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Le cocu, de l’apologie à la censure

Claire Carlin

La satire du mariage à l’âge baroque

Selon Linda Timmermans, De 1580 environ, jusque vers 1625, règne un climat de franche misogynie. Les invectives contre les femmes sont légion, surtout dans la poésie satirique, qui connaît alors un essor extraordinaire (p. 240). Dans le contexte de mes recherches sur l’imaginaire nuptial sous l’Ancien Régime, je note la part non négligeable de ces propos polémiques consacrée au mariage, précisément au moment où les décrets du Concile de Trente (1545, 1563), les ordonnances royales en France1 et les traités médicaux du XVIe siècle commencent à inspirer un nombre impressionnant de documents au sujet de l’union conjugale. Mettre l’accent sur la polémique misogame incite à inclure la décennie précédente : les Stances du mariage de Philippe Desportes, publiées en 1573 (et disponible dans notre anthologie virtuelle), marque le début d’un foisonnement textuel impressionnant.
Le discours misogame représente une réplique aux discours religieux, juridique et médical qui mettent en question certaines perspectives traditionnelles concernant rôle de la femme, avant et après le mariage. Le lien entre jouissance féminine et procréation, formé par les médecins galénistes, va de pair avec l’insistance des traités catholiques (dont le premier date de 15722) sur l’obligation des parents de chercher à établir un ménage harmonieux en consultant les jeunes avant de les marier. Malgré les références continuelles à la supériorité masculine chez les ecclésiastiques comme chez les médecins et juristes, les responsabilités des deux membres du couple sont soulignées dans ces documents, suggérant ainsi une ouverture vers le genre de partage et de soutien réciproque prôné par Erasme et les réformateurs. Il s’agit en effet d’une nouvelle appréciation du rôle de la femme mariée – et c’est précisément cet élargissement de son rôle que la polémique misogame cherche à rétrécir.
Il est possible de considérer la valorisation du mariage comme le reflet d’un courant de la pensée humaniste car dès le XVe siècle, les humanistes italiens contribuaient à ce projet bien avant que les réformateurs ne provoquent le débat au sein de l’Église catholique3. Cependant, l’érudition humaniste caractérise (bien sûr, et également) le camp de Desportes et ses approbateurs, par exemple Amadis Jamyn, Jean de la Jessé, Claude de Trellon4. La polémique conjugale de la génération suivante, celle du premier XVIIe siècle, reprend les topiques misogynes et misogames du Moyen Âge en les renouvelant. Nous allons ici délimiter ce vaste corpus en nous concentrant sur la représentation du cocu, un choix qui met de côté le nombre impressionnant de documents qui précisent que les misères du mariage sont la faute de la femme, et plus particulièrement de sa paillardise. Cette thématique est bien sûr liée au cocuage, mais en insistant sur le cocu, son comportement et la manière dont il est perçu, il sera possible non seulement d’étudier un aspect de l’anthropologie du mariage l’âge baroque, mais aussi de signaler une mutation fondamentale dans le discours contre le mariage au cours du Grand Siècle.
Dans la tradition occidentale, il est possible de nommer cinq types de cocu (et leurs variantes) : le jaloux, plus ou moins violent ; le cocu qui a honte de sa condition ; le naïf ignorant ; le complaisant philosophe ; et l’avide bienheureux. Tous, dans le genre polémique et les autres genres comiques, sont des objets de ridicule, mais le degré de sympathie ou d’antipathie suscité auprès du lecteur ou du spectateur varie. Variable aussi sont les modes de représentation, car la tendance à la satyre du premier tiers du siècle est remplacée par le burlesque au deuxième tiers, qui cède la place à la fin du siècle au romanesque. Je vous propose un découpage chronologique où nous verrons comment cette typologie se manifeste.

