vingts Liures.
    Demosthenes ne fut iamais arriué à la gloire d'estre le premier Orateur de la Grece , s'il n'eust esté sifflé par vn Peuple insolent, à cause de sa mau 259 uaise prononciation.  Ce luy fut vne pointe qui le fit appliquer plus soigneusement son esprit à l'action & au maniment de sa voix : ce qui luy reüssit si parfaitement , qu'il y excella par dessus tous les auters Orateurs.
    VII.  Ne perdez point facilement l'esperance, de voir vn iour vostre mary donner quelques belles productions Decansis Plãtar. 21. 102 de son esprit.  Theophraste dit , qu'il y a des arbres en Egypte , qui ne donnent du fruit, qu'apres cent ans : Ce seroit trop pour vous.  Les hommes sont des arbres celestes, qui donnent leurs fruits bien plustost.
    Aristote escrit, que l'Elephant porte son petit en son ventre deux ans : au moins il l'y porte dix-huit mois.  Ce Ælian l.7. de anim. c. 44 qui vient tard, est souuent plus prisable, que ce qui se fait à la haste.  Le temps precipité fait beaucoup d'auortons : ce qui vient à loisir , a plus de perfection.  C'est ce que vouloit dire Leonard Loredan, lors qu'il prit pour son symbole vn Elephant , auec ce mot.  Nascetur. Il naistra.  Comme 260 s'il eust dit : Ayez patience, s'il ne se jette pas si tost au iour ; il viendra en son temps, & en sera plus parfait.
    IX.  Si toutes les esperances humaines vous manquent, recourez à Dieu : & versez vostre cœur deuant luy. Montrez-luy la necessité, que vostre Mary ait plus d'esprit, plus de science, plus de iugement, plus de conduite, plus de reputation : il luy donnera ce que vous desirez : ou vous donnera plus que vous ne demandez; vous faisant vne sainte, par vne heroïque patience , & par vne humble resignation à ses volontez.
    On a veû les Alberts, les Hermans, Imprimé à Paris, cheZ I ean Riuiere. & diuers autres ( dont i'ay parlé au liure du Bon Escolier ) qui ayant l'esprit grossier sont paruenus à des sciences tres excellentes : & ont esté les Oracles de leurs siecles.  Ajoustez-y l'Abbé Hor ; lequel par la priere d'vne heure , obtint autant de science que ceux qui auoient estudié plusieurs années. Saint Romuald eut la connoissance de l'interpretation de tous les Pseaumes, en priant.  Sainte 261 InVita l. I. Hildegarde escrit de soy, qu'estant âgée de quarante deux ans & sept mois, elle fut penetrée d'vn rayon celeste, qui esclaira & enflamma tout son cerueau & tout son cœur, comme vn Soleil : & que depuis ce temps-lâ, elle eut vne parfaite intelligence des Pseaumes, des Euangiles, & de toute la Sainte Escriture.  Si Dieu donne à l'oraison la connoissance de ses plus hauts Mysteres, à combien plus forte raison luy accordera-il des connoissances plus basses & moins precieuses ? Continuez-donc vos prieres auec ferueur : & vous en retirerez de grands auantages & de grandes lumieres.
    X.  Si vous craignez , que la nourriture ne manque à vostre famille : regardez les oiseaux de l'air, qui ne sement point, qui ne moissonnent point, qui n'amassent point leur prouision dans des greniers: & qui neantmoins , ne laissent pas de viure vne vie ioyeuse, en chantant & en se promenant par l'air.  Dieu pouruoit à leurs besoins , & il n'y tombe point vn seul passereau, sans sa particuliere 262 Prouidence.  Chassez donc , ces vaines craintes. Dieu est plus le Pere de vos enfans , que vous n'en estes la mere: & a plus de charité enuers eux que vous.  Iettez tous vos soins & tous vos troubles dans son sein: demandez luy vne force de cœur: priezle de vous donner vne filiale confiance en sa bonté : & soyez asseurée qu'il ne vous delaissera iamais : & qu'il pouruoira à vostre famille.
    Souuenez-vous , que l'Ange donna du pain au Prophete Elie, dans le desespoir de trouuer personne qui le nourrist. Dieu en enuoya à Saint Emerius , qui l'en auoit supplié estant au desert.  L'Apostre S. Pierre en apporta aussi à Sainte Aldegonde. Les viandes manquant à Saint Bonnet , qui estoit sur vn fleuue, vn grois poisson sauta dans sa barque : & fut suffisant à la nourriture de tous ses seruiteurs, comme il auoit demandé en sa priere.
    Iarchas en l'Inde auoit vne table, où les viandes venoient d'elles-mesmes dans de beaux & riches plats, 263 sans y estre portées par personne : & le vin se versoit dans les verres, par les brocs, sans qu'aucun seruiteur parrust dans la chambre.
    Ce qui arriuoit là par Magie , fut fait par les Anges au Monastere de Saint François de Paule: où ils apporterent d'excellens poissons à vne Dame , & à ses Gentilshommes , lesquels ne se plaisoient point à manger les féves qu'on leur auoit presentées.
    Soyez d'autant plus asseurée de l'aide de Dieu , que l'aide des hommes vous paroist moins. Ce fut la pensée Æn. Syl. hist. Boh.103 de Venceslas , Roy de Boheme , dans vne autre occasion.  Estant pris prisonnier dans la perte d'vne bataille, il fut interrogé, en quelle disposition estoit son esprit ? Iamais en meilleure, dit-il : Car lors que i'auois tous les secours des creatures, à peine pouuois-ie penser à Dieu : maintenant, que i'en suis destitué , ie ne pense qu'à luy, & en luy seul est tout mon espoir.  Ie suis certain, qu'il ne me delaissera iamais : & qu'il exaucera 264 mes prieres. Dieu ne manqua point à ce genereux Prince, & l'assista selon son desir.
    Les anciens Grecs chassoient la Faim hors de leurs logis à coups de verges: C'estoit vne sotte superstition, & qui ne seruoit de rien.  Les impatiens se tourmentent sans profit. Conseruez vn esprit paisible & tranquile: & attendez le secours du Ciel. Psal.54 23. Iettez vostre pensée en Dieu , dit Dauid, & il vous nourrira.
    XI.  Vostre mary est assez sçauant, s'il a la science des Saints.  Qui connoist Dieu , connoist tout : & qui ne le connoist pas , ne connoist rien. La grande science de l'homme , dit S. Augustin, est de connoistre, que de soymesme il n'est rien: & que de tout ce qu'il a, il l'a de Dieu & pour Dieu.
