Le mariage sous L'Ancien Régime

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La première édition de ce traité par le jésuite Jean Girard de Villethierry date de 1695. Il illustre le conservatisme typique des traités catholiques de la fin du siècle.

LA VIE
DES
GENS MARIEZ.

LA VIE
DES
GENS MARIEZ,
ou
LES OBLIGATIONS
DE CEUX QUI S'ENGAGENT
DANS LE MARIAGE,
Prouvées par l'Ecriture, par les ſaints Peres,
& par les Conciles.
Par Mr Girard de Ville-Thierry,
Prêtre.
Nouvelle Edition , revûe , corrigée & augmentée.
[Fleuron.]
A PARIS,
Chez Antoine Damonneville , Quay
des Augustins, proche la rue Gille-Cœur,
à l'Image S. Eſtienne.
[Filet simple.]

M. DCC. XXI.
Avec Privilege et Approbation.

[Bandeau à motif floral.] PREFACE.

IL n'y a point d'état plus
commun que celui du
Mariage : car toutes ſor-
tes de personnes , les ri-
ches & les pauvres , les jeunes
& les vieux , les Princes & les
peuples ſe marient : mais on peut
dire qu'il n'y en a point aussi
dont on ignore davantage les
devoirs & les obligations. On
s'y engage la plûpart du tems
tres - temerairement , & ſans y
faire aucune réflexion ; ou ſi on
en fait quelqu'une , ce n'eſt que
par rapport aux biens de la terre
& aux avantages temporels. On
ne penſe point à s'y préparer par
les pratiques de pieté dont par-
lent les ſaints Peres & les Con-
ciles ; on ne les connoît pas mê-
me; on ſe preſente au pied des
Autels avec un eſprit diſſipé &
ã iij PREFACE. plein de trouble pour y recevoir
la benediction du Prêtre : on s'a-
bandonne assez souvent à des ex-
cès honteux le jour même qu'on
ſe marie ; & on ſe prive ainſi des
graces que ce Sacrement auguſte
de la Loi nouvelle a coutume de
conferer.
On ſe conduit ordinairement
dans le Mariage , comme on y
eſt entré , c'eſt à-dire , d'une ma-
niere toute humaine. On s'ima-
gine qu'il donne droit de vivre
dans la moleſſe & dans le relâ-
chement ; qu'on peut y conten-
ter impunément ſes paſſions , &
qu'on a la liberté d'y ſuivre tous
les deſirs & tous les mouvemens
de l'homme charnel & animal.
La paix ne regne pas long-tems
entre des gens qui n'ont point
conſulté Dieu ſur l'alliance qu'ils
vouloient contracter , & qui ne ſe
sont unis que par des motifs d'in-
terêt , d'ambition, ou de ſenſua-
lité ; & bien loin de conſerver
entr'eux une ſainte union , ils ſe
PREFACE. chagrinent les uns les autres par
leurs mauvaiſes humeurs & par
leurs impatiences ; ils devien-
nent même ennemis en plu-
ſieurs rencontres , & ils ſe perſe-
cutent avec toute ſorte d'animo-
ſité.
La plûpart des gens mariez
étant prévenus de l'eſprit du
monde, il arrive tous les jours
qu'ils commettent une infinité
d'injuſtices dans la diſpenſation
de leurs biens ; tantôt ils les ai-
ment avec excès , & tombent
dans l'avarice ; tantôt ils les dé-
penſent avec profuſion , & les
font ſervir à leurs débauches ; &
l'on en voit pluſieurs qui exci-
tent le trouble & la diviſion dans
leurs familles , par le partage in-
égal qu'ils en font entre leurs hé-
ritiers.
Ils négligent preſque toûjours
de s'appliquer à l'éducation de
leurs enfans , & pluſieurs d'en-
tr'eux leur en donnent une tou-
te païenne , & entierement op-
ã iiij PREFACE. poſée à l'eſprit de l'Evangile ; &
par ce moyen ils ſe rendent cou-
pables de la plûpart des abus qui
ſe commettent dans les differentes
conditions , ſoit Eccleſiaſtiques , ou
ſeculieres : car les enfans qu'ils éle-
vent mal , rempliſſent , lorſqu'ils
ſont parvenus à l'âge viril , les char-
ges & les emplois de l'Egliſe & de
la République , & ils y portent or-
dinairement les paſſions & les mau-
vaiſes inclinations dans leſquelles
ils les ont entretenus pendant leur
jeuneſſe.
C'eſt pour prévenir tous ces
maux différens , & pour en garan-
tir les Fideles , que j'ai entrepris
ce Traité. Je leur parle d'abord
de la grandeur & de l'excellence
du Mariage , afin de leur faire con-
cevoir qu'ils ſont obligez de s'y
préparer avec beaucoup de ſoin,
& qu'ils ne doivent y entrer qu'a-
vec des diſpoſitions ſaintes & chré-
tiennes. Je leur explique enſuite
leurs obligations communes , &
puis je deſcens aux devoirs parti-
PREFACE. culiers des maris & des femmes.
Je leur enſeigne des moyens tres-
efficaces pour entretenir entr'eux
une union parfaite. Je leur propo-
ſe des regles tres-certaines dont
ils peuvent ſe ſervir dans l'édu-
cation de leurs enfans ; & je leur
marque dans le détail tout ce qu'ils
doivent faire pour ſe ſanctifier dans
cet état.
Et afin de leur ôter tout pré-
texte de dire que je porte trop
loin les choſes , & que j'exige d'eux
une trop grande perfection , je n'a-
vance aucune maxime importan-
te , que je ne la confirme par les
oracles de l'Ecriture, & par les té-
moignages des ſaints Peres , & j'y
joins tres-ſouvent les Decrets des
Papes , & les décisions des Con-
ciles. Ainsi ils ne ſçauroient ſe
plaindre de moi , ni m'accuſer d'ê-
tre trop ſevere ; ou bien il faut
qu'ils s'en prennent à tout ce qu'il
y a de plus ſaint & de plus vene-
rable dans nôtre Religion.
L'état du Mariage étant tres- ã v PREFACE. commun , comme on l'a déja ob-
ſervé , il s'enſuit que ce Livre qui
traite des obligations qu'il impo-
ſe à ceux qui s'y engagent, re-
garde un tres-grand nombre de
perſonnes.
Ceux qui ſont déja mariez en
tireront pluſieurs avantages tres-
conſiderables : car ils y verront
les dangers & les écueils qu'ils doi-
vent éviter : ils y apprendront leurs
devoirs les plus importans , &
comment il faut qu'ils ſe condui-
ſent pour ſe rendre agréables à la
divine Majeſté , & ils y trouve-
ront une infinité d'inſtructions &
de veritez qui ſerviront à ſoûtenir
leur foibleſſe , & qui les fortifie-
ront contre les mauvais exemples
de la plûpart des gens du monde,
qui deshonorent la ſainteté du Ma-
riage par leurs déreglemens , &
par leur vie toute payenne.
Les veuves & tous ceux qui ſont
rentrez dans leur premiere liberté
par la mort des perſonnes qu'ils
avoient épouſées , ne laiſſeront pas
PREFACE. d'en profiter : car en y liſant l'o-
bligation des gens mariez , ils re-
connoîtront les fautes qu'ils ont
commiſes pendant leur Mariage ;
les conoiſſant , ils en demande-
ront pardon à Dieu , & ils auront
ſoin de les effacer par leurs lar-
mes, & de s'en purifier par les tra-
vaux de la penitence.
Les Vierges en pourront auſſi
être édifiées ; car la connoiſſan-
ce qu'elles y puiſeront des gran-
des obligations qu'impoſe le Ma-
riage , & des difficultez qu'on y
éprouve par rapport au ſalut , les
portera à benir ſans ceſſe Dieu
de les en avoir éloignées , & elles
en eſtimeront de plus en plus la
virginité qui les met à l'abri d'un
ſi grand nombre de dangers , &
qui leur fournit en même tems plu-
ſieurs moyens differens pour ſe ſan-
ctifier & pour tendre à la perfe-
ction.
Les jeunes gens qui ne ſe ſont
pas encore ſoumis au joug de la
vie conjugale, mais qui deſirent
ã vj PREFACE. de ſe pourvoir , pourront s'y in-
ſtruire des devoirs de cette condi-
tion , avant que de l'embraſſer, &
s'ils reconnoiſſent qu'ils ſont au-
deſſus de leurs forces , & qu'ils ne
pourroient pas s'en aquiter , ils fe-
ront tres-ſagement de s'en priver ,
& d'y renoncer pour toûjours ; &
ils demeureront d'accord qu'on
leur aura rendu un tres-bon office ,
en ne permettant pas qu'ils entraſ-
ſent dans un état , ſans ſçavoir à
quoi il les obligeroit , ni comment
il faut y vivre pour y operer ſon
ſalut.
L'on peut même dire que la
lecture de cet Ouvrage ne ſera
pas entierement inutile à pluſieurs
Eccleſiaſtiques , qui n'ayant pas
toûjours le tems & la commodité
de puiſer dans les ſources, les ma-
ximes qui doivent ſervir à regler
les mœurs & la conduite de ceux
qui vivent dans le Mariage , ſeront
bien-aiſes de les trouver recueillies
dans ce petit volume : car les ayant
preſentes à leur eſprit , ils pourront
PREFACE. les appliquer ſelon qu'ils le juge-
ront à propos pour le bien des Fi-
deles ; & comme ils ſont pleins de
prudence & de diſcernement , ils
ne manqueront pas de les propor-
tionner à la portée de ceux qu'ils
inſtruiront. Ils ſuppléeront même
à nôtre peu de capacité ; ils for-
tifieront par leurs prieres les ve-
ritez que nous avons propoſées ;
ils les mettront en une plus gran-
de évidence par la force de leurs
diſcours , & par la ſolidité de
leurs raiſonnemens : ils les inſinue-
ront adroitement dans l'eſprit &
dans le cœur de ceux qui ſeront
ſoumis à leur direction.
Nous avons dit pluſieurs fois
dans la ſuite de ce Traité , que nous
ne voulons pas donner de vains
ſcrupules aux Fideles qui le liront ,
& que nous ne condamnions point
ceux qui n'ont pas ſuivi toutes les
maximes que nous avons expli-
quées , ſoit faute d'inſtruction , ou
parcequ'ils n'en ont pas eu le mou-
vement. Nous réiterons cette pro-
PREFACE. testation en ce lieu ; & nous recon-
noiſſons que toutes les regles que
nous propoſons , ne ſont pas d'une
neceſſité abſolue , & qu'il y en a
pluſieurs qui ne ſont que de ſim-
ples conſeils. Mais comme nous
avions entrepris d'écrire pour tous
ceux qui s'engagent dans le Ma-
riage , il falloit leur parler , non
ſeulement de ce qu'ils ne ſçauroient
omettre , ſans ſe rendre criminels
aux yeux de Dieu , mais auſſi de
ce qui peut les conduire à une plus
grande perfection : car les Chré-
tiens ne doivent point mettre de
bornes à leur juſtice ; & les Paſteurs
& les Prêtres du Seigneur ſont o-
bligez de leur expliquer tout ce
qui eſt capable de contribuer à leur
avancement ſpirituel , à l'exemple
du grand Apôtre , qui diſoit aux
Fideles qu'il étoit pur & innocent
de leur ſang , parcequ'il leur avoit
annoncé tous les deſſeins & toutes
les volontez de Dieu , & qu'il ne
ceſſeroit point de les exhorter &
de leur prêcher les veritez du ſa-
PREFACE. lut juſqu'à ce qu'il les eût conduit
à l'état de perfection.
Nous eſperons de la divine mi-
ſericorde , que pluſieurs de ceux
qui vivent dans le Mariage , au-
ront ſoin de profiter des ſaintes
maximes que nous leur avons ex-
pliquées , après les avoir nous-mê-
mes appriſes des Livres ſacrez &
des ſaints Peres de l'Eglise, & qu'ils
s'exerceront avec joye dans toutes
les pratiques de pieté que nous
leur avons propoſées. Nous croïons
même que ceux qui n'auront pas
aſſez de force & de zele pour s'y
ſoumettre maintenant , ne laiſſe-
ront pas d'en tirer quelque avan-
tage , parceque lorſqu'ils conſide-
reront qu'ils ſont ſi éloignez de la
perfection qui convient à l'état du
Mariage parmi les Chrétiens , ils
s'en humilieront à leurs propres
yeux , & en gémiront devant Dieu.
Il pourra même arriver dans la ſui-
te que ces veritez , comme une di-
vine ſemence , produiront des
fruits tres-abondans dans la terre
PREFACE. de leur cœur , & qu'ils embraſſe-
ront avec une ſainte allegreſſe , les
inſtructions qu'ils auront d'abord
rejettées , ou au moins negligées ,
parcequ'ils s'imaginoient qu'elles
étoient trop fortes , & peu propor-
tionnées à leur foibleſſe. Voilà la
fin que nous nous ſommes propo-
ſée , lorſque nous avons entrepris
ce Traité ; & nous nous eſtimerons
tres-heureux , ſi nôtre Seigneur
daigne s'en ſervir pour l'édification
des Fideles.




[Cul de lampe à motif floral.]

[Bandeau à motif floral.] TABLE
DES CHAPITRES.
[Filet gras.] CHAPITRE PREMIER.

  • DE la grandeur & de l'excellence du
    Mariage.
    pag. 1
  • Chap. II. Qu'il n'y a rien de plus mal-
    heureux que l'état de ceux qui entrent
    mal dans le Mariage, & qui ne s'y con-
    duiſent pas par les regles de la charité
    & de la pieté chrétienne.
    19
  • Chap. III. Quelles ſont les fins que les
    Chrétiens doivent ſe propoſer, lorſqu'ils
    s'engagent dans le Mariage.
    26
  • Chap. IV. Que les Fideles qui ſe marient
    doivent avoir ſoin de ne s'allier qu'avec
    des perſonnes de probité , & qui vivent
    d'une maniere chrétienne.
    38
  • Chap. V. Que les ſaints Peres condam-
    nent ceux qui voulant s'engager dans le
    Mariage , ne ſe mettent en peine que
    de trouver des partis riches, & qui leur
    plaiſent, ne penſent nullement à la bonne
    éducation que peuvent avoir eu les per- TABLE ſonnes qu'ils recherchent, & n'examinent
    ni leurs mœurs, ni leur conduite.
    54
  • Chap. VI. Que ſelon les ſaints Peres , il
    ſeroit à ſouhaiter qu'il y eût égalité ,
    ſoit pour l'âge , pour les biens & pour la
    naiſſance, entre ceux qui contractent ma-
    riage.
    66
  • Chap. VII. Dans quelles diſpoſitions il
    faut être pour entrer ſaintement dans le
    Mariage ; & comment il faut s'y prepa-
    rer.
    75
  • Chap. VIII. Qu'il eſt honteux aux Chré-
    tiens de paſſer le jour qu'ils ſe marient
    dans des divertiſſements mondains & pro-
    phanes , & encore plus dans la débauche
    & dans la diſſolution.
    84
  • Chap. IX. Comment ceux qui ont la
    crainte de Dieu devant les yeux peuvent
    ſe comporter le jour qu'ils ſe marient, afin
    de ne rien faire d'indigne de la ſainteté
    du Sacrement.
    91
  • Chap. X. Que ceux qui s'engagent dans
    le Mariage, doivent y vivre honnête-
    ment, & n'y point rechercher le plai-
    ſir.
    100
  • Chap. XI. Qu'il faut que les gens ma-
    riez ne s'aiment que d'un amour ſaint &
    bien reglé , & qu'il y a pluſieurs défauts
    qu'ils doivent éviter dans l'amour qu'ils
    ont les uns pour les autres.
    109
  • Chap. XII. Que les maris & les femmes
    doivent s'exercer à la pieté , & ſe ſan- DES CHAPITRES. ctifier les uns les autres.
    122
  • Chap. XIII. De la paix & de l'union
    qui doit regner entre les maris & les fem-
    mes. Ce qu'il faut qu'ils faſſent pour s'y
    maintenir.
    137
  • Chap. XIV. Que ceux qui s'engagent
    dans le Mariage ne ſont plus maîtres de
    leurs corps. Quelles consequences il faut
    tirer de ce principe.
    146
  • Chap. XV. Du peché d'adultere ; qu'il
    eſt tres-énorme ; qu'il empêche ceux qui
    l'ont commis de ſe marier enſemble ; que
    l'un des deux , du mari ou de la femme,
    ne peut pas s'y abandonner , même du
    conſentement de l'autre ; qu'il eſt défen-
    du auſſi-bien aux hommes qu'aux fem-
    mes : ſçavoir ſi les maris qui y tombent
    ſont aussi, ou moins coupables que les fem-
    mes qui y ſuccombent.
    155
  • Chap. XVI. Qu'il faut conſeiller aux
    gens mariez de garder la continence les
    jours qu'ils doivent approcher de la ſain-
    te Euchariſtie. Que cette pratique eſt
    autoriſée par l'Ecriture ſainte , par la
    docrtine des ſaints Peres, par les Canons
    de l'Egliſe , & par l'exemple des Saints,
    & des perſonnes de pieté.
    168
  • Chap. XVII. Qu'il faut auſſi conſeiller
    aux gens mariez de garder la continence
    les jours de jeûne & de penitence. Que
    cela doit neanmoins ſe faire d'un com-
    mun conſentement.
    185
TABLE
  • Chap. XVIII. Qu'il est naturel aux gens
    mariez de deſirer d'avoir des enfans ;
    qu'il faut qu'ils reconnoiſſent qu'ils ſont
    un don du Ciel. Pour quelle fin ils doi-
    vent deſirer d'en avoir. Que les maris
    & les femmes qui souhaittent qu'il n'en
    naiſſe point de leur Mariage, ſont cou-
    pables aux yeux de Dieu. Que ceux qui
    éteignent le fruit qui est conçû , & qui
    procurent des avortemens, ſont des ho-
    micides.
    202
  • Chap. XIX. Du ſoin que les peres & les
    meres doivent avoir de faire baptiſer
    leurs enfans nouveaux nez ; qu'ils ſont
    obligez de choiſir d'honnêtes gens pour
    être leurs parrains & marraines ; qu'il
    faut qu'ils leur donnent des noms par des
    ſentimens de pieté & de religion , & non
    point par caprice , ni pour des raisons
    humaines.
    209
  • Chap. XX. Qu'il n'y a rien qui ſoit plus
    recommandé aux peres & aux meres
    dans l'Ecriture , par les ſaints Peres ,
    & par les Conciles, que de donner une
    bonne éducation à leurs enfans.
    220
  • Chap. XXI. Suite de la même matiere.
    L'on prouve par les principes de S. Jean
    Chryſoſtome, que l'éducation chrétienne
    des enfans est la plus grande & la plus
    eſſentielle des obligations des Fideles qui
    vivent dans le Mariage.
    243
  • Chap. XXII. De quelle maniere il faut DES CHAPITRES. élever les enfans pour leur donner une
    éducation chrétienne.
    258
  • Chap. XXIII. Comment il faut que les
    peres & les meres conduiſent leurs enfans
    lorſqu'ils ſont grands ; qu'ils doivent les
    aimer d'un amour non ſeulement naturel,
    mais ſaint & chrétien ; qu'ils ſont obli-
    gez de conſentir qu'ils les quittent , &
    qu'ils ſe ſeparent d'eux pour ſervir
    Dieu , & pour travailler à leur ſalut.
    276
  • Chap. XXIV. Que les peres & les meres
    ſont obligez d'avoir ſoin de pourvoir
    leurs enfans, & de les marier, lorſqu'ils
    ſont portez au Mariage. Mais qu'ils
    ne doivent jamais les forcer, ni les con-
    traindre dans le choix d'une condition.
    298
  • Chap. XXV. Que les peres & les meres
    ſont obligez de garder l'égalité entre
    leurs enfans autant que cela leur eſt poſ-
    ſible.
    309
  • Chap. XXVI. Que les peres & les meres
    doivent bien prendre garde de ne pas
    tomber dans l'avarice à l'occasion de
    leurs enfants ; & que l'amour qu'ils leur
    portent ne juſtifie & n'excuſe point leur
    avidité pour les biens de la terre.
    322
  • Chap. XXVII. Comment les gens ma-
    riez sont obligez de ſe conduire dans
    leurs familles, & à l'égard de leurs do-
    meſtiques.
    339
TABLE
  • Chap. XXVIII. Les devoirs & les obli-
    gations des maris envers leurs femmes ;
    qu'ils doivent les aimer, les défendre , &
    les proteger; leur témoigner de la douceur
    & de la bonté , & qu'il leur est défendu
    de les traiter d'une maniere imperieuſe ,
    & de leur faire aucune violence.
    357
  • Chap. XXIX. Suite de la même matiere :
    Que les maris sont obligez de préceder
    leurs femmes dans le chemin de la vertu;
    qu'ils doivent pourvoir à leurs besoins
    corporels & ſpirituels , & reprimer leurs
    paſſions ; qu'il leur est défendu de les
    mépriſer ; qu'ils doivent se familiariſer
    avec elles , & prendre garde neanmoins
    de ne se laiſſer pas conduire & dominer
    par elles.
    369
  • Chap. XXX. Les devoirs et les obliga-
    tions des femmes envers leurs maris. El-
    les ſont obligées de les honorer & de les
    reſpecter ; elles doivent leur obéir & leur
    être ſoumises , quand même ils ſeroient
    fâcheux & de mauvaise humeur.
    382
  • Chap. XXXI. Suite de la même matie-
    re. Les femmes doivent porter leurs ma-
    ris à la pieté , & les gagner à Dieu par
    leurs diſcours , & encore plus par leur
    ſagesse & par l'exemple de leur vie
    ſainte & édifiante ; elles ne ſçauroient
    faire des aumônes conſiderables, ni diſ-
    poſer de leurs biens ſans leur conſente-
    ment.
    397
DES CHAPITRES.
  • Chap. XXXII. Comment les femmes ma-
    riées doivent être vêtues ; ſçavoir ſi les
    ornemens du monde leur ſont permis.
    408
  • Chap. XXXIII. Qu'il y a beaucoup de
    femmes qui ſe ſervent du prétexte de
    leurs maris , & qui abuſent de leur nom
    pour couvrir leur vanité, & pour excuſer
    leur luxe ; qu'elles doivent chercher à
    leur plaire, plûtôt par leurs mœurs & par
    leur vertu , que par leurs habits , & par
    leurs ornemens exterieurs.
    419
  • Chap. XXXIV. Que les femmes ſont obli-
    gées de ſe conſerver pendant leur groſ-
    ſesse ; qu'il faut qu'elles regardent les
    douleurs de l'enfantement comme une
    partie de leur penitence. Quelles penſées
    elles doivent avoir , lorſqu'elles ſe pre-
    ſentent à l'Egliſe pour être purifiées
    après leurs couches.
    428
  • Chap. XXXV. Que les meres qui n'ont
    point d'empêchement legitime, doivent
    nourrir leurs enfans de leur propre lait;
    que les ſaints Peres blâment celles qui
    s'en exemptent par de vains prétextes,
    & par des raiſons qui ne ſont fondées
    que ſur leur amour propre.
    436
  • Chap. XXXVI. Des tribulations qui
    accompagnent preſque toujours le Ma-
    riage ; & de l'uſage que les gens ma-
    riez en doivent faire.
    452
  • Chap. XXXVII. Pour quelles cauſes il
    peut être permis aux gens mariez de ſe TABLE DES CHAPITRES. ſeparer & de faire divorce.
    457
  • Chap. XXXVIII. Qu'il y a une eſpece
    de ſeparation qui eſt tres-ſainte, parce
    qu'elle ſe fait par pieté, & pour tendre
    à la perfection.
    469
  • Chap. XXXIX. Que les maris & les
    femmes ne doivent point trop ſ'affliger à
    la mort les uns des autres. Par quels
    moyens ils peuvent faire connoître que
    l'amour qu'ils ont eu les uns pour les au-
    tres étoit ſincere & legitime.
    476
  • Chap. XL. Regles de conduite pour les
    gens mariez, tirées de tout ce qu'on leur
    a repreſenté dans cet Ouvrage.
    487
 
 
Fin de la Table.
[Cul de lampe.]

[Bandeau décoratif.] LA VIE
DES
GENS MARIEZ,
ou
LES OBLIGATIONS
DE CEUX QUI S'ENGAGENT
DANS LE MARIAGE,
Prouvées par l'Ecriture, par les ſaints Peres, &
par les Conciles.
[Filet simple.]

CHAPITRE PREMIER.

De la grandeur de l'excellence du Mariage.

Il s'eſt autrefois élevé pluſieurs
Héreſies differentes au ſujet du
Mariage.  Marcion & ſes Sec-
tateurs vouloient abſolument
l'abolir , & faiſoient tous leurs efforts
pour en détourner les hommes : ce qui
donna lieu à Tertullien de les comparer
A 2La Vie à Pharaon : en effet, ils étoient preſque
auſſi criminels que ce Prince réprouvé ;
parcequ'encore qu'ils ne trempaſſent
pas comme lui leurs mains dans le ſang
Lib. I
adverſ.
Marc. c.
29.
des enfans nouveaux-nez, ils les empê-
choient au moins de venir au monde ; ce
qui cauſoit un égal préjudice au genre
humain. Les Manichéens ſoûtenoient
que ceux qui avoient été baptiſez ne
Aug. lib.
de Morib.
Manich.
c.35.
pouvoient plus uſer du Mariage, ni des
biens de la terre.  Saint Auguſtin parle
de pluſieurs autres Hérétiques qui en té-
moignoient une extrême averſion parce-
qu'Adam s'en étoit abſtenu pendant l'é-
tat d'innocence , & n'en avoit uſé qu'a-
prés le peché ; il dit qu'ils le compa-
Lib. de
Hæreſ.
Hæreſ.
25.31.40.
roient même à la fornication.
Le Moine Jovinien tomba dans une
erreur toute oppoſée ; car il éleva telle-
ment le Mariage , qu'il oſa l'égaler à la
Virginité : il enſeigna publiquement que
les Vierges les plus pures n'ont pas plus
de mérite dans leur état que les femmes
Hier. lib.
I. adverſ.
Jovinien.
Aug. lib.
de Hæreſ.
Hæreſ.
82. & lib.
2. retract.
c. 22.
mariées qui se conduiſent avec honneur
dans le Mariage ; il ſéduiſit par ſes faux
raiſonnemens pluſieurs ſaintes filles dans
la Ville de Rome , & les porta à ſe mar-
rier : ce qui lui attira l'indignation de
tous les fideles , & obligea ſaint Jerôme
& ſaint Auguſtin à le refuter comme un
Héretique tres-pernicieux.
L'Egliſe Catholique ſ'est toûjours é-
3des Gens Mariez Ch. I. loignée avec beaucoup de ſoin de la doc-
trine corrompue de ces differens Hé-
retiques : car elle a ſoutenu d'un côté
que le Mariage est inferieur en gloire &
en mérite à la Virginité ; & de l'autre
elle a declaré qu'il est bon & permis ,
& même tres-ſaint, ſi on le conſidere en
lui-même , & qu'on en ſepare les dé-
fauts que les gens charnels ont coûtume
d'y mêler.  Et l'on voit que les ſaints
Peres , même les plus auſteres , ont
également témoigné leur zele , lorſqu'il
a été queſtion de publier les louanges de
la Virginité, & de défendre l'honneur &
la gloire du Mariage.
Ce ſont deux erreurs , dit ſaint Au-
Lib. de
Virg. c.
19.
guſtin
; d'égaler le Mariage à la Virgi-
nité , ou de le condamner comme quel
que choſe de mauvais: car nous ſommes
certains par l'évidence de la raison &
par l'autorité des ſaintes Ecritures, que
les nôces ne ſont point un peché , &
qu'elles ne doivent pas être miſes en pa-
rallele avec la Virginté , ni même avec
la Viduité.
Les regles de la doctrine Apoſtolique,
Epiſt.
ad Ce-
lanc. c.
dit un autre Pere de l'Egliſe , n'égalent
point , comme fait l'Heretique Jovi-
nien
, le Mariage à la continence : mais
elles ne le condamnent pas auſſi avec
l'Héretique Manichéen. Saint Paul ce
Vaſe d'élection , le Maître des Gentils ,
A ij 4La Vie marche & tient le juſte milieu entre ces
deux extrémitez ; car d'une part il ac-
corde un remede à ceux qui ne ſont pas
en état de garder la continence , & de
l'autre il porte les hommes à cette vertu
par l'eſperance de la récompenſe qu'il
promet à ceux qui l'embraſſeront.
Ainſi comme j'ai employé les premiers
Chapitres du Traité de la Vie des Vier-
ges
, que j'ai ci-devant donné au public,
à expliquer la grandeur & l'excellence
de la Virginité , afin de faire compren-
dre aux Vierges Chrétiennes qu'elles
ſont obligées de mener une vie tres-
ſublime & tres parfaite , ſi elles veulent
répondre à la ſainteté de leur vocation :
je croi qu'il eſt à propos de faire main-
tenant la même choſe en faveur du Ma-
riage, & de prouver aux Fideles que cet
état eſt non ſeulement honnête & per-
mis, mais ſaint & d'un grand mérite de-
vant Dieu, lorſqu'on s'y conduit ſelon
les maximes de l'Evangile, afin que ceux
qui s'y engagent, ne puiſſent pas ſe plain-
dre de moi dans la ſuite , ni m'accuſer
d'être trop ſevere , lorſque je leur par-
lerai de la grandeur de leurs obligations.
Si l'antiquité & l'origine d'une choſe
ſert à la rendre recommandable , il eſt
certain que le mariage doit être dans une
grande véneration ; car il a commencé
avec le monde , comme on le voit dans
5des Gens Mariez Ch. I. l'Ecriture ; & c'eſt Dieu même qui en
eſt l'Auteur , puiſqu'il a donné Eve à
Adam pour lui ſervir d'aide , & pour le
ſecourir , & qu'il a voulu qu'ils fuſſent
deux dans une ſeule chair : ce qui mar-
que , diſent les ſaints Peres , l'union &
la ſocieté du mariage.
Si de l'état de la nature l'on paſſe à
la Loi écrite , l'on comprendra encore
plus parfaitement qu'il faut que ſa digni-
té ſoit bien grande, puiſque Dieu s'eſt ap-
pliqué à y marquer & à y regler tout ce
qui le concerne, qu'il l'a comblé de plu-
ſieurs benedictions differentes , qu'il a
fait des promeſſes magnifiques à ceux
qui y vivroient ſaintement , & qu'il a
menacé au contraire de ſupplices fort
grands ceux qui le ſoüilleroient & le des-
honoreroient par leur vie impure.
Mais c'eſt principalement ſous la Loi
Evangelique que le Mariage eſt monté
au comble de grandeur & de gloire où
nous le voyons maintenant : car JESUS-
CHRIST  l'a honoré de ſa préſence ,
s'étant trouvé aux nôces de Cana ; il y
a fait un grand miracle , afin de mar-
quer qu'il l'aprouvoit ; il l'a élevé à la
dignité de Sacrement de ſon Egliſe , &
il a voulu qu'il fût une ſource de graces
Eph 5.37.
pour tous ceux qui s'en approcheroient
avec les diſpoſitions neceſſaires. Et auſſi
S. Paul n'en parle qu'en termes tres-
A iij 6La Vie honorables ; il nous aſſure qu'il eſt le Sa-
crement & le ſigne de l'union ſacrée qui
Heb. 13.
4.
ſubſiſte entre JESUS-CHRIST & ſon
Egliſe ; il ſoûtient qu'il eſt ſaint, & qu'il
doit être traité avec toute ſorte d'hon-
neur & de reſpect.
Les ſaints Peres qui étoient inſtruits
des maximes & des veritez de l'Ecriture,
n'ont pas manqué de nous expliquer
fort au long toutes les prérogatives de
cet état , & de nous en faire des deſ-
criptions tres-amples & tres-propres à
nous donner une tres-haute idée de ſa
grandeur & ſon excellence.
Tertullien défendant la cauſe de l'E-
gliſe contre l'Hérétique Marcion qui
condamnoit le Mariage , comme on l'a
déja obſervé, dit qu'à la verité les nôces
Lib.I.ad-
verſus
Marc. c.
9.
ſont inférieures à la Virginité ; mais
qu'elles ne laiſſent pas d'être bonnes par
elles-mêmes , & dignes de toutes ſortes
de loüanges ; qu'on ne doit pas s'imagi-
ner qu'on ne les reçoive, & qu'on ne les
tolere que comme un moindre mal en
comparaiſon de la fornication & de l'a-
dultere qui ſont de grands crimes ; &
qu'il faut bien prendre garde de ne les
pas improuver , ſous prétexte qu'il y a
des gens qui en font un mauvais uſage ,
& qui s'en ſervent pour contenter leurs
paſſions : comme on n'a pas droit de
condamner , ni de rejetter les alimens
7des Gens Mariez Ch. I. que l'on prend , & les habits que l'on
porte , parcequ'il y a des perſonnes dé-
reglées qui les font ſervir à leur ſenſua-
lité , à leur vanité & à leur ambition.
Saint Auguſtin dit auſſi que le Maria-
ge eſt un bien abſolument parlant , & en
le conſiderant en lui-même , & non pas
ſeulement en le comparant à l'impureté;
il ajoûte avec Tertullien qu'il y auroit
Lib. de
bono con-
jug. c. 8
de l'injuſtice à le condamner , à cauſe
qu'il ſe trouve des gens qui le deshono-
rent par leur conduite peu reglée , & qui
ne demeurent pas dans les bornes que
l'honnêteté preſcrit ; qu'on doit en ces
rencontres diſtinguer la ſainteté de l'é-
tat, de la corruption de ceux qui en abu-
ſent ; qu'il faut reconnoître qu'il ne laiſ-
ſe pas d'être ſaint , quoiqu'il y ait des
perſonnes qui s'y perdent; & qu'en juger
autrement , ce ſeroit confondre l'inno-
cent avec le coupable , & faire tomber
ſur le juſte la punition que merite le
pecheur.
Ce ſaint Docteur paſſe encore plus
avant; car il enſeigne que le Mariage eſt
ſi grand & ſi excellent , que bien loin de
mériter d'être condamné à cauſe du mau-
vais uſage que les hommes en peuvent
faire , il devient pour eux un remede ſa-
Lib. 9. de
Geneſ.ad.
Luter. c.
7.
lutaire ; qu'il guerit leurs paſſions , qu'il
modere leur concupiſcence, qu'il la con-
tient dans le devoir , qu'il la rend en
A iiij
8La Vie quelque maniere honnête & loüable , en
l'obligeant de ne ſervir qu'à la naiſſance
légitime des enfans ; & qu'il eſt pour eux
Lib. de
bono con-
jug. c. 3.
Ep. 287.
un lieu d'azile & un port aſſuré , où ils
ſont à l'abri des attaques de l'inconti-
nence, & où ils peuvent mener une vie
paiſible & tranquille.
Saint Jerôme demeurant auſſi d'accord
Lib. I.
adverſ.
Jovin.
qu'il eſt inferieur à la Virginité , dit in-
genieuſement qu'il en eſt neanmoins le
pere , parceque c'eſt dans ſon ſein que
les Vierges prennent naiſſance : ce qui
contribue merveilleuſement à ſa gloire.
Saint Auguſtin dit qu'au même tems
Lib.9. de
Geneſ.
ad Litt.
c.7.
qu'il reprime l'incontinence , il releve ,
il orne , il ſanctifie la fecondité de la na-
ture ; parcequ'il en tire des creatures in-
tellectuelles qui louent & qui beniſſent
le Createur de l'Univers.
Tertullien ajoûte que c'eſt lui qui fait
Lib.I.ad
uxor.c. 2.
ſubſiſter le genre humain , & que ſans
lui il périroit.
Saint Baſile nous aſſure qu'il rend ,
Lib. de
Virg.
pour ainſi dire, à chaque homme en par-
ticulier l'immortalité qu'il avoit perdue
en ſe révoltant contre Dieu ; parcequ'en
lui donnant des enfans, il le fait ſurvivre
à lui-même , & qu'il lui fournit le moien
de rendre en quelque maniere ſon nom
éternel, & de garantir ſon être de la cor-
ruption dans laquelle il devoit tomber
pour peine du peché.
9des Gens Mariez Ch. I.
Mais les ſaints Peres nous parlent de
trois biens , & de trois grands avantages
qui accompagnent le Mariage , & qui
ſervent de fondement à la plûpart des
loüanges qu'ils lui donnent.  Il y a, dit
Lib.9.de
Geneſ. ad
5. & lib.
de bono
conjug. c.
24.
ſaint Auguſtin , trois choſes excellentes
dans les nôces , qui contribuent à leur
gloire , & qui font leur plus grand bon-
heur.  La foi que le mari & la femme ſe
gardent réciproquement; les enfans qu'ils
mettent au monde , & l'union ſainte
qu'ils contractent enſemble.
Les gens mariez ſont obligez de ſe ren-
dre mutuellement le devoir , d'obſerver
de certaines regles dans l'uſage du Ma-
riage, & de ne rien faire au préjudice de
la fidelité qu'ils ſe promettent.
Il faut qu'ils aient un grand amour pour
leurs enfans , afin de les ſuporter dans
leurs premieres foibleſſes ; & lorſqu'ils
ne ſont preſque diſtinguez des autres a-
nimaux , que par l'eſperance de ce qu'ils
doivent être un jour à venir; qu'ils ſoient
pleins de douceur & de patience , afin de
les élever chétiennement, & de ne ſe pas
rebuter des peines infinies qui ſont com-
me une ſuite neceſſaire de leur éduca-
tion ; & qu'ils s'appliquent de tout leur
pouvoir à les porter à honorer & à ſervir
Dieu pendant toute leur vie.
Il eſt enfin neceſſaire qu'ils ſoient unis
enſemble par un lien indiſſoluble , afin
A v 10La Vie que leurs enfans ne ſoient pas expoſez à
manquer de conduite, & à être abandon-
nez, ſur-tout dans leur premiere jeuneſ-
ſe ; & qu'ils ſoient eux-mêmes obligez
de ſe conſoler, & de s'aſſiſter les uns les
autres dans les diſgraces , dans les tribu-
lations & dans les maladies qui leur ſur-
viennent, & principalement dans la vieil-
leſſe, qui eſt la plus grande de toutes les
infirmitez.
Voilà, à proprement parler, en quoi
conſiſte la veritable grandeur & l'excel-
lence du Mariage. Il donne une ſainte
liberté à ceux qui le contractent , mais il
ne veut pas qu'ils en abuſent: il leur per-
met de ſe déſalterer dans le torrent des
eaux qui coulent dans le monde ; mais
il leur défend de les troubler par leur
conduite déréglée : il leur marque juſ-
ques où peut s'étendre la condeſcendan-
ce dont on uſe à leur égard ; mais il ne
les approuve pas lorſqu'ils la portent
trop loin ; il condamne au contraire
tout ce qu'ils font au-delà des bor-
nes qui leur ſont preſcrites.
Il leur donne des enfans; mais c'eſt à
condition qu'ils les donneront eux-mê-
mes à Dieu , & qu'ils auront ſoin de les
élever d'une maniere chrétienne, & de
les former à la vertu.
Il les unit par la plus étroite & la plus
inviolable de toutes les unions; mais c'eſt
11des Gens Mariez Ch. I. afin qu'ils ſoient indiſpenſablement en-
gagez à ſe ſecourir & à ſe ſervir les uns
les autres , & qu'ils entrent en partage
auſſi-bien de leur mauvaiſe que de leur
bonne fortune.
Et parcequ'ils ne ſeroient pas en état
par eux mêmes de ſatisfaire à tous ces
devoirs differens, il attire ſur eux les gra-
ces & les benedictions du Ciel , qui les
ſoûtiennent ; qui moderent l'ardeur de
leur concupiſcence , & qui leur donnent
la force de réſiſter à leurs paſſions , &
de les ſurmonter.
Les ſaints Peres ne ſe ſont pas conten-
tez de nous expliquer la grandeur & les
prérogatives du Mariage ; mais ils ont
réfuté ceux qui pour le faire moins eſti-
mer qu'il ne merite , affectoient de le
repreſenter comme un état dangereux
pour le ſalut , & qui en éloigne la plû-
part de ceux qui s'y engagent. C'eſt pour-
quoi ſaint Auguſtin déclare que ce ſe-
roit abuſer des termes de l'Ecriture ſain-
te
, que de ſe ſervir de ce qu'elle dit en
l'honneur des Vierges , pour blâmer le
Mariage, & pour en diminuer le mérite.
Lib.de
bono
conjug.
c.11.
Quoique l'Apôtre, écrit-il , ait dit qu'-
une Vierge & celle qui n'eſt point ma-
riée s'occupe du ſoin des choſes du Sei-
gneur, afin d'être ſainte de corps & d'eſ-
1. Cor.
c.34.
prit; il ne faut pas conclure qu'une fem-
me mariée qui garde la chaſteté conju-
A vj 12La Vie gale, ne ſoit pointe ſainte de corps: car
c'eſt à tous les fideles qu'il eſt dit : Ne
1. Cor.
c. 19.
ſçavez-vous pas que vos corps ſont le
Temple du Saint Eſprit , qui reſide en
vous, & qui vous a été donné de Dieu?

Les corps de gens mariez qui ſe gar-
dent la foi l'un à l'autre , & qui rendent
à Dieu ce qui lui eſt dû, ſont donc ſaints
& venerables. L'infidelité même de
l'un d'eux n'empêche point que l'autre
ne ſoit ſaint : le même Apôtre nous
apprend au contraire que la ſainteté de
la femme devient ſouvent utile à ſon ma-
ri infidele , & que la ſainteté du mari
ſert auſſi à ſa femme qui eſt infidele ;
1. Cor.
c.74.
car il eſt dit, que le mari infidele eſt ſancti-
fié par la femme fidele , & que la femme
infidele eſt ſanctifiée par le mari fidele.

Ainſi il faut demeurer d'accord que cette
parole de ſaint Paul marque ſeulement
que la ſainteté des Vierges eſt plus gran-
de que celle des femmes mariées ; mais
il ne s'enſuit point que celles-ci ne ſoient
pas ſaintes, & on auroit tort de prétendre
qu'elles ne s'occupent jamais des choſes
du Seigneur , ſous prétexte qu'elles ne
ſont pas en état de le faire auſſi ſouvent
que les Vierges.
Saint Jean Chryſoſtome parle de
Lib. de
Vin c.
10.
cette matiere avec beaucoup plus d'é-
tendue que les autres Peres ; c'eſt pour-
quoi il eſt bon d'expliquer en particulier
13des Gens Mariez Ch. I. ſa doctrine. Il dit que le Mariage eſt le
port de la continence pour ceux qui en
veulent bien uſer, & qu'il empêche que
nôtre nature ne devienne toute farouche
& toute ſauvage.
Il rapporte en une de ſes homelies ſur
l'Ecriture ſainte ces paroles du Chapitre
V.  de la Genèse , ſelon la verſion des
Septante : Henoch ayant vêcu cent ſoi-
Verſ. 21.
22. 23.
24.
xante & cinq ans engendra Mathusalem:
or Henoch plut à Dieu ; & après avoir en-
gendré Mathusalem , il vêcut deux cens
ans , & il engendra des fils & des filles.
Tout le tems qu'Henoch vêcut fut de trois
cens ſoixante & cinq ans , & Henoch plut
à Dieu , & il ne parut plus , parceque
Dieu le tranſporta ailleurs
; & enſuite il
parle ainſi: Que les hommes & les fem-
Homil.
21. 2.
Geneſ.
mes écoutent ce que dit l'Ecriture de
la grande vertu de cet homme juſte ,
& qu'ils ne s'imaginent pas aprés cela
que le Mariage empêche ceux qui s'y
engagent, de plaire à Dieu ; car le tex-
te ſacré dit par deux fois qu'il plut à
Dieu aprés avoir engendré Mathuſa-
lem
, & pluſieurs autres enfans, afin d'ô-
ter tout prétexte de croire que le Ma-
riage détourne de la vertu. En effet, ſi
nous veillons exactement ſur nous-
mêmes , ni l'éducation des enfans , ni
le Mariage , ni rien autre choſe , ne
pourra nous faire encourir la diſgrace
14La Vie de Dieu. Cet homme étoit de même
nature que nous , il n'avoit point lû la
loi , parce qu'elle n'étoit pas encore
promulguée ; il n'avoit point été in-
ſtruit par les Ecritures , puiſqu'elles
n'ont été données aux hommes que
tres-long tems aprés lui ; & il n'avoit
point reçû pluſieurs autres ſecours
ſemblables , qui auroient pû lui inſpi-
rer le deſir & l'amour de la vertu &
de la ſagesse: mais il s'y eſt porté com-
me de lui-même , & par ſon propre
choix; & il s'eſt tellement rendu agréa-
ble à Dieu qu'il vît encore , & qu'il
n'a point juſqu'à preſent été ſoûmis
à l'empire de la mort.
Si le Mariage,mes chers freres,ajoûte
ce ſaint Docteur, & l'éducation des en-
fans étoient un obſtacle à la vertu ,
Dieu n'auroit point voulu que les hom-
mes ſe mariaſſent ; au contraire il les
en auroit détournez, afin de les garan-
tir du préjudice qu'ils auroient pû re-
cevoir de la vie conjugale qui les en-
gage indiſpenſablement à tant de de-
voirs differens. Mais bien-loin que le
Mariage nous empêche de penſer à
Dieu , & de le ſervir , il nous pro-
cure de tres-grands avantages, lorſque
nous uſons de violence ſur nous-mê-
mes ; car en réprimant l'impetuoſité
de nôtre nature , il nous empêche d'ê-
15des Gens Mariez Ch. I. tre troublez par nos paſſions comme
une mer orageuſe , & il nous fait arri-
ver heureuſement au port : c'eſt pour
cela que Dieu n'en a pas voulu priver
le genre-humain, & qu'il le lui a ac-
cordé pour lui ſervir de conſolation au
milieu des maux qui l'accablent de tou-
tes parts. La vie de cet homme juſte
rend témoignage à la verité de tout ce
que je dis ; car l'Ecriture marque qu'il
a plû à Dieu aprés même avoir engen-
dré Mathuſalem; & ce qui eſt tres-con-
ſiderable, elle ajoûte qu'il n'a pas ſeu-
lement marché pendant peu de tems
dans le chemin de la vertu ; mais qu'il
y a perſeveré tout le reſte de ſa vie, qui
a encore duré deux cens ans.
Saint Chryſoſtome combat encore tres-
fortement dans une autre de ſes Home-
lies ceux qui s'imaginent que le Mariage
rend le Salut impoſſible , ou au moins
tres-difficile; & qui diſent, lorſqu'on les
preſſe de bien vivre , & de regler leurs
mœurs, qu'ils ne le peuvent faire à moins
qu'ils ne ſe ſeparent de leurs femmes ,
qu'ils n'abandonnent leurs enfans , &
qu'ils ne renoncent à toutes ſortes d'af-
faires. Il leur repreſente, pour les détrom-
per de cette erreur, que pluſieurs grands
perſonnages ayant été engagez dans la
vie conjugale, ſont cependant montez
au plus haut degré de la ſainteté & de la
16La Vie perfection Evangelique. Qu'Isaïe a été
Homil 4
de verb.
Iſaia ,
Vid. Do-
min.
marié, & que cependant cela ne l'a point
empêché d'être Prophete, & de recevoir
la plenitude de l'eſprit de Dieu ; que
Moïſe ayant auſſi été marié n'a pas laiſſé
d'operer de grands miracles , de fraper
le rocher, & d'en faire ſortir de l'eau,
d'obſcurcir l'air & le remplir de tenebres,
de parler familierement avec Dieu , &
d'arrêter le cours de ſa colere : qu'Abra-
ham
ayant une femme eſt neanmoins
devenu le pere de tous les fideles , & de
l'Egliſe même ; qu'Issac a été en même
tems le fruit de ſon mariage , & la ma-
tiere de ſon admirable ſacrifice; & qu'on a
vû en ſa perſonne qu'il n'eſt pas impoſſi-
ble d'avoir un grand amour, & pour Dieu
& pour ſes enfans ; que la mere des Ma-
chabées
, quoique mariée, s'eſt élevée au
deſſus de ſon ſexe , qu'elle a eu le cou-
rage d'exhorter ſes enfans au Martyre ;
qu'elle l'a ſouffert ſept fois en leur per-
ſonne par la generoſité de ſon zele, & par
la ferveur de ſa charité; & qu'elle a elle-
même enſuite verſé ſon ſang pour la dé-
fenſe de la loi de ſon Dieu ; que S.Pierre
aprés avoir eu une femme , a été choiſi
par J.C. pour conduire ſon Egliſe , &
pour en être le Chef; & que Philippe qui
avoit auſſi été marié , puiſqu'il eſt parlé
dans l'Ecriture de ſes quatre filles , fut
jugé digne par les Apôtres d'être élevé
17des Gens Mariez Ch. I. à la dignité de Diacre , de prêcher l'E-
Act. 21.
9.
vangile
, & de porter avec eux une partie
des travaux du miniſtere apoſtolique.
Ce ſaint Docteur enſeigne même , en
Hom. 20.
in Epiſt.
ad Eph.
expliquant l'Epitre aux Epheſiens , que
non ſeulement le Mariage n'eſt point
contraire à la pieté; mais que ceux qui y
entrent avec des diſpoſitions chrétien-
nes , & qui y vivent avec la chaſteté &
la retenue que demande un état ſi ſaint,
ne ſont pas beaucoup inférieurs aux Moi-
nes , ni à ceux qui paſſent toute leur vie
dans le célibat.
C'eſt ſans doute beaucoup dire, & re-
lever merveilleuſement le bonheur des
gens mariez. J'eſpere neanmoins que les
lecteurs qui conſidereront avec atten-
tion tout ce que je dois repreſenter dans
la ſuite de ce Traité , demeureront d'ac-
cord que ce Pere n'a pas pouſſé les cho-
ſes trop loin , & qu'il n'a rien dit qui ne
ſoit conforme à la verité : car la gran-
deur & la ſainteté du Mariage impoſe
de grandes obligations ; & quiconque
s'en acquittera avec fidelité , méritera
certainement beaucoup de louanges, &
pourra en quelque maniere être compa-
ré, non ſeulement aux Moines & aux So-
litaires ; mais auſſi aux plus ſaints per-
ſonnages de l'antiquité, qui ont ſçû allier
la vie conjugale avec une pieté exem-
plaire & éminente.
18La Vie
S'il m'étoit permis d'ajoûter à ces au-
toritez de l'Ecriture ſainte & des Peres
de l'Egliſe
le témoignage des loix civiles,
je dirois qu'elles nous fourniſſent encore
des preuves de la grandeur & de l'excel-
Lib.11.ff.
de divor-
tiis &
repud. l.
2. ff. de
actione re-
rum amo-
tar. L. 2.
cod. re-
rum amo-
tar.
lence du Mariage : car elles veulent qu'-
on le reſpecte tellement , & qu'on lui
porte tant d'honneur, que pendant qu'il
dure, on ne permette pas à un mari d'ac-
cuſer ſa femme d'adultere , ni d'intenter
contre elle aucune action capitale , &
qui emporte infamie ; elles décident
que celui qui la veut pourſuivre extraor-
dinairement , doit auparavant la répu-
dier , & que s'il ne l'a pas fait , l'accuſa-
tion qu'il forme contre elle , emporte
avec ſoi la répudiation , & la tire de ſa
puiſſance.
Ces déciſions célebres font voir que
les anciens Romains avoient conçû une
haute opinion du Mariage , qui n'étoit
neanmoins parmi eux qu'une union na-
turelle & civile.  Que dire donc de ce-
lui des Chrétiens qui eſt ſaint , qui con-
fere la grace , & qui appartient à un or-
dre ſurnaturel ? Il eſt certain qu'il eſt
digne de toute ſorte de reſpect & de
veneration , & que ceux qui le desho-
norent & le traitent avec mépris , ſont
tres-coupables , & meritent une puni-
tion tres-ſevere.
19des Gens Mariez Ch. II.
[Bandeau.]

CHAPITRE II.

Qu'il n'y a rien de plus malheureux que
l'état de ceux qui entrent mal dans le
Mariage , & qui ne s'y conduiſent pas
par les regles de la charité , & de la
pieté chrétienne.
A UTANT que le Mariage conſideré
en lui-même,eſt grand & excellent,
comme on vient de le voir dans le Cha-
pitre precedent, autant eſt grand & dé-
plorable le malheur de ceux qui s'y en-
gagent par de mauvais motifs, qui le pro-
phanent par leur vie dereglée , & qui
ne s'y conduiſent que par le mouvement
de leurs paſſions. Pour en être convaincu
il n'y a qu'à écouter le Sage ſur ce ſujet.
Il nous aſſure qu'il n'y a point d'état
plus rude ni plus fâcheux que celui d'un
mari & d'une femme qui ne s'accordent
pas enſemble , & qui vivent dans la diſ-
corde. La femme méchante, dit-il, eſt avec
Eccl. 26.
10. 11.
ſon mari , comme un joug de bœufs qui ſe
battent ensemble : celui qui la tient avec lui
eſt comme un homme qui prend un Scorpion.
La femme ſujette au vin ſera la colere &
la honte de ſon mari , & ſon infamie ne
ſera point cachée. La malignité de la fem-
Chap.25.
17 22.
me eſt une malice conſommée : il n'y a point
de tête plus méchante que la tête du Serpent,
20La Vie ni de colere plus aigre que la colere de la
Prov. 21.
9. 19.
femme. Il vaudroit mieux demeurer en un
coin ſur le haut d'un logis , & dans une ter-
re deſerte , que d'habiter dans une maiſon
commune avec une femme querelleuſe , &
Prov.27.
13.
colere. La femme querelleuſe eſt ſemblable
à un toît , d'où l'eau dégoute ſans ceſſe
pendant l'hiver.  Il eſt plus avantageux
,
dit-il encore, de demeurer avec un lion &
avec un dragon , que d'habiter avec une
Eccli. 25.
23. 31. &
32.
méchante femme.  Elle eſt l'affliction du
cœur , la triſteſſe du viſage , & la playe
mortelle de ſon mari, l'affoibliſſement de ſes
mains , & la debilité de ſes genoux
; c'eſt-
à-dire , qu'elle l'accable d'affliction , &
que la triſteſſe qu'elle lui cauſe , ruine ſa
Cap. 7.
27.
ſanté , & le jette dans la langueur. C'eſt
pourquoi il prononce qu'une telle fem-
me eſt plus amere & plus difficile à ſup-
porter que la mort même , & qu'elle ne
doit être le partage que des méchans &
Cap. 25.
26.
des pecheurs , afin de les punir & de les
tourmenter.
A la verité il n'eſt parlé dans ces lieux
de l'Ecriture que de la malice & du dé-
reglement des femmes : mais il eſt viſible
que la mauvaiſe humeur & les vices des
maris ne ſont pas moins à craindre , ni
moins propres à troubler l'union qui doit
regner entre des perſonnes ſi proches ; &
par conſequent il faut leur appliquer
tout ce que le S.Eſprit dit contre l'empor- 21des Gens Mariez Ch. II. tement de leurs femmes , & conclure de
toutes ces ſentences du Sage, qu'un Ma-
riage où ne regne pas la paix , eſt un
veritable ſupplice , & une eſpece d'en-
fer pour ceux qui s'y trouvent engagez.
Et auſſi les ſaints Peres ſoûtiennent que
le démon qui avoit dépoüillé Job de
tous ſes biens, & lui avoit enlevé ſes en-
fans, ne lui laiſſa ſa femme, qui étoit une
impie, que pour contribuer à le tourmen-
ter & à le perſecuter. Satan , dit ſaint
Tract.
6. in. E-
piſt. Jean.
Auguſtin , conſerva à Job ſa femme ,
non pas pour le conſoler, mais pour le
tenter.  Il s'en ſervit comme d'un in-
ſtrument funeſte, dit auſſi ſaint Ambroi-
Libelle
de arbor
interd.
Lib. 23.
moral 6.
1.
ſe
, pour contenter ſa rage contre lui.

Saint Gregoire Pape déclare que ce ma-
lin eſprit ne crut pas que ce fut aſſez l'af-
fliger que de faire perir ſes troupeaux ,
de lui enlever ſes ſerviteurs , d'enſevelir
ſes enfans ſous la ruine d'une maiſon, &
de frapper tout ſon corps d'une playe
horrible; mais qu'il lui reſerva ſa femme
afin qu'elle mît le comble à ſes maux, &
qu'elle lui ſuſcitât la plus grande de tou-
tes les perſecutions.
En effet, ce ſaint homme ſouffrit en
paix toutes les diſgraces qui lui arrive-
rent: il n'en fut point ébranlé, il n'en fit
aucune plainte : mais il ne put garder le
ſilence, lorſqu'il entendit les diſcours im-
pies de ſa femme qui lui inſultoi t, & qui
22La Vie vouloit le porter à maudir Dieu ; il lui
dit , avec un zele plein de religion ,
mais qui témoignoit aſſez combien étoit
Job. 2.
10.
grand l'outrage qu'elle lui faiſoit : Vous
parlez comme une femme folle & inſenſée :
ſi nous avons reçû les biens que Dieu nous
a donnez, pourquoi ne recevrions-nous pas
auſſi les maux qu'il nous envoye ?
C'eſt en ſuivant ces maximes de l'Ecri-
ture que ſaint Jean Chryſoſtome en-
ſeigne, que le mariage devient une ſour-
ce de malheurs pour ceux qui en uſent
Hom. de
libello re-
pudii.
mal. Comme il arrive ſouvent , dit-il ,
que la femme qui a été créée pour ai-
der & ſecourir l'homme, lui dreſſe des
pieges, & lui cauſe du préjudice ; ainſi
le Mariage qui devroit ſervir à plu-
ſieurs de ports pour les mettre à cou-
vert de la tempête, les y précipite aſſez
ſouvent , non par ſa nature ; mais par
le mauvais uſage qu'ils en font.
Ceux qui s'y conduiſent d'une ma-
niere ſainte & légitime , ajoûte ce
Pere, trouvent dans la retraite de leurs
maiſons & dans la compagnie de leurs
femmes de quoi ſe conſoler des maux
& des diſgraces qu'ils éprouvent dans
le public & dans l'agitation du ſiecle.
Mais lorſqu'on s'y engage témeraire-
ment, & ſans conſulter la volonté de
Dieu, on a beau joüir au dehors d'un
grand repos & d'une tranquillité par- 23des Gens Mariez Ch. II. faite , on n'éprouve dans ſa propre
maiſon que des rochers & des écueils.
Il ne faut pas s'étonner que ce ſaint
Docteur parle ainsi, ni qu'il uſe de ter-
mes ſi forts ; puiſqu'il ſoûtient dans ſon
Hom. 10.
Commentaire sur l'Epitre aux Coloſ-
ſiens
, qu'il n'y a rien de plus fâcheux ,
ni de plus difficile à ſupporter que les
differends qui ſurviennent entre les ma-
ris & les femmes : parceque devant être
unis par un amour pur & ſincere , ils
ſe portent aux derniers excès, lorſqu'ils
viennent à ſe diviſer , & à concevoir de
l'animoſité les uns contre les autres.
Mais il n'eſt pas necessaire de chercher
d'autres preuves dans l'Ecriture & dans
les ſaints Peres du malheur de ceux qui
entrent mal dans le Mariage , & qui n'y
vivent pas dans la crainte du Seigneur ;
car on n'en fait tous les jours que trop
de funeſtes experiences.  L'on voit des
maris & des femmes qui ſe deshonorent,
& qui ſe décrient dans le public ; qui ſe
perſecutent de la maniere la plus outra-
geuſe , & qui attentent quelquefois à la
vie les uns des autres.
Et lorſqu'ils ne ſe portent pas à ces ex-
trémitez , ſoit parcequ'ils ne ſont pas
aſſez corrompus pour s'abandonner en-
core à de tels crimes , ou qu'ils veuillent
ménager leur réputation, & éviter la ſe-
verité des loix qui puniſſent ces ſortes 24La Vie d'attentats , ils ſe chagrinent , ils ſe
fatiguent par leurs mauvaiſes humeurs,
ils n'ont point de déference les uns pour
les autres ; il ſuffit que l'un deſire une
choſe pour que l'autre s'y oppoſe ; ils
prétendent chacun que leur volonté
l'emporte , & ils aiment mieux tout
ruiner & tout renverſer dans leur mé-
nage , que de ſe ceder mutuellement
en quoi que ce ſoit.  Leurs paſſions ſe
trouvant preſque toûjours oppoſées, &
étant reſolus de les ſuivre , ils tombent
dans des égaremens déplorables ; ils ſe
regardent les uns les autres comme leurs
plus cruels ennemis ; ils ne cherchent
qu'à ſe faire de la peine , & à ſe venger
par toutes ſortes de moiens.
Ne trouvant point de paix dans leur
domeſtique , il ſe répandent dans les
compagnies du ſiecle ; il ſe plaiſent à
converſer avec des étrangers , ils lient
avec d'autres perſonnes des amitiez qui
leur deviennent dans la ſuite tres-funeſ-
tes.  De-là naiſſent les jeux immoderés ,
les divertiſſemens mondains, les ſpecta-
cles , les dépenſes ſuperflues , les froi-
deurs , les ſoupçons , les jalouſies , les
adulteres , & les autres déſordres qui
ne ſont que trop publics.
Ceux qui connoiſſent le monde & qui
le frequentent , en ſçavent encore plus
ſur cette matiere que je n'en puis dire.
Ainſi 25des Gens Mariez Ch. II. Ainſi sans s'y arreſter davantage, il faut
finir ce Chapitre par ces paroles de Sa-
lomon
: Un peu de pain avec la joie vaut
Prov.17.
1.
mieux qu'une maiſon pleine de victimes
avec des querelles
; c'eſt-à dire, que quel-
ques riches que ſoient les gens mariez ,
& quelques avantages qu'ils puiſſent poſ-
ſeder ſur la terre , s'ils n'ont pas la paix
entr'eux , & s'ils ſe laiſſent aller à des
querelles & à des diviſions frequentes ,
leurs dignitez , leurs richeſſes & toutes
leurs commoditez temporelles ne leur
ſervent preſque de rien, & ne ſçauroient
être miſes en parallele avec les peines &
les chagrins qu'ils éprouvent dans leurs
familles , & qu'ainſi elles n'empêchent
point qu'ils ne ſoient tres-malheureux :
car le même Salomon dit que la triſteſſe
1.Prov. 15.
13. &
cap 17.
21. &
cap. 25.
20.
de l'ame abbat l'eſprit , & deſſeiche les
os ; & que comme le ver mange le vête-
ment , & la pourriture le bois , de même
la triſteſſe de l'homme lui ronge le cœur.
Au contraire lorſqu'ils vivent en paix &
dans l'union , & qu'ils ſe conſolent &
s'aſſiſtent les uns les autres , ils peuvent
goûter une joie ſincere & veritable , &
être par conſequent heureux, quand mê-
me ils ſeroient tres-pauvres; parce que
Prov. 15.
13. 15. &
cap. 17.
22.
le Sage nous apprend encore que la joie
du cœur & de l'eſprit ſe répand ſur le vi
ſage, & rend le corps plein de vigueur, &
que l'ame tranquille eſt comme un feſtin
continuel. B
26La Vie
[Bandeau.]

CHAPITRE III.