De 1600 (environ) à 1635 : la satyre

Voici la définition de la satyre selon Patrick Dandrey :
[…] en marge des grands modèles d’écriture morale, galante ou savante, une inspiration libre, gaillarde, prompte au sarcasme, dépourvue de prétentions intellectuelles majeures quoique inscrite dans le sillage de la verve rablaisienne, d’ailleurs infléchie vers plus de réalisme dans l’expression de rosserie dans la moquerie.
(pp. 176-177)
En prose et en vers, la satyre sur les cocus renoue avec les genres anciens (la satyre ménipée, les dialogues à l’antique, l’éloge paradoxale) et avec les genres à racines médiévales (les sermons, les testaments, les arrêts et avis juridiques), comme on peut le constater en regardant ces textes typiques : et les vers du Cabinet satyrique (1618) : Voici des exemples précis de nos cinq types de cocus :
  • Le jaloux violent : Sur un jaloux (Maynard)
    Jean, tant que vous avez permis
    A votre compagne fidelle,
    De voir librement vos amis,
    Homme vivant n’a voulu d’elle;
    Mais depuis que vous la guettez,
    Chacun pour charmer ses beautes
    Tâche d’ajuster sa rotonde.
    Dites donc Monsieur le jaloux,
    Eût-elle pû trouver au monde
    Un macquereau meilleur que vous?
  • Le honteux : Sermon pour la consolation des cocus
    Ils souffrent un espece de martyre d’autant plus rigoureux qu’ils n’osent se plaindre, & qu’ils n’osent rien témoigner de ce qui les afflige. En un mot, ils sont forcez d’étouffer leurs soupirs, de devorer leurs larmes, & de renfermer toutes leurs douleurs & plaintes dans leur sein, n’avoüant qu’à Dieu seul le sort fatal de leur tristesse 
  • Le naïf : Motin, Stances. A une Femme mariée
    Quoy, doutez-vous qu’il soit au sacré mariage
    Tacitement permis de se faire un amy,
    Un époux, croyez-moy, n’est cocu qu’à demy,
    Quand un amy discret cause son cocuage.
  • Le complaisant : Sermon pour la consolation des cocus
    En effet, Messieurs, je vous demanderois volontiers pourquoy vous faire une honte d’un mal necessaire, & une infamie d’un mal inévitable, un mal qui est essentiellement attaché à la condition de mari, d’un mal enfin qui dépend de l’inconstance et de la legereté des femmes. Ce n’est donc qu’une illusion à l’égard des hommes qui ne blesse en aucune façon leur honneur & leur reputation, tout ce qui est involontaire est indifférent, disent mêmes les Philosophes.
  • L’avide : Sermon pour la consolation des cocus
    Combien de cocus, Messieurs, combien de cocus, dont les cornes sont des cornes d’abondance. Un cocu n’apoint d’autre fond que celui de sa femme, & point d’autre revenu que les liberalitez qu’elle s’atire. […] O que de gens trouvent en arrivant chez eux une table magnifiquement servie, qui seroient reduis aux plus minces ordinaires, si leurs femmes étoient nées avec moins d’appas, ou avec plus de chasteté & de continence. […] Par consequent l’utile se rencontre dans le cocuage aussi bien que l’agreable.
Notez que la diversité des représentations du cocuage rappelle le débat à ce sujet le plus célèbre de la Renaissance, celui du Tiers Livre de Rabelais. Si pour Rabelais le dilemme de Panurge sert de prétexte à une méditation sur la nature du savoir, le projet de nos satyristes reste plus modeste : c’est le reflet comique d’une hantise à un moment où l’institution du mariage est sujette à des critiques acerbes. Se moquer du cocu, le défendre, ou sympathiser avec lui : toutes ces démarches se rejoignent dans leur mobile, faire des reproches à la femme lascive – sans nécessairement suggérer au cocu de modifier sa manière de gouverner (ou non) son épouse, car quoi qu’il fasse, il restera impuissant devant son entêtement à elle. C’est la morale de ces histoires…