    S. Thomas enseigne, que la verita 2. 2. qu. 47. ble & la parfaite prudence est celle, qui nous monstre , & qui nous fait commander ce qui appartient à la bonne fin de la vie humaine.  Il asseure, que cette prudence appartient aux seules personnes vertueuses.
    265
    XII.  Le dernier & le plus important auis est, Que vous ne laissiez pas d'honorer & de respecter vostre mary, pour ignorant & pour grossier qu'il puisse estre. Il est vostre superieur & vostre maistre : & vous luy deuez le respect & l'obeïssance.  Il tient son authorité de Dieu, & vous deuez res Bonfin. Annal. Hung. l.3.Doc 4. 104 pecter Dieu en sa personne.  Michel Orsagh, Palatin d'Hongrie, estant sollicité par la Noblesse , d'aider à oster le Royaume au Roy Mathias ; qui ne paroissoit pas , à leur dire , auoir vn grand esprit, respondit sagement, Quiconque a la Couronne de Roy, doit estre adoré, & tenu pour sacré: quand ce seroit vn bœuf.  Dites-le mesme de vostre mary : & Dieu luy donnera les lumieres necessaires, pour vous conduire & vostre famille : comme il conduisit son Peuple par vne nuée : qui de soy n'estant qu'obscurité , luy seruit de flambeau & de rafraichissement, l'Ange de Dieu la conduisant & l'éclairant.
    266
    §.  II.  Auis au mary ignorant & mesprisé.
    I.  Conceuez vne haute estime de la science & de la connoissance neces Brou. 19.2. saire pour bien exercer vostre Office, Dieu dit par Salomon; Où il n'y a point de Science, il n'y a point de bien. Et au Sap.6. 1. liure de la Sapience; La science est meilleure que la force, & l'homme sage que l'homme vaillant.
    II.  Demandez conseil à Iesus-Christ, dans toutes vos affaires.  Il est la Sapience du Pere eternel , & son Verbe increé.  Il est nostre sagesse, dit Saint Paul.  Il est , dit S. Iean , la lumiere qui esclaire tous les hommes qui viuent au Monde. Cét aimable Seigneur Iean. 14.6. dit de soy-mesme. Ie suis le chemin, la verité & la vie.
    Tobie auertit son fils, de benir Dieu en tout temps : & de le prier , qu'il le dirige en toutes ses actions : & de faire en sorte , que tous ses conseils visent à sa gloire.
    Nous deuons ouurir nostre cœur à Dieu, à ses lumieres, & à ses volontez : & le fermer à tout le reste. Il y 267 Lotus a vn arbre aquatique dans l'Egypte, lequel auant le leuer du Soleil a ses feuilles entortillées , qui s'ouurent peu à peu, à proportion que le Soleil monte sur nostre Orizon , & iette des rayons.  A midy, elles sont toutes ouuertes. Depuis ce temps-là, elles se replient doucement : & la nuit estant venuë , elles se trouuent entierement fermées , comme si elles ne se vouloient ouurir qu'à la lumiere du Ciel. Nous voyons encore cela en diuerses fleurs, specialement aux Tulipes.
    III.  Seruez-vous quelquefois du conseil de vostre femme : si elle a de l'esprit & de la vertu.  Debora fut cause par son sage auis, & par sa generosité: que Barac ( qu'aucuns estiment auoir esté son mary ) alla contre l'armée de Iabin Roy des Chananeens; qu'il la désit: & qu'il mit en pleine liberté le Peuple de Dieu, lequel gemissoit depuis 20. ans sous la tyrannie de cét infidelle. Elle l'aida mesmes beaucoup à gouuerner toute la Prouince, la paix estant faite.
    Iudith, par son conseil, par sa pru 268 dence & par sa force, sauua la ville de Bethulie, sa patrie : qui estoit presque entre les mains des Assyriens105.
    Plusieurs autres femmes ont conserué diuers Royaumes.  Et generalement , chez les anciens Gaulois, elles entroient dans les conseils de guerre : à cause de la viuacité de leur esprit, & de la force de leur courage.
    Prenez toutefois garde, qu'elle vous aide tellement à vostre famille, qu'elle ne se nuise point à elle-mesme, deuenant imperieuse & insolente, à cause du besoin qu'elle voit que vous auez de son secours.  Faites que l'amour que vous luy portez, & qu'elle vous porte , la tienne dans la modestie.  Si elle vous aime, elle craindra de vous déplaire : & vous viurez, comme frere & sœur , dans vne mutuelle affection: pour l'auancement de vos enfans , & pour vostre propre satisfaction.
    IV.  Trauaillez tant que vous pourrez : la science & l'experience aux affaires ne s'acquiert point autrement. Le Philosophe Metroclés disoit , auec 269 bonne raison. Vous pouuez acheter le logis, les habits, les champs, les vignes , & les autres biens d'autruy à force d'argent: Mais il faut acheter les sciences , auec vn labeur sans relâche.
    Les Arts mesmes ne se perfectionnent , qu'auec l'ardeur & l'assiduité du trauail.  Plantin, le plus renommé de tous les Imprimeurs, mettoit sur ses Liures , Labore & constantia. Comme s'il eust dit , Ie fais mes ouurages auec vn grand trauail & auec vne constance inébranlable.
    Il est bien plus facile d'imprimer les lettres sur le papier, que de grauer les sciences dans nostre esprit. Le labeur est donc necessaire.  La cité, où l'on enseignoit les sciences, chez les Hebreux, se nommoit Cariath , senna , qui signifie, Cité des Liures.  Elle se nommoit aussi Cariath sepher : c'est à dire, Cité des espines. Rien ne se donne en ce Monde sans labeur.  Depuis le peché d'Adam , la terre n'est point sans espines & tout s'achette à la sueur du visage.  Nostre esprit est plein de 270 roüille. Il faut suer, pour luy donner de l'éclat,  L'espée s'affile en la fourbissant: & nostre esprit, en l'occupant dans de loüables exercices.