Quelles ſont les fins que les Chrétiens doi-
vent ſe propoſer, lorſqu'ils s'engagent
dans le Mariage.
PUISQUE j'ai reſolu d'expliquer dans
ce Traité les obligations des gens
mariez , afin de contribuer autant que
j'en ſeray capable à leur ſanctification &
à leur ſalut éternel, je croi qu'il faut d'a-
bord leur marquer quelle eſt la fin légi-
time qu'ils peuvent ſe propoſer en s'en-
gageant dans le Mariage ; car quelque
ſaint que ſoit un état, on s'y perd, & on
s'y damne , lorſqu'on y entre par de
mauvais motifs , & qu'on s'en ſert pour
contenter ſes deſirs illicites. Or l'Ecritu-
re
& les ſaints Peres nous apprennent
qu'il y a deux fins pour leſquelles les
hommes peuvent ſe porter au Mariage :
l'une pour entretenir la ſuccession du
genre humain , & pour avoir des enfans
qui beniſſent & qui ſervent le Seigneur ;
l'autre pour mettre leur pureté à cou-
vert , & pour arréter l'impetuoſité de
leurs paſſions. La premiere eſt la princi-
pale & la plus légitime ; ainsi c'eſt par
elle que je commencerai ce Chapitre.
Nous liſons dans l'Histoire ſainte ,
qu'après que Dieu eut formé la femme, 27des Gens Mariez C. III. & qu'il l'eut donnée à Adam pour être
ſa compagne , il les benit l'un & l'autre,
& qu'il leur dit: Croiſſez , multipliez , &
Gen. 1.
28.
rempliſſez la terre.
Ce qui prouve que le
Mariage dans ſa premiere origine, a été
inſtitué pour la génération légitime des
enfans ; & que c'eſt la fin principale que
doivent avoir en vûe ceux qui deſirent
ſuivre l'inſtitution de Dieu , & ſe con-
duire par ſon eſprit , lorſqu'ils s'y en-
gagent.
Les Patriarches & tous les Juſtes de
l'ancien Teſtament en étoient tres forte-
ment perſuadez ; car les ſaints Peres re-
marquent qu'ils ne ſe marioient que dans
le deſſein d'avoir des enfans , & pour
obéir à la Loi écrite , qui vouloit que
chacun contribuât à augmenter le nom-
bre des ſerviteurs du grand Dieu vivant ,
& de ceux qui devoient avoir part à ſon
Lib. de
bono vi-
duitatis.
c. 7.
alliance. Afin , dit ſaint Auguſtin , que
le peuple de Dieu s'étendît & ſe multi-
pliât, la Loi prononçoit malédiction
contre tous ceux qui ne ſuſcitoient
point des enfans dans Iſraël.C'eſt pour-
quoi les ſaintes femmes de ce tems-là
ſe marioient, non pour ſuivre les de-
ſirs & les mouvemens de la chair, mais
afin d'avoir des enfans;& il y a tout lieu
de croire que ſi elles avoient pû en
avoir d'une autre maniere , elles n'au-
roient jamais penſé à uſer du Mariage.
B ij 28La Vie C'eſt pour cette même raiſon qu'il
étoit alors permis aux hommes d'avoir
pluſieurs femmes.
Les ſaints perſonnages de l'ancien
Lib. de
bono con-
jug. c.20.
Teſtament, dit encore ce Pere, ne cher-
choient en ſe mariant qu'à avoir des en-
fans , & ils ne deſiroient en avoir que
par rapport à Jesus-Christ , lequel
ils prophetiſoient par leurs Mariages,
ou qu'ils eſperoient en pouvoir naî-
tre ; ainſi nos Vierges bien loin de les
mépriſer , doivent croire qu'elles leur
ſont tres-inferieures.
Mais entre tous les Juſtes qui ont paru
avant nôtre Seigneur , Tobie eſt celui
qui a fait connoître plus clairement que
le deſir ſeul de donner naiſſance à des
enfans qui adoreroient le vrai Dieu , le
déterminoit à entrer dans le Mariage :
c'eſt pourquoi il faut rapporter en par-
ticulier ce que l'on voit dans l'Ecriture
touchant ſa conduite. Ayant appris que
la jeune Sara fille de Raguel , avoit déja
eu ſept maris , qui avoient tous été tuez
par le démon , il fit difficulté de l'épou-
ſer, de crainte qu'il ne lui en arrivât au-
tant. Mais l'Ange Raphaël qui l'accom-
pagnoit & le conduiſoit , lui déclara que
le démon n'a du pouvoir que ſur ceux
qui s'engagent par ſenſualité dans le Ma-
riage , & que pour lui , s'il n'avoit deſ-
ſein en prenant Sara pour ſa femme, que
29des Gens Mariez Ch. III. d'avoir des enfans , il ne devoit point
apprehender la cruauté de cet eſprit in-
fernal.  Ecoutez-moi , lui dit-il , & je
Tob. 6.
1. 17. 18.
22.
vous apprendrai qui ſont ceux ſur qui le dé-
mon a du pouvoir. Lorſque des perſonnes
s'engagent tellement dans le Mariage ,
qu'ils banniſſent Dieu de leur cœur & de
leur eſprit, & qu'ils ne penſent qu'à ſatis-
faire leur brutalité, comme les chevaux &
les mulets qui ſont ſans raiſon, le démon a
pouvoir ſur eux.  Mais pour vous , après
que vous aurez épouſé cette fille, étant en-
tré dans la chambre , vivez avec elle en
continence pendant trois jours , & ne pen-
ſez à autre chose qu'à prier Dieu avec elle.
La troiſiéme nuit étant paſſée , vous pren-
drez cette fille dans la crainte du Sei-
gneur , & dans le deſir d'avoir des enfans,
& non point par aucun mouvement de paſ-
ſion, afin que vous puiſſiez avoir part à la
benediction de Dieu, ayant des enfans de la
race d'Abraham.
Il ſuivit le conſeil de l'Ange ; car le
Texte ſacré porte qu'il dit à ſa femme
la premiere nuit de leurs nôces : Sara
Cap, 8.
4. 5. &
ſequens.
levez-vous , & prions Dieu aujourd'huy ,
& demain & après demain , parceque du-
rant ces trois nuits nous devons nous unir à
Dieu ; & après la troiſiéme nuit nous vi-
vrons dans notre Mariage , car nous ſom-
mes les enfans des Saints ; & nous ne de-
vons par nous marier comme les Payens

B iij 30La Vie qui ne connoiſſent point Dieu. Que s'étant
levez tous deux , ils prierent Dieu avec
grande inſtance , afin qu'il lui plût de les
conſerver en ſanté ; & qu'il fit cette ad-
mirable priere qui attira ſur lui tant
de bénédictions.   Seigneur Dieu de nos
Peres , que le Ciel & la Terre , la Mer ,
les Fontaines & les Fleuves, avec toutes vos
creatures qu'ils renferment, vous beniſſent.
Vous avez fait Adam d'un peu de terre &
de boue , & vous lui avez donné Eve pour
le ſecourir.  Vous ſçavez , Seigneur , que
ce n'eſt point pour ſatisfaire ma paſſion que
je prens ma ſœur pour être ma femme ,
mais dans le deſir ſeul de laiſſer des en-
fans, par leſquels vôtre nom ſoit beni dans
tous les ſiecles.
Les ſaints Peres qui avoient toûjours
devant les yeux les exemples des Patriar-
ches
& des grands perſonnages dont il
eſt ſi ſouvent parlé dans l'Ecriture , ont
crû être obligez d'enſeigner à tous les
Fideles qui vivent dans le ſiecle , que
le deſir d'avoir des enfans , eſt la pre-
miere fin qu'ils doivent ſe propoſer dans
les Mariages qu'ils contractent.
Saint Ambroiſe expliquant cet endroit
de l'Evangile , où il eſt marqué que
ſainte Eliſabeth ayant conçû ſon fils
après pluſieurs années de ſterilité , dit
que Dieu l'avoit regardée avec des yeux
L. c.I.25.
de miſericorde, en la tirant de l'opprobre
31des Gens Mariez Ch. III. où elle étoit devant les hommes , ajoûte
qu'en effet c'eſt une eſpece d'opprobre
pour les femmes de ne voir point leur
Mariage honoré & récompenſé par la
In cap. 2.
Luc.
naiſſance des enfans , puiſque c'eſt pour
cela ſeul qu'elles doivent ſe marier. Pu-
dor est enim fœminis nuptiarum præmia
non habere, quibus hæc ſola eſt cauſa nu-
bendi.
Saint Auguſtin dit auſſi dans son Li-
Lib. de
ſancta
Virg. c.7.
vre de la Virginité, que les femmes ver-
tueuſes qui vivent dans la piété , ne
prennent des maris que pour avoir des
enfans , & qu'elles n'en deſirent que
pour les porter et les donner à Jesus-
Christ.
Il déclare dans un autre de ſes Livres,
que la génération des enfans eſt la pre-
Lib.2.de
adulteri-
nis con-
jug. c.21.
miere fin , la fin naturelle , la fin legi-
time du Mariage : Propagatio filiorum
ipſa eſt prima , & naturalis , & legitima
cauſa nuptiarum.
Et lorſqu'il combat les Manichéens
qui interdiſoient l'uſage du Mariage aux
Lib. 19.
contra
Fauſtum
Manich.
c. 26. &
lib. 30. c.
6.
Chrétiens après leur Baptême , & qui
étoient ainſi cauſe qu'ils ſe portoient à
des adulteres & à d'autres deſordres
tres-criminels , il leur dit : Vous n'em-
pêchez pas par vôtre doctrine corrom-
pue , qu'ils ne ſe précipitent dans l'im-
pureté , mais vous les détournez ſeule-
ment du Mariage ; & par conſéquent
B iiij 32La Vie c'eſt à la naiſſance des enfans que vous
vous oppoſez : car c'eſt la volupté ſeule
qu'on recherche dans les conjonctions
illicites , mais on ne ſe marie que pour
avoir des enfans : cela eſt ſi vrai , qu'on
ne regarde qu'eux ſeuls dans la plûpart
des précautions qu'on prend , lorſqu'on
paſſe des Contrats en ces rencontres.
Le Catechiſme Romain parle en ces
termes de cette fin que doivent ſe pro-
poſer ceux qui ſe marient. Le Maria-
De Sa-
cramento
matrim.
§
ge , dit-il , eſt appellé ainſi ſelon la ſi-
gnification du terme Latin , Matrimo-
nium
, parcequ'une femme ne doit
principalement ſe marier que pour de-
venir mere ; & que les devoirs d'une
mere ſont de concevoir , de mettre au
monde, & de nourrir des enfans. C'eſt-
Ibid. 5.
là la véritable fin pour laquelle Dieu
a inſtitué le Mariage dès le commen-
cement du monde.
Quoique cette doctrine ſoit tres-con-
ſtante , il eſt neanmoins vrai de dire ,
qu'il y a une fin ſeconde & moins prin-
cipale qui peut porter les Fideles à ſe
marier. C'eſt lorſqu'ils ne ſont pas ca-
pables de la continence ; car le Maria-
I. Cor.7.
I. 2. &
ſequent.
ge devient pour eux un remede , & il
leur ſert à réprimer & à moderer leurs
paſſions. Je ne crains pas de le dire, puiſ-
que ſaint Paul leur conſeille d'en uſer
ainſi. Quant aux choſes, dit-il aux Corin- 33des Gens Mariez Ch. III. thiens , dont vous m'avez écrit ,  je vous
dirai qu'il eſt bon que l'homme ne touche
aucune femme. Neanmoins pour éviter la
fornication , que chaque homme vive avec
ſa femme, & chaque femme avec ſon mari .
Que le mari rende à ſa femme ce qu'il lui
doit, & la femme ce qu'elle doit à ſon mari.
Ne vous refuſez point l'un à l'autre ce de-
voir , ſi ce n'est d'un conſentement mutuel
pour un tems , afin de vous appliquer à la
priere ; & enſuite vivez enſemble comme
auparavant , de peur que le démon ne
prenne ſujet de vôtre incontinence de vous
tenter. Ce que je vous dis comme une choſe
qu'on vous pardonne , & non pas qu'on
vous commande: car je voudrois que tous
les hommes fuſſent en l'état où je ſuis moi-
même; mais chacun a ſon don particulier;
ſelon qu'il le reçoit de Dieu, l'un d'une ma-
niere , l'autre d'une autre.
  Puis il ajoûte :
Pour ce qui eſt de ceux qui ne ſont point
mariez & des veuves ,  je leur déclare qu'il
leur eſt bon de demeurer en cet état, comme
j'y demeure moi-même ; que s'ils ſont trop
foibles pour garder la continence, qu'ils ſe
marient : car il vaut mieux ſe marier que
brûler.
Ces paroles du grand Apôtre juſtifient
clairement que ceux qui ſe ſentent foi-
bles , & qui croient n'avoir pas aſſez de
force pour paſſer leur vie dans la conti-
nence , peuvent ſe réfugier dans le Ma-
B v 34La Vie riage , comme dans un port aſſuré pour
ſe garantir du naufrage dont ils étoient
menacez. C'eſt à leur égard qu'a lieu cet-
te maxime de ſaint Auguſtin : Le Ma-
Lib. de
bono vi-
duit. c. 8.
riage étoit autrefois parmi le peuple de
Dieu un acte d'obéïſſance à la Loi ;
mais il eſt maintenant un remede à l'in-
firmité : In populo Dei fuit aliquando le-
gis obſequium, nunc eſt infirmitaris reme-
dium
: parceque les Juifs ſe marioient
pour obeïr à la Loi écrite , & pour ſui-
vre ſon eſprit ; au lieu que les Chré-
tiens ſe marient maintenant à cauſe
de leur foibleſſe , & de l'infirmité de
leur chair.
Il faut même obſerver que ce ſaint
Lib. de
ſancta
Virg.c. 9.
& lib. 2.
de adult.
conjugis.
6. 12.
Docteur a quelquefois dit , que c'eſt là la
principale raiſon qui doit porter les Chré-
tiens à ſe marier : que les Juifs pouvoient
s'engager dans le Mariage pour avoir des
enfans ; parcequ'il falloit contribuer à la
propagation du peuple de Dieu , & à la
naiſſance du Meſſie. Mais que les Fide-
les étant maintenant appellez au Roïau-
me de Dieu de toutes les parties du mon-
de , & de toutes les nations de la terre , il
n'eſt plus neceſſaire de deſirer d'avoir des
enfans ; que tous ceux qui ſont capables
de la virginité doivent l'embraſſer ; &
que le Mariage n'eſt à proprement par-
ler, que pour ceux qui ne ſont pas en état
de garder la continence.
35des Gens Mariez Ch. III.
Cette penſée qui paroît un peu forte ,
prouve ſans doute que ce Pere avoit un
tres-grand zele pour la virginité , puis-
qu'il vouloit y porter toutes ſortes de
perſonnes ; mais elle juſtifie auſſi qu'il a
crû que les Fideles qui reconnoiſſent leur
foibleſſe peuvent avoir recours au Ma-
riage , comme à un remede ſalutaire de-
ſtiné de Dieu pour guerir leurs paſſions.
Cette fin eſt auſſi autoriſée par le Cate-
De Sa-
cram.
Matrim.
c. 3.
chiſme Romain
. Le troiſiéme motif,
dit-il , qui peut porter à ſe marier , &
qui n'a eu lieu que depuis le peché du
premier homme , eſt de chercher dans
le Mariage un remede contre les deſirs
de la chair , qui ſe revolte contre l'eſ-
prit & la raiſon , depuis la perte de la
juſtice dans laquelle l'homme avoit été
créé. Ainſi celui qui connoiſt ſa foibleſ-
ſe , & qui ne veut pas entreprendre de
combattre ſa chair , doit avoir recours
au Mariage comme à un remede pour
s'empêcher de tomber dans le peché de
l'impureté.   D'où vient que ſaint Paul
donne cet avis aux Corinthiens : Que
chaque homme vive avec ſa femme, &
que chaque femme vive avec ſon mari
pour éviter la fornication.
  Et enſuite
après leur avoir dit, qu'il eſt bon de s'ab-
ſtenir quelquefois de l'uſage du Mariage,
pour s'exercer à l'oraiſon,
il ajoûte auſ-
ſi-toſt : mais enſuite vivez enſemble com-
B vj 36La Vie me auparavant , de peur que le démon ne
prenne ſujet de vôtre incontinence de vous
tenter.
Voilà les deux fins pour leſquelles il eſt
permis , ſelon l'Ecriture & les ſaints Pe-
res
de contracter mariage.  Le Concile
de Cologne
de l'an 1536. a jugé qu'il eſt
Part. 7.
cap. 41.
abſolument neceſſaire que tous ceux qui
veulent s'y engager en ſoient inſtruits.
C'eſt pourquoi il ordonne aux Prêtres &
aux Paſteurs de les leur expliquer , & de
leur faire comprendre que s'ils s'en pro-
poſent d'autres , il pechent griévement,
& prophanent un Sacrement vénérable
de la Loi nouvelle1.
Il faut donc que les Fidelles ne ſe ma-
rient que dans la vûë de l'une ou de l'au-
tre de ces deux fins , s'ils deſirent entrer
dans cet état avec des intentions droites
& legitimes , & qui ſoient dignes de ceux
qui ont l'honneur d'être les enfans des Ss2.
Comme cette matiere eſt tres-impor-
tante , je ne veux rien omettre de ce qui
peut ſervir à l'éclaircir : ainſi je recon-
nois avec les Theologiens , qu'il y a de
certains avantages qui accompagnent
ſouvent le Mariage , & qui contribuënt
à rendre heureux ceux qui en joüiſſent ;
& je ne diſconviens pas qu'il ne ſoit per-
mis de les rechercher, pourvû qu'on n'en
faſſe pas ſon unique fin.  On peut , par
exemple, deſirer en ſe mariant, de trouver
37des Gens Mariez Ch. III. un mari ou une femme qui ſoit noble , ri-
che , ſociable , & de bonne humeur , qui
ait de l'eſprit , de la ſageſſe & du diſcer-
nement , & dont on puiſſe eſperer d'être
ſecouru & aſſisté dans ſes besoins & dans
ſa vieilleſſe. Le Catechiſme Romain l'en-
ſeigne expreſſément : car après avoir
marqué les fins principales qu'il faut se
propoſer en s'engageant dans le Maria-
ge , il ajoûte : outre ces motifs , un
homme peut encore être porté à faire
choix d'une femme , & à la preferer à
une autre pour d'autres conſiderations,
comme peuvent être l'eſperance d'en
avoir des enfans plûtôt que d'une autre,
ou ſes richeſſes , ſa beauté , ſa nobleſ-
ſe , & la conformité de ſon humeur
avec la ſienne. Car toutes ces vûes ne
De Sa-
cram.
matri. §.
ſont point blâmables , puiſqu'elles ne
ſont point contraires à la ſainteté & à
la fin du Mariage. Et nous ne voyons
point que l'Ecriture ſainte condamne
le Patriarche Jacob , de ce que touché
de la beauté de Rachel, il la prefera à
Lia.
Mais ces differentes conſiderations
ſupposent qu'on s'eſt déterminé à em-
braſſer la vie conjugale par des motifs
plus nobles & plus puiſſans , & qui ayent
plus de rapport à l'inſtitution du Maria-
ge : car ces ſortes de biens & d'avantages
ne ſont pas aſſez conſiderables par eux-
38La Vie mêmes , pour ſervir de fin à des Chré-
tiens dans une action de ſi grande conſe-
quence , & qui peut tant contribuer à
In lib. 4.
ſentent.
diſtinct.
30. §. 9.
leur ſalut éternel ; & le ſçavant Eſtius
enſeigne , qu'encore que ceux qui ſe ma-
rient puiſſent les conſiderer , ils ne ſont
pas neanmoins la fin du Mariage.
Je puis donc conclure qu'il n'y a pro-
prement que les deux motifs qu'on a
marquez cy-deſſus , qui doivent déter-
miner les Chrétiens à entrer dans cet
état ; & que ceux qui s'y engagent par
des raiſons purement temporelles, com-
me pour devenir riches , pour monter
aux dignitez du ſiecle , & pour faire for-
tune , s'éloignent de la pureté des maxi-
mes de l'Ecriture ſainte , & des Peres de
l'Egliſe
: on en ſera encore plus perſuadé
lorſqu'on aura conſideré ce que je dois
repreſenter dans les Chapitres ſuivans.
[Bandeau.]

CHAPITRE IV.

Que les Fideles qui ſe marient doivent
avoir ſoin de ne s'allier qu'avec des per-
ſonnes de probité , & qui vivent d'une
maniere chrétienne.
IL ſeroit fort inutile de ſe propoſer
une fin droite & legitime en ſe ma-
riant , ſi on faiſoit enſuite un mauvais
choix , & ſi on s'allioit à une perſonne 39des Gens Mariez Ch. IV. qui ne fût pas de bonnes mœurs , & qui
n'eût pas les qualitez qui ſont neceſſaires
pour concourir à rendre un Mariage
heureux & chrétien. On peut même dire
qui ſi on choiſiſſoit volontairement un
tel parti , on n'auroit qu'une intention
corrompuë , & qu'il ſeroit impoſſible
qu'on ſe propoſaſt en cette rencontre une
bonne fin. C'eſt pourquoi il eſt tres-im-
portant de faire comprendre aux Fideles
qu'ils ſont obligez , lorſqu'ils croient
être deſtinez à cet état , de n'épouſer que
des perſonnes de vertu & de pieté , avec
qui ils puiſſent ſe ſanctifier , & vivre en
paix , & dans la crainte du Seigneur.
L'Ecriture le marque expreſſement
lorſqu'elle dit , Avez-vous une fille , ma-
riez-la , & donnez-la à un homme de
grand ſens: homini ſenſato da illam
. Elle
ne dit pas à un homme de grands biens ,
à un homme qui ait une grande charge ,
mais un homme de grand ſens , qui eſt
une qualité inſeparable de la crainte de
Dieu , & de la ſolide pieté , ſelon la mê-
me Ecriture.  Elle nous apprend qu'A-
braham
défendit à ſon fils Isaac de ſe ma-
rier avec aucune des filles des Chana-
néens
, qui étoient idolâtres & corrom-
pus dans leurs mœurs; qu'il lui ordonna
d'aller dans ſon païs , & de s'y choiſir
une femme dans ſa propre famille ; &
qu'il obligea même ſon ſerviteur de lui
40La Vie promettre avec ſerment , qu'il auroit
ſoin de ſuivre exactement ſa volonté ,
car il ſe repoſoit ſur lui de tout ce qui
concernoit le Mariage de ſon fils. Met-
Gen. 24.
2. 3. 4.
tez vôtre main ſur ma cuiſſe,
lui dit-il, &
jurez-moi par le Seigneur le Dieu du Ciel
& de la Terre , que vous ne prendrez au-
cune des filles des Chananéns parmi leſquels
j'habite , pour la faire épouſer à mon fils ;
mais que vous irez au pays où ſont mes pa-
rens , afin d'y prendre une femme pour mon
fils Isaac.
  Ce ſaint Patriarche crut être
obligé d'empêcher abſolument que ſon
fils n'entrât dans l'alliance des impies &
des infideles ; & il aima mieux qu'il allât
chercher bien loin une femme , & même
dans le païs qu'il avoit quitté par l'ordre
de Dieu.
Cela fut ponctuellement executé : car
ce fidele ſerviteur conduiſit Isaac dans la
Meſopotamie, & lui fit épouſer la chaſte
Rebecca ; & ce Mariage fut beni du Ciel,
& accompagné de toutes ſortes de proſ-
peritez.
C'eſt une preuve éclatante de l'obliga-
tion qu'ont tous ceux qui craignent
Dieu, d'éviter de s'allier avec des im-
pies, & de ne ſe marier au contraire que
dans des familles dont la pieté ſoit con-
ſtante & bien établie.
Dieu en fit dans la ſuite une loi , & il
défendit aux Juifs avant même qu'ils
41des Gens Mariez Ch. IV. fuſſent arrivez à la terre promiſe , de
choiſir des maris & des femmes pour
leurs enfans parmi les peuples infideles
qui habitoient ces Régions.Vous ne ferez
Exod , 34.
15. 16.
point d'alliance ,
leur dit-il, avec les ha-
bitans de ce pays-là , de peur que lorſqu'ils
ſe ſeront corrompus avec leurs Dieux , &
qu'ils auront adoré leurs ſtatues, quelqu'un
d'entr'eux ne vous invite à manger avec lui
des viandes qu'il leur aura immolées. Vous
ne ferez point épouſer à vos fils des filles de
ce pays-là, de peur qu'après qu'elles ſe ſe-
ront corrompues elles-mêmes avec leurs
Dieux, elles ne portent vos fils à se corrom-
pre aussi comme elles. Vous ne contracterez
Deut. 7.
3. 4.
point de Mariage avec eux ; vous ne don-
nerez point vos filles à leurs fils , & vos
fils n'épouſeront points leurs filles; parceque
leurs filles ſeduiront vos fils , & leur per-
ſuaderont de m'abandonner , & d'adorer
au lieu de moi, des Dieux étrangers. Ain-
ſi la fureur du Seigneur s'allumera contre
vous , & vous exterminera dans peu de
tems.
Ce fut en vertu de cette loi , & de
peur de la tranſgreſſer, que le pere & la
mere de Samſon , qui étoient de vrais Iſ-
raelites , ne voulurent pas d'abord lui
permettre d'épouſer une Philistine.  N'y
Judic.
14. 3.
a-t-il point,
lui dirent-ils, de femmes parmi
toutes les filles de vos freres, & parmi tout
vôtre peuple , pour vouloir prendre une
42La Vie femme d'entre les Philistins qui ſont incir-
concis ?
L'Ecriture marque qu'ils lui par-
lerent ainſi , & qu'ils s'oppoſerent à ſon
Mariage parcequ'ils ne ſçavoient pas
qu'il ne s'y portoit que par l'ordre de
verſ. 4.
Dieu, qui vouloit perdre les Philistins,
& qui avoit deſſein de ſe ſervir de lui
pour les punir. En effet n'étant pas in-
formez de ce myſtere , ils avoient raiſon
de rejetter cette alliance que leur fils leur
propoſoit de faire ; ils étoient même
obligez d'emploier toute l'autorité qu'ils
avoient ſur lui pour l'en détourner ; &
les Interpretes remarquent qu'ils n'y
conſentirent que parceque Dieu leur en
donna le mouvement par une inſpiration
ſecrette , ou qu'il leur fit connoître par
quelque ſigne exterieur qu'il le vouloit
ainſi.
Que l'on conſidere avec attention la
conduite de tous les Patriarches , & l'on
reconnoîtra qu'ils ont toujours eu ſoin
de ſuivre cette loi , & qu'ils ſe ſont fait
un point de religion, de ne contracter ni
alliance , ni mariage avec les infideles.
Tobie3 deſirant ſe marier, épouſa Anne
Tob.I. 9.
qui adoroit le vrai Dieu , & qui étoit de
c. 7.
ſa même Tribu. Son fils le jeune Tobie
ne voulut point prendre pour femme au-
cune des filles de Ninive où il étoit cap-
tif ; & profitant des conſeils de l'Ange
qui le conduiſoit pendant ſon voyage ,
43des Gens Mariez Ch. IV. il ſe maria avec Sara qui craignoit le Sei-
gneur , & qui étoit auſſi de ſa Tribu.
Tous les autres Juſtes de l'ancien Teſta-
ment n'ont pas moins témoigné de zele
pour l'obſervation de cette même loi.
On en peut juger par ce qui arriva
après que les Juifs furent ſortis de Baby-
lone
, & retournez en Judée.  Eſdras
3. Eſdr.
9. 10.
ayant eſté averti par les Princes du peu-
ple, qu'un grand nombre d'entr'eux s'é-
toient mariez pendant leur éxil à des
femmes étrangeres & infideles , déchira
auſſi-tôt ſes vétemens , s'arracha la bar-
be & les cheveux , & ſe laiſſa aller à une
extrême douleur, dans la vûë d'une telle
prévarication. Il en demanda publique-
ment pardon à Dieu ; & il obligea tous
ceux qui avoient contracté ces ſortes de
Mariages, de ſe ſeparer de leurs femmes,
& de chaſſer de leurs maiſons les enfans
qu'ils en avoient eus.
Les Chrétiens ne ſont pas moins obli-
gez que les Juifs , d'éviter l'alliance des
infideles , c'eſt-à-dire , de ceux qui vi-
vent dans le deſordre & dans la corrup-
tion , & de ne ſe marier qu'à des perſon-
nes de probité , qui craignent & qui ſer-
vent le Seigneur : il est facile de le juſti-
fier par ſaint Paul. Il dit aux Corinthiens:
2. Cor. 6.
14. 15.
Ne contractez point d'alliance avec les In-
fideles pour porter le joug avec eux : car
quelle union peut-il y avoir entre la juſti-

44La Vie ce & l'iniquité ? Quel commerce entre la
lumiere & les tenebres ? Quel accord entre
JESUS-CHRIST & Belial ? Quelle ſo-
cieté entre le fidele & l'infidele ? Quel rap-
port entre le Temple de Dieu & les Idoles?
Et lorſqu'il parle des veuves qui veu-
I. Cor. 7.
39.
lent ſe marier , il dit : La femme eſt liée
à la loi du Mariage, tant que ſon mari eſt
vivant ; mais ſi ſon mari meurt , il lui eſt
libre de ſe marier à qui elle voudra, pourvû
que ce ſoit ſelon le Seigneur
: c'eſt-à-dire ,
comme le remarquent pluſieurs Inter-
pretes , pourvû qu'elle épouſe un hom-
me fidele , & qui ſoit membre de l'E-
gliſe.
C'eſt ſur ce fondement que les Canons
Concil.
Calced.
can. 14.
Iv. part.
8. c. 24.
Grat. 28.
q. I. c.
6. &.17.
condamnent les Mariages entre les Ca-
tholiques & les Heretiques ou les Infi-
deles, à moins que ceux-ci ne ſe conver-
tiſſent , & n'embraſſent la vraye foi ,
ou ne promettent de le faire au plûtôt.
Mais rien ne prouve mieux qu'il eſt
tres-important, & même neceſſaire, de
ne s'allier qu'avec d'honnêtes gens, que
les inconveniens & les malheurs qui
naiſſent ordinairement des Mariages
contractez avec des impies & avec des
infideles.
L'Ecriture nous en fournit pluſieurs
exemples funeſtes. Les deſcendans de
Seth qui avoient toujours gardé la juſ-
tice , & vêcu dans la pieté , n'eurent pas
45des Gens Mariez Ch. IV. plûtôt pris des femmes parmi les en-
fans de Caïn , qui étoient des impies ,
qu'ils ſe pervertirent & ſe corrompirent
juſqu'à un tel point , que toute la ter-
re ſe trouva en peu de tems couverte
de crimes & d'abominations ; ce qui
provoqua la colere de Dieu , attira le
déluge , & cauſa la perte du genre hu-
main. Les enfans de Seth, dit ſaint
Liv. 15.
de Civ.
Dei , c.
22.
Auguſtin, qui avoient été juſqu'alors
la race des Saints , & qui avoient mé-
rité par leur attachement à Dieu, que
l'Ecriture les appellât les enfans de
Dieu, ſe mêlerent par une alliance tres-
indigne d'eux , avec la poſterité mal-
heureuſe de Caïn. Ils imiterent bien-tôt
l'impieté de ces filles nées impies d'une
race impie, auſquelles une paſſion vio-
lente les avoit aſſujettis ; & ils effa-
cerent de leur cœur tous les ſentimens
de religion & de vertu qu'ils avoient
appris de l'exemple & de l'inſtruction
de leur pere.
Saint Cyrille remarque que par un
effet digne de la juſtice de Dieu , les
enfans qui nâquirent de cette alliance
déteſtable , furent des monſtres effroya-
bles, non ſeulement par leur difformité
exterieure , mais par la dépravation de
leurs mœurs. Après que les enfans de
Lib. 3.
in Gen.
Seth , dit ce Pere , eurent choiſi des
femmes de la race de Caïn , & imité
46La Vie leurs ſacrilèges & leurs deſordres hon-
teux , il ſortit de ces Mariages crimi-
nels non des hommes, mais des mon-
ſtres : car ces Geants nez de l'alliance
de ces deux races qui n'auroient jamais
dû ſe mêler enſemble, étoient des mon-
ſtres horribles , non ſeulement par la
laideur de leur corps, mais encore plus
par l'excès de leur orgueil , de leur in-
humanité & de leur corruption.
Saint Ambroiſe & pluſieurs autres
Ambr.
Epiſt. 24.
Peres , ſoûtiennent que Dalila , que
Samſon épouſa après la Philiſtine , dont
on a déja parlé , étoit auſſi infidele : ils
diſent que l'on peut juger par cet exem-
ple , combien ces ſortes de Mariages
ſont capables d'irriter la colere de Dieu:
car cette malheureuſe femme ayant ſé-
duit l'eſprit , & corrompu le cœur de
ſon mary, le livra entre les mains de ſes
Jud. 16.
ennemis , & fut cauſe qu'il périt miſera-
blement.
Ce qui arriva à Salomon paroît en-
core plus déplorable : car ce Prince qui
étoit le plus ſage de tous les hommes ,
& qui avoit toujours paru ſi zelé pour
la gloire du vray Dieu , ayant épouſé
des femmes étrangeres & infideles ,
tomba dans une idolâtrie honteuſe, &
fut frappé d'un tel aveuglement qu'il
fléchit les genoux devant les Idoles de
ſes femmes, qu'il leur preſenta de l'en-
47des Gens Mariez Ch. IV. cens , & qu'il leur bâtit des Temples.
Voici comme l'Ecriture parle de ſa
chûte & de ſon infidelité.  Le Roy Salo-
3. Reg.12.
I. 2. &
ſequens.
mon
aima paſſionnément pluſieurs femmes
étrangeres , entr'autres la fille de Pharaon,
des femmes de MoabMoab & d'Ammon, des fem-
mes d'Idümée, des Sidoniennes4, & du pays
des Hethéens5,qui étoient toutes des nations
dont le Seigneur avoit dit aux enfans d'Iſ-
raël : Vous ne prendrez point pour vous de
ces femmes , & vos filles n'épouſeront point
des hommes de ce pays-là : car ces nations
vous pervertiront le cœur tres-certainement
pour vous faire adorer leurs Dieux.  Salo-
mon
s'attacha donc à ces femmes avec une
paſſion tres-ardente; & lorſqu'il étoit déja
vieux, les femmes lui corrompirent le cœur
pour lui faire ſuivre des Dieux étrangers ;
& ſon cœur n'étoit point parfait devant le
Seigneur son Dieu,comme avoit été le cœur
de David ſon pere.
Après toutes ces autoritez tirées de
l'Ecriture , il faut écouter Tertullien ,
lorſqu'il parle des Mariages que des
Chrétiens contractent avec des Payens.
Il dit que la femme qui épouſe un Infi-
Lib. 2.
ad uxor.
dele, ſe met en danger de l'imiter dans
ſon infidelité , & qu'elle eſt ſouvent
comme forcée de prendre part à ſes vo-
luptez & à ſes plaisirs criminels; qu'elle
lui devient ſuſpecte quand elle veut ſe
cacher de lui dans ſes dévotions ; &
48La Vie qu'elle l'irrite lorſqu'elle les pratique en
ſa preſence ; qu'étant à table avec lui ,
elle n'a pas la liberté de parler de Dieu ,
d'invoquer JESUS-CHRIST , de
nourrir la foi pour la lecture des Livres
ſacrez , & de louer le Seigneur qui lui
fournit les alimens qu'elle prend : &
qu'au contraire tout ce qu'elle voit , &
tout ce qu'elle entend pendant les re-
pas eſt indigne d'elle, contraire au ſalut ,
& capable de lui faire encourir la dam-
nation éternelle ; qu'elle eſt expoſée à
ſes railleries, lorſqu'elle fait le ſigne de
la Croix ſur elle & ſur ſon lit ; qu'elle
ne peut ſe relever auſſi ſouvent qu'elle
voudroit pendant la nuit pour prier; &
qu'il l'accuſe de magie , lorſqu'il voit
qu'elle a ſoin de prendre à jeun, & avant
toute ſorte de nourriture , le Corps de
JESUS-CHRIST.
A la verité ce Pere ne parle dans le
Texte qu'on vient de rapporter, que de
celles qui contractent Mariage avec des
Infideles.  Mais il eſt viſible que tout
ce qu'il dit , fait voir avec évidence
qu'il n'eſt point permis aux Chrétiens
de s'allier avec des perſonnes dont la
vie & les mœurs ne ſoient pas bien re-
glées ; & que s'ils en uſent autrement,
ils ſe mettent en danger de déchoir inſen-
ſiblement de la vertu dont ils faiſoient
profeſſion , & même d'imiter les dé-
fauts 49des Gens Mariez Ch. IV. fauts & les paſſions de ceux qu'ils épou-
ſent.  Par exemple , ſi une fille ſage &
modeſte , & qui a toujours vêcu avec
beaucoup de retenue , vient à être ma-
riée à un homme qui aime la joie &
les plaiſirs & qui s'abandonne à la diſſo-
lution, elle ne peut preſque plus vaquer
à ſes exercices ordinaires de pieté ; & il
eſt fort à craindre qu'elle ne ſe relâche
& ne ſe pervertiſſe dans la ſuite , car il
ne lui donne pas le tems de prier : il
s'oppoſe à ſes jeûnes & à ſes mortifi-
cations ; il la contraint de porter ſur
elle des marques du luxe & de la vanité
du ſiecle ; il ne lui parle que de choſes
vaines & inutiles , pour ne pas dire cri-
minelles ; il l'oblige de voir des compa-
gnies dangereuſes pour le ſalut ; il ne
lui donne que de mauvais exemples; &
ſouvent même il veut qu'elle aſſiſte à
ſes divertiſſemens prophanes. Il eſt cer-
tain que c'eſt-là pour elle une tres-
grande tentation ; & ſi elle s'y expoſe
volontairement, elle ne doit pas eſperer
que Dieu faſſe des miracles pour l'em-
pêcher d'y ſuccomber.
Les maris étant ordinairement les
maîtres dans leurs familles , & ayant
d'ailleurs plus de force d'eſprit que
leurs femmes , il ſembleroit qu'il n'y
auroit pas pour eux beaucoup de danger
à en prendre qui ſoient ſujettes à quel-
C 50La Vie ques paſſions extraordinaires , parce-
qu'ils peuvent facilement les réprimer,
& s'en garantir. Mais néanmoins il eſt
vrai de dire qu'ils ſont des témeraires,
lorſqu'ils choiſiſſent de telles femmes:
car qui eſt-ce qui leur a dit qu'ils au-
ront aſſez de fermeté pour les contre-
dire, & pour leur réſiſter ?  Qu'au lieu
de les inſtruire & de les reprendre , ils
ne demeureront point dans le ſilence par
une vaine complaiſance pour elles ;
qu'ils ne ſe laiſſeront pas gagner par
leurs diſcours pleins d'affectation , &
par leurs aſſiduitez ; & qu'ils ne ſe por-
teront point enfin à les imiter ?  L'e-
xemple d'Adam qui viola la Loi de Dieu
par complaiſance pour ſa femme , & de
peur de la contriſter , doit leur ſervir
d'inſtruction , & leur apprendre qu'il y
a toujours du danger pour des maris qui
ſont obligez de vivre & de converſer
continuellement avec des femmes peu
reglées , parceque leur ſexe les rend
adroites à s'inſinuer dans les eſprits , &
leur donne des charmes propres à gagner
& à captiver le cœurs.
Comme les contraires ne paroiſſent
jamais avec plus d'éclat que lorſqu'ils
Ibid.
ſont oppoſez à leurs contraires.  Ter-
tullien
décrit enſuite le bonheur d'un
Mariage contracté entre deux Fideles ;
& la deſcription qu'il en fait , prouve
51des Gens Mariez Ch. IV. que tous ceux qui penſent ſerieuſement
à ſe ſauver , doivent avoir ſoin de n'é-
pouſer que des perſonnes de probité. Il
dit qu'il n'y a rien de plus tranquille ,
de plus heureux , ni de plus accompli
qu'une telle alliance , parceque le mari
& la femme ont les mêmes penſées &
les mêmes deſirs ; parcequ'ils gardent
la même regle & la même diſcipline
dans la conduite de leur vie ; parce-
qu'ils ſervent & qu'ils reconnoiſſent le
même Maître ; parcequ'ils ſont veri-
tablement freres, ayant JESUS-CHRIST
pour pere ; parcequ'ils prient & qu'ils
jeûnent enſemble ; qu'ils offrent le mê-
me ſacrifice ; qu'ils font leurs aumônes
en commun, & qu'ils prennent le même
tems pour viſiter les pauvres & les ma-
lades ; parcequ'ils adorent Dieu , &
qu'ils s'acquittent librement en preſence
l'un de l'autre de tout ce qui regarde
ſon culte ; parcequ'ils ne rougiſſent
point de faire le ſigne de la Croix , &
de benir les viandes avant que de s'en
nourrir ; parcequ'ils ne ſont point obli-
gez de ſe cacher , & d'uſer de diſſimu-
lation dans la plûpart de leurs exercices
de pieté ; parcequ'enfin ils ſont unis de
l'union la plus intime & la plus par-
faite que l'on puiſſe deſirer , puiſque
non ſeulement ils ne ſont plus qu'une
même chair , mais qu'ils n'ont qu'un
C ij 52La Vie ſeul & même eſprit.
La doctrine de S. Ambroiſe eſt auſſi
tres-importante ſur ce ſujet : il faut
l'expliquer aux Lecteurs. Il dit que la
conduite qu'Abraham tint dans le Ma-
riage de ſon fils Iſaac , apprend à tous
les Chrétiens qu'ils doivent craindre de
s'allier avec des perſonnes dont la ré-
putation n'eſt pas bien établie. Il déclare
qu'étant écrit : Vous ſerez ſaint avec les
Lib. I de
Abrach.
6. 9.
ſaints , & vous deviendrez méchant avec
les méchans
; cela ſe trouve encore plus
veritable, & arrive plus facilement dans
le Mariage , que dans les autres états
où l'on peut entrer , parceque le mari
& la femme n'ont plus qu'une chair &
un eſprit.  Il ſoûtient qu'il ne peut y
avoir d'amour veritable & ſincere entre
ceux qui ont une foi differente ; & que
la chaſteté & la fidelité qui ſont les
loix fondamentales du Mariage, ne ſçau-
roient ſe trouver parmi ceux qui adorent
les faux Dieux dont on raconte les im-
puretez & les adulteres , & qui renon-
cent à JESUS-CHRIST qui prêche la
pureté , & qui la doit récompenſer.  Il
ajoûte que Salomon enſeigne que c'eſt
le Seigneur qui donne à l'homme une
Prov. 19.
24.
femme ſage ; mais que celui qui en
prend une infidele , ne peut pas croire
qu'il la reçoive des mains de Dieu ; &
qu'il y a même grand ſujet de craindre
53des Gens Mariez Ch. IV. qu'elle ne le pervertiſſe, parceque ſou-
vent les femmes corrompent & font
tomber les hommes qui paroiſſent les
plus forts & les plus affermis dans la
vertu. Il conclut que pour profiter de
l'exemple d'Abraham & des autres Pa-
triaches
, il faut n'avoir égard en ſe
mariant qu'à la vertu & aux bonnes qua-
litez, & non point aux richeſſes ni aux
avantages temporels.
Cette maxime ſurprendra peut-être
les Fideles , & leur paroîtra trop forte.
Mais il ne faut pas qu'ils la condam-
nent , & qu'ils la rejettent , puiſqu'elle
eſt fondée ſur l'autorité d'un Pere ſi con-
ſiderable , & je leur expliquerai dans la
ſuite en quel ſens elle doit être priſe, &
de quelle maniere les autres ſaints Peres
l'ont entenduë, lorſqu'ils ont traité de
cette matiere.
[Petit fleuron]
Ciij
54La Vie
[Bandeau.]

CHAPITRE V.

Que les ſaints Peres condamnent ceux qui
voulant s'engager dans le Mariage , ne
ſe mettent en peine que de trouver des
partis riches , & qui leur plaiſent ; ne
penſent nullement à la bonne éducation
que peuvent avoir eu les perſonnes qu'ils
recherchent , & n'examinent ni leurs
mœurs , ni leur conduite.


CE que je dois repreſenter dans ce
Chapitre , ſervira à confirmer ce
que j'ai dit dans le précedent : car ſi
les ſaints Peres condamnent ceux qui
n'ont égard qu'aux biens & aux avan-
tages temporels dans les Mariages qu'ils
contractent , & qui negligent d'exami-
ner les mœurs & la pieté des perſonnes
qu'ils recherchent , il s'enſuit qu'ils ont
crû que les fideles ne doivent s'allier
que dans des familles d'honneur , & où
la pieté ſoit comme hereditaire.
Tertullien ſoûtient qu'une fille Chré-
Lib. 2.
ad uxor.
t. 8.
tienne doit préferer , lorſqu'elle prend
un mari , un homme pauvre , mais ver-
tueux , à celui qui étant riche , neglige
la vertu , & n'a pas ſoin de s'acquitter
des devoirs de la Religion : il dit que ſi
elle en uſe de la ſorte , elle ſera toû-
jours riche & heureuſe avec un tel ma-
55des Gens Mariez Ch. V. ri , parceque le Royaume des Cieux
eſt pour les pauvres , & qu'elle pourra
même participer dès cette vie à toutes
les bonnes qualitez de ſon époux. Ainſi
il eſt évident qu'il improuve les Maria-
ges où on conſidere moins la vertu que
la fortune.
Saint Ambroiſe cenſure tres-ſevere-
ment ceux qui ne prennent des femmes
que pour leur ſeule beauté , ſans conſi-
derer ſi elles poſſedent les qualitez qui
font les veritables Chrétiennes.  Pour-
quoi , dit-il , recherchez-vous plûtôt ,
Lib. de
Instit.
Virgin.
c. 4.
en prenant une femme , la beauté du
corps, que celle des mœurs ? Choiſiſſez
une épouſe qui vous plaiſe , non par
l'éclat de ſon visage , mais par la ſa-
geſſe de ſes mœurs & de ſa conduite ;
préferez à toute autre celle qui a ſoin
d'imiter Sara par la ſainteté de ſa vie.
Ce n'eſt pas un defaut à une femme de
n'être pas née belle, ni agreable, mais
c'en eſt un pour un homme de deſirer
de trouver dans la femme qu'il épouſe,
une vaine beauté qui lui devient ſou-
vent un sujet de tentation , & qui met
quelquefois ſa vie en danger.  On ne
doit pas à la verité condamner la beau-
té exterieure, puiſqu'elle eſt un don de
Dieu , & l'ouvrage de ſes mains : mais
il faut dire à ceux qui la conſiderent
uniquement dans les Mariages qu'ils
Ciiij 56La Vie contractent, qu'ils devraient beaucoup
plus eſtimer celle de l'ame , qui a été
faite à la reſſemblance de Dieu, & qui
porte ſon image.
C'eſt auſſi le ſentiment de S. Jerôme ,
In cap.2.
Malach.
qu'il eſt honteux à un Chrétien de ſe
déterminer à prendre une femme par la
ſeule conſideration de ſon exterieur qui
paroît agreable.  Il dit qu'on ne recher-
che ordinairement la beauté que dans
les femmes proſtituées ; mais que pour
celles qui ſont legitimes , on les conſi-
dere à cauſe de leur vertu & de leurs au-
tres bonnes qualitez. Il ſoûtient même
qu'il eſt ſouvent avantageux d'en choiſir
Lib. I.
Jovin.
adverſ.
qui ſoient deſtituées de beauté , & des
autres agrémens extérieurs, parcequ'on
évite par là les ſoupçons , les jalouſies,
les impuretez , & pluſieurs autres in-
conveniens qui troublent la paix & la
concorde des Mariages.
Ce ſaint Docteur ſe plaint encore des
femmes & des filles Chrétiennes qui
n'épouſent des maris qu'à cauſe de leurs
richeſſes & de leur fortune : il dit qu'el-
les eſtiment moins la pureté , que des
biens vils & periſſables ; il les accuſe
d'imiter en quelque maniere les femmes
débauchées qui proſtituënt leurs corps
pour un peu d'argent : il rapporte pour
les confondre par un exemple ſenſible ,
Epiſt. 16. la conduite que la celebre Marcelle tint 57des Gens Mariez Ch. V. en un occasion ſemblable. Etant demeu-
rée veuve tres-jeune , le Conſul Cerea-
lis
, illuſtre par ſa naiſſance & par ſes
grands Emplois , la rechercha en Ma-
riage ; & parcequ'il étoit fort âgé , il
promit de lui donner tous ſes biens ,
comme ſi elle eût été ſa propre fille.
Albine ſa mere ſouhaitoit fort qu'elle
écoutât cette propoſition , & qu'elle
conclût ce Mariage qu'elle lui jugeoit
tres-avantageux.  Mais elle rejetta ge-
nereuſement, & elle lui fit cette réponſe
pleine de ſageſſe & de diſcernement: Si
je n'avois pas reſolu de garder la continence
le reſte de mes jours, & ſi je voulois me ma-
rier,   je chercherois un mari , & non pas
une ſucceſſion.
Mais ſans nous arrêter davantage aux
autres Peres de l'Egliſe , il faut paſſer
au grand S. Chryſoſtome; car il n'y en a
point qui ſe ſoient élevez avec plus de
zele contre ceux qui ne penſent dans les
Mariages qu'ils contractent , qu'à la
beauté , aux richeſſes , & à des choſes
de cette nature.
Il obſerve en expliquant la Geneſe,
qu'Abraham, comme on l'a déja remar-
Hom. 18.
in Gen.
qué, ne voulut pas permettre à ſon fils
Isaac de prendre pour femme une des
filles de Cananéens, qui étoient riches
& opulens , mais plongez dans l'idola-
trie , & qu'il lui ordonna d'en aller
C v 58La Vie chercher une dans ſon païs & dans ſa
famille : il dit que cet exemple apprend
aux Chrétiens qu'ils doivent conſiderer,
lorſqu'ils ſe marient , non les richeſſes
& les avantages temporels, mais la vertu
& les bonnes mœurs de ceux avec qui
ils ont deſſein de contracter alliance.
Il exhorte tous les fideles à faire une
attention particuliere à la conduite du
Patriarche Jacob , qui épouſa les deux
filles de Laban , Lia & Rachel , ſans
faire aucune paction pour leur dot, ni
s'informer de ce qu'on leur donneroit
en Mariage. Voyez, dit-il, combien les
Hom.
57. in
Gen.
mœurs de ces ſaints perſonnages
étoient pures & bien reglées : ils ne
parloient point des troupeaux qu'on
leur donneroit ; ils ne faiſoient point
de contrats , & ils ne prenoient point
toutes les précautions qui ſont ſi ordi-
naires aux gens du monde ; ils ne di-
ſoient point comme eux : Si telle &
telle choſe arrive , ſi nous avons des
enfans , ou ſi nous n'en avons point :
ils ne faiſoient pas conſiſter leur pru-
dence à prévoir tous les cas qui pou-
voient arriver dans la ſuite des tems.
Il condamne auſſi-bien que S. Jerôme,
Hom.20.
in Epiſt.
ad Eph.
ceux qui ne prennent des femmes que
pour leur beauté : il dit qu'ils ſont bien
aveuglez de rechercher avec tant d'em-
preſſement une choſe ſi vaine , & qui ne
59des Gens Mariez Ch. V. dure qu'un tres-peu de tems, qui eſt ſu-
jette à être détruite & corrompuë par
mille accidens differens; qui les expoſe à
former contre leurs femmes des juge-
mens tres-deſavantageux à leur condui-
te ; qui leur devient tres - ſouvent une
ſource de troubles & de diſcordes,& qui
leur attire quelquefois des tres-grands
malheurs.
Il declare que celui qui n'entre dans
Ibid.
le Mariage que pour s'enrichir des biens
de ſa femme , & pour faire fortune , ſe
deshonore lui-même, parcequ'il dépend
de celle qui lui eſt inferieure en toutes
manieres; & que contre l'ordre de la na-
ture il reçoit ſe grandeur6 , & tient ſon
élevation de celle dont il devroit lui-
même faire toute la gloire.
Il enſeigne qu'un pere qui voulant ma-
Hom. 12.
in Epiſt.
ad Coloſſ.
rier ſa fille , ne penſe qu'à lui procurer
un parti riche & puiſſant , cherche à
lui donner un maître & un tyran , &
non pas un mari; parceque cet homme
riche & opulent ne l'a pas plûtôt épou-
ſée , qu'il la neglige , qu'il la mépriſe ,
qu'il la domine , & qu'il la traite com-
me une ſervante & une eſclave.
Il accuſe de prophaner le Mariage ,
tous ceux qui s'y engagent par des vûës
purement temporelles , & qui n'ont
point d'égard à la vertu & à la pieté de
ceux avec qui ils veulent s'allier. Et de
C vj 60La Vie peur qu'on ne me ſoupçonne d'exagerer
dans une matiere ſi importante , & de
repreſenter ſes ſentimens autrement
qu'ils ne ſont, je rapporterai ſes propres
paroles, afin que les Lecteurs en puiſſent
eux mêmes juger. Qui eſt le jeune hom-
Hom. 73.
in Matth.
me , dit il , qui ayant deſſein de ſe ma-
rier, ſe met en peine d'examiner, quelle
eſt la femme qu'il va prendre ; com-
ment elle a été élevée ; ſi ſes mœurs
ſont reglées ; ſi ſa vie eſt ſans repro-
ches? tous ſes ſoins ſe terminent à ſça-
voir ce qu'elle a de bien, & quels ſont
ſes fonds de terre, ou ſes meubles. Il
ſemble qu'il achete une femme ; l'on
donne même au Mariage le nom de
contrat. J'en vois pluſieurs aujourd'hui
qui diſent: Un tel a contracté avec une
telle , pour dire qu'il l'a épouſée.  On
deſhore ainſi le don de Dieu, & on trai-
te un Sacrement ſi ſaint comme un tra-
fic, où l'on ſe vend, & où l'on s'achet-
te. Il faut même dans ces contrats être
extrémement ſur ſes gardes ; parcequ'-
on tâche encore plus d'y ſurprendre
que dans tous les autres.
Voici , mes freres , comment on ſe
marioit autrefois parmi les Chrétiens:
on n'avoit point d'égard au bien, ni aux
avantages temporels. On cherchoit une
fille qui eût été bien élevée , qui eût de
la ſageſſe & de la vertu , dont la vie fût
61des Gens Mariez Ch. V. reglée & honnête.  Quand on l'avoit
trouvée, le Mariage étoit conclu : on
n'avoit pas beſoin ni de contrat , ni
d'articles, ni de Notaires.  On ne dé-
pendoit ni de l'encre, ni des écritures.
On ne vouloit point d'autre ſûreté que
la vertu & la pieté de l'un & de l'au-
tre.
C'eſt pourquoi je vous conjure , mes
freres , de ne vous arrêter point à ces
vûës si baſſes , lorſque vous vous ma-
rierez; mais de ne vous mettre en peine
que de trouver des filles ſages, reglées,
honnêtes & vertueuſes; & elles vous ſe-
ront plus précieuſes que tous les tréſors
du monde. Si vous ne cherchez que Dieu
dans le Mariage, il aura ſoin de vous y
faire trouver avantageusement tout le
reſte. Mais ſi vous n'y cherchez que les
biens du monde , ſans vous mettre en
peine de ceux qui doivent être les plus
chers à un Chrétien, vous n'y trouverez
ni les uns ni les autres.
Enfin ce ſaint Docteur prédit à ceux
qui en ſe mariant, ne penſent qu'à trou-
ver des femmes riches , que les richeſ-
ſes qu'ils deſirent avec tant d'ardeur, ne
leur ſerviront de rien , ſi leurs femmes
ne ſont pas ſages ni bien reglées, parce-
qu'elles les diſſiperont en peu de tems ,
Homil. 8.
in Matt.
& les reduiront enſuite eux mêmes à une
honteuſe pauvreté.  A quoi ſert , leur
62La Vie dit-il, cette grande dot qu'une femme
apporte , lorſque ſon luxe & ſes pro-
fuſions diſſipent tout; ou lorſqu'elle ſe
plaît à être vûë & a être aimée? Si elle
eſt portée à la dépenſe & à la bonne
chere, elle a beau être riche,elle ruinera
bien-tôt ſon mari.
Après tous ces rai-
ſonnemens il établit cette grande & im-
portante maxime , que ce n'eſt point le
bien d'une femme , mais ſa vertu qui
enrichit ſon mari & ſa maiſon.
Il eſt donc conſtant que les ſaints Peres
condamnent les Chrétiens, qui en ſe ma-
riant , ne conſiderent point la vertu , &
ne penſent qu'à la beauté , à la fortune
& à des choſes temporelles.  Mais il ne
faut pas inferer de leur doctrine , qu'il
ne ſoit point permis en ces rencontres
d'avoir quelque égard aux biens: car ce
ſeroit porter les choſes trop loin , &
tomber dans un excès blâmable. En effet
le Mariage uniſſant pour toûjours ceux
qui s'y ſoumettent, & les obligeant à ſe
ſecourir mutuellement , & à pourvoir
à l'éducation & à la ſubſiſtance des en-
fans que Dieu leur donne , il eſt juſte
qu'ils examinent avant que de s'y enga-
ger , s'ils pourront en ſoutenir les char-
ges , & qu'ils prennent les meſures ne-
ceſſaires pour ſe mettre en état de ſatis-
faire aux obligations qu'il leur impoſe ;
& comme les bien temporels ſont un
63des Gens Mariez Ch. V. des moyens ordinaires dont la divine
Providence a coûtume de ſe ſervir pour
faire ſubſiſter ceux qui vivent dans le
ſiecle, on n'a pas droit de leur en inter-
dire la poſſeſſion , ni de les empêcher
d'y penſer , & de les conſiderer lorſ-
qu'ils entrent dans le Mariage, pourvû
qu'ils ne faſſent rien d'illegitime , &
qu'ils ne s'en occupent pas uniquement.
Ainſi les Fdeles ne meritent aucun
blâme , lorſqu'ils recherchent des par-
tis qui ayent du bien , & qui puiſſent
contribuer à la ſubſiſtance de leurs fa-
milles ; mais ils doivent avant toutes
choſes , examiner leurs mœurs & leur
pieté , & tâcher de découvrir ſi leurs
poſſeſſions ne ſont point un fruit de
leur injuſtice , ou de celle de leurs an-
cêtres : & s'ils en trouvent de riches &
de puiſſans , mais dont la conduite ne
ſoit pas bien reglée ni édifiante , ils
doivent les rejetter , & ſe déterminer à
en prendre de moins conſiderables, qui
ayent la crainte de Dieu devant les yeux,
& qui ſe conduiſent par les regles & par
les maximes de l'Évangile.  Car puiſqu'il
eſt écrit: Cherchez premierement le royau-
Matth.6.
11.
me & la juſtice de Dieu , & toutes les au-
tres choſes vous ſeront données par ſurcroît
;
ils ſont obligez de ſe ſoumettre à cet
oracle , auſſi-bien dans leurs Mariages,
que dans toutes les autres actions impor-
64La Vie tantes de leur vie ; & s'ils y manquent,
& qu'ils preferent quelques avantages
temporels à une alliance honnête &
chrétienne , on a droit de juger qu'ils
n'ont pas une pieté ſolide , & que la
parole de JESUS-CHRIST qui eſt
une parole de verité & de ſainteté, n'ha-
bite pas en eux avec plenitude , comme
l'ordonne S. Paul dans ſon Epître aux
Coloſſiens
.
L'on mépriſe tres-ſouvent ces ſaintes
Cap. 3.
16.
maximes , pour ſe conformer au genie
du ſiecle ; l'on marie l'argent à l'argent,
& non la perſonne avec la perſonne ;
& l'on prefere une fille riche qui a peu
de ſens naturel, beaucoup d'inclination
pour le monde , & en laquelle il ne pa-
roît aucune trace de l'eſprit de Dieu ;
& l'on en rejette une autre qui a de l'eſ-
prit & de la pieté , & qui donne lieu
de former de grandes eſperances de ſes
bonnes diſpoſitions. Et auſſi on ne voit
autre choſe que des deſordres qui naiſ-
ſent de ces Mariages , plus digne de
Payens, que de Chrétiens.
De là vient, dit un Auteur celebre ,
que l'on voit ſi ſouvent des hommes ,
qui ayant épouſé une fille avec de grands
biens, ont épouſé en même tems des
chagrins mortels , & des maux ſans reſ-
ſource & ſans remede ; qui ſe ſentent
liez pour toute la vie à une perſonne
65des Gens Mariez Ch. V. hautaine & legere , qui n'aïant nulle
crainte de Dieu tâche de prendre l'em-
pire ſur celui à qui Dieu l'a ſoumise par
une obligation indiſpenſable; qui eſt ido-
lâtre d'elle-même , qui s'emporte dans
la fureur du jeu , d'où naît ſouvent la
ruine des maiſons les mieux établies, &
qui croit au-deſſous d'elle d'avoir le
moindre ſoin , où de l'éducation de ſes
enfans, ou du reglement de ſa famille.
De là vient encore que l'on voit d'autre
part des filles aſſervies à un joug de fer,
dont la ſeule mort les peut délivrer ;
qui ſont obligées de déteſter la vie cri-
minelle, & de ſouffrir les emportemens
& les mépris outrageans de celui à qui
elles doivent un reſpect tres-ſincere; qui
ſont traitées comme des eſclaves ; qui
voyent perir à leurs yeux leurs enfans ,
par l'exemple & par les diſcours liber-
tins & inſenſez d'un pere qui ſe hâte de
leur inſpirer le mal avant même qu'ils
le connoiſſent ; & ces perſonnes ſi di-
gnes de compaſſion ne peuvent s'empê-
cher d'accuſer quelquefois en ſecret, ou
un pere ou un mere qui les ont ſacrifiez
ou à leur ambition , ou à leur avarice ,
ſans ſe mettre en peine de leur procurer
un établiſſement ſolide & chrétien , qui
pût les rendre vraiment heureuſes.
66La Vie
[Bandeau.]

CHAPITRE VI.

Que ſelon les ſaints Peres, il ſeroit à ſou-
haiter qu'il y eût égalité, ſoit pour l'â-
ge, pour les biens & pour la naiſſance ,
entre ceux qui contractent Mariage.

AFIN de ne troubler pas mal à pro-
pos les Fideles , & de ne leur don-
ner point de vains ſcrupules , je declare
dès le commencement de ce Chapitre ,
que ce que je me propoſe d'y expliquer
de l'égalité entre ceux qui ſe marient,
n'eſt pas d'une neceſſité abſoluë , mais
que c'eſt un conſeil tres-utile , & qui
peut beaucoup contribuer à la paix & à
l'union qui doit regner entre les gens
mariez ; j'eſpere que ceux qui conſi-
dereront attentivement les preuves que
j'en donnerai , en demeureront facile-
ment d'accord.
Il faut d'abord obſerver que la plûpart
des Auteurs qui traitent de l'amitié, di-
ſent qu'il doit y avoir une eſpece d'éga-
lité entre les amis ; que ſans cela elle ne
peut ſubſiſter long-tems, & qu'elle dege-
nere tres-ſouvent en une vaine flaterie ,
ou en une injuſte domination : c'eſt ce
que l'on voit arriver tous les jours.
Le pauvre qui a un ami riche, lui rend
mille aſſiduitez baſſes & intereſſées; il
67des Gens Mariez Ch. VI. rampe devant lui , & il s'humilie avec
excès en ſa preſence ; il n'a point d'au-
tre application, que d'étudier toutes ſes
inclinations pour s'y conformer , & il
n'en contredit aucunes, quand même el-
les ne ſeroient pas legitimes ; il lui ap-
plaudit au contraire en toutes rencon-
tres ; il exagere ſes bonnes qualitez ; il
diſſimule ſes vices , & quelquefois mê-
me il les excuſe & les juſtifie.  En un
mot il ne penſe qu'à lui plaire , & à
captiver ſes bonnes graces ; & au lieu
d'agir avec lui auſſi librement que doit
faire un veritable ami, il ſuit aveuglé-
ment toutes ſes volontez , & ſe rend ,
pour ainſi dire, ſon eſclave.
Celui au contraire qui eſt beaucoup
élevé au deſſus de ſes amis , s'en fait fa-
cilement accroire; voyant qu'ils lui ſont
ſoumis, il éxige d'eux des déferences qui
ne lui ſont point dûës ; il veut que ſes
ſentimens prévalent toûjours à leurs
penſées : il trouve même mauvais qu'ils
en ayent de differentes des ſiennes ; il
s'accoûtume à les traiter avec empire; il
s'imagine qu'ils ne ſont au monde que
pour lui ; ſ'il les aſſiſte , c'eſt par amour
propre , & pour les attacher de plus en
plus à ſa perſonne ; il leur vend preſque
toûjours ſes bienfaits au prix de leur li-
berté.
Cette maxime qui a été enſeignée auſſi- 68La Vie bien par les ſaints Peres de l'Egliſe, que
par les Philoſopes, pourroit ſuffire tou-
te ſeule, pour prouver qu'il eſt tres-utile
qu'il y ait de l'égalité entre ceux qui ſe
marient enſemble ; parceque c'eſt un
moyen tres - propre pour prévenir les
troubles & les differends qui les pou-
roient diviſer , pour rendre leur amitié
ferme & conſtante , & pour empêcher
qu'elle ne ſoit alterée , ni corrompuë
par des vûës d'intereſts ou d'ambition.
Mais il faut entrer dans un plus grand
détail ſur cette matiere, & expliquer en
particulier les inconveniens qui ſont à
craindre de la trop grande inégalité en-
tre ceux qui s'uniſſent par le Mariage.
Il eſt certain qu'à moins que la grace
n'agiſſe fortement ſur le cœur d'un mari
& d'une femme, il eſt bien difficile qu'ils
vivent dans une grande union , & dans
une paix parfaite , quand il y a entr'eux
trop de diſproportion d'âge : car alors
ils ont des inclinations differentes; & ce
qui convient à l'un , eſt à charge à l'au-
tre , & le fatigue.  Ceux, par exemple ,
qui ſont jeunes , aiment la joie & les
plaiſirs , ſont ennemis du repos & de la
vie tranquille,& ſe plaiſent dans le trou-
ble & dans l'agitation. Ils ont des mou-
vemens violens qui les portent à former
de grands deſſeins , & qui les rendent
curieux & entreprenans.  Ils regardent
69des Gens Mariez Ch. VI. le luxe & la vanité du ſiecle , comme
des choſes permiſes aux gens de leur âge,
& qu'on n'a pas droit de leur interdire ;
ils s'imaginent que leurs biens ne ſont
deſtinez qu'à ſatiſfaire leurs paſſions; &
qu'en uſer autrement, c'eſt tomber dans
l'avarice , & ne ſçavoir pas vivre.  C'eſt
pourquoi ils ſont ordinairement prodi-
gues, & ne veulent point entendre par-
ler d'épargner , ni de reſerver rien pour
les beſoins à venir.
Mais ceux qui ſont vieux, ſe trouvent
preſque toûjours dans des diſpoſitions
toutes oppoſées. Leurs corps étant uſez
& leurs forces diminuées , ils ont de
l'averſion pour la joye & pour les plai-
ſirs; ils fuyent le trouble & le tumulte;
ils aiment le repos & la tranquilité.
Leurs paſſions étant amorties, ils ne for-
ment pas facilement de nouvelles entre-
priſes; & tout ce qui pourroit leur coû-
ter de la peine & les fatiguer, les rebute,
& leur ſemble inſupportable.  N'étant
plus propre pour le monde , le luxe &
les vains ornemens leur paroiſſent ridi-
cules : il ne ſçauroient concevoir com-
ment on peut ſe reſoudre à s'en parer. Et
par un effet de l'aveuglement que le pe-
ché a répandu ſur le genre humain , il
n'arrive que trop ſouvent que moins ils
ont de tems à vivre , plus ils ſont atta-
chez à leurs richeſſes ; & que la défail-
70La Vie lance où ils ſont prêts de tomber, leur
inſpire un amour deſordonné pour les
biens de la terre.
On peut juger après cela s'il y a lieu
de ſe promettre qu'un mari & une fem-
me qui ſont d'un âge fort different , &
dont l'un eſt jeune & l'autre eſt vieux ,
paſſent leurs jours dans une grande union;
& ſi au contraire , on ne doit pas crain-
dre que cette inégalité ne les précipite en
une infinité de querelles & de conteſta-
tions.
Il peut même en naître pluſieurs de-
ſordres par rapport à la pureté : car le
plus jeune , s'il n'eſt fort ſage , & pene-
tré de la crainte de Dieu , ne regardera
qu'avec mépris celui qui eſt fort âgé ; il
fuira ſa converſation ; il ſe dégoûtera
facilement de sa perſonne ; & peut-être
qu'enſuite il s'abandonnera à l'impetuo-
ſité de ſes paſſions , & qu'il tombera
dans l'impureté. Il n'eſt pas beſoin d'en
dire davantage ſur ce ſujet: car ceux qui
ont quelque experience de ce qui ſe paſ-
ſe dans le ſiecle , ſçavent fort bien que
cela n'arrive que trop ſouvent.
Ce fut pour prévenir & pour empê-
cher tous ces deſordres qui deshonorent
le Mariage , & qui en troublent la paix
& l'union, que les Peres du Concile de
Friuli
de l'an 791. témoignerent qu'ils
jugeoient à propos qu'on ne mariât 71des Gens Mariez Ch. VI. enſemble que des perſonnes qui fuſſent
à peu près de même âge: car, diſent-ils,
Gan. 90
lorſqu'il y a une trop grande inégalité ,
cela cauſe ſouvent la perte des ames, &
produit de grandes impuretez.
Il faut neanmoins ajoûter que ce que
je viens de dire de l'égalité de l'âge en-
tre ceux qui contractent mariage, n'em-
pêche pas que le mari ne puiſſe & ne
doive même avoir quelques années plus
que ſa femme; car cela lui eſt en quelque
maniere neceſſaire pour la conduire ,
pour s'en faire reſpecter , & pour main-
tenir l'autorité qu'il doit avoir dans ſa
famille & dans ſon domeſtique.  J'ai
ſeulement eu intention de faire voir
qu'à en juger par les regles ordinaires ,
il n'eſt pas expedient que ceux qui ſont
encore jeunes ſe marient avec des per-
ſonnes fort âgées , à cauſe des mauvais
effets que de telles alliances produiſent
tres-ſouvent.
L'inégalité des biens & de la naiſſan-
ce peut auſſi avoir des ſuites tres fâ-
cheuſes ; pour en être convaincu , il
n'y a qu'à écouter ſaint Jean Chryſo-
ſtome
lorſqu'il parle du Mariage ; car
il explique avec beaucoup d'étenduë
tous les inconveniens qu'il y a à épou-
ſer un parti plus riche & plus puiſſant
que ſoi.  Il repreſente dans ſon Livre
de la Virginité que ſi la femme a plus 72La Vie de bien que ſon mari , elle devient
inſolente, emportée & inſuportable, &
Cap. 53.
54. 55.
qu'au contraire ſi c'eſt le mari qui eſt le
plus riche & le plus puiſſant , ſa fem-
me eſt dans ſa maiſon comme une eſcla-
ve; qu'elle n'oſeroit parler ni manifeſter
ſes ſentimens ; qu'il ne faut pas qu'el-
le prenne la liberté de commander rien
aux domeſtiques , ni de les reprendre ;
qu'elle n'a ni la force , ni le courage de
ſe plaindre des débauches de ſon mari,
& de s'y oppoſer , & que ſi elle l'entre-
prend , il la chaſſe du logis , & la ré-
duit à la mendicité.
Celui, dit-il ailleurs, qui épouſe
Hom 73.
in Matt.
une femme plus riche que ſoi, prend
plutôt une maîtreſſe qu'une femme.
En effet ſi les femmes ne ſont déja que
trop remplies d'orgueil , & ſuſcepti-
bles de l'amour de la vanité , quand
même elles ne ſont pas riches , com-
ment celles qui ont l'avantage des ri-
cheſſes , pourroient-elles être ſuppor-
tables aux hommes qui ſont obligez
de vivre avec elles ?
Il ajoûte enſuite que lorſqu'un hom-
me prend une femme qui n'a pas plus
de bien que lui , il trouve en ſa perſon-
ne un puiſſant ſecours & une fidele
compagne, & que par ce moyen il fait
entrer en ſa maison tous les biens ima-
ginables ; parceque la conſideration
de 73des Gens Mariez Ch. VI. de ſon état l'empêche d'exciter des que-
relles & des diſputes, & la porte à ſervir
& à reſpecter ſon mari, à lui ceder, & à
ſe ſoumettre en toutes choſes à ſa vo-
lonté.
Saint Ambroiſe témoigne auſſi n'a-
prouver pas que les femmes ſoient plus
riches & plus nobles que leurs maris ,
parcequ'elles en prennent ſouvent oc-
caſion de les mépriſer , & d'en conce-
voir de la vanité.  Il dit au contraire
qu'elles les reſpectent , & qu'elles leur
ſont beaucoup plus affectionnées, lorſ-
qu'elles ne les ſurpaſſent ni en bien ,
ni en qualité.  Pour le prouver il rap-
porte l'exemple de Sara , qui n'ayant
Lib. I. de
Abra-
ham. c.
20.
pas plus de bien qu'Abraham ſon mari,
& n'étant pas iſſuë d'une race plus il-
luſtre que la ſienne, l'aima tres-tendre-
ment , le regarda toûjours comme ſon
maître & ſon Seigneur , le ſuivit dans
tous ſes voyages , s'expoſa aux mêmes
perils que lui , & voulut bien même ,
allant en une terre étrangere, cacher ſa
qualité de femme legitime , & ne pren-
dre par excès de bonté & de tendreſſe
que celle de ſa ſœur, afin de contribuer
par là à ſa ſûreté.
Les anciens Romains ont auſſi été
dans cette penſée, qu'il eſt en quelque
maniere neceſſaire pour le bien de la
paix , qu'il y ait de l'égalité & de la
D 74La Vie proportion entre ceux qui ſe marient.
C'eſt pourquoi ils avoient fait des loix
par leſquelles il étoit défendu aux Se-
nateurs & à ceux qui étoient revêtus
des premieres dignitez, d'épouſer des
femmes d'une condition vile & abjec-
te ; & ces loix ont long-tems ſubſiſté ,
comme on le voit dans le Code & dans
Cod. de
Incert.
nuptiis
Novell.
1. 6. c.6.
les Novelles de Juſtinien , qui les ont
interpretées , & y ont enſuite apporté
quelque temperament.
Je finirai ce Chapitre comme je
l'ai commencé : c'eſt-à-dire, en aver-
tiſſant les lecteurs que tout ce que j'y
ai dit de l'égalité entre ceux qui ſe
marient , n'eſt qu'un conseil de pru-
dence qui n'oblige pas abſolument. Car
je reconnois qu'il y a pluſieurs Mariages
où cette proportion n'eſt pas gardée, &
qui ne laiſſent pas neanmoins d'être heu-
reux & fort accomplis; nôtre Hiſtoire de
France nous en fournit même pluſieurs
exemples. Mais comme j'ai entrepris de
propoſer aux fideles qui s'engagent dans
la vie conjugale , tout ce qui peut con-
tribuer à leur ſanctification; & leur faire
éviter les peines & les chagrins qui tour-
mentent & qui affligent tant de maris &
de femmes , & qui cauſent quelquefois
même leur damnation éternelle, j'ai crû
qu'il étoit néceſſaire de leur expliquer les
ſentimens des ſaints Peres ſur ce ſujet , 75des Gens Mariez Ch. VI. afin qu'ils puiſſent en profiter , & qu'ils
ne contractent pas inconſiderément des
Mariages inégaux qui pourroient les jet-
ter dans le trouble & dans l'affliction.
Car quoiqu'il y en ait quelques-uns qui
réüſſiſſent , il s'en trouve d'autres qui
ſont tres-infortunez; cela ſeul ſuffit pour
juſtifier que j'ai raiſon de leur conſeiller
de s'en abſtenir.
[Bandeau.]

CHAPITRE VII.

Dans quelles diſpoſitions il faut être
pour entrer ſaintement dans le Mariage; &
comment il faut s'y preparer.