De 1635 à 1670 : le burlesque

Il n’est pas surprenant que la satyre passe de mode dès les années 1630 : le ton gaillard, souvent un peu grossier qui la caractérise cède petit à petit la place à la dérision plus mondaine associée au burlesque. Les cinq types de cocus ne disparaissent pas pour autant, mais c’est dans le théâtre comique et dans les contes à ambition plus littéraire qu’ils se manifestent. Il suffit de citer Molière et La Fontaine pour illustrer le nouveau discours sur le cocu jusqu’en 1670 environ, une évolution dans le style plus que dans le contenu.
Dandrey montre à quel point Molière est influencé par la tradition de l’éloge paradoxal dans ses portraits des cocus, qui paraissent dans plusieurs pièces : Sganarelle ou le cocu imaginaire (1660), Le mariage forcé et La Princesse d’Élide (1664), Amphitryon (1668). Sans doute que la discussion du cocuage la plus célèbre du corpus moliéresque est celle entre Arnolphe et Chrysalde dans L’école des femmes, qui a lieu en deux temps, dans la première scène de la pièce et dans la huitième scène de l’Acte IV. En ces deux moments, tous les cinq types de cocu sont évoqués, avec pour comble la déclaration non pas avide mais jouissive (si vous voulez) de Chrysalde :
Le cocuage n’est que ce que l’on le fait,
Qu’on peut le souhaiter pour de certaines causes,
Et qu’il a ses plaisirs comme les autres choses.
(IV, 8, 1303-1305)
Il a déjà proposé de comportement souple de l’honnête cocu5 quelques vers plus tôt, alors pourquoi insister sur le plaisir de porter des cornes ? Dandrey précise qu’ On comprend la gêne des commentateurs modernes de l’œuvre […]. C’est qu’ils ne perçoivent pas que Chrysalde se contente ici de débiter la morale de l’éloge paradoxal du cocuage, […] son ‘point de vue de blague supérieure’ (p. 261). On reste dans le registre comique toujours un peu moqueur, mais en comparant les commentaires d’Arnolphe et de Chrysalde, on n’entend pas chez ce dernier le discours carrément misogyne d’Arnolphe.
Ce changement de registre est évident aussi dans les Contes libertins de La Fontaine, Le cocu battu et content, Le mari confesseur et La coupe enchantée. Dans le premier, il s’agit d’une dame de gracieux maintien, / De doux regard, jeune, fringante et belle mariée à un vieillard jaloux qui finit bien sûr par être doublement trompé, par sa femme et son valet – dont les amours sont caractérisés comme joyeux et plus naturels que l’union avec le senex – qui lui-même vit heureux dans l’illusion que sa femme a fait preuve d’une fidélité exceptionnelle.
La même légèreté spirituelle se trouve dans Le mari confesseur où l’adultère de la femme est laissée en doute malgré sa joyeuse vie pendant l’absence de son mari. La Fontaine a fourni une longue préface à La coupe enchantée où il dénigre les maris jaloux, cocus ou non. Qu’est-ce que Cocuage ? demande-t-il. Quand on l’ignore, ce n’est rien ; / Quand on le sait, c’est peu de chose. Et puis il passe à l’éloge : Prouvons que c’est un bien, car votre femme est souple comme un gant. Enfin et le mari et la femme bénéficient de l’adultère, et ce sur un pied d’égalité. L’intrigue de ce conte est le reflet exact des vers de Maynard, Sur un jaloux. Dans la conclusion du conte de La Fontaine, il s’agit d’un jeune couple marié, qui vivent un idylle :
Deux ans de paradis s’étant passés ainsi
L’enfer des enfers vint ensuite.
Une jalouse humeur saisit soudainement
Notre époux, qui fort sottement
S’alla mettre en l’esprit de craindre la poursuite
D’un amant qui sans lui se serait morfondu;
Sans lui le pauvre homme eût perdu
Son temps à l’entour de la dame,
Quoique pour la gagner il tentât tout moyen.
Que doit faire un mari quand on aime sa femme?
Rien.
On constate que chez La Fontaine comme chez Molière, les cinq types de cocu passent en revue. Mais dans les contes de La Fontaine, il est clair que la nature humaine supporte mal l’institution du mariage et que le mariage risque très fort d’être malheureux à un moment ou à un autre. Il est significatif que les quatre séries de contes paraissent successivement en 1665, 1669, 1671 et 1674, car vers 1670 où se situe le prochain tournant dans le parler cocu.

À partir de 1670 : le romanesque

La hantise du cocuage s’affaiblit en même temps que le discours misogyne perd son élan ; la paillarde et le cornard ont été remplacés par le couple qui a la possibilité de vivre son adultère en toute réciprocité. Bien que ce soit la représentation qui nous intéresse en tant que littéraires, du point de vue historique, on voit s’adoucir le châtiment de la femme adultère dans le dernier tiers du siècle6. Le congrès, ou procès pour impuissance, est aboli par le Parlement de Paris en 16777. Les divers documents générés par le congrès, qui se moquent des maris accusés, prétendent presque toujours que ce sont des cocus aussi bien que des impuissants8. Or, la disparition de ce sujet du quotidien en France va de pair avec la nouvelle discrétion qui entoure le cocuage et la femme infidèle dans le domaine littéraire. En ce qui concerne la représentation de la femme sexuellement vorace, la Satire X de Boileau9 fait exception à la fin du siècle et sa misogynie attire de nombreuses critiques. Les misères du mariage sont longuement traitées dans les romans et les contes de fée mais les écrivains comme les écrivaines ont tendance à limiter leurs reproches aux situations malheureuses provoquées par le mariage impossible à vivre, forcée ou non10. Même dans le théâtre comique au tournant du siècle, comme le montre Guy Spielmann, le mythos du printemps se remplace par la faillite des liens familiaux et un sens de la déstructuration de hiérarchies en fin de règne11 et dont l’impudicité de sa femme n’est pas responsable.
Les mots mêmes de cocu et de cocuage n’appartiennent qu’à la polémique et à ses avatars comiques – y compris les gravures, où les cinq types du cocu sont représentés selon les tendances d’abord satyriques et puis burlesques que nous avons vues dans la tradition textuelle. Mais à partir de 1670, la moquerie du cocu se fait rarement.