    N'est il pas raisonnable, de trauailler pour l'ornement de nos esprits , puis que nous trauaillons tant pour l'ornement de nos corps & de nos maisons ?  La Science, escrit le Pape Pie § p.105 II. est le plus excellent meuble que vous puissiez acquerir : & vn heritage meilleur que la Royauté. Les richesses, la puissance, & les autres biens exterieurs, sont muables & caduques : ils vont & viennent selon la volonté d'vne Fortune variable.  Dieu se iouë dans le Monde, esleuant les vns, & abaissant les autres: comme il luy plaist. Il luy est facile d'éleuer à la Royauté vn Potier de terre: & d'vn Roy faire vn Potier.  Mais les biens de l'ame, qui sont la continence , la chasteté, la force, la iustice, la moderation, l'entendement, la viuacité de l'esprit, la memoire, les sciences, & le reste, nous sont vnis par vn lien indissoluble: & ne nous sont point ostez, qu'auec la vie.  Ce sont nos biens, à propre 271 ment parler , qui nous rendent la vie plus douce, & la mort plus remplie d'esperance d'vne felicité eternelle.
    Et de vray, la Science sert à la vertu, comme le flambeau au voyageur, qui marche de nuit.  Car comment pourroit-on acquerir vne vertu, dont on n'auroit nulle connoissance ? Comment fuiroit-on les vices, si l'on n'en voyoit la nature & la deformité ?  Le Doinst Nouitior. chemin qui nous conduit à Dieu, dit Hugues de S. Victor , est la Science , qui nous montre, de quelle sorte qu'il faut viure auec honnesteté : Par la science, on va à la discipline , par la discipline à la bonté, par la bonté à la felicité.
    V.  Considerez enfin , que si vous estes sçauant, vous serez comme vn Soleil dans vostre famille , & dans vostre vile : communiquant vos lumieres à vostre femme , à vos enfans , à vos seruiteurs, à vos voisins, & à vos concitoyens : &, outre cela, Dieu en sera vostre recompense, Le Prophete Da- Dan.12 13. niel vous en asseure, disant ; Ceux qui sont doctes, seront lumineux comme la splendeur du Firmament : & ceux qui  272 enseignent la vertu à plusieurs , seront comme les Estoiles de la premiere grandeur, dans toute l'eternité.
    Que pouuez-vous desirer de plus agreable & de plus necessaire ? Trauaillez donc à vous rendre habile homme, selon vostre profession, & à auancer par ce moyen, vostre famille touchée de vostre exemple, dans l'exercice des vertus.
    Filet décoratif.

    CHAPITRE X. La Consolation & la Direction d'vne Femme, dont le mary est gourmand & yurogne.

    LE dernier des malheurs, & le plus fascheux qui pourroit arriuer à vn honneste homme, seroit de se marier à quelque beste farouche, comme à vne lamie.  Cette beste furieuse auoit le visage , les mammelles, & plusieurs autres parties du corps semblables à celles d'vne femme ; Elle se lamentoit dans les bois , parlant 273 comme vne femme : elle attiroit les hommes par ses attraits : & les ayant estouffez, les deuoroit.
    La plus lamentable misere d'vne femme seroit aussi de prendre pour mary quelque animal furieux , ou quelque demon déguisé en homme. Ce ne luy seroit pas vn moindre mal, si ayant espousé vn homme raisonnable , il se changeoit en loup garou, en singe , en pourceau, ou en lion , s'estant laissé ensorceler à quelque Circé. Nul ne reuoque en doute ces propositions.
    C'est ce qui arriue tous les iours, lors qu'vne pauure femme est surprise : & que se pensant mettre dans la maison d'vn homme honneste & raisonnable, elle n'y trouue qu'vn yvrogne & vn gourmand.  Nous prouuerons cette verité au deuxiesme paragraphe. Voyons maintenant quelques remedes à ce malheur.
    §.  I.  Auis à la femme, dont le mary est sujet à la gourmandise & à l'yvrognerie.
    I.  La meilleure & la plus fructueuse consolation qu'on vous puisse don 274 ner, c'est de faire apprehender à vostre mary l'horreur & l'enormité de son crime.  I'en ay composé vn Traité entier, qui est assez recreatif, pour ne point effaroucher ces esprits , qui aiment leurs plaisirs.  I'ay appris de bonne part, qu'il a esté vtile à plusieurs. A Dijon, chez Chauã ce. Au Pont chez Guilleré. Achetez-le , & faites-le couler adroitement dans les mains de vostre mary , lors qu'il est en bonne humeur. Il est imprimé en deux lieux.
    II.  Ne vous mettez point en colere , lors qu'il boit vn peu trop au logis : ou qu'il y amene quelqu'vn de ses amis , pour le disner , ou pour quelqu'autre repas. Encore qu'en ses excés il fasse du desordre & de la dépense : neantmoins, il vaut mieux tolerer vn petit mal, que de le precipiter dans vn grand.
    Si vous continuez à luy faire bon visage , à ses amis , & à ses camarades : leur preparant auec promptitude & auec alegresse ce qu'il desire : asseurez vous, qu'à la fin il se reglera : il deuiendra sobre : il vous aimera : il craindra de vous deplaire : il cherchera le moyen 275 de vous contenter en d'autres choses: il redoublera ses soins & ses trauaux : il espargnera , en diuerses occasions, plus qu'il n'aura dépensé : il se retirera des tauernes & des mauuaises compagnies : il croira vos conseils : pouruoira à l'auancement de vos enfans ; & enfin , fera heureuse vostre famille.  Il faut de la Patience, & vne constante perseuerance : & ne doutez pas que Dieu n'y mette la main : & ne luy touche le cœur.
    Si par malheur vostre mary retourne au logis , plein de vin, ne criez point contre luy. Ces paroles seroient alors inutiles : car il est hors de son bon sens , & incapable de faire aucune bonne action.  Le lendemain, il ne se souuiendroit nullement de tout ce que vous auriez dit, auec beaucoup de peine & d'inquietude.
    Au lieu de luy profiter, vous vous ietteriez dans vn euident peril de luy faire commettre de grandes fautes. Le feu du vin enflammant son corps & sa teste , il pourroit bien vous blesser si rudement , ou vos enfans, 276 que vostre famille en seroit incommodée.
    La prudence enseigne, de n'augmenter point vn feu qui brusle vne maison ; en excitant vn vent, qui l'embrase dauantage.  Estouffez le, auec toute la promptitude & auec toute l'adresse que vous pourrez , vous montrerez en cela vne telle force d'esprit : qu'estant reuenu à soy , il l'admirera.
    S. Macaire fut tellement honoré, à cause de sa douceur, qu'on l'estimoit, comme vne petite Diuinité.  Nous lisons dans les vies des Peres ces paroles ; Comme Dieu porte le Monde, & les pechez des hommes: aussi S. Macaire viuoit comme vn Dieu sur terre : supportant les fautes d'vn chacun : les voyant & les entendant, comme s'il eust esté sourd & aueugle.  Pour faire vn bon mesnage , le mary doit estre sourd, & la femme doit estre aueugle.