IL me ſemble important de marquer
aux fideles dans quelles diſpoſitions
ils doivent être lorſqu'ils s'engagent
dans le Mariage ; car ils ne ſont pas toû-
jours aſſez inſtruits ſur ce ſujet, ce qui eſt
ſouvent cauſe qu'ils ne ſe preſentent pas
à ce Sacrement avec toute la pieté &
toute l'humilité qu'on auroit droit d'exi-
ger d'eux , & qu'ils pechent même ,
comme dit le troiſiéme Concile de Mi-
lan
, dans cette ceremonie auguſte , qui
eſt ſi ſainte par elle-même, & à laquelle
ils ne devroient ſe porter que par un eſ-
prit de pieté.  J'expliquerai d'abord les
diſpoſitions qui regardent l'eſprit , par-
ce qu'elles ſont les plus importantes , &
D ij 76La Vie qu'elles doivent ſervir de fondement à
toutes les autres.
1º. Les ſaints Peres diſent ſouvent
que les Patriarches qui ſe ſont ſignalez
par leur éminente pieté du tems de l'an-
cien Teſtament, ſe marioient, non pour
ſuivre les mouvemens de la chair, mais
par obéïſſance à la loi , qui vouloit
que tout le monde ſe mît en état de con-
Chap. 3.
tribuer à la propagation du peuple de
Dieu , comme on l'a déja obſervé. C'eſt
pourquoi ils enſeignent qu'ils étoient
plus chaſtes & plus parfaits que nos
Vierges les plus pures.
Il faut que les fideles qui ſe marient
maintenant ſoient dans une pareille diſ-
poſition d'obéïſſance , & qu'ils ayent
deſſein de ſe ſoûmettre , non à la loi é-
crite qui ne ſubſiſte plus , mais aux or-
dres de la divine Providence qui veille
sur eux, & qui les conduit. Il faut qu'a-
prés s'être examiné ſerieuſement devant
Dieu , & avoir fait tout ce qui étoit né-
ceſſaire pour connoître s'il les appelle à
cet état , ils y entrent avec reſpect , &
pour honorer ſa ſageſſe infinie qui diſ-
poſe de ſes creatures comme il lui plaît,
& qui leur marque la voie qu'elles doi-
vent tenir pour aller à lui. Il faut qu'ils
faſſent du Mariage un acte de Religion,
en ne s'y engageant que pour lui plaire,
le ſervir, & ſuivre ſa volonté.
77des Gens Mariez Ch. VII.
2º. Ils doivent s'y preſenter avec une
profonde humilité , dans la vûë de leur
foibleſſe qui ne leur permet pas de garder
la continence , ni d'embraſſer la ſainte
virginité. Ils doivent ſe croire inferieurs
aux vierges & aux veuves , leur ceder en
toutes rencontres, & leur rendre toutes
ſortes d'honneurs & de déferences ; ils
doivent témoigner par leur conduite ſage
& modeſte qu'ils ſont aneantis à leurs
propres yeux , & qu'ils ſe ſouviennent
qu'ils n'ont pas été dignes de ſe donner
tout entiers à Dieu , c'est-à-dire , de ne
s'occuper que de lui, de ne ſervir que lui
ſeul, & de lui conſacrer non ſeulement
leur eſprit, mais auſſi leur corps, ce qui
eſt le propre & l'appanage des vierges
chrétiennes.
3º. Il faut qu'ils aiment tellement la
juſtice & la ſincerité qu'ils ne ſe ſervent
d'aucun artifice pour ſurprendre & pour
tromper ceux avec qui ils veulent s'al-
lier. Les gens du monde ne font point de
ſcrupule d'uſer de déguiſement en ces
rencontres ; ils diſſimulent les défauts
corporels qu'ils peuvent avoir : ils ca-
chent tout ce qu'il y a de peu honorable
dans leur famille ; ils repreſentent leurs
biens comme beaucoup plus grands &
plus conſiderables qu'ils ne ſont effecti-
vement ; & ils s'imaginent que c'eſt une
adreſſe digne de loüanges , de parvenir
D iij 78La Vie par ces ſortes de moïens à des Mariages
qu'ils ne pouroient pas eſperer de faire
réüſſir, si ceux avec qui ils traitent,étoient
informez de l'état de leurs affaires.
Mais les juſtes & tous ceux qui cher-
chent veritablement Dieu , doivent ſe
conduire d'une maniere toute oppoſée.
Il faut qu'ils ne bleſſent jamais la verité,
qu'ils diſent toutes choſes dans la der-
niere exactitude , & qu'ils ne cachent
rien à ceux qu'ils recherchent, de tout ce
qu'ils ont interêt de ſçavoir, avant que de
ſe déterminer dans une affaire de cette
importance.  Saint Ambroiſe dit qu'ils
doivent imiter la ſincerité & la bonne
foi de Raguel , qui ſçachant que ſa fille
Sara avoit déja eu ſept maris que le dé-
mon avoit tous tuez la premiere nuit de
leurs nôces, craignoit de tromper le jeu-
ne Tobie qui la recherchoit en Mariage,
s'il la lui donnoit pour femme ; & ne la
lui accorda qu'aprés que l'Ange lui eut
aſſuré qu'ils étoient informez de ce qui
s'étoit paſſé , & qu'il ne devoit point
douter de la marier à Tobie, parcequ'il
avoit la crainte de Dieu devant les yeux,
& que le malin eſprit ne pourroit par
Lib. I. de
offic. cap.
14.
conſequent lui donner la mort , ni lui
cauſer aucun préjudice.
4º. Ils doivent ſçavoir non ſeulement
les principaux Myſteres de nôtre Reli-
gion, comme ſont ceux de la Trinité, de 79des Gens Mariez Ch. VII. la chute de l'homme , & de l'Incarna-
tion, mais auſſi les Sacremens, & ce qui
regarde en particulier les obligations
des perſonnes mariées ; il eſt si neceſſai-
re qu'ils en ſoient inſtruits , que la plû-
part des Rituels obligent les Paſteurs de
les interroger pour s'en aſſurer ; & ſaint
Charles
défend expreſſement aux Cu-
Concil.
Mediol 5.
de Matr.
rez de donner la Benediction nuptiale à
ceux qu'ils reconnoîtront être dans une
ignorance groſſiere à l'égard de leurs dé-
voirs , & des points de la Foi les plus
importans.
Voilà les principales diſpoſitions par
rapport à l'eſprit , où doivent être ceux
qui veulent ſe marier chrétiennement.
Pour ce qui eſt de celles du corps , les
ſaints Peres les reduiſent à un ſeul point,
qui eſt que le mari & la femme entrent,
autant que cela ſe peut, dans le mariage
avec un grande pureté exterieure , &
qu'ils ne ſoient point auparavant ſoüil-
lez par aucune diſſolution. Puiſque vous
avec deſſein de vous marier , dit ſaint
Serm.
132.
Auguſtin
en s'adreſſant à un jeune hom
me, conſervez-vous pur pour la femme
que vous prendrez, & aïez ſoin de vous
donner à elle au même état que vous
deſirez qu'elle ſe donne à vous.  Vous
voulez en trouver une dont la vie ſoit
ſanſ tache ; faites donc en ſorte que la
vôtre ſoit auſſi innocente. Vous en cher-
D iiij 80La Vie chez une qui ſoit chaſte, abſtenez vous
par conſequent de toute ſorte d'impu-
reté.
Saint Jean Chrysostome enſeigne auſſi
Hom. 79.
in Matt.
qu'il eſt tres-important pour l'honneur
du Mariage , de s'y preſenter avec un
corps chaſte, & il fait de grandes plaintes
contre ceux qui ne s'y engagent qu'aprés
avoir mené une vie diſſoluë , & s'être
abandonnez au torrent de leurs paſſions.
On ne veut pas neanmoins conclure de
ce que diſent ces deux grand Docteurs
de l'Egliſe , que ceux qui ſont tombez
dans quelqu'impureté , ne doivent point
enſuite penſer à ſe marier ; car ce ſeroit
abuſer de leur doctrine , & la prendre
à contre-ſens: mais on ſoûtient avec eux
que les fideles qui ſont bien perſuadez
de la grandeur & de l'excellence du Ma-
riage , doivent s'y préparer par une vie
chaſte & pure ; & que s'ils tiennent une
autre conduite , ils ne témoignent pas
reſpecter aſſez ce Sacrement auguſte.
Il ne ſuffit pas d'être dans toutes ces
diſpoſitions tant de l'eſprit que du corps
pour recevoir ſaintement & avec fruit la
Benediction nuptiale ; il faut outre cela
s'y preparer par les pratiques particulie-
res dont il eſt parlé dans les Peres &
dans les Conciles.
S. Jean Chryſoſtome veut que les fide-
les s'appliquent beaucoup à la priere im- 81des Gens Mariez Ch. VII. médiatement avant que de ſe marier,afin
d'attirer sur eux les graces du Ciel , & de
meriter par leur pieté que Dieu beniſſe
leur Mariage.  Lorſque vous voulez
Tom. 5.
Ser. 28.
choiſir une femme, dit-il, ne vous adreſ-
ſez point aux hommes, & ne conſultez
pas ces femmes qui font commerce de
la miſere des autres , & qui n'ont point
d'autre deſſein que de recevoir le ſalai-
re de leur entremiſe; mais aïez recours
à Dieu.  Il n'aura pas de honte d'être
lui-même l'entremetteur de vôtre Ma-
riage , puiſqu'il a dit : Cherchez le
Royaume des Cieux,& toutes les autres
choſes vous ſeront données par sur-
croît.
Il y a auſſi pluſieurs Conciles qui or-
Concil.
Colon
.
part. 7.
c. 41.
Synod.
Auguſt.
c. 21.
Concil.
Medial. 5.
de Matr.
& Conc.
6. Med.
ibid.
donnent à ceux qui ont deſſein de ſe ma-
rier , de vaquer à la priere , & d'en fai-
re leur occupation pluſieurs jours avant
que de venir à l'Egliſe pour y recevoir
la Benediction du Prêtre , & qui en joi-
gnent aux Paſteurs de les avertir de s'ac-
quitter de ce devoir de pieté.
Comme la penitence fortifie la priere,
& qu'elle lui donne, pour ainſi dire, des
aîles auſſi bien que l'aumône, afin qu'elle
puiſſe s'élever juſqu'aux pieds du Trône
de Dieu , les Conciles qui enjoignent
aux fideles de se preparer au Mariage
par la priere , diſent auſſi qu'ils doivent
s'y diſpoſer par une abſtinence de plu-
D v 82La Vie ſieurs jours, par des jeûnes, & par d'au-
tres mortifications.
Et afin qu'ils ſoient plus en état de
participer aux graces que Dieu a atta-
chées à ce Sacrement , l'Egliſe leur or-
donne d'avoir ſoin de confeſſer leurs pe-
chez à leur propre Prêtre avant que de
le recevoir , comme on le peut voir dans
les Statuts de Guillaume ancien Evêque
de Paris
, & dans le Concile Provincial
In Decr.
Morum.
c. 29.
Seſſ. 23.
de Refor.
c. 39.
de Sens
de l'an 1528.  Le S. Concile de
Trente
paſſe même plus avant; car il les
exhorte, non ſeulement à confeſſer leurs
pechez , mais auſſi à s'approcher de la
ſainte Euchariſtie deux ou trois jours
avant la celebration , ou la conſomma-
tion de leur Mariage.
Que dire après cela de ceux qui ne
prennent aucun tems avant que d'être
mariez pour vaquer à la priere, & pour
ſe purifier par la penitence , & qui au
contraire ſe laiſſent aller à la diſſipation;
qui n'ont l'eſprit occupé que des va-
nitez du ſiecle , & de la ſomptuoſité de
leurs meubles & de leurs habits ; qui
paſſent dans les feſtins & dans la bonne
chere les jours qui précedent immediate-
ment leur Mariage , & qui au ſortir du
jeu , du Bal , ou de la Comedie , ne
font point de ſcrupule de ſe preſenter
aux pied des Autels pour y recevoir la
Benediction nuptiale? Il eſt certain qu'ils
83des Gens Mariez Ch. VII. n'honorent par la ſainteté du Mariage
comme ils devroient, & qu'ils ſe privent
de pluſieurs graces qui leur ſeroient con-
ferées par ce Sacrement , s'ils y appor-
toient les diſpositions neceſſaires, & s'ils
avoient ſoin de s'y preparer comme les
ſaints Peres & les Conciles l'ordonnent.
La plûpart à la verité ne s'y preſen-
tent qu'après s'être confeſſez , & avoir
reçû la ſainte Euchariſtie ; mais c'eſt
ſouvent par pure ceremonie , & ſeule-
ment parceque les Paſteurs y tiennent
la main , & ne leur permettroient pas
ſans cela de ſe marier : car au même
tems qu'ils ſemblent vouloir attirer sur
eux par ces exercices de pieté les bene-
dictions du Ciel, ils s'en rendent indi-
gnes par leurs diſſolutions & par leurs
déreglemens.  Il arrive de là qu'ils ne
tirent preſque point de fruit de ces Con-
seſſions & de ces Communions qu'ils
ne font que par contrainte , & qu'ils
entrent dans le Mariage d'une maniere
toute payenne, & entierement oppoſée
à l'eſprit du Chriſtianiſme , qui veut
qu'on traite ſaintement les choſes ſaintes,
& qu'on ne s'en approche qu'avec reſ-
pect & beaucoup de preparation.
84La Vie
[Bandeau.]

CHAPITRE VIII.

Qu'il eſt honteux aux Chrétiens de paſſer le
jour qu'ilſ ſe marient dans des divertiſ-
ſemens mondains & prophanes, & enco-
re plus dans la débauche & dans la diſ-
ſolution.

A Considerer de quelle maniere la
plûpart des Chrétiens ſe condui-
ſent le premier jour de leurs nôces , on
auroit peine à ſe perſuader qu'ils croient
que le Mariage ſoit un Sacrement de la
Loi nouvelle7, ou bien on auroit droit de
les regarder comme des impies, qui me-
priſent la Religion , & qui ne font au-
cun état de tout ce qu'elle a de plus
ſaint & de plus venerable: car ils ne par-
lent que de plaisirs & de voluptez ; ils
paſſent d'un divertiſſement à un autre ;
ils ne gardent aucune meſure dans leurs
repas ; ils proferent des paroles des-
honnêtes & contraires à la pureté ; &
ils s'emportent quelquefois à de tres-
grands excès. C'eſt un deſordre qui doit
faire gemir tous ceux qui ont quelque
pieté , & qui aiment la beauté de la
Maiſon du Seigneur. Les ſaints Peres
l'ont condamné dans leurs écrits , & les
Conciles dans leurs Canons ; & c'eſt par
leurs maximes & par leurs ordonnances
85des Gens Mariez Ch. VIII. que je prétens les combattre dans ce
Chapitre.
Saint Cyprien ſe plaint hautement des
Vierges qui ont la temerité d'aſſiſter à
des nôces, & ce qu'il leur allegue pour les
en détourner, prouve qu'il croit que tous
ceux qui font du jour de leur Mariage
un jour d'intemperance & de débauche ,
ſont tres-criminels. Il y a , dit il , des
Lib. de
diſcip.
& habitii.
Virg.
Vierges qui n'ont pas de honte de ſe
trouver dans les aſſemblées que font
ceux qui ſe marient , de ſe mêler dans
leurs entretiens impures & laſcifs , de
prêter l'oreil aux diſcours diſſolus &
criminels qu'ils tiennent & de prendre
place à leurs feſtins, où les regles de la
ſobrieté ſont preſque toujours violées ,
où la concupiſcence eſt excitée & for-
tifiée de plus en plus, & où la nouvelle
épouſe voit tant de diſſolutions qu'on
diroit qu'on auroit deſſein de la prepa
rer à ſouffrir toutes ſortes d'impuretez.
Saint Jean Chryſoſtome parlant du
Hom. 48.
in Gen.
Mariage d'Iſaac , obſerve que l'Ecriture
porte qu'ayant rencontré Rebecca dans
un champ qui venoit le trouver , il l'in-
troduiſit dans la maiſon ou dans la tente
de Sara ſa mere , & qu'il la prit pour
ſa femme ; mais qu'elle ne marque point
qu'on ait joüé en cette rencontre d'au-
cuns inſtrumens, qu'on n'y ait vû aucune
pompe mondaine , ni qu'on y ait fait pa-
86La Vie roître quelque diſſolution dans les fes-
tins.  Il ajoûte enſuite que les femmes
doivent imiter la modeſtie & la retenuë
de Rebecca , & les maris ſuivre l'exem-
ple de ce ſaint Patriarche , lorſqu'ils re-
çoivent leurs épouſes dans leurs maiſons;
puis s'adreſſant à ceux qui s'abandonnent
le jour de leurs nôces à la debauche &
à l'intemperance, il leur dit: Pourquoi
ſouffrez-vous que les oreilles des jeu-
nes filles que vous avez épouſées ,
ſoient ſoüillées dès le premier jour de
vôtre Mariage par des chanſons impu-
res, & que leur eſprit ſoit rempli d'une
pompe ſeculiere que vous expoſez à
leurs yeux ? Ne ſçavez-vous pas que la
jeuneſſe n'eſt déja que trop portée au
mal & à la corruption ?  & pourquoi
deſhonorez-vous ainſi le Mariage qui
eſt ſi ſaint & ſi recommandable ? Vous
devriez bannir tous ces deſordres de
vôtre maiſon , & vous appliquer de
bonne heure à inſtruire vos épouſes des
regles de la pudeur & de l'honnêteté.
Il faudroit ſur-tout appeller chez vous
les Prêtres du Seigneur & les engager
à demander à Dieu par des prieres fer-
ventes que la paix regne dans vos fa-
milles , que vous aimiez chastement
vos épouſes, & qu'elles ſuivent la ver-
tu & vous ſoient fideles.
Le même Saint conſiderant que lorſ-
87des Gens Mariez Ch. VIII. que l'Ecriture parle du Mariage de Ja-
Gen. 29. cob
avec Rachel , elle ſe contente de di-
re que Laban ſon beau-pere fit les nô-
ces , ayant invité au feſtin ſes amis qui
étoient en fort grand nombre, remarque
encore qu'il n'y eut en ce Mariage ni
danſes , ni concerts de Muſiques , & que
tout s'y paſſa avec beaucoup d'honnêteté
& de moderation ; il prend de là occa-
Hem. 56.
in Gen.
ſion de parler contre ceux qui le jour de
leurs nôces s'abandonnent au luxe & à
la vanité , proferent des paroles impures,
& prennent des libertez qui bleſſent la
bienſéance. Il dit que c'eſt le démon qui
les porte à tous ces excès, afin de les cor-
rompre, d'exciter leurs paſſions, & d'em-
pêcher qu'ils ne vivent en paix , & qu'ils
ne s'entr'aiment comme ils y ſont obli-
gez.
Il ajoûte qu'on n'en fait tous les jours
que trop de funeſtes experiences; que les
maris aprés avoir goûté tant de plaiſirs
differens, & vû une infinité d'objets qui
les attirent , & qui plaiſent à leurs sens ,
n'ont plus que de l'indifference , & mê-
me du mépris pour leurs femmes, & que
celles-ci au milieu des ſpectacles & des
feſtins diſſolus auſquels on les contraint
d'aſſiſter , s'accoûtument à prendre des
libertez qui les rendent ſuſpectes à leurs
maris , & produiſent enſuite des divor-
ces & des répudiations. Il prévient ceux
88La Vie qui pourroient dire que c'eſt la coutume
de prendre ces ſortes de divertiſſemens
lorſqu'on ſe marie ; & il leur répond
qu'il faut combattre cette mauvaiſe cou-
tume par l'exemple ſi loüable des anciens
Patriarches , qui faiſoient paroître tant
de ſageſſe & de moderation dans leurs
Mariages. Il dit enfin que c'eſt une honte
à des Chrétiens d'avoir en ces rencontres
moins de modeſtie & de retenuë que
n'en témoigna Laban qui étoit un Payen,
lorſqu'il maria ſa fille Rachel.
Ce ſaint Docteur parle encore tres-
Hom. 12.
fortement contre ce deſordre dans ſon
Commentaire ſur la premiere Epître aux
Corinthiens
. Il dit que les maris qui des-
honorent la ſolemnité de leurs nôces
par les diſſolutions dont on vient de par-
ler , corrompent eux-mêmes leurs fem-
mes , les portent au luxe & à la vanité ,
les font en quelque maniere renoncer à
la pudeur qui eſt ſi convenable aux per-
ſonnes de leur ſexe , leur apprennent à
être hardies & impudentes,& ſont par ce
moyen cauſe qu'elles ne peuvent plus ſe
conduire comme de bonnes meres de
famille, & qu'elles tombent quelquefois
dans de grands deſordres , qui ruinent
leur fortune , & les deſhonorent devant
les hommes.
Les Conciles ſe ſont auſſi expliquez ſur
ce ſujet, & n'ont pas manqué de blâmer
89des Gens Mariez Ch. VIII. ceux qui profanent la ſainteté du Ma-
riage par leur immodeſtie & par leurs dé-
bauches. Celui de Laodicée défend aux
fideles qui ſe trouvent aux nôces, de dan-
Cap. 53.
ſer , & de rien faire qui puiſſe bleſſer la
gravité qui convient à des Chrétiens. Ce-
lui de Mayence qui fut tenu l'an 1549.
Cap. 38.
défend aussi, non ſeulement les danſes,
mais toutes ſortes d'intemperances, ſoit
dans le boire ou dans le manger.
Comme il ſe trouve quelquefois des
gens qui portent leur inſolence juſqu'à
commettre des irréverences même dans
les Egliſes, lorſqu'on celebre les Maria-
ges , les Conciles ont eu ſoin de s'oppo-
ſer à leur temerité, & de la reprimer par
leurs Decrets. Ainſi les Peres qui tinrent
celui de Sens l'an 1528. firent cette Or-
donnance celebre: Puiſqu'il eſt certain
In decre-
tis mor. c.
39.
que leMariage a été inſtitué par leCrea-
teur univerſel de toutes choſes dans le
Paradis Terreſtre pendant l'état d'inno-
cence, & que l'Apôtre nous aſſure qu'il
eſt un Sacrement , il eſt indubitable
qu'on ne doit en approcher qu'avec
beaucoup de réverence & de devotion,
afin de recevoir la grace qu'il confere
auſſi - bien que les autres Sacremens.
C'eſt pourquoi nous défendons expreſ-
ſément à tous les fideles de rire , de
faire des railleries, de proferer des pa-
roles ridicules , & de commettre au-
90La Vie cunes immodeſties pendant qu'on fait
les fiançailles , ou qu'on donne la be-
nediction nuptiale. Il faut au contrai-
re avertir ceux que l'on fiance qu'ils
ſont obligez de ne ſe preſenter à ce
Sacrement qu'avec reſpect , étant à
jeun , & après avoir conçu une verita-
ble contrition de leurs pechez, & s'en
être confeſſez.
Le Concile de Mayence de l'an 1549.
défend de tirer & de pouſſer le marié
Cap. 38.
dans l'Egliſe , & de faire d'autres cho-
ſes de cette nature qui procedent d'une
grande legereté d'eſprit , & qui ſont
contraires au reſpect qui eſt dû à la ſain-
teté du Sacrement.
Il s'étoit introduit un autre abus en Ita-
Qua ad
Sacram.
matrim.
pertin.
lie.  On buvoit dans l'Egliſe lorſqu'on
faiſoit un Mariage , & on caſſoit enſuite
les verres. Le premier Concile de Milan
ſous ſaint Charles le corrigea , & défen-
dit de rien faire de ſemblable.
Le ſecond ConcileConcile tenu au même lieu
Titul. 1.
decret.38.
& par le même Prelat enjoint aux Cu-
rez d'empêcher qu'on ne jouë d'aucun
inſtrument de Muſique dans l'Egliſe
pendant qu'on ſe marie , & de refuſer la
Benediction nuptiale à ceux qui ne vou-
dront pas faire retirer ceux qu'ils avoient
fait venir pour les coucher.
L'on peut juger après cela que j'ai eu
raiſon de dire qu'il eſt honteux à des
91des Gens Mariez Ch. VIII. Chrétiens de ſe laiſſer aller à des joyes
immoderées , & de s'abandonner à la
débauche le jour même qu'ils ſe marient;
qu'ils ſe rendent coupables de la propha-
nation d'un Sacrement tres-auguſte ,
lorſqu'ils tombent en de ſemblables dé-
reglemens ; qu'ils ne ſçauroient s'ex-
cuſer ni ſe juſtifier par la coûtume des
gens du monde, parcequ'elle est abusive,
& contraire aux bonnes mœurs, & qu'on
ne peut preſcrire contre l'honnêteté &
la vertu.
[Bandeau.]

CHAPITRE IX.

Comment ceux qui ont la crainte de Dieu
devant les yeux peuvent ſe comporter le
jour qu'ils ſe marient, afin de ne rien fai-
re d'indigne de la ſaintete du Sacrement.

APrés avoir expliqué les défauts
& les abus que les fideles sont obli-
gez d'éviter lorſqu'ils ſe marient , il eſt
juſte de leur marquer en particulier com-
ment ils doivent ſe conduire le premier
jour de leurs nôces, afin de le paſſer d'une
maniere ſainte , & de ne pas profaner
un ſacrement si auguſte.
Il faut d'abord leur dire qu'ils ſont
obligez de s'abſtenir ce jour-là de toute
ſorte de vanité, & de ſe vêtir avec beau-
92La Vie coup de modeſtie. Car devant paroître
au pied des Autels pour y aſſiſter au
ſaint Sacrifice, & pour y contracter une
alliance ſainte, il n'eſt nullement conve-
nable qu'ils s'y preſentent avec des mar-
ques du luxe & des pompes du ſiecle, qui
ne ſont propres qu'à irriter Dieu, & qui
pourroient l'empêcher de donner ſa be-
nediction à leur Mariage.
J'ai fait voir au Chapitre ſeptiéme que
ſaint Jean Chryſoſtome & les Conciles
veulent que ceux qui ont deſſein de s'en-
gager dans le Mariage, s'y préparent par
de frequentes prieres , afin d'attirer ſur
eux les graces du Ciel , & de ſe diſpoſer
à les recevoir. J'ajoûte maintenant que
la conſideraton des graces qui leur ſont
communiquées par la benediction du
Prêtre & par la vertu du Sacrement ,
doit les porter à prier beaucoup le pre-
mier jour de leur mariage , & à prendre
quelque tems pour s'appliquer à des lec-
tures de pieté qui regardent leur état
pour s'affermir dans les bonnes reſolu-
tions qu'ils ont formées, pour remercier
Dieu des miſericordes qu'il a répanduës
ſur eux, & pour lui demander les forces
qui leur ſont neceſſaires pour s'acquiter
dignement de leurs devoirs & de leurs
obligations.
Cependant la plûpart des fideles ne-
gligent ces exercices de pieté le jour
93des Gens Mariez Ch. IX. qu'ils ſont mariez, & il n'y en a preſque
point qui penſe alors à prier ; c'eſt ce
qui juſtifie qu'ils manquent de lumie-
res , & qu'ils n'ont pas une aſſez haute
idée du Mariage. Ils demeurent d'accord
qu'il faut prier, pratiquer de bonnes œu-
vres , & vivre dans le recueillement le
jour qu'on participe aux autres Sacre-
mens , & ils ont raison. Mais pourquoi
ne font - ils pas la même chose le jour
qu'ils contractent Mariage au pied des
Autels , puiſqu'ils reçoivent un Sacre-
ment qui eſt tres-ſaint , & qui confe-
re la grace ? & d'où vient qu'ils met-
tent cette difference entre des Sacre-
mens qui ont été également inſtituez
par nôtre-Seigneur JESUS-CHRIST, &
qui ont tous la force de ſanctifier ceux
qui en approchent avec les diſpoſitions
neceſſaires ?
J'ai auſſi prouvé dans le Chapitre
precedent qu'il eſt honteux à des Chré-
tiens de s'abandonner à la joie & à la
débauche le jour de leur Mariage. Mais
il ne faut pas conclure de ce que j'y ai
repreſenté, qu'il ne ſoit point permis de
ſe réjoüir , ni de faire aucun feſtin en
cette rencontre ; car ce n'eſt pas là ma
penſée , & les Peres & les Conciles que
j'ai citez ne le défendent point.
En effet on ne ſçauroit blâmer ceux
qui invitent leurs parens & leurs amis à
94La Vie la ceremonie de leurs nôces , & qui se
réjoüiſſent avec eux d'une maniere hon-
nête & chrétienne , puiſque l'Ecriture
marque expreſſement qu'il y eut un
Gen. 24.
54.
feſtin lorſqu'Iſaac épouſa Rebecca ; que
Laban en fit auſſi un où il convia un
grand nombre de ſes amis pour cele-
Gen. 29.
22.
brer le Mariage de ſa fille Rachel avec
le Patriarche Jacob ; que les nôces du
12.& cap.
12. 21.
jeune Tobie furent auſſi accompagnées
d'un feſtin, & que ſon pere le vieux To-
bie
traita ſes parens & ſes amis pen-
dant ſept jours à l'occaſſion de ſon Ma-
Joan. 2.
riage ; que JESUS-CHRIST a bien
voulu aſſiſter au feſtin des nôces de Ca-
na
, & qu'il y a même fait un miracle
celebre en faveur des mariez.  Mais il
faut ſe ſouvenir que ces ſortes de réjoüiſ-
ſances doivent ſe paſſer avec beaucoup
de modeſtie & de retenuë , comme l'or-
donne le Concile de Mayence dont j'ai
déjà parlé , afin d'être agreables aux
yeux de Dieu; & ceux qui s'y trouvent,
doivent imiter les parens & les amis de
Tobie, qui aſſiſtant au feſtin de ſes nôces,
eurent ſoin, dit l'Ecriture, de s'y conduire
Tob.
12.
avec la crainte du Seigneur :
Cum timore
Domini nuptiarum convivium exercebant
.
Ce que je viens de dire des feſtins ,
peut être appliqué aux promenades &
aux recreations.  On n'a pas droit de les
interdire à ceux qui ſe marient ; mais il
95des Gens Mariez Ch. IX. faut qu'ils s'y comportent avec la gra-
vité & la retenuë qui convient au Sa-
crement qu'ils ont reçû.
Il est ſur-tout tres-important d'avertir
les nouveaux époux de veiller en ce
jour avec beaucoup d'exactitude ſur eux-
mêmes , & d'être fort appliquez à la
garde de leurs sens & de leur ame , de
peur que le démon ne les ſurprenne, &
ne les engage à rien faire qui ſoit indigne
de ce Sacrement.  Car il ſe ſert ſouvent
du déreglement & de la diſſolution de
ceux qui aſſiſtent à leurs nôces, pour les
corrompre & pour les porter à prendre
entre-eux des libertez indécentes, & qui
ne conviennent pas à la ſainteté du Ma-
riage.
Il leur ſera tres-avantageux de pen-
ſer alors à la retenuë & à la pudeur de
Rebecca , qui ſe voyant sur le point de
paroître pour la premiere fois en pre-
sence d'Isaac son mari , se voila auſſi-
tôt , & baiſſa la vûë en terre par un
ſentiment de modeſtie : car l'exemple
de cette ſainte femme , s'ils y font une
reflexion ſerieuſe , leur inſpirera de l'é-
loignement de tout ce qui n'eſt pas aſſez
modeſte , & leur apprendra qu'ils ne
doivent en ce jour ſe regarder qu'avec
des yeux chaſtes & purs , & qu'ils ſont
obligez de reſpecter leurs corps , & de
ne les pas deshonorer par aucune choſe 96La Vie qui puiſſe reſſentir l'impureté, ou même
y diſpoſer.
L'Ecriture marque que l'Ange qui
conduiſoit Tobie dans ſon voyage , l'in-
ſtruit de tout ce qu'il devoit faire , &
qu'il lui conſeilla entr'autres choſes, de
garder la continence les premiers jours
Tob. 6.
18.
de ſon Mariage.  Après que vous aurez
épouſé Sara , lui dit-il , vivez avec elle
pendant trois jours, & ne penſez à autre
choſe qu'à prier Dieu avec elle. Ce jeune
au chap.
3.
homme , comme on l'a déja obſervé ,
fut tres-exact à ſuivre ſon conſeil : car
l'on voit dans le Texte ſacré qu'il a dit à
ſa femme la premiere nuit de leurs nô-
ces : Sara, levez-vous , & prions Dieu au-
jourd'huy & demain , & après demain ,
parceque durant ces trois jours nous devons
nous unir à Dieu ; & après la troiſiéme
nuit nous vivrons dans nôtre Mariage.
C'eſt encore là un exemple memorable
de ce que pourroient faire les gens ma-
riez pour attirer ſur eux les graces du
Ciel , & pour honorer la grandeur & la
ſainteté du Mariage.  Il eſt même bon
d'obſerver qu'il y a des Canons qui or-
donnent aux fideles d'imiter cette con-
duite de Tobie.
Le quatriéme Concile de Carthage
Cap. 13.
veut qu'ils gardent la continence la pre-
miere nuit de leurs nôces. Il faut, dit-il,
que l'époux & l'épouſe qui doivent être
benis 97des Gens Mariez Ch. IX. benis par le Prêtre lui ſoient preſentez
par leurs parens, ou par ceux qui ont
ſoin d'eux. Et après qu'il les aura benis,
ils paſſeront la nuit ſuivante dans la
pureté & dans la continence , afin de
témoigner qu'ils reſpectent & qu'ils
honorent la Benediction nuptiale qu'ils
ont reçûë.
L'Ordonnance de ce Concile a été
jugée si importante dans la Morale
Diſtinct.
23. c. 33-
30. q. 5.
c. 5.
Chrétienne, qu'elle a été inſerée dans le
corps du Droit Canonique ; & l'on
voit dans les fragmens qui nous reſtent
d'un Concile de Valence tenu au ſixié-
me ſiecle , qu'elle y fut renouvellée , &
qu'on l'y avoit inſerée ſans y rien chan-
ger.
Les Capitulaires de Charlemagne
Lib. 7. c.
463.
portent les choſes encore plus loin , car
ils veulent que les nouveaux époux va-
quent à la priere , & gardent la conti-
nence pendant les deux ou trois premiers
jours de leur Mariage.
Herald Archevêque de Tours , or-
donne la même choſe dans ses Capitu-
laires. Et il ne faut pas s'en étonner ,
>c. 89. car cette pratique a toujours été en uſage
dans la France ; & l'Auteur de la Vie
Surius
die 27.
Aug. c.
29.
de ſaint Cesaire d'Arles rapporte ,
qu'il fit un Statut exprès pour obliger
les nouveaux mariez à garder la conti-
nence les trois premiers jours de leurs
nôces. E
98La Vie
Balſamon témoigne que cette diſci-
ad Can.
4. Carth.
pline s'obſervoit auſſi parmi le Grecs ,
& qu'ils décernoient des peines contre
ceux qui ne paſſoient pas dans la conti-
nence le premier jour de leur Mariage.
Enfin le cinquiéme Concile de Mi- Concile de Mi-
lan
tenu ſous ſaint Charles , marque ex-
preſſément que les Paſteurs doivent
avertir les fideles de ne conſommer leur
Mariage que trois jours après qu'ils ont
reçû la Benediction nuptiale. Voici ſon
Que ad
Maper-
tim.
Decret : Que le Curé avant que de
publier comme l'ordonne le Concile
de Trente
, les trois bans de ceux qui
veulent ſe marier , ne manque pas de
les avertir & de les exhorter de tout
son pouvoir , de s'y preparer par des
jeûnes & par des prieres ; d'avoir en-
core ſoin de vaquer à la priere, après
qu'ils auront reçû la Benediction nup-
tiale de la main de leur propre Paſteur,
& de garder la continence pendant trois
jours de ſuite par reſpect pour ce Sacre-
ment.
Quoique cette diſcipline ſoit tres-
ſainte , & qu'il fût fort à ſouhaiter que
tout le monde l'obſervât : je ne pré-
tens pas neanmoins condamner ceux qui
ont tenu une autre conduite en ſe ma-
riant ; ſoit faute d'inſtruction, ou parce-
qu'ils n'en ont pas eû le movement ;
je ne dis point non plus qu'on soit ab- 99des Gens Mariez Ch. IX. ſolument obligé d'embraſſer cette prati-
que : car mon intention n'eſt par de gê-
ner en ce point les fideles , ni de leur
faire entendre que tous ceux qui en uſent
autrement faſſent mal : mais j'ai crû
qu'il étoit bon de leur repreſenter la
doctrine des Conciles ſur ce ſujet , afin
qu'ils ſçachent au moins ce qui eſt
d'une plus grande perfection ; & que
ceux d'entr'eux qu ne ſont pas encore
mariez , puiſſent s'y ſoumettre , s'ils s'y
ſentent portez interieurement de part &
d'autre.
Voilà en general ce que j'avois à
leur dire , pour leur marquer comment
ils peuvent ſe comporter le jour de leur
Mariage , afin de le paſſer chrétienne-
ment , & de le ſanctifier. Mais s'ils ſont
fideles à Dieu , & ſi leur cœur eſt pene-
tré de la grandeur & de la ſainteté de
nos Myſteres, ils n'en demeureront pas
là ; & au lieu de s'abandonner à la
joie & à la diſſolution comme la plû-
part des gens du monde, ils trouveront
pluſieurs autres pratiques ſpirituelles qui
contribuëront à les édifier , & à les por-
ter à la pieté.  Ainsi je ne m'étendrai
pas davantage ſur cette matiere , afin
de continuer l'explication de leurs de-
voirs.
E ij
100La Vie
[Bandeau.]

CHAPITRE X.

Que ceux qui s'engagent dans le Mariage
doivent y vivre honnêtement, & n'y
point rechercher le plaiſir.

Tout ce que j'ai juſqu'à preſent
repreſenté , regarde la preparation
& les diſpoſitions au Mariage.  Je vas
maintenant parler des obligations eſ-
ſentielles de ceux qui y ſont déja enga-
gez , & j'expliquerai deſormais com-
ment ils doivent ſe conduire, s'ils veu-
lent ſuivre les veritables maximes de
l'Évangile.  Or je croi qu'il n'y a rien
de plus important , que de leur faire
comprendre qu'ils ſont obligez d'y vivre
d'une maniere pure & honnête , & qu'il
ne leur eſt point permis d'y rechercher
le plaiſir; c'eſt ce qu'il me ſera tres-facile
de leur prouver par l'Ecriture & par les
ſaints Peres.
Tobie qui peut ſervir de modele à tous
les gens mariez , dit à Sara ſa femme la
premiere nuit de leurs nôces :
Nous ſom-
mes les enfans des Saints , & nous ne de-

Tob. 8. 5.
& 9.
vons pas nous marier comme les Payens qui
ne connoiſſent point Dieu.
  Il fit enſuite
cette admirable priere :
Vous ſçavez ,
Seigneur , que ce n'eſt point pour ſatisfaire
ma paſſion que je prens ma ſœur pour être
ma femme , mais que je m'y porte par le
101des Gens Mariez Ch. X.
ſeul deſir de laiſſer des enfans qui beniſſent
vôtre Nom dans tous les ſiecles.
Saint Paul dans ſon Epître aux He-
Cap. 13. 4.
breux
, prononce cette Sentence celebre,
Que le Mariage ſoit traité de tous avec
honnêteté , & que le lit nuptial ſoit ſans
tache.
  Et lorſqu'il écrit aux Theſſaloni-
ciens
, il leur dit , ſelon l'interpretation
de S. Auguſtin , & de pluſieurs autres
Peres :
La volonté de Dieu eſt que vous
1. Theſſ.
4. 4.
soyez saints & purs , que vous vous abste-
niez de la fornication , & que chacun de
Lib. 1. de
nupt. &
concupisc.
c. 8.
vous sçache se conduire envers sa femme
avec sainteté & avec respect.
Saint Pierre dit aux Maris :
Vivez
sagement avec vos femmes , afin que vos
1. Pet. 3.
7.
prieres ne soient point interrompues.
Ce sont là sans doute autant de preuves
éclatantes qui justifient qu'il faut respec-
ter le Mariage ;  & que ceux-là s'éloi-
gnent de l'esprit & de la conduite des
Saints, qui ne se proposent point d'autre
fin , lorsqu'ils s'y engagent , que de con-
tenter leurs passions. Mais écoutons les
Peres de l'Eglise sur ce sujet : car ils l'ont
traité avec beaucoup de soin , & ils l'ont
regardé comme une des points les plus
importans de la Morale Chrétienne.
Tertullien voulant détourner les fem-
Lib. 2.
ad uxor.
c. 3.
mes chrétiennes d'épouser des hommes
infideles , leur représente qu'ils les por-
teront à plusieurs choses qui les soüille-
E iij 102La Vie ront , & qui deshonoreront leurs corps,
& qu'ils ne leur permettront pas de vivre
dans le Mariage comme doivent faire les
Saints , c'eſt-à-dire les fideles , qui n'en
uſent qu'avec beaucoup de modeſtie &
de retenue , & ſeulement pour obéir aux
neceſſitez de la nature , & qui s'y con-
duiſent en toutes rencontres comme des
perſonnes qui penſent continuellement à
Dieu , & qui ſe tiennent toujours en ſa
preſence. Ce Pere marque ainſi en peu
de paroles , comment ceux qui travail-
lent ſerieuſement à operer leur ſalut ,
doivent ſe comporter dans le Mariage.
Bien loin de ſe laiſſer aller à aucune diſ-
ſolution , ils aiment la pudeur ; ils ne
font rien que de ſage & de bien reglé ;
ils n'en uſent que pour ſuivre l'ordre de
la nature ; ils s'acquittent de ce devoir
avec toute ſorte de modeſtie , parcequ'ils
ſçavent que Dieu les voit , & qu'il ſera
le Juge de leur conduite.
Saint Clement Alexandrin inſtruiſant
les gens mariez , les avertit qu'ils ne
doivent pas s'imaginer que les tenebres
de la nuit ſoient pour couvrir & pour
cacher leur immodeſtie & leur intem-
perance ; qu'il faut au contraire que la
pudeur qui eſt comme une étincelle de
Lib. 2.
padag.
cap. 10.
la raiſon , leur ſerve alors de flambeau
pour les conduire , & pour leur faire
éviter les précipices où l'incontinence 103des Gens Mariez Ch. X. pourroit les faire tomber.
Et parceque ce ſont ordinairement
les hommes qui ne gardent pas les regles
de l'honnêteté dans l'uſage du Mariage ,
& qui ſe portent à des excès condamna-
bles , il leur repreſente , qu'étant les ſu-
perieurs de leurs femmes , ils doivent
leur apprendre , par leur exemple, la re-
tenue & la modeſtie chrétienne dans le
commerce conjugal. S'il ne vous eſt ja-
Ibid.
mais permis , dit-il, en s'adreſſant à un
mari , de rien faire contre l'honnêteté,
à plus forte raiſon êtes-vous obligé de
donner à vôtre épouſe des exemples de
pudeur, & d'éviter toute ſorte de turpi-
tude dans le commerce que vous avez
avec elle. Il faut que ce qui ſe paſſe dans
vôtre propre maiſon, lui ſoit un témoi-
gnage que vous vivez chaſtement avec
les autres. Et ſoyez perſuadé qu'elle au-
ra peine à croire que vous vous condui-
ſiez bien , & que vous ſoyez chaſte , ſi
dans les plaiſirs que vous prenez avec
elle , vous lui donnez des marques de
vôtre incontinence.
Il déclare enſuite à ceux qui vivent
dans le Mariage , que pour y ſuivre les
regles que la nature preſcrit, il faut s'ac-
coutumer de bonne heure à dompter ſes
paſſions ; que la raison eſt un tres-bon
moyen pour ſurmonter l'impureté; mais
que la vie ſobre eſt le meilleur remede
E iiij 104La Vie dont on puiſſe ſe ſervir pour terraſſer
entierement ce vice ; parceque c'eſt or-
dinairement la bonne chair qui irrite la
concupiſcence, & qui inſpire l'amour
du plaiſir.
C'eſt en ſuivant ce même eſprit, que
Lib. de
contin. c.
ſaint Auguſtin dit que le Mariage a été
inſtitué , non pour donner toute ſorte
de liberté à la concupiſcence, mais pour
l'empêcher de ſe porter à des excès ,
pour la regler , pour la contenir en de
certaines bornes , & pour la faire ſervir
à une fin honnête & legitime ; que les
Lib. de
bono con-
jug. c. 20.
Patriarches & les ſaintes femmes qui vi-
voient ſous l'ancien Teſtament , ſe ma-
rioient , non par ſenſualité comme on
l'a déja remarqué , mais pour obéir à la
Loi écrite, & pour ſe mettre en état de
donner naiſſance au Meſſie; que les Juſtes
Lib. 2. de
nupt. &
concupis.
c. 31.
qui ne recherchent point de plaiſir dans
le Mariage , s'affligent & gemiſſent de
ne pouvoir en uſer ſans en reſſentir , &
regardent cela comme un tres - grand
ſupplice ; & que s'engager dans cet état,
non pour avoir des enfans , mais pour
& Lib.
1. eodem
Tit. c. 4.
ſuivre les mouvemens de la chair, c'eſt
imiter le bêtes , & ſe reduire, pour ainſi
dire, à leur condition.
On peut encore juger combien ce Pere
étoit éloigné de croire qu'on puiſſe s'en-
gager dans le Mariage pour contenter
ſes paſſions , puisqu'il enſeigne en une 105des Gens Mariez Ch. X. infinité d'endroits de ſes Ouvages , que
ceux qui en uſent dans la ſeule vûe du
plaiſir , commettent toujours quelque
peché , non pas à la verité mortel , mais
au moins veniel, & qu'ils ont beſoin que
Dieu leur pardonue ces ſortes de fautes
& d'imperfections.
Enfin ce ſaint Docteur déclare que les
Lib. 2.
contra
Julian. c.
7.
gens mariez ſont abſolument obligez de
garder pluſieurs regles dans l'uſage du
Mariage ; & que s'ils y manquent , non
ſeulement ils pechent , mais ils ſe ren-
dent indignes de porter la qualité de ma-
ris & de femmes.  Il prononce même
après S. Ambroiſe , qu'un homme qui
vit avec incontinence dans le Mariage ,
devient en quelque maniere l'adultere de
ſa propre femme.  Cette expreſſion eſt
tres remarquable , & elle juſtifie claire-
ment que ces deux grands Docteurs de
l'Egliſe n'ont pas regardé le Mariage
comme un voile deſtiné à cacher & à
couvrir les diſſolutions de ceux qui s'y
engagent.
Il faut encore rapporter en ce lieu, ce
que le même S. Auguſtin dit pour com-
battre les Manichéens , qui vouloient
que les maris ne s'approchaſſent de leurs
femmes que lorſqu'ils croyoient qu'elles
n'étoient pas en état de concevoir. Ils les
regarde comme des gens ſenſuels qui
n'ont point d'autre intention que de ſa-
E v 106La Vie tisfaire leurs cupiditez.  Il les accuſe de
deshonorer le Mariage par cette conduite
brutale.  Il ſoutient qu'ils traitent leurs
Lib.
morib.
Manich.
c. 18.
femmes comme des concubines , qu'on
ne recherche que pour le plaiſir, & pour
contenter ſes paſſions , & non pour en
avoir des enfans.
L'on peut ajouter qu'on vit en Eſpa-
gne ſur la fin du ſixéme ſiecle , un exem-
ple encore plus funeſte , des excès auſ-
quels ſe portent ceux qui ne penſent qu'à
ſatisfaire leur ſenſualité dans le Maria-
ge : car il ſe trouva des gens qui tuoient
leurs propres enfans après leur naiſſance,
& qui trempoient leurs mains parricides
dans leur ſang. Les Peres du troiſiéme
Concile de Tolede avertis d'une telle in-
humanité, prirent toutes les précautions
neceſſaires pour l'arrêter ; & pour pré-
Chap. 27.
venir tant de crimes déteſtables , ils en-
gagerent le Roy Reccareda qui gouver-
noit alors les Eſpagnes, à employer ſon
autorité ſouveraine pour réprimer cette
barbarie monſtrueuse.
La Doctrine du Catechiſme du Con-
cile de Trente
eſt trop importante ſur ce
ſujet , pour être obmiſe. Il faut, dit-il,
Daſacra-
mento
matrim.
§. 7.
avertir les Fideles , qu'ils ne doivent
point uſer du Mariage pour ſatisfaire
leur ſenſualité , mais pour les fins que
nous avons ci-devant marquées , pour
leſquelles Dieu l'a inſtitué.  Car ils doi- 107des Gens Mariez Ch. X. vent ſe ſouvenir continuellement de ce
que dit l'Apôtre :
Que ceux qui ont des
femmes , ſoient comme n'en ayant point;

& de ce que dit S. Jerôme , qu'afin
qu'un homme ſage ſoit le maître de ſa
ſenſualité dans l'uſage du Mariage, ce
doit être la raiſon , & non ſa paſſion ,
qui regle l'amour qu'il a pour ſa fem-
me; n'y ayant rien de plus honteux que
d'aimer ſa femme avec autant de paſ-
ſion & de déreglement qu'on feroit une
adultere.
Je croi que les lecteurs demeureront
maintenant d'accord , qu'il n'eſt point
permis de rechercher le plaiſir , ni de
ſuivre les mouvemens de la chair dans
l'uſage du Mariage ; & qu'on eſt au
contraire obligé de s'y conduire avec
beaucoup de retenue & de modeſtie.
Je prévois neanmoins que quelques-uns
pourront dire que cela eſt tres-difficile;
que les hommes ſont foibles ; qu'ils
n'ont pas toujours la force de ſe ſurmon-
ter ; & que ſouvent ils ſont emportez
par l'impétuoſité de leurs paſſions. Mais
je leur répondrai que ce qui paroît diffi-
cile , & même impoſſible aux hommes
mondains & charnels , leur deviendra
doux & facile , s'ils ont ſoin de s'éloi-
gner de la corruption du ſiecle , s'ils ſe
mortifient , s'ils font penitence , s'ils ſe
chargent de la Croix de JESUS-CHRIST,
E vj 108La Vie & s'ils ont ſouvent recours à la priere.
Car ces ſaints exercices fortifieront leur
homme interieur , & les mettront en
état de reſiſter à leurs paſſions ; lors-
qu'elles entreprendront de les porter à
quelques excès qui pourroient deshono-
rer leurs corps , & bleſſer l'honneur du
Mariage.
C'eſt le conſeil que ſaint Ceſaire
d'Arles
donnoit autrefois aux gens ma-
riez , qui prétendoient ne pouvoir gar-
der les regles de la continence qu'il leur
preſcrivoit. Vous alleguez , leur diſoit-
il, qu'il vous eſt impoſſible d'obſerver
ſerm. 88.
ce que je vous ordonne ; mais ne vous
y trompez pas , cela vient de ce que
vous mangez avec excès ; que vous
vous rempliſſez de vin; que vous don-
nez trop de liberté à vos penſées , &
que vous vous accoutumez à proferer
des paroles ſales & deshonnêtes. Abſte-
nez vous de toutes ces choſes; veillez
la nuit, mortifiez-vous, priez, donnez
l'aumône, pardonnez à vos ennemis ;
& enſuite vous n'aurez pas de peine à
vous ſoumettre à tout ce que je vous dis
de la maniere dont il faut ſe conduire
dans le Mariage.
Et avant lui ſaint Auguſtin avoit dit,
Lib. 3.
contra
Julian.
c. 21.
en parlant de cette matiere , que la con-
tinence conjugale eſt obligée de ſoutenir
pluſieurs combats auſſi-bien que la vir- 109des Gens Mariez Ch. X. ginité , parcequ'elle doit ſe défendre
d'une infinité d'ennemis qui l'attaquent
de toutes parts , & qui veulent lui per-
ſuader de paſſer les bornes qui lui ont
été marquées.
Ainsi on peut conclure ſans craindre
de ſe tromper , qu'il faut que tous les
Fideles ſe conduiſent d'une maniere ſage
& honnête dans le Mariage , & qu'ils
ne doivent point y rechercher le plaiſir ;
mais que pour être capables d'y vivre
avec la regularité que je viens d'expli-
quer , il eſt abſolument neceſſaire qu'ils
s'abſtiennent des plaiſirs & des voluptez
du ſiecle ; qu'ils ſe ſoumettent aux auſte-
ritez & aux mortifications de la peni-
tence , & qu'ils adreſſent à Dieu de fre-
quentes prieres , afin d'obtenir de ſon
infinie miſericorde, tous les ſecours dont
ils ont beſoin , pour ne rien faire d'in-
digne de la ſainteté de leur état.
[Bandeau.]

CHAPITRE XI.

Qu'il faut que les gens mariez ne s'aiment
que d'un amour ſaint & bien reglé , &
qu'il y a pluſieurs defauts qu'ils doivent
éviter dans l'amour qu'ils ont les uns
pour les autres.

Je ne m'arrêterai pas ici à prouver aux
maris & aux femmes qu'ils ſont obli- 110La Vie gez de s'entr'aimer , car la nature les y
porte aſſez : ils n'en ſont eux - mêmes
que trop convaincus ; & dans la ſuite
de ce Traité j'aurai lieu de parler en par-
ticulier de l'amour que le mari doit avoir
pour ſa femme , & la femme pour ſon
mari.  Mais il me ſemble neceſſaire de
leur faire comprendre , avant que d'en-
trer davantage en matiere , que leur
amour doit être ſaint & bien reglé ; &
qu'il eſt abſolument neceſſaire qu'ils
évitent pluſieurs defauts qui s'y gliſſent
tres-ſouvent , & qui le défigurent & le
corrompent.
Qu'il faille que leur amour ſoit ſaint,
Eph. 5.
82.
qui en pourroit douter ? puiſque S. Paul
dit que le Mariage eſt un grand Sacre-
ment en JESUS-CHRIST & en l'E-
gliſe , c'eſt-à-dire que l'union du mari &
de la femme eſt deſtinée à repreſenter
celle de JESUS-CHRIST avec ſon Egliſe.
Or ce divin Sauveur aime l'Egliſe d'un
amour ſaint & ſpirituel ; & qui ne tend
qu'à la ſanctifier & à la perfectionner ;
cette chaſte Epouſe a auſſi pour lui un
amour ſaint & ſpirituel , qui fait qu'elle
l'adore en eſprit & en verité ; qu'elle lui
eſt ſoumiſe ; qu'elle lui obéit , & qu'el-
le met en lui toute ſon eſperance.  Par
conſequent les gens mariez ſont obligez
de ne s'aimer que dans la vue de Dieu ,
& d'un amour qui ne ſoit fondé que ſur 111des Gens Mariez Ch. X. la pieté.  C'eſt ce que ce ſaint Apôtre
ordonne expreſſément aux Epheſiens :
Comme l'Egliſe
, leur dit-il,
eſt ſoumiſe à
Jesus-Christ, les femmes doivent auſſi être
ſoumiſes en tout à leurs maris ; & vous
maris , aimez vos femmes comme Jesus-
Christ a aimé l'Egliſe , & s'eſt livré lui-
même à la mort pour elle, afin de la ſanti-
fier, & de la faire paroître devant lui pleine
de gloire, n'ayant ni tache, ni ride, ni rien
de ſemblable ; mais étant ſainte & irre-
préhenſible.
Les ſaints Peres ont parlé conformé-
ment aux principes de ce ſaint Docteur
des nations , lorſqu'ils ont traité du
Mariage.  Saint Jerôme enſeigne que
In Epiſt.
ad Epheſ.
c. 5. v.
24.
l'union entre le mari & la femme doit
être ſainte & tres pure, & ne tenir rien
de la chair & du ſang.  Saint Auguſtin
declare qu'il ne ſuffit pas aux maris de
ne point concevoir de deſirs illicites
Lib. 21.
de Civit.
Dei c.26.
pour des femmes étrangeres, mais qu'ils
ne doivent aimer les leurs propres que
d'une amour ſaint, & conforme aux ma-
ximes les plus pures de l'Evangile ; &
que s'ils y mêlent quelque choſe de
charnel , ils ont beſoin de paſſer par le
feu des tribulations & des afflictions
de la penitence , dont parle ſaint Paul ,
afin d'être purifiez de ces ſortes de ta-
1. Cor. 3.
15.
ches , & de pouvoir enſuite entrer dans
le Royaume des Cieux.   Et le Cate- 112La Vie chiſme Romain dit que la fidelité con-
De Sa-
cram.
Matri.
§. 5.
jugale oblige le mari & la femme à s'ai-
mer , non en la maniere que s'aiment
les adulteres , mais d'un amour pur ,
ſaint , & comme J. C. aime l'Egliſe ,
parceque l'Apôtre ne leur prescrit point
d'autre regle de leur amour , que celui
que ce divin Sauveur a eu pour ſa ſainte
& chaſte Epouſe.
A l'égard des défauts qu'ils doivent
éviter, on peut les reduire à quatre prin-
cipaux.
1. L'on voit ſouvent des gens mariez
qui ſe laissant dominer par l'amour qu'ils
ont les uns pour les autres , s'éloignent
du ſervice de Dieu , violent ſa loy , &
tombent dans de grands deſordres.
Il y a des maris qui ſous prétexte qu'ils
aiment leurs femmes, tolerent leurs paſ-
ſions & les fomentent ; qui ſouffrent
qu'elles s'adonnent au jeu avec excès ;
qui les laiſſent vivre d'une maniere trop
libre ; qui les entretiennent dans la
vanité du ſiecle ; & qui de peur de les
contriſter , ne les contrediſent en rien,
& ne reſiſtent à aucune de leurs volon-
tez, quelques déreglées qu'elles puiſſent
être.
Il ſe trouve auſſi des femmes , qui
ayant un faux amour pour leurs maris,
approuvent leur vie licentieuſe , pren-
nent part à leurs égaremens , & leur 113des Gens Mariez Ch. XI. obéiſſent en pluſieurs choſes qui beſ-
ſent l'honneur de Dieu , & leur propre
conſcience.
Les ſaints Peres regardent cela com-
me un grand deſordre : cependant ils
diſent que c'eſt un malheur dont il eſt
tres difficile que les maris & les fem-
mes ſe garantiſſent , à moins qu'ils ne
veillent exactement ſur eux-mêmes , &
qu'ils n'ayent ſoin de purifier leur amour
& de le ſanctifier par la meditation de
la Loy de Dieu.  Ils obſervent même
qu'Adam & Salomon ſuccomberent à
cette tentation: ils ſoutiennent qu'ils ne
pecherent que parcequ'ils n'eurent pas
la force de s'élever au deſſus des fauſſes
perſuaſions de leurs femmes. Eſt-il
Lib. 11.
de Gen.
ad Lit. o.
41.
croyable , dit ſaint Auguſtin , que Sa-
lomon
, cet homme ſi ſage & si éclai-
ré , ait été perſuadé qu'il y eût quelque
avantage à adorer les Idoles ?  Il n'y a
point ſans doute d'apparence ; mais ſa
chute vint de ce qu'il ne put ſe défendre
de l'amour de ſes femmes qui lui pro-
poſoient d'adorer leurs faux Dieux :
la crainte de les contriſter l'emporta
dans ſon eſprit ſur la conſideration de
ſon devoir , & lui fit faire ce qu'il
ſçavoit être illégitime. Tout de même
Adam ne mangea du fruit défendu, que
de peur de contriſter ſa femme qui avoit
été ſeduite par le demon , & qui le lui 114La Vie preſentoit. Ce ne fut point la révolte de
ſa chair, ni de ſa partie inferieure contre
la loy de ſon eſprit qui le fit tomber :
car il n'en avoit encore ſenti aucune ;
mais il pecha par une trop grande faci-
lité, & par une certaine amitié mal re-
reglée qui fait qu'on aime mieux offen-
ſer Dieu , que d'encourir la haine &
l'inimitié des hommes.
Il faut que les Fideles qui vivent dans
le Mariage , faſſent tous leurs efforts
pour ne pas tomber dans ce précipice.
Ils doivent à la veritê s'entr'aimer ; mais
l'amour qu'ils ont les uns pour les au-
tres , doit être ſoûmis à celui de Dieu ,
& s'y rapporter. Il faut qu'ils faſſent
reflexion que JESUS-CHRIST a dit
dans l'Evangile : Si quelqu'un vient à
moi , & ne hait pas ſon pere & ſa me-
re , ſa femme , ſes enfans , ſes freres &
ſes ſœurs , & même ſa propre vie , il ne
peut être mon diſciple. Car cette parole
apprend aux maris , que bien loin que
l'amour de leurs femmes doivent les dé-
tourner de la pieté & du ſervice de
Dieu , ils ſont au contraire obligez de
ne les pas écouter , & de les haïr tou-
tes les fois qu'elles les portent au relâ-
chement, & qu'elles les mettent quelque
obſtacle à leur ſalut.
Il faut dire la même choſe aux fem-
mes Chrétiennes.  Elles ſont obligées 115des Gens Mariez Ch. XI. d'aimer leurs maris ; mais ſi l'amour
qu'elles ont pour eux , ſe trouve en
concurrence avec celui qu'elles doivent
à Dieu , il n'y a point à douter ; il faut
qu'elles conçoivent pour eux une ſainte
haine , & qu'elles prennent la reſolution
de leur reſiſter , & de s'éloigner de leurs
mauvais exemples, afin de ſuivre les ma-
ximes ſaintes de l'Evangile , & de mar-
cher avec ſûreté dans la voie du ſalut.
C'eſt en cette rencontre qu'a lieu cette
autre parole du Sauveur du monde :
L'homme aura pour ennemis ceux de ſa
Matth.
10. 36.
propre maiſon
: car les Fideles ſont obli-
gez de garder comme leurs veritables
ennemis , tous ceux qui les détournent
de la vertu , quand même ils ſeroient
leurs parens les plus proches , & qu'ils
leur ſeroient unis par la qualité de maris
& de femmes.
2. Il arrive quelquefois que ce ne
ſont ni les femmes , ni les enfans qui
sollicitent leurs maris & leurs peres de
faire quelque choiſe d'illégitime , mais
que ceux-ci s'y portent d'eux-mêmes ,
par la tendreſſe naturelle qu'ils ont pour
leurs femmes & pour leurs enfans.  Ils
s'occupent de ce qui pourra leur arriver
après leur mort ; ils craignent de les
laiſſer ſans biens & ſans appui ; ils
s'imaginent les voir déja réduits à la
derniere miſere : ce qui eſt ſouvent 116La Vie cauſe qu'ils commettent des injuſtices,
& qu'ils violent la Loy de Dieu pour
leur amaſſer des richeſſes , & pour
leur procurer un établiſſement avanta-
geux. C'eſt-là une autre eſpece de ten-
tation à laquelle il faut que les Fideles
reſiſtent genereuſement.  Ils doivent
pour la ſurmonter , conſiderer que l'a-
mour qu'ils ſont obligez d'avoir pour
leurs femmes & pour leurs enfans, doit
être ſaint & chrêtien ; & que par con-
ſequent il ne faut pas qu'il leur ſoit une
occaſion de bleſſer les regles de la juſtice.
Il ſera même bon qu'ils faſſent refle-
xion que Dieu a promis dans les Ecri-
tures
de proteger les veuves & les or-
phelins, & de pourvoir à leur ſubſiſtan-
ce : car cette penſée, que leurs femmes
& leurs enfans ne ſeront pas abandon-
nez après leur mort , & que la divine
Providence aura ſoin d'eux , & leur
fournira tout ce qui leur ſera neceſſaire,
les empêchera d'avoir recours à des
moyens illicites pour les tirer de la
miſere , & pour aſſurer leur fortune.
3. Il y a des maris & des femmes
qui font dégenerer l'amour qu'ils ſe por-
tent à une attache ridicule ; qui ne
ſçauroient ſe paſſer de ſe voir , qui veu-
lent être toujours enſemble , qui ſe té-
moignent en toutes rencontres de vai-
nes complaiſances , & qui s'applaudiſ- 117des Gens Mariez Ch. XI. ſent les uns aux autres dans tout ce qu'ils
font , & même dans les choſes les plus
indifferentes.
Seneque , au rapport de ſaint Jerô-
Lib. 1.
adverſus
Jovintam
me
, parle même d'un homme de qua-
lité, qui ne pouvoit ſe resoudre à faire
un ſeul pas , ſans être accompagné de
ſa femme; qui l'attachoit à ſa ceinture
avec un cordon , lorſqu'il ſortoit dans
les rues , qui vouloit toujours l'avoir
ſous ſes yeux , qui ne beuvoit jamais
qu'elle n'eut touché du bout de ſes le-
vres au verre & à la coupe où il de-
voit boire.
Ce défaut procede d'une affection
mal reglée , & qui mérite pluôt le
nom de cupidité que celui d'amour.
Ceux qui ſe conduiſent par les lumie-
res de la droite raiſon, & qui craignent
veritablement Dieu , n'en ſont point
susceptibles. Ils se voient quand il est
neceſſaire & que l'occaſion s'en preſen-
te ; mais ils s'en paſſent auſſi tres-
volontiers pour vacquer à leurs affai-
res & à leurs emplois ordinaires : ils
ſe tiennent compagnie , lorſque la so-
cieté civile , & les devoirs de la vie
conjugale les y obligent ; mais cela ne
les détourne point de leurs occupations
ſerieuſes. Ils ont de l'eſtime les uns pour
les autres , mais ils ne la témoignent pas
en toutes rencontres ; & ils n'affectent 118La Vie point de ſe donner des louanges à contre-
temps , & par pure complaiſance.  Ils
s'aſſistent, & ſe ſecourent dans leurs ve-
ritables beſoins , mais ils ne les exage-
rent pas ; & ils n'entreprennent point
de les faire paroître plus grands qu'ils
ne ſont effectivement.  Ils agiſſent ſe-
rieuſement enſemble ; ils évitent les
amuſemens , & ne ſe laiſſent point aller
à la bagatelle. Ils ſe donnent les uns aux
autres une honnête liberté ; ils commu-
niquent avec le monde ; ils ſortent ſelon
que leurs affaires le demandent ; & l'a-
mour qu'ils ſe portent, ne les rend point
eſclaves.
Les Fideles qui ſont mariez doivent
faire une attention ſerieuſe à ceci, afin
que l'amour qu'ils ont les uns pour les
autres , ſoit pur & digne de l'union
ſainte qu'ils ont contractée.  Ils ſont
obligez de s'aimer , on l'avoue ; mais
il faut que leur amour ſoit fondé sur
la charité , & n'ait point d'autre mou-
vement que celui qu'elle lui donne.
Or cette vertu ne ſouffre point que
ceux qu'elle unit tombent dans de tel-
les foibleſſes ; qu'ils ſuivent leur ſen-
ſualité ſous prétexte de s'aimer, ni qu'ils
ſe conduiſent d'une maniere toute hu-
maine les uns envers les autres.  Elle
veut au contraire , qu'ils ne penſent
point à contenter leur amour propre ; 119des Gens Mariez Ch. XI. qu'ils ſoient détachez de toutes choſes;
qu'ils mortifient leurs ſens ; qu'ils faſ-
ſent une guerre continuelle à leur vieil
homme, & qu'ils ne s'aiment que dans
la vûe de plaire à Dieu , & de le ſervir.
C'eſt ce que ſaint Paul appelle avoir
c. Corint.
7. 29.
une femme , comme ſi on n'en avoit
point , c'eſt-à-dire , vivre dans le Ma-
riage preſqu'avec autant de pureté &
de détachement que ſi on n'étoit point
marié.
4. Le défaut dont on vient de par-
ler en produit ſouvent un autre , qui
précipite les gens mariez dans une infi-
nité de malheurs & de diſgraces.  Car
lorſqu'ils s'aiment avec trop d'empreſ-
ſement & d'attache , ils tombent facile-
ment dans la jalouſie ; ils ſont ſujets à
mille ſoupçons mal fondez ; ils ſe dé-
fient continuellement de la conduite les
uns des autres.
Si le mari voit ſortir ſa femme, il
croit qu'elle va à un rendez-vous ; ſi
elle parle à un homme, il ſe figure qu'el-
le veut lui être infidele ; ſi elle ſe mêle
de la moindre affaire, il s'imagine qu'elle
conduit une intrigue pour couvrir ſes
impuretez ; ſous ce prétexte il la tient
captive: il n'a pour elle que de l'aigreur
& de la dureté , & ſouvent même il
la maltraite , & lui fait de grandes vio-
lences.
120La Vie
Si la femme de ſon côté remarque
que ſon mari regarde une fille ou une
femme, elle dit auſſi-tôt qu'il a de mau-
vais deſirs ; qu'il la mépriſe , & qu'il a
placé autre part ſon cœur & ſes affec-
tions ; & ne pouvant l'outrager en ſa
perſonne , elle le chagrine par ſes pa-
roles aigres & piquantes ; elle ne lui
témoigne que de la mauvaiſe humeur ;
elle affecte de lui faire comprendre que
ſon amitié lui eſt indifferente ; & elle
agit avec lui d'une maniere qui n'eſt pro-
pre qu'à l'irriter, & à l'indiſposer contre
elle.
L'on peut juger après cela , s'il eſt
poſſible qu'il y ait du repos & de la
tranquillité dans une telle famille ; &
ſi la condition d'un mari & d'une fem-
me qui ſe trouvent dans cet état , n'eſt
pas tres - malheureuſe , puiſque tout
contribue à les tourmenter , même les
choſes les plus innocentes , & qui ne
font pas la moindre peine à ceux qui
ne ſont pas prévenus d'une telle paſſion.
Et auſſi le Sage met la jalouſie au
rang de plus grands maux qu'un hom-
me puiſſe ſouffrir de la part de ſa fem-
Ecel. 26.
6. & ſeq.
me.
Mon cœur
, dit-il,
a aprehendé trois
choſes ; & la quatriéme fait pâlir mon
viſage. La haine injuſte de toute une Ville,
l'émotion ſeditieuſe d'un peuple & la ca-
lomnie inventée fauſſement, ſont trois choſes
plus
121des Gens Mariez Ch. XI.
plus inſuportables que la mort.  Mais la
femme jalouſe eſt la douleur & l'affliction
du cœur. La langue de la femme eſt per-
çante , & elle ſe plaint ſans ceſſe à tous
ceux qu'elle rencontre.
Il faut donc que ceux qui s'engagent
dans le Mariage , ſe conduiſent avec
tant de ſageſſe , de modeſtie & de re-
retenue , qu'ils ne ſe donnent pas lieu
les uns aux autres de concevoir de la
jalouſie , & qu'ils n'en ſoient pas non
plus ſuſceptibles. Il faut qu'ils évitent
avec ſoin tout ce qui pourroit donner
quelque ſoupçon à ceux avec qui ils
ſont unis, & qu'ils n'entreprennent pas
eux-mêmes de juger témerairement de
leurs actions exterieures , & encore
moins de leurs intentions les plus ſe-
cretes. Il faut qu'ils agiſſent avec bonté
& avec ſimplicité les uns avec les au-
tres ; qu'ils ne ſe laiſſent point prévenir
mal à propos , & qu'ils ſoient toujours
plus diſpoſez à excuſer qu'à condam-
ner ce qui ſe paſſe dans leur domeſti-
que ; & par ce moyen ils éviteront les
troubles & les agitations , qui ſont les
ſuites ordinaires de la jalouſie : ils vi-
vront dans la paix & dans l'union ; &
ils pourront jouir du bonheur & des
benedictions qui accompagnent les Ma-
riages Chrétiens.
F
122La Vie
[Bandeau.]

CHAPITRE XII.

Que les maris & les femmes doivent s'exercer
à la pieté, & ſe ſanctifier les uns
les autres.