Le support iconographique

La franche misogynie de cette fameuse image souligne l’infidélité de l’épouse et une prise de pouvoir mal à propos : le monde est à l’envers dans cette gravure où le manque de délicatesse correspond au mouvement textuel satyrique. Dans les gravures suivantes, par contre, on voit quelques années plus tard moins de violence physique12, beaucoup moins de dureté à l’égard de la femme, malgré le ridicule des cocus. On est dans le domaine burlesque :
Pendant la dernière période dans le portrait de l’infidélité conjugale que j’ai qualifiée de romanesque, Migrainne perpétuelle (Nicolas Guérard, c. 1710) est une des seules gravures à dépeindre une scène d’adultère possible – mais pas du tout sûr. Ce mari à l’écoute derrière une porte, l’épée à la main, ressemble à celui évoqué par Maynard dans ses vers Sur un jaloux presque un siècle plus tôt :
Dites donc Monsieur le jaloux,
Eût-elle pû trouver au monde
Un macquereau meilleur que vous?
Mais là où Maynard laisse entendre que l’infidélité aura bien lieu, la légende de la gravure donne entièrement tort au mari jaloux :
La jalouzie à toujours peur de son ombre.
Cest une espece de lunette qui grossit les objets
Qui fait d'une mouche un Elephan
Et d'une bagatelle un gros crime
Disparue les commentaires ambigus sur le comportement de la femme que l’on voit chez Molière (la femme de Chrysalde), dans deux sur trois d’entre les contes de La Fontaine et dans les gravures de la mi-siècle. Comme dans les textes à partir de 1670 environ, la femme n’a plus tort, car l’enjeu est ailleurs : le mari jaloux ne s’adapte pas à la culture des salons et se rend ridicule.
Terminons cette intervention avec un commentaire sur le titre, Le cocu, de l’apologie à la censure. Censure est à comprendre dans le sens du XVIIe siècle : condamnation d’une opinion, d’un texte, après examen (Furetière). Le cocu à la fin du siècle est sujet à la censure dans ce sens : on ne le représente plus.

Sources

  • Auger (Émond), Discours du sainct sacrement de mariage, Livres II. Contre les heresies, et mesdisances, des Calvinistes, Bezeans, Ochinistes, et Melanchtoniens. Paris, Gabriel Buon, 1572.
  • Boileau (Nicolas Despréaux de), Oeuvres complètes, éd. Françoise Escal (Bibl. de la Pléiade), Paris, Gallimard, 1966.
  • Brief Discours pour la reformation des mariages, éd. Édouard Fournier, Variétés historiques et littéraires. Recueil de pièces volantes rares et curieuses en prose et en vers, t. IV, Paris, P. Jannet, 1856.
  • Furetière (Antoine), Dictionnaire universel, 3 vols., [1690], Genève, Slatkine, 1970.
  • La Fontaine (Jean de), Contes libertins, éd. Louis Van Delft, Paris, Librio, 2004.
  • Recueil des Edits, Declarations, Ordonnances et Règlemens Des Rois Henry II. François II. Charles IX. Henry III. Henry IV. Louis XIII. Louis XIV. & Louis XV. Concernant les Mariages. Avec plusieurs Arrests notables intervenus sur ce sujet. Nouvelle Edition Augmentée jusqu’à présent, Paris, Au Palais, Chez Henry Charpentier, 1724.

Études citées

  • Dandrey (Patrick), L’Éloge paradoxal de Gorgias à Molière, Paris, PUF, 1997.
  • Lavaud (Jacques), Philippe Desportes (1546-1606), Paris, Droz, 1936.
  • Spielmann (Guy), Le Jeu de l'ordre et du chaos : comédie et pouvoirs à la fin de règne, 1673-1715, Paris, Champion, 2002.

Bibliographie

  • Darmon (Pierre), Le Tribunal de l’impuissance. Virilité et défaillances conjugales dans l’Ancienne France, Paris, Éditions du Seuil, 1979.
  • D’Elia (Anthony F.), The Renaissance of Marriage in Fifteenth-Century Italy, Cambridge, MA, Harvard Univ. Press, 2004.
  • Melchior-Bonnet (Sabine) et Aude de Tocqueville, Histoire de l’adultère, Paris, Éditions de la Marintière, 1999.
  • Timmermans (Linda), L’Accès des femmes à la culture (1598-1715) : Un débat d’idées de Saint François de Sales à la Marquise de Lambert, Bibliothèque Littéraire de la Renaissance, série 3, tome XXVI, Paris, Champion, 1993.
  • Walch (Agnès), Histoire de l’adultère, XVIe-XIXe siècle, Paris, Éditions Perrin, 2009.
  • Carlin (Claire), The Staging of Impotence : France’s last congrès dans Theatrum mundi : studies in honor of Ronald W. Tobin, éd. Claire Carlin et Kathleen Wine, Charlottesville, Va., Rookwood Press, 2003, pp. 102-112.

Notes

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