    III.  Apres auoir eu patience, quelque temps raisonnable , & auoir gagné l'affection de vostre Mary , par vostre sage complaisance , par vostre 277 charité ; & par la ioye , que vous auez tesmoignée à luy faire honneur, & à ses amis: choisissez vn temps qu'il soit en bonne humeur , qu'il soit touché par quelque predication , qu'il se soit communié , qu'il vous tesmoigne des tendresses extraordinaires. Priez-le alors , de se moderer en ce vice, qui perd son ame, qui endommage sa santé, qui le rend moins estimable dans le logis , & dans le voisinage. Et vous verrez, que ioignant vos prieres , vos aumosnes , & vos bonnes œuures à vos paroles, vous viendrez à bout de luy. Ie vous mettray icy quelques considerations , que vous pourrez luy proposer, ou luy faire lire.
    §  II.   Auis au mary, qui a coustume de s'enyurer.
    I.  Considerez, que la Gourmandise & l'Yurognerie sont deux vices, qui sont propres à des bestes brutes : & qui y transforment les hommes. L'Yurognerie leur oste la raison, & la Gourmandise les rend hebetez & stupides.  Elles ne leur permettent pas 278 de penser à aucunes affaires serieuses, mais seulement à leur ventre : dont ils font vn Dieu, comme enseigne Saint Paul. Ils l'adorent : ils luy offrent toutes leurs victimes : & luy consacrent tous leurs trauaux.
    Les Yurognes , dit Saint Augustin, n'ont nulle raison, ny prudence pour la conduite de leur vie.  Ils perdent la memoire de leurs actions & de leurs Offices , & ne peuuent pouruoir à chose aucune.
    Les Docteurs Hebreux remarquent, que Beor , qui signifie vne beste de charge, vn fol, &vn incendie, fut le pere de Bela : qui est à dire, vn qui auale ou qui deuore : comme font les gourmans & les Yurognes.  Seneque a dit clairement.  Ceux qui obeïssent à leurs ventres, doiuent estre rejettez au nombre des bestes : & ne meritent pas d'estre mis au nombre des hommes.
    Nic. d. morib. gent.106 Les Sauromates107 beuuoient & mangeoient quelquefois trois iours de suite.  Aussi estoient-ils si stupides ; qu'ils estoient soûmis à leurs femmes, comme à leurs Dames & Maistresses.
    279
    Oster la raison à l'homme, c'est luy oster la lumiere du Ciel , & le jetter dans vne fascheuse nuit, où il ne voye que des phantosmes, qui luy causent de la frayeur. La vie des Yurognes, dit S. Basile, n'est qu'vn songe, & vne resuerie.  Et S. Chrysostome escrit , que l'yvrognerie change le iour en tenebres, n'ostant pas seulement la clarté du Soleil materiel , mais aussi la splendeur de la raison , dont elle est la mort. Les Saints ont eu peine, de s'abaisser à prendre de la viande pour leur corps: tant ils ont estimé cette action basse & rauallée.  Saint Eurice ne prit iamais sa refection , quarante ans du Pallad rant qu'il n'eust pleuré auant que d'aller en table.  S. Isidore ne mangea iamais tout son saoul : & pleura souuent en mangeant : Ie suis confus, disoit-il, de prendre de la viande, qui est propre aux bestes , estant doüé de raison , & capable d'estre nourry de l'ambrosie du Paradis.
    In Matth. Saint Chrysostome enseigne, que la Gourmandise & l'Yurognerie transforment les hommes en pourceaux : & les font encore beaucoup pires , que 280 ces animaux sales & immondes; Qu'vn asne & vn chien sont meilleurs qu'eux. Que presque toutes les bestes ne boiuent & ne mangent point au delà de leur necessité , encore que cent personnes les pressent à ces excez. Et par consequent, que l'Yurogne & le Gourmand sont de pire condition qu'elles.
    II.  Parcourez toutes les Nations de la terre : vous verrez, que les plus sages d'entre les hommes ont esté les plus sobres. Les Mages, qui estoient les Philosophes des Perses , ne mangeoient que des legumes & de la farine.  Les Gymnosophistes , qui estoient les Philosophes de l'Inde , ne viuoient que de farine & de pommes, afin d'auoir vne parfaite liberté & viuacité d'esprit , la chaleur viuifiant leurs esprits vitaux & animaux, à cause qu'elle n'estoit point occupée trop à la concoction des viandes.
    III.  L'Yurognerie est non seulemẽt vn vice brutal , mais aussi vn vice diabolique : Elle chasse d'vne ame toutes les In Matth. vertus, &y introduit tous les vices. Ce S. Docteur adjouste : L'Yurogne est sembla-  281 ble à vn Demoniaque: car il est impudent & furieux tout ensemble.  Nous auons pitié d'vne personne qui est possedé du diable: mais nous haïssons & detestons l'Yurogne : parce que sa fureur luy est volontaire: & fait de sa bouche, de ses yeux, de ses oreilles , & de tous ses sens , des cloaques, & des instrumens de peché.
    Le Gourmand est aussi possedé d'vn Mense Ian.in uita. fascheux demon , qui ruine la famille. Bollandus fait mention d'vne femme, laquelle mangeoit trente poules par chacun iour: ce qui incommodoit fort son Mary ; Saint Macedoine , qui ne mangeoit qu'vn peu d'orge trempée dans de l'eau , la guerit, & depuis, à peine mangeoit-elle vn quartier de poule par iour. Fuyez donc la Gourmandise & l'Yurognerie , comme des vices de Demon.
    Le diable de l'yurognerie est tresdangereux & tres-dommageable. Il est le boute-feu general, bruslant le corps par la chaleur du vin. Tous les vices brutaux , dit S. Isidore de Damiette108, viennent du vin, comme de leur l.136.13 source. La luxure particulierement est 282 est allumée par le brasier du vin. Le mesme S. Isidore dit , Que dans la Bëoce il y auoit vn Lac : dont l'eau estant beuë, faisoit brusler des flammes de la concupiscence. Le vin le fait bien dauantage. La viande y contribuë aussi : comme l'experience le prouue. Adam & Eue sentirent la reuolte de leurs corps, apres auoir mangé du fruit deffendu: & furent chassez du Paradis terrestre. Le Diable du Midy, dont fait mention le Prophete, est tres nuisible : parce qu'il attaque apres le repas ; lors que le corps est chargé de viandes , & l'esprit obscurcy par les fumées qui montent à la teste.