On ne doit pas être ſurpris que je
prétende que les Fideles qui vivent
dans le Mariage , ſont obligez de s'exer-
cer à la pieté , & de travailler mutuel-
lement à ſe sanctifier : car c'eſt une
ſuite de ce que j'ai dit dans le Chapitre
précedent, qu'ils ne doivent s'aimer que
d'un amour ſaint & chrétien.  Et d'ail-
leurs cette maxime eſt tres-indubitable;
& l'on trouve dans les ſaints Peres une
infinité de témoignages qui ſervent à
la prouver , & qui la mettent dans la
derniere évidence.
Tertullien dit que les Fideles de la
primitive Egliſe , même ceux qui con-
tractoient Mariage , étoient ſi fervens,
& ſi appliquez à la priere , qu'ils ſe re-
levoient au milieu de la nuit pour ré-
citer des Pſeaumes, & pour vaquer à la
contemplation des biens éternels.  Ce
Pere ſe ſervoit en plusieurs rencontres
Lib. 2. ad
uxor. c. 5.
de cette conſideration pour détourner
les femmes chrétiennes d'épouſer des
hommes infideles ; & il leur repreſen-
toit, comme on l'a déja obſervé , que ſi
elles s'engageoient dans ces ſortes de 123des Gens Mariez Ch. XII. Mariages, elles n'auroient plus la liberté
de paſſer une partie de la nuit en prieres;
que leurs maris s'y oppoſeroient , & les
troubleroient dans la pratique de plu-
ſieurs autres bonnes œuvres qu'elles de-
voient embraſſer pour ſe ſanctifier dans
leur état.
Ainſi l'on peut dire que bien loin de
croire que le mariage ſoit une occaſion
aux Fideles de ſe relâcher de leurs pra-
tiques de pieté, il étoit au contraire tres-
perſuadé qu'ils devoient y perſeverer
avec fidelité , puiſqu'il ne vouloit pas
qu'ils contractaſſent des alliances qui
auroient pû les en détourner.
Le conſeil qu'un ancien Pere donne
à Celancie8 de prendre toûjours quelque
tems pour penſer à elle-même , & de
ſe ſeparer ſouvent des occupations ex-
terieures , pour vaquer en ſecret à la
priere & aux affaires de ſon ſalut , con-
vient à tous les gens mariez ; ainſi il
faut le leur propoſer en ce lieu,afin qu'ils
puiſſent en être édifiez , & en profiter.
Epiſt. 14.
inter Ep.
Hier. c.
15.
Le ſoin que vous prendrez de vôtre
maiſon , dit cet Auteur à cette Dame
celebre, ne vous occupera pas de telle
ſorte, que vous ne puiſſiez auſſi prendre
du tems pour penſer à vous.  Vous de-
vez choiſir un lieu un peu éloigné du
bruit importun de vôtre famille, afin de
vous y retirer quelquefois du milieu de
F ij 124La Vie l'agitation de ſes ſoins, & de ces diſtrac-
tions domeſtiques,comme dans un port
favorable qui puiſſe calmer par ſa tran-
quilité , l'agitation que la tempête des
occupations du monde aura excité dans
vos penſées. Là vous vous appliquerez
avec tant de ferveur à la lecture des
Livres ſaints ; vous l'entremêlerez si
ſouvent de prieres & d'élevations de
vôtre cœur à Dieu ; & vôtre eſprit
s'occupera avec tant d'attention à medi-
ter l'avenir , que cet exercice ſalutaire
récompenſera facilement tout le tems
que vous aurez employé aux affaires ex-
terieures.  Ce n'eſt pas que je veuille
par là vous retirer du ſoin de vôtre fa-
mille ; mais au contraire je deſire que
vous y penſiez dans cette retraite , &
que vous y appreniez la maniere dont
vous devez vous conduire avec tous
ceux de vôtre famille.
Il n'y a rien auſſi de plus édifiant
que la conduite que ſaint Jean Chry-
ſtome
veut que tiennent les maris pour
établir la pieté dans leurs familles.  Il
leur ordonne de lire ſouvent les ſaintes
Ecritures
en preſence de leurs femmes
& de leurs enfans , & de leur repe-
ter à la maiſon les inſtructions que
les Prêtres & les Paſteurs ont pronon-
cées dans l'Egliſe : il leur conſeille de
ne s'appliquer pas aux affaires du mon- 125des Gens Mariez Ch. XII. de immédiatement après qu'ils ont aſ-
ſiſté a la prédication de l'Évangile, mais
de prendre quelque tems pour s'occu-
Homil. 5.
in Matt.
per devant Dieu des veritez qu'on leur
a annoncées.  Il n'eſt point à propos ,
leur dit-il, qu'au ſortir de l'Egliſe vous
vous entreteniez de choſes diſpropor-
tionnées à ce que vous y avez enten-
du. Vous devriez au contraire, lorſque
vous retournez chez vous, prendre le
livre des ſaintes Ecritures , & aſſem-
bler vos femmes & vos enfans , pour
repeter enſemble ce qu'on vous a dit;
& après cela vous pourriez repren-
dre le ſoin de vos occupations tempo-
relles.  Si vous évitez de vous trouver
dans des lieux d'affaires en ſortant du
bain, de peur d'en empêcher l'effet par
une trop grande application: combien
cette précaution vous eſt-elle plus ne-
ceſſaire, lorſque vous ſortez de l'Egliſe
pour aller chez vous? Mais nous faiſons
tout le contraire, & nous perdons ainſi
tout le fruit de cette divine ſemence
(c'eſt-à-dire de la parole de Dieu:) car
avant qu'elle ait eu le temps de prendre
racine dans notre ame, un torrent d'af-
faires l'emporte , & l'arrache de nôtre
cœur. Afin donc que cela n'arrive plus,
ne croyez rien de plus important, lors-
que vous vous retirez chez vous après
que cette aſſemblée eſt finie, que de me-
F iij 126La Vie diter en vôtre particulier ce que vous y
avec appris.
Homil. 2.
in Genes.
Ce ſaint Docteur dit encore en ex-
pliquant la Geneſe , qu'après que la
Prédication eſt finie , & que les Fideles
ſont retournez dans leurs maiſons , le
mari doit faire une récapitulation de ce
qu'on y a dit de plus important en pre-
ſence de ſa femme , de ſes enfans & de
ſes domestiques , afin de leur en rafraî-
chir la memoire.
Il veut même qu'il faſſe dans ſon
logis des queſtions à ſa femme ſur les
veritez que les Paſteurs ont expliquées
devant le peuple , & que la femme en
faſſe auſſi à ſon mari , afin de ſe les
rendre plus familieres: il ajoûte que s'ils
en uſent ainsi , leurs maiſons particu-
lieres deviendront des Temples & des
Egliſes.
Le même ſaint Chryſoſtome ſoutient
en pluſieurs de ſes Homelies , que la
principale obligation des gens mariez
conſiſte à ſe ſanctifier les uns les au-
tres , & à procurer mutuellement leur
ſalut: il fait de grandes plaintes contre
les maris & les femmes qui n'ont pas
ſoin de ſe porter à Dieu, & de s'avertir
Homil.
73. in
Matt.
de leurs défauts. Quelle femme, dit-
il, s'efforce aujourd'hui de retirer ſon
mari de ſes excès , & de le rendre un
veritable Chrétien ? Qui eſt l'homme 127des Gens Mariez Ch. XII. qui s'efforce de rendre ſa femme auſſi
reglée & auſſi vertueuſe qu'elle le doit
être? Ces ſoins & ces empreſſemens de
charité ſont maintenant inconnus au
monde.Les femmes s'occupent de leurs
ameublemens , de leurs habits , & de
tout ce qui contribue aux delices & au
luxe , & elles ſouhaitent pour cela d'ê-
tre plus riches.  Les hommes s'occu-
pent auſſi de ces mêmes bagatelles , &
de mille choſes semblables , qui ne re-
gardent toutes que l'accroiſſement de
leur bien, & les commoditez de la vie.
Et pour leur faire mieux compren-
Hom. in
illud Pſ.
48. Noti
timero
eum. & c.
dre qu'ils ſont obligez de s'appliquer
d'un commun conſentement à la prati-
que des bonnes œuvres , il leur repre-
ſente qu'Abraham & Sara travaillerent
également pour bien recevoir les hôtes
qui vinrent loger chez eux ; qu'Abra-
ham
alla lui - même à ſes troupeaux
pour y choiſir quelque piece de bétail
digne de leur être preſentée ; & que ſa
femme eut ſoin de pétrir du pain pour
leur en ſervir ; qu'ayant trois cens dix-
huit ſerviteurs , ils ne ſe déchargerent
point ſur eux du ſoin de traiter leurs
hôtes, & qu'ils regarderent comme un
honneur de les pouvoir ſervir eux-mê-
mes.
Il ajoûte que cette conduite d'Abra-
ham
& de Sara eſt un exemple illuſtre
F iiij 128La Vie du zele avec lequel les maris & les
femmes doivent ſe porter à la vertu &
aux œuvres de charité.  Il veut qu'ils
ayent ſoin de l'imiter en toutes rencon-
tres. Il leur ordonne de penſer ſouvent
à la pieté & à la charité ardente de ces
deux perſonnes qui ont vécu dans le
Mariage , afin d'exciter leur ferveur ,
lorſqu'il s'agit de pratiquer la charité :
il dit qu'ils doivent apprendre de cette
Hiſtoire que le Mariage qui rend com-
muns entr'eux tous les avantages tem-
porels , les oblige à plus forte raiſon à
contracter une ſainte communauté de
vertus , & à s'animer les uns les autres
à la perfection chrétienne par leurs pa-
roles , & encore plus par leurs actions.
On dira peut - être que ce genre de
vie ne convient pas à des gens mariez ;
qu'on n'a pas raiſon de prétendre qu'ils
ſoient obligez de s'exercer continuelle-
ment à la pieté , & que cette regula-
rité regarde plutôt les Religieux &
les Eccleſiaſtiques , que les perſonnes
qui ſont engagées dans le monde , &
qui ſont chargées du ſoin & de la con-
duite d'une famille. Mais il me ſera fa-
cile de répondre à cette objection , &
& de faire voir qu'on ne doit point l'é-
couter , ni s'y arrêter , car les ſaints Pe-
res
l'ont refutée dans leurs Ecrits ; & je
n'ai qu'à me ſervir de leurs raiſonnemens 129des Gens Mariez Ch. XII. pour convaincre les lecteurs de ſon peu
de ſolidité.
Saint Jean Chryſoſtome après avoir
prouvé dans ſon Commentaire ſur ſaint
Matthieu , que les gens du monde , &
ceux mêmes qui contractent mariage ,
ſont obligez d'être chaſtes , de s'abſte-
nir des ſpectacles & des divertiſſemens
illicites , & de mener une vie reglée &
conforme aux maximes de l'Évangile ,
ſe propoſe cette même objection de la
part de ſes auditeurs ; & leur ayant fait
dire : Que voulez-vous donc que nous
Homil 7.
in Matt.
faſſions ? Irons-nous ſur les montagnes
pour nous faire Moines ?
Il leur ré-
pond en des termes qui juſtifient, qu'ex-
cepté quelques obſervances regulieres,
il ne fait aucune diſtinction entre les
gens mariez & les ſolitaires , lorſqu'il
s'agit d'obſerver les Commandemens
de Dieu , & de pratiquer les vertus qui
ſont eſſentielles au Chriſtianiſme. C'eſt
cela même , leur dit - il , que je dé-
plore , que vous vous imaginiez qu'il
faille être ſolitaire pour être chaſte.
Les loix que JESUS-CHRIST a
établies ſont communes à tous les hom-
mes , lorſqu'il dit : Si quelqu'un voit
Matt. 5.
28.
une femme avec un mauvais deſir
, il ne
le dit pas à un ſolitaire , mais à celui
qui eſt engagé dans le mariage, puiſque
la montagne où il donnoit ces divines
F v 130La Vie loix, n'étoit pleine alors que de perſon-
nes mariées. Conſiderez par les yeux
de la foy ce qui ſe paſſe ſur les thea-
tres , & renoncez pour toujours à ces
ſpectacles diaboliques. N'accuſez point
la ſeverité de mes paroles.  Je ne vous
interdis point le Mariage ; je ne vous
empêche point de vous divertir , mais
je souhaite seulement que ce soit avec
modeſtie , & non d'une maniere bru-
tale & honteuſe.  Je ne vous oblige
point de vous retirer dans les deſerts ,
ni ſur les montages , mais d'être mo-
deſtes , bien reglez , humbles & chari-
tables au milieu des Villes.  Tous les
préceptes de l'Évangile nous ſont com-
muns avec les Religieux, excepté le ma-
riage ; & en ce point même S. Paul
veut vous égaler à eux , lorſqu'il dit ,
Que ceux qui ont des femmes ſoient comme
s'il n'en avoient point.
Ce ſaint Docteur combat encore dans
1. Cor. 7.
29.
un autre de ſes Ouvrages, ceux qui pré-
tendent qu'il n'y ait que les Moines qui
doivent ſe ſoumettre aux maximes de
l'Evangile , s'exercer à la pieté , & s'é-
tudier à la perfection ; & que les gens
mariez peuvent s'en diſpenſer , & me-
ner une vie mondaine et relâchée. Vous
vous trompez vous même , dit-il , en
s'adreſſant à ceux qui vivent dans le ſie-
Lib. 3.
cle , ſi vous vous imaginez que les Moi- 131des Gens Mariez Ch. XII. nes ayent des obligations differentes de
advers.
vitupe-
rant. vit.
Monas.c.
12.
celles des gens du monde : car il n'y a
que cette difference entr'eux, que ceux-
ci ſe ſoumettent aux liens du Mariage,
& que les autres en ſont exempts; mais
dans tout le reſte ils ſont obligez de vivre
de même maniere , & les fautes qu'ils
commettent , meritent les mêmes pei-
nes. En effet, qu'un Moine, ou qu'un
ſeculier ſe mette en colere ſans ſujet
contre ſon frere , c'eſt toujours le mê-
me peché : & quiconque regarde une
femme avec un mauvais deſir, ſera pu-
ni comme un adultere , en quelque
état qu'il ſoit , & quelque genre de vie
qu'il profeſſe. Tout de même tous ceux
qui jurent pour un ſujet ou pour un
autre, ſeront également punis: car lorſ-
que JESUS-CHRIST inſtruiſoit les
Diſciples ſur la matiere du jurement,
& qu'il publioit ſes loix , il n'a point
fait de diſtinction , & il n'a point dit :
Si celui qui jure eſt Moine , ſon jure-
ment eſt un mal ; & s'il n'eſt point
Moine , ce n'en eſt point un ; mais il
Matt. 5.
34. Luc.
6. 25.
dit abſolument : Et moi je vous dis que
vous ne juriez en aucune maniere
. Lorſ-
auſſi qu'il a dit: Malheur à vous qui riez:
il n'a point adreſſé son diſcours aux
ſeuls Moines, mais il a parlé generale-
ment à tous les hommes.
Il en a uſé de même dans tous les
F vj 132La Vie autres Commandemens qu'il a faits :
Matth.
5. v 3. &
ſeq.
car quand il a dit : Heureux les pauvres
d'eſprit ; heureux ceux qui pleurent ; heu-
reux ceux qui ſont doux; heureux ceux qui
ſont affamez & alterez de la juſtice; heu-
reux ceux qui ſont miſericordieux ; heu-
reux ceux qui ſont pacifiques ; heureux
ceux qui ſouffrent perſecution pour la ju-
ſtice !
il n'a point nommé les Moines
ni les ſeculiers , & il a parlé en gene-
ral. Et au fond la diſtinction qu'on fait
ordinairement entre les Moines & les
ſeculiers, ne vient que du caprice des
hommes ; les ſaintes Ecritures ne la
reconnoiſſent point ; & elles veulent
que tous les Fideles , même ceux qui
ſont mariez , vivent auſſi reguliere-
ment que les Moines.
Ecoutez auſſi , ajoute ce Pere , com-
ment parle ſaint Paul , lorſqu'il écrit
aux Fideles qui ſont mariez, & qui ont
des enfans à nourrir : il éxige d'eux
qu'ils ſe conduiſent d'une maniere auſſi
exacte & auſſi reguliere que les Moi-
nes : car il leur interdit non ſeulement
les delices & les voluptez en ce qui re-
garde la nourriture & les alimens ,
1. Tim. 2
9. ib. c. 5.
6. Ibid c.
6, 8.
mais toute ſorte de pompe & de ſomp-
tuoſité , par rapport aux vêtemens &
aux habits. Que les femmes, dit-il, ſoient
vêtues comme l'honnêteté le demande :
qu'elles ſe parent de modeſtie & de chaſ-
133des Gens Mariez Ch. XII. teté , & non avec des cheveux friſez , ni
des ornemens d'or, ni des perles, ni des ha-
bits ſomptueux.  Celle
, ajoute t-il, qui vit
dans les delices eſt morte, quoiqu'elle pa-
roiſſe vivante.  Ayant , dit-il encore de
quoi nous nourrir & de quoi nous couvrir,
nous devons être contens
. Pourroit on éxi-
ger des Moines mêmes quelque choſe
de plus parfait ?
Ce ſaint Docteur parle enſuite des
vertus chrétiennes les plus éminentes ;
il fait voir que l'Ecriture oblige ceux
qui vivent dans le ſiecle à s'y exercer
comme les Moines ; & qu'elle deman-
de qu'ils soient auſſi reſervez dans leurs
paroles, auſſi vigilans pour étouffer tous
les mouvemens de la colere , auſſi éloi-
gnez de la vengeance , aussi appliquez
aux exercices de la charité , que le peu-
vent être tous les Solitaires : puis il con-
clut que la corruption du ſiecle , & le
relâchement qui regne parmi les Fideles,
ne vient que de ce qu'on s'imagine qu'il
faut que les Moines ſoient exacts & cir-
conſpects en toutes choſes ; & que les
gens du monde au contraire , peuvent
vivre dans la negligence , & ne ſont pas
obligez de veiller ſur eux-mêmes , ni de
ſe contraindre en aucune choſe.
Cette morale n'eſt pas particuliere à
Lib. de
abdicat.
rerum.
ſaint Jean Chryſoſtome ; ſaint Baſile la
ſuit auſſi : car il enſeigne dans plu- 134La Vie ſieurs de ſes Traitez , qu'il faut que les
gens mariez obéiſſent auſſi exactement
à l'Évangile que les Moines, parcequ'il
a été écrit également pour les uns &
pour les autres, & que c'eſt une loy qui
doit regler les mœurs de tous les Fi-
deles.  Il s'éleve avec force contre les
Homil. in
diteſcen-
tes.
peres & les meres qui ſe ſervent de la
conſideration des enfans dont ils ſont
chargez , comme d'une excuſe legitime
pour s'exempter de faire l'aumône , &
qui alleguent les prétendues neceſſitez
de leurs familles pour juſtifier leurs
épargnes , qui ne ſont qu'un effet de
leur cupidité: il leur demande s'ils peu-
vent ſe figurer que les préceptes de l'É-
vangile
qui condamnent l'avarice , ne
les regardent point , & qu'ils n'ayent
été faits que pour les Moines & les So-
litaires.
Il dit même que ceux qui vivent
Lib. de
abdicat.
rerum.
dans le monde doivent s'obſerver , &
veiller ſur eux - mêmes avec plus de
ſoin & plus d'exactitude que les Soli-
taires ; parceque le lieu qu'ils ont
choiſi pour leur demeure ſe trouve au
milieu des piéges , & dans l'empire
des puiſſances infernales qui ſe ſont
revoltées contre Dieu ; qu'ils ont con-
tinuellement devant les yeux les amor-
ces de toutes ſortes de pechez ; & que
des objets pernicieux excitent jour & 135des Gens Mariez Ch. XII. nuit tous leurs ſens , troublent leur
imagination & leur inſpirent une in-
finité de mauvais deſirs.
Il eſt donc conſtant que les per-
ſonnes mariées ſont obligées de s'exer-
cer à la pieté, & de s'appliquer à la
pratique des bonnes œuvres , & qu'ils
doivent ſe porter mutuellement à Dieu,
& cooperer au ſalut les uns des autres.
Il faut neanmoins ajoûter , que cette
obligation qui leur eſt commune , re-
garde les femmes d'une maniere encore
plus particuliere , parcequ'elles ont
plus de tems & de repos , & qu'elles ne
ſont pas deſtinées à des affaires fort im-
portantes , & qui occupent beaucoup
l'eſprit. Un homme, dit ſaint Jean
Homil.
60. in
Joan.
Chryſoſtome
, qui eſt obligé de paroî-
tre dans le barreau, & devant les tribu-
naux des Juges, eſt environné du trou-
ble & du tumulte du dehors , comme
d'autant de flots differens.  Mais une
femme qui eſt aſſiſe paiſiblement dans
ſa maison comme dans une école de
Philoſophie , & qui fait une reflexion
ſerieuſe ſur elle-même , peut s'appli-
quer à la prière, à la lecture, & à tous
les autres exerciſes de la pieté chré-
tienne. Comme les Solitaires qui ha-
bitent les deſerts n'ont perſonne qui
les trouble , ainſi une femme gardant
toujours la maison , peut jouir d'une 136La Vie tranquillité continuelle ; & quand mê-
me elle eſt obligée de ſortir , c'eſt
pour des occaſions qui ne lui donnent
pas d'inquietude ; & par conſequent
elle eſt toujours en état de vaquer aux
œuvres de pieté, & de cultiver la vertu.
Il faut donc que les femmes chré-
tiennes regardent le repos dont elles
joüiſſent , comme un moyen que Dieu
leur donne pour travailler à leur pro-
pre ſanctification avec plus de ſoin &
d'exactitude que ne peuvent faire leurs
maris, qui vivent presque toujours dans
l'embarras , & qui ſont redevables à
une infinité de perſonnes.  Il faut qu'el-
les fassent de frequentes prieres; qu'elles
adorent Dieu tres - ſouvent ; qu'elles ſe
mortifient en toutes rencontres ; qu'el-
les s'appliquent à des lectures spiri-
tuelles; qu'elles entendent aſſiduement
la parole de Dieu ; qu'elles élevent
leurs mains vers le Ciel, pendant que
leurs maris vaquent à leurs occupa-
tions exterieures, & qu'elles donnent à la
pieté & à la Religion , tout le tems
qui leur reſte après qu'elles ont ſatiſ-
fait à leurs devoirs ; & qu'elles ſoient
d'autant plus ſerventes dans le ſervice
de Dieu , qu'elles ſont moins chargées
d'affaires, & plus éloignées du tumulte
du monde.
137des Gens Mariez Ch. XIII.
[Bandeau.]

CHAPITRE XIII.

De la paix & de l'union, qui doit regner
entre les maris & les femmes. Ce qu'il
faut qu'ils faſſent pour s'y maintenir.

T
rois choſes,
dit le Sage,
plaiſent à

Eccl. 25.
1. 2.
mon eſprit , qui ſont approuvées de
Dieu & des hommes : l'union des freres ;
l'amour du prochain; un mari & une femme
qui s'accordent bien enſemble.
  C'eſt de
cette paix & de cette bonne intelligence
entre les perſonnes mariées , que j'ai
deſſein de parler dans ce Chapitre ; je
me propoſe de leur prouver , qu'il n'y a
rien qui leur ſoit plus neceſſaire , & qui
puiſſe davantage contribuer à leur veri-
table bonheur.
Un mari & une femme qui vivent
dans l'union , s'aſſiſtent & ſe conſolent
mutuellement , ils ſe parlent à cœur
ouvert , & ne ſe cachent rien de ce qui
les concerne; ils entrent dans les peines
& dans les afflictions les uns des au-
tres; ils y compatiſſent; & par ce moyen
ils les diminuent , & les rendent plus
legeres & plus faciles à ſupporter. Ils
s'appliquent enſemble , dit ſaint Jean
Chyſoſtome
, à donner une éducation
chrétienne à leurs enfans ; ils veillent
ſur leurs domeſtiques , & les maintien- 138La Vie nent dans le devoir ; ils édifient leurs
parens , leurs amis & leurs voisins, par
leur ſage conduite ; ils répandent par
tout la bonne odeur de JESUS-CHRIST.
Mais au contraire , lorſque la diſ-
corde regne entr'eux , ils uſent de re-
ſerve & de diſſimulation les uns envers
les autres; ils vivent dans une continuel-
le défiance; ils ne cherchent qu'à ſe faire
de la peine , & à ſe deſobliger ; ils ne
penſent ni à leurs enfans , ni à leurs do-
meſtiques ; ils n'écoutent & ne conſul-
tent que leurs paſſions dans tout ce
qu'ils entreprennent ; ils ſcandalisent
tout le monde par leurs querelles & par
leurs emportemens. C'eſt pourquoi on
ne ſçauroit rien faire de plus avanta-
geux pour eux & pour leurs familles ,
que de leur marquer en particulier ,
quels ſont les moyens par leſquels ils
peuvent ſe maintenir dans la paix &
dans l'union.
Il faut premierement qu'ils n'ayent
point d'attache à leur propre volonté ,
& qu'ils ſoient toujours prêts d'y renon-
cer, pour ſuivre celle de leurs époux. Si
une femme, par exemple, deſire de faire
une choſe, & qu'elle remarque que ſon
mari n'en ſoit pas d'avis , & qu'il y ait
de la repugnance , elle doit s'en priver
& s'en abſtenir , afin de lui plaire.  Si
le mari de ſon côté a des inclinations 139des Gens Mariez Ch. XIII. qui ſoient contraires à celles de ſa fem-
me , il faut qu'il y renonce pour le bien
de la paix , & afin de s'accommoder à
ſon humeur.
Ils ne doivent point dire qu'étant
libres , ils peuvent faire tout ce qu'ils
veulent , & qu'ils ne ſont pas obligez
de mortifier ainſi leurs volontez , lorſ-
qu'elles ſont legitimes en elles-mêmes,
& qu'elles ne les portent à rien de
mauvais: car ce ne ſont pas là des pen-
ſées dignes de Chrétiens : ils doivent,
pour obéir à l'Evangile , ſe faire une
violence continuelle , reconcer à eux-
mêmes , & acheter la paix au dépens
de leur humeur , de leurs inclinations,
de leur propre volonté , & de tout ce
qu'ils ont de plus cher & de plus pré-
cieux.
2. Ils doivent n'avoir point d'autre
intention que de concourir au bien de
leur famille ; n'agir que pour leurs in-
tereſts communs , & ne travailler que
pour leur utilité reciproque. Car c'eſt-
là un moyen tres-efficace pour entrete-
nir entr'eux une paix veritable , & une
union ſincere. On en peut juger par l'état
où ſe trouvoient les premiers Chrétiens;
n'ayant rien en leur particulier , & poſ-
ſedant tout en commun , ils vivoient
dans une union si parfaite ; que l'Ecri-
Act. 4.
32.
ture dit qu'ils n'avoient qu'un cœur &
une ame.
140La Vie
Mais au contraire, s'ils viennent à
ſe propoſer des fins differentes ; s'ils
n'ont plus les mêmes intereſts , & s'ils
ne penſent qu'à s'enrichir chacun de
leur côté , & à faire des reſerves au
préjudice de leur famille , & pour en
profiter en leur particulier ; il eſt im-
poſſible qu'il y ait entr'eux une paix
ſolide & durable, parcequ'ils n'auront
point de confiance les uns pur les au-
tres ; qu'ils tomberont tous les jours
dans de nouveaux ſoupçons; qu'ils ne
s'appliqueront qu'à ſe ſurprendre & à
ſe tromper ; & qu'ils n'agiront jamais
enſemble avec la ſincerité & la ſimpli-
cité qui ſont neceſſaires à tous ceux
qui deſirent vivre dans la paix & dans
l'union.
3. Lorſque l'un des deux eſt en colere,
& prévenu de quelque paſſion , il faut
que l'autre évite de le contredire, & de
lui reſiſter ouvertement , de peur de
l'irriter encore davantage , & de n'ê-
tre cauſe qu'il s'emporte à quelque ex-
trémité fâcheuſe.  Il faut qu'il garde
un ſilence reſpectueux , ou qu'il ne
parle qu'avec beaucoup de prudence,
en ſorte qu'il ne condeſcende point à
ſa paſſion , & qu'il ne l'augmente pas
auſſi par une reſiſtance à contre tems.
Il faut en ces rencontres donner lieu à
la colere , c'eſt-à-dire , ſelon les ſaints 141des Gens Mariez Ch. I. Peres , attendre qu'elle ſoit amortie ,
S. Baſil.
Hom. 10.
& par-
var. re-
gul.quaſt.
244.
ou même entierement paſſée , avant
que de rien dire, ni de faire aucune re-
montrance. Quand on voit qu'elle eſt
appaiſée , que le calme a ſuccedé à la
tempête , & que la raiſon s'eſt élevée
au deſſus de la paſſion qui l'avoit trou-
blée , on peut expliquer ſes intentions,
juſtifier ſa conduite , & tâcher de faire
rentrer en lui même, celui qui étoit tom-
bé dans l'emportement. Mais prévenir
ce tems , c'eſt en uſer , dit ſaint Baſile ,
comme un homme qui voudroit s'oppo-
ſer à l'impetuoſité d'un torrent , & qui
Ibid.
par ce moyen ſe mettroit en un danger
évident d'en être ſubmergé.
4. Non ſeulement ils ne doivent pas
reſiſter à celui d'entr'eux qui eſt en co-
lere , comme on vient de le dire , mais
ils ſont obligez de moderer la leur pro-
pre , de ſe contenir , & de ne rien faire
d'extraordinaire toutes les fois qu'ils ſe
ſentent émus & agitez de quelque paſ-
ſion.  Car alors ils ne ſont pas maîtres
d'eux-mêmes , ils ne jugent pas ſaine-
ment des choſes ; & tout ce qui leur
déplaît , & qui contrarie tant ſoit peu
leur volonté , les offenſe , les irrite &
Homil.
26. in
Matth.
les porte à la vengeance. Quand nous
ſommes en colere, dit ſaint Jean Chy
ſoſtome
, les moindres choſes nous im-
patientent ; & ce qui eſt le moins inju- 142La Vie rieux ſe groſſit à nos yeux , & nous pa-
roît un outrage ſanglant. Comme lorſ-
que nous aimons quelqu'un, les choſes
les plus inſuportables nous ſemblent
legeres ; de même lorſque nous haïſ-
ſons une perſonne , les choſes les plus
legeres nous paroiſſent inſuportables :
quoiqu'une parole ſoit dite ſans aucun
deſſein , nous nous imaginons qu'elle
part d'un cœur envenimé contre nous.
Il nous arrive alors ce que nous voyons
arriver au feu.  Tant qu'une étincelle
demeure petite elle ne conſume jamais
le bois; mais si elle ſe change en flamme,
elle dévore non ſeulement le bois, mais
les pierres mêmes; elle reduit en cendre
tout ce qu'elle rencontre ; & l'eau qui
éteint ordinairement le feu, ne ſert qu'à
l'allumer davantage , & lui donne une
nouvelle activité.  C'eſt ce qui ſe voit
dans la colere ; quoiqu'on nous puiſſe
dire en cet état , nous en abuſons , &
nôtre paſſion ſe nourrit de ce qui auroit
dû l'éteindre.
Ainſi lorſque les maris ou les fem-
mes ſentent de l'émotion dans leur cœur,
& qu'ils s'apperçoivent que quelque
mouvement de colere s'éleve dans leur
ame , il faut qu'ils veillent sur eux-
mêmes avec beaucoup de ſoin , de peur
que la paſſion ne les domine , & ne les
faſſe tomber dans quelque excès: il faut 143des Gens Mariez Ch. XIII. qu'ils demeurent en repos, & ſans rien
entreprendre , de crainte de paſſer les
bornes de la moderation , & de bleſſer
la juſtice.  Il faut qu'à l'exemple du
Prophete, ils prient Dieu de mettre un
Pſ. 140.
3.
frein à leur langue , & de tenir leur
bouche fermée, afin qu'ils ne proferent
aucune parole indiſcrette ; il faut qu'ils
attendent pour former quelque reſolu-
tion , & pour ſe déterminer à agir ,
que leur colere ſoit amortie , & leur
raiſon affranchie des paſſions qui l'ob-
ſcurciſſoient, & qui la jettoient dans le
trouble.
5. Il eſt sur-tout neceſſaire qu'ils ayent
ſoin de ſuivre en toutes rencontres ,
l'eſprit & les maximes de la charité ;
qu'ils ne faſſent rien dans leur domesti-
que ſans l'avoir auparavant conſultée ,
& qu'ils ne s'entr'aiment que dans la
vûe de plaire à Dieu , qui eſt la charité
même.
Or s'ils ſe conduiſent par les regles
de cette divine vertu,ils auront de grands
égards les uns pour les autres; ils ſe trai-
teront mutuellement avec beaucoup de
bonté ; ils ſe préviendront par des té-
moignages reſpectifs d'honneur & de
déference ; ils auront une patience infa-
tigable , quand il s'agira de s'entreſup-
porter ; ils diſſimuleront mille choſes
differentes qui arrivent dans les familles 144La Vie les plus unies , & qui ne laiſſeroient pas
de les troubler ſi on s'y arrêtoit trop ; ils
ſe parleront avec douceur ; ils éviteront
de s'aigrir & de s'offenſer les uns les
autres , & ils n'auront point d'autre in-
tention que de conſerver ent'eux une
paix inviolable.
6. S'il arrive pendant qu'un des
deux , du mari ou de la femme , ſe
conduit ſelon les regles & les maximes
qu'on vient de propoſer , que l'autre
ſe laiſſe aller à ſa mauvaiſe humeur ,
& même qu'il tombe dans le déregle-
ment , & qu'il s'emporte à quelques
excès ; il faut que celui qui eſt inno-
cent , reçoive cela en eſprit de peni-
tence , & qu'il s'en faſſe un ſujet de
merite. Il faut qu'il ſoit perſuadé que
Dieu veut l'éprouver par là , & qu'il
ſe ſert de la malice & des paſſions de
l'autre, comme d'un remede ſalutaire
pour le purifier de ſes propres pechez,
& pour le perfectionner dans la vertu.
In Pſ.34.
Il faut , dit ſaint Jean Chryſoſtome ,
qu'un pere qui ſe voit des enfans des-
obéiſſans & rebelles à ſes volontez ,
regarde leur revolte comme une peine
du peché qu'il a lui - même commis ,
en ſe revoltant contre Dieu.  Il faut
qu'un mari qui a une femme fâcheuſe
& incommode , conſidere qu'il a peut-
être autrefois abuſé de ſon pouvoir
contre 145des Gens Mariez Ch. XIII. contre d'autres femmes, & qu'il eſt juſte
que la ſienne l'exerce & l'afflige à son
tour.  Il faut que tous ceux qui éprou-
vent des peines & des afflictions dans
leurs propres familles, faſſent reflexion
qu'ils ont peut - être excité du trouble
& de la division dans celles de leurs
freres , & qu'ils meritent d'en être pu-
nis , & de ſouffrir ce qu'ils ont eux-
mêmes fait ſouffrir aux autres.
Voilà de quelle maniere les gens ma-
riez ſont obligez de ſe conduire pour
entretenir entr'eux l'union & la concor-
de; voilà auſſi l'uſage qu'ils doivent faire
des diſgraces & des tribulations qui les
affligent dans le ſecret de leurs familles.
S'ils ſont fideles à Dieu , & s'ils ont
un deſir ſincere de ſe ſauver, rien de tout
cela ne leur paroîtra difficile. Ils évite-
ront tout ce qui pourroit indiſpoſer &
offenſer les autres : ils ſouffriront eux-
mêmes avec humilité , & en eſprit de
penitence, toutes les peines & toutes les
mortifications qu'ils éprouveront de la
part de ceux pour qui ils ont tant d'é-
gards , & qu'ils épargnent avec tant de
ſoin. Et par conſequent ils ſeront toû-
jours dans la paix , & rien ne ſera ca-
pable de troubler leur union.




G
146La Vie
[Bandeau.]

CHAPITRE XIV.


Que ceux qui s'engagent dans le Ma-
riage ne ſont plus maîtres de leurs corps.
Quelles conſequences il faut tirer de ce
principe.

Que les gens mariez ne ſoient plus
maîtres de leurs corps, & qu'il ne
leur ſoit pas permis d'en diſpoſer ſelon
leur volonté , c'eſt ce qu'il paroîtra évi-
dent à tous ceux qui ſeront inſtruits de
la nature & de l'eſſence du Mariage :
car elle conſiſte dans le droit que ceux
qui entrent dans cet état, ſe donnent les
uns aux autres ſur leurs propres corps :
c'eſt pourquoi S. Paul nous aſſure que
1. Cor. 7.
4.
le corps de la femme n'eſt point en ſa puiſ-
ſance , mais en celle du mari ; & que le
corps du mari n'eſt point en ſa puiſſance,
mais en celle de la femme.
  Cette ma-
xime étant conſtante , & n'ayant pas be-
ſoin d'être prouvée après l'autorité du
grand Apôtre , il n'eſt pas neceſſaire de
s'y arrêter davantage: il faut ſeulement
examiner quelles ſont les conclusions
qu'on en doit tirer.
Il s'enfuit 1. Que la femme qui eſt
ſoumiſe & inferieure à ſon mari dans
l'adminiſtration du bien , dans la con-
duite des affaires , & dans tout ce qui
concerne la vie civile, lui devient égale, 147des Gens Mariez Ch. XIV. lorſqu'il s'agit de l'uſage du Mariage,
c'eſt-à-dire, qu'elle a autant de droit
ſur le corps de ſon mari, qu'il en a ſur
Hom. 19.
in 1. ad
Cor.
le sien.  Saint Jean Chryſoſtome par-
lant de cette matiere , obſerve que l'E-
criture
, ſoit dans l'ancien , ou dans le
nouveau Teſtament, marque expressé-
ment que dans tout le reſte, le mari eſt
le maître & le ſuperieur ; que Dieu dit
à la femme dans la Geneſe :
Vous ſerez
Cap.3.16.
ſous la puiſſance de vôtre mari, & il vous
dominera
; que ſaint Paul ordonne aux
femmes d'être ſoumiſes à leurs maris
comme au Seigneur , qu'il dit que le
mari eſt le chef de la femme , comme
JESUS-CHRIST eſt le chef de l'É-
Epheſ. 5.
22. & ſe-
quent. 6.
gliſe ; qu'ainſi que l'Egliſe eſt ſoumiſe
à JESUS-CHRIST, les femmes
doivent être ſoumiſes en tout à leurs
maris ; qu'il veut que le mari aime ſa
femme comme lui - même , & que la
femme craigne & reſpecte ſon mari.
Mais il ajoute que dans ce qui regarde
le Mariage l'on voit dans le même
Apôtre , que la femme eſt égale à ſon
mari, & qu'elle eſt maîtreſſe du corps
de ſon époux, comme il eſt maître de
celui de ſon épouſe.  Il conclut qu'on
peut dire qu'elle eſt en même tems la
maîtreſſe & la ſervante de ſon mari :
la maîtreſſe , puiſqu'elle a pouvoir ſur
ſon corps , & qu'elle en peut diſpoſer :
G ij 148La Vie la ſervante , parcequ'elle doit lui obéir
dans tout ce qui concerne la conduite
de ſa vie.
Lib. 22.
contra
Fauſtum
Manich.
c. 31.
Saint Auguſtin reconnoît auſſi cette
égalité entre le mari & la femme , par
rapport au Mariage , & ſe ſert de ce
principe, pour prouver que Sara ne fit
rien d'illégitime, lorſqu'elle porta Abra-
ham
à épouſer Agar ſa ſervante.  Il dit
même qu'elle le lui commanda , &
qu'elle n'exceda point en cela ſon pou-
voir , parcequ'ayant droit ſur le corps
de ſon mari , elle pouvoit , ſe voyant
ſterile, l'obliger à prendre une ſeconde
femme , ſelon l'uſage de ce tems-là, &
conformément à la diſpenſe que Dieu
avoit accordée à ſon peuple au sujet de
la poligamie , afin de donner naiſſance
à des enfans, & d'augmenter le nombre
de ceux qui adoroient le vrai Dieu.
2.  Le mari & la femme n'étant plus
maîtres de leurs corps, ils ſont obligez
de ſe rendre une déference reciproque,
& de ſe ſoumettre à la volonté l'un
de l'autre dans l'uſage du Mariage.
C'eſt ce que S. Paul veut nous marquer.
1. Cor. 7.
3.
lorſqu'il dit :
Que le mari rende à ſa fem-
me ce qu'il lui doit , & la femme ce
qu'elle doit à ſon mari.
  Sur quoi il
Lib. de
Virg. c.
48. & in
Ps . 50.
faut obſerver avec ſaint Jean Chryſoſ-
tome
, que l'Apôtre appelle cela une
dette , afin de nous faire comprendre 149des Gens Mariez Ch. XIV. que celui du mari ou de la femme qui
reſiſte à l'autre dans ce point , lorſqu'il
n'a pas de raiſon legitime qui le diſpenſe
de lui obéir , commet une injuſtice vi-
ſible envers lui , ſe rend coupable des
plaintes , des impatiences & des mur-
mures où il tombe , & répond devant
Dieu des adulteres & des autres impu-
retez auſquelles il s'abandonne dans la
ſuite.
3.  Il ne leur eſt point permis de s'ab-
ſenter , ni d'entreprendre des voyages,
ſans un mutuel conſentement , parce-
qu'ils ne peuvent plus diſpoſer d'eux-
mêmes ; qu'ils ſont ſoumis l'un à l'au-
tre dans ce qui eſt une ſuite du Mariage;
& qu'ils ne doivent pas ſe priver du
droit que l'Apôtre nomme une dette ,
comme on vient de le dire.
4.  Il ne faut pas qu'ils ſe laiſſent
éblouir par un faux prétexte de pieté ,
ni qu'ils s'imaginent pouvoir s'engager
en aucune maniere à garder la conti-
nence ſans un conſentement récipro-
que : car les ſaints Peres declarent que
toutes les promeſſes qu'ils peuvent faire
à cet égard , ſont nulles & illicites , à
moins que les uns & les autres n'en
ſoient d'accord. Il ſe trouva une fem-
me du tems de S. Auguſtin , qui fit vœu
de continence ſans la participation de
ſon mari.  Ce Pere l'en reprit , & lui
G iij 150La Vie declara qu'elle avoit manqué en cette
rencontre , & qu'elle n'avoit pû s'en-
gager à cela que par la permiſſion de
Epiſt.
262.
ſon mari. Si votre époux , lui dit-il,
avoit voulu garder la continence , &
que vous n'y euſſiez pas conſenti , il
auroit été obligé de vous rendre le de-
voir, & il auroit eu devant Dieu le me-
rite de la continence , s'il avoit uſé en-
ſuite du Mariage, non pour ſuivre les
mouvemens de ſa concupiſcence, mais
pour s'accommoder à vôtre foibleſſe ,
& pour vous empêcher de tomber dans
l'adultere.  A plus forte raiſon êtiez-
vous obligée, vous qui avez la ſoumiſ-
ſion pour partage , de lui obéir dans
ce qui regarde l'uſage du Mariage, de
peur que le démon ne le portât à com-
mettre adultere ; & Dieu qui auroit vû
que vous deſiriez de garder la conti-
nence, & que la penſée ſeule de procu-
rer le ſalut de vôtre ami , vous en au-
roit détournée , auroit accepté vôtre
bonne volonté , & vous auroit récom-
pensée , comme ſi vous l'aviez effecti-
vement gardée.
Ce ſaint Docteur fit encore connoî-
tre en une autre occaſion , combien il
improuvoit la conduite des perſonnes
mariées qui s'engagent sans le consen-
tement les uns des autres à garder la
continence. Ayant été averti qu'un mari 151des Gens Mariez Ch. XIV. & une femme avoient fait vœu de ne
Ep. 127.
plus uſer du Mariage , il leur écrivit
pour les fortifier dans cette ſainte re-
ſolution , il leur repreſenta que cette
promeſſe qu'ils avoient faite à Dieu ,
leur lioit abſolument les mains ; qu'ils
ne pouvoient plus vivre enſemble com-
me autrefois ; & que ce qui leur avoit
été auparavant permis & licite , leur
ſeroit deſormais interdit.  S'adreſſant
enſuite au mari , il le congratula de ce
qu'il s'étoit ainſi imposé une heureuſe
neceſſité qui l'obligeroit à être meilleur,
& à ſuivre la perfection ; & il lui dit
qu'il ne devoit plus penſer qu'à accom-
plir le vœu que ſon cœur avoit formé ,
& que ſes levres avoient prononcé en
preſence du Seigneur.
Il ajouta neanmoins à la fin de ſa
Lettre une clause tres-importante , &
qui regarde la matiere dont nous par-
lons. Il ne pourroit y avoir , dit-il à
ce mari, qu'une ſeule raison qui m'em-
pêcheroit de vous porter à executer ce
vœu, & qui me détermineroit même à
vous en détourner.  Ce ſeroit , ſi vôtre
femme n'en étoit pas d'avis , & n'a-
voit pas voulu s'y ſoumettre , parce-
qu'elle ſe ſentoit foible & infirme. Car
ces ſortes de vœux ne ſe doivent faire
par les gens mariez que d'un commun
conſentement; & s'ils s'y portent incon-
G iiij 152La Vie ſiderément , & ſans l'avis l'un de l'au-
tre , bien loin qu'ils ſoient obligez de
les accomplir , il faut s'y oppoſer , &
arrêter leur temerité indiſcrete , parce
que Dieu défend d'uſurper le bien d'au-
trui , & qu'il ne veut pas qu'on exe-
cute les vœux qu'on a faits d'une choſe
dont on n'eſt pas maître ; & l'on ſçait
que ſelon l'Apôtre, les corps des maris
& des femmes ne ſont pas en leur puiſ-
ſance.
Le Pape Alexandre II. établit la mê-
me maxime dans la réponſe qu'il fit à
un mari, qui avoit forcé ſa femme en la
menaçant de la mort, à conſentir qu'il
33. q. 5.
c. 2.
ſe retirât dans un Monaſtere.  Car il
l'obligea de retourner avec elle , & il
lui déclara qu'il n'avoit pû la quitter
ſans ſon conſentement, & qu'il n'avoit
pas dû l'extorquer par des menaces &
par violence.
Mais on ne peut rien deſirer de plus
fort , ni de plus précis , que ce qu'un
ancien Pere écrivit à Celancie9 pour
l'inſtruire ſur ce ſujet. J'ai appris , lui
Ep. 14.
in Ep.
Hier. c.8.
dit-il, que depuis quelques années l'ar-
deur admirable & toute extraordinaire
de vôtre foy vous avoit portée à pren-
dre reſolution de garder la continence,
& à conſacrer le reſte de vos jours à la
pureté. Ce deſſein marque la grandeur 153des Gens Mariez Ch. XIV. de vôtre eſprit, & l'excellence de vôtre
vertu, puiſque vous avez la force de re-
noncer tout d'un coup aux voluptez
que vous avez éprouvées, & d'étouffer
les flammes dont la jeuneſſe eſt ordinai-
rement embraſée. Mais j'ai appris en
même tems , non ſans beaucoup de
peine & de déplaiſir , que vous avez
commencé d'executer ce grand deſſein
ſans le conſentement de vôtre mari, &
contre la défenſe expreſſe de l'Apôtre,
qui en cela ſoumet non ſeulement la
femme à la volonté de ſon mari, mais
auſſi le mari à celle de ſa femme, lorſ-
qu'il dit : Le corps de la femme n'eſt point
1. Cor. 7.
4.
en ſa puiſſance, mais en celle de ſon mari;
& le corps du mari n'eſt point en ſa puiſ-
ſance, mais en celle de ſa femme.
Pour
vous , comme si vous aviez oublié les
loix & les promeſſes du Mariage , &
que vous euſſiez entierement perdu la
memoire de ſes droits & de ſes devoirs,
vous avez fait vœu à Dieu de garder la
chaſteté ſans l'avis & le conſentement
de vôtre mari. Certes l'on fait une pro-
meſſe bien témeraire & bien dangereu-
ſe quand on promet ce qui eſt encore au
pouvoir d'autrui ; & un preſent ne peut
être fort agreable, lorſqu'une ſeule per-
ſonne offre une choſe qui eſt à deux.
Auſſi avons nous appris & reconnu avec
beaucoup de regret, que pluſieurs Ma-
G v 154La Vie riages ont été troublez par cette igno-
rance, & que cette chaſteté inconſide-
rée a fait commettre des adulteres; par-
ceque durant que l'un des deux s'ab-
ſtient des choſes qui ſont permiſes ,
l'autre ſe porte à celles qui ſont défen-
duës.  Or je ne ſçai pas qui eſt le plus
coupable en cette rencontre, ou le ma-
ri qui étant rejetté de ſa femme, tombe
dans l'adultere, ou la femme qui en l'é-
loignant d'elle , le porte en quelque
façon à le commettre.
5. Puiſque ceux qui ſe marient ne
ſont plus maîtres de leurs corps , il eſt
évident qu'ils pechent fort griévement,
& qu'ils ſe rendent tres criminels, toutes
les fois qu'ils s'approchent d'une per-
ſonne étrangere , & qu'ils commettent
adultere, parcequ'ils manquent à la fide-
lité qu'ils se sont promise ; qu'ils dispo-
ſent de ce qui n'eſt plus à eux , & qu'ils
violent ouvertement la juſtice.  Mais
comme cette matiere eſt d'une fort gran-
de étendue , & qu'elle ne peut pas être
éclaircie en peu de paroles , il en faut
faire un Chapitre particulier.
[Cul de lampe.]
155des Gens Mariez Ch. XV.
[Bandeau.]

CHAPITRE XV.

Du peché d'adultere; qu'il eſt tres-énorme;
qu'il empêche ceux qui l'ont commis de
ſe marier enſemble; que l'un des deux, du
mari ou de la femme , ne peut pas s'y
abandonner, même du conſentement de
l'autre ; qu'il eſt défendu auſſi-bien aux
hommes qu'aux femmes : ſçavoir si les
maris qui y tombent ſont auſſi, ou moins
coupables que les femmes qui y ſuccom-
bent.

Tous ceux qui feront une reflexion
ſerieuse aux conſiderations ſuivan-
tes, demeureront d'accord de l'énormité
du peché d'adultere.
Il eſt directement oppoſé à la pro-
meſſe ſolemnelle que ſe font ceux qui
ſe marient, de ſe garder une fidelité in-
violable.
Il combat l'ordre de la juſtice , qui
veut qu'on ne dépouille perſonne du
droit qui lui eſt acquis.  Or on a vû au
Chapitre précedent, que le corps du ma-
ri n'eſt plus en ſa puiſſance, mais en celle
de ſa femme , & que celui de la femme
eſt auſſi en la puiſſance de ſon mari ; &
par conſequent ils violent cette vertu ,
lorſqu'ils les proſtituent à des perſonnes
étrangeres , parcequ'ils diſpoſent d'une
G vj 156La Vie choſe dont ils ne ſont plus les maîtres, &
qui appartient à autrui.
Il fait injure aux enfans , parcequ'il
rend leur naiſſance incertaine.
Il remplit les familles de trouble & de
confuſion, parcequ'il y introduit des per-
ſonnes qui n'en ſont pas , & qu'il eſt cau-
ſe qu'ils recueillent des ſucceſſions qui
ne devroient point leur appartenir.
Il met la mesintelligence entre les ma-
ris & les femmes ; il les rend ennemis
mortels ; & ſouvent même il les engage
à ſe porter aux dernieres extrémitez.
Qu'on liſe après cela les ſaintes Ecri-
tures
, on y trouvera par tout des preu-
ves de ſon énormité. L'Ecclesiaſtique dit
qu'il produit la plûpart des deſordres
qu'on vient de marquer. Car après avoir
parlé de la punition d'un homme qui
tombe dans ce crime, il ajoute.
Ainſi perira encore toute femme qui aban-
Eccl. 23.
32. seq.
donne ſon mari, & qui lui donne pour heri-
tier celui d'un autre: car premierement elle
a deſobéi à la Loi du tres-Haut.  Seconde-
ment elle a peché contre ſon mari. Troiſié-
mement elle a commis un adultere ; & elle
s'eſt donnée des enfans d'un autre que de
ſon mari.
Il décrit enſuite comment tout le mon-
de s'élevera contre elle : il nous aſſure
que ſes enfans ſeront marquez d'une no-
te perpetuelle d'infamie , & qu'ils ne 157des Gens Mariez Ch. XV. proſpereront jamais.
Cette femme
, dit-il,
ſera amenée dans l'aſſemblée, & on exami-
nera l'état de ſes enfans. Ils ne prendront
point racine , & ſes branches ne porteront
point de fruit. Sa memoire ſera en maledic-
tion, & ſon infamie ne s'effacera jamais.
Le Prophete Malachie déclare que ce
peché irrite Dieu , l'oblige de détourner
ſa face de deſſus les hommes,& le porte à
rejetter leurs offrandes & leurs ſacrifices.
Vous avez
, dit Dieu aux Juifs par la bou-
che de ce Prophete ,
couvert l'Autel du
Seigneur de larmes & de pleurs ; vous
Malac.
2. 13. 4.
15.
l'avez fait retenir de cris : c'eſt pourquoi
je ne regarderai plus vos ſacrifices;& quoi-
que vous faſſiez pour m'appaiſer, je ne re-
cevrai point de preſent de vôtre main. Et
pourquoi , me direz-vous , nous traiterez-
vous de la ſorte ? Parceque le Seigneur a
été le témoin de l'union que vous avez con-
tractée avec la femme que vous avez épou-
ſée dans vôtre jeuneſſe , & qu'après cela
vous l'avez mépriſée, quoiqu'elle fût vôtre
compagne & vôtre femme legitime par le
contrat que vous aviez fait avec elle. N'eſt-
elle pas l'ouvrage du même Dieu ; & n'eſt-
ce pas ſon ſouffle qui l'a animée comme
vous ? Et que demande cet Auteur unique
de l'un & de l'autre , ſinon qu'il ſorte de
vous une race d'enfans de Dieu? Conſervez
donc vôtre eſprit pur & ne mépriſez pas la
femme que vous avez priſe dans vôtre jeu-
neſſe.
158La Vie
La Loy écrite puniſſoit même de mort
les adulteres.  
Si quelqu'un
, dit Moïſe
Cap. 20.
10.
dans le Levitique,
abuſe de la femme d'un
autre , & commet adultere avec la femme
de ſon prochain , que l'homme adultere &
la femme adultere meurent tous deux.
L'Evangile qui eſt une Loy de grace,
Matth.5.
32.
ne prononce pas à la verité la peine de
mort contre ceux qui ſont coupables de
ce peché ; mais JESUS-CHRIST
nous enſeigne qu'il eſt une cauſe ſuffi-
ſante de ſéparation & de divorce entre
un mari & une femme. Sur quoi ſaint
Auguſtin
dit que l'adultere eſt un ſi
Lib. 1. de
ſerm.
dom. in
monte. c,
16.
grand mal , qu'encore qu'il n'y ait rien
au monde de ſi indiſſoluble que le Ma-
riage , il en cauſe neanmoins la diſſolu-
tion. (Ce qui ne s'entend que d'une diſ-
ſolution exterieure : car le lien demeure
toujours, & n'eſt rompu que par la mort
de l'une ou de l'autre des parties. )
Enfin S. Paul nous aſſure que les adul-
3. Cor. c.
10.
teres ne ſeront point heritiers du royau-
me de Dieu.
Le Seigneur nous a aſſez marqué par
les châtimens qu'il a pris de David , que
ce peché eſt tres-grand & tres-grief : car
après avoir touché ce Prince d'un re-
pentir tres-ſincere, il vengea neanmoins
l'injure qu'il avoit faite à Urie , par une
infinité de plaies dont il le frappa , & 159des Gens Mariez Ch. XV. dans ſa perſonne, & dans celle de ſes en-
fans, juſqu'à le mettre dans un extrême
peril de perdre tout enſemble & la cou-
ronne & la vie.
Les peines que l'Egliſe veut que l'on
impoſe à ceux qui commettent ce cri-
me , juſtifient encore qu'on a toujours
crû qu'il eſt tres-énorme : car il y a des
Canons qui ordonnent qu'on les met-
Conc.
Ancir. c.
20.
tent en penitence pendant ſept ans , &
quelquefois davantage ; & même dans
les premiers ſiecles on leur refuſoit ab-
ſolument la grace de la reconciliation,
Albas ſp.
obſerv. l.
2. obſerv,
17.
& on les traitoit avec la même ſéverité
que les homicides & les idolâtres, c'eſt-à-
dire , ceux qui ayant renoncé à la foy
ſacrifioient aux Idoles.
L'on voit même par les Loix Romai-
nes, que ce crime a toujours été conſide-
ré comme un des plus griefs & des plus
dangereux à la ſocieté civile , & qu'on
ne vouloit point qu'on fiſt aucune grace
à ceux qui en étoient coupables. Car il
Cod. de
tranſact.
l. 18.
n'étoit point permis d'en tranſiger ; &
les Empereurs ayant coutume de faire
élargir les Priſonniers à la ſolemnité de
Pâque , ils en exceptoient les adulteres,
& les jugeoient indignes d'être mis en
Cod.de.
Epiſcop.
aud. l. 3.
liberté aux approches de cette grande
Fête , parcequ'ils la deshonoroient par
leur perſidie & par leur impureté.
C'a auſſi été pour inſpirer aux hom- 160La Vie mes de l'horreur de ce crime , que les
loix tant civiles qu'Eccleſiaſtiques , ont
L Claud.
Seluc. ff.
de his qua
ut indign.
défendu à ceux qui y étoient tombez, de
ſe marier enſemble. Le celebre Juriſcon-
ſulte Papinien , conſulté à l'occaſion
d'un homme qui ayant été condamné
comme adultere , épouſa enſuite la fem-
me qu'il avoit corrompue , & lui laiſſa
même tous ſes biens par ſon teſtament ,
répondit que ce Mariage avoit été nul &
illégitime, & qu'il falloit priver cette fem-
me de la ſuccession du défunt, & l'appli-
quer au Fiſc.L'on trouve dans Gratien plu-
3. q, I. c.
1. & e.
Ibid c. 4.
ſieurs Decrets qui interdiſent le Mariage
à ceux qui ſe ſont abandonnez à ce cri-
me. Et quoique cette défenſe ait été dans
la ſuite reſtrainte à ceux & à celles qui
Cap. Lau-
dab. de
conv. in-
fidel.
ont conſpiré contre la vie de leurs époux
pour ſe marier avec leurs adulteres , ou
qui ſe ſont engagez par ſerment à les
épouſer ; il eſt toujours vrai de dire que
ces anciennes Conſtitutions prouvent
que ce peché eſt tres-énorme en lui-mê-
me.
La deſcription que Saint Hilaire fait
d'un homme qui s'y abandonne , le juſ-
tifie encore. Combien, dit-il, celui qui
ſe laiſſe dominer par ſes paſſions, & qui
ſuit aveuglément les mouvemens de ſa
concupiſcence , ne ſe deshonore-t il
point lui-même? Il eſt toujours attentif
à trouver des occaſions de commettre 161des Gens Mariez Ch. XV. des adulteres,& il ne cherche qu'à pou-
voir aſſouvir en ſecret , & comme à la
In. Ph?
25.
dérobée , ſa brutalité. Ses yeux ne s'oc-
cupent qu'à découvrir des lieux de pro-
ſtitution ; ſon eſprit ne penſe à rien au-
tre choſe ; & il y abandonne ſon corps
ſans aucune reſerve. Entendant conti-
nuellement parler des loix que les hom-
mes ont faites contre ceux qui commet-
tent des adulteres , & les voyant affi-
chées dans les places publiques , il en
prend occaſion de penſer a des impu-
retez & à des adulteres.  Il craint au
milieu des crimes qu'il commet, & ce-
pendant il n'a pas soin d'éviter ce
qu'il craint.
L'on a dit ci-deſſus qu'une des cir-
conſtances qui aggrave le plus ce crime,
c'eſt que celui du mari ou de la femme
qui le commet , fait injure à l'autre , &
viole la juſtice à ſon égard , uſant de ſon
corps contre ſa volonté.  Il ne faut pas
neanmoins s'imaginer que quand l'un
des deux y conſentiroit , l'autre puiſſe
s'abandonner à une perſonne étrangere:
car ſi alors celui qui donneroit ſon con-
ſentement ne recevoit point d'injure ,
ſuivant cette maxime commune ,
volenti
non fit injuria
, on n'eſt point cenſé faire
injure à celui qui conſent à ce que l'on exe-
cute
; l'autre qui ſe proſtitueroit ne laiſſe-
roit pas de pecher , & de ſe deshonorer 162La Vie lui-même: car ſaint Paul nous aſſure que
1. Cor. 6.
28.
celui qui commet fornication, & qui ſuit
l'impureté , peche contre ſon propre
corps, & viole le Temple du ſaint Eſprit:
outre cela il feroit tort & injure aux en-
fans qui pourroient naître d'une telle
conjonction.
C'eſt pourquoi ſaint Auguſtin enſei-
gne qu'il n'eſt point permis à une fem-
Lib. 22.
contra
Fauſt.
c. 3.
& Lill.1.
de ſerm.
Dom. in
monte c.
16.ſerm.
392.
me de ſe proſtituer à un homme, quand
même ſon mari y conſentiroit , & que
le mari ne doit pas non plus s'approcher
d'une autre femme , même avec la per-
miſſion de la ſienne. Il ſoutient au con-
traire que les femmes ſont obligées de
reſiſter à leurs maris en ces rencontres, &
de faire tout leur poſſible pour les dé-
tourner de l'impureté ; qu'elles ne doi-
vent chercher à être loüées d'eux , ni à
leur plaire en diſſimulant , & en ſouf-
frant leurs débauches, parcequ'une telle
patience eſt indigne des Chrétiens ; qu'il
faut qu'elles ſoient jalouſes de leurs ma-
ris , non par des motifs humains & char-
nels , mais par le deſir de procurer leur
bien ſpirituel , & parcequ'elles ſçavent
qu'ils ne peuvent s'abandonner au li-
bertinage, ſans mettre leur ſalut en dan-
ger ; que dans tout le reſte elles doivent
leur être ſoumiſes , leur obéir exacte-
ment , ſe regarder comme leurs ſervan-
tes, & ſouffrir leurs mauvaiſes humeurs 163des Gens Mariez Ch. XV. & leurs emportemens ; mais que lors-
qu'elles voyent qu'ils deshonorent leur
Mariage par des commerces illicites ,
elles ſont obligées d'en gémir , de s'en
plaindre, de ſoutenir leurs droits, & de
s'oppoſer à leur vie licentieuſe.
Il y a eu quelques Auteurs prophanes
qui ont dit que l'adultere n'eſt défendu
qu'aux femmes. Mais ce qu'on vient de
repreſenter de ſaint Auguſtin juſtifie aſ-
ſez le contraire ; il ſeroit facile de rap-
porter pluſieurs autres paſſages de ce
ſaint Docteur , où il dit en termes pré-
cis , qu'il n'eſt permis ni aux hommes
ni aux femmes de commettre des adul-
teres.
Lactance qui a défendu nôtre Reli-
gion contre les infideles, remarque qu'il
ne faut pas s'arrêter à leurs loix , qui
n'étoient fondées que ſur une politique
corrompue , & qu'on doit s'en tenir à
la loy de Dieu , qui n'a mis aucune dif-
ference en ce point entre le mari & la
femme. Après , dit-il , qu'un homme
Lib. 6.
divin.
Inſtit.
cap. 20.
eſt marié , il eſt obligé de garder la fi-
delité à ſon épouſe , & il ne lui eſt
point permis de frequenter aucune autre
femme , de quelque condition qu'elle
puisse être , libre ou eſclave. Car il ne
faut pas avoir égard à cette loy pro-
phane & politique, qui condamne une
femme d'adultere , lorſqu'elle s'aban- 164La Vie donne à d'autres qu'à ſon mari; & qui
ne regarde pas comme un adultere, un
mari qui ſe corrompt avec pluſieurs
femmes.  En effet , puiſque la loy de
Dieu unit le mari & la femme par le
lien du Mariage , & qu'elle fait qu'ils
ne ſont plus qu'un ſeul & même corps,
il eſt certain que celui-là eſt adultere
qui rompt cette ſainte union par ſon
impudicité.
La Doctrine de S. Jerôme ſert encore
Epiſt.30.
à refuſer cette erreur. Parmi-nous , dit-
il , & dans notre ſainte Religion, ce qui
eſt défendu aux femmes , l'eſt auſſi aux
hommes; & en ce qui regarde la pureté,
les uns & les autres ont les mêmes obli-
gations.
Saint Gregoire de Nazianze & ſaint
Ambroiſe
ſe ſont auſſi élevez contre les
maris qui prétendent avoir droit d'obli-
ger leurs femmes à leur garder la fideli-
Orat. 31.
té , pendant qu'ils leur ſont eux mêmes
infideles. Avec quel front , leur dit le
premier, éxigez-vous la pureté de vos
épouſes, puiſque vous ne la gardez pas
vous-même? Que perſonne ne ſe flatte,
dit S. Ambroiſe, & ne ſe croye en aſſu-
Lib. 1. de
Amb. c.
4.
rance , ſous prétexte qu'il y a des loix
humaines trop favorables aux maris.
Le commerce qu'ils ont avec d'autres
femmes, eſt un veritable adultere : ce
qui eſt défendu à la femme , ne peut 165des Gens Mariez Ch. XV. être permis au mari , il eſt obligé à la
même pureté qu'elle.
Mais il ſeroit inutile de chercher d'au-
tres autoritez ſur ce ſujet : car l'on a vû
ci-deſſus , que la Loy écrite condamnoit
à la mort, non ſeulement la femme adul-
tere, mais auſſi l'homme qui s'abandon-
noit à ce crime.  Le le Sage avant que de
décrire la punition de la femme adulte-
re , parle de celle du mari qui commet
ce même peché.  
L'homme
, dit-il,
qui
viole la foy du lit conjugal , mépriſe ſon
ame. Il ſera puni dans les places publiques.
Eccli. 1.
23. 25.
30. 31.
Il ſera mis en fuite comme le poulain de la
cavale ; & il ſera pris lorſqu'il s'y atten-
doit le moins. Il ſera deshonoré devant tout
le monde, parcequ'il n'a pas compris ce que
c'étoit que de craindre le Seigneur.
  Et
S. Paul prononce que
le corps de la femme
n'eſt pas en ſa puiſſance , mais en celle de
ſon mari ; & que de même le corps du mari
n'eſt pas en ſa puiſſance, mais en celle de ſa
femme.
Ainsi il est certain que l'adultere
eſt également défendu au mari & à la
femme ; & qu'un homme qui s'abandon-
ne à l'impureté, peche tres-griévement,
& viole la loy de Dieu , puiſqu'il fait un
mauvais uſage de ſon corps , & qu'il en
diſpoſe au préjudice de celle à qui il ap-
partient.
Quant à la queſtion que l'on propoſe
ordinairement , ſçavoir lequel des deux, 166La Vie du mari ou de la femme qui commet
adultere , eſt le plus criminel , on pour-
roit dire que la conſideration des enfans
dont la naiſſance eſt incertaine , lorſque
la femme a commerce avec pluſieurs
hommes , aggrave ſon peché : car on
ne peut pas diſcerner quel eſt le pere des
enfans qu'elle met au monde , ce qui est
un inconvenient tres-conſiderable , &
qui trouble la ſocieté civile. Mais nean-
moins il faut répondre avec les ſaints
Peres
, que le mari qui tombe dans l'im-
pureté , eſt plus coupable que la fem-
me qui commet le même peché ; parce-
qu'ayant plus de force d'esprit , il doit
être plus maître de ſes paſſions ; parce-
que connoiſſant plus parfaitement la dif-
formité du peché , il lui eſt plus hon-
teux d'y ſuccomber ; parcequ'étant le
chef de ſa femme , il doit la préceder
dans le chemin de la vertu , & lui en
donner l'exemple , comme le déclarent
les ſaints Docteurs de l'Egliſe. Les ma-
Lib. 2. de
adulter.
conjug. c.
8.
ris dit S. Augustin , s'indignent contre
nous, lorſque nous leur diſons qu'ils ſe-
ront punis de la même maniere que les
femmes, s'ils commettent adultere. Ils
prétendent que leur étant ſuperieurs
ils ne doivent pas être ſoumis aux mê-
mes peines qu'elles dans cette rencon-
tre : comme ſi leur état & leur condi-
tion ne les obligeoit pas encore plus que 167des Gens Mariez Ch. XV. les femmes à réprimer leurs paſſions, à
ne ſe pas laiſſer dominer par leur chair,
& à marcher dans les voies de la juſti-
ce ? Ainſi bien loin de trouver mauvais
qu'on les avertiſſent qu'ils ſouffriront
les mêmes peines que les femmes, s'ils
s'abandonnent à l'adultere, ils doivent
ſçavoir qu'ils en méritent de bien plus
griéves qu'elles, parcequ'ils ſont obli-
gez de les ſurpaſſer en vertu , & de les
conduire par l'exemple de leur vie &
de leur actions innocentes. Tantò gra-
viùs eos puniri oportet, quantò magis ad
eos pertinet, & virtute vincere, & exem-
plo regere fœminas.
Mais ſans s'arrêter davantage à cette
queſtion, il faut conclure en finiſſant ce
Chapitre , que l'adultere eſt tres-crimi-
nel ; que tous les Fideles doivent s'en
éloigner comme d'un tres-grand peché,
& que les hommes y ſont obligez auſſi-
bien que les femmes , parceque la loy
de Dieu eſt generale, & ne ſouffre point
d'exception : que cette parole, non mœ-
chaberis
,
Vous ne commettez point d'a-
Exod. 20.
14.
Matth.5.
27.
Heb. 15.
4.
dultere
, regarde tout le monde ; & que
S. Paul déclare que Dieu condamnera à
ſon Jugement dernier tous les fornica-
teurs & tous les adulteres.
168La Vie
[Bandeau.]

CHAPITRE XVI.

Qu'il faut conſeiller aux gens mariez de
garder la continence les jours qu'ils doi-
vent approcher de la ſainte Euchariſtie.
Que cette pratique est autorisée par L'E-
criture ſainte
, par la doctrine des ſaints
Peres
, par les Canons de l'Egliſe, & par
l'exemple des Saints, & des perſonnes
de pieté.

CE que je dois repreſenter dans ce
Chapitre , regarde à la verité tous
les Sacremens de l'Egliſe , car ils ſont
tous tres-ſaints , & il n'y en a aucun qui
ne merite qu'on y apporte une tres-gran-
de préparation. Mais neanmoins comme
il y en a deux auſquels nous participons
plus ſouvent qu'à tous les autres , c'eſt
à eux particulierement qu'il faut s'arrê-
ter , lorſqu'on traite de la continence
conjugale, & qu'on a deſſein d'inſtruire
les gens du monde de la pureté qui leur
convient, & qu'ils doivent garder dans
l'état du Mariage.  Les ſaints Peres en
ont uſé de cette maniere ; & l'on recon-
noît , en liſant leurs Ouvrages , que
c'eſt preſque toujours par rapport à l'Eu-
chariſtie & à la Penitence qu'ils parlent,
lorſqu'ils enseignent que pour se prépa-
rer à la reception des Sacremens, il faut
redoubler 169des Gens Mariez Ch. XVI. redoubler ſon affection pour la pureté, &
s'abſtenir pendant quelques jours de
l'uſage du Mariage.
Je rapporterai dans le Chapitre ſui-
vant ce qu'ils ont dit de la Penitence ;
ainſi je me contenterai d'expliquer dans
celui - ci ce qui regarde la ſainte Eucha-
riſtie.
L'Ecriture nous apprend, que lorſque
Dieu voulut donner la Loy écrite aux
Juifs , il leur commanda de ſe purifier
auparavant pendant pluſieurs jours.
Al-
lez trouver le peuple
, dit-il à Moïse,
pu-
Exod. 19.
10.
rifiez & ſanctifiez - les aujourd'hui , &
demain qu'ils lavent leurs vêtemens
. Ce
ſaint Prophete qui étoit porteur des or-
dres de Dieu, leur marqua en particulier,
que c'étoit par la continence qu'ils de-
voient ſe preparer à recevoir cette inſi-
gne faveur du Ciel.  
Soyez prêts pour le
troiſiéme jour
, leur dit - il ,
& ne vous
approchez point de vos femmes.
En effet,
il n'y a rien qui ſoit plus capable d'attirer
ſur nous les graces de Dieu que la pu-
reté , & qui nous mette plus en état
de les recevoir, & d'en profiter.
Mais il faut paſſer à quelque choſe qui
ait plus de rapport à la ſainte Euchariſtie.
Tout le monde ſçait que les Pains de
propoſition10 en étoient la figure. Or il
falloit avoit gardé la continence pen-
dant pluſieurs jours avant que d'en man-
H 170La Vie ger.  Ce qui arriva à David en eſt une
c. Reg.21.
preuve certaine.  Ce Prince ayant été
obligé de prendre la fuite, pour éviter la
colere injuſte de Saül , ſe retira dans la
Ville de Nobé ; & ſe ſentant preſſé de la
faim, il demanda au Prêtre Achimelech11
s'il n'avoit rien qu'il pût lui donner à
manger. Celui - ci lui répondit qu'il
n'avoit point de pains communs qui puſ-
ſent être mangez par le peuple ; qu'il ne
lui en reſtoit que de ſaints qui avoient
été preſentez au Seigneur ; mais que
pour en manger , il falloit être pur , &
ne s'être approché d'aucune femme de-
puis pluſieurs jours. Et David lui ayant
aſſuré qu'il y avoit trois jours qu'il n'a-
voit eu la compagnie d'aucune femme ,
il lui donna de ces Pains de propoſition12.
L'on voit encore dans les Livres de
Num. 9.
Moïſe , que ceux qui avoient quelque
impureté legale, ne pouvoient pas man-
ger l'Agneau Paſcal avec les autres Iſraë-
lites ; & qu'on leur remettoit la Pâque à
un autre tems , afin qu'ils euſſent le loi-
ſir de se purifier , & de s'y preparer.
S'il falloit tant de pureté pour manger
des Pains & un Agneau , qui n'étoient
que la figure de l'Echariſtie ; que l'on
juge s'il n'eſt pas convenable que ceux
qui veulent ſe preſenter à l'Autel sacré
qui porte l'Agneau ſans tache , & parti-
ciper à la veritable Pâque , ſoient tres- 171des Gens Mariez Ch. XVI. purs , & qu'ils ayent gardé la continence
pendant quelques jours.
Il n'eſt pas même beſoin d'avoir re-
cours à cette comparaiſon des Pains de
propoſition & de l'Agneau Paſcal , pour
prouver cette verité , puiſque S. Paul
l'établit en termes clairs & précis.
Que
1. Cor. 7.
3. 5.
le mari
, dit-il,
rende à ſa femme ce qu'il
lui doit; & la femme ce qu'elle doit à ſon
mari. Ne vous refuſez point l'un à l'autre
ce devoir, ſi ce n'eſt d'un commun conſente-
ment, afin de vous exercer à l'oraiſon ; vi-
vez enſuite enſemble comme auparavant, de
peur que le démon ne prenne ſujet de vôtre
incontinence de vous tenter.
Cet oracle prononcé par ce grand
Apôtre , oblige ſans doute les gens ma-
riez à garder la continence , lorſqu'ils
ont deſein d'approcher des choſes ſain-
tes, & particulierement du Sacrement
auguſte de nos Autels , qui eſt le Saint
des Saints , & que les Peres de l'Egliſe
ſoutiennent que ce Docteur des Nations
a voulu déſigner, quand il a parlé de va-
quer à la priere : parcequ'en effet l'Eu-
chariſtie eſt conſacrée par une priere
toute myſterieuſe; qu'il faut faire beau-
coup de prieres avant que d'y partici-
per; & qu'elle eſt elle-même une priere
tres - efficace , puiſqu'elle contient le
Corps, l'Ame & la Divinité de celui qui
eſt toujours vivant pour interceder en
notre faveur.
Hij 172La Vie
Pour ce qui eſt des ſaints Peres, l'on
trouve dans les Ecrits qu'ils nous ont laiſ-
ſez , une infinité de témoignages , qui
prouvent avec évidence, qu'ils ont con-
ſeillé aux Fideles de ſe purifier avec beau-
coup de ſoin , & de garder la continence ,
avant que de ſe preſenter à la ſainte Ta-
ble.
Saint Clement Alexandrin , dans les
Inſtructions qu'il a dreſſées pour tous les
Pedag.
Lib. 2. c.
10.
Fideles , marque expreſſément qu'il faut
ſe priver de l'uſage du Mariage pendant
les tems de la priere , de la lecture , &
des bonnes œuvres.
Saint Jean Chryſoſtome obſerve qu'en-
core que les Juifs fuſſent charnels &
groſſiers, ils s'abſtinrent neanmoins par
ordre de Moïſe , ou plutôt de Dieu mê-
Lib. de
Virginit.
c. 30. 31.
32.
me, de tout commerce conjugal pendant
pluſieurs jours , pour ſe préparer à rece-
voir la loy , comme on l'a vû ci deſſus :
il dit aux Fideles, que cela leur apprend,
que puiſqu'ils ſont appellez à une plus
grande perfection que cet ancien peu-
ple, ils doivent à plus forte raiſon vivre
dans la continence toutes les fois qu'ils
veulent participer aux ſaints Myſteres.
Ce ſaint Docteur rapporte même qu'il
y avoit de ſon tems pluſieurs perſonnes
qui n'oſoient entrer dans les Egliſes après
avoir uſé du Mariage: il ſe ſert de l'exem-
ple de leur pieté & de leur retenue , pour 173des Gens Mariez Ch. XVI. combattre la témerité de ceux qui ne
craignent point de ſe preſenter à Dieu
dans la priere, après avoir prophané leurs
langues par des médiſances & des blaſ-
phêmes , & ſouillé leurs mains par des
actions criminelles. Vous n'oſez venir,
Homil.5.
in Matt.
leur dit-il, dans nos Egliſes pour y prier
Dieu après l'uſage d'un legitime Ma-
riage, encore qu'en cela vous ne com-
mettiez aucun peché ; & vous avez la
hardieſſe de lever vos mains au Ciel ,
après être tombez dans de noires
médiſances, & des calomnies qui vous
font mériter l'enfer ?  Comment ne
tremblez-vous pas de crainte ? N'en-
tendez-vous pas Saint Paul qui vous dit
que le lit nuptial eſt pur , & que le Ma
riage eſt honorable ? Que si vous n'oſez
neanmoins en sortant de ce lit pur &
de cette couche honorable , lever vos
mains vers Dieu : Comment en ſortant
du lit des démons , oſez-vous pronon-
cer ce nom adorable qui eſt également
ſaint & terrible ? Car le démon ſe plaît
dans les médiſances & dans les outra-
ges ; c'eſt comme un lit delicieux où
il ſe repoſe.
Saint Jerôme dit auſſi que pluſieurs Fi-
deles n'entroient point par reſpect dans
les Egliſes , & ne viſitoient pas les tom-
beaux des Martyrs les jours qu'ils avoient
uſé du Mariage ; mais il s'en trouvoit
F iij 174La Vie quelques-uns parmi eux , qui en ces mê-
mes jours ne faisoient point de difficulté
de manger en ſecret l'Euchariſtie dans
leurs maiſons (car en ce tems là les Chré-
tiens emportoient chez eux ce Pain ſa-
cré , pour s'en nourrir dans leurs beſoins
particuliers. )  Ce ſaint Docteur s'éleva
fortement contre eux: il leur dit que s'ils
croyoient qu'il ne leur fût par permis en
ces rencontres d'entrer dans les Egliſes,
ils devoient encore moins entreprendre
de manger la ſainte Euchariſtie.  Il leur
demanda ſi le Corps de JESUS-CHRIST
qu'ils prenoient dans leurs maiſons, étoit
In Apol.
pro libris
uis . ſeu
Epiſt.50.
autre que celui qu'on recevoit dans les
Egliſes, & s'il méritoit moins de reſpect.
Il leur repeta pluſieurs fois qu'ils ne de-
voient pas faire dans le ſecret ce qui leur
étoit interdit dans le public. An alius in
publico, alius in domo Christus est? quod
in Ecclesia non licet , nec domi licet.
Lib. 12.
Epist. in-
dict. 7.
Epist. 31.
Le Pape S. Gregoire rend pareillement
témoignage que c'étoit un ancienne cou-
tume parmi les Romains , de s'abſtenir
de l'entrée de l'Egliſe , après même l'u-
ſage legitime du Mariage , de ſe laver &
de ſe purifier dans de l'eau avant que de
s'y preſenter. Bien loin de blâmer ceux
qui ſe conduiſoient ainſi, il les loue, & il
en parle comme des gens pleins de pieté,
qui avoient un grand reſpect pour tout
ce qui regarde la Religion.
175des Gens Mariez Ch. I.
Mon intention n'eſt pas , lorſque je
rapporte cet exemple , d'obliger tous
ceux qui uſent maintenant du Mariage ,
de ſe priver de l'entrée de nos Temples,
& de s'en éloigner: car je reconnois qu'il
ne faut pas faire une loy generale d'une
ſimple pratique de pieté , qui a été au-
trefois embraſſée par quelques Fideles ,
dont le zele & la ferveur étoient extra-
ordinaires. Mais je ſuis perſuadé qu'on
peut au moins conclure de cette ancien-
ne coutume , qu'il faut ſe préparer
à la ſainte Communion par la continen-
ce; & que ceux qui ne la veulent pas gar-
der pendant quelques jours pour s'y diſ-
poſer , ne portent pas aſſez de reſpect
au Sacrement auguſte de nos Autels.
C'eſt ce qui paroîtra encore avec plus
d'évidence , si l'on conſidere attentive-
ment ce que les autres ſaints Peres de
l'Egliſe
ont dit sur ce ſujet.
Saint Gregoire de Nazianze inſtruiſant
des Adultes qui ſe préparoient au Baptê-
me, ne manque pas de leur dire qu'ils ſe-
ront obligez de paſſer dans la continen-
ce les tems deſtinez à la priere , c'eſt-à-
dire, de ſe ſeparer d'un commun conſen-
tement , lorſqu'ils voudront approcher
de nos ſaints Myſteres.
J'ai déja parlé du ſentiment de ſaint
Jerôme
; il faut ajoûter à ce que j'en ai
rapporté , que lorſqu'il explique ces pa-
H iiij 176La Vie roles du Sage ,
Il y a un tems d'embraſ-
Eccl. 35.
In Eccl.
ſer, & un tems de s'éloigner des embraſſe-
mens.
  Il prétend que ce tems de s'éloi-
gner des embraſſemens , eſt celui de l'o-
raiſon & de la participation des choſes
ſaintes dont parle S. Paul quand il dit :
1. Cor. 7.
5.
Ne vous refuſez point l'un à l'autre le de-
voir, si ce n'eſt d'un commun conſentement,
afin de vous exercer à l'oraiſon.
Saint Ambroiſe diſoit publiquement
dans ſes Sermons, aux Fideles qui étoient
ſoumis à ſa conduite , qu'ils devoient
garder la continence avec leurs propres
Serm.26.
de Temp.
femmes , avant que de ſe preſenter à
l'Autel du Seigneur pour s'y nourrir du
pain des Anges ; & que la veritable diſ-
poſition qu'il faut apporter à l'Eucha-
riſtie , eſt d'en approcher avec un cœur
pur & un corps chaſte.
L'illuſtre Archevêque d'Arles ſaint
Ceſaire
, a auſſi en pluſieurs rencontres,
rendu témoignage à cette verité de mo-
rale. Il enſeigne que les Catechumenes
Serm. 68.
ſont obligez de ſe préparer au Baptême
par des mortifications , par des jeûnes,
& par d'autres œuvres de pieté ; & qu'il
faut ſur-tout qu'ils paſſent pluſieurs jours
dans la continence avant que de ſe pré-
ſenter à ce Sacrement , & après l'avoir
reçu. Or s'il exige une si grande pureté
de ceux qui doivent être baptiſez, n'eſt-
il pas juſte de preſcrire la même choſe 177des Gens Mariez Ch. XVI. à ceux qui veulent approcher de l'Eu-
chariſtie , qui eſt le plus ſaint & le plus
auguſte de nos Sacremens. Mais ce ſaint
Docteur s'en eſt expliqué en des termes
tres-clairs & tres précis. Ainsi il n'eſt pas
neceſſaire de raiſonner pour nous aſſurer
de ſon ſentiment. Toutes les fois, dit il
à ſes Auditeurs dans un de ſes Sermons,
qu'on celebre le jour de la Naiſſance du
Sauveur , ou quelque autre Fête , ayez
ſoin , comme je vous ai déja ſouvent
avertis , non ſeulement de vous ſéparer
des concubines que vous frequentez ,
ce qui eſt un commerce criminel, mais
de vous abſtenir de vos propres femmes
pendant pluſieurs jours.  Lorſque vous
venez à l'Egliſe à l'occaſion de quelque
ſolemnité , leur dit-il encore , & que
vous voulez participer aux Sacremens
que JESUS-CHRIST a inſtituez, ne
manquez pas de vous y préparer en gar
dant la continence pendant pluſieurs
jours , afin que vous puiſſiez enſuite
vous preſenter avec confiance à l'Autel
du Seigneur. Obſervez la même choſe
durant tout le Carême , & juſqu'aux
derniers jours de l'Octave de Pâque,
afin de celebrer ce grand Myſtere avec
un corps pur & chaſte.
Saint Eloy Evêque de Noyon, enſei-
Serm. 163.
gne auſſi à ſes peuples , qu'ils doivent
garder la continence pendant quelques
H v 178La Vie jours avant les Fêtes & les Dimanches ,
afin d'aſſiſter à la Meſſe avec un cœur
pur & un corps chaſte , & de recevoir
avec reſpect le Corps & le Sang de nô-
tre Seigneur.
Le Pape ſaint Gregoire après avoir
expliqué cette ancienne coutume des
Romains , dont on a déja parlé , de
Ep. l. 12.
indict. 7.
Ep. 31.
s'abſtenir de l'entrée de l'Egliſe après
avoir uſé du Mariage , ajoute que ſi les
Juifs furent obligez de vivre en conti-
nence avec leurs propres femmes, pour
ſe preparer à recevoir la Loy , les Chré-
tiens doivent à plus forte raiſon s'exer-
cer à la pureté pendant pluſieurs jours,
lorſqu'ils veulent manger la ſainte Eu-
Lib. 1.
dial 6.
10.
chariſtie. Pour en convaincre les Fide-
les , & pour les y engager , il rapporte
l'hiſtoire d'une jeune femme, qui ayant
eu la témerité d'aſſister à la Dedicace
d'une Eglise de ſaint Sebaſtien après
avoir uſé du Mariage avec ſon mari la
nuit précedente , en fut punie sur le
champ , parceque dès que les Reliques
de ce ſaint Martyr arriverent, le démon
s'empara de ſon corps, & la poſſeda.
Saint Gregoire de Tours ayant parlé
Lib. 2. de
Mirac.
de la maniere miraculeuſe dont un en-
fant avoit été gueri d'un mal tres-dan-
gereux , ajoute que ſes parens reconnu-
rent avec larmes, que leur incontinence
lui avoit attiré cette infirmité , parce- 179des Gens Mariez Ch. XVI. qu'il avoit été conçu la nuit d'un Diman-
che. Ce ſaint Prélat prend de là occaſion
d'exhorter les Fideles de s'abſtenir du
commerce conjugal les jours de Fêtes ,
& de les paſſer uniquement dans la prie-
re, dans la pratique des bonnes œuvres,13
J'ai reſervé en ce lieu à parler de
ſaint Auguſtin , parcequ'il paſſe encore
plus avant que tous les autres Peres
dont j'ai déjà rapporté les autoritez. Il
ne ſe contente pas d'avancer que les
Gens Mariez ſont obligez de garder la
continence pour vaquer à la priere; mais
Lib de
bono con-
jug. c.10.
il ſemble dire qu'ils pechent mortelle-
ment , lorſqu'ils uſent ſi frequemment
du Mariage , qu'ils ne laiſſent jamais au-
cuns jours de libres auſquels ils puiſſent
prier, & participer aux ſaints Myſteres.
L'on trouve auſſi dans les Conciles &
dans les Epîtres des Papes, pluſieurs De-
crets qui juſtifient que ç'a toujours été
l'eſprit de l'Egliſe , que ceux qui vivent
dans le Mariage s'en abſtiennent , avant
que de participer à la ſainte Euchariſtie.
Comme les Dimanches ſont des jours
Conc. 13.
de Communion, le Concile de Frioul de
l'an 791. ordonne que les gens mariez
paſſent la nuit qui les précede dans la
continence.
Le Pape Leon IV. veut que les Prê-
In Ep.
tres & les Paſteurs déclarent aux peu-
ples , qu'ils ſont obligez de communier
H vj 180La Vie quatre fois l'année ; ſçavoir , à Noёl , le
Jeudy Saint, à Pâque & à la Pentecôte ;
& qu'ils exhortent ceux qui ſont mariez
à garder la continence pendant certains
jours. Ce ſont ſans doute ceux auſquels
ils devoient recevoir le Corps de notre
Seigneur JESUS-CHRIST.
Les Bulgares nouvellement convertis
In reſp.
ad con-
ſult. Bul-
gar.c.60.
à la Foy , ayant conſulté le Pape Nico-
las I.
sur ce ſujet , & ſur pluſieurs autres
points importants ; ce ſaint Pontiſe leur
répondit que les Fideles étant obligez de
s'abſtenir les Dimanches de toutes ſortes
d'œuvres ſerviles , ils doivent à plus for-
te raiſon s'éloigner du commerce conju-
gal en ces ſaints jours, afin de les donner
tout entier à la prière & au ſervice de
Dieu.
Theodulphe Evêque d'Orleans , dit
c. 44
expreſſément dans ſes Inſtructions Pa-
ſtorales , qu'il faut avertir les Fideles de
ne s'approcher pas avec indifference du
Sacrement du Corps & du Sang de
JESUS-CHRIST, & auffi de ne s'en
éloigner pas trop long-tems, & d'avoir
ſoin de s'abſtenir de l'uſage du Mariage
aux jours qu'ils veulent y participer.
C'eſt dans ce même eſprit que le ſe-
cond Concile d'Aix-la-Chapelle
, celui
de Salingeſtat de l'an 1022. & pluſieurs
c. 17.
c. 3.
autres, défendent aux Fideles de ſe ma-
rier les Dimanches , qui ſont des jours 181des Gens Mariez Ch. XVI. deſtinez à la prière & à la continence.
Gratien rapporte pluſieurs témoigna-
33. q. 43.
ges de Papes & de Peres de l'Egliſe , qui
parlent tous de la continence conjugale,
comme d'une diſpoſition tres-convena-
Tit. 7. ?
20.
ble à la sainte Communion.
Antonius Auguſtinus a publié un Pe-
nitentiel Romain qui eſt tres-rigoureux
à cet égard : car il condamne à jeûner
au pain & à l'eau pendant vingt jours ,
ceux qui n'ont pas paſſé dans la pureté &
dans la continence, les cinq ou ſept jours
qui ont précedé immédiatement celui de
leur Communion.
On peut encore confirmer cette verité
par les Rituels de preſque toutes les
Egliſes , qui enjoignent aux Paſteurs de
déclarer à ceux qui s'engagent dans le
Mariage , qu'ils ſont obligez de s'abſte-
nir de tems en tems du commerce con-
jugal , afin de vaquer à la priere , & de
participer aux Sacremens.
Cette matiere ſe trouve auſſi traitée
dans ſaint Thomas. Ayant demandé sur
le quatriéme Livre des Sentences, s'il eſt
permis de demander le devoir conjugal
In 4. Sen.
tent. dict.
32. art. 5.
les jours de Fêtes ; il répond qu'encore
que cette action ne ſoit pas un peché par
elle-même , elle rend neanmoins l'hom-
me moins propre aux choſes ſpirituelles;
& qu'ainſi il eſt à propos de s'en abſtenir
en ces ſaints jours , auſquels on ne doit 182La Vie s'appliquer qu'aux exercices de pieté. Il
reconnoît neanmoins au même lieu ,
que celui du mari ou de la femme qui
veut uſer de ſon droit en ces jours , ne
peche par mortellement , parceque la
circonſtance du tems ne change pas l'es-
pece du peché, & ne l'aggrave pas à l'in-
fini.
Ce Saint Docteur décide encore dans
3.p. q.
80. art.
7. ad 2.
ſa Somme , qu'on ne doit pas recevoir
la ſainte Euchariſtie le jour qu'on a uſé
du Mariage, parceque le commerce con-
jugal , lors même qu'il eſt ſans peché, ne
laiſſe pas neanmoins de cauſer quelque
impureté dans le corps , & des diſtrac-
tions dans l'eſprit.
Saint Charles déclare que la dignité
du Sacrement de l'Euchariſtie demande
In actis
instructio.
Euchar.
que les gens mariez s'abſtiennent pen-
dant quelques jours de l'uſage du Maria-
ge , pour ſe mettre en état d'en appro-
cher , à l'exemple de David , qui avant
de recevoir les Pains de propoſition14 de
la main du grand Prêtre , lui déclara
qu'il y avoit trois jours que lui & ceux
de ſa compagnie n'avoient approché
d'aucunes femmes.
Ce grand Cardinal confirme encore
Ca. omnis
homo de
cons. diſt.
3.
cette verité par l'autorité d'un Canon ,
qui porte que toutes ſortes de perſonnes
doivent avant que de communier , vivre
dans la continence pendant trois, quatre
ou huit jours.
183des Gens Mariez Ch. XVI.
Enfin le Catechiſme du Concile de
Trente
veut que les Gens Mariez gar-
dent la continence au moins trois jours
avant que de communier. Le ſecond
avis dit il, qu'il faut donner aux Fideles
qui ſe marient, eſt que comme on n'ob-
tient de Dieu les graces dont on a be-
ſoin, que par de ſaintes prieres, il faut
qu'ils ſe privent de tems en tems de l'u-
ſage du Mariage pour vaquer à ce ſaint
De Sa-
cram.
Matr. §.
7.
exercice, & particulierement qu'ils s'en
abſtiennent au moins trois jours avant
que de s'approcher de l'Euchariſtie, &
même encore plus ſouvent pendant le
tems ſolemnel du Carême , ainſi que
l'ont ſagement & ſaintement ordonné
les ſaints Peres. Car par ce moyen ils
verront augmenter de jours en jours
dans leur famille les biens du Mariage;
Dieu les comblera de graces & de be-
nedictions ; & non ſeulement ils me-
neront une vie paiſible & tranquille ,
mais encore ils auront cette ferme &
veritable eſperance ce qui ne trompe
point , d'obtenir de la miſericorde de
Dieu la vie éternelle & bienheureuſe.
Il faut ajouter que cette coutume de
garder la continence les jours de com-
munion , a été ſuivie dans tous les ſie-
cles par les plus grands Saints , & par
une infinité de perſonnes de pieté, com-
me on le peut voir dans les hiſtoires; & 184La Vie ſans en faire une longue énumeration ,
je me contenterai de propoſer aux lec-
teurs l'exemple de ſaint Loüis Roy de
France
. Ce grand Prince n'approchoit
point de la Communion , qu'il n'eût
Du Chê-
ne tome 5.
p. 148.
vêcu dans la continence pluſieurs jours
auparavant , & il la gardoit encore plu-
ſieurs jours après, afin d'honorer ce Sa-
crement auguſte qui contient le Corps
d'un Dieu , qui eſt la pureté même , &
qui par conſequent ne doit être reçu que
par des ames chaſtes & pures.
Je n'en dirai pas davantage ſur ce ſu-
jet , parcequ'il ſeroit inutile d'alleguer
d'autres preuves à ceux qui ne ſe ren-
dront pas à celles que j'ai expliquées
dans ce chapitre: car elles ſont ſi claires
& ſi évidentes, qu'on peut regarder tous
ceux qui n'en ſeront pas convaincus ,
comme des aveugles volontaires , qui
ſe plaiſent dans les tenebres , & qui dé-
tournent leurs yeux de peur d'apperce-
voir les lumieres de la verité qui ſe pré-
ſente à eux pour les éclairer & pour les
inſtruire.
[Cul de lampe.]
185des Gens Mariez Ch. XVII.
[Bandeau.]

CHAPITRE XVII.

Qu'il faut auſſi conſeiller aux gens mariez
de garder la continence les jours de jeûne
& de penitence. Que cela doit neanmoins
ſe faire d'un commun conſentement.

Les Fideles qui auront une juſte idée
 du jeûne & de la penitence , de-
meureront facilement d'accord de la ve-
rité de cette propoſition , qu'il eſt tres-
à propos de paſſer dans la continence,
les jours auſquels on s'applique à ces
ſaints exercices ; car jeûner & faire pe-
nitence, n'eſt autre choſe que s'éloigner
des plaiſirs & des voluptez , mortifier
ſa chair , crucifier ſon vieil homme ,
gémir de ſes pechez dans le ſecret de
ſon cœur , en ſentir le poids & l'énor-
mité; les effacer par des larmes frequen-
tes & abondantes , & les punir avec ſe-
verité. Or il eſt viſible que tout cela ne
s'accorde pas avec l'uſage du Mariage ;
& par conſequent il eſt vrai de dire que
tous ceux qui ſont veritablement peni-
tens , doivent s'en abſtenir au moins
pendant quelque tems , & ſur-tout aux
jours qu'ils travaillent plus particulie-
rement à fléchir la Juſtice divine.
Auſſi voyons - nous que lorſque l'E-
criture parle du jeûne & de la peniten- 186La Vie ce , elle y joint preſque toûjours la con-
Joël 2.
12. 13. &
ſequent.
tinence conjugale.
Convertiſſez - vous à
moi de tout vôtre cœur , dit le Seigneur,
dans les jeûnes , dans les larmes & dans
les gémiſſemens.
A quoi le Prophete ajou-
te :
Déchirez vos cœurs , & non pas vos
vêtemens. Faites retenir la trompette dans
Sion ; ordonnez un jeûne ſaint ; publiez
une aſſemblée ſolemnelle ; faites venir tout
le peuple ; avertiſſez - le qu'il ſe purifie ;
aſſemblez les vieillards , amenez même les
enfans , & ceux qui ſont encore à la ma-
melle.
Voilà ſans doute un grand appareil de
penitence ; mais ce n'eſt pas tout , car le
Prophete dit enſuite:
Que l'époux ſorte de
ſa couche , & l'épouſe de ſon lit nuptial
:
marquant par là que les gens mariez
doivent vivre dans la continence , lorſ-
qu'ils veulent appaiſer la colere de Dieu
par leurs larmes & par leurs mortifica-
tions.
Saint Paul dans le paſſage qu'on a déja
allegué au chapitre précedent , dit aux
gens mariez , ſelon le Texte Grec15:
Ne
I. Cor. 7.
?
vous refuſez point l'un à l'autre le devoir ,
ſi ce n'eſt d'un commun conſentement, pour
un tems , afin de vous exercer au jeûne &
à l'oraiſon.
  Ainſi il leur ordonne égale-
ment de garder la continence aux jours
qui ſont deſtinez au jeûne & à la priere.
Lorſque les ſaints Peres expliquent 187des Gens Mariez Ch. XVII. les devoirs & les obligations des peni-
tens , ils ſuivent ces maximes de l'Ecri-
ture
, & diſent toûjours que ceux qui
ſont engagez dans le mariage , doivent
s'éloigner du commerce conjugal pen-
dant le tems de la ſainte Quarantaine16,
& aux jours qui ſont conſacrez aux lar-
mes & à la penitence.
Origene parlant de la maniere dont il
faut paſſer le Carême , dit que la conti-
Homil.
I in Lc.
vit.
nence doit accompagner le jeûne, & que
pour être en état de garder la continen-
ce, il faut obſerver le jeûne.
Ce qui nous fait comprendre que le
jeûne & la continence ſont deux vertus
qui ſe ſoutiennent & ſe fortifient réci-
proquement ; que la premiere étant ſe-
parée de la ſeconde , perd beaucoup de
ſon mérite ; & que l'autre ſans le ſe-
cours de la premiere , ne ſçauroit ſub-
ſiſter long-tems.
Saint Epiphane enſeigne auſſi que le
jeûne a beſoin d'être fortifié par plu-
ſieurs exercices de pieté ; & ſans nous
arrêter à les décrire en particulier : il
ſuffit de dire qu'il y comprend la conti-
Hares.
75. n. 31.
nence , & qu'il enſeigne que ceux qui
pour jeûner , croyent être obligez de ſe
retrancher quelques alimens , doivent à
plus forte raiſon s'abſtenir de l'uſage du
Mariage.
Saint Jean Chryſoſtome obſerve que 188La Vie ceux qui ſe diſpoſent à paroître devant
leur Prince pour lui demander quelque
grace , & que les criminels qui ſe voyent
ſur le point d'être preſentez aux pieds de
leurs Juges , ſont continuellement dans
la crainte & dans le tremblement ; qu'ils
ſe privent de toutes ſortes de plaiſirs & de
voluptez ; qu'ils vivent dans les larmes
Lib. de
Virg. c.
30.31.32.
& dans la triſteſſe : il dit que c'eſt ainſi
que ſont obligez de ſe conduire ceux
qui penſent à faire penitence. Qu'ils ont
offenſé une ſouveraine Majeſté ; que le
Juge devant qui ils doivent être preſen-
tez, eſt plein de ſeverité ; qu'ils ont une
faveur bien extraordinaire à lui deman-
der ; que s'il les traitoit ſelon leurs mé-
rites , ils ne pourroient ſupporter le
poids de ſa colere ; qu'il auroit droit de
les rejetter pour toujours , ſans qu'ils
puſſent s'en plaindre ; qu'ils n'ont que
des larmes & des gemiſſemens à lui pré-
ſenter ; que ce n'eſt qu'en s'affligeant &
en s'humiliant , qu'ils peuvent trouver
grace en ſa preſence ; & que par conſe-
quent ils doivent s'abſtenir d'une infini-
té de choſes qui pourroient leur être per-
miſes en un autre tems ; qu'il n'eſt pas
à propos qu'ils uſent alors du Mariage ;
& que la continence qui n'eſt qu'un ſim-
ple conſeil pour les autres , leur devient
d'une obligation tres-étroite , juſqu'à ce
qu'ils ayent effacé leurs pechez par leurs 189des Gens Mariez Ch. XVI. larmes , & ſatifait à la juſtice de Dieu.
Le grand Saint Ambroiſe dit à ſes peu-
Serm.26.
de temps.
ples , qu'il eſt de ſon devoir de les aver-
tir de garder la continence pendant tout
le Carême, & juſqu'à la fin de la ſolem-
nité de Pâque, afin qu'ils puiſſent à cette
grande Fête ſe preſenter à JESUS-
CHRIST
, ornez de pureté & de bon-
nes œuvres.
Saint Jerôme enſeigne auſſi que les
penitens ſont obligez de s'abſtenir de
l'uſage du Mariage , & le prouve par
ces paroles du Prophete Zacharie :
En
ce tems-là il y aura un grand deuil dans
Cap. 12.
11. 12.
& ſeq.
Jeruſalem : tout le pays ſera dans les lar-
mes ; une famille à part , & une autre à
part ; les familles de la maiſon de David
à part , & leurs femmes à part ;  les fa-
milles de la maiſon de Nathan à part, &
leurs femmes à part ; & toutes les autres
familles chacune à part , & leurs femmes à
part.
  Ces paroles , dit ce Pere ,
Tout le
In hun?
locum.
pays ſera dans les larmes ; une famille à
part , & une autre à part ; les familles de
la maiſon de David à part, & leurs femmes
à part
,  ſignifient que dans les tems de
tribulations & d'afflictions il ne faut pas
uſer du Mariage.  C'eſt pourquoi les
Juifs étant ſur le point d'être menez en
captivité , le Prophete Joël leur dit de
la part de Dieu :
Que l'époux ſorte de ſa
Cap. 2.
16.
couche , & l'épouſe de ſon lit nuptial.
Et 190La Vie l'on voit dans un autre lieu de l'Ecritu-
re
, qu'aux approches du déluge , Dieu
fit ce commandement à Noé :
Entrez
Geneſ. 7.
dans l'arche, vous & vos fils, vôtre fem-
me , & les femmes de vos fils
; & qu'au
contraire il lui dit , lorſque le déluge
fut fini ,
Sortez de l'arche , vous & vô-
tre femme, vos fils & les femmes de vos
Ibid. 8.
16.
fils.
  Ce qui fait connoître que tant que
le danger dura, les maris & les femmes
garderent la continence dans l'arche ,
& qu'ils n'uſerent du Mariage qu'après
en être ſortis , & s'être répandus dans
le monde.
Ce ſaint Docteur expliquant ces pa-
roles du Prophete Joël , qu'on a déja
In cap. 2.
Joëlis.
citées pluſieurs fois ;  
Faites retenir la
trompette dans Sion; ordonnez un jeûne
ſaint ; que l'époux ſorte de ſa couche , &
l'épouſe de ſon lit nuptial
, déclare encore
à tous les Fideles que pour faire peniten-
ce , il ne leur ſuffit pas de ſe punir dans
le boire & dans le manger , de jeûner &
de donner l'aumône , mais qu'ils doi-
vent garder la continence , & s'abſtenir
de leurs propres femmes.
Saint Auguſtin après avoir prouvé
par l'Ecriture que les Chrétiens doi-
vent ſe mortifier , ſe faire violence , &
porter la croix durant tout le cours de
leur vie , dit qu'il eſt certain qu'ils y
ſont encore plus obligez pendant le Ca- 191des Gens Mariez Ch. XVII. rême , qui eſt particulierement conſa-
cré à la penitence ; puis il ajoûte , en
s'adreſſant à ſes auditeurs: En un autre
tems on ſe contente quelquefois de vous
dire,
Prenez garde à vous , de peur que
Serm.
205.
Luc.
24. 31.
vos cœurs ne s'appeſantiſſent par l'excès
des viandes & du vin
: mais en celui-
cy , c'eſt-à-dire , pendant le Carême,
il faut que vous jeûniez ; en autre tems
il vous ſuffit d'éviter les adulteres , les
fornications , & les autres impuretez ;
mais en celui-ci vous devez vous abſ-
tenir de vos propres femmes. Ajoûtez
à vos aumônes ordinaires, ce que vous
vous retranchez par le jeûne ; & don-
nez à la priere le tems que vous aviez
coûtume d'employer aux devoirs du
Mariage.
Ce ſaint Pere dit encore pluſieurs
Serm.
210.
fois dans un autre de ſes Sermons , que
les Fideles doivent garder la continence
pendant tout le Carême ; il leur parle
de cette pratique comme d'une choſe
tres conſtante , & dont perſonne ne dou-
toit en ſon ſiecle.
On peut ajoûter qu'il n'avoit garde
Lib. de
fide &
operibus
cap. 6.
d'exempter les penitens de la conti-
nence , puiſqu'il témoigne qu'on y obli-
geoit même ceux qui ſe diſpoſoient au
Baptême , & qu'on ne leur adminiſtroit
ce Sacrement, qu'après qu'ils s'y étoient
preparez pendant pluſieurs jours par des 192La Vie jeûnes, par des prieres , par des aumô-
nes , & ſur tout en ſe ſeparant de leurs
femmes.
Saint Ceſaire parle auſſi de l'obliga-
Serm. 6.
tion qu'avoient ceux qui aſpiroient au
Baptême , de s'abſtenir du commerce
conjugal avant que de s'y preſenter , &
après l'avoir reçû. Et lorſqu'il inſtruit
ſes peuples dans le quatriéme de ſes
Sermons , de la maniere dont ils de-
voient paſſer la penitence du Carême,
il tient le même langage que les autres
ſaints Peres ; car les deux avis les plus
importans qu'il leur donne, regardent
la priere & la pureté.   A l'égard de la
priere il leur dit : Je vous conſeille,
mes freres , & je vous prie de tout
mon cœur de vous lever plus matin que
de coûtume, afin d'aſſiſter aux Vigiles,
( c'eſt-à-dire aux Matines, ) & de vous
rendre exactement aux Heures de Tier-
ce, de Sexte & de None17.
Et pour ce
qui eſt de la pureté , il leur recom-
mande de garder la continence avec
leurs propres femmes pendant tout le
Carême , & juſqu'à la fin de la ſolem-
nité de Pâque.
Il témoigne dans un autre de ſes Ho-
Hom. 2.
melies , que les Fideles de ſon Dioceſe
étoient ſi exacts à paſſer dans la conti-
nence tout le Carême , & les autres
jours de jeûne , qu'il croyoit inutile de
les 193des Gens Mariez Ch. XVII. les y exhorter ; & que s'il leur en par-
loit , c'étoit ſeulement par occaſion , &
pour les fortifier de plus en plus dans
cette ſainte coutume.
Le celebre Evêque de Noyon ſaint
Nom. 16.
Eloy
portoit même ſi loin cette obliga-
tion de la continence durant le Carême,
qu'il diſoit après un ancien Auteur Ec-
cleſiaſtique
, qu'il y avoit preſque au-
tant de mal à uſer du Mariage , qu'à
manger de la chair pendant ce ſaint tems.
J'avoue que cette expreſſion eſt un
peu forte, & je ne voudrois pas m'en ſer-
vir dans la conduite ordinaire des Fide-
les; & pour juger de la grandeur de leurs
fautes , & de la qualité des penitences
qu'il eſt à propos de leur impoſer. Mais
elle prouve au moins qu'on étoit tres-
perſuadé dans les premiers ſiecles de
l'Egliſe , de la maxime que j'explique
dans ce chapitre , & qu'on ne croyoit
pas que refuſer de s'y ſoumettre , fût
une faute peu conſiderable.
Ratherius Evêque de Veronne , qui
Spicilog.
tom. 2.
vivoit au dixiéme ſiecle, publia une Let-
tre Synodique , dans laquelle il mar-
quoit que les gens mariez devoient s'ab-
ſtenir de l'uſage du Mariage pendant
l'Avent , le Carême , les Octaves de
Pâques & de la Pentecôte, dans les tems
des prieres publiques,les veilles de tou-
tes les Fêtes tous les Vendredis . & les
Dimanches. I
194La Vie
Theodulphe Evêque d'Orleans, dont
on a déja parlé dans le Chapitre préce-
dent , exhorte auſſi ſes peuples à paſſer
le Carême dans la continence. Il déclare
Cap. 41.
même dans ſes Instructions Paſtorales ,
que le jeûne perd beaucoup de ſa force ,
lorſqu'on ne s'abſtient point de l'œuvre
du Mariage , & qu'on n'a pas ſoin de
l'accompagner de prieres , de veilles &
d'aumônes.
Herard Archevêque de Tours, ordon-
Inst. Syn.
Cap. 62.
ne auſſi aux Fideles de ſon Diocese , de
paſſer dans la pureté & dans l'éloigne-
ment du commerce conjugal , les jours
de jeûne & de penitence.
Le Pape Nicolas I. inſtruiſant les Bul-
Ad con-
ſult a Bul-
garor. c.
9.
gares , leur repreſente que ſi les gens
mariez qui ont de la pieté, s'abſtiennent
en pluſieurs rencontres de l'uſage du
Mariage, afin de vaquer plus particulie-
rement à la priere ; ils ſont à plus forte
raiſon obligez de garder la continence
pendant le Carême , qui eſt un tems au-
quel on ſe retranche pluſieurs choſes qui
ſeroient permiſes en un autre , & que
l'on doit regarder comme une dixme18 de
mortification que l'on offre à Dieu pour
tout le reſte de l'année.  Il paſſe même
Cap. 48
plus avant dans la ſuite : car il leur dé-
clare qu'il ne faut point celebrer de Ma-
riages , ni faire de feſtins pendant ces
ſaints jours.
195des Gens Mariez Ch. XVII.
L'on peut juger que ces peuples étoient
tres-exacts à obſerver cette ſainte diſci-
pline , puiſque s'étant trouvé parmi eux
Cap. 54.
un homme qui avoit eu la témerité d'ha-
biter avec ſa femme pendant le cours de
la ſainte Quarantaine19, ils s'éleverent con-
tre lui , & conſulterent ce grand Pape
touchant la penitence qu'il falloit lui
impoſer.  Mais ce ſaint Pontife ne vou-
lant rien déterminer là deſſus , les ren-
voya à leur Evêque , & à leurs Paſteurs
ordinaires, qui connoiſſant la condition,
l'âge & le temperament de cet homme
& de ſa femme , étoient plus en état de
juger de la faute qu'ils avoient commi-
se, & de la penitence qu'ils méritoient.
Il y a une infinité de Decrets qui dé-
fendent de celebrer des Mariages pen-
dant l'Avent & le Carême. On peut dire
que ce ſont autant de témoignages qui
juſtifient que ç'a toujours été l'inten-
tion de l'Egliſe de porter les Fideles à
garder la continence aux jours de jeûne :
car comme dit le Concile de Tolede de
l'an 1473. cette sainte Epouse de JESUS-
CHRIST , en faiſant ces ſortes de défen-
ſes , n'a pas tant eu deſſein d'interdire la
ſolemnité des Nôces & du Mariage , que
d'empêcher, ou plutôt de ſuſpendre pen-
dant quelque tems le commerce conju-
gal.
Eſtienne Poncher Evêque de Paris
I ij 196La Vie s'eſt expliqué fort nettement ſur ce ſu-
De Sa-
cram ento
Matr im
jet dans les Statuts Synodaux qu'il pu-
blia au commencement du ſeiziéme ſie-
cle : car il y exhorte tous les maris de
n'approcher point de leurs femmes aux
jours de jeûne , de Fêtes , & de proceſ-
ſions ſolemnelles , afin dit-il, que leurs
prieres ſoient plus agreables à Dieu , &
plus facilement exaucées de ſa ſouve-
raine Majeſté.
Le cinquiéme Concile de Milan main-
tint auſſi cette diſcipline : car ſaint
Charles
y déclara qu'il faut ſanctifier le
Carême par pluſieurs pratiques de pieté,
telles que ſont l'abſtinence de la viande ,
les jeûnes , l'aumône , la priere & la con-
tinence.
Il ne faut pas obmettre l'exemple du
Roy ſaint Louis , dont on a déja parlé
au chapitre précedent à l'occaſion de
la ſainte Euchariſtie.  Ses Hiſtoriens
Du Cheſ-
ne Tom.
S. p. 448.
nous apprennent qu'il gardoit la conti-
nence avec la Reine Marguerite ſa fem-
me pendant tout l'Avent & le Carême ,
& même qu'il choiſiſſoit quelques jours
chaque ſemaine pour les conſacrer à la
pureté.
L'on peut ajouter à l'exemple de ce
Concil.
Remens.
an.1092.
grand Roy , celui de Robert Comte de
Flandres20, qui ſe retiroit tous les ans
pendant le Carême dans le Monaſtere
de ſaint Bertin , afin d'y paſſer ce ſaint 197des Gens Mariez Ch. XVII. tems dans la priere & dans la conti-
nence.
L'on ſçait enfin qu'autrefois on obli-
geoit ceux qu'on ſoumettoit a la peni-
tence publique , de ſe ſéparer de leurs
femmes , & de vivre dans la continence
juſqu'à ce qu'ils euſſent ſatisfait à la Juſ-
tice divine pour leurs pechez.  C'eſt en-
core là une nouvelle preuve de ce que je
viens d'établir par tant d'autoritez dif-
ferentes : car si on ordonnoit aux pre-
miers Fideles de s'abſtenir du commer-
ce conjugal pendant le cours de leur
penitence, pourquoi n'exigeroit-on pas
maintenant la même choſe de ceux qui
ont besoin de ſe laver dans la Piſcine sa-
crée de l'Egliſe pour ſe purifier de leurs
fautes ? Et quelle raiſon auroit-on de les
diſpenſer de cette ſainte pratique pen-
dant le Carême,qui eſt le tems de la peni-
tence generale de tous les Fideles ? La
cendre dont on couvre leurs têtes ; l'ab-
ſtinence des viandes qu'on leur preſcrit;
la parole de Dieu qu'on leur annonce
tres-ſouvent ; les prieres extraordinai-
res qu'on leur fait reciter ; les lon-
gues veilles qu'on leur conſeille ; les
aumônes abondantes qu'on les oblige
de faire ; la fuite des plaiſirs & des di-
vertiſſemens mondains qu'on leur re-
commande ; la vigilance chrétienne
dans laquelle on s'efforce de les mainte-
I iij 198La Vie nir ; la Fête de la Reſurrection triom-
phante de JESUS-CHRIST , qu'ils
doivent bien-tôt celebrer ; le Corps &
le Sang de ce divin Sauveur dont ils ſe-
ront nourris & raſſaſiez à cette grande
ſolemnité : tout cela , dis-je, ne deman-
de-t-il pas qu'ils gardent la continence ,
afin d'aſſiſter , comme diſent les ſaints
Peres
, avec un cœur pur & un corps
chaſte à nos ſaints & redoutables My-
ſteres.
Avant que de finir ce chapitre , il
faut avertir les lecteurs de deux choſes
importantes. La premiere, que les ſaints
Peres de l'Egliſe
conſeillent encore en
quelques autres occaſions aux gens ma-
riez de garder la continence.  On ne les
marquera pas en particulier dans cet Ou-
vrage , parceque la délicateſſe de notre
langue ne permet pas d'entrer dans un
ſi grand détail, lorſque l'on traite de ces
ſortes de queſtions.  Mais si l'on garde
le ſilence ſur ce ſujet , on croit au moins
être obligé de conſeiller aux Fideles de
s'inſtruire de leurs devoirs par rapport à
cette matiere ; ſoit en liſant les ſaints
Peres de l'Egliſe
, & les Auteurs qui en
ont traité ; ſoit en conſultant leur Di-
recteurs , & de pieux & ſçavans Eccle-
ſiaſtiques, qui leur marqueront ce qu'ils
doivent éviter pour vivre ſaintement
dans le Mariage.
199des Gens Mariez Ch. XVII.
La ſeconde choſe dont il eſt neceſſai-
re d'avertir ceux qui liront ce Traité ,
c'eſt que tout ce qu'on a repreſenté dans
ce chapitre & dans le précedent , pour
porter les Fideles à paſſer dans la conti-
nence les jours de jeûne & de commu-
nion , n'a lieu que lorſque les deux par-
ties qui y ont intereſt, y consentent.  Le
reſpect qui eſt dû au Sacrement auguſte
de nos Autels, & l'eſprit de penitence, de-
mandent que les gens mariez gardent la
continence lorſqu'ils ont deſſein de com-
munier , ou qu'ils jeûnent ; mais il faut
que le mari & la femme s'y ſoumettent
chacun de leur côté , & qu'ils veuillent
bien embraſſer cette ſainte pratique ;
ſans cela il n'y a point d'obligation , &
tout ce qu'on vient d'expliquer ne doit
point être obſervé.
Quand je parle ainſi , je ne fais que
ſuivre S. Paul & l'eſprit de l'Egliſe : car
ce grand Apôtre ordonnant aux maris
& aux femmes de ne pas uſer du Maria-
ge aux jours de jeûne & de priere , leur
marque en même tems que cela ſe doit
faire d'un commun conſentement.  
Ne
vous refuſez point l'un à l'autre
, leur-dit-
1. Cor. 7.
5.
il,
le devoir, ſi ce n'eſt d'un commun con-
ſentement, afin de vous exercer au jeûne
& à l'Oraiſon.
Saint Gregoire de Nazianze dit con-
Orat. 40. formément à cette déciſion de S. Paul,
I iiij 200La Vie qu'encore qu'il ſoit tres-à-propos que
les gens mariez vivent dans la continen-
ce , lorſqu'ils veulent prier & commu-
nier , ils ne doivent pas neanmoins l'en-
treprendre , à moins qu'ils n'en ſoient
d'accord de part & d'autre. C'eſt pour-
quoi il leur dit que cette abſtinence
qu'il leur propoſe , n'eſt pas une loy in-
diſpenſable , mais un conſeil qu'il leur
donne pour leur utilité commune.
Le Pape Nicolas I. ordonnant aux Bul-
gares de garder la continence aux jours
de priere & pendant le Carême , leur
déclare qu'il ne faut pourtant pas que
les maris & les femmes s'y engagent
témerairement , & ſans un conſente-
ment mutuel.
Les Hiſtoriens de S. Louis qui parlent
Du Ches-
ne Tom.
S.p. 448.
de ſa continence pendant le Carême ,
obſervent que la Reine ſon épouſe y
conſentoit, & s'y portoit elle-même par
un ſentiment de pieté & de penitence.
Ainſi quoique cette pratique ſoit tres-
ſainte , & qu'il faille la conſeiller autant
qu'on le peut aux Fideles qui vivent dans
le Mariage : on doit neanmoins les aver-
tir qu'ils ont besoin du conſentement les
uns des autres pour l'obſerver ; que ſi
l'un des deux y réſiſte , l'autre en eſt diſ-
penſé , & peut legitiment lui rendre le
devoir ; & que cela ne doit pas l'empê-
cher d'approcher des choſes ſaintes , & 201des Gens Mariez Ch. XVII. ne le prive point du mérite de ſon jeûne,
parceque Dieu qui voit ſa diſpoſition
& les deſirs de ſon cœur , ſe contente
alors de ſa bonne volonté , & le regarde
comme s'il vivoit effectivement dans la
continence. L'on peut, dit S. Bonaventu-
Lib 4.
Dist. 32.
Art. 3.q.
2.
re
, ſans commettre aucun peché , ren-
dre le devoir en ces jours , c'eſt-à-dire ,
pendant les jeûnes & les Fêtes , pourvû
que celui qui le rend en ait de la peine
& de la douleur. Ce ſaint Docteur blâme
à la verité ceux qui en ces rencontres ,
veulent ſe ſervir de leur droit, & refuſent
de garder la continence ; mais il excuſe ,
& il juſtifie ceux qui n'uſent du Mariage
que par obéiſſance : il ſoutient qu'ils ſont
exempts de toute ſorte de faute.
Voilà ce que j'ai cru devoir repreſen-
ter aux gens mariez , pour leur faire
comprendre que le reſpect qu'ils doi-
vent à la ſainte Euchariſtie , & que les
regles de la penitence les engagent à vi-
vre dans la pureté, & à garder la conti-
nence aux jours de jeûne & de commu-
nion. Je n'ai fait que leur expoſer les ve-
ritez de l'Ecriture , & les ſentimens des
ſaints Peres : c'eſt pourquoi j'eſpere
qu'ils recevront avec docilité tout ce qui[sic]
je leur ai dit , & qu'ils auront ſoin d'en
profiter.
I v.
202La Vie
[Bandeau.]

CHAPITRE XVIII.

Qu'il eſt naturel aux gens mariez de deſi-
rer d'avoir des enfans ; qu'il faut qu'ils
reconnoiſſent qu'ils ſont un don du Ciel.
Pour quelle fin ils doivent deſirer d'en
avoir. Que les maris & les femmes qui
ſouhaitent qu'il n'en naiſſe point de leur
Mariage, ſont coupables aux yeux de
Dieu. Que ceux qui éteignent le fruit
qui eſt conçu, & qui procurent des avor-
temens, ſont des homocides.

On demeurera facilement d'accord
qu'il eſt naturel à ceux qui s'en-
gagent dans la vie conjugale, de deſirer
d'avoir de la poſterité , ſi l'on conſidere
avec attention pour quelle fin les Fide-
les doivent principalement contracter
Cap. 3.
Mariage.  Or on a prouvé ci - deſſus ,
que ce doit être dans la vûe de mettre des
enfans au monde , qui beniſſent & qui
ſervent le Seigneur ; & par conſequent
ils peuvent , ou plutôt ils doivent en de-
Auguſt.
lib. I. de
Civit.
Dei cap.
21. Lib.
ſirer.  C'eſt pourquoi bien loin que les
ſaints Peres blâment les gens mariez qui
en ſouhaitent , ils les en louent au con-
traire , & même ils les y exhortent , lorſ-
qu'ils leur diſent que la naiſſance des en-
fans fait la gloire principale du Mariage ;
qu'on ne ſe marie que pour avoir des en- 203des Gens Mariez Ch. XVIII. ?. q. Ev.
ueſt.49.
Lib 4
contra
Julian.
cap. I.
Trait. 13.
in Joan.
fans qui entretiennent la ſuccession
du genre humain ; que ceux qui ont de
la pieté n'entrent dans cet état que pour
donner des enfans à l'Egliſe ; & que ce
fut le ſeul deſir d'avoir de la poſterité ,
qui porta Abraham à épouſer la ſervan-
te de ſa femme Sara.
Non ſeulement les Fideles qui ſe ma-
rient doivent deſirer des enfans , mais
il faut qu'ils reconnoiſſent qu'ils ſont un
don de Dieu. Eve notre mere commune,
Homil.
18 in Ge-
neſ.
remarque S. Jean Chryſoſtome , ayant
enfanté un fils aîné , n'attribua point ſa
naiſſance aux forces de la nature, ni à ſa
propre fecondité , mais à Dieu ſeul.  
Je
poſſede
, dit-elle,
un homme par la grace
de Dieu.
  Les perſonnes mariées qui ſe
Geneſ. 4.
voyent des enfans , doivent , pour l'imi-
ter , proteſter qu'ils les tiennent de la
ſeule bonté de Dieu , & dire avec le
Pſ. 126.
4.
Prophete :
Ecce hareditas Domini , filii
merces fructus ventris
; les enfans ſont un
heritage qui vient du Seigneur , & le fruit
des entrailles eſt une récompenſe.
S'ils ſont bien perſuadez que les en-
fans ſont un don de Dieu , ils doivent
lorſqu'ils n'en ont point , lui en deman-
der par des prieres humbles & ſervantes,
à l'exemple d'Anne & de Zacharie : car
il eſt marqué dans les Livres des Rois21,
11. Reg. 11.
20. 14. ?
que cette ſainte femme étant ſtérile ,
avoit le cœur plein d'amertume , qu'elle
I vj 204La Vie
Je
pria le Seigneur avec une grand effuſion
de larmes, & qu'elle fit un vœu, en diſant :
Seigneur des armées , ſi vous daignez re-
garder l'affliction de vôtre ſervante ; ſi
vous vous ſouvenez de moi ; ſi vous n'ou-
bliez point votre ſervante , & ſi vous don-
nez à vôtre eſclave un enfant mâle, je vous
le donnerai pour tous les jours de sa vie.

Luc. 1.
L'Evangile porte auſſi que Zacharie
n'ayant point d'enfans , faiſoit des prie-
res continuelles pour en obtenir du Ciel.
Et l'Ecriture nous aprend qu'ils furent
l'un & l'autre exaucez ; qu'Anne devint
mere de Samuel , & Zacharie pere de
S. Jean Baptiſte ; & que l'Ange dit à
celui- ci , en lui annonçant qu'il auroit
un fils,
Vôtre priere a été exaucée
; par-
ce qu'en effet la naiſſance de ce ſaint
Précurſeur étoit la récompenſe de ſa
pieté,& le fruit de ſes prieres. C'eſt ce qui
doit perſuader à tous les Fideles que pour
avoir des enfans , il faut s'adreſſer à ce-
lui qui eſt l'Auteur de la nature , & qui
peut la rendre feconde , quand il le ju-
ge à propos pour ſa gloire & pour l'exe-
cution de ſes divines volontez.
Après qu'on en a obtenu de ſa bonté
ineffable , on doit avoir ſoin de lui en
rendre graces , & de lui en faire hom-
mage.  Car lui demander des enfans
avec empreſſement , & negliger enſuite
de l'en remercier , c'eſt une tres-grande 205des Gens Mariez Ch. XVIII. ingratitude , & une marque infaillible
qu'on ſe recherchoit ſoi-même, & qu'on
ne penſoit qu'à contenter ſon amour
propre.
Il ne ſuffit pas d'avoir montré qu'il eſt
naturel aux gens mariez de deſirer d'a-
voir des enfans , & qu'ils doivent re-
connoître qu'ils ſont un preſent du Ciel.
Il faut outre cela leur expliquer quelle
eſt la fin pour laquelle ils peuvent legi-
timement en deſirer.
Ce n'eſt point certainement par ambi-
tion , pour faire parler d'eux, pour per-
petuer la memoire de leur nom, & pour
Tert. lib.
de exhort.
caſtit. c.
12. Hier.
l. 1. adv.
Jovi-
nian.
avoir des heritiers de leurs biens , qu'ils
doivent en ſouhaiter , & en demander
à Dieu : car toutes ces fins n'étant que
temporelles , ne méritent pas que des
Chrétiens ſe les propoſent , ni qu'ils s'y
arrêtent. Et auſſi Tertullien & S. Jerôme
blâment ceux qui ne ſe déterminent à se
marier que par des motifs de cette nature.
Mais ils doivent en deſirer , afin que
Dieu en ſoit beni & honoré , & qu'il
Tob. 8.
s'en serve dans la ſuite pour procurer le
bien de ſon Egliſe , & même de la pa-
trie.  Tobie étoit dans cette diſpoſition,
lorſqu'il diſoit à Dieu :
Vous ſçavez ,
Seigneur, que je prens ma ſœur pour être
ma femme, non pour ſatiſfaire ma paſſion,
mais parceque je deſire de laiſſer des en-
fans par leſquels vôtre nom ſoit beni dans
206La Vie
tous les ſiecles.
  L'on a vû ci-deſſus, que
la ſainte femme Anne n'avoit point d'au-
tre penſée ni d'autre intention, lorſqu'el-
le demandoit un fils à Dieu , puiſqu'elle
fit en même tems vœu de le lui conſa-
crer pour toujours. En effet , elle le pre-
ſenta au Prêtre Heli , afin qu'il ſervît
ſous lui dans le Tabernacle ; cela attira
1. Reg. 2.
21.
ſur elle de nouvelles benedictions , car
le Ciel lui donna encore trois fils &
deux filles.
C'eſt pour faire entrer les Fideles dans
Lib.1. de
nupt. &
concup. c.
17.
de pareils ſentimens , que S. Auguſtin
leur dit , qu'ils ne doivent deſirer de
donner naiſſance à des enfans , qu'afin
de les faire renaître dans les eaux ſalu-
Lib. de
sancta
virg. c.7.
taires du Baptême , que les femmes ver-
tueuſes ne prennent des maris , & n'u-
ſent du Mariage que pour avoir des en-
fans ; & qu'elles n'en ſouhaitent que
pour les offrir à Dieu, & pour les conſa-
crer à J. C.
Voilà la veritable fin pour laquelle on
peut deſirer d'avoir des enfans. Toutes
les autres ne conviennent pas à des Chré-
tiens qui ayant renoncé au monde , &
s'y regardant comme des étrangers, doi-
vent n'avoir plus de complaiſance pour
lui , & ne point rechercher par conſe-
quent à y perpetuer leur nom , & à y
laiſſer des heritiers de leurs richeſſes &
de leurs dignitez.
207des Gens Mariez Ch. XVIII.
Après avoir expliqué la fin que doi-
vent ſe propoſer les gens mariez qui de-
sirent des enfans, il faut maintenant par-
ler de ceux qui craignent d'en avoir , &
qui voudroient pouvoir user du Maria-
ge , ſans devenir peres & meres. Il eſt
certain qu'ils pechent griévement , &
qu'ils ſont tres-criminels devant Dieu :
Lib. 4.
Conf.c.16
Lib.2. de
mor. Ma-
nic. c. 18.
Lib. 2. de
adult.
conjug. c.
12. Gen.
38. Lib.
15. contra
Faust.
Man. c.
7. Lib. 1.
de nupt.
& concup.
c. 15.
il eſt facile de le prouver.
Saint Auguſtin dit que ce n'eſt que
dans le concubinage & dans les con-
jonctions illicites que l'on craint d'a-
voir des enfans. Il enſeigne que les ma-
ris qui approchant de leurs femmes ,
voudroient n'en avoir point de poſte-
rité , les traitent , pour ainſi dire, com-
me des proſtituées. Il déclare que ceux-
là uſent du Mariage d'une maniere illi-
cite & honteuſe , qui évitent la con-
ception des enfans. Il les accuſe d'imi-
ter le peché d'Ona fils de Juda , que
Dieu frappa de mort. Il prétend qu'ils
deviennent en quelque maniere des
adulteres; & qu'à juger des choſes ſelon
les regles & les intentions de la nature,
ils ne doivent plus être conſiderez com-
me des maris & des femmes.
Saint Jerôme dit la même choſe dans
ſon Epître 22.La plûpart des autres Peres
ſoutiennent auſſi que ceux-là pechent ,
qui vivant dans le commerce conjugal ,
deſirent qu'il n'en naiſſe point d'en- 208La Vie fans. Mais il n'eſt pas neceſſaire de rap-
porter en particulier leurs autoritez: car
il eſt évident que ces ſortes de perſon-
nes ſont tres-coupables aux yeux de
Dieu , puiſqu'elles s'oppoſent à la fin
pour laquelle il a inſtitué le Mariage ,
& qu'elles reſiſtent aux deſirs & aux in-
clinations de la nature, qui veut ſe ſervir
des gens mariez pour faire ſubſiſter le
genre humain.
A l'égard de ceux qui procurent des
avortemens , qui attentent contre la vie
des enfans qui ſont encore dans le ſein
de leurs meres, & qui non ſeulement les
empêchent de voir le jour , mais les pri-
Lib. 2.
pedag. c.
20.
vent des biens éternels, S. Clement Ale-
xandrin
dit qu'ils ſe dépoüillent de tous
les ſentimens de l'humanité; S. Auguſtin
Lib. 1. de.
nupt. &
concup. c.
15.
les accuſe d'homocide ; les autres SS.Pe-
res
enſeignent qu'ils commettent un cri-
me déteſtable , & qu'ils ſont en horreur
à tous les hommes. C'eſt pourquoi leur
condamnation eſt certaine, & on ne s'ar-
rêtera pas davantage à les combattre.
[Cul de lampe.]
209des Gens Mariez Ch. XIX.
[Bandeau.]

CHAPITRE XIX.

Du ſoin que les peres & les meres doivent
avoir de faire baptiſer leurs enfans nou-
veaux nez ; qu'ils ſont obligez de choiſir
d'honnêtes gens pour être leurs parrains
& marraines ; qu'il faut qu'ils leur don-
nent des noms par des ſentimens de pie-
té & de religion, & non point par ca-
price, ni pour des raiſons humaines.