    IV.  L'Yurognerie & la Gourmandise perdent non seulement l'ame, mais aussi le corps ; l'affoiblissant & le rendant sujet à la goutte, à la grauelle, à la migraine, aux maux d'estomac, de cœur, de poulmon, & à plusieurs autres maladies. Le corps de l'Yurogne, dit S. Basile, est tout corrompu, ses yeux sont chassieux, sa peau est liuide : sa respiration est courte, sa langue  283 begaye, sa voix est incertaine, & ses pieds chancelans.
    V.  L'Yurognerie & la Gourmandise causent non seulement la maladie ; Cap. 18.220 mais la mort-mesme.  Plusieurs, dit Dieu en l'Ecclesiastique, sont mortels, à cause des excez de bouche: mais celuy qui est abstinent augmente sa vie.
    Le demon engraisse ses captifs, pour Destat. Imper. in nouo Orb. les massacrer, & pour les deuorer. Les peuples de Mexique ornent quelquefois leurs prisonniers de guerre, auec les mesmes ornemens qu'ils donnent aux Dieux , à qui ils les veulent immoler : & les font iouïr de toutes les delices qu'ils desirent , l'espace d'vn mois. Ils leur deferent tout l'honneur dont ils se peuuent auiser : & les adorent , lors qu'ils passent par les ruës. Apres trente iours , les voyant assez gras , ils les immolent à leurs idoles: & les mangent en vn banquet solemnel.
    VI.  Meditez souuent , que c'est vne chose fascheuse & ennuyeuse , de seruir à son ventre. Car il ne se contente Ser.de ioiux. iamais.  La Gourmandise , dit S. Am- 284 broise, est vne mauuaise maistresse : Elle demande tousiours, & n'est iamais assouuie. Il n'est rien de plus insatiable que le ventre, il reçoit auiourd'huy, & exige de- Lib.11. main de nouueaux tributs.
    Athenée raconte, que certains peuples furent appellez Cylicranes : parce qu'ils portoient tousiours sur leurs espaules la figure d'vn pot. Les yurognes ne portent pas les pots & les pintes sur l'espaule: mais dans la main, dans la bouche, & dans le cœur, où ils ont le caractere de la beste.
    VII.  L'Yurognerie & la Gourman Iob.20 14. dise n'apportent aucun plaisir , mais plustost de la douleur. Iob dit de l'impie , Que son pain se tournera dans Prou. c7. 7. son ventre en du fiel d'aspics.  Saint Salomon auertit, Que celuy qui est saoul, ne tient conte du miel.
    Au contraire, les vertus qui sont Solin. contraires à ces vices, apportent du contentement à l'ame : Elles ressemblent à la pierre precieuse qu'on nomme Dionysias : laquelle estant broyée & iettée dans l'eau, luy donne l'odeur du vin: & cependant resiste à l'Yuresse. 285 La Sobrieté rend toutes les boissons agreables : & resiste aux pechez.
    Dieu a changé assez souuent l'eau en vin , pour recreer & fortifier vn peu ses seruiteurs: comme au B. Gauthier de Bierbeke : & quelquefois a fait sortir du vin des rochers : comme il fit à la priere du B. Amaranthe. Rien n'est si rude , dont Dieu ne tire de la douceur pour ses seruiteurs.
    VIII.  L'Yurognerie & la Gourmandise renuersent les villes & les familles particulieres. Nabuzardan, qui auoit la charge des Cuisiniers en la Cour de Nabuchodonosor , renuersa & brusla Ierusalem & le Temple du vray Dieu.  Xanthus escrit vn plaisant conte , vous le croirez, s'il vous plaist, pour moy ie ne le croy pas, comme il le dit Athen. l. 10. c. I. cruëment.  Cramblés, dit-il, ayant accoustumé de boire & de manger auec excez, auoit dans vne seule nuit mangé sa femme: & en ayant trouué au matin la main dans sa bouche, il s'estrangla de douleur. C'est vn beau symbole de ce qui arriue tous les iours 286 aux Yurognes & aux Gourmans. Ils mangent & boiuent leurs femmes, leurs enfans, leurs seruiteurs, leurs creanciers, leurs mestairies, & tous leurs biens.
    IX.  Considerez que vous deuez l'exemple à vostre famille: si vous la voulez maintenir dans le deuoir : il faut que vous y soyez le premier. C'est la methode dont se sont seruis les plus grands Princes, pour conseruer leurs armées qui estoient dans la necessité. Alphonse, Roy de Sicile, voyant son armée sans aucun logement pour se retirer , & dans la necessité pour le viure, refusa publiquement du pain, qu'on luy presentoit auec vne raue & vn petit fromage. Cette abstinence consola tous les soldats , & leur fit supporter allegrement leurs incommoditez.
    L'Empereur Rodolphe en la bataille qu'il gagna contre Othocart Roy de Boheme, eut fort soif.  Quelques Æn. Syl. l.3 in Can.109 Capitaines osterent par force vne cruche d'eau à vn vilageois : & la luy presenterent. Rendez, dit l'Empereur, cette  287 cruche d'eau à ce Vilageois: Ie sentois la soif de l'armée, & non pas la mienne.
    Que respondez-vous à cela ? Mais que respondrez-vous aux Saints qui ont fait des jeusnes tres-austeres ? S. Antoine & S. Vulfian ne mangeoient que de deux en deux iours. S. Eusebe le Syrien ne mangeoit que de trois en trois.  S. Gerasime , de quatre en quatre.  Aucuns ont esté six, sept & huit iours sans manger. Nostre Seigneur, Moïse, Elie, S. Simon le Stylite ont jeusné quarante iours entiers. Ces austeritez vous feront rougir, & vous condamneront au iour du jugement.
    X.  Ne croyez pas que l'abstinen In vita corum. ce doiue diminuer ny vostre vie , ny vos forces. S. Antoine apres auoir jeusné tres-rigoureusement vingt ans durant , estant dans vne caue , où il soustint de tres-frequentes & de tres-violentes attaques du demon , ne parut ny pasle , ny maigre à la sortie , & vécut iusques à l'âge de cent cinq ans. S. Romuald estoit tres-austere en son viure , & ieusnoit presque tousiours : 288 Il n'a point laissé de viure six vingts ans. Au contraire, comme i'ay desia dit, vne trop grande repletion cause les maladies & la mort. Vn nauire qui est trop remply , coule à fond , & fait naufrage : & vn corps trop plein de vin & de viande tombe dans le sepulchre , & fait faire vn triste naufrage à l'ame, qui est son pilote.
    Concluez de tout cecy que si l'abstinence prolonge la vie , & les excez l'abregent : si l'yurognerie & la gourmandise rendent l'homme semblable aux bestes : si elles sont des vices diaboliques , qui perdent l'ame & le corps, qui n'apportent aucun plaisir; mais plusieurs douleurs , qui renuersent les villes & les familles : il faut deuenir sobre , & n'estre iamais ny Gourmand ny Yurogne.
    289 Bandeau décoratif.

    CHAPITRE XI. La Consolation & la Direction d'vne Femme , qui a vn Mary prodigue & joüeur.

    IL n'est point aisé de dire , quel mary est plus fascheux à sa femme, ou l'Auaricieux , ou le Prodigue : Neantmoins le Prodigue me semble luy estre plus onereux & plus dommageable. Car celuy qui par auarice resserre son or & son argent , a le moyen de faire du bien à sa famille, lors que la raison & la vertu luy ouurent les yeux, qui estoient éblouïs dans le brillant de l'or.  Mais le Prodigue arrache la racine de l'arbre : s'oste le moyen d'en receuoir aucun fruit : & ayant dissipé son bien, ne peut le faire retourner ny par ses regrets ny par ses larmes. Essuyons celle de la femme, si nous pouuons: & taschons d'empescher les profusions de son mary.
    290
    §.   I.  Auis à la Femme, dont le Mary est Prodigue & adonné au Ieu.
    I.  Auant que de condamner vostre mary, dans vostre esprit : & de l'y faire passer pour vn Prodigue : considerez attentiuement & patiemment ce qu'il donne, & à quelles personnes.  Souuent les vices ont la couleur des vertus, & les vertus paroissent des vices. La femme de S.Homobost se faschoit, [?]uita & le reprenoit comme vn Prodigue: de ce qu'il sembloit excessif en ses aumosnes : Mais Dieu luy montra qu'elle se trompoit , multipliant le pain de sa maison , & changeant l'eau en vin, lors qu'il auoit eslargy son pain & son vin aux pauures.
    Si vous croyez que vostre mary soit trop liberal, attendez au moins quelque temps, sans faire bruit : & vous verrez , que Dieu vous rendra le centuple de ce que vostre mary aura distribué aux pauures ou aux Eglises.
    Alexandre le Grand, estant encore ieune, brusla vne fois grande quantité Plut. d'encens à l'honneur de ses Dieux. Son Precepteur le reprit de cette Pro 291 digalité.  Mais ce genereux Prince subjuga l'Arabie, & enuoya à cét auaricieux des Nauires entiers pleines d'encens : & y adiousta ces mots: Ie vous enuoye vne bõne quãtité d'encens, afin que vous ne soyez point auaricieux enuers les Dieux : puis que i'ay sous mon pouuoir la Prouince où croist l'encens.
    Si Dieu permettoit que ceux là fussent recompensez , qui estoient liberaux enuers les fausses Diuinitez : parce qu'ils auoient du respect pour la Diuinité, encore qu'ils se trompassent au choix : que ne fera-t'il point à ceux qui pour son amour donnent leurs biens à ses Eglises, ou aux pauures qu'il leur adresse : & en la personne desquels il leur demande la charité ?  Nous auons plusieurs exemples de la liberalité de Dieu enuers eux.
    S. Odilon ayant distribué liberalement son vin à des mendians : les barils qu'il menoit se trouuerent remplis diuinement d'vn tres-excellent vin.
    Saint Iosse, fils du Roy Iudicaët110, Ineius histor. méprisa la possession du Royaume qui luy appartenoit à la mort de son pere, 292 & s'enfuit dans vne solitude, pour y seruir Dieu.  Il donna vn iour les quatre pains qu'il auoit , en estant supplié par des personnes necessiteuses. Son compagnon qui ne voyoit aucune apparence d'en trouuer au desert où ils estoient, en murmura hautement : & taxa le Saint comme vn Prodigue, qui ne pouruoyoit pas premierement à sa famille. Le Saint jetta vn soûpir au Ciel , & incontinent ce craintif vit aborder à leur petit hermitage quatre batteaux chargez de pain & de vin, qui n'auoient aucun Pilote: les Anges en estant inuisiblement les conducteurs.
    L'orge, que Saint Aidan donna aux Inuita pauures, se conuertit en or, au rapport de Bollandus.
    II. Si vostre mary fait plus de frais au jeu, que vous ne voudriez, pensez serieusement, si l'excés est notable.Ne prenez point l'alarme, & ne faites point de bruit au logis , pour peu de chose. Si vous n'y procedez auec adresse & auec patience , il est dangereux , que vous n'augmentiez le mal.
    293
    Les terres ont besoin de repos, autrement elles s'épuisent. L'arc ne peut estre tousiours bandé : & l'esprit de l'homme sémousse, si on le tient sans cesse dans des actions serieuses.  La vie mesme est souuent en peril, dans vne trop grande continuation de trauaux.
    Nous voyons que les Oiseaux, apres auoir peiné à la bastisse de leurs nids, s'égayent dans l'air, & voltigent alentour, afin de se recréer. Ain Lib. de Orat.111 si, dit l'Orateur Romain, nos esprits fatiguez dans les trauaux & dans les affaires, cherchent du repos : & desirent de se diuertir, estant libres de tous leurs soins.
    III.  Si l'excés est notable, taschez de persuader doucement vostre mary de se moderer: Occupez le tãt que vous pourrez au logis, par vous-mesme, & par vos parens.  Trouuez-luy des diuertissemens innocens , ou dans la ville ou dans vos mestairies. Si vous luy trouuez du plaisir chez soy : probablement , il n'en cherchera point ailleurs.
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    IV.  Efforcez-vous de si bien esleuer vos Enfans : que leur vertu le touche, l'incline à les aimer : & luy fasse souhaiter leur bien : C'est le meilleur moyen de l'attendrir, & de luy engendrer vn desir de conseruer & d'augmenter ses biens, pour les mettre dans vn lustre conuenable à son estat.
    V.  Si le desordre continuë, il sera vtile de parler à ses parens, plustost qu'aux vostres: de leur declarer ce qui se passe , & les soins que vous auez pris pour y remedier, les suppliant d'y contribuer leurs trauaux & leur authorité.
    VI.  Que si tous ces moyens de prudence & de charité n'ont nul effect, & qu'il y ait vn probable peril de la ruine de vos enfans, parlez à vos propres parens. Demandez leur auis : & suiuez leur conseil: ils sçauent ce que les loix permettent , en de pareils accidens.