La Foy nous apprend que nous ſom-
mes tous morts en Adam ; que nous
participons à ſon peché ; & que nous
ſommes tombez avec lui dans la diſ-
grace & dans l'indignation de Dieu.
C'eſt ce que S. Paul veut nous marquer,
Epheſ. 23
3.  1. Cor.
15. 22.
Gal. 3.
27.  2.
Cor. 5. 17.
1. Cor. 6.
11.
lorſqu'il dit ,
que nous ſommes tous par
nôtre nature enfans de colere
. Mais la mê-
me foy nous enſeigne que comme nous
ſommes tous morts en Adam , nous re-
naiſſons auſſi tous en JESUS-CHRIST;
qu'étant baptiſez en JESUS-CHRIST,
nous ſommes revêtus de JESUS-CHRIST;
que nous devenons en lui une nouvelle
creature , & que nous ſommes lavez &
ſanctifiez dans les eaux du Baptême.
C'eſt ce qui doit porter les peres &
les meres à preſenter le plutôt qu'ils
peuvent leurs enfans à cette Piſcine ſa- 210La Vie crée , afin qu'ils y ſoient gueris & re-
generez.  Et en effet, s'ils ont une pie-
té ſolide , ils doivent gémir & reſſentir
une vive douleur de ce que leurs enfans
ſont dans la captivité du démon , & de
ce que ce malin eſprit habite dans leurs
corps , comme dans ſon propre herita-
ge ; ils ſont obligez de faire tout ce qu'ils
peuvent pour l'en chaſſer au plutôt , &
pour lui enlever ces miſerables creatures
qu'il tyraniſe ; & par conſequent ils ne
doivent point differer leur Baptême ,
puiſque c'eſt le ſeul moyen de les affran-
chir de cette horrible ſervitude.
Cependant combien y a-t-il de per-
ſonnes qui negligent de leur faire ap-
pliquer ce remede ſalutaire , qui diffe-
rent leur Baptême pendant un tems con-
ſiderable , ſous prétexte d'attendre des
gens de qualité qu'ils veulent leur don-
ner pour parrains & pour marraines ,
& qui ſont quelquefois cauſe par ce re-
tardement , qu'ils periſſent dans la diſ-
grace de Dieu , & qu'ils ſont privez de
ſa vision beatifique.
Ces peres & ces meres ſont-ils mala-
des ? ils ont auſſi-tôt recours au Mede-
cin ; ils le conſultent ſur tous leurs
maux ; ils ne manquent pas de prendre
tous les remedes qu'il leur preſcrit , par-
cequ'ils ſont dans l'impatience de gue-
rir , & de recouvrer leur ſanté.  Le feu 211des Gens Mariez Ch. XIX. prend-il à leurs maiſons ? ils travaillent
auſſi-tôt à l'éteindre, & ils mettent tout
en œuvre pour y réuſſir.  Voyent-ils ve-
nir les ennemis ? ils prennent aussi-tôt la
fuite , & ils cherchent un lieu de retraite,
pour ſe mettre à couvert de leur fureur.
Ont-ils occaſion de faire fortune , & de
monter aux charges & aux dignitez ?
ils s'en réjouiſſent, ils s'y apliquent, & ils
n'y perdent pas un ſeul moment.
Pourquoi n'ont-ils pas la même acti-
vité & le même zele , lorſqu'il s'agit
de ſecourir leurs enfans , dont l'ame eſt
malade , ou plutôt morte aux yeux de
Dieu ? Pourquoi negligent-ils d'étein-
dre le feu du peché qui eſt allumé dans
leur cœur , & qui les dévore ? Pourquoi
ne pensent-ils pas à repouſſer & à chaſſer
l'ennemi infernal qui les domine , &
qui les tient captifs ? Pourquoi diffe-
rent - ils de les preſenter au Baptême ,
où ils ſeront lavez & purifiez de toutes
leurs iniquitez , reçus au nombre des
enfans de Dieu , ornez des vertus chré-
tiennes ? Il eſt certain que cette diffe-
rente conduite qu'ils tiennent , lorſqu'il
s'agit de leurs interêts , ou de la gene-
ration de leurs enfans , fait connoître
qu'ils n'ont22 preſque point de ſen-
timent pour les choses de Dieu , qu'ils
ſont tout charnels , & qu'ils n'agiſſent
que par amour propre.  Car enfin, s'ils 212La Vie ſuivoient les lumieres de la foy , & s'ils
avoient de la pieté & de la religion , ne
penſeroient - ils pas autant au ſalut de
ceux à qui ils ont donné la naiſſance cor-
porelle , qu'à leur propre ſanté , & à
l'avancement de leurs affaires temporel-
les.  La juſtice demanderoit ſans doute
qu'ils en fuſſent beaucoup plus occupez:
mais enfin pour s'accommoder à leur
foibleſſe , on ſe contente de les avertir
de n'avoir pas moins de soin de la sanc-
tification de leurs enfans , qu'ils n'en
ont de ce qui les concerne en leur par-
ticulier.
Les loix de l'Egliſe & la coutume ,
veulent que l'on donne des Parrains &
des Marraines aux enfans qui ſont bap-
tiſez.  Cela s'obſerve par tout fort re-
gulierement , les Paſteurs y tenant la
main , & les peuples y étant d'ailleurs
aſſez portez d'eux - mêmes. C'eſt pour-
quoi il n'eſt pas beſoin de prouver qu'on
doit maintenir cette ſainte pratique : il
faut ſeulement marquer aux peres & aux
meres, quelles perſonnes ils ſont obligez
de choiſir pour cette ſainte fonction.
L'eſprit du monde les porte ordinaire-
ment à jetter les yeux ſur ceux qui ſont
riches , qui ont du credit , & qui poſ-
ſedent de grands emplois ; ou bien ils
prennent de leurs parens & de leurs amis,
ſans ſe mettre en peine d'examiner 213des Gens Mariez Ch. XIX. quelles ſont leurs mœurs , ni s'ils ont
de la pieté & de la religion. C'eſt un abus
qui eſt tres-commun , & auquel nean-
moins peu de gens font reflexion. Ainſi
je croi qu'il eſt important d'en avertir
les Fideles afin qu'ils ne s'y laiſſent point
aller , & qu'ils ne ſuivent point en cela
le torrent du ſiecle.
Tertullien dit que les enfans n'étant
Lib. de.
Bapt. c.
18.
pas encore capables de renoncer à Sa-
tan
, ni de faire des vœux & des promeſ-
ſes , on leur donne des parrains & des
marraines qui y renoncent pour eux , &
qui promettent à Dieu & à l'Egliſe en
leur nom, qu'ils vivront conformément
aux regles & aux maximes de l'Évangile.
Saint Auguſtin appelle les parrains &
Ser. 115
Epist. 90.
le marraines , tantôt les tuteurs des en-
fans qu'ils preſentent à l'Egliſe , & tan-
tôt leurs maîtres & leurs docteurs.
Saint Ceſaire Archevêque d'Arles ,
Serm. 66.
& 68.
enſeigne qu'ils répondent pour eux aux
demandes que l'Egliſe leur fait, & qu'ils
ſont leur caution auprès de cette ſainte
Epouſe de JESUS-CHRIST.
D'autres ſaints Docteurs les regardent
comme leurs ſeconds peres , & diſent
qu'ils ſont chargez de leur inſtruction &
de leur éducation.
C'en eſt aſſez pour faire comprendre
aux Fideles qu'ils ne doivent point don-
ner pour parrains & pour marraines à 214La Vie leurs enfans , des perſonnes dont la vie
ne ſoit pas bien reglée, qui ne ſe condui-
ſent pas ſelon l'eſprit de l'Evangile ,
qui ſoient idolâtres du monde , & qui
s'abandonnent à des déreglemens conſi-
derables.
En effet , quelle apparence de choiſir
à des enfans pour tuteurs dans la vie
ſpirituelle, des perſonnes qui ſont elles-
mêmes foibles , qui ne ſçavent pas ſe
conduire , qui croupiſſent dans le vice,
& qui s'abandonnent à la débauche ?
Quelle apparence de donner à l'Egliſe
pour caution de la foy des enfans , des
perſonnes qui y renoncent elles-mêmes
par leurs œuvres , & par toute leur con-
duite exterieure , comme dit le grand
Epit.1.16.
Apôtre
? Quelle apparence de preſen-
ter à nôtre Mere la ſainte Egliſe , pour
faire des vœux & des promeſſes au nom
de ces petits enfans , des perſonnes qui
ont elles - mêmes cent fois violé les
vœux & les promeſſes de leur Baptême,
& qui ne ſe mettent pas encore en peine
de les executer ? Quelle apparence lorſ-
qu'il s'agit de renoncer pour des enfans
aux pompes du monde , de ſe ſervir de
perſonnes qui les aiment , qui les ſui-
vent , & qui en ſont idolâtres ? Quelle
apparence de prépoſer , pour inſtruire
les enfans des principes de la foy & des
veritez de l'Évangile, des perſonnes qui 215des Gens Mariez Ch. XIX. les ignorent, & qui n'en ont pas le cœur
penetré? Quelle apparence enfin que des
parens Chrétiens choiſiſſent des perſon-
nes mondaines & vicieuſes pour tenir
leur place auprés de leurs enfans , lors-
qu'ils viendront à mourir , & qu'ils
veuillent bien ſe repoſer ſur eux de leur
éducation ? Il eſt certain que cela re-
pugne à la droite raiſon ; & l'on peut
dire que tous ceux qui feront une atten-
tion ſerieuſe aux motifs qui ont déter-
miné l'Egliſe à ordonner qu'on donne
aux enfans des Parrains & des Marrai-
nes, éviteront avec ſoin de leur en choi-
ſir qui ſoient ſujets à des vices groſſiers,
& dont l'exemple puiſſe leur être con-
tagieux.
Si l'on me demande quelles perſonnes
il faut donc prendre pour cette fonction,
je répondrai qu'on ne doit point ſe con-
duire en ces rencontres par des vûes hu-
maines , ni conſulter la chair & le ſang ;
mais qu'il faut jetter les yeux ſur ceux
qui peuvent ſecourir les enfans dans la
vie chrétienne , les inſtruire de leurs
devoirs & de leurs obligations , les édi-
fier par leur bonne vie & les faire ren-
trer en eux - mêmes , s'ils viennent ja-
mais à ſe détourner des voyes du ſalut.
C'est ſaint Charles qui me donne cette
idée : car il dit dans le premier Concile
de Milan
, que les Fideles doivent don- 216La Vie ner à leurs enfans des Parrains qui ſoient
plus en état de procurer leur bien ſpiri-
tuel , que de les ſecourir dans leur pau-
vreté temporelle : il ordonne aux Curez
d'en inſtruire leurs Paroiſſiens , & de les
avertir de choiſir pour ce ſaint Miniſte-
re , des perſonnes dont la foy & les
mœurs ſont ſi éprouvées, qu'on puiſſe ſe
promettre qu'ils en rempliront toutes
les obligations.
Non ſeulement les parens ſont obligez
d'avoir égard à la vertu & aux bonnes
mœurs, lorſqu'ils donnent des Parrains
& des Marraines à leurs enfans ; mais
il faut que ceux-ci ne leur impoſent des
noms que par des ſentimens de pieté &
de religion ; qu'ils ayent deſſein, en leur
choiſiſſant un Saint pour patron , de les
engager à imiter ſes vertus , & à le ſui-
vre dans les voyes du ſalut ; & qu'ils
s'efforcent d'obtenir de ce Saint, par
leurs prieres, qu'il ſe rende leur protec-
teur, & qu'il demande à Dieu pour eux
les graces qui leur ſont neceſſaires pour
ſe ſanctifier.  Ce ſont là les veritables
motifs qui doivent déterminer les Fi-
deles à donner des noms aux enfans
qu'ils tiennent sur les fonts du Baptême.
Tous les autres qu'ils peuvent ſe propo-
ſer , n'étant ordinairement fondez que
ſur des raiſons de famille , & ſur des in-
terêts temporels, ne ſont pas legitimes,
& 217des Gens Mariez Ch. XIX. & ne doivent point être conſiderez dans
le Chriſtianiſme.
Cette reflexion eſt fondée ſur la doc-
trine du grand ſaint Chryſoſtome , qui
remarque que les Juſtes de l'ancien Te-
ſtament donnoient des noms à leurs en-
fans , non par caprice , ni par oſtenta-
tion , mais pour manifeſter les graces
qu'ils avoient reçûes du Ciel , & pour
porter les autres à admirer les merveilles
que Dieu avoit operées en leur faveur.
Ils leur imposoient , dit ce Pere , des
Homil.
21. in
Geneſ.
noms qui les avertiſſoient de ſuivre la
vertu; ils ne ſe conduiſoient pas comme
l'on fait preſentement dans le monde :
car pour l'ordinaire l'on donne des
noms aux enfans par un pur hazard, &
ſans en avoir aucune raiſon legitime,
l'on ſe contente de dire , l'ayeul & le
biſayeul ſe nommoient ainſi , il faut
donner le même nom à cet enfant.
Mais les anciens n'en uſoient pas de la
ſorte: ils avoient ſoin d'impoſer à leurs
enfans des noms qui les portoient à
marcher dans les ſentiers de la vertu,
& qui étoient propres à inſtruire & à
édifier ceux qui devoient vivre dans les
ſiecles futurs.
Ce ſaint Docteur en donne des exem-
ples tirez de l'Ecriture : car il obſerve
qu'Eve nomma ſon fils aîné Caïn, pour
faire connoître qu'elle le tenoit de la
K 218La Vie ſeule grace de Dieu ; que Seth donna le
nom d'Enos à ſon premier né , parce-
qu'il devoit être un homme extraordi-
naire ; & que ce fut auſſi par myſtere ,
que Lamech nomma Noé ſon fils aîné.
L'on pourroit ajouter à ces exemples ,
Gen. 29.
& 30.
que Lia & Rachel , femmes du Patriar-
che Jacob, eurent ſoin de choiſir des
noms à leurs enfans , par leſquels elles
proteſtoient qu'elles les tenoient de Dieu
ſeul.
L'on ſçait encore que le Prophete
Oſée 1. 4.
6. 4.
Oſée nomma par l'ordre du Ciel ſon fils
aîné, Jezrahel , pour marquer que dans
peu de tems Dieu devoit venger le ſang
de Jezrahel ſur la maiſon de Jehu ; qu'il
appella une de ſes filles ,  ſans miſeri-
corde
, pour annoncer aux hommes qu'à
l'avenir Dieu ne ſeroit plus touché de
miſericorde pour la Maiſon d'Iſraël ; &
qu'il donna à une autre de ſes filles ce
nom myſterieux, non mon peuple, pour
apprendre aux enfans d'Iſraël, que Dieu
les rejetteroit bien-tôt , & qu'ils ne ſe-
roient plus ſon peuple.
Saint Chryſoſtome conclut enſuite
qu'il ne faut pas donner témerairement
des noms aux enfans , & ſeulement par-
ceque leurs ancêtres les ont portez , mais
pour les mettre sous la protection de
quelques Saints ; pour les engager à ſui-
vre leurs vertus , & pour attirer ſur eux 219des Gens Mariez Ch. XIX. les graces du Ciel par l'interceſſion de
leurs ſaints Patrons.
Le Catechiſme du Concile de Trente
propoſe les mêmes maximes à ceux qui
preſentent au Baptême un enfant nou-
veau né. On lui impose, dit-il, un nom
De Sa-
cram.
bapt. 6.
qui doit être celui de quelqu'un qui ait
merité par l'excellence de ſa pieté &
de ſa fidelité pour Dieu, d'être mis au
nombre des Saints , afin que par la reſ-
ſemblance du nom qu'il a avec lui , il
puiſſe être excité davantage à imiter
ſa vertu & ſa ſainteté ; qu'en s'effor-
çant de l'imiter il le prie , & qu'il eſpe-
re qu'il lui ſervira de Protecteur & d'A-
vocat auprès de Dieu pour le ſalut de
ſon ame & de ſon corps. Ainſi ceux qui
affectent de donner ou de faire donner
des noms de Payens ; & particuliere-
ment de ceux qui ont été les plus im-
pies , à ceux que l'on baptiſe , ſont fort
blâmables.  Car ils font connoître par
là le peu d'eſtime qu'ils font de la pieté
chrétienne , puiſqu'ils prennent plaiſir
à renouveller la memoire de ces hom-
mes impies , & qu'ils veulent que les
oreilles des Fideles ſoient continuelle-
ment frappées de ces noms prophanes.
Cette remarque ne paroîtra peut être
pas fort importante aux gens du monde,
qui ſe laiſſent ordinairement conduire
par la coutume , & qui croyent n'être
K ij 220La Vie obligez de faire attention qu'aux choſes
qui ſont abſolument mauvaiſes , & auſ-
quelles on ne pourroit ſe porter ſans ſe
rendre tres-criminel. Mais j'eſpere que
les perſonnes de pieté n'en jugeront pas
ainſi ; car ils ſçavent qu'il n'y a rien de
petit dans la Religion chrétienne ; que
toutes ses ceremonies ſont auguſtes , &
renferment tres-ſouvent des myſteres ;
& que l'impoſition d'un nom n'eſt pas
peu importante aux enfans , puiſqu'il
s'agit de ler choiſir un Protecteur au-
près Dieu , de leur donner un Avocat
qui intercede pour eux , & de leur met-
tre devant les yeux un modele de per-
fection qu'ils puiſſent imiter , afin de
marquer avec plus de ſûreté dans les
voyes du ſalut.

[Bandeau.]

CHAPITRE XX.

Qu'il n'y a rien qui ſoit plus recommandé
aux peres & aux meres dans l'Ecritu-
re
, par les ſaints Peres , & par les
Conciles, que de donner une bonne édu-
cation à leurs enfans.

Comme il n'y a rien de plus impor-
tant dans la Religion chrétienne
que l'éducation des enfans , il faut en
parler avec quelque étendue, non ſeule- 221des Gens Mariez Ch. XX. ment dans ce chapitre , mais dans les
ſuivans , afin de convaincre ceux qui
s'engagent dans le Mariage , qu'ils ſont
obligez d'y donner tous leurs ſoins , &
de leur marquer en même tems comment
ils doivent ſe conduire pour s'en bien ac-
quitter.
Tobie23 ayant obtenu un fils du Ciel ,
crut que la premiere de ſes obligations
étoit de le former de bonne heure à la
vertu , & de lui apprendre dés ſes plus
tendres années , à craindre & à ſervir
Tob. 1. 9.
10.
celui dont il tenoit l'être.  
Lorſqu'il fut
devenu homme
, dit l'Ecriture,
il épouſa
une femme de ſa Tribu nommée Anne; il
en eut un fils auquel il donna ſon nom. Et
il lui apprit dés ſon enfance à craindre
Dieu, & à s'abſtenir de tout peché.
Ce ſaint homme n'avoit garde de
negliger l'éducation de ſon fils , puiſ-
qu'il avoit lui-même toujours vêcu dans
la pieté , & que ſa premiere jeuneſſe
avoit été conſacrée au culte de Dieu.
Le Texte ſacré témoigne que s'étant
ainſi accoutumé de bonne heure à porter
le joug du Seigneur , il fut inébranlable
au milieu des plus grandes tribulations;
& qu'ayant perdu la vûe , il n'en conçut
aucune triſteſſe.
Ayant toujours craint
Dieu dés ſon enfance
, dit l'Ecriture ,
&
cap. 2. 13.
ayant gardé tous ſes Commandemens, il
ne s'attriſta point de ce que Dieu l'avoit
K iij 222La Vie
frappé par cette playe de l'aveuglement :
mais il demeura ferme & immobile dans la
crainte du Seigneur , rendant graces à
Dieu tous les jours de ſa vie.
L'on peut juger que Job avoit auſſi
été élevé dans la pieté & dans la crainte
du Seigneur dés ſa premiere enfance ,
puiſqu'il dit en parlant de lui - même :
La compaſſion eſt crûe avec moi dés mon
Job. 31.
28.
enfance, & elle eſt ſortie avec moi du ſein
de ma mere.
Salomon rapporte que David ſon pere
lui avoit donné une tres-bonne éduca-
Prov. 4.
3. 4. &
sequent.
tion , & qu'il l'avoit inſtruit de la veri-
table ſageſſe & de la Loy de Dieu.  
Je
ſuis fils , dit-il , d'un pere qui m'a élevé,
& d'une mere qui m'a aimé tendrement,
comme ſi j'euſſe été ſon fils unique. Mon
pere m'enſeignoit & me diſoit, que vôtre
cœur reçoive mes paroles; gardez mes pré-
ceptes , & vous vivrez ; travaillez à ac-
querir la ſageſſe; n'oubliez point les paro-
les de ma bouche , & ne vous en détour-
nez point; n'abandonnez point la ſageſſe,
& elle vous gardera ; aimez - la , & elle
vous conſervera. Travaillez à acquerir la
ſageſſe ; travaillez à acquerir la prudence
aux dépens de tout ce que vous pouvez poſ-
ſeder. Faites effort pour atteindre juſqu'à
elle , & elle vous élevera.  Elle deviendra
vôtre gloire lorſque vous l'aurez embraſſée,
elle mettra ſur vôtre tête un accroiſſement
223des Gens Mariez Ch. XX.
de grace , & elle vous couvrira d'une écla-
tante couronne
.
Le Prophete Ezechiel donne auſſi à
entendre que ſes parens l'avoient inſtruit
de la Loy du Seigneur dés que ſa raiſon
Ezech. 4.
14.
avoit commencé à ſe déveloper : car il
proteſte à Dieu qu'il n'a jamais mangé
d'aucue choſe impure ;  & que depuis
ſon enfance rien de ſouillé n'eſt entré
dans ſa bouche.
Et ſaint Paul dit que ſon Diſciple Ti-
2. Tim. 3.
15.
mothée
nourri dés ſon enfance dans les
lettres ſaintes.
Outre tous ces exemples qui ſont tres-
conſiderables, l'on trouve dans l'Ecritu-
re
des préceptes poſitifs sur l'éducation
& ſur l'inſtruction des enfans. Moïſe ce
grand conducteur du peuple de Dieu ,
ne ſe contenta pas d'inſtruire les Iſraëli-
tes , & de leur expliquer la Loy de Dieu,
mais il leur enjoignit d'en inſtruire eux-
mêmes leurs enfans , & toute leur poſ-
terité.   
N'oubliez point
, leur dit-il,
les
Deut. 4.
9.
grandes choſes que vos yeux ont vûes, qu'el-
les ne s'effacent point de vôtre cœur & de
votre eſprit tous les jours de vôtre vie. En-
ſeignez-les à vos enfans & à vos petits en-
fans. Gravez mes paroles dans vos cœurs
Cap. 11.
18. 19.
& dans vos eſprits , & tenez-les ſuſpen-
dues comme un ſigne dans vos mains & ſur
vôtre front entre vos yeux ; apprenez à
vos enfans à les mediter lorſque vous êtes
K iiij 224La Vie
aſſis en vôtre maiſon, ou que vous marchez
dans le chemin, lorſque vous vous couchez,
ou que vous vous levez.
Il ajoute que Dieu
lui parlant , lui adreſſa ces paroles :  
Fai-
tes venir tout le peuple devant moi , afin
qu'il entende mes paroles , & qu'il appren-
ne à me craindre tout le tems qu'il vivra
ſur la terre , & qu'il apprenne à ſes enfans
ce que vous lui aurez appris.
L'Eccleſiaſtique ordonne auſſi aux pe-
Eccli. 7.
25.
res de s'appliquer de tout leur pouvoir
à l'inſtruction & à l'éducation de leurs
enfans.   
Avez-vous
, leur dit-il ,
des fils,
inſtruiſez-les bien , & accoutumez-les au
joug dés leur enfance : le cheval qui n'a
point été dompté deviendra intraitable, &
Ibid. 11.
30. 8.
l'enfant abandonné à ſa volonté devient in-
ſolent.
Ne rendez point vôtre fils maître de lui-
Verſ. 11.
même dans ſa jeuneſſe, & ne negligez point
ce qu'il fait & ce qu'il penſe.
Courbez-lui le cou pendant qu'il eſt jeune,
Verſ. 12.
& châtiez-le de verges pendant qu'il eſt en-
fant , de peur qu'il ne s'endurciſſe , qu'il ne
veille24 plus vous obéir, & que votre ame ne
ſoit percée de douleur.
Inſtruiſez votre fils , travaillez à le for-
Verſ. 13.
mer, de peur qu'il ne vous deshonore par ſa
vie honteuſe.
Non ſeulement les peres & les meres
ſont obligez par la Loy de Dieu de bien
élever leurs enfans , mais leurs propres 225des Gens Mariez Ch. XX. interêts les y engagent : car l'Eccleſiaſti-
que
enſeigne que ceux qui s'y applique-
ront ſérieuſement, en tireront de grands
avantages  
Celui
, dit-il ,
qui inſtruit ſon
fils , y trouvera ſa joye , & ſe glorifiera
en lui parmi ses proches: celui qui enſeigne
ſon fils , rendra ſon ennemi jaloux de ſon
bonheur , & il ſe glorifiera en lui parmi ſes
amis.   Corrigez & inſtruisez votre fils
, dit
Verſ. 2.
& 3.
Prov.29.
17.
auſſi Salomon ,
& il vous conſolera , &
deviendra les delices de votre ame.
Nous apprenons au contraire des Li-
vres des Rois
, que les peres qui negli-
gent l'éducation de leurs enfans , ſont
tres - criminels , & qu'ils meritent une
tres-grande punition: car ils portent que
le Prêtre Heli n'ayant pas bien inſtruit
ſes fils, ou ne s'étant pas au moins oppo-
sé aſſez fortement à leurs déreglemens,
Reg. 4.
Dieu en fut tellement irrité , qu'il per-
mit que les Israëlites fussent taillez en
pieces , & que l'Arche d'Alliance tom-
bât entre les mains des Philistins , &
qu'il le punit lui - même d'une maniere
terrible , & par une mort violente, quoi-
qu'il fût fort âgé : car à la nouvelle de la
prise de l'Arche , il tomba à la renverse;
& s'étant cassé la tête , il mourut sur le
champ.
Il eſt certain que ſaint Paul a crû que
1. Tim.
2. 15.
l'éducation des enfans eſt un des devoirs
les plus eſſentiels des peres & des meres:
K v 226La Vie car dit que les femmes ſe ſauveront par
les enfans qu'elles mettront au monde ,
pourvû qu'elles procurent , en leur don-
nant une bonne éducation , qu'ils de-
meurent dans la foy , dans la charité ,
dans la ſainteté , & dans une vie bien re-
glée.
Il veut qu'on examine ſi celles qui ſe
Ibid. c.5.
10.
preſentent pour être reçûes au nombre
des veuves que l'Egliſe nourrit, & qu'elle
employe à de ſaints Miniſteres , ont eu
ſoin de bien élever leurs enfans.
Il défend d'ordonner Evêque celui qui
ne gouverne pas bien ſa famille , & qui
ne donne pas une bonne éducation à ſes
enfans.  
Il faut
, dit-il,
que l'Evêque gou-
Ibid. c. 3.
v. 4. 5.
verne bien ſa propre famille, & qu'il main-
tienne ſes enfans dans l'obéiſſance & dans
toute ſorte d'honnêteté : car ſi quelqu'un
ne ſçait pas gouverner ſa propre famille,
comment pourra-t-il conduire l'Egliſe de
Dieu ?
Il avertit avant toutes choſes le25 peres
Eph. 6.4.
& les meres de bien élever leurs enfans ,
en les corrigeant & les inſtruiſant ſelon
le Seigneur.
Il ſoutient que celui qui n'a pas ſoin
2 Tim. 5.
8.
des ſiens , & particulierement de ceux de
ſa maiſon , renonce à la foy , & qu'il eſt
pire qu'un Infidele.
Prov.22.
6.
Enfin Salomon ayant dit que
le jeune
homme qui s'accoutume à ſuivre ſes voyes
, 227des Gens Mariez Ch. XX.
ne les quittera point même dans ſa vieil-
leſſe
: Il faut conclure qu'il n'y a rien de
plus important que de veiller ſur les
enfans dés leur plus tendre jeuneſſe , &
de leur donner une bonne éducation :
car ſi l'on ſouffre qu'ils contractent de
mauvaiſes habitudes , il les conſervent
toute leur vie ; ils demeurent tels qu'ils
ont d'abord été ; & on ne doit pas s'at-
tendre qu'ils ſurmontent dans la ſuite
leurs premieres inclinations , qui ayant
crû avec eux, leur ſont devenues comme
naturelles.
L'on trouve auſſi dans les ſaints Peres
de l'Egliſe
, une infinité d'autoritez qui
confirment la verité que nous avons en-
trepris d'établir.
Le grand ſaint Basile juſtifiant ſa foy
Epiſt. 77.
& ſes ſentimens contre ceux qui le ca-
lomnioient , & qui le décrioient dans le
public , dit qu'il a été inſtruit dans la ve-
ritable foy par ſa nourrice Macrine ,
cette femme si illustre , qui lui appre-
noit les veritez que le bienheureux Gre-
goire
avoit autrefois enſeignées , & qui
ſe conſervoient encore par tradition dans
pluſieurs Egliſes. Cela prouve que dans les
premiers ſiecles on avoit un tres-grand
ſoin de bien élever les enfans ; & que
dés qu'ils pouvoient parler , leurs meres
ou leurs nourrices les inſtruiſoient des
dogmes de la Foy , & des maximes de
K vj 228La Vie la Morale Chrétienne.
On ne ſçauroit douter que S. Jerôme
n'ait été tres-perſuadé que l'obligation
la plus indiſpenſable des peres & meres
ne ſoit de donner une bonne éducation à
leurs enfans , puiſque voulant inſtruire
Læta26 , & la former dans la pieté chré-
tienne , il compoſa un Traité exprès ,
pour lui apprendre comment elle de-
voit élever la jeune Paule ſa fille. Il faut
donc voir les avis qu'il lui donne ſur ce
ſujet.
Il lui dit qu'elle doit avoir ſoin que
Ep. 7.
les Maîtres qu'elle choiſira pour l'in-
ſtruire , ſoient de bonnes mœurs , &
exempts de defauts , parceque les en-
fans ſont beaucoup plus ſuſceptibles du
vice que de la vertu ; qu'ils imitent tres-
facilement le mal qu'ils voyent faire , &
qu'ils retiennent tres-ſouvent toute leur
vie les mauvaiſes impreſſions qu'on leur
a données dans leur premiere jeuneſſe.
Il lui allegue à ce propos l'exemple d'A-
lexandre le Grand
, qui étant ſi puiſſant,
& ayant dompté le monde entier , ne
put jamais , au rapport de Plutarque ,
ſurmonter les vices qu'il avoit remar-
quez étant fort jeune dans Leonidas son
Precepteur , ni ſe défaire d'une poſture
mal ſéante à laquelle il s'étoit accoutu-
mé, en le voyant marcher.
Il lui conſeille même de l'obſerver de 229des Gens Mariez Ch. XX. ſi près , & d'être ſi attentive à ſa con-
duite , qu'elle ſoit aſſurée qu'elle ne
voye & qu'elle n'entende jamais rien
que d'édifiant. Faites en ſorte, lui dit-
il , qu'elle n'entende et qu'elle ne tien-
ne elle-même que des diſcours qui lui
inſpirent la crainte de Dieu ; qu'on ne
prononce jamais en ſa preſence aucu-
nes paroles deshonnêtes ; & qu'on ne
lui apprenne point des airs & des chan-
ſons du monde. Il faut au contraire, que
vous la portiez à reciter des Pſaumes
& des Cantiques ſpirituels, & que vous
l'éloigniez de la compagnie des autres
enfans qui ſont ordinairement fort mal
élevez.  Vous devez même empêcher
les filles & les ſervantes qui ſont au-
tour d'elle, de frequenter des perſonnes
du monde , de peur qu'elles ne lui ap-
prennent le mal qu'elles auront elles-
mêmes appris en ſe répandant dans le
ſiecle.
Et parcequ'elle ne pouvoit pas être
toujours avec ſa fille , il l'avertit de lui
donner une Gouvernante ſage & diſ-
crette , qui ait toujours l'œil ſur elle ,
qui ne la quitte point , & qui la forme
de bonne heure à tous les exercices de la
pieté chrétienne. Mettez auprès d'elle,
lui dit il , une Vierge déja âgée , dont
la foy , la pureté & les mœurs ſoient
éprouvées, qui l'accoutume , & qui lui 230La Vie apprenne par ſon exemple à ſe relever
Il entend
par là les
heures de
Tierce, de
Sexte, &
de None,
& les Vê-
pres.
la nuit pour prier & pour reciter des
Pſeaumes, à chanter des Hymnes dés
le grand matin, à ſe preſenter dans le
champ de bataille comme une gene-
reuſe athlete de JESUS-CHRIST, à la troi-
ſiéme , à la ſixiéme & à la neuviéme
heure, & à offrir au Seigneur le ſacrifi-
ce du ſoir lorſqu'on allume les lampes27.
Il lui marque qu'il faut qu'elle ſoit
toujours occupée ; qu'elle file de la laine
& de l'étaim28 ; qu'elle faſſe ſucceder la
lecture à la priere , & la priere à la lec-
ture ; qu'elle s'exerce à la temperance &
à la ſobrieté ; & qu'elle liſe aſſiduement
l'Ecriture ſainte , afin qu'elle y apprenne
à regler ſes mœurs , à mépriſer le mon-
de, à pratiquer la patience, & à ſurmon-
ter ſes paſſions.
Il dit enſuite que c'eſt à elle à répon-
dre de toutes les démarches de ſa fille ;
& que ſi elle eſt obligée de prendre tou-
tes ſortes de précautions pour empê-
cher qu'elle ne ſoit piquée par des vipe-
peres , elle doit avoir encore plus de
ſoin de la garantir des morſures du ſer-
pent infernal , & de la détourner de boi-
re dans le calice de Babylone, c'eſt-à-
dire, de prendre part aux plaiſirs & aux
vanitez du ſiecle.
Il lui déclare enfin que ſi elle veut
être utile à ſa fille , & lui donner une 231des Gens Mariez Ch. XX. bonne éducation , elle doit l'édifier par
l'innocence de ſa vie , & par la ſainteté
de ſa conduite. Que vôtre fille, lui dit-
il, ne voye rien dans vous & dans ſon
pere , qu'elle ne puiſſe imiter ſans pe-
cher: ſoyez perſuadez, vous qui êtes ſes
parens , que vous êtes obligez de l'in-
ſtruire plutôt par vos exemples que par
vos paroles.
Ce ſaint Docteur enſeigne en un autre
In cap. 3.
Epiſt. ad
Tit.
lieu , que les peres & les meres aiment
veritablement leurs enfans, lorſqu'ils les
inſtruiſent de leurs devoirs , & qu'ils les
élevent dans la crainte du Seigneur: mais
que s'ils ſouffrent qu'ils pechent, & qu'ils
ne les reprennent pas de leurs défauts ,
ils n'ont que de la haine pour eux , &
qu'ils ſont leurs veritables ennemis. En
effet il eſt écrit ,
Que celui qui épargne
Prov. 13.
24.
la verge , hait ſon fils ; mais que celui
qui l'aime, s'applique à le corriger.
Saint Ambroiſe obſerve que Dieu avoit
In cap.
12. Levit.
assez fait connoître ſous la Loy écrite ,
qu'il vouloit que les peres & les meres
lui offriſſent leurs fils dés qu'ils étoient
nez , qu'ils les élevaſſent dans la pieté ,
& qu'ils euſſent soin de leur inſpirer de
bonne heure des ſentimens de Religion,
puiſqu'il leur avoit ordonné de les faire
circoncire le huitiéme jour après leur
naiſſance : car , dit-il , il ne les obli-
geoit à faire ſi - tôt cette ceremonie , 232La Vie qu'afin que leurs enfans lui fuſſent con-
ſacrez dés le commencement de leur
naiſſance; que la Religion crût avec eux;
& qu'ils fuſſent accoutumez de bonne
heure à la douleur & aux ſouffrances.
Il faudroit tranſcrire une grande par-
tie des Confeſſions de ſaint Auguſtin, ſi
l'on vouloit rapporter tout ce qu'il dit
contre les parens qui negligent de s'ap-
pliquer à l'éducation de leurs enfans, ou
qui leur en donnent une mauvaiſe. Par-
cequ'il avoit lui-même éprouvé ce mal-
heur dans ſa premiere jeuneſſe, il en ge-
mit , & s'en plaint amoureuſement à
Dieu par ces paroles ſi tendres & ſi édi-
Lib. 1.
Conf. c.
9.
fiantes. N'ai-je pas ſujet , mon Dieu ,
de déplorer les miſeres & les trompe-
ries que j'ai éprouvées en cet âge, puiſ-
qu'on ne me propoſoit point d'autre
regle de bien vivre , que de ſuivre la
conduite & les avertiſſemens de ceux
qui ne travailloient qu'à m'inſpirer le
deſir & l'ambition de paroître un jour
avec éclat dans le monde , & d'excel-
ler dans l'art de l'éloquence , qui fait
acquerir de l'honneur parmi les hom-
mes , & des richeſſes fauſſes & trom-
peuſes.
On m'obligeoit , pourſuit-il , de me
ſouvenir des vaines & fabuleuſes avan-
tures d'un Prince errant tel qu'étoit
Enée, lorſque j'oubliois mes égaremens 233des Gens Mariez Ch. XX. & mes erreurs. On m'enſeignoit à pleu-
Ibid. c.13.
rer la mort de Didon, à cauſe qu'elle s'é-
toit tuée par un tranſport violent de ſon
amour, pendant que j'étois ſi miſerable
que de regarder d'un œil ſec la mort
que je me donnois à moi-même, en m'at-
tachant à ces fictions, & en m'éloignant
de vous , mon Dieu , qui êtes ma vie.
Car y a-t-il une plus grande miſere ,
que d'être miſerable ſans reconnoître,
& ſans plaindre ſoi - même ſa propre
miſere, que de pleurer la mort de Di-
don
, laquelle eſt venuë de l'excès de ſon
amour pour Enée, & de ne pleurer pas
ſa propre mort, qui vient du defaut d'a-
mour pour vous ?
Il repreſente comment au lieu de le
détourner de l'amour du monde, on l'y
exhortoit , & on l'y portoit par de vains
applaudiſſemens. Je ne vous aimois
pas, ô mon Dieu ! vous qui êtes la lu-
miere de mon cœur , la nourriture in-
terieure de mon eſprit , & l'Epoux qui
ſoutenez et fortifiez mon ame.  Je ne
vous aimois pas , & j'étois ſeparé de
vous par un adultere ſpirituel; & dans
cette fornication j'entendois de tous cô-
tez retentir cette voix à mes oreilles :
Courage, courage, car l'amour qu'on a
pour le monde eſt un amour d'adultere
qui nous éloigne de vous; & l'on nous
crie, courage , courage , afin qu'étant 234La Vie hommes comme les autres, nous ayons
honte de n'être pas auſſi enchantez de
ce fol amour, & auſſi perdues que le ſont
les autres.
Il gemit de ce que ſon pere qui vou-
loit bien faire une dépenſe extraordi-
naire , pour l'envoyer étudier dans une
Ville fort éloignée , ne penſoit point à
Ibid. l.2.
c. 3.
le porter à la pieté, ni à l'y exercer. Il
ſe dispoſoit , dit-il , à m'envoyer à
Carthage, plutôt par un effort de l'am-
bition qu'il avoit pour moi, que par le
pouvoir que ſon bien lui en donnoit ,
n'étant qu'un des moindres Bourgeois
de Thagaſte.  Cependant il ne ſe met-
toit nullement en peine , mon Dieu ,
que j'avançaſſe dans vôtre crainte , à
meſure que j'avançois en âge , ni que
je fuſſe chaſte. Il ne desiroit autre cho-
ſe ſinon , que je devinſſe éloquent , &
que je ſçuſſe compoſer un diſcours fleu-
ri, pendant que j'étois moi-même une
terre deſerte & infructueuſe , & que le
champ de mon ame , dont vous êtiez,
mon Dieu , le ſeul maître , & le veri-
table poſſeſſeur , ne recevoit aucune
culture de vôtre main , ni aucune in-
fluance de vôtre grace.
Il ſoutient qu'il eſt de la derniere
conſequence de corriger les enfans dés
qu'ils ſont capables de raiſon , & de les
reprendre des défauts qu'on remarque 235des Gens Mariez Ch. XX. en eux ; parceque ſi on les diſſimule ,
ſous prétexte qu'ils ne paroiſſent pas
conſiderables, ils croiſſent dans la ſuite,
& les portent même à de grands crimes.
La premiere corruption de leur eſprit
Ibid. l. 3.
c. 13.
& de leur cœur , dit-il , paſſe enſuite
dans tout le reſte de leur vie. Tels
qu'ils ont été à l'égard de leurs Pré-
cepteurs & de leurs Maîtres , il le ſont
à l'égard des Rois & des Magiſtrats :
après avoir commis de petites injuſtices
pour avoir des noix , des balles & des
moineaux , ils en commettent de gran-
des pour amaſſer de l'argent , pour ac-
querir de belles maiſons, & pour avoir
un grand nombre de ſerviteurs.  Leur
déreglement croît avec l'âge , comme
les grands ſupplices que les loix ordon-
nent , ſuccedent aux legeres peines des
enfans.
Il dit qu'il eſt comme impoſſible de
bien élever des enfans , & de les garan-
tir de la corruption du siecle , à moins
qu'on ne les separe de la compagnie des
Ibid. l. 3.
c. 3. 4.
autres enfans qui frequentent le monde;
& pour le prouver , il ſe ſert encore de
ſon propre exemple : car il aſſure qu'il
ne ſe fût jamais porté à voler des fruits,
ni à commettre d'autres deſordres , s'il
n'y eût été engagé par l'exemple des
jeunes gens avec qui il ſe divertiſſoit ,
& qui diſputoient entr-eux à qui ſeroit 236La Vie le plus méchant & le plus libertin.
Enfin pour faire voir qu'il eſt tres-
important de donner une bonne éduca-
tion aux enfans , ce ſaint Pere rapporte
que ſa mere l'ayant accoutumé dès ſes
plus tendres années à prononcer & à
venerer le Nom de JESUS, ce fut ce
Nom adorable qui le détacha & le dé-
gouta dans la ſuite de ſa vie de la lec-
ture de Ciceron; & particulierement de
Ibid. l. 3.
c. 4.
son Livre intitulé, Hortensius.J'étois,
dit-il , tout ravi & tout embraſé lorſ-
que je liſois ce Traité : mais ce qui me
refroidiſſoit & rallantiſſoit mon ardeur,
étoit que je ne voyois point le Nom de
JESUS écrit dans ce Livre. Car par
vôtre miſericerde, mon Dieu, ce Nom
de mon Sauveur vôtre Fils étoit entré
dans mon cœur dés mes plus tendres
années avec le lait de ma mere; & il y
étoit demeuré gravé ſi profondément,
que tous les diſcours où je ne trouvois
point ce Nom, quelques remplis d'élo-
quence, de doctrine & de veritez qu'ils
puſſent être , ne me raviſſoient pas en-
tierement.
Saint Gregoire parlant auſſi de la ma-
Lib. 6.
Ep. in-
dict. 15.
23.
niere dont il faut élever les enfans , dit
qu'il eſt tres - dangereux de commettre
leur éducation à des perſonnes mal re-
glées ; parceque leurs actions & leurs
diſcours font de fortes impreſſions ſur 237des Gens Mariez Ch. XX. leurs eſprits , & les infectent tres - ſou-
vent comme un poiſon mortel.
Il obſerve dans ſes Dialogues , qu'un
Lib. 4.
c. 18.
pere ayant ſouffert que ſon fils qui n'é-
toit encore âgé que de cinq ans , s'ac-
coutumât à jurer, cet enfant en contrac-
ta une ſi forte habitude , qu'il ne pou-
voit preſque plus s'en abſtenir , & qu'il
blaſphemoit en toutes rencontres. Etant
un jour fort malade , ajoute-t-il , on re-
marqua qu'il avoit de grandes frayeurs ,
& qu'il s'agitoit extraordinairement ; &
comme on en étoit ſurpris , il fit enten-
dre à ceux qui l'environnoient , & à son
pere même qui le tenoit dans ſon ſein ,
qu'il voyoit des ſpectres & des hommes
tout noirs qui vouloient l'emporter ;
& un moment aprés ayant redoublé
ſes blaſphêmes , il mourut d'un manie-
re tres violente : ce qui fit juger à tout
le monde que l'eſprit malin lui étoit ap-
paru , & étoit venu le troubler au mo-
ment même qu'il avoit rendu l'eſprit.
Ce ſaint Pape s'étant ſervi de l'exem-
ple funeſte de cette homme impie, pour
intimider les peres & les meres qui ne-
gligent d'inſtruire & de corriger leurs
enfans , il leur en allegue un autre
tres - édifiant pour fortifier leur zele ,
& pour les porter à s'appliquer de tout
leur pouvoir à procurer leur ſalut. Car
il leur parle dans une de ſes Homelies, 238La Vie de l'illuſtre ſainte Felicité , qui anima
elle - même ſes ſept fils au martyre , &
qui aima mieux les voir mourir en ſa
preſence dans la confeſſion du Nom de
JESUS-CHRIST, que de les laiſſer en vie
après elle dans le danger de renoncer à
la Religion , & de faire miſerablement
Hom. 3.
in Ev.
naufrage dans la Foy. Elle craignoit
autant , dit-il , de laiſſer en vie après
elle ſes ſept enfans, que les peres char-
nels craignent ordinairement de voir
mourir les leurs avant eux. C'eſt pour-
quoi ayant été priſe pendant le fort
de la perſecution , elle les exhorta par
des paroles pleines de ferveur , à de-
meurer fermes dans l'amour de la
celeſte patrie.  Ainſi elle devint mere
ſelon l'eſprit , de ceux dont elle l'étoit
déja ſelon la chair ; & elle les enfanta
pour Dieu par ſes ſaintes exhortations,
après les avoir déja enfantez pour le
monde par les douleurs de la chair.
Elle apprehenda , ajoute-t-il , de per-
dre la lumiere de la verité dans ſes en-
fans, ſi elle ne les perdoit point.  Elle
craignit qu'ils ne demeuraſſent ici-bas
après elle , elle ſe réjouit au contraire
de les voir mourir ; & elle deſira avec
ardeur de n'en laiſſer aucun vivant
après elle , de peur de ne pas avoir
pour compagnon de ſon martyre ce-
lui qui lui ſurvivroit. Elle a aimé ſes 239des Gens Mariez Ch. XX. enfans ; mais l'amour de la celeſte pa-
trie l'a fait reſoudre à voir mourir en
ſa preſence ceux qu'elle aimoit.
Je puis ajouter que la France nous a
autrefois fourni un pareil exemple de
zele & de religion : car nos Hiſtoriens
rapportent , que la Reine Blanche mere
de Saint Loüis, avoit coutume de dire
aux Princes ſes fils : Dieu ſçait , mes
enfans , combien je vous aime ; mais
j'aimerois cent mille fois mieux vous
voir porter en terre, que de vous voir
commettre un ſeul peché mortel.
Cette parole ſortie de la bouche d'une
Reine , doit couvrir de confuſion une
infinité de Chrétiens, car cette grande
Princeſſe ne travailloit qu'à établir le
regne de Dieu dans le cœur de ſes en-
fans ; elle ne penſoit qu'à les rendre
vertueux ; elle eût donné mille Royau-
mes pour procurer leur ſalut ; & elle
les eût conduit avec joye au tombeau,
ſi elle n'avoit point eu d'autre moyen
de les garantir du peché.  La plûpart
des peres & des meres de ce tems s'em-
preſſent au contraire de faire avancer
leurs enfans dans la fortune ; ils leur
cherchent de tous côtez des établiſſe-
mens avantageux ; ils ne leur parlent
que de grandeurs & de dignitez ; & ce-
pendant ils ne s'informent point s'ils
s'acquittent des devoirs du Chriſtianis- 240La Vie me ; ils ne les exhortent point à la ver-
tu ; ou s'ils le font , ce n'eſt que foible-
ment , & ne témoignent que de l'in-
difference pour leur ſalut. Il s'en trouve
même qui ſont plus contens de les voir
riches & puiſſans, que vertueux ; qui ne
ſe ſoucient pas qu'ils ſuivent leurs paſ-
ſions , & qu'ils s'abandonnent à des pe-
chez tres - conſiderables , lorſque cela
peut les faire monter aux honneurs, &
les conduire à de grands emplois ; &
qui imitant l'ambition de cette mere for-
cenée de l'antiquité, diroient volontiers,
qu'ils tuent leur ame pourvû qu'ils re-
gnent.
Je finirai ce Chapitre par les Decrets
de deux Conciles , & par la doctrine du
Catechiſme , dreſſé par ordre de celui
de Trente.  Le Concile de Gangres de
l'an 32429 veut que l'on fulmine les ana-
thêmes de l'Egliſe contre ceux qui aban-
donnent leurs enfans , qui ne ſe met-
tent pas en peine de les nourrir, qui ne
penſent point à les porter à la pieté,
ni à les inſtruire de la Religion , & qui
negligent de s'appliquer à leur éduca-
tion , ſous prétexte qu'ils ſont chargez
d'affaires, & qu'ils ont d'autres occupa-
tions.
L'on peut juger par ce Canon , que
les peres & les meres qui n'ont pas ſoin
d'élever chrétiennement leurs enfans ,
ſont 241des Gens Mariez Ch. XX. ſont tres - criminels. La peine de l'ex-
communication dont les Evêques de ce
Concile les menacent , le juſtifie aſſez :
car on ne la fait ſouffrir qu'à ceux qui
ſont coupables de grands pechez.
Le troiſiéme Concile de Milan , tenu
ſous ſaint Charles Boromée, s'explique
auſſi fort nettement sur ce ſujet : car il
Titul. de
his qua
ad Ma-
trim. Sa-
cram.
pertinent.
déclare que comme un pere de famille
qui aura élevé ſes enfans , & tous ceux
de ſa famille dans la crainte & dans
l'amour de Dieu, & qui les aura portez
à la pratique de la pieté & des autres
vertus chrétiennes, recevra une grande
récompenſe de tous ſes travaux ; auſſi
celui qui aura manqué , ou negligé de
s'acquitter de ce devoir paternel , doit
s'attendre d'éprouver un jugement tres-
rigoureux au jour du Seigneur.
Le Catechiſme du Concile de Trente
ne parle pas moins clairement de cette
obligation des peres & des meres.  Les
enfans, dit-il , qui naiſſent d'une femme
legitime, ſont le premier des trois biens
qui accompagnent le mariage.  L'Apô-
tre
fait tant d'état de ce bien , qu'il dé-
clare
que les femmes ſe ſauveront par les
enfans qu'elles mettront au monde
. Ce qui
ſe doit entendre non ſeulement de leur
naiſſance , mais encore de leur éduca-
tion , & du ſoin qu'elles doivent avoir
de les élever dans la pieté. Ainſi il ajoute
L 242La Vie immédiatement après,
en procurant qu'ils
demeurent dans la foy
.  C'est ce que l'E-
criture
veut marquer par ces paroles :
Avez-vous des enfans ? inſtruiſez-les bien,
& accoutumez-les au joug dés leur enfance
.
L'Apôtre nous enſeigne la même chose ;
De Sa-
cramento
Matrim.
§. 5.
& l'Ecriture nous fournit dans Tobie ,
dans Job & dans pluſieurs autres peres
tres-ſaints , des exemples tres-excellens
d'une ſainte éducation.
Ainſi l'autorité de l'Ecriture , celle
des ſaints Peres & des Conciles , & tou-
tes ſortes de raiſons , obligent les Fide-
les à s'appliquer ſerieuſement à procu-
rer une bonne éducation à leurs enfans,
à les inſtruire de tous leurs devoirs , &
à les porter à la vertu , afin d'être les
peres aussi - bien de leur eſprit que de
leurs corps , comme dit un Auteur ce-
lebre de notre ſiecle ; s'ils y manquent,
ils ſe rendent dignes des cenſures de
l'Egliſe , & certainement ils en ſeront
tres - ſeverement punis en l'autre mon-
de.
[Cul de lampe.]
243des Gens Mariez Ch. XXI.
[Bandeau.]

CHAPITRE XXI.

Suite de la même matiere.  L'on prouve
par les principes de ſaint Jean Chryſoſto-
me
, que l'éducation des enfans eſt la
plus grande & la plus eſſentielle des obli-
gations des Fideles qui vivent dans le
Mariage.

Saint Jean Chryſoſtome a ſi ſouvent
parlé de l'éducation chrétienne des
enfans, & l'on trouve dans ſes differens
Ouvrages tant de maximes importantes
ſur ce ſujet , que j'ai crû qu'il étoit à
propos d'expliquer ſes ſentimens aux
lecteurs dans un chapitre particulier ,
afin qu'ils puiſſent s'en inſtruire plus fa-
cilement , & qu'ils y faſſent toutes les
reflexions neceſſaires.
1°. Il enſeigne que les enfans appar-
tiennent à Dieu ſeul , & qu'il eſt leur ve-
ritable Pere & leur Seigneur legitime ,
Hom. 9.
in 1. ad
Timoth.
puiſqu'il leur a donné l'être par ſa toute-
puiſſance , & qu'il le leur conſerve par
les influences continuelles de ſa bonté &
de ſa miſericorde : il ajoute que ceux
qu'on regarde ordinairement comme
leurs parens , n'en ſont à proprement
parler que les adminiſtrateurs & les dé-
poſitaires , parcequ'ils ne les ont reçûs
que comme un dépôt qu'ils doivent con-
L ij 244 La Vie ſerver avec ſoin , afin d'en pouvoir ren-
dre un compte fidele à celui qui en a la
ſouveraine diſpoſition , & qui ne l'a mis
que pour un tems entre leurs mains.
C'eſt - là le grand principe dont il ſe
ſert , pour prouver que les peres & les
meres ſont indiſpenſablement obligez
de donner une éducation chrétienne à
leurs enfans.  Il leur dit ſouvent qu'ils
ſont de mauvais adminiſtrateurs, s'ils ne
les élevent , & ne les conduiſent pas ſe-
lon les intentions de celui qui les leur a
confiez : il les accuſe de violer la loy du
dépôt , lorſqu'ils les portent au luxe &
aux vanitez du ſiecle.
En effet , les tuteurs & les adminiſtra-
teurs doivent être exacts à ſuivre ce
qu'on leur a preſcrit , lorſqu 'on les a
chargez de cette commiſſon ; & les dé-
poſitaires ſont obligez de conſerver le
dépôt tel qu'ils l'ont reçû , ſans l'alte-
rer ni le corrompre ; & s'ils en uſent
autrement, ils paſſent pour être de mau-
vaiſe foy , & meritent d'être punis.  Or
Dieu n'a confié les enfans à leurs parens,
& ne les en a rendu les dépoſitaires ,
qu'à condition qu'ils les éleveroient dans
la pieté ; qu'ils leur apprendroient à le
ſervir ; qu'ils les conſerveroient purs &
exempts de la corruption du ſiecle; & par
conſequent ils pechent, & ſe rendent cri-
245 des Gens Mariez. Ch. XXI. minels toutes les fois qu'ils negligent
de leur donner une bonne éducation ;
qu'ils ne leur apprennent pas à crain-
dre , & à ſervir le Seigneur ; qu'ils fo-
mentent leurs paſſions , & qu'ils rem-
pliſſent leur eſprit des fauſſes maximes
du ſiecle. Cela eſt certain & évident ; &
tous ceux qui y feront une attention ſe-
rieuſe, en demeureront facilement d'ac-
cord.
Que les gens du monde s'examinent
donc par rapport à ce principe de ſaint
Jean Chryſoſtome
, & qu'ils voyent ce
qu'ils pourront répondre à Dieu au jour
du jugement , lorſqu'il leur deman-
dera compte des enfans dont il leur
avoit donné la conduite.  Pourront-ils
les lui rendre tels qu'ils les ont reçûs de
ſa main au ſortir des eaux du Baptême,
eux qui ne travaillent qu'à effacer de
leur eſprit le ſouvenir des promeſſes
qu'ils lui ont faites , & qui ne penſent
qu'à leur inſpirer l'amour du monde ?
N'auront- ils pas au contraire ſujet de
craindre qu'il ne les accuſe d'avoir al-
teré le dépôt qu'il leur avoit confié, puiſ-
qu'ils ne s'àppliquent qu'à pervertir &
à corrompre ces jeunes perſonnes qu'il
avoit lavées & purifiées dans le ſang de
l'Agneau ſans tache ? Il eſt certain que
cette penſée doit les effrayer, & les faire
trembler , à moins qu'ils n'ayent perdu
L iij 246 La Vie toute crainte du Siegneur , & qu'ils ne
ſoient déja tombez dans l'aveuglement;
ce qui ſeroit pour eux la derniere des mi-
ſeres.
2°. Ce ſaint Docteur expliquant ces
I. Tim.
5.3.4.
paroles de ſaint Paul :
Honorez - les veu-
ves qui ſont vraiment veuves ; & s'il y en
a quelqu'une qui ait un des fils, ou des petits
fils, qu'elle apprenne avant toutes choſes à
conduire ſa famille , & à rendre à ſon
pere & à ſa mere ce qu'elle a reçû d'eux ,

dit que ſelon ce grand Apôtre , ceux
qui élevent bien leurs enfans , rendent
en quelque maniere la pareille à leurs
peres , & qu'ils reconnoiſſent par-là les
obligations qu'ils leur ont.  Ils ne peu-
vent pas à la verité leur donner une bon-
ne éducation , puiſqu'au contraire ils
l'ont reçûe d'eux ; mais s'ils s'appli-
quent à inſtruire leurs propres enfans ,
& à les porter à la pieté; leurs peres s'en
tiennent , pour ainſi dire , obligez , &
s'en réjouiſſent , parcequ'ils reconnoiſ-
ſent qu'ils n'ont pas travaillé en vain ,
& qu'ils voyent que ceux qu'ils ont inſ-
truits , en inſtruiſent eux-mêmes d'au-
tres , & établiſſent ainſi dans leurs fa-
milles une ſucceſſion de pieté & de Re-
ligion.
Ce ſecond motif que propoſe ce ſaint
Prélat, & qui eſt fondé ſur la gratitude,
doit avoir beaucoup de pouvoir ſur l'eſ
247 Des Gens Mariez. Ch. XXI. prit des fideles, pour les porter à s'ap-
pliquer ſerieuſement à l'éducation de
leurs enfans : car quoi de plus juſte &
de plus raiſonable, que de tranſmettre
aux autres ce qu'ils ont eux-mêmes reçû?
d'avoir autant de ſoin de leurs propres
enfans, qu'on en a eu d'eux, lorſqu'ils
étoient dans un pariel état , & de re-
connoitre les bienfaits que leurs peres
ont répandus ſur eux, en les communi-
quant à leurs deſcendans ?
3°. Cette grande lumiere de l'Egliſe re-
preſente que ceux qui donnent une bon-
ne éducation à leurs enfans , travaillent
non ſeulement pour eux-mêmes & pour
leurs propres familles , mais pour la re-
publique, & pour toute la ſocieté civile,
parce que les enfans qu'ils auront bien
élevez , en éleveront eux-mêmes d'au-
tres d'une maniere tres chretienne, s'al-
lieront dans des familles où ils porte-
ront la bonne odeur de JESUS-CHRIST,
& exerceront un jour à venir , ſoit dans
l'Egliſe , ou dans l'Etat, les emplois les
plus importans , avec une approbation
Ser. 46.
Tom. 5.
generale. Si vous élevez bien vôtre fils,
dit ce ſaint Docteur à un pere chrétien,
il élevera auſſi le ſien de la même ſorte;
&ſon fils s'appliquant à l'éducation de
ſes enfans en cette maniere toute chré-
tienne, il ſe formera comme une chaîne
& une ſuite précieuſe de cette bonne
L iiij 248 La Vie conduite dont vous ſerez le commence-
ment & la racine , &qui vous fera re-
cueillir les fruits du ſoin que vous au-
rez pris de bien inſtruire vos enfans.
Homil.9.
in 1. ad
Timoth.
Il dit encore à ce propres30 que les meres
qui ont ſoin d'élever chrétiennement
leurs filles, procurent par là un tresgrand-
avantage au public , parceque lorſqu'el-
les viennent à être mariées, elles ſancti-
fient leurs maris ; elles vivent en paix
evec eux, & dans une parfaite intelligen-
ce; elles forment leurs enfans pour tous
les états & pour toutes les conditions où
ils ſe trouvent dans la ſuite engagez par
les ordres de la divine Providence.
Ibid.
Serm.46.
Il ajoute même que que ſi les peres s'ap-
pliquoient exactement à l'éducation de
leurs enfans, les loix & les jugements,
les punitions,les ſupplices, & les exe-
cutions publiques & exemplaires des cri-
minels ne ſeroient plus neceſſaires, par-
ceque S. Paul dit que la loy n'eſt pas
établie pour le juſte.
Ainſi les peres & les meres qui élevent
bien leurs enfans, ſervent l'Egliſe & l'E-
tat, procurent la tranquillité publique,
& ſont cauſe que Dieu eſt ſervi & hono-
ré dans tous les état & dans toutes les
conditions.
4°. Saint Jean Chryſoſtome dit que
pour travailler utilement à l'éducation
des enfans, il faut s'y appliquer de bonne
249 Des Gens Mariez. Ch. XXI. heure, & dès qu'ils commencent d'être
ſuſceptibles de quelque raiſon , parce-
qu'alors ils ſont plus dociles que dans un
âge plus avancé ; que leur cœur reſſem-
ble à une cire molle , où l'on imprime
tout ce que l'on veut ; & qu'ils retien-
nent plus facilement les avis & les pré-
ceptes qu'on leur donne, pendant que
leur eſprit n'eſt pas encore préoccupé
d'autres penſées, & que leur memoire
ne ſe trouve pas chargées des phantômes,
& des imaginations qui troublent ordi-
nairement celles des perſonnes qui ont
déja vêcu quelque tems dans le monde.
Auſſi le Sage dit, comme on l'a ci-devant
remarqué:
Avez-vous des fils, inſtruiſez-

Eccl.7.
25.
les bien, & accoutumez-les au joug dés leur
enfance.
  Et on a vû dans le chapitre pré-
cedent, combien il fut avantageux à ſaint
Auguſtin
d'avoir entendu parler du Nom
de JESUS dés ſes plus tendres années.
5°. Plus ce grand Archevêque connoît
combien il eſt important de donner une
bonne éducation aux enfans, plus ſa dou-
leur eſt grande, quand il conſidere la ne-
gligence de la plûpart des peres & des
meres, qui ne penſent preſque jamais à
s'acquiter de ce devoir, & qui ſont nean-
moins pleins d'ardeur & d'activité, tou-
tes les fois qu'il s'agit de leurs interêts
temporels. Il ne peut alors contenir ſon
zele; il fait de tres-grandes plaintes con-
L v 250 La Vie tre eux; il les accuſe non ſeulement de
pareſſe, mais de folie & d'inhumanité;
il ſoutient qu'ils eſtiment moins leurs
enfans , que leurs chevaux & que les
animaux domeſtiques qu'ils nourriſſent
Homil.
59.
in Matth.
dans leurs maiſons. Si ces perſonnes,
dit-il, ont de jeunes chevaux, ils don-
nent ordre qu'on employe tout l'art
poſſible pour les dreſſer. Ils apprehen-
dent fort qu'ils ne deviennent vicieux:
ils veulent qu'on les accoutume de
bonne heure au frein & à l'éperon, afin
qu'étant prêts au moindre mouvement,
ils répondent à tout ce que l'on deman-
de d'eux. Cependant ils n'ont pas pour
leurs enfans le même ſoin qu'ils ont
pour ces bêtes. Ils ſouſſrent qu'étant
ſans frein , ſans loy & ſans retenue ,
ils courent où la fougue de leurs paſ-
ſions les emporte, ou dans des Acade-
mies de jeu, ou à la Comedie & aux
ſpectacles, ou dans des lieux détaſta-
bles.
Nous traitons nos enfans encore plus
mal que nos eſclaves : car nous corri-
geons ceux-ci, & nous negligeons nos
enfans, comme s'ils nous étoient plus
indifferens que ceux qui ne nous ont
couté qu'un peu d'argent; nous les met-
tons ainſi au deſſous de nos eſclaves ;
nous les rabaiſſons même au deſſous des
bêtes. Si vous choiſiſſez un cocher, un
251 Des Gens Mariez Ch. XXI. valet d'écurie, vous prenez garde qu'il
ne ſoit pas ſujet au vin ; qu'il ne ſoit
pas voleur, qu'il ſçache bien panſer &
bienconduire des chevaux. Et ſi vous
voulez donner à vos enfans un Préce-
pteur pour les former & pour les con-
duire, vous ne vous mettez point en
peine de ce choix.  Le premier qui ſe
preſente n'eſt que trop bon: cependant
il n'y a point d'employ , ni plus grand,
ni plus difficile que celui-là.  Car qu'y
a-t-il de plus important que de former
l'eſprit & le coeur, & de regler toute la
conduite d'un jeune homme ? On eſti-
me un grand Peintre & un grand Scul-
pteur ; mais qu'eſt-ce que leur art au
prix de l'excellence de celui qui tra-
vaille, non ſur la toile au ſur le mar-
bre, mais fur les eſprits.  Nous negli-
geons neanmoins toutes ces choſes;
nous ne nous mettons pas en peine de
rendre nos enfans Chrétiens, mais élo-
quens ; & ce deſir même eſt intereſſé :
car la fin que nous nous propoſons ,
n'eſt pas ſimplement qu'ils ſoient élo-
quens, mais qu'ils s'enrichiſſent par
leur éloquence.
Hom. 9.
in I. ad
Timoth.
Il dit encore dans une de ſes Home-
lies, qu'il y a beaucoup de Chrétiens
qui ont moins de ſoin de leurs enfans,
que de leurs poſſeſſions & de leurs he-
ritages.  Car ont-ils une terre à faire
L vj 252 La Vie valoir , ils choiſiſſent un fermier qui
ſoit exact & diligent , qui ſçache culti-
ver la terre, & témoigne être affection-
né à leur ſervice. Mais ils ne font pas la
même choſe pour l'éducation de leurs
enfans ; ils prennent au hazard une per-
ſonne pour les élever, ils ne ſe mettent
preſque point en peine d'examiner ſes
moeurs ni ſa pieté.
Il paſſe même plus avant dans les Li-
vres qu'il a compoſez pour la défenſe de
la vie Monaſtique : car pour faire voir
combien ſont coupables ceux qui negli-
l'éducation de leurs enfans , ou qui
leur en donnent une mauvaiſe , il ſou-
tient qu'ils ſont plus criminels, que s'ils
ſe ſerviſſent du fer & du poiſon pour
Lib.3.
adverſ
vituper-
rant.
Vitam,
Monaf.
tic.6.4
leur ôter la vie. Que l'on ne s'imagine
pas, écrit-il, que je me laiſſe emporter
à la colere, ſi je dis que ces peres ſont
plus cruels que des parricides. Car les
peres qui donnent la mort à leurs en-
fans, ne font autre choſe que de ſepa-
rer leurs ames de leurs corps: mais ces
malheureux peres qui negligent l'édu-
cation de leurs enfans , livrent leurs
corps & leurs ames au feu de l'enfer.
Un enfant qui perd la vie par la cruau-
té de ſon propre pere, ſeroit toujours
mort par la loy neceſſaire & inévita-
ble de la nature : au lieu que celui qui
253 Des Gens Mariez Ch. XXI. ſe damne par la negligence de ſon pere,
auroit pû ſe garantir des ſupplices éter-
nels , ſi l'on n'eût pas abandonné le
ſoin de ſon éducation.  De plus la mort
du corps ſera détruire en un inſtant par
la gloire de la reſurrection : mais la
perte de l'ame ne reçoit aucune conſo-
lation, puiſqu'il n'y a plus d'eſperan-
ce de ſalut dans ce malheureux état ,
& qu'il n'y reſte que la ſeule neceſſité
d'y ſouffrir des ſupplices éternels.  Ce
n'eſt donc pas pas ſans raiſon que nous di-
ſons que ces peres ſont plus cruels que
des parricides, puiſque ce n'eſt pas une
ſi grande cruauté d'armer ſa main
d'une épée pour la plonger dans le ſein
de ſon propre fils, que de perdre & de
corrompre ſon ame.

6°. Comme la plûpart des hommes
ſont dſpoſez de telle maniere, que les
raiſons les plus ſolides ne font pas tou-
jours beaucoup d'impreſſions ſur leurs
eſprits ; & que ce qui ſe paſſe dans le
monde les touche ſouvent davantage
S. Jean Chryſoſtome propoſe à ſes peu-
ples l'exemple de plusieurs Juſtes qui ont
vêcu parmi les Iſraëlites, & qui avoient
ſoin d'inſtruire leurs deſcendants des mer-
veilles que Dieu avoit operées en leur fa-
veur.  
Seigneur ,
dit le prophete ,
nous
pf.43.
2.
avons oui de nos oreilles, & nos peres nous
ont raconté les actions que vous avez faites

254 La Vie
dans leur ſiecle, & dans les ſiecles paſſez.

Sur quoi ce ſaint Docteur fait cette re-
In Pſ.
43.
flexion : Ecoutez ceci vous tous qui
n'avez aucun ſoin de vos enfans, & qui
chantant des chanſons diaboliques, ne-
gligez & mépriſez de vous entretenir
des choſes de Dieu.  Les anciens d'I-
raël
n'en uſoient pas de la forte : mais
ils s'occupoient continuellement à
parler des prodiges que Dieu avoit
faits pour délivrer & pour défendre
leur nation ; ils ſe les racontoient les
uns aux autres , & ils tiroient deux
avantages conſiderables de cette ſainte
pratique : car ceux qui avoient reçû
ces bienfaits, s'édifioient en s'en ra-
fraîchiſſant la memoire; & leurs def-
cedans entendant ſouvent parler de
ces merveilles, ſe les inculquoient dans
l'eſprit, connoiſſoient de plus en plus la
grandeur de Dieu , & étoient excitez
par ce recit, à imiter les vertus de leurs
peres.  Ainſi ceux qui les avoient mis
au monde leur tenoient lieu de livres,
puiſqu'ils les inſtruiſoient de tous ces
prodiges.
Ce faint Docteur expoſe encore aux
yeux des Fideles de ſon Dioceſe, la con-
duite édifiante de Job, qui offroit con-
tinuellement des ſacrifices pour ſes fils,
& les purifioit de leurs pechez , crai-
gnant qu'ils n'offenſaſſent Dieu, ſoit par
255 Des Gens Mariez. Ch.XXI. leurs paroles, ou par leurs penſées. Ce
Hom.
in Epiſt.
ad Phi-
lip.
ſaint homme , ajoûte-t-il , ne diſoit
point comme font la plupart des hom-
mes : Je laiſſerai à mes enfans de gran-
des richeſſes ; je les rendrai illuſtres &
puiſſans dans le monde ; je leur achete-
rai de grands domaines ; je leur ferai
avoir des principautez. A quoi aboutiſ-
ſoient donc tous ſes ſoins? je crains, di-
ſoit-il, qu'ils n'offenſent Dieu, ſoit par
leurs paroles, ou par leurs penſées ? Je
m'efforcerai de leur rendre favorable
le Roy de tout l'univers, & de les recon-
cilier avec lui ; je ſuis aſſuré qu'ils ne
manqueront après cela d'aucune cho-
ſe.  Et auſſi , pourſuit ce grand Saint,
le Roi Prophete dit :
Le Seigneur me
conduit & me nourrit, c'eſt pourquoi je
Pſ. 21.1.
ne manquerai de rien.

L'on a rapporté au chapitre préce-
dent, pluſieurs autres exemples tirez de
l'Ecriture ſainte , qui juſtifient que les
Juſtes ont toujours ſoin d'élever leurs
enfans dans la crainte du Seigneur: mais
S. Jean Chryſoſtome ſe ſert particuliere-
ment de ceux de Job & des Iſraëlites ,
pour faire comprendre à tous les Fideles
qu'ils y ſont indiſpenſablement obligez ;
ils ſont en effet tres-confiderables , & ils
meritent qu'on y ſaſſe une attention tou-
te particuliere : car ſi un homme qui a
vecû avant la loy de Moïſe, & qui par
256 La Vie conſequent n'avoit été inſtruit par au-
cun des Prophetes, étoit ſi appliqué à
la ſanctification de ſes fils, & s'il crai-
gnoit tant qu'ils n'irritaſſent la colere de
Dieu par quelque peché : ſi les Juifs ,
ce peuple imparfait & charnel , avoit
tant de ſoin de publier les merveilles &
les grandeurs de Dieu, & d'en inſtruire
leurs enfans, & toute leur poſterité, que
ne doivent point faire des Chretiens qui
ont reçû du Ciel tant de graces diffe-
rentes? qui ſçavent ce que les Prophetes,
les Apôtres, & tous les Saints ont dit ſur
ce ſujet , & qui font appellez à une plus
grande perfection , que n'a été celle de
tous ceux qui ont veçû ſous la nature ,
ou ſous la Loy écrite ?
7°. Quoique l'éducation Chrétienne
des enfans regarde generalement tous
ceux qui s'engagent dans le Mariage ,
S. Jean Chryſoſtome enſeigne nean-
moins que les meres ſont plus étroite-
ment obligées que les peres de s'y ap-
pliquer; parce qu'elles ont plus de repos
qu'eux ; qu'elles ſont plus maîtreſſes de
leur tems , & qu'elles ne ſont pas dé-
tournées par les occupations exterieures
qui ſont ordinairement le partage des
Homil. I.
de An-
na.
hommes. Les femmes, dit-il , y ſont
d'autant plus obligées , qu'elles ſont
plus ſedentaires dans leurs maiſons
que leurs maris.  Car les voyages, les
257 Des Gens Mariez. Ch. XXI. ſollicitations du barreau, & les affaires
de la ville , cauſent beaucoup de diſ-
traction aux hommes. Mais les femmes
peuvent d'autant plus s'appliquer à
l'éducation de leurs enfans , qu'elles
en ont plus de loiſir, n'étant nullement
diſtraites par ces embarras exterieurs.

Il obſerve même que l'Ecriture infi-
nue aſſez que le ſoin de bien élever les
enfans eſt particulierement deſtiné aux
I. Tim. 2.
10.
femmes , puiſque Saint Paul veut qu'en
choiſiſſant une veuve pour l'attacher au
ſervice de l'Egliſe , on examine ſi elle a
bien élevé ſes enfans ; qu'il dit que les
Ibid. c.2.
15.
femmes ſe ſauveront par les enfans
qu'elles mettront au monde , pourvû
qu'elles procurent qu'ils demeurent dans
la foy , dans la charité , dans la ſainteté,
& dans une vie reglée ; ce qui fignifie
ſans doute que leur ſalut eſt attaché à
l'éducation de leurs enfans.
L'on peut ajoûter que la nature même
ſemble les avoir deſtinées à cet emploi,
parcequ'elle leur a donné un coeur plus
tendre, un eſprit plus adroit, un naturel
plus inſinuant , & une patience plus
grande qu'aux hommes, & qu'elle les a
rendu plus capables d'entrer dans un
certain détail d'actions & de choſes, qui
pourroient rebuter & fatiguer leurs ma-
ris ; & ce ſont-là des diſpoſitions qui les
rendent tres-propres à un tel miniſtere.
258 La Vie
Ce ſaint Docteur explique en détail
dans pluſieurs endroits de ſes Ouvrages,
ce qu'il faut faire pour bien élever les
enfans.  Mais comme les autres ſaints
Peres
ont auſſi traité ce ſujet ; & que
d'ailleurs ce chapitre n'eſt déja que trop
long , il faut reſerver cette matiere pour
le ſuivant.
[Bandeau.]

CHAPITRE XXII.

De quelle maniere il faut élever les enfans
pour leur donner une éducation chrétienne.

Il ne ſuffit pas d'avoir prouvé aux pe-
res & aux meres qu'ils ſont obligez
d'élever chrétiennement leurs enfans, &
qu'ils ſe rendent coupables , lorſqu'ils
negligent de s'y appliquer ; il faut ou-
tre cela leur marquer ce qu'il eſt à pro-
pos qu'ils faſſent pour s'acquiter de ce
devoir ſi important.
Homil.
12. in I.
ad Cor.
1°. Ils doivent , ſelon S. Jean Chry-
ſoſtome
, les accoutumer dès leurs plus
tendres années à faire le ſigne de la
Croix , afin que ce ſigne ſacré les pro-
tege, & leur ſerve d'armes ſpirituelles
contre la malice du démon, qui ne cher-
che qu'à leur nuire, & à les perdre.
Il faut auſſi , lorſqu'ils commencent
à articuler quelques mots , qu'ils leur
faſſent ſouvent prononcer le Nom de 
259 Des Gens Mariez. Ch. XXII. JESUS, & qu'ils les portent à l'adorer
en la maniere qu'ils en ſont capables. Ils
conſacreront par-là leurs langues à Dieu,
ils leur feront contracter une ſainte ha-
bitude pour la pieté, & ils jetteront dans
leurs coeurs d'heureuſes ſemences qui
germeront un jour à venir , & produi-
ront des fruits en abondance.
2°. Il faut qu'ils ayent de ſoin de ne leur
ſouſſrir aucune mauvaiſe inclination; &
dés qu'ils en découvrent quelqu'une en
eux , ils doivent la combattre de tout
leur pouvoir, & s'efforcer de la détruire
par leurs avis ſalutaires , & même par
des reprimandes accompagnée de ſeve-
rité & de prudence.  Saint Auguſtin ſe
plaint dans ſes Confeſſions de ce qu'on
n'en avoit pas uſé de la ſorte à ſon égard
dans ſon bas àge , & de ce qu'on ne s'é-
toit pas oppoſé à ſes deſirs illicites & à
ſes déſordres. Les ronces & les épines
Lib.
Confeſ.
cap. 3.
du peché , dit-il , croiſſoient dans mon
coeur, & s'élevoient pardeſſus ma tête,
ſans qu'il ſe trouvât aucune main favo-
rable pour les arracher: Exceſſerunt ca-
put meum vepres libidinum, & nulla erat
eradicans manus.