    VII.  Enfin, si vostre mary prodigue son bien, conseruez le vostre: & ayez soin de vos enfans. Ne caution 295 nez iamais vostre mary , lors qu'il empruntera de l'argent. Opposezvous à la vente des fonds de terre, si la Loy vous le permet : au moins, n'y donnez iamais vostre consentement, si vos parens & vos amis ne iugent, que c'est vostre bien & de vostre famille. Il est bon de faire tout ce que vous pourrez pour gagner l'affection de vostre Mary : mais il ne faut point nuire à vos enfans, pour luy complaire: C'est en cela, qu'il est necessaire de montrer auec modestie vne force d'esprit inébranlable.
    §  II.  Auis au Mary Prodigue, & Ioüeur.
    I.  Si vous n'estes Prodigue , que dans l'imagination de vostre femme auaricieuse : ne desistez point de faire les mesmes aumosnes : Elle ne sçait ce qu'elle demande. Elle pretend enrichir sa maison , par vne espargne peu Chrestienne ; & elle en cherche la ruine, détournant les benedictions que le Ciel verse sur ceux qui sont liberaux : & attirant les fleaux, qui 296 tombent sur la teste de ceux qui sont auares.
    Nous lisons dans la vie de Saint Simeon Stylite ; que la maison d'vn auaricieux fut bruslée , auec tous les thresors d'or & d'argent qui y estoient, à cause qu'il ne donnoit pas l'aumosne. Cét auare recourut à ce saint personnage , lequel luy declara la cause de son malheur : & ne voulut iamais prier Dieu , pour la reparation de sa perte , tant est desagreable à Dieu & aux Saints le defaut de charité enuers les pauures.
    II.  Bien que vous deuiez continuer vos aumosnes, sans auoir esgard aux craintes de vostre femme : toutefois la prudence & la charité requierent, que vous les fassiez plus secrettement, afin de compatir à sa foiblesse ; & de conseruer dans vostre logis la paix & la ioye , qui sont deux biens inappréciables.
    Nostre Seigneur nous enseigne, que lors que nous donnons l'aumosne, nostre main droite se doit cacher à la gauche.  Ce qui n'éclate point aux 297 yeux des hommes, iette de plus brillans rayons aux yeux de Dieu : estant plus certainement fait pour luy , sans que les creatures y ayent aucune part.
    III.  Prenez garde que vos aumosnes n'excedent point vos forces, Dieu ne veut pas , chaque iour , faire des miracles, enrichissant ceux qui s'épuisent mal à propos.  Il ne vouloit anciennement aucun Sacrifice sans sel. Il veut que la prudence, qui est l'œil & la guide des vertus,ouure vos mains & distribuë vos liberalitez.
    Saint Paul nous auertit, Que nous de deuons point donner tellement aux pauures , qu'ils viuent en abondance: & que nous tombions dans l'indigence. On tient que S. Ioachin & Sainte Anne , pere & mere de la glorieuse Vierge Marie, diuisoient leur reuenu en trois parts.  Ils en appliquoient l'vne au Temple, pour y offrir des victimes & pour y mettre des ornemens. Ils distribuoient l'autre aux necessiteux : & la troisiéme seruoit pour leur mesnage.
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    Vn tremblement de terre, secoüant tout le païs d'Antioche , où estoit S. Simon Stylite , sur sa colonne , il pria Inuitã auec tout le peuple, qui l'estoit venu voir, pour le supplier qu'il appaisast la colere de Dieu, iustement irrité contre les débordemens du siecle.  L'on oüit vne voix celeste , qui disoit : La voix d'vn seul, en toute cette multitude a esté exaucée. S. Simon connut diuinement ce seruiteur de Dieu: & le fit venir au milieu de l'assemblée. C'estoit vn pauure vilageois fort humble. Le Saint le pressa instãmẽt de manifester quelles vertus il pratiquoit, par le moyen desquels sa priere auoit eu tant d'efficace.  Incontinent il se jetta par terre , & s'écria ; Ie ne suis qu'vn miserable pecheur.  Vne voix fut derechef oüye en l'air.  O Simon, tu as esté exaucé auec ce bon vilageois. S. Simon le contraignit alors de dire sa maniere de viure. Ie diuise, dit-il, mon bien en trois parts. Ie donne la premiere aux pauures: la deuxiéme au Prince, en payant les gabelles: & la troisiéme à ma famille.  A mesme temps tout ce 299 peuple courut à luy, l'embrassa, & le caressa, iettant plusieurs larmes.
    IV.  Iamais vous n'aurez la reputation d'auoir vn jugement solide : si vous passez dans l'esprit de vos domestiques , de vos amis , & de vos concitoyens, pour vn joüeur & pour vn prodigue.
    La Loy des douze Tables, chez les Romains, ostoit aux Prodigues & aux furieux l'administration de leurs biens. Elle commandoit, qu'vn Curateur leur fust donné : & que ce Curateur gouuernast tout , iusques à ce que le furieux fust retourné en son bon sens : & que le Prodigue se fust amendé.
    Voudriez-vous estre mis en paralelle , auec des hommes qui ont perdu la raison, & qui sont en furie ? neantmoins , ne iugez-vous pas, que le Prodigue a vn grand rapport à vn homme furieux ?
    Ne tiendriez-vous pas pour furieux celuy qui ietteroit tous ses meubles à la ruë.  Le Prodigue n'y jette pas seulement ses meubles, mais ses métairies & ses Seigneuries.
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    Timæus raconte, que dans Agrigen Ithen. 1b: 2. tum vne maison estoit appellée la Galere; parce que certains ieunes hommes estant yures , & pensant qu'ils fussent dans vn nauire agité de la tempeste, jetterent dans la ruë les verres, les pots , les plats , les viandes , les nappes , les couuertes des lits , les matelats , & tout ce qu'ils recontrerent. Les Iuges y accoururent pour arrester ce desordre. Les yvrognes tinrent ferme, & asseurent qu'ils auoient raison de décharger leur nauire, pour sauuer leur vie.
    Qu'en iugez-vous ?  Si enyuré de vos passions , & du desir de prendre vos plaisirs, vous prodiguez vostre bien: vous faites encore pis qu'eux. Ils estoiẽt yvres & échauffez par quelque vin fougueux. Vous vous ruinez de sang froid.  Ils iettoient au pillage le bien d'autruy , & vous dissipez le vostre, celuy de vos enfans , & de vostre femme.  Ils estoient meus par vne opinion , que cette perte leur sauuoit la vie : & vous connoissez bien, que la douleur de vostre indigence & des 301 opprobres, sera capable de vous ietter auant le temps dans le tombeau.
    V.  Si vous auez vn serieux desir de vous amender, chassez loin de vous tous les flateurs , qui vous enuiron Camer. inSymbol. nent, & qui succent vostre substance.
    I. Iean Dantisque Euesque , les appelloit les chiens d'Actæon, qui mangent leur maistre.
    II. Anaxilas les appelloit les vers des Theo. phrast. riches,  Car comme le Ver ronge le grain ; de mesme ces hommes de tauerne rongent ceux qui ont de l'or & de l'argent.
    III. Diogenes disoit , qu'il estoit Laert. meilleur de tomber dans vne multitude de Corbeaux, qu'en celle des flatteurs : parce que les Corbeaux ne déchirent que les morts , & eux deuorent les viuans.
    IV. Constantin le Grand auertissoit, que ces ames malignes estoient la ti Niceph gne & les souris de la Cour des Princes, des Rois & des Empereurs.
    V. Alphonse d'Arragon les comparoit plaisamment aux loups. Comme, disoit-il, les loups flattent & gratent 302 les asnes : & puis les mettent en pieces, & en font leur curée.  De mesme, ces chercheurs de lippée franche flattent , par des Sonnets , par de vaines loüanges , par des railleries ingenieuses , les hommes riches & abrutis par le vin & par les autres delices : & les consument dans les festins & dans les jeux.
    VI. Euitez sur tout les jeux de hazard: & principalement celuy des Dez. Comme la perte est soudaine & surprenante, elle ruine bien-tost ; & fait vomir d'execrables blasphemes contre Dieu & contre les Saints : i'en ay traité suffisamment au liure que i'ay fait pour les soldats.
    Imprimé au Pont, chez Guilliére. Vous faites estat d'estre honneste homme : fuyez donc le jeu des Dez. Le Prince des Philosophes112 enseigne, Que les larrons & ceux qui ioüent aux Dez , sont des personnes d'vn esprit bas , raualé & sordide : parce qu'ils cherchent vn gain illicite , & n'ont point d'autre but que de gagner.
    Platon dit bien dauantage, & escrit, Que le diable, nommé Theut, est l'in 303 uenteur de ce jeu maudit.
    Plusieurs histoires montrent , que le diable se plaist à ce jeu : qu'il y a joüé diuerses fois : qu'il y pousse ses esclaues : qu'il les fait blasphemer: & quelquefois les emporte en corps & en ame.
    Cet ennemy des hommes ayant joüé auec vn frippon, nommé Thye- Cæsarius,l. 6. c. 34 mo , il l'emporta visiblement , sans que iamais l'on en ait eu nouuelle depuis. Voudriez-vous jouër à ce jeu-là? Prenez garde , que le demon qui se cache dans vos yeux , & dans les pechez qui s'y meslent , est encore plus dangereux , que s'il vous apparoissoit visiblement.  Il vous causeroit alors de l'horreur, & maintenant il vous enchante : & vous attache à ce diuertissement criminel , par vne fausse delelectation , & par de vaines esperances de gagner quelque somme notable.
    Corrigez-vous donc , pour mettre vostre salut dans l'asseurance , vostre femme dans le repos : & vostre famille dans vn estat florissant.
    304 Bandeau décoratif.

    XII. ET DERNIER CHAP. La Consolation & la Direction d'vne femme, dont le Mary est impie, qui luy empesche ses deuotions.

    LEs pertes temporelles sont fort sensibles à vne femme, qui aime tendrement ses enfans : & qui souhaite auec passion de les esleuer dans la mesme splendeur , dans laquelle ses parens ont vescu.  Mais le peril de perdre le Paradis, & toutes les Couronnes que Dieu y donne , touche bien plus viuement vne femme vertueuse, & qui a penetré la grandeur de son Createur , la bonté de son Redempteur, & la douceur des biens qu'ils reseruent à leurs amis.
    Or la compagnie d'vn mary , qui est impie, & qui empesche à sa femme par son authorité, par ses caresses, & par ses menaces les exercies de la pieté , donne vn iuste sujet de craindre, qu'elle ne se laisse tomber au preci 305 pice, y estant poussée auec violence : veu, principalement, que la foiblesse de la nature est si grande , qu'elle y glisse d'elle-mesme.  Il est donc difficile de consoler & de diriger vne femme qui est sur le bord de l'abysme, & qui tremble à chaque pas. Ne perdons pas neantmoins l'esperance de pouruoir vtilement à sa conduite.
    §  III.  Auis à la femme qui est empesché dans ses exercices de pieté.
    I.  Affermissez vostre courage, & ne vous laissez point ébranler dans vos deuotions , qui sont raisonnables : soit que vostre mary vous attaque par raillerie, ou par quelqu'autre maniere. Sainte Dorothée estant pressée par le Tyran Saprice , de quiter son Dieu, & d'adorer les idoles, comme les Empereurs le commandoient, res Surius pondit genereusement : L'Empereur du Ciel & de la Terre m'a ordonné de seruir à luy seul. Iugez vous mesme auquel ie dois obeïr. Elle tint cette fermeté d'esprit iusqu'à la mort, qu'elle souffrit auec ioye & allegresse,
    II. Meditez auec attention, & auec 306 vn esprit de charité , s'il n'y a point d'excés dans vos pratiques.  Considerez, si vous n'estes pas trop longue, en vos prieres, ou trop austere en vos mortifications.  S'il y a de l'excés, moderez-vous: & vous y gagnerez deuant Dieu , & deuant les hommes ; vostre deuotion vous estant plus vtile , & moins onereuse aux autres.
    Ceux qui boiuent moderément des Pline. eaux du fleuue Gallus en Phrygie, en reçoiuent du soulagement comme d'vne medecine salutaire. Mais ceux qui en boiuent trop , en deuiennent insensez. L'excez des oraisons & des autres exercices pieux font tourner la teste ; & iettent les femmes aheurtées à leur propre iugement, dans des presomptions , qui leur font faire de lourdes fautes.
    III.  Les jours de Festes, vous pouuez prendre plus de loisir que les iours ordinaires. Il vous est alors loisible de vous confesser, de vous communier, d'assister à la grand'Messe de vostre Parroisse , au Sermon , à Vespres, & 307 au Salut.  Par ce moyen, vous assouuirez vos saintes ardeurs, sans que personne se puisse plaindre, n'y ayant rien d'extraordinaire.