C'eſt-là une des principales obliga-
tions des peres & des meres. Ils doivent
toujours veiller ſur leurs enfans , & ob-
ſerver toutes leurs actions & toutes leurs
démarches , afin de juger à quoi ſe por-
260 La Vie tent leurs affections , de diſcerner de
quel côté panche leur coeur , & de pe-
netrer quelles pourront être leurs paſ-
ſions, afin d'y apporter remede de bonne
heure, & de prévenir le mal avant qu'il
puiſſe jetter de profondes racines dans
leur coeur.
S'ils voyent qu'ils ſoient trop prompts
& qu'il y ait à craindre qu'ils ne devien-
nent dans la ſuite impatiens, vindicatifs,
ils doivent les exercer à la douceur, leur
faire pratiquer la patience , les accoûtu-
mer à ſouffrir, & punir leurs petites re-
voltes, afin de dompter leur volonté, &
de faire en ſorte qu'ils n'y ayent point
d'attache, lorſqu'ils ſeront dans un âge
plus avancé.
S'ils remarquent en eux quelques com-
mencemens d'orgueil & d'ambition , ils
doivent les humilier en differentes ma-
nieres : comme par exemple, en leur in-
terdiſant ce qui peut les élever & les
diſtinguer des autres , en les appliquant
à des miniſteres bas & ravalez, & en les
obligeant de ceder & de ſe ſoumettre aux
autres enfans.
S'ils apperçoivent qu'ils ayent du pen-
chant pour la vanité & pour le luxe , il
eſt de leur devoir de réprimer de bonne
heure en eux cette inclination corrom-
pue, de les éloigner des pompes du ſie-
261 Des Gens Mariez Ch.XXII. cle, & de leur apprendre la modeſtie
chrétienne.
S'ils découvrent enfin qu'ils ſoient
portez à d'autres paſſions , ils ſont obli-
gez de es combattre & de les étouffer
pendant qu'elles ſont encore foibles, &
qu'elles n'ont pas encore eu le tems de
ſe fortifier. Ils peuvent alors facilement
les arrêter & les ſupprimer , comme on
éteint ſans beaucoup de peine un feu qui
n'eſt pas encore entierement allumé ;
mais s'ils ſouſſrent qu'elles croiſſent, ils
n'en ſeront plus les maîtres ; elles em-
porteront leurs enfans dans des excés ,
& dans des précipices , d'où il leur ſera
peut-être impoſſible dans la ſuite de les
retirer & de les délivrer.
3°. Les peres & les meres ſont obli-
gez d'être circonſpects dans toute leur
conduite, ne diſant & ne faiſant jamais
rien en prefence de leurs enfans , qui
puiſſe les détourner de la vertu, & leur
inſpirer l'eſprit & l'amour du monde.
Sans cela tous les ſoins qu'ils prennent
de leur éducation, ſont preſque toujours
inutiles, parcequ'ils détruiſent d'un côté
ce qu'ils s'efforcent d'édifier de l'autre ;
& que leurs paroles & leurs actions
ruinent tout le bien qu'ils pourroient
eſperer d'établir dans leurs familles.
C'eſt S. Jean Chryſoſtome qui l'en-
ſeigne dans un de ſes Traitez.  Il s'y
262 La VIE plaint en des termes tres-forts de l'in-
diſcretion des peres qui ſe flattant d'éle-
lever chrétiennent leurs enfans , ne
leur parlent cependant que des biens de
la terre , & des avantages temporels ; il
les accuſe de combatre par leurs propres
discours les inſtructions qu'ils leur don-
nent ; il ſoûtient qu'ils ſont coupables de
leur perte , quoiqu'ils témoignent à
l'exterieur ſouhaiter leur ſalut. Mais il
faut l'entendre parler lui-même ſur ce
suſet.
Il rapporte d'abord les diſcours que la
plûpart des parens tiennent à leurs en-
Lib. 3.
adverſ.
vitupe-
rant.Vi-
tam Mo-
naſtic. c.
5.
fans. Car homme qui étoit de baſſe
naiſſance, dit l'un de ces Peres, s'étant
rendu conſiderable par ſon éloquence,
a été élevé aux charges les plus illuſ-
tres, a acquis de grandes richeſſes; s'eſt
marié à une femme tres - opulente ;
a bâti une ſuperbe maiſon ; il ſe fait
craindre maintenant; il vit dans l'éclat
& dans la ſplendeur. Un autre dit à ſon
fils, un tel pour avoir appris la Langue
Latine, s'eſt rendu illuſtre dans la Cour
de l'Empereur , & la gouverne abſo-
lument.  Un autre pere propoſe quel-
que autre example à ſes enfans. Mais
on ne leur donne pour modelle que
les perſonnes qui tiennent un rang
conſiderable dans le monde, & on ne
les entretient jamais de ceux qui re-
263 DES GENS MARIEZ Ch.XXII. gnent dans le Ciel ; ou ſi quelqu'un en-
trepend de leur en parler, on le rebute
comme s'il vouloit tout gâter.

Ce ſaint Docteur ajoûte enſuite , que
de tels diſcours empoiſonnent preſque
toujours l'eſprit des enfans qui les enten-
dent , & les empêchent de profiter des
veritez qu'on leur donne.  Il eſt viſi-
ble , dit-il , qu'un jeune homme n'eſt
pas capable de ſe former lui-même aux
exercices de la vertu, ſans être ſecouru
d'ailleurs.  Mais quand il auroit déja
conçû quelque grand & generaux deſ-
ſein, les mauvais diſcours de ſon pro-
pre pere ſeroient comme une pluye
violente qui étouſſeroit cette ſemence
avant qu'elle produiſit aucun fruit. Car
comme il eſt impoſſible que le corps
à qui on refuſe les bons alimens, & que
l'on ne nourrit que de viandes malſai-
nes ſubſiſte long-tems : ainſi lorſque
l'ame d'un jeune homme a été nourrie
de cette doctrine corrompue , & rem-
plie des fauſſes maximes du monde , il
eſt comme impoſſible qu'elle conçoive
rien de grand, ni de genereux. Elle de-
vient au contraire foible & languiſſan-
te, par la continuelle corruption que
la malice cauſe en elle comme une
peſte pernicieuse ; & il eſt à craindre
qu'elle ne ſoit un jour à venir livrée
264 LA VIE aux ſupplices l'enfer , & à la dam-
nation éternelle.

Il faut dire la même choſe des actions
peu regulieres ds peres & des meres; el-
les font une forte impreſſion ſur l'eſprit
de leurs enfans ; elles corrompent leur
coeur ; elles leur rendent inutiles toutes
les inſtructions qu'ils leur donnent. Car
ils ont beau leur parler de la vertu , &
les y exhorter , s'ils ne la ſuivent pas
eux-mêmes , ils parlent & ils exhor-
tent en vain; & leurs enfans faiſant plus
d'attention à leurs actions qu'à leurs pa-
roles, mépriſent tout ce qu'ils leur di-
ſent, ou au moins n'en tiennent aucun
compte.
Il arrive même de là que dans la ſuite
de leur vie lis ne ſont plus ſuſceptibles
des plus ſaintes veritez de l'Evangile ,
& qu'ils ſe revoltent contre ceux qui les
leur propoſent.  En effet , combien ſe
trouve-t'il de perſonnes, qui après avoir
vû leurs peres & leurs meres paſſionnez
pour les biens de la terre , attachez aux
plaiſirs ſenſuels, ſujets à la colere, pleins
de vengeance , ne ſçauroient ſouſſrir
qu'on leur parle de la pauvreté Evan-
gelique, de la penitence, de la patience
& de la douceur chrétienne ; & qui re-
gardent tout ce qu'on leur en dit, com-
me des maximes trop auſteres ; & qui
étant peut-être belles dans la ſpecula-
tion, 265 DES GENS MARIEZ Ch. XXII. tion, ſont impoſſibles dans la pratique.
Ainſi il eſt abſolument neceſſaire que
ceux qui ont des enfans, vivent dans une
grande vigilance ſur eux-mêmes ; qu'ils
ayent ſoin de les inſtruire encore plus par
leurs actions que par leurs paroles, com-
me on l'a déja remarqué après S. Jerôme
au Chapitre XX.  & qu'ils prennent
bien garde que ce qu'ils diſent & ce
qu'ils font ne puiſſe leur nuire, & ne leur
devienne pas une pierre de ſcandale, qui
les faſſe tomber au milieu de leur courſe.
4. Non ſeulement ils ne doivent pas
Titul. de
his qua
ad matr.
Sacram.
pertin.
Titul. de
ſcholis.
c. 1.
donner de mauvais exemples à leurs en-
fans , mais ils ſont obligez de les in-
ſtruire des principes de la Religion ,
comme il eſt ordonné par le troiſiéme
Concile de Milan, & par celui de Cam-
bray
de l'an 1565. de leur donner de
bons livres où ils puiſſent puiſer une
ſaine doctrine, & de les porter ſur-tout
à lire les divines Ecritures, qui leur ap-
prendront leurs devoirs & leurs obliga-
tions, & leur fourniront des exemples
de toutes les vertus qui leur ſeront ne-
ceſſaires dans les differens états de la
Homil.
21. in
Ep. ad
Eph.
vie civile & politique. Ne vous imagi-
nez pas, dit ſaint Chryſoſtome, que l'é-
tude des ſaintes Ecritures ne regarde
que les Solitaires. Elle eſt en quelque
maniere encore plus neceſſaire aux en-
fans qui ſont ſur le point d'entrer dans
M 266 LA VIE le monde.  Un homme qui eſt toujours
dans le port, n'a pas tant beſoin d'avoir
un vaiſſeau bien équippé, un excellent
Pilote, & un grand nombre de Mate-
lots , que celui qui vogue toujours en
pleine mer. L'on peut remarquer une
pareille difference entre un homme du
monde & un Solitaire.  Celui-ci eſt
comme dans un port paiſible & tran-
quille , où il mene une vie dégagée de
tout embarras , & nullement expoſée
aux agitations & aux orages.
Mais un
homme du monde paſſe toute ſa vie ſur
une mer orageuſe ; il eſt obligé de com-
battre continuellement contre les vagues
& les tempêtes. Et c'eſt la conſideration
du danger où il vit, qui doit l'engager à
lire ſouvent l'Ecriture ſainte , afin de s'y
fortitier, & d'y trouver des remedes à ſes
maux.
5. Il eſt certain qu'il n'y a rien de
plus pernicieux pour les enfans , que les
mauvaiſes compagnies, & la frequen-
tation des autres enfans , qui ſont ſou-
bent portrez au libertinage , & qui y
portent les autres par leurs diſcours &
par leurs exemples. C'eſt pourquoi ſaint
Jerôme
conſeilloit à Læta de ne point
ſouffrir que ſa jeune fille Paule fît ami-
tié avec les enfans des gens du monde,
comme on l'a déja obſervé.31 Il ordon-
Cap 20.
noit auſſi à Gaudence d'empêcher que
267 DES GENS MARIEZ. Ch.XXII. ſa fille ne ſe divertît avec les autres jeu-
nes filles qui ſuivoient les modes & les
coutumes du ſiecle, de crainte qu'elle ne
ſe portât à les imiter , & ne ſe corrom-
pît avec elles, comme cela arrive preſ-
que toujours32.
On a vû au Chapitre XX. combien
S. Auguſtin reçut de préjudice dans ſa
jeuneſſe, de la ſocieté qu'il entretenoit
avec d'autres jeunes hommes, qui l'en-
gageoient à voler des fruits , & à com-
mettre pluſieurs autres déſordres.
Mais on ne ſçauroit rien deſirer de
plus fort ſur ce ſujet, & qui faſſe mieux
connoître combien il eſt dangereux pour
des enfans, d'en frequenter d'autres qui
ne ſoient pas élevez & nourris dans la
pieté, que ce que dit ſainte Thereſe ,
lorſqu'elle décrit elle-même comment
elle ſe relâche & ſe pervertit dans la
compagnie de ſes jeunes couſins , &
d'une autre fille de ſes parentes qu'elle
voyoit tres-ſouvent; ainſi il faut rappor-
ter ſes propres paroles. Comme mon
In ſua
vita c.2.
pere , dit elle , étoit extrément pru-
dent, il ne permettoit l'entrée de ſa mai-
ſon qu'à ſes neveux mes couſins ger-
mains ; & plût à Dieu qu'il la leur eût
refuſée auſſi-bien qu'aux autres. Car je
connois maintenant combien il y a de
peril dans un âge où l'on doit commen-
cer à ſe former à la vertu , de conver-
M ij 268 LA VIE ſer avec des perſonnes , qui non feu-
lement ne connoiſſent point que la va-
nité du monde eſt tres mépriſable, mais
qui portent les autres à l'aimer.  Ces
parens dont je parle , étoient preſque
de mon âge ; ils avoient neanmoins
quelques années plus que moi. Nous
étions toujours enſemble ; ils m'ai-
moient extrémement ; mon entretien
leur étoit tres-agreable ; ils me par-
loient du ſuccès de leurs inclinations
& de leurs folies; & qui pis eſt, j'y pre-
nois plaiſir, ce qui fut la cauſe de tout
mon mal.
Que ſi j'avois à donner conſeil aux
peres & aux meres, ajoûte-t-elle, je les
exhorterois à prendre bien garde de ne
laiſſer voir à leurs enfans en cet âge ,
que ceux dont la compagnie peut leur
être utile; rien n'étant plus important à
cauſe que nôtre naturel nous porte
plûtot au mal qu'au bien. Je le ſçai
par ma propre experience.  Car ayant
une ſœur plus âgée que moi, fort ſage
& fort vertueuſe , je ne profitai point
de ſon exemple ; & je reçus un grand
préjudice des mauvaiſes qualitez d'une
de mes parentes qui venoit ſouvent
nous voir. Comme ſi ma mere qui con-
noiſſoit la legereté de ſon eſprit , eût
prévû le dommage qu'elle me devoit
cauſer , il n'y a rien qu'elle n'eût vo-
269 DES GENS MARIEZ. Ch. XXII. lontiers fait pour fermer l'entrée
de ſa maiſon, mais elle ne le pouvoit
à cauſe du prétexte qu'elle avoit d'y
venir.  Je m'affectionnai fort à elle,
& je ne me laſſois point de l'entretenir,
parcequ'elle contribuoit à mes di-
vertiſſements, & me rendoit compte
de toutes les occupations que lui don-
noit ſa vanité.
Je ne ſçaurois, dit elle enſuite, pen-
ſer ſans étonnement , au préjudice
qu'apporte une mauvaiſe compagnie,
& je ne le pourrois croire , ſi je n'en
avois fait moi-même une funeſte
experience , lorſque j'étois dans une
ſi grande jeuneſſe. Je ſouhaiterois
que mon exemple pût ſervir aux
peres & aux meres , & les portât
à veiller attentivement ſur leurs en-
fans. Car il eſt vrai que la converſa-
de cette parente me changea de
telle ſorte , que l'on ne reconnoiſſoit
plus en moi aucunes marques des in-
clinations vertueuſes que mon naturel
me donnoit ; & qu'elle & une autre qui
étoit de ſon humeur, m'inſpirerent leurs
mauvaiſes inclinations. C'eſt ce qui me
fait connoître combien il importe de
ne frequenter que de bonnes compa-
gnies ; & je ne doute point que ſi j'en
euſſe rencontré à cet âge une telle qu'il
eût été à deſirer, & que l'on m'eût
M iij 270 LA VIE inſtruite dans la crainte de Dieu , je
me ſerois entierement portée à la ver-
tu , & que j'aurois ſurmonté les foi-
bleſſes dans leſquelles je ſuis tombée.
Il eſt donc du devoir des peres & des
meres de ſéparer autant qu'ils le peu-
vent, leurs enfans de la compagnie des
jeunes gens , qui ſont élevez ſelon les
maximes du monde, & dont la conduite
n'eſt pas bien reglée, afin de les garantir
de la corruption du ſiecle, & de les con-
ſerver purs & ſans tache aux yeux de
Dieu.
6. Ils ſont obligez d'uſer de ſerverité,
& d'employer les châtiments , lorſqu'ils
voyent que leurs enfans ſont indociles,
& qu'ils ne profitent pas des inſtructions
qu'ils leur donnent; & s'ils y manquent,
ils ſe rendent eux-mêmes coupables, &
répondent de tous les deſordres auſquels
leurs enfans ſe portent dans la ſuite.
Tout le monde ſçait l'histoire du Prêtre
Heli , dont on a déja parlé , qui fut pu-
ni de Dieu d'une maniere ſi terrible ,
pour avoir negligé ce devoir. Il avoit à
la verité repris ſes fils de leurs deſordres,
& leur avoit dit :
Pourquoi faites-vous
toutes ces choſes que j'entens , ces crimes
déteſtables que j'apprens de tout le peuple?
ne faites plus cela, mes enfans.
Mais parce-
qu'il ne les corrigea pas avec aſſez de ſé-
verité, & autant que leurs crimes le de-
271 DES GENS MARIEZ. Ch. XXII. mandoient, il perit auſſi - bien qu'eux
tres-miſerablement.
Dieu témoigne lui-même dans l'Ecri-
ture
, que ce fut lui, & qu'il priva ſa fa-
1.Reg.3.
11.12.13
14.
mille de la dignité ſacerdotale :
Je vas
faire ,
dit-il à Samuël ,
une choſe dans
Iſraël, que nul ne pourra entendre ſans être
frappé d'un profond étonnement.  En ce
jour-là je verifierai tout ce que j'ai dit
contre Heli & contre ſa maiſon ; je com-
mencerai & j'acheverai. Car je lui ai pré-
dit que je punirois ſa maiſon pour jamais, à
cauſe de ſon iniquité , parceque ſçachant
que ſes fils ſe conduiſoient d'une maniere
indigne, il ne les a point punis. C'eſt pour-
quoi j'ai juré à la maiſon d'Heli , que l'i-
niquité de cette maiſon ne ſera jamais ex-
piée ni par des victimes , ni par des pre-
ſens.

C'eſt la conſideration d'un tel châ-
Hieron.
l. 1. dial.
Aug.in
Pſ. 50.
Gregor.
Paſtor.
cura part.
2. 1. 6.
timent qui porte les ſaints Docteurs de
L'Egliſe à dire , que ceux qui ne puniſ-
ſent pas leurs enfans lorſqu'ils commet-
tent des fautes, & qu'ils s'abandonnent
au deſordre , n'ont pas une veritable
douceur , mais une fauſſe ; qu'ils parti-
cipent aux pechez qu'ils n'ont pas ſoin
de corriger ; qu'ils attirent la colere
de Dieu ſur eux-mêmes , & ſur ceux
qu'ils épargnent mal à propos.
Les Livres de la Sageſſe contiennent
M iiij 272 LA VIE auſſi pluſieurs Sentences qui ſervent à
prouver cette obligation des peres &
Prov. 13
24.
des meres.
Celui qui ne châtie pas ſon fils,

dit Salomon ,
le hait veritablement , &
celui qui l'aime ne lui pardonne rien. N'é-
pargnez point la correction à l'enfant: car

Cap. 23
13. 14
Cap. 22.
25.
Cap. 29
15
ſi vous le frappez avec la verge , il ne
mourra point ? vous le frapperez avec la
verge, & vous délivrerez ſon ame de l'en-
fer. La folie eſt liée au coeur de l'enfant, la
verge de la discipline l'en chaſſera. La verge
& la correction donnent la ſageſſe ; mais
l'enfant qui eſt abandonné à ſa volonté, cou-
vrira ſa mere de confusion.

Celui qui aime ſon fils ,
dit auſſi l'Ec-
Eccl. 30
1. 8. &
ſequent.
cleſiaſtique
,
le châtie ſouvent , afin qu'il
en reçoive de la joye quand il ſera grand.
Le cheval qui n'a point été dompté , de-
viendra intraitable, & l'enfant abandonné
à ſa volonté devient inſolent ; flattez vô-
tre fils , & il vous cauſera de grandes
frayeurs ; jouez avec lui, & il vous attriſ-
tera: ne vous amuſez point à rire avec lui,
de peur que vous n'en ayez de la douleur.
Ne le rendez point maitre de lui - même
dans ſa jeuneſſe , & ne negligez point ce
qu'il fait & ce qu'il penſe. Courbez-lui le
coû pendant qu'il eſt jeune , & châtiez-le
de verges pendant qu'il eſt enfant, de peur
qu'il ne s'endurciſſe , qu'il ne veuille plus
vous obéir, & que vôtre ame ne ſoit percée
de douleur.

273 DES GENS MARIEZ. Ch. XXII.
Il eſt donc certain par l'Ecriture, que
les peres qui diſſimulent les deſordres
de leurs enfans, & qui negligent de les
punir lorſqu'ils pechent, les haïſſent &
font leurs veritables ennemis ; & qu'au
contraire ils les aiment, & ils les traitent
comme de bons peres, toutes les fois
qu'ils les reprennent de leurs fautes ,
qu'ils ne leur pardonnent rien, & qu'ils
leur font porter les peines qu'ils ont juſ-
tement meritées.
7. Il ne faut pas que les peres & les
meres , ſous prétexte de les reprendre,
lorſqu'ils ont manqué , ſe laiſſent aller
à leur mauvaiſe humeur, qu'ils leur par-
lent toujours en colere, & qu'ils ne leur
témoignent que de la rigueur & de la ſe-
verité.  Un tel procedé rebuteroit leur
eſprit, les troubleroit, les feroit tomber
dans le découragement, & les porteroit
même au deſeſpoir : car il n'y a rien de
plus capable de les empêcher de faire
leur devoir, & de profiter es avis qu'on
leur donne, & que d'entendre continuelle-
ment des paroles aigres & piquantes, de
voir qu'on ne les regarde qu'avec un vi-
ſage ſevere & plein d'indignation, & de
ne recevoir aucuns commandements qui
ne ſoient accompagnez de menaces.
Et auſſi ſaint Paul défend à tous les
Fideles de traiter leurs enfans en cette
M v 274 LA VIE maniere , & leur interdit cette auſterité
imperieuſe & rebutnate.
Vous peres,
leur
Epheſ.6.
4. Coleſſ.
3. 21.
dit-il,
n'irritez point vos enfans, de peur
qu'ils ne tombent dans l'abattement; mais
ayez ſoin de les bien élever en les corri-
geant & les inſtruiſant ſelon le Seigneur.

Il veut leur marquer par ces paroles ,
qu'ils ſont à la verité obligez d'inſtruire
leurs enfans, & de les corriger lorſqu'ils
manquent; mais qu'ils doivent s'acqui-
ter de cette obligation dans la ſeule vûe
de faire leur devoir , & de plaire au
Seigneur ; qu'ils doivent bien prendre
garde ne pas irriter leur eſprit , parce-
que cela pourroit les empêcher de tirer
aucun fruit de leurs inſtructions ; &
qu'ils doivent ſe conduire en ces ren-
contres avec tant de prudence , de ſa-
geſſe & de moderation , que bien loin
de les rebuter , ils les gagnent & les
attirent à eux, afin de leur être plus uti-
les, & de les porter enſuite à Dieu, qui
eſt leur veritable pere & leur ſouve-
rain Seigneur.
Il faut même ajoûter qu'ils ne doi-
vent pas les punir pour toutes ſortes de
fautes ; qu'il y en a de legeres qu'ils peu-
vent paſſer ſous ſilence , ſur-tout lorſ-
qu'elles ne ſont pas accompagnées de
malice ; & qu'ils ſont obligez de n'uſer
des reprimandes que rarement & avec
beaucoup de prudence, de peur de les
275 DES GENS MARIEZ. Ch. XXII. rendre inutiles , en les employant trop
ſouvent & ſans une veritable neceſſité.
Car on s'accoutume aux reprehenſions
& aux corrections , comme à toutes les
autres choſes de la vie ; & à force de
les éprouver continuellement , on n'y
penſe plus , & on en perd le ſentiment.
Cela eſt évident , & on en fait tous les
jours l'experience ; les peres qui repren-
nent & qui querellent inceſſament leurs
enfans , en ſont bien moins obéis que
les autres, & n'ont preſque point de cré-
dit ſur leur eſprit. C'eſt pourquoi ceux
qui veulent conſerver leur autorité ,
doivent la ménager , & n'avoir recours
aux reprimandes & aux peines que dans
des occaſions importantes , & lorſqu'ils
y ſont obligez , pour venger la gloire
de Dieu que l'on outrage , pour répri-
primer les excès qui ſe commettent
dans leurs familles , & pour procurer
le bien de leurs enfans.
Ce ſont-là les avis que j'ai crû devoir
donner aux peres & aux meres touchant
l'éducation de leurs enfans.  On pour-
roit encore en ajoûter pluſieurs autres,
car cette matiere eſt tres abondante ;
& les ſaints Peres en ont traité en plu-
ſieurs de leurs Ouvrages.
Mais ceux que j'ai expliquez ſont les
plus importantes , & ſuſſiſent pour le
commun des Fideles. Ceux qui voudront
M vj 276 LA VIE en ſçavoir davantage , pourront conſul-
ter pluſieurs livres excellens, qui ont été
compoſez pour apprendre aux gens ma-
riez de quelle maniere ils doivent éle-
ver & inſtruire leurs enfans. Ils y trou-
veront tout ce qu'on peut deſirer ſur ce
ſujet, & l'on eſpere qu'ils en ſeront édi-
fiez.
[Bandeau.]

CHAPITRE. XXIII.


Comme il faut que les peres & les meres
conduiſent leurs enfans lorſqu'ils ſont
grands ; qu'ils doivent les aimer d'un
amour non ſeulement naturel, mais ſaint
& chrétien ; qu'ils ſont obligez de con-
ſentir qu'ils les quittent , & qu'ils ſe
ſeparent d'eux pour ſervir Dieu , &
pour travailler à leur ſalut.

C'Eſt proprement pendant les pre-
mieres années de la vie des enfans,
& lorſqu'ils ſont encore fort jeunes, que
leurs parens ſont obligez de veiller ſur
eux ; qu'ils peuvent les conduire avec
une autorité abſolue , & qu'ils doivent
s'appliquer particulierement à leur don-
ner une bonne éducation ; car alors ils
ont plus de pouvoir ſur eux , & il leur
eſt plus facile fe de dompter leurs paſſions,
& de leur inſpirer des ſentiments chré-
277 DES GENS MARIEZ. Ch. XXIII tiens , & conformes aux maximes de
l'Evangile. Mais après ce tems-là leurs
enfans étant plus raiſonnables , & plus
maîtres d'eux-mêmes, ils doivent chan-
ger de conduite à leur égard , & les
traiter d'une maniere proportionnée à
leur âge. Il ne faut plus qu'ils exercent
ſur eux un empire deſpotique , ni qu'ils
les obligent de leur rendre une obéiſſan-
re aveugle ; car cela ne convient pas à
leur état.  Ils doivent au contraire leur
témoigner beaucoup de bonté & de dou-
ceur ; s'ouvrir à eux de leurs deſſeins ,
leur faire concevoir l'utilité des entre-
priſes qu'ils forment ; les engager par
raiſon à faire leur devoir ; les conſulter
quelquefois ſur les choſes qu'ils veu-
lent exiger d'eux ; les porter à s'y ſou-
mettre volontairement; & ſe les rendre
affectionnez par des manieres d'agir
honnêtes & obligeantes, qui ſoient pro-
pres non ſeulement à les gagner & à les
attirer, mais auſſi à les maintenir dans
le reſpect & dans l'obéiſſance.
Pourquoi les peres n'agiroient-ils
pas de la ſorte, avec leurs enfans, lorſ-
qu'ils ont déja quelque âge ,& qu'ils
ſont devenus hommes ; puiſque Dieu
nous ménage , pour ainſi dire , & qu'il
a des égards pour nous , quoique nous
ſoyons ſes creatures, & que nous dépen-
dions infiniment plus de lui, que les en-
278 LA VIE Sapient.
12. 18.
fans ne dépendent de leurs propres peres,
Comme vous étes le dominateur ſouverain,
lui dit le Sage ,
vous êtes lent & tran-
quille dans vos jugments, & vous nous
gouvernez avec une grande reſerve.  Tu
autem dominator virtutis, cum traquilli-
tate judicas , & cum magna reverentia
diſponis nos.
Ainſi il faut qu'ils conſiderent quelles
font leurs inclinations afin de les ſuivre
adroitement lorſqu'elles ſont juſtes & le-
gitimes; qu'ils ne les obligent point à des
choſes auſquelles ils ont trop de repu-
gnance; qu'ils s'abſtiennent de leur fai-
re des commandemens abſolus , toutes
les fois qu'ils ont lieu d'eſperer qu'ils ſe
rendront aux avis ſalutaires qu'ils leur
donneront ; qu'ils s'efforcent de ſuppri-
mer toutes les paroles dures & auſteres,
Tertull.
de orat.
c. 2.
Aug. de
Morib.
Eccl.c.
30.l.5 ff.
ad leg.
Pom-
peiâ, de
Parrici-
diis.
& de n'agir avec eux que par les voies
de la douceur & de l'honnêteté ; qu'ils
les ménagent autant qu'ils le peuvent ,
ſans neanmoins ſouffrir qu'ils manquent
au reſpect qui leur eſt dû , & qu'ils les
conduiſent plutôt par raiſon que par au-
torité. Tertullien, ſaint Auguſtin, & les
Juriſconſultes mêmes veulent ſans dou-
te nous inſinuer toutes ces veritez, lorſ-
qu'ils diſent que le nom de pere n'eſt
pas moins un nom de bonté que d'aut-
torité ; que la domination que les peres
exercent ſur leurs enfans, eſt une domi-
279 DES GENS MARIEZ. Ch. XXIII. nation d'amour ; & que la puiſſance pa-
ternelle doit plutôt ſe faire ſentir & ſe
manifeſter par des bienfaits & par des té-
moignages d'amitié, que par des mena-
ces & par la rigueur.
Après avoir parlé aux peres de la ma-
niere dont ils ſont obligez de conduire
leurs enfans , lorſqu'ils ont paſſé l'ado-
leſcence, & leur avoir fait voir que l'a-
mour eſt le principal fondement de leur
autorité, & qu'il en doit regler l'exerci-
ce ; il faut maintenant leur prouver ,
qu'ils doivent les aimer, non d'un amour
humain & charnel , mais ſaint & chré-
tien: car c'eſt en ce point que manquent
une infinité des perſonnes. On en voit
tous les jours qui aiment leurs enfans
par des raiſons charnelles & terreſtres;
parcequ'ils les trouvent bienfaits, que
leur humeur leur revient , qu'ils leur
reſſemblent; parcequ'ils les croient pro-
pres à ſoutenir la grandeur de leur mai-
ſon , & à ſeconder leurs deſſeins ambi-
tieux; parcequ'ils s'imaginent qu'ils ſont
adroits & capables de pouſſer loin leur
fortune.
Il y en a d'autres qui font conſiſter
leur amour pour leurs enfans , à les éle-
ver d'une maniere molle & effeminée ;
qui diſſimulent leurs défauts , & ne les
en reprennent point , de crainte de les
contriſter ; qui ne penſent qu'à les ren-
280 LA VIE dre riches & puiſſans ſur la terre ; qui
ſont contens pourvû qu'ils les voyent
pleins de ſanté , & qu'ils remarquent
qu'ils ſoient ſages & prudens ſelon le
ſiecle; & qui ne s'inquiettent, ni de leurs
mœurs , ni de leur ſalut.  Il y en a enfin
qui ne les aiment que par amour propre,
ou plutôt qui s'aiment eux-mêmes dans
leurs enfans , & qui rapportent à leurs
propres perſonnes l'amour qu'ils leur
témoignent à l'exterieur.  C'eſt ce que
ſaint Bernard repreſentoit autrefois à
un jeune homme, que ſes parens ſollici-
toient de quitter la ſolitude & de re-
P. 35.1
tourner avec eux dans le monde. Ce
n'eſt pas vous , lui-diſoit-il , qu'ils ai-
ment , mais ils s'aiment eux-mêmes ;
ils cherchent à ſe fatisfaire en vous
voyant auprès d'eux, & en vous poſſe-
dant ; & vous pourriez fort bien, pour
les obliger à vous laiſſer en repos, leur
dire ces paroles de JESUS-CHRIST:
Si vous m'aimiez veritablement , vous
vous réjouiriez de ce que je m'en vas à
mon Pere.
Il eſt certain qu'un tel amour eſt tout
humain & purement naturel ; car les
Heretiques, les Schiſmatiques33, les Juifs,
les Impies, les Payens aiment auſſi leurs
enfans en cette maniere ; les animaux
mêmes témoignent un amour tres-vio-
lent pour leurs petits & expoſent tres-
281 DES GENS MARIEZ. Ch. XXIII. ſouvent leur propre vie pour les confer-
ver. Les bêtes les plus feroces, dit ſaint
Serm.
349.
Augustin
, les Aſpics , les Tigres , les
Lions aiment leurs petits. Il n'y a au-
cuns de ces animaux qui ne flattent
leurs petits, & qui ne leur témoignent
quelque humanité par leurs plaintes
& par leurs mugiſſemens qu'ils adou-
ciſſent pour les careſſer. Ils effrayent
les hommes par leur cruauté, mais ils
n'ont que de la douceur pour leurs pe-
tits. Le Lion rugit dans les fôrets pour
en éloigner les paſſans ; mais vient-
il à entrer dans la caverne où ſont ſes
lionceaux ? il quitte ſa rage et ſa fero-
cité, & paroît doux comme un agneau.

On doit par conſequent conclure ,
qu'il ſeroit abſolument indigne des
Chrétiens de ne ſe déterminer à aimer
leurs enfans, que par les motifs & par
les raiſons qu'on vient d'expliquer. En
effet ne leur ſeroit-il pas honteux de
n'avoir pour eux qu'un amour ſembla-
ble à celui des infideles & des impies ,
& même des animaux les plus ſauvages.
Il faut donc qu'ils les aiment d'un
amour ſaint & ſpirituel , c'eſt à-dire ,
dans la vûe de Dieu, par rapport à l'au-
tre vie, & pour leur procurer les biens
éternels. Il faut qu'à l'exemple de ſaint
Paul
ils les ayent toujours dans leur
cœur pour les offrir à Dieu ; qu'ils tra-
282 LA VIE Philip. 1.
7. Epheſ.
4. 13. &
ſequent.
vaillent continuellement à les perfec-
tionner & à les faire croître en toutes
choſes dans JESUS-CHRIST, qui
eſt notre Chef ; & qu'ils ne ceſſent point
de les inſtruire & de les exhorter , juſ-
qu'à ce qu'ils ſoient parvenus à cet état
d'un homme parfait dont parle le grand
Apôtre , & à la meſure de l'âge & de la
plenitude ſelon laquelle JESUS-CHRIST
doit être formé en nous.  Il faut qu'ils
ayent tant d'ardeur & tant de zele pour
Galat.4.
39.
leur ſalut , qu'ils puiſſent dire auſſ bien
que ce ſaint Docteur des nations , qu'ils
ſentent de nouveau les douleurs de l'en-
fantement juſqu'à ce que JESUS-
CHRIST
ſoit formé dans leur cœur.
Philip. I.
8.9. & s.
Il faut qu'ils ayent toujours preſentes à
leur eſprit ces paroles du même Apôtre,
Dieu m'eſt témoin avec quelle tendreſſe je
vous aime tous dans les entrailles de
JESUS-
CHRIST ;
& ce que je lui demande , eſt
que votre charité croiſſe de plus en plus en
lumiere & en intelligence , afin que vous
ſçachez diſcerner ce qui eſt meilleur & plus
utile ; que vous ſoyez purs & ſinceres ; que
vous marchiez juſqu'au jour de
JESUS-
CHRIST
ſans que votre courſe ſoit in-
terrompue par aucune chute, & que pour la
gloire & la louange de Dieu , vous ſoyez
remplis des fruits de Justice par
JESUS-
CHRIST
notre Seigneur.
   Il faut dis-
je , qu'ils penſent ſans ceſſe à ces admi-
283 DES GENS MARIEZ. Ch. XXIII. rables paroles de ſaint Paul ; car elles
leur aprendront qu'ils ne doivent aimer
leurs enfans que dans JESUS-CHRIST
& pour JESUS-CHRIST ; que ce qu'ils
doivent principalement demander à
Dieu pour eux , c'eſt qu'ils ayent une
charité pleine de lumiere & d'intelligen-
ce , afin qu'ils puiſſent diſcerner ce qui
leur eſt veritablement utile par rapport
au ſalut ; qu'ils doivent faire tous leurs
efforts pour les garantir des fautes &
des chutes qui ſont ſi ordinaires aux au-
tres enfans; qu'ils doivent enfin les exer-
cer dans la pratique des bonnes oeuvres,
& aporter tous leurs ſoins pour en fai-
re de veritables Chrétiens , & de ſideles
Diſciples de JESUS-CHRIST.
Voilà ce qu'on appelle dans la Mora-
le de l' Évangile aimer ſes enfans; il n'eſt
pas défendu aux peres & aux meres de
penſer à leur établiſſement ; on prou-
vera au contraire dans la ſuite qu'ils y
ſont obligez : mais on prétend que leur
amour eſt illicite & tres mal reglé , lorſ-
qu'ils ne travaillent qu'à leur procurer
des biens & des avantages temporels,
ſans jamais rien faire pour leur ſalut.
L'on ſoûtient qu'ils doivent d'abord
leur inſpirer l'amour de la vertu, & les
former dans la juſtice chrétienne; après
qu'ils ont ſatisfait à ce devoir , on leur
permet de s'appliquer à les pourvoir &
284 LA VIE à les établir dans le monde.
Il faut ajouter que s'il arrive que leurs
enfans , qu'ils ont ainſi élevez & inſ-
truits , témoignent avoir de l'éloigne-
ment pour le ſiecle , & qu'ils deſirent
ſe conſacrer à Dieu d'une maniere par-
ticuliere, ſoit en embraſſant la ſolitude,
ou en entrant dans la Clericature , ils
ſont obligez d'y conſentir , & de ſe-
conder leurs bonnes intentions. L'on
peut même dire que c'eſt là le grand
moyen de reconnoître s'ils ont pour eux
un amour ſincere & veritablement chré-
tien. Car s'ils ne les aiment que dans la
vûe de Dieu , pourquoi prétendent-ils
les empêcher de ſe donner à lui ? &
pourquoi s'oppoſent ils à leurs bons
deſſeins ? C'eſt abuſer de l'autorité que
Dieu leur a donnée , & s'en ſervir con-
tre lui-même.  Il les a établis les chefs
de leurs familles ; il les a rendu les dé-
poſitaires de ſa puiſſance, non pour dé-
tourner leurs enfans de ſon ſervice &
de la voye de la perfection , mais pour
les y porter & les y engager.   Lorſ-
qu'ils en uſent autrement , ils ſont des
prévaricateurs; ils ſe rendent crinimels
à ſes yeux ; ils meritent de perdre l'au-
torité qu'il leur avoit confiée ; & leurs
enfans ne ſont pas obligez de leur obéir,
& de déferer à leurs volontez.  Tou-
tes ces maximes ſont conftantes, & con-
285 DES GENS MARIEZ. Ch. XXIII. formes à l'Ecriture & à la doctrine des
ſaints Peres de l'Egliſe, on va le juſtifier.
Les Lévites ſont louez dans le Deute-
ronome
de ce que s'agiſſant de ſoutenir
la gloire de Dieu , & de venger l'injure
que les Israëlites lui avoient faite en ado-
rant le Veau d'or , ils n'eurent aucun
égard à leurs parens, ni à leurs amis; qu'-
ils s'éleverent genereuſement au-deſſus
Deut. 33.
9.
de toutes les conſiderations humaines ;
qu'ils dirent à leurs peres & à leurs me-
res , nous ne vous connoiſſons point ; &
à leurs freres , nous ne ſçavons qui vous
étes , & pour executer les ordres qu'il
leur avoit donnez par l'entremiſe de
Moyſe.
C'eſt-là un exemple illuſtre de ce que
ſont obligez de faire tous ceux qui veu-
lent renoncer au monde , & travailler
ſerieuſement à leur ſalut; ils doivent fer-
mer leurs oreilles à toutes les fauſſes
perſuaſions de leurs parens, qui s'effor-
cent de les retenir dans le ſiecle ; ils doi-
vent leur dire , nous ne vous connoiſ-
ſons plus , & nous ne ſçavons qui
vous étes : nous cherchons Dieu , &
nous ſommes reſolus de tout ſacrifier
pour le trouver, pour le ſervir, & pour
nous unir à lui.
Mais il faut paſſer au nouveau Teſta-
ment ; car cette verité y eſt établie d'une
286 DES GENS MARIEZ. Ch. XXIII maniere encore plus claire & plus évi-
dente. J.C. dit à ſes Diſciples dans l'É-
vangile
:
Ne penſez pas que je ſois venu ap-
porter la paix ſur la terre: je ne ſuis pas ve-
nu y apporter la paix , mais l'épée: car je
ſuis venu ſeparer le fils d'avec le pere , la
fille d'avec la mere , & la belle fille d'a-
vec la belle mere ; & l'homme aura pour
ennemi ceux de ſa propre maiſon.  Celui

Luc. 14.
c.6.
qui aime ſon pere ou ſa mere plus que moi,
n'eſt pas digne de moi. Si quelqu'un vient
à moi, & ne hait pas ſon pere & ſa mere,
ſa femme , ſes enfans , ſes freres & ſes
ſoeurs, & même ſa propre vie , il ne peut
pas être mon diſciple.
Ces paroles ſacrées
ſorties de la bouche de la verité même,
prouvent que les peres & les meres
ſont obligez de conſentir que leurs en-
fans les quittent & s'éloignent d'eux
pour tendre à la perfection , & pour
s'occuper uniquement de leur ſalut ;
car c'eſt-là la ſeparation que ce divin
Sauveur eſt venu faire ſur la terre. Il
Math.
c.4. 40.
prend l'un , & laiſſe l'autre , dit l'É-
vangile
; il attire ſouvent les enfans à
ſon ſervice , pendant que ceux qui les
ont mis au monde , demeurent dans
l'embarras & dans le tumulte du ſiecle.
Elles prouvent auſſi que les enfans ne
ſont pas obligez d'avoir égard aux op-
poſitions de leurs parens,qui les détour-
nent d'executer leurs bons deſſeins ; &
287 DES GENS MARIEZ. Ch. XXIII. que bien loin de les écouter en cette
rencontre, ils doivent les regarder com-
me leurs ennemis , & même les haïr ,
c'eſt-à-dire, mépriſer tout ce qu'ils leur
repreſentent pour les porter à changer
de réſolution.
Ce divin Sauveur a même aſſez fait
connoître par ſa conduite que les enfans
ne doivent point conſiderer les deſirs &
les inclinations de leurs parens , ni s'y
arrêter , lorſqu'il s'agit de la gloire de
Dieu, & du ſervice de l'Egliſe. Car il ſe
ſépara de ſa ſainte Mere & de ſaint Jo-
ſeph
dès l'âge de douze ans pour aller
inſtruire dans le Temple de Jeruſalem
les Docteurs de la loi , en leur propo-
ſant des queſtions pleines de ſageſſe &
Luc. 2.
48. 29.
de prudence ; & lorſque la ſainte Vier-
ge
lui dit enſuite,
Mon fils, pourquoi avez-
vous ainſi agi avec nous? Voilà vôtre pere
& moi qui vous cherchions étant tout affli-
gez :
Il leur répondit ;
Pourqoui eſt-ce
que vous me cherchiez ? Ne ſçaviez-vous
pas qu'il faut que je ſois occupé à ce qui re-
garde le ſervice de mon Pere?
marquant par
là que les enfans qui veulent ſe donner
à Dieu , doivent s'élever au deſſus des
conſiderations de la chair & du ſang , &
qu'ils ne ſont pas obligez de déſerer à
toutes les volontez de leurs parens qui
s'oppoſent à leurs ſaintes réſolutions.
Luc. 12.
47. &
En une autre occaſion on lui vint dire
288 LA VIE sequent.
pendant qu'il parloit au peuple , & qu'il
l'inſtruiſoit:
Voilà vôtre mere & vos freres
qui ſont dehors & qui vous demandent :

mais il répondit à la perſonne qui lui
parloit ainſi;
Qui eſt ma mere & qui ſont
mes freres ?
Et étendant ſa main ſur ſes
Diſciples , il dit :
Voici ma mere , &
voici mes freres : car quiconque fait la vo-
lonté de mon Pere qui eſt dans le ciel, celui-
là eſt mon frere, ma ſoeur & ma mere
, nous
inſinuant encore par cette réponſe, qu'il
ne faut plus reconnoître pour parens
tous ceux qui entreprennent de nous dé-
tourner du ſervice de Dieu.
Il ne voulut pas même permettre à
Matth.8.
22.
un jeune homme d'aller enſevelir ſon
pere , & de lui rendre les derniers de-
voirs ; il lui ordonna de le ſuivre ſur
le champ, afin de faire comprendre à
tous les hommes qu'il ne faut point dif-
ferer ſa convenſion , ni la remettre à un
autre tems , fous prétexte d'aſſiſter ſes
propres parens , lors principalement
qu'il y a d'autres perſonnes qui peuvent
les ſecourir.
Pour ce qui eſt des ſaints Docteurs
de l'Egliſe , ils ont tant de fois blâmé
les peres & les meres qui reſiſtent aux de-
ſirs de leurs enfans, lorſqu'ils veulent ſe
conſacrer au ſervice de Dieu ; ils ont
dit tant de choſes pour fortifier les en-
fans contre les oppoſitions de leurs pa-
rens 289 DES GENS MARIEZ. Ch. XXIII. rens en de ſembables rencontres , que
ſi on vouloit rapporter tous les témoi-
gnages , ou en pourroit faire un Trai-
té particulier. C'eſt pourquoi afin d'é-
viter une trop grande longueur , je me
contenterai d'indiquer leurs principa-
les maximes.
Tertullien obſerve que JESUS CHRIST
diſant à celui qui lui annonçoit que ſa
mere & ſes freres demandoient à lui
Lib. de
carne
Chriſti c.
7.
parler :
Qui eſt ma mere & qui ſont mes
freres ?
renonçoit en quelque maniere
à ſes parens les plus proches qui l'inter-
rompoient , lorſqu'il étoit occupé aux
fonctions de ſon miniſtere, afin de nous
aprendre que nous devons renoncer aux
nôtres pour nous donner à Dieu, & nous
appliquer entierement à ſon ſervice.
Saint Ambroiſe examinant ces mê-
In Cap.
24. Luc.
mes paroles de JESUS-CHRIST, dit que
ce divin Sauveur , en parlant ainſi , a
voulu nous marquer qu'encore que la
loy de Dieu & celle de la nature nous
ordonnent d'aimer & d'honorer nos pa-
rens, nous ſommes neanmoins obligez
de leur preferer le culte de Dieu , &
que nous ne devons faire nulle difficulté
de les quitter pour ſuivre celui qui eſt
notre pere par excellence auſſi-bien que
In cap.
8. Luc.
le leur. Il ajoûte que JESUS-CHRIST
a voulu accomplir lui-même le précepte
qu'il avoit reſolu de donner dans la ſuite
N 290 LA VIE à ſes Diſciples ; & que devant leur com-
mander un jour à venir de quitter leurs
parens pour le ſuivre, il a refuſé de re-
connoître les ſiens , & de leur parler ,
lorſqu'ils venoient le chercher, afin de
continuer les fonctions de ſon mini-
ſtere.
Il ſeroit inutile de s'arrêter à prouver
que ſaint Jerôme a crû que les enfans
qui veulent ſe retirer dans la ſolitude ,
ne doivent point avoir d'égard aux op-
poſitions de leurs parens : car tous ſes
Ouvrages ſont pleins des exhortations
Epiſt. 10.
vives & animées qu'il faiſont à ceux qui
étoient dans ce deſſein, pour les porter à
y perſeverer. Ainſi il diſoit à la veuve
Furia : honorez votre pere, & obéiſ-
ſez-lui tant qu'il ne vous détournera
point du ſervice de Dieu ; mais s'il met
quelque obſtacle à votre ſalut: Souve-
nez-vous de ces paroles de David , &
ſoyez perſuadée qu'elles s'adreſſent à
Pſ. 44.
12.
Epiſt 47.
vous ,
Ecoutez ma fille , voyez , & prê-
tez l'oreille ; oubliez votre peuple, & la
maiſon de votre pere.
Ainſi il diſoit à une
jeune fille : N'écoutez point ceux qui
vous blâmeront,&qui vous accuſeront
de cruauté , ſi vous quittez votre mere
pour entrer dans un Monaſtere ; car vo-
tre prétendue cruauté ſera une verita-
ble pieté , puiſque vous ne prefererez à
vôtre mere que celui que vous devez
291 DES GENS MARIEZ. Ch. XXIII. même preferer à votre ame. Ainſi il ex-
hortoit tous les fideles à ſe ſéparer de
leurs parens, même les plus proches ,
lorſqu'ils leur étoient une occaſion de
chute & de ſcandale ; & il leur diſoit
In Cap.
10.Matt.
pour les y engager , qu'en ces rencon-
tres la haine qu'on témoigne à ſes pa-
rens, eſt un effet du grand amour qu'on
a pour Dieu :
odium in ſuos , pietas in

Epiſt. I
Deum.
Ainſi il diſoit à Heliodore,pour
l'engager à retourner dans le deſert
qu'il avoit quitté : Quand même vôtre
petit neveu ſe jetteroit à vôtre col , &
vous embraſſeroit tendrement; quand
même votre mere ſe preſenteroit à
vous ſes cheveux épars , & qu'elle dé-
chireroit ſes vêtements pour vous faire
voit le ſein dont elle vous a allaitté ;
quand même votre pere ſeroit couché
ſur le ſeuil de la porte de votre mai-
ſon pour vous empêcher d'en ſortir ;
tout cela ne devroit point être capable
de vous retenir dans le ſiecle.Vous ſe-
riez votre pere pour vous enfuïr hors du
monde,&pour éviter ſa corruption. Il
ſeroit de vôtre devoir de courir avec
ardeur vers la Croix , & ſans verſer au
cunes larmes : & vôtre pieté n'eclatte-
roit jamais davantage , qu'en témoi-
gnant de la cruauté en une telle ren-
contre.

N ij 292 LA VIE In Pſ.
44.
Saint Auguſtin examinant ces paroles
du Pſeaume 44.
O fot invincible , ar-
mez-vous de votre épée!
dit que la paro-
le de Dieu eſt cette épée dont parle le
Prophete ; qu'elle ſépare le fils du pe-
re , la fille de la mere , la bru de la
belle mere, comme il eſt marqué dans
l'Evangile ; qu'on voit ſouvent arriver
de ces fortes de ſéparations & de divi-
ſions ; qu'un fils , par exemple , forme le
deſſein de ſervir Dieu; mais que ſon
pere s'y oppoſe ; que celui-ci promet
ſon fils de lui donner de grands biens
ſur la terre , & de la rendre fort riche
dans le monde ; que le fils au contraire
ſoupirant après la Jeruſalem celeſte ,
mépriſe tous ces avantages temporels ;
que cela les diviſe ; que dans cette con-
joncture ce pere ne doit pas s'imaginer
que ſon fils lui faſſe injure , puiſqu'il ne
lui prefere que Dieu ; & que l'oppoſi-
tionqu'il forme à ſes ſaintes reſolutions
eſt vaine & inutile , parceque ce glaive
ſpirituel qui opere cette ſéparation en-
tre le pere & le fils , eſt plus fort que la
nature , & a le pouvoir de ſéparer des
perſonnes qu'elle avoit ſi étoitement
unies.
In Pſal.
127.
Ce ſaint Docteur dit encore en un autre lieu, que bien loin que des peres
chrétiens aient droit de ſe plaindre de
ce que leurs enfans les quittent pour ſe
293 DES GENS MARIEZ. Ch. XXIII. donner Dieu , ils doivent au contraire
ſe réjouir de ce qu'ils leurs preferent le
Createur,&qu'ils ſe ſéparent d'eux pour
ſuivre celui dont ils ont reçû l'être , &
qui eſt leur veritable Pere.
Luc. 24
26.
Matth.4.
44.
Epheſ. 5.
25.
L'on a vû ci-devant que JESUS-
CHRIST dit dans L'Evangile :
Si quel-
qu'un vient à moi,& ne hait pas ſon pere &
ſa mere, ſa femme ,ſes enfans ,ſes freres &
ſes ſoeurs , il ne peut pas être mon diſciple.

Cependant ce divin Sauveur nous or-
donne en un autre lieu de L'Evangile
d'aimer nos ennemis ; & ſon Apôtre
veut que les maris aiment leurs femmes,
comme JESUS-CHRIST a aimé ſon E-
gliſe. Ces deux preceptes ſemblent être
contraires , & ſe détruire l'un l'autre ;
mais ſaint Gregoire les concilie , en di-
ſtinguant dans nos parens ce qui vient
de Dieu , & ce qui n'eſt qu'un effet de
leur corruption & de leur aveuglement.
Il dit qu'entant qu'ils ſont nos parens ,
Homil 9.
37 in E-
vangel.
& qu'il faut les aime & les honorer
ſous ce regard. Mais que quand ils nous
détournent de la vertu, & qu'ils met-
tent quelque obſtacle à notre ſalut , ils
agiſſent en pecheurs ; ils ſont dans l'a-
veuglement, ils ſuivent la corruption
de leur coeur ; qu'alors nous corruption
de leur coeur ; qu'alors nous ſommes
obligez de nous déclarer contre eux ,
N iij 294 LA VIE & de les haïr ; que c'eſt même les ai-
mer que de les traiter ainſi ; parce que
dans la verté nous aimons nos parens
toutes les fois que nous refuſons d'é-
couter les mauvais conſeils qu'ils nous
donnent , & de ſuivre les fauſſes pen-
ſées qu'ils tâchent de nous eux-mêmes prévenus.
Ce ſaint Pape ſoutient même que l'a-
mour que nous reſſentons pour nos pa-
rens, ne doit pas être cauſe que nous
nous éloignions tant ſoit peu de la ver-
tu ; & pour nous le faire mieux com-
prendre, il rapporte ce qui ſe paſſa lorſ-
que les Philiſtins renvoyerent aux Juifs
l'Arche d'Alliance qu'ils avoient priſe
dans le combat , où les deux fils du Prê-
tre Heli perirent d'une maniere tres-
1. Reg. 6.
funeſte. Ces infidels la mirent , ſuivant
le conseil de leurs Prêtres , dans un cha-
riot qui étoit trainé par duex vaches ,
dont les veaux étoient renfermez dans
l'étable ; ces vaches marcherent tout
droit par le chemin qui conduit à Bet-
farmés , & evancerent toujours d'un pas
égal , en meuglant à la verité , parce-
qu'elles ſentoient leurs veaux, mais ſans
Lib.7.
moral. c.
14.
ſe détourner ni à droit ni à gauche. Il
dit que c'eſt-là figure de la conduite
que nous devons tenir lorſque nous
cherchinbs Dieu ; que la conſideration de
nos parens les plus proches ne doit point
295 DES GENS MARIEZ. Ch. XXIII nous aſſoiblir , ni nous détourner de
nos ſaintes reſolutions ; que nous pou-
vons à la verité reſſentir de la tendreſſe
pour eux ; mais qu'il ne faut pas qu'elle
rallentiſſe notre zele , ni qu'elle nous
arrête qu milieu de notre courſe.
Il y avoit du temps de S.Bernard un
jeune homme qui deſiroit de ſe retirer
dans la ſolitude , & qui diſſeroit tou-
cours d'executer ſon deſin deſſein en conſide-
ration de ſa mere , qu'il aimoit avec
beaucoup de tendreſſe. Ce ſaint Doc-
teur lui écrivit pour l'exhorter à ſur-
monter cette affection naturelle ;& lui
repreſenta qu'encore qu'il y ait ordinai-
rement de l'impieté à mépriſer ſa mere ,
c'eſt neanmoins l'effet d'une tres-grande
pieté de la mépriſer & de la quitter pour
Ep. 104
ſuivre JESUS-CHRIST.
Et ſi impium eſt
contemnere matrem, contemner tamen pro-
pter chriſtum , piiſſimun eſt.

Pierre de Blois écrivit auſſi à un de
ſes amis ſur le même ſujet , & pour le
fortifier contre une pareille tentation.
Ep. 21.
Je ſçai , lui dit-il, que vos parens veu-
lent vous faire renoncer à la reſolution
que vous avez formée d'embraſſer un
état de vie plus parfait : mais prenez
garde que l'affection que vous avez
pour eux ne vous trompe , & ne vous
faſſe tomber dans quelque piege dan-
gereux, en vous portant à differer trop
N iiij 296 LA VIE long-tems de ſuivre la penſée que vous
avez de vous convertir entierement à
Dieu. Il ne faut pas que vous aimiez
votre pere &votre mere dans les cho-
ſes qui ſont contre le ſervice de notre
Seigneur JESUS-CHRIST,puiſque vous
êtes obligé de les haïr pour l'amour de
lui. Pluſieurs ont malheureuſement
perdu leurs armes à cauſe de leurs pa-
rens ; car l'amour du monde qui étoit
preſque éteint dans leur coeur , s'y eſt
rallumé de nouveau à leur occaſion.
C'eſt être impie ,ajoûte-t-il , que de
traiter cruellement ſon ame pour plai-
re à ſon pere &à ſa mere ; &il ne ſçau-
roit y avoir une plus grande témerité ,
que d'aimer mieux ſe mettre en dan-
ger de ſe perdre , que de contriſter
ceux que l'on affectionne.

Tant d'autoritez prouvent certaine-
ment avec évidence , que les peres &les
meres ſont obligez de conſentir que
leurs enfans ſe ſéparent d'eux pour ſer-
vir Dieu dans les differens états auſquels
il plaît à ſa Providence de les appeller.
Je demeure neanmoins d'accord qu'ils
ont droit de les examiner , & de les
éprouver avant que de leur permettre
d'executer leurs deſſeins , ſur-tout s'ils
ſont encore fort jeunes : car étant leurs
tuteurs naturels , & ayant été prépoſez
à leur conduire par le grand Pere de fa-
297 DES GENS MARIEZ. Ch.XXIII. mille, ils ne doivent pas ſouffrir qu'ils
faſſent rien avec témerité , ni qu'ils em-
braſſent indiſcrement un genre de vie
qui ne leur convient point , & pour le-
quel ils n'ont pas reçû les talens d'eſprit
& de corps qui ſemblent être neceſſai-
res pour y réuſſir. Il faut qu'ils ſe con-
duiſent en ces rencontres avec beaucoup
de prudence , &par les ſeules regles de
la charité, afin de ne s'oppoſer pas à ce
qui eſt veritablement utile à leurs en-
fans , & de ne leur permetre pas auſſi
d'entrer dans une conditions qui deman-
de des diſpoſitions qu'ils ne remarquent
pa en eux.
Jean. 23.
Il faut que ſuivant le conseil de l'Apô-
tre S. Jean, is ne croyent pas à toutes
fortes d'eſprits, mais qu'ils éprouvent
s'ils ſont de Dieu , c'eſt-à-dire , qu'ils
examinent ſérieuſement &fans aucune
prévention , s'il y a lieu de croire que
le deſſein que leurs enfans témoignent
avoir de ſe ſeparer du monde , leur ſoit
inſpiré de Dieu , afin de ne pas reſiſter
à ſes ordres, ſous prétexte de maintenir
leur autorité ; &de ſe ſervir du pouvoir
qu'il leur a donné.
Il faut enfin qu'ils ſe dépoüillent de
tout amour propre , & qu'ils ne regar-
dent que ce qui peut contribuer davan-
rage à la gloire de Dieu , au bien de l'E-
gliſe , & au ſalut de leurs enfans ; car
N v 298 LA VIE C'eſt là l'unique fin qu'ils doivent ſe propoſer.
[Bandeau.]

CHAPITRE XXIV.


Que les peres & les meres ſont obligez d'a-
voir ſoin de pouvoir leurs enfans, &
de les marier, lorſqu'ils ſont portez au
Mariage. Mais qu'ils ne doivent jamais
les forcer, ni les contraindre dans le choix
d'une condition
Saint Paul dit à ſon diſciple Timo-
thée
, comme on l'a déja pluſieurs
1 Tim 5.
8.
fois obſervé :
Que ſi quelqu'un n'a pas
ſoins des ſiens , & particulierement de ceux
de ſa maiſon, il renonce à la foy, & eſt pire

1. Cor. in
22.
qu'un infidelle.
Il déclare aux Corin-
thiens
que ce n'eſt pa aux enfans à
amaſſer des treſors pour leurs peres ,
mais que c'eſt aux peres à en amaſſer
pour leurs enfans. Ces deux Oracles ju-
ſtifient clairement la verité de ma pre-
miere propoſition , que les peres & les
meres ſont obligez de pourvoir leurs
enfans , & de les marier , lorſqu'ils ont
inclination pour le Mariage. Car c'eſt
à cela que doit pricipalement ſe ter-
miner le ſoin qu'ils ont de leurs famil-
les. En étant les peres &les chefs ' leur
devoir les engage à veiller ſur tout ce
299 DES GENS MARIEZ. Ch. XXIV. qui s'y paſſe ; rien ne doit s'y faire ſans
lerus ordres &ſans leur participation ;
&c'eſt à eux à y appliquer chacun à ſon
emploi & à ſon miniſtere.Leurs richeſſes
ne ſnt pas tant à eux qu'à leurs enfans ;
c'eſt en leur conſideration que l'Apôtre
leur permet d'en acquerir ; & par con-
ſequent ils doivent les employer à les
pouvoir &à les marier : ſans cela leurs
épargnes &leurs acquiſitions ſont ſuſ-
pectes d'avarice,&deviennent crimi-
nelles.
cap. 9.
L'on trouve pluſieurs Decrets dans les
Conciles qui prouvent cette obligation
des peres &des meres. Celui de Pavie
de l'an 850.ſe plaint en des termes tres-
forts de ceux qui ayant des filles nubiles,
n'ont pas ſoin de les marier, & de leur
chercher des partis convenable. Il dit
qu'il arrive ſouvent de-là qu'elles ſe ré-
pandent dans le monde ; qu'elles ſe cor-
rompent , & qu'elles s'abandonnent à
des amours illicites. Il ordonne aux Prê-
tres & aux Paſteurs d,avertit les peres &
les mers de les marier de bonne heure ,
& de prévenir par ce moyen les deſor-
dres auſquels l'impetuoſité de leur âge
les pourroit porter. Il ajoûte , que s'ils
neglignent de le faire après en avoir été
avertis , &que leurs fills viennent en-
ſuite à ſe perdre & à ſe proſtituer , il
faut leur impoſer une ſevere penitence,
N vj 300 LA VIE pour les punir de n'avoir pas voulu les
pourvoir,ſuivant l'avis de leurs Paſteurs.
Le Concile Provincial de Cologne de
l'an 1536. veut auſſi que les Curez aient
ſoin de tems en tems d'avertir les peres
Cap. 43.
& les meres de marier leurs enfans.L'on
pourroit encore alleguer d'autres Con-
ciles pour confirmer cette propoſition :
mais ceux-ci ſuſſiſent , & il n'eſt pas be-
ſoin de groſſir ce chapitre par de nou-
velles citations qui ne diroient que la
même choſe.
ſſ. de ritn
nupt. l.
19.
Le Droit Civil contient auſſi pluſieurs
diſpoſitions importantes ſur ce ſujet. Il
y a des Loix dans le Digeſte qui portent
que les peres qui ne veulent, ni marier,
ni doter leurs enfans , doivent y être
contraints par les Proconſuls &par les
Intendans des Provinces ; & ce qui eſt
tres-remarquable,ces Loix ajoûtent que
celui-là eſt cenſé empêcher ſes enfans
de ſe marier ,qui ne ſe met pas en peine
de leur chercher des partis convenables.
Prohibere antem videtur ,& qui conditio-
nem non querit.

Cod. de
inoſſicioſo
eſt.l.19.
Nous apprenons du Code de Juſti-
nien, qu'il étoit pemis à un pere d'ex-
hereder ſa fille qui s'abandonnoit à la
débauche , & qui ſe proſtituoit ; mais il
ya une Authentique qui déclare que
Authent.
ſed ſi poſt.
lorſqu'une fille a paſſé l'âge de vingt-
cinq ans , ſi ſon pere neglige de la ma-
301 DES GENS MARIEZ. Ch. XXIV . rier, & qu'elle ſe proſtitue , ou qu'elle
contracte quelque mariage ſans ſon con-
ſentement, il ne peut plus l'exhereder.
Nouvell.
115.c.3.
Et l'Empereur Juſtinien dit dans une de
ſes Novelles, qu'une telle fille ne doit
être ni punie ni exheredée, parce que ſes
parens ſont plus coupables qu'elle mê-
me.
Je n'allegue point ces Conſtitutions
Imperiales pour excuſer les enfans qui
s'abandonnent à la débauche &à la diſ-
ſolution , mais je m'en ſers ſeulement
pour prouver que les peres &les meres
ſont obligez de les établir &de les ma-
rier; &que lorſqu'ils ne s'acquittent pas
de ce devoir, ils commettent une faute
conſiderable,qui mérite que les Loix s'ar-
ment contre eux, &les privent d'une
partie de l'autorité qu'elles avoient
donnée.
Homil. 5.
in 1. ad.
Theſſ.
Saint Chryſoſtome paſſe plus avant :
car non content de dire que les parens
ſont obligez de pouvoir &de marier
leurs enfans,il enſeigne qu'ils le doivent
faire de bonne heure , ſur tout à l'égard
des garçons dont ils ſont chargez , &
qu'ils deſtinent à vivre dans le ſiecle. Il
ſoutient que c'eſt-là la précaution la plus
ſage &la plus prudence qu'ils puiſſent
prendre pour les preſerver de la débau-
che, qui eſt ſi ordinaire aux jeunes gens;
pour conſerver leur pureté ,& pour faire
302 LA VIE en forte qu'ils portent leurs corps vier-
ges à leurs épouſes vierges , & qu'ils vi-
vent avec elles dans une union parfaite.
Hom. 1.
Anna.
Il n'y a rien, leur dit-il , qui ſoit plus
capable d'orner cet âge , que la cou-
ronne de la chaſteté , qui fait qu'un
homme entre pur dans le Mariage ,
ſans s'être jamais ſouillé par la moin-
dre action d'incontinence. C'eſt ce
qui fait que leurs femmes leur font
aimables,parceque leur ame n'ayant
pas été préocupée de penſées d'im-
pureté , ni ſouillée par aucune for-
nication, ils ne connoiſſent pas d'au-
tres femmes que celle qui leur eſt don-
née en Mariage. Leur amour en eſt
plus ardent, leur bienveillance plus
ſincere &plus veritable, & leur ami-
tié plus parfaite.

Ce ſaint Docteur ajoute que les peres
qui different trop long-tems de marier
leurs fils,ſont cauſe qu'ils s'accoutument
à frequenter des femmes débauchées,qui
s'efforcent de leur plaire par leur air en-joué, par leurs privautez,&par
leurs manieres affectées & étudiées ;
& qu'il arrive de là , que lorſque ces
jeunes hommes contractent enſuite ma-
riage ils ſe dégoutent facilement de leurs
femmes , qui ſont graves & ſerieuſes,
& qui ne veulent pas s'abandonner à des
303 DES GENS MARIEZ. Ch. XXIV. joyes ciminelles,& pleines de diſſolu-
tion.
Il faut maintenant avertir les gens ma-
riez, qu'encore qu'ils ſoient obligez de
pourvoir &de marier leurs enfans, ils
n'ont pas neanmoins droit de les forcer,
ni de les contraindre dans le choix d'un
état &d'une proſeſſion. Car il y a bien
de la diſſerence entre dire,qu'ils doivent
leur procurer un établiſſement, &dire
qu'ils puiſſent uſer d'empire , & em-
ployer de la force & les menaces pour les
porter à entrer dans une condition plu-
tôt que dans une autre. La premiere de
ces choſes eſt un bon office, &un effet
de leur bonté & de leur ſollicitude pa-
ternelle. Mais la ſeconde dégenereroit
en tyrannie,& contribueroit au malheur
de leurs enfans , & peut-être même à
leur dammation éternelle : parce que
comme ils n'auroient embraſſé une pro-
feſſion que par contrainte , ils s'en dé-
gouteroient tres-facilement ; & s'ils ne
pouvoient plus s'en dégager , ils ſe laiſ-
ſeroient aller à des extrémitez funeſtes;
qui attireroient ſur eux la colere de Dieu
en cette vie,& leur feroient ſentir en
l'autre le poids de ſa juſtice ,& la rigueur
de ſes vengeances.
Ils peuvent leur repreſenter ce qui leur
eſt le plus utile & le plus avantageux ;
leur parler ſouvent du peril & des ten-
304 LA VIE tations que l'on éprouve dans le ſiecle ,
& dans la frequentation du grand mon-
de; leur expliquer le bonheur de ceux
qui ſuivent la vertu, &qui ſe conſecrent
au ſervice de Dieu ; leur donner des
Maîtres & des Precepteurs qui cultivent
leur eſprit , & les forment à la pieté ,
leur faire lire de bons livres qui les in-
ſtruiſent de leurs devoirs &de leurs obli-
gations ; prier pour eux , & attirer ſur
leurs perſonnes les graces du Ciel , par
leurs larmes &par leurs gémiſſemens ,
Aug.lib.
3. Conf.
6. 12.
comme fit autrefois ſainte Monique :
car elle pleuroit ameremet les égare-
mens de ſon fils , elle demandoit conti-
nuellement à Dieu ſa converſion ; & un
ſaint Evêque lui prédit qu'il étoit im-
poſſible qu'un fils pleuré avec tant de
larmes perît jamais.
Mais il faut qu'ils en demeurent là.
Ils ne doivent point forcer leurs incli-
nations , ni ſe rendre les maîtres & les
arbitres ſouverains de la profeſſion qu'ils doivent embraſſer. Il ne leur eſt point
permis de les déterminer par leur autori-
té abſolue, à un genre particulier de vie;
&s'ils le font, ils entreprennent ſur les
droits de Dieu , à qui ſeul il apprtient
d'appliquer les hommes aux differens
miniſteres auſquels va Providence les
deſtine.
Que dire aprés cela d'une infinité de
305 DES GENS MARIEZ. Ch. XXIV. peres &de meres qui veulent dominer
ſur l'eſprit &ſur le coeur de leurs en-
fans ; qui les ſont entrer dans des em-
plois auſquels ils ne ſe ſentent point
portez, & pour leſquels ils ont même
de la repugnance, qui en ſacriſent quel-
ques-uns à leur ambition , en les rele-
guant dans les Cloîtres , afin d'élever
les autres, & de les faire vivre dans l'o-
pulence ; qui obligent les cadets d'em-
braſſer malgré eux l'état de la Clerica-
ture , à laquelle ils ne ſont point appel-
lez ; qui les chargent de Benefices , afin
de s'enrichir eux-mêmes du patrimoine
des pauvres , & de s'exempter de les
nourir , en les faiſant ſubiſter aux dé-
pens de l'Egliſe , quoiqu'ils ne lui ren-
dent aucun ſervice ; qui enfin diſpoſent
comme il leur plaît de leur ſort & de
leur établiſſement , & preſque toujours
par pur caprice ,& pour contenter leurs
paſſions.
Ce qui eſt encore plus déplorable, la
plupart d'entr'eux ſe ſervent de leur au-
torité &employent la force &la vio-
lence pour obliger à entrer dans l'état
Eccleſiaſtique, ou dans des Monaſteres,
ceux de leurs enfans qui ont le moins
d'eſprit , qui ſont difformes dans leur
taille , & qui ont quelques défauts na-
turels. Ils déſtinent aux monde ceux qui
ſont les mieux faits, & dans qui on re-
306 LA VIE marque de plus heureuſes diſpoſitions ;
ils les choiſiſſent pour ſoutenir leurs fa-
milles , & pour être les heritiers de leurs
biens & de leurs dignitez. Mais pour ce
qui eſt des autres,qui n'ont pas été avan-
tagez de la nature , ils en font une of-
frande à Dieu,&ils les conſacrent à ſon
ſervice , contre la déſence de la loy , qui
Deut.
17. I.
Malach.
I. 14.
ne vouloit pas qu'on offrît au Seigneur
des victimes qui euſſent quelque tache ,
ou quelque défaut , & qui prononçoit
malediction contre ceux qui prenoient
ce qu'il y avoit de moindre dans leurs
troupeaux pour en faire la matiere de
leurs ſacriſices. Cet abus n'eſt que trop
ordinaire parmi les gens du monde. Ils
affectent,dit le Concile de Bordeaux te-
nu en notre ſiecle, de donner à l'Egliſe
ceux de leurs enfans qui ont quelque
difformité exterieure,& qui ſont les
moins propres pour les affaires du ſiecle;
ils leur procurent des Benefices, pour les
faire ſubſiſter aux dépens de l'Egliſe , &
Concil.
Burdigal.
an.2624.
cap 6. de
ordin. n.
2.
non pas pour les mettre en état de la
ſervir : ils ne conſiderent nullement ſi
Dieu les appelle aux ſaints Miniſteres ,
& aux emplois Eccleſiaſtiques.
Je ſcai bien qu'il y en a pluſieurs ,
qui pour témoigner à l'exterieur qu'ils
ont de la pieté & de la religion , diſent
hautement qu'ils ne veulent point gêner
leurs enfans dans le choix d'un état , &
307 DES GENS MARIEZ. Ch. XXIV. qu'ils ſeroient tres-fâchez de les obliger
de renoncer au monde,& d'entrer dans
des Monaſteres contre leur volonté.Mais
ſouvent ce n'eſt là qu'une illuſion, & un
déguiſement artiſicieux dont on ſe ſert
pour ſe faire honneur dans le public ,&
pour couvrir adroitement ſon avarice &
ſon ambition, car les effets ne répondent
pas toujours à ces belles proteſtations ;
&au lieu de les laiſſer en une pleine li-
berté , comme on s'en vante , on les for-
ce , & on les contraint d'une maniere
tyrannique , à faire tout ce qu'on deſire
d'eux.
Veut-on, par exemple , qu'une fille
ſoit Religieuſe ? on ne lui témoigne que
du chagrin & de la mauvaiſe humeur ;
on n'approuve rien de tout ce qu'elle
fait, & on y trouve toujours quelque
choſe à redire ; on cherche continuel-
lement des ſujets de la quereller &de la
contriſtier ; on l'éloigne des compagnies,
& on la relegue dans quelque apparte-
ment ſéparé,pendant que le revte de la
famille ſe divertit ; on lui refuſe des ha-
bits convenables à ſa condition,& on ne
lui en donne que de tres communs, non
par modeſtie, ni par éloignement de la
vanité , mais pour lui faire de la peine &
pour la chagriner ; on la traite avec froi-
deur & avec indifference,au même tems
qu'on fait mille careſſes aux autres en-
308 LA VIE fans ; on lui donne à entendre que tout
ce que qu'elle dit n'eſt jamais juſte ni à pro-
permet pas de parler: en un mot , on la
gêne, &on la contraint en toutes choſes,
& on agit avec elle comme ſi elle étoit
la derniere des ſervantes de la maiſon.
Tout cela l'afflige , la met hors d'elle-
même , & l'oblige à ſe jetter dans un
Cloître , afin de s'épargner tous ces ſu-
jets de chargrin &de douleur , & de
chercher parmi des étrangers la paix &
la douceur qu'elle ne peut trouver dans
ſa propre famille.
A-t-on auſſi deſſein de ſe défaire d'un
garçon? on ne le produit point dans le
monde ; on ne produit point dans le
monde ; on ne l'entretient pas ſelon ſa
qualité ; on lui refuſe ce qui eſt neceſſaire
pour voir ſes amis & ſes parens ; on ne
lui donne aucun emploi ; on le laiſſe
languir dans l'oiſivité ; on lui cache ,
comme s'il étoit un étranger , toutes les
affaires de la maiſon ; on lui inſinue qu'il
n'a rien à eſperer du bien de la famille ;
on le neglige en toutes rencontres; ſou-
vent même on le mépriſe ; & par ce
moyen on le porte contre ſon inclina-
tion , à prendre le parti des armes , ou à
ſe refugier dans quelque des armes , ou à
ſe refugier dans quelque Monaſtere.
Que Ceux qui agiſſent de la forte avec
leurs enfans,diſent tant qu'ils voudront,
qu'ils ne les forcent point à ſe détermi-
309 DES GENS MARIEZ. Ch. XXIV. ner à aucun état , & qu'ils leur laiſſent
une entiere liberté de faire tout ce qu'ils
deſirent , on n'eſt pas obligé de les en
croire ; puiſque leurs actions démentent
leurs paroles, & que l'on voit des effets
tout contraire aux proteſtations qui ſor-
tent de leur bouche.
On peut même dire qu'il n'y a gueres
de violance qui ſoit plus rude , ni plus
difficile à ſuporter , que celle qu'ils leur
font , parcequ'elle eſt continuelle,qu'el-
le attaque encore plus leur eſprit que
leur corps , qu'elle les afflige &les tour-
mente dans tout ce qui leur eſt le plus
cher ,& qu'elle ſe renouvelle chaque
jour à la vûe des graces & des faveurs
que reçoivent d'autres perſonnes qui n'a-
voient pas tant de droit qu'eux d'en eſ-
perer.
[Bandeau.]

CHAPITRE. XXV


Que les peres & les meres ſont obligez de
garder l'égalité entre leurs enfans autant
que cela leur eſt poſſible.
Il eſt certain qu'il n'y a rien à quoi les
peres & les meres doivent plus tra-
vailler , qu'à établir & à maintenir la
paix entre leurs enfans ; & que c'eſt-là
un des plus riches heritages qu'ils puiſ-
310 LA VIE ſent leur laiſſer : car tant qu'ils demeu-
rent unis,ils ſe conſolent les uns les au-
tres dans les leurs afflictions ; ils ſe ſecou-
rent ; ils s'aſſliſtent mutuellement dans
leurs beſoins ; ils ſe ſoutiennent ; ils ſe
déſendent contre ceux qui les attaquent;
&ils deviennent formidables à tous leurs
Prov.18.
19.
ennemis.C'eſt pourquoi le Sage dit,
Que
le frere qui eſt aidé par ſon frere ,eſt
comme une Ville forte , & que leurs juge-
mens ſont comme les barres des portes des
Villes.

Mais au contraire lorſqu'il y a de la
meſintelligence entr'eux ,& qu'ils ſont
diviſez, ils ne contribuent qu'à ſe faire
de la peine les uns aux autres : ils dé-
truiſent leur propre maiſon ; ils ſont
expoſez en proye à tous ceux qui les
haïſſent , & qui entreprennent quelque
choſe contre eux. Et auſſi le même Sage
nous aſſure que le Siegneur déteſte &
a en horreur celui qui ſeme la diviſion
Prov. 6.
16. &
ſequent.
entre les freres.
Il y a ſix choſes , dit-il ,
que le Seigneur hait,&ſon ame déteſte la
ſeptiéme ; les yeux altiers ; la langue amie
du menſonge ; les mains qui répandent le
sang innocent ; le coeur qui forme de noirs
deſſeins ; les peids legers pour courir au mal;
le témoin trompeur qui aſſure des menſon-
ges ; & celui ſeme des diſſentions par-
mis les freres.

Or entre tous les moyens dont les pe-
311 DES GENS MARIEZ. Ch.XXV. res &les meres peuvent ſe ſervir pour
faire vivre leurs enfans dans la paix &
dans l'union, il n'y en a gueres de plus
puiſſan ni de plus efficaces , que de gar-
der entr'eux l'égalité,&de n'avantager
pas les uns plus que les autres : car com-
me ils ſont pour la plûpart intereſſez &
attachez à la terre , il eſt bien intereſſez &
attachez à la terre, il eſt bien difficile
qu'ils aiment ſincerement ceux de leurs
freres, auſquels leurs peres témoignent
de la prédilection , & qui leur ſont pré-
ferez dans la diſtribution des biens de
la famille.
Il n'en faut point chercher d'autres
preuves, que dans ce qui ſe paſſa entre
les enfans du Patriache Jacob.
Iſraël ,

Gen. 37.
3. 4.
tous ſes autres enfans , parcequ'il l'avoit
eu étant déja vieux , & il lui avoit fait
faire une robe de pluſieurs couleurs.
Qu'ar-
riva-t-il de ces marques d'amitié que
ce ſaint homme donna à Joſeph ? tous
ſes freres s'éleverent contre lui , le per-
ſecuterent cruellement , & conſpirerent
même contre ſa vie.
Ses freres ,
ajoûte
le Text ſacré,
voyant que leur pere l'ai-
moit plus que tous ſes autres enfans , le
haïſſoient , & ne pouvaient lui parler ſans
aigreur.

Jacob avoit lui-même éprouvé des
effets d'une pareille prédilection : car
Eſaii ſon frere voyant qu'il étoit moins
312 LA VIE convideré que lui par Iſaac leur pare , &
par Rebeca leur mere commune , il en
avoit conçû une furieuſe jalouſie , & il
l'avoit perſecuté en toutes rencontres.
C'eſt ce qui a porté les ſaints Docteurs
de l'Egiſe à garder, autant qu'ils le
peuvent, l'égalité entre leurs enfans ,
afin de les maintenir dans la paix &dans
l'union , &de prévenir la meſintellingen-
ce qui pourroit naître entr'eux,s'ils en
aimoient &en favoriſoient un plus que
Lib. de
Joſeph.
Patria.
c.2.
les autres, Il arrive fort ſouvent, dit
S. Ambroiſe, que l'affection des peres
& des meres eſt nuiſible à leurs enfans,
quand elle ne demeure pas dans les
bornes d'une juſte moderation. Cela
arrive,ou que témoignant plus d'affe-
ction aux un qu'aux autres , ils étei-
gnent par cette preference , l'amour
fraternel qui les devoit tenir unis. Le
plus grand avantage qu'un pere puiſſe
procurer à un de ſes freres.Comme
les peres &les meres , ajoûte ce ſaint
Prelat , ne ſçauroient exercer une plus
grand liberalité envers leurs enfans ,
que de procurer qu'il s'entr'aiment ;
auſſi les enfans ne ſçauroient recevoir
de leurs peres &de leurs meres un
partage 313 DES GENS MARIEZ. Ch. XXV. partage plus riche que cet amour &
cette union qu'ils établiſſent entr'eux.
Puiſque la nature a rendu les enfans
égaux, il eſt juſte que ceux qui leur ont
donné l'être,les traitement également,&
ne témoignent pas plus de faveur aux
uns qu'aux autres.

Ce ſaint Docteur parlant enſuite de
l'Hiſtoire des enfans de Jacob ,dit qu'il
n'y a pas de quoi s'étonner , s'il s'éleve
de ſi grands diſſerends entre des freres à
l'occaſion d'une terre ou d'une maiſon ,
puiſqu'une ſeule robe excita une envie ſi
furieuſe dans la famille de ce Patriache:
il ajoûte neamoins qu'il ne faut pas blâ-
mer ce ſaint homme,d'avoir preferé un
de ſes enfans à tous les autres ; parceque
s'il l'a fait ,& s'il lui a témoigné plus
d'amour , ç'a été ſeulement à cauſe de
la vertu &des grandes qualitez qu'il pré-
voyoit devoir éclater un jour en lui.
Ainſi, dit-il, on ne doit pas tant le re-
garder comme un pere qui prefere un
de ſes enfans aux autres , que comme
un Prophete qui annonce un myſtere
qui doit arriver ; c'eſt avec beaucoup
de raiſon qu'il lui donna une robe de
differentes couleurs , parceque c'étoit
un pronoſtique des differentes vertus
qui devoient éclater en lui dans la
fuite, & le relever au deſſus de tous

ſes freres.
O
314lb/> LA VIE Ce ſaint Pere ſe ſert encore de ce mê-
me principe pour juſtifier la conduite de
Rebecca , qui témoigna plus d'amour à
Jacob qu'à Eſaü, & qui porta ſon mari
Iſaac à lui donner ſa benediction au pré-
Lib. 1.
de Ja-
cab. c. 2.
judice de l'aîné. Elle ne preferoit pas
tant, dit-il,unde ſes fils a l'autre,que
la vertu au vice.Elle avoit plus d'égard
dans la préference qu'elle donnoit à
Jacob, au myſtere qu'il figuroit, qu'à
ſa perſonne particuliere ; & elle n'a-
voit pas tant deſſein de l'élever au-
deſſus de ſon frere, que de l'offrir à
Dieu, & de le rendre dépoſitaire d'un
don tres précieux,parcequ'elle ſçavoit
qu'il auroit beaucoup de ſoin de le
conſerver.

Il avertit en même tems les Fideles
qui n'ont pas le don de penétrer dans les
myteres futurs comme Iſaac &Rebec-
ca, de ne pas entreprendre d'imiter leur
conduite en cette rencontre , de peur
d'exciter le trouble dans leurs familles,&
de ſe rendre eux-mêmes coupables d'une
injuſte préference. Il faut, leur dit-il,
que les peres &les meres prennent
bien garde de ne pas ſuivre leur exem-
ple &de ne pas commettre cette inju-
ſtice à l'égard de leurs enfans , que
d'en élever un, en rabaiſſant &en mé-
priſant tous les autres ; car cela nour-
rit preſque toujours des querelles &
315 DES GENS MARIEZ. Ch.XXV. des ininitiez entr,eux ;&quelquefois
un peu de bien qu'on laiſſe à un en
parculier , porte les autres à com-
mettre des crimes & des meurtres.
Il faut donc leur témoigner à tous un
amour égal ; & s'il arrive que l'hu-
meur douce de quelques-uns, ou que
la reſſemblance exterieure ſoit cauſe
qu'on reſſente plus d'inclination pour
eux, on eſt neamoins obligé de leur

rendre à tous juſtice.
Ce ſaint Docteur repete enſuite ce
qu'on déja rapporté , que le plus grand
bien qu'on puiſſe procurer à un de ſes
enfans pour qui on a de la prédilection,
c'eſt de lui concilier l'amour & la bien-
veillance de ſes fres ; & qu'au con-
traire on ne fçauroit lui faire plus de
tort,que de lui attirer l'envie & la haine
de toute ſa famille , en voulant le pré-
ferer à tous les autres.
Enfin ce grand Archevêque dit ge-
neralement à tous les peres , qu'ils ne
doivent point mettre de diſtinction en-
Lib.5
lexam.c
18.
tre leurs enfans dans la diſtribution de
leurs biens,puiſque la nature leur donne
à tous une même naiſſance , & leur
diſtribuë également les choſes qui ſont
les plus neceſſaires à la vie.
La Conſtitution de Juſtinien eſt tres-
conſiderable ſur ce ſujet. Cet Empereur
dit qu'autrefois par de vaines ſubtili-
O ij 316 LA VIE tez , on établiſſoit une grande diffe-
rence entre les enfans , dans les ſuc-
ceſſions qui ſe recueilloient en vertu
des Teſtament , & qu'on y traitoit bien
moins favorablement les filles que les
garçons. Il en donne pluſieurs exem-
ples qu'il n'eſt pas neceſſaire d'expli-
quer en particulier ; il abolit toutes
ces differences , comme étant abuſives ;
Cod. de
l. prat.
vel. ex-
hered.
l. 4.
& voici la raiſon qu'il en donne : ceux ,
dit-il , qui font ces ſont de diſtin-
ctions,ſemblent vouloir accuſer la na-
ture ,& la blâmer de ce qu'elle ne fait
pas que tous les enfans qui viennent au
monde ſoient des garçons.
Qui ta-
les differentias inducunt , quaſi natura
accuſatores exiſtunt , cur non totos maſ-
culos generavit.

On peut dire avec ce grand Empe-
reur , qu'il y a aujourd'hui beaucoup
de peres & des meres qui blâment &
qui cenſurent la nature. Ce ſont ceux
qui pour élever & enrichir quelques
uns de leurs enfans , qu'elle a eu tort de
leur en donner d'autres que ceux pour
qui ils ont de la prédilection ; qu'elle
étoit obligée de mettre des bornes à
ſa ſecondité ; & qu'elle ne devoit pas les
charger d'une ſi nombreuſe famille ,
afin qu'ils puſſe plus facilement con-
317 DES GENS MARIEZ. Ch. XXV. tenter leur ambiton , en établiſſant
puiſſamment leurs aînez , & en les fai-
ſant monter aux premieres dignitez.
J'ajoûterai maintenant avec Salvien,
que s'il étoit permis de ne pas garder
l'égalité entre les enfans , il faudroit
fans doute préferer à tous les autres ,
ceux qui ſe donnent à Dieu , & qui
ont plus de vertu. En effet , dit ce
celebre Ecrivain de notre France,
dans une lettre qu'il adreſſe à toute
l'Egliſe , qu'y a-t-il de plus juſte
& de plus raiſonnable que la vo-
lonté des peres & des meres s'accorde
avec celle de JESUS-CHRIST ; qu'ils
préferent dans la diſtribution de leurs
biens & de leurs charges , ceux que
Dieu a preferez par le choix qu'il en
a fait pour les attacher à ſon ſervice ?
Heureux celui qui aime ſes enfans par
le mouvement de l'amour divin ; qui
regle la charité qu'il leur porte par
celle qu'il doit à JESUS-CHRIST ;
qui dans les liens de la nature qui
l'attachenent à ſes enfans , regarde Dieu
comme leur Pere , qui faiſant des ſa-
crifices à Dieu de ce que ſon amour
l'oblige de donner à ſes enfans , en
titre lui-même un gain &un bonheur
éternel ; & qu'il diſtribuë à ſes en-
fans , ſe procure à lui même une ré-
O iij 318 LA VIE compenſe éternelle,en leur procurant
des commoditez temporelles & paſ-
ſageres.

Mais par un éfet de la cupidité qui
regne dans le coeur de la plûpart des
gens du ſiecle , il arrive au contraire ,
que les peres & les meres font preſque
toûjours ces fortes de préferences en
faveur de ceux de leurs enfans qui
ont le moins de vertu , & qui ſe de-
ſtinent à vivre dans le monde ; & qu'ils
privent de leurs biens ceux qui ſe con-
ſacrent au ſervice de Dieu.
Il y a plus d'onze cens ans que le
même Salvien s'eſt plaint de ceux qui
tiennent cette conduite. Les peres &
les meres , dit-il , ſuivent des ma-
ximes bien differentes de celles que
je viens d'expliquer , ils ne laiſſent
jamais moins de bien , qu'à ceux de
leurs enfans à qui ils en devroient
donner davantage , en vûë de celui
au ſervice duquel ils ſont engagez ;
& ceux le leur famille dont ils font
moins d'état , ſont ceux que l'eſprit de
la Religion leur devroit faire conſi-
derer davantage. S'ils offrent à Dieu
quelques-uns de leurs enfans , ils les
conſiderent moins que tous les autres.
Ils jugent indignes de leur ſucceſſion ,
ceux qui ont été trouvez dignes d'être
conſacrez aux Autels ; & l'on peur
319 DES GENS MARIEZ. Ch. XXV. dire que leurs enfans ne leur devien-
nent mépriſables , que parce qu'ils
ont commencé d'être précieux devant
Dieu. Ne devroient-ils pas au con-
traire, ajoûte cet Auteur, s'attacher
à laiſſer du bien à ceux de leurs en-
fans qu'ils ſçavent être capables d'en
faire un meilleur uſage? & ne ſeroit-
il pas convenable qu'ils préferaſſent
ceux qui n'employeront leurs richeſſes
qu'en des oeuvres de charité , à ceux
qui les diſſiperont en des dépenſes
vaines &ſuperluës ?

Quelques plaintes que les Paſteurs &
ceux qui ont écrit de la Morale Chré-
tienne , aient fait d'un abus , on
n'a pû le déraciner , & il ſubſiſte en-
core maintenant : car il n'eſt que trop
ordinaire de voir des peres & des me-
res qui privent de leurs ſucceſſions ,
ceux de leurs enfans qu'ils ont deſtinez
à l'Egliſe : ils s'efforcent de leur faire
avoir quelquess Benefices ; ſouvent mê-
me ils ſe ſervent pour y réüſſir de
moyens tout humains , pour ne pas dire
criminels ; ils les obligent enſuite de
renoncer à toutes les ſortes de prétentions
ſur leurs biens ; ils leur mettent entre
les mains le patrimoine de JESUS-
CHRIST , afin de les fruſtrere de ce-
lui qui leur étoit déſtiné par les loix
de la nature ; ils les traitent comme
O iiij 320 LA VIE des étrangers dans leurs familles , dés
qu'ils deviennent les Miniſtres de JESUS-
CHRIST , & qu'ils entrent dans ſa mi-
lice ſacrée.
Que ceux qui font tombez dans ce
defaut , en gemiſſent devant Dieu , &
qu'ils s'efforcent de le reparer , en réta-
bliſſant autant qu'ils le peuvent, l'éga-
lité entre leurs enfans ; que les autres l'é-
vitent avec ſoin , & qu'ils ſoient per-
ſuadez qu'ils ſe rendroient reſponſables
du trouble &de la diviſion qui ſurvien-
droit dans leur familles , s'ils ſe laiſ-
foient aller à des prédilections injuſtes
& ſans fondement.
Il faut même leur dire avant que de
finir ce Chapitre , que tout ce qu'on
vient de leur repreſenter , regarde non
ſeulement le partage des biens , mais
auſſi la diſtribution des autres faveurs ,
c'eſt-à-dire , que comme il ne leur eſt
pas permis d'enrichir quelques-uns de
leurs enfans au préjudice des autres ,
ils ne doivent pas auſſi témoigner plus
d'affection & de tendreſſe aux uns qu'-
aux autres ; qu'ils ſont obligez de les
traiter tous à l'exterieur avec la même
bonté & la même ouverture de coeur ;
qu'il faut qu'ils évitent de ſe familia-
rifier trop avec les uns , pendant qu'ils
font paroître beaucoup de reſerve &
d'auſterité à l'égard des autres ; qu'il
321 DES GENS MARIEZ. Ch. XXV. leur eſt défendu de fournir aux uns tou-
tes ſortes d'ornemens & d'ajuſtemens ,
au même temps qu'ils refuſent aux au-
tres ce qui leur eſt neceſſaire. Car de
telles préferebces font ſouvent des
playes tres profondes dans le coeur des
enfans , & excitent entr'eux des froi-
deurs , des jalouſies , & même des ini-
mitiez qui durent quelquefois toute
leur vie ,& les portent à ſe plai-
der & à ſe perſecuter avec toute ſorte
d'animoſité. Les exemples n'en ſont
que trop fréquent ; & l'on remarque
tous les jours dans plusieurs familles ,
que des petites animoſitez qu'on a en-
tretenuë entre des enfans par des ma-
nieres d'agir inégales & peu circon-
ſpectes , croiſſent en eux avec le tems ,
& ſe fortifient tellement , qu'elles dé-
generent en des paſſions tres-grandes
& tres funeſtes , qu'il eſt impoſſible
de moderer & d'arrêter dans la ſuite :
ſemblables à ces monſtres , qui de-
viennent terribles & inſurmontables ,
parce qu'on a negligé de les éteindre &
de les étouffer lorſqu'ils étoient encore
jeunes ,& qu'ils commençoient à pa-
roître.
O v
[Bandeau.]
322

CHAPITRE XXVI.


Que les peres & les meres doivent bien
prendre garde de ne pas tomber dans
l'avarice à l'occaſion de leurs enfans ;
& que l'amour qu'ils leur portent ne
juſitifie & n'excuſe point leur avidité
pour les biens de la terre.
JEdemeure d'accord que les peres &
les meres ſont obligez d'établir leurs
enfans, comme je l'ai cy-devant prou-
vé ; & que par conſequent ils doivent
travailler à leur amaſſer du bien , afin
de leur donner moyen de ſubſiſter , &
d'entretenir leurs familles. Mais je ſoû-
tiens en même temps qu'il faut qu'ils
veillent avec beaucoup de ſoin ſur eux-
mêmes , de peur de ſe laiſſer ſurpren-
ndre à leur amour propre, & de tom-
ber dans l'avarice , qui ſe couvre ſou-
vent du nom ſpecieux des enfans , &
qui s'efforce de faire paſſer pour des
épargnes juſtes & raiſonnables , des ac-
quiſitions qui ne ſont que l'effet d'une
cupidité deſordonnée pour les biens de
la terre.
Le Prophete Roy déclare que tous
ceux-là ſont vains &fols , qui ſe pei-
323 DES GENS MARIEZ. Ch. XXVI. nent & qui ſe fatiguent continuelle-
ment pour amaſſer des richeſſes,parce
qu'ils ne ſçavent pas qui les recueillera
Pſ. 38. 8
9. 10.
& les poſſedera après eux.
Certes, dit-
il , tout homme vivant eſt un abîme de va-
nité. L'homme paſſe ſa vie dans les om-
bres , & c'eſt en vain qu'il s'inquiete. Il
amaſſe des tresſors , & il ne ſçait qui en
recueillera le fruit.
Ainſi ſelon ce ſaint
Roy , c'eſt une choſe vaine & ridicule ,
même à ceux qui ont des enfans , de
travailler avec trop d'empreſſement
pour acquerir des richeſſes temporel-
les , parce qu'ils ne ſçavent pas quels
heritiers ils auront , ni ſi leurs enfans
recueilleront leur ſucceſſion.
Le Prophete Habacuc parle encore
plus fortement contre les peres , qui
pour enrichir leur famille, ſe laiſſent
aller l'avarice , qui courent avec trop
d'ardeur après les biens de la terre ; &
qui pour en amaſſer , ſe ſervent même
quelquefois de moyens injuſtes.
Mal-

Habc. 5.
9.
heur,
dit-il ,
à celui qui amaſſe du bien
par une avarice criminelle pour établir ſa
maiſon , &pour mettre ſon nid les plus haut
qu'il pourra , s'imaginant qu'il ſera ainſi
à couvert de tous les maux.
Il déclare
enſuite que tous ceux qui tiennent une
telle conduite , en ſeront punis un jour
à venir , & que leur avarice & leurs
injuſtices armeront contr'eux la Justice
324 O vj LA VIE divine.
Vos grands deffeins pour v
maiſon ,
ajoute t-il
, en ſeront la honte ;
vous avez ruiné pluſieurs peuples , &
votre ame s'eſt plongée dans le peché :
mais la pierre criera criera contre vous du mi-
lieu de la muraille , & le bois qui ſert à
lier le bâtiment , rendra témoignage contre
vous.

Le Sage enſeigne auſſi que bien loin
que les peres qui ont tant d'avidité
pour les biens de la terre, rendent par
là leurs enfans plus heureux , ils contri-
buent au contraire tres-ſouvent à aug-
menter leurs peines & leurs inquietu-
Prov. 15.
27.
des : c'eſt pourquoi il dit , que
l'avare

met le trouble dans ſa propre maiſon

Mais l'on trouve dans ſaints Do-
cteurs de l'Egliſe, de tres belles inſtru-
ctions ſur ce ſujet , & qui comprennent
même tout ce que l'Ecriture contient
de plus fort contre l'avarice des peres
& des meres ; ainſi il ſuffira de les ex-
pliquer aux fideles , afin de les forti-
fier contre ce peché ,& de les en dé-
tourner de plus en plus.
Homil.
2 1.
Saint Baſile repreſente à ſes peuples
que la conſideration de leurs enfans ne
doit point être cauſe quils ſe portent à
l'avarice; que la pieté eſt le plus grand
treſor qu'ils puiſſent leur laiſſer ; qu'il
faut qu'ils s'étudient à les bien élever
& à les rendre vertueux , & que c'eſt
325 DES GENS MARIEZ. Ch.XXVI. Ià le moyen de leur acquerir beaucoup
d'amis & de protecteurs ; que s'ils s'ap-
pliquent à la pratique des bonnes oeu-
vres ,& s'ils ont ſoin d'aſſiſter les pau-
vres ,& de faire de grandes aumônes ,
tout le monde ſera porté à ſecourir &
à aſſiſter leurs enfans lorſqu'ils vien-
dront à mourir. Mais que s'ils ſont durs
& impitoyables envers ceux qui ſouf-
frent la pauvreté ,& qui manquent des
choſes néceſſaires, & s'ils commettent
des injuſtices pour augmenter leurs
biens , & pour établir leur maiſon ,
ils laiſſeront à leurs enfans la haine du
public ; que perſonne ne ſe mettra en
peine de les défendre & de les prote-
ger ; & qu'au contraire on ſe réjoüira
de leur infortune & on prendra plaiſir
à les humilier &à les dépoüiller de leurs
poſſeſſions.
Ne vous ſervez donc point, leur
dit-il enſuite , du pretexte de vos
enfans , pour pallier &pour juſtifier
votre avarice & vos iniquitez ; car
ils ont un même Pere que vous, &
celui qui vous les a donnez aura ſoin
d,eux , & ne manquera pas leur
fournir les choſes nécefſaires à la vie.
N'eſt-ce pas un grand aveuglement
de ſe donner tant de peines & tant
d'inquietudes pour acquerir des ri-
cheſſes , ſans ſçavoir à qui elles ap-
326 LA VIE partiendront un jour à venir ? car le
Pſalmiſte dit que les hommes tra-
vaillent pour amaſſer des treſors ,&
qu'ils ignorent qui en recueillera le
fruit. Ceux qui accumulent heritages
ſur heritages & qui augmentnet ſans
ceſſe leurs biens & leurs treſors , di-
ſent ordinairement qu'ils ne travail-
lent & qu'ils ne ſe fatiguent que pour
leurs enfans ; mais il n'arrive que
trop ſouvent que les biens qu'ils ont
'amaſſez avec tant de peine , devien-
nent la proye des voleurs & des en-
nemis ; que leurs enfans les conſu-
ment par leurs diſſolutions & par leurs
débauches ; ou qu'une famine qui ſur-
vient les en dépoüille , & les reduit
à la mendicité.


Dites-moi , je vous prie , ajoûte-
t-il , lorſque vous deſiriez d'avoir des
enfans & que vous en demandiez à
Dieu , ajoûtiez-vous ceci à vos prie-
res : je vous prie , Seigneur, de me
donner des enfans , afin qu'ils
me voient une occaſion de m'aban-
donner à lèavarice , & que je ſois en-
ſuite que je n'obéïſſe point à votre Loi ,
& que je n'obſerve plus vos prece-
ptes. Donnez-moi des enfans , afin
que je mépriſe vôtre Evangile. Il eſt
certain que vous n'ajoûtez point cet-
327 DES GENS MARIEZ. Ch. XXVI. te condition à vos prieres : mais que
vous demandiez à Dieu des enfans
pour vous ſecourir , & vous aſſiſter
dans les beſions de la vie ; c'eſt auſſi
pour cela que le Ciel vous en a don-
né. Inſtruiſez les par vos paroles &
encore plus par vos bons exemples ,
& portez les à ſervir &à adorer Dieu.
Ce ſont là les veritables richeſſes que
les peres doivent laiſſer à leurs en-
fans ; elles ſont ſans doute plus pré-

cieuſes que tout l'or du monde.
Ce ſaint Archevêque dit encore à
ceux qui ſe mettent tant en peine d'en-
richir leurs enfans : Qui eſt-ce qui vous
Hom.
in di-
teſcen
tes.
répondra de leur volonté & de leurs
inclinations , & qui vous ſera cau-
tion qu'ils uſeront bien des richeſſes
que vous leur laiſſerez ? car elles ſont
pour pluſieurs perſonnes une occa-
ſion de débauche ; & ne ſçavez vous
pas que l'Eccleſiaſtique dit :
J'ai vû
une grande miſere & une grande va-
nité , ſçavoir que les richeſſes devien-
nent le tournent de ceux qui les con-
ſervent ; &
encore ,
je laiſſe mes biens
à un heritier , & qui eſt-ce qui ſçait s'il
ſera ſage ou inſenſé ?
Prenez-donc bien
garde qu'aprés vous être donné tant
de peine , & avoir enduré tant de tra-
vaux pour amaſſer des richeſſes , vous
ne les laiſſez à des enfans qui s'en
328 LA VIE ſervent pour pecher & pour conten-
ter leurs paſſions ; qu'ainſi vous
ne ſoyez doublement puni , & pour
les pechez que vous aurez commis ,
& pour ceux dont vous aurez été la
cauſe. Votre ame ne vous eſt-elle pas
plus chere que tous vos enfans ? don-
nez-lui donc le premier partage dans
votre ſucceſſion,en vous ſervant de
vos biens pour lui procurer la vie é-
ternelle ; vous leur laiſſerez de quoi vivre. Il arrive même aſſez ſouvent
que les enfans qui n'heritent point
du bien de leurs peres , en acquierent
eux-mêmes , & deviennent fort ri-
ches : mais ſi vous negligez votre ame ,
qui eſt-ce qui aura ſoin & pitié
d'elle.

Saint Jean Chryſoſtome pour détour-
ner les peres & les meres de l'avarice ,
Hom. 7.
in Ep. ad
Rom.
& pour leur ôter la penſée & le deſir
d'augmenter à l'infini leurs biens &
leurs heritages, leur dit qu'il vaut in-
ſiniment mieux laiſſer ſes enfans ver-
tueux que riches ; parce que les richeſſes
ne ſervent ſouvent qu'à les précipiter
dans la diſſolution & dans des vices
honteux ; au lieu que la vertu qu'on
leur inſinuë , les rend amis de Dieu ,
Hom. 9.
in 1. ad.
Tim.
& leur attire ſa protection, Si les en-
fans ſont méchans,ajôute ce Pere,ils
329 DES GENS MARIEZ. Ch. XXVI. ne tirent aucune utilité des biens qu'on
leur amaſſe ; mais s'ils aiment &s'ils
pratiquent la vertu , la pauvreté ne
ſçauroit leur cauſer aucun préjudice.
Voulez-vous laiſſer votre fils riche ,
enſeignez lui à être vertueux, & à
aimer la paix ; car par ce moyen il
pourra augmenter ſes biens. Quand
même il ne ſeroit pas fort riche , on
ne devroit pas pour cela le croire plus
malheureux que ceux qui ont de
grands biens. Mais au contraire s'il
eſt méchant , toutes les richeſſes que
vous lui amaſſerez , ne ſeront pas ca
pables de l'empêcher de ſe perdre ,&
il ſera beaucoup plus miſerable que
s'il étoit réduit à une extreme pau-
vreté. En un mot , lorſque les en-
fans ſont mal élevez , il vaut mieux
qu'ils ſoient pauvres que riches : car
la pauvreté arrête leurs paſſions , les
retient dans le devoir ,& les empê
che de s'emanciper : les richeſſes au
contraire ſervent ſouvent d'obſtacle
à ceux qui veulent bien vivre, &
elles ne vous permettent quaſi pas
de garder la chaſteté & la temperance
chrétienne, parce qu'elles pervertiſ-
ſent notre coeur , & nous précipi-
tent une infinité de déſordres.

Si la plûpart des gens mariez fai-
ſoient une réflexion ſerieuſe à la do-
330 LA VIE ctrine de ces deux grands Docteurs de
l'Egliſe ,& s'ils conſideroient qu'ils ne
ſont pas aſſurez que leurs biens paſ-
ſent à leurs enfans, & que plusieurs
accidens imprévûs peuvent les en dé-
poüiller ; que les richeſſes ſont tres-
dangereuſes pour le ſalut, & qu'elles
contribuent ſouvent à corrompre & qu'elles
contribuent ſouvent à corrompre & à
perdre ceux qui les poſſedent ; que la
pieté eſt le plus riche heritage qu'ils
puiſſent laiſſer à leurs enfans , & que
pour être peres,ils ne perdent point la
qualité de Chrétiens, & qu'ils ne ceſ-
ſent pas d'être obligez de ſe ſoumettre
aux préceptes de l'Evangile ;il eſt cer-
tain qu'ils n'auroient pas tant d'em-
preſſement pour les biens de la terre ,
& que la conſideration de leurs enfans
ne les porteroit point à faire continuel-
lement de nouvelles acquiſitions.
Il n'y a rien auſſi qui ſoit plus pro-
pre à réprimer l'avarice des peres &des
meres, & à les porter au deſintereſſe-
Epiſt 27.
ment, que ce que dit S. Jerôme dans
pluſieurs de ſes Epîtres. Il rapporte que
ſainte Paule cette Dame ſi illuſtre par ſa
grande naiſſance,& encore plus par ſon
éminente pieté,ne ceſſoit point de faire
l'aumône à tous ceux étoient dans
le beſoin,& qu'elle appauvriſſoit même
ſes enfans pour les aſſiſter : & que lorſ-
que ſes parens lui en faiſoient des re-
331 DES GENS MARIEZ. Ch. XXVI. proches , elle leur repondoit genereu-
ſement, qu'elle ne pouvoit procurer à
ſes enfans un plus riche heritage que
d'attirer ſur eux les graces & les miſe-
ricordes de JESUS-CHRIST. Il ajoûte
qu'elle laiſſa chere fille Euſtoquie pau-
vre des biens de la fortune , mais ri-
che de ceux de la grace.
J'avouë que cette conduite de ſainte
Paule eſt peu extraordinaire , & je
ne voudrois pas porter tous les gens
mariez à l'imiter ; car la prudence chré-
tienne ne ſouffre pas qu'on leur con-
ſeille de réduire leurs enfans à la pau-
vreté par leurs aumônes exceſſives. Et
auſſi je ne propoſe pas cet exemple aux
fideles comme une loi à laquelle ils
ſoient obligez d'obéïr ; mais j'ai ſeu-
lement deſſein , en l'expoſant à leurs
yeux , de leur inſpirer du mépris pour
les richeſſes temporelles , de les enga-
ger à diſtribuer des aumônes propor-
tionnées à leurs biens & à leurs fa-
cultez ; & de leur faire concevoir que
Dieu ne leur a pas donné des enfans ,
pour nourrir & pour fomenter leur
avarice.
Voici d'autres pratiques qui ſont plus
proportionnées à la porte de tout le
monde. Une Dame tres-illuſtre ayant
écrit ay même S. Jerôme du fond des
332 LA VIE Gaules , pour le conſulter ſur pluſieurs
difficultez qu'elle trouvoit dans l'Ecri-
ture ſainte, ce grand Docteur aprés a-
Ep. 150.
voir répondu à tous ſes doutes, lui con-
ſeilla de garder une eſpece d'égalité en-
tr'elle & ſes enfans ; d'employer autant
de ſes biens pour le ſalut de ſon ame ,
qu'elle en deſtinoit pour pourvoir cha-
cun de ſes enfans ; d'adopter J ESU S-
C H R I S T au nombre de ſes heritiers ,
& de le rendre le coheritier de ſes pro-
pres enfans.
Environ le même tems un homme
nommé Julien perdit en l'eſpace de
vingt jours ſa femme & deux grandes
filles qu'il étoit ſur le point de marier.
Saint Jerôme lui écrivit pour le conſo-
ler , & lui manda entr'autres choſes ,
qu'il ne devoit pas exhereder ſes deux
filles qui venoient de mourir , pour en-
richir celle qui lui reſtoit ; qu'il étoit
obligé de leur donner la portion de ſes
biens qu'elles auroient euë ſi elles a-
voient vécu ; qu'il devoit l'employer à
nourrir les pauvres ; & que c'étoit là la
dot qu'elles lui demandoient. Reſer-
vez , lui dit-il , à vos filles qui ſont
allées à Dieu les biens que vous aviez
réſolu de leur donner ; ne ſouffrez pas

Ep. 34
que leur ſoeur en profite , ni qu'elle
en devienne plus riche ; mais ſervez
vous-en à racheter votre ame , & à
333 DES GENS MARIEZ. Ch. XXVI. faire ſubſiſter les apuvres. Ce ſont-là
les coliers que vos filles vous deman-
dent , & les pierreries dont elles
veulent être ornées.Votre argent au-
roit été perdu, ſi vous leur en aviez
acheté des étoffes de ſoie ; mais
vous le conſerverez , ſi vous
l'employez à vêtir les pauvres. Sou-
venez-vous donc que vos filles vous
demandent leur dot ; qu'étant unies
à leur celeſter Epoux , elles ne veulent
pas paroître pauvres , viles & mé-
priſables ; & qu'elles deſirent que vous
leur donniez des ornemens qui ſoient
convenables à l'état où elles ſe troou-
vent maintenant.

Que les peres &les meres qui croyent
que le zele de ſainte Paule a été trop
ardent , ſuivent donc les avis que ce
grand Docteur a donnez à cette Dame
chrétienne , & à ce pere de famille. A
la bonne heure qu'ils ne reduiſent pas
leurs enfans à l'indigence & la mendi-
cité par leurs grandes aumônes , mais
au moins qu'ils n'oublient pas leur pro-
pre ame dans la diſtribution de leurs
biens ; qu'ils lui en donnent quelque
portion , & qu'ils la traitent comme un
de leurs enfans ; c'eſt à dire , que com-
me ils ſe ſervent de leurs richeſſes ,
pour établir & pour marier leurs en-
fans, ils doivent auſſi s'en ſervir pour
334 LA VIE ſauver leur ame ,& pour lui procurer
la gloire du Paradis.
L'on conſent qu'ils retiennent la poſ-
ſeſſion de leurs biens , & qu'ils ne les
diſtribuent pas entierement aux pau-
vres , mais au moins qu'ils regardent
JESUS CHRIST, comme un de leurs
heritiers, & qu'ils ſe ſouviennent de
lui, lorſqu'ils font leur teſtament , &
qu'ils diſpoſent de leurs poſſeſſions. Si
quelques-uns de leurs enfans
à mourrir , qu'ils augmentent leurs au-
mônes; qu'ils nourriſſent quelques pau-
vres en leurs liberalitez , & qu'ils ne les
fruſtrent pas entierement de la portion
qu'ils devoient avoir dans leurs biens. Il
eſt certain qu'il n'y a rien de plus juſte ,
ni de plus raiſonnable que ce que je
leur propoſe ; j'eſpere qu'ils en demeu-
rerit eux mêmes d'accord,s'ils veulent
s'élever au deſſus des faux préjugez du
ſiecle , & ſe regler dans leur conduite
par les lumieres de l'Ecriture,& par les
maximes des ſaints Peres de l'Egliſe.
Saint Auguſtin combat auſſi avec
beaucoup de zele l'avarice des peres &
des meres, &leur trop grande avidité
pour les biens de la terre. Il repreſente
dans ſon Commentaire ſur les Pſeaumes,
combien ils ſont ridicules de ſe donner
335 DES GENS MARIEZ. Ch. XXVI. tant de peine pour enrichir leurs en-
fans , & de ne jamais rien faire pour
eux-mêmes,& de ne penſer point à leur
InPſ.25.
ame. Si on leur demande , dit-il , pour-
pondront que c'eſt pour leurs enfans. Si
on demande encore à leurs enfans pour
qui ils travaillent , ils repliqueront
que c'eſt pour leurs enfans. Que l'on
s'informe auſſi à leurs petits enfans
pour qui ils travaillent, ils aſſureront
pareillement que c'eſt pour leurs en-
fans. Donc ajoûte ce ſaint Docteur,
on ne ſçauroit trouver perſonne qui
travaille pour ſoi-même & pour ſon
propre ſalut.

Il ſoûtient que c'eſt un tres grand
aveuglement à des gens mairez , de dire
que les treſors qu'ils amaſſent avec tant
de ſoins & d'inquietudes ſont pas aſſurez
InPſ.25.
d'en avoir, & s'ils les auront pour heri-
tiers ;
ſervas filiis , incertum eſt , an futu-
ris , an poſſeſſoris.

Il dit que la plûpart des peres ſe ſer-
vent du nom de leurs enfans,& de l'a-
mour qu'ils leur portent, afin de voi-
ler & de diſſimuler leur cupidité pour
les biens de la terre :
Has eſt vox pie-

Ibid.
tatis ,excuſatio iniquitatis.
En effet ce
336 LA VIE n'eſt pas tant pour leurs enfans qu'ils
amaſſent de ſi grandes richeſſes, que
pour eux-mêmes ,& pour contenter
leurs paſſions. Ce pere en donne une
preuve évidente ,car leurs enfans vien-
nent-ils à mourrir ? ils ne ceſſent point
d'en acquerir de nouveaux.
Serm.86
&lib. de
decem
chordis c.
12.
Ce ſaint Docteur conſeille comme S.
Jerôme, aux peres &aux meres de don-
ner aux pauvres la portin de leurs biens
qu'auroient eu leurs enfans, qui viennent
à mourrir ; il aſſure qu'ils ne peuvent
s'en diſpenſer ſans une eſpece d'injuſtice,
parce que c'eſt les fruſtrer du droit que
la nature leur avoit acquis.
Il enſeigne encore que s'ils ont de
InPſ.18
& Conc.
14.in Pſ
48.
la pieté & de la religion , ils compren-
dront toûjours JESUS-CHRIST au nom-
bre de leurs heritiers ; qu'ils l'appel-
leront à leur ſucceſſion avec leurs en-
fans ,& qu'ils lui feront part de leurs
biens , en aſſiſtant ſes membres qui
ſont ſur la terre.
Enfin S. Gregoire Pape conſiderant
qu'il arrive tres-ſouvent que les peres
& les meres s'abandonnent à l'avarice,
à cauſe qu'ils ſe voyent chargez d'en-
fans ,& que le deſir de les enrichir les
porte à amaſſer des biens à l'infini , leur
propoſe , pour les détourner de ce de-
faut,l'exemple celebre d'un pere tres-
ſaint , 337 DES GENS MARIEZ. Ch. XXVI. ſaint, qui eut toûjours beaucoup d'é-
Lib. C.
mor. c. 12
loignement de ce vice,quoiqu'il ſe trou-
vât chargé d'une grande famille ;il
obſerve que l'Ecriture parlant de Job,
marque expreſſent qu'il avoit un
grand nombre d'enfans ; & que cepen-
dant il ne laiſſoit as d'être fort liberal ,
&d'offrir continuellement des ſacrifices
pour ceux : ce qui étoit fans doute le
caractere d'une ame grande & dégagée
de toutes les choſes de la terre. Car il
y auroit eu une infinité de peres qui
n'auroient pas voulu faire tant de dé-
penſes en ſacrifices , & qui auroient
crû que la conſideration de leurs en-
fans les obligeoit à être plus reſervez ,
& à ménager davantage leurs biens &
leurs revenus. Mais il ne fut point ſuſ-
ceptible ce cette penſée ; & le grand
nombre des heritiers qu'il ſe voïoit, dit
S. Gregoire , ne ſut point cauſe qu'il
eût de l'attache à ſes poſſeſſions &à
ſes heritages.

C'eſt un excellent modele que tous
les Fideles doivent avoir toûjours de-
vant les yeux, afin de l'imiter & de s'y
conformer. Il faut l'exemple de ce
ſaint homme leur perſuade que la qua-
lité de peres ne les diſpenſe point de
faire l'aumône,ni d'offrir des ſacrifices
au Seigneur , & ne ſçauroit excuſer leur
avarice & leur avidité pour les biens
P 338 LA VIE temmporels. Il faut qu'ils apprennent
de lui le meilleur uſage qu'ils puiſ-
fent faire de leurs richeſſes, c'eſt de les
employer à ſanctifier leurs enfans ,&
à procurer leur ſalut. Il faut qu'ils re-
gardent comme lui tous les biens de la
terre avec ſainte indiffenrence ; qu'-
ils ſoient toûjours prêts de les perdre ,
& de les rendre à celui qui en eſt le
ſluverain Seigneur ; & que lorſqu'il
leur en laiſſe la poſſeſſion , ils ne s'en
ſervent que pour ſa gloire , pour éle-
ver chrétiennement leurs enfans , &
pour les établir dans les états auſquels
il plaira à ſa divine providence de les
appeller. Il faut enfin qu'ils s'accoûtu-
ment à diſtinguer l'amour ſaint &chré-
tien qu'ils doivent à leurs enfans , de
leurs propres paſſions ; & qu'ils pren-
nent bien garde que lorſqu'ils s'ima-
ginent ne travailler que pour leurs
familles , ils ne ſoient effectivement
occupez que d'eux-mêmes ,& qu'ils
n'aient point d'autre intention que de
contenter leurs cupiditez , & de ſatis-
faire leur avarice.
339 DES GENS MARIEZ. Ch. XXVII.
[Bandeau.]

CHAPITRE XXVII.


Comment les gens mariez ſont obligez de
ſe conduire dans leurs familles , & à
l'égard de leurs domeſtiques.
Aprés avoir parlé aux perſonnes
qui s'engagent dans le Mariage ,
du ſoin qu'ils doivent avoir de leurs
enfans ,& de la bonne éducation qu'ils
ſont obligez de leur donner , il faut
paſſer à leurs domeſtiques, & au reſte
de leur famille : car c'eſt encore là un
de leurs principaux devoirs ; & l'on
peut dire que leur pieté feroit vaine &
fauſſe, s'ils negligeoient de s'appliquer
aux beſoins de ceux qui leur appar-
tiennent ; & s'ils ne ſe conduiſoient pas
envers eux ſelon les regles que l'Ecri-
ture & les ſaints Peres leur preſcrivent.
Voici donc une partie de leurs obliga-
tions à cet égard.
1° Saint Paul dit ,
Que celui qui n'a

I. Tim.5
8.
pas ſoin des ſiens , & particulierement de
ceux de ſa maiſon , renonce à la foy ,&
qu'il eſt pire qu'n infidele.
On s'eſt déja
ſervi de cette autorité pour prouver
que les peres & les meres ſe rendent
tres criminels, lorſqu'ils n'élevent pas
bien leurs enfans ; elle juſtifie encore
que tous ceux qui ont des domeſtiques ,
P ij 340 LA VIE & qui n'en prennent pas tous les ſoins
neceſſaires , pechent auſſi très griéve-
ment , puiſque S. Paul ne fait point de
difficulté de prononcer qu'ils renoncent
à la foy , & qu,ils ſont pires que les
infideles.
Ce même Apôtre marque en un au-
tre lieu,que le ſoin que le maîtres doi-
vent avoir de leurs domeſtiques , les
oblige à leur fournir tout ce qui leur
eſt neceſſaire.
Vous maîtres ,
leur dit-il ,
Cel. 4 I.
rendez à vos ſerviteurs ce que l'équité &
la juſtice demandent de vous , ſçachant
que vous avez auſſi-bien qu'eux un maître
qui eſt dans le Ciel.

On peut dire à la honte de notre ſie-
cle, qu'il y a une infinité de perſonnes
qui n'obéïſſent pas en ce point au grand
Apôtre : car combien en voit on tous
les jours qui negligent leurs ſerviteurs,
qui n'ont pas ſoin de les nourrir , & de
les vêtir d'une maniere honnête , qui
leur reſuſent la plûpart des choſes né-
ceſſaires à la vie , qui les congredient &
les excluent de leurs logis dés qu'ils ſont
malades , & qui les envoyent dans des
Hôpitaux , comme ſi ces ſaintes Mai-
ſons étoient deſtinées à favoriſer leur
dureté & leur inhumanité , & qu'il leur
fût permis de ſe déchanger ſur la cha-
rité publique de ceux qu'ils doivent leur ap-
341 DES GENS MARIEZ. Ch. XXVII. partenant , & étant de leur famille. Et
lorſqu'il arrive qu'ils les retiennnent chez
eux , ils ne prennent pas même la peine
de les viſiter ; ils les mettent en oubli ;
ils les laiſſent ſouvent manquer de
nourriture , de remedes , & de tous les
fecours que la charité veut qu'on ac-
corde aux malades.
Ils n'en uſent pas ainſi à l'égard de
leurs chevaux , & des autres animaux
qu'ils craignent de perdre : ils en ont
au contraire beacoup de ſoin ; ils s'in-
tereſſent à leur conſervation ; ils ne
plaignent point la dépenſe , lorſqu'il
s,agit de les ſoulager. D'où vient donc
qu'ils ne ſont pas la même choſe pour
leurs domeſtiques qui ſont leurs freres ,
& qui devroient leur être preſque auſſi
chers que leurs propres parens ? Il eſt
facile d'en rendre raiſon ; c'eſt qu'étant
avares & pleins d'amour propre , ils
craignent de perdre leurs chevaux & les
autres animaux qui leur donnent du plai-
ſir , & qu'ils ont quelquefois acheté
beaucoup d'argent ; au lieu qu leurs
domeſtiques ne leur ayant rien coûté,
& leur étant d'ailleurs facile d'en trou-
ver d'autres , ils croïent avoir droit de
les negliger , & s'imaginent que leur
grandeur demande qu'ils n'en tien-
nent aucun compte , & qu'ils n'y pen-
ſent pas même.
P iij 342 LA VIE Secl. 4.
35.
2°. Le Sage défend aux maîtres de
maltraiter leurs ſerviteurs , deles op-
primer , & de leur faire aucun outrage.
Ne ſoyez point ,
dit-il,
comme un lion
dans votre maiſon, en vous rendant ter-

& cap. 7.
22.
rible à vous ſont ſoûmis. Ne traitez point mal
le ſerviteur qui travaille fidelement , ni le
mercenaire qui ve donne tout pour vous.

Eph. 6.2.
Vous maîtres ,
dit auſſi ſaint Paul ,

témoignez de l'affection à vos ſerviteurs ,
ne les traitant point ace rudeſſe , ni avec
menaces , car vous devez ſçavoir que vous
avez les uns & les autres un Maître
commun dans le ciel , qui n'a point d'é-
gard à la condition des perſonnes,

C'eſt pourquoi S.Clement d'Alexandrie
ſoûtient que tous ceux qui ſont ſages &
InPada-
gogo lib.
3.c. 11.
bien inſtruits ſçavent qu'il n'eſt pas juſte
de traiter les ſerviteurs comme des bêtes
de charge m ; il avoue que ſaint Pierre or-
donne aux ſerviteurs d'être ſoûmis à
leurs maîtres avec toute ſorte de reſ-
pect& de crainte ,non ſeulement lorſ-
qu'ils ſont bons & indulgens, mais en-
core lorſqu'ils ſont rudes & fâcheux ;
mais il dit enſuite qu'il faut demeurer
d'accord que l'équité , la patience & la
douceur ſont le partage des maîtres , &
les regardent particulierement.
Epiſt.ad.
Titum
In cap.2.
Saint Jerôme conſiderant que S.Paul
ordonne aux femmes d'être bien reglées ,
343 DES GENS MARIEZ. Ch. XXVII.
chaſtes , ſobres , occupées du ſoin de leur
ménage , douces , ſoumis à leurs maris ,

obſerve que cet Apôtre ayant dit qu'-
elles doivent s'occupe du ſoin de leur
ménage , ajoûte auſſi-tôt qu'il faut
qu'elles ſoient douces, afin de leur
faire comprendre qu'en conduiſant leurs
familles , elles ne doivent pas entre-
prendre de traiter leurs domeſtiques
d'une maniere dure &auſtere ; qu'au
contraire elles ſont obligées de leur
témoigner de la bonté & de la dou-
ceur ; & que par ce moyen elles devien-
dront de veritables meres de famille.
Ep.14.
inter
Ep. B.
Hier.6.
15.
Vous devez conduire vos domeſti-
ques , dit un ancien Pere à Celancie,
avec une telle douceur, & leur témoi-
gner tant de bonté, qu'ils vous conſide-
rent plûtôt comme leur mere que com-
me leur maitreſſe.Il faut que ce ſoit les
bons traitemens qu'ils reçoivent de
vous , &nn pas votre rigueur ni votre
ſeverité, qui les obligent à vous ren-
dre le reſpect qu'ils vous doivent :
car les ſervices auſquels on ſe porte
volontiers , & par affection , ſont
toûjours plus fideles & plus agrea-bles , que ceux qui ne ſont qu'un
effet de la crainte.

Serm.16.
Le témoignage de ſaint Pierre Chry-
ſologue eſt auſſi trés-conſiderable ſur
ce ſujet : il ſe plaint en des termes
P iiij 344 LA VIE trés-forts des maîtres, qui prétendent
que toutes leurs volontez doivent être
des loix ſouveraines pour leurs domeſ-
tiques,qui ne leur permettent pas même
de parler ni de raiſonner à l'occaſion
de ce qu'ils leur commandent ; qui s'i-
maginent qu'ils doivent regarder tout
ce qu'ils diſent , comme des oracles , &
qui veulent dominer également ſur leurs
corps &ſur leurs eſprits.
Ainſi ceux qui ſont continuellement
des menaces à leurs domeſtiques , qui
leur parlent toûjours en colere , qui les
chargent d'injures & de maledictions ,
& qui les maltraitent ſans ſujet , &
ſeulement pour ſe ſatisfaire , & pour
contenter leur humeur chagrine , ne
ſont pas des maîtres ,mais des tyrans ;
& meriteroient qu'on les abandonnât,
& que perſonne neles voulût ſervir.
3°. Non ſeulement il n'eſt point per-
mis aux maîtres de maltraitre leurs do-
moſtiques , mais ils doivent les aimer
Eccl. 7.
13.
& les conſiderer.
Que le ſerviteur qui a
du ſens vous ſoit cher comme votre ame ,

dit le Sage. Ils doivent lorſqu'ils ſont
fideles &bien reglez, leur donner de
terms en terms,des marques de leur eſti-
me & de leur affection. Ils doivent leur
parler avec douceur & avec familiari-
té , mais neanmoins toûjours avec pru-
345 DES GENS MARIEZ. Ch. XXVII. dence & avec eſpece d'autorité , de
peur de les porter à ſortir des termes du
reſpect qu'ils ſont obligez de leur ren-
dre.
4°. Il faut qu'ils ſoient exacts à les
payer de leurs gages & de leurs appoin-
temems, car c'eſt un devoir qui eſt ex-
preſſément recommandé dans l'Ecriture.
Le prix du mercenaire qui vous donne ſon
travail ,
dit Moïſe ,
ne demeurera point
chez vous juſqu'au matin.
Ce grand Le-
Levit.19
13.
giſlateur repete la même choſe dans le
Deuteronome ,& même en termes en-
core plus forts.
Vous ne refuſez point ,

dit-il,
le gain de la journée du pauvre ,
ou de votre frere qui eſt dans l'indigence ,
ou de l'étranger qui demeure dans votre
pays & dans votre Ville. Mais vous lui
rendrez le même jour le prix de ſon tra-
vail avant le ſoleil couché , parce qu'il eſt
pauvre , & que c'eſt-là tout le ſoûtien de
ſa vie ; de peur que ſi vous differez de le
payer , ilne crie au Seigneur contre vous ,
& que ce manquement ne vous ſoit im-
puté à peché.

Le ſaint homme Tobie étant ſur le
point de mourir , ordonna à ſon fils ,
de payer ponctuellement ſes ſerviteurs
&tous ceux qui travailleroient pour
Jab. 4.
15.
lui.
Quand un homme
, lui dit-il.,
aura
travaillé pour vous , donnez lui auſſi-tôt
ce qu'il a gagné ; & que le gain dela
P v 346 LA VIE journée du mercenaire & de votre ſervi-
teur ne demeure jamais dans votre mai-
ſon.

L'Apôtre ſaint Jacques déclare auſſi-
bien que Moïſe , que ne pas payer ſes
ché qui provoque la colere de Dieu.
Jac.5.4.
Sçachez,
dit-il aux riches avares ,
que
le prix du travail que vous faites perdre
aux ouvriers qui ont fiat la recolte dans
vos champs , crie au ciel ; & que les
plaintes de ceux qui ont moiſſoné vos
terres, ſont montées juſqu'aux oreilles du
Dieu des armées.

5°. Il ne ſuffit pas to[ujours aux maî-
tres de payer exactement les gages de
leurs domeſtiques , car il y a des ren-
contres où ils doivent les récompen-
ſer , & pouvoiràleur ſubſiſtance. C'eſt
lorſqu'ils les ont ſervi long-tems , &
avec fidelité ,& qu'ils ſnt devenus
vieux ou inſirmes à leur ſervice. Il ne
leur eſtpoint permis de les abandonner
dans cet état ; & la Juſtice veut qu'ils
aient ſoin d'eux, & qu'ils ne les laiſ-
Eccl 7.
23.
ſent manquer de rien. Le Sage s'eſt en-
core expliqué ſur ce point :
Que le ſer-
viteur,
dit-il,
qui a du ſens vous ſoit cher
comme votre ame ; ne lui refuſez pas la
la libeté qu'il merite , & ne le laiſſez point
tomber dans la pauvreté.

Exod. 1.
L'on voit dans l'Exode, que la Loi
347 DES GENS MARIEZ. Ch. XXVII. avoit même déterminé le terms auquel
on devoit récompenſer les ſerviteurs :
car elle portoit qu'ils ſeroient mis en
liberté aprés qu'ils auroient ſervi pen-
dant ſix ans.
Il faut donc que les maîtres aient
ſoin de reconnoître la fidelité & les
bons ſervice de leurs domeſtiques ,
ſur-tout lorſqu'ils ſont âgez , ou qu'ils
ont quelque incommodité. S'ils ne le
peuvent pas faire pendant leur vie,ils
doivent au moins ſe ſouvenir d'eux
dans leur teſtament , &leur laiſſer quel-
ques revenus pour leur aider à ſubſiſter.
6°. L'humilité doit empêcher les
Philip.2.
Eph.5.21.
Chrétiens de mépriſer leurs domeſti-
ques , &de ſe preferer à eux : car l'A-
pôtre veut que chacun par humilité
croye les autres au deſſus de ſoi ; il or-
donne à tous les Fideles de ſe ſoumet-
tre les uns aux autres dans la crainte
de JESUS-CHRIST.
S. Jerôme étoit trés-fortement per-
ſuadé de cette verité , puiſqu'il aver-
tiſſoit avec tant de ſoin la Vierge Eu-
ſtoquie de prendre garde de ne pas s'é-
lever au deſſus des filles qui étoient
Epiſt. 22.
prés d'elle , & de ne les pas mépri-
ſer. Si quelques unes des filles qui
vous ſervent, lui diſoit-il , forment
a reſolution de mener la même vie
que vous , ne vous élevez pas au deſ-
P vj 348 LA VIE ſus d'elles ; & ne croyez pas qu'il
vous ſoit permis, à cauſe que vous
êtes leur maîtreſſe , de les traiter a-
vec hauteur. Car puiſque vous avez
le même épaux qu'elles ; que vous
priez & pſalmodiez avec elles ; que
vous recevrez avec elles le même Corps
de J. C. pourquoi voudriez-vous
vous diſtinguer d'elles dans tout le re-
ſte ? Et pourqoui affecteriez vous de
ne les pas faire manger à vôtre table ?

Serm.41.
de tempo-
16.
Saint-Ambroiſe condamne auſſi tous
ceux qui regardent avec mépris leurs
domeſtiques& leurs ſerviteurs, & qui
ſe conſiderent comme inſiniment éle-
vez au deſſus d'eux : il repreſente qu'il
eſt impoſſible de n'avoir pas le coeur
percé de douleur , lorſqu'on fait refle-
xion que ce ſont des Chrétiens qui trai-
tent avec tant d'hauteur d'autres Chré-
tiens ; il ajoûte que ces maîtres ſuper-
bes devroient avoir honte d'agir ainſi
avec des hommes avoir honte d'agir ainſi
ne laiſſent pas d'être leurs freres& leurs
égaux dans tout ce qui concerne la re-
ligion , puiſqu'ils reçoivent les mêmes
graces qu'eux ; qu'ils ſnt comme eux
revêtus de JESUS-CHRIST ; qu'ils
participent avec eux aux mêmes Sacre-
mens , & qu'ils ont auſſi bien qu'eux
Dieu pour Pere.
Mais rien ne fait voir avec plus d' é-
349 DES GENS MARIEZ. Ch. XXVII. vidence, combien ſont injuſtes ceux qui
mépriſent leurs ſerviteurs, que la doctri-
ne du grand ſaint Augustin , lorſqu'il
explique ces paroles du Roy Prophete :
J'ai dit au Seigneur , vous êtes mon Dieu,

Pſ.15.11
parce que vous n'avez nul beſoin de mes
biens :
car il enſeigne qu'il n'y a que Dieu
qui ſoit le Maître & le Seigneur des
hommes , parce qu'il ne dépend point
d'ex , & qu'il n'a nul beſoin de leurs
biens ; mais que les hommes ne ſont
point à proprement parler , les maîtres
&les ſeigneurs des autres hommes, par-
ce qu'ils ont beſoin les uns des autres.
Enarrat.
in Pſ.69.
Vous vous figurez , dit-il aux riches ,
que vos ſerviteurs ont beſon de vous,
parce que vous leur donnez du pain ;
conſiderez que vous avez auſſi beſion
d'eux, parce qu'ils vous aident & vous
ſecourent par leurs peines& par leurs
travaux. Votre ſerviteur, dit encore
ce Pere en un autre lieu , a beſion de
vos biens , parce que vous les nouriſ-
ſez; vous avex auſſi & qu'il vous
ſert : vous ne pouvez pas aller querir
l'eau qui eſt neceſſaire , faire
cuire les viandes que vous mangez ,
ni le penſer. Vous voyez que vous
avez beſion des biens & des ſer-
vices de votre ſerviteur ; vous n'êtes
350 LA VIE donc pas veritablement ſon ſeigneur
ni ſon ma[itre. Mais Dieu eſt notre
Maître & notre Seigneur , parce qu'il
n'a aucun beſoin de nous, ni de nos
biens.

Cela ſuppoſé , il eſt évident que les
maîtres n'ont pas droit de mépriſer leurs
domeſtiques , ni de s'élever a deſſus
d'eux , puiſqu'ils ont beſion les uns des
autres , & qu'ils vivent dans une dé-
pendance mutuelle. Le ſerviteur a be-
ſoin de ſon maître , & dépend de lui :
le maître a pareillement beſoin de ſon
ſerviteur, &dépend auſſi de lui. Le ſer-
viteur qui reçoit du pain, des vête-
mens & de l'argent de ſon maître, n'au-
roit pas raiſon de le mépriſer , ſous
prétexte qu'il le ſert , qu'il travaille
pour lui, & qu'il ſe mêle de ſes affai-
res ; mais ainſi le maître qui reçoit pluſieurs
ſervices de ſon domeſtique , ne ſeroit
pas bien fondé de s'élever au deſſus de
lui, ni de le regarder avec mépris,à cau-
ſe des commoditez temporelles qu'il lui
fournit. C'eſt pourqoui comme il y a
dépendance de côté & d'autre , aucun
d'eux ne doit s'élever au deſſus de l'au-
tre , ni le mépriſer ; il faut conſormé-
ment à la parole de ſaint Paul , qu'ils
croyent par humilité , que tous les au-
tres ſont au deſſus d'eux-mêmes.
7°. Les maîtres ſont obligez d'inſtruire
351 DES GENS MARIEZ. Ch. XXVII. & de faire inſtruire leurs domeſtiques
des veritez de la Religion , &des de-
voirs de leur état & de leur condition.
Le Concile de Cambray de l'an 1565.
marque en particulier qu'ils doivent a-
voir ſoin qu'ils ſçachent par coeur ,
non ſeulement en Latin , mais auſſi en
langue vulgaire , le Symbole des Apô-
tres , l'oraiſon Dominicale , la Saluta-
tion Angelique, les Commandemens de
Dieu & de l'Egliſe , & le Conſiteor. Il y
a d'autres Conciles quui leur ordonnent
de leur procurer des connoiſſancesplus
amples & plus étenduës ; mais il ſemble
qu'il ſeroit aſſez difficiles de rien déter-
miner , & de faire une regle generale
ſur ce ſujet , car il faut avoir égard à
la capacité & aux diſpoſitions des do-
meſtiques : on peut inſtruire davantage
ceux ui ont plus de genie & plus d'ou-
verture d'eſprit ; & l'on doit ſe conten-
ter que les autres ſçachent les princi-
paux articles de la Foi.
8°. Si les domeſtiques s'écartent de
leur devoir , & font quelque choſe d'il-
legitime , les maîtres font obligez de
les en avertit , & même d'avoir recours
aux châtimens &aux punitions , lorſ-
qu'ils ne profitent pas des réprimandes
qu'ils leur font. On a déja parlé de
cette matiere, en expliquant comment
il faut élever les enfans pour leur don-
352 LA VIE ner uneéducation chrétienne ; ainſiafin
de ne pas tomber dans des repetitions
ennuyeuſes , il ſuffit de renvoyer les
lecteurs au Chapitre 22.
9°.Les ſaints Docteurs de l'Egliſe
diſenttres-ſouvent que les maîtres, que
les maris & les femmes ſont comme
les Evêques & les Paſteurs de leurs fa-
milles ;& que par conſequent ils ſont
obligez de veiler exactement ſur tout
Ter. 94
ce quis'y paſſe. Vous devez tenir no-
tre place dans vos maiſons, & y faire
les fonctions d'Evêques , leur dit ſaint
Auguſtin. Or les Evêques ſont ainſi
appellez, parce qu'ils veillent conti-
nuellement ſur tons ceux qui leur ſont
ſoûmis, & qu'ils s'appliquent à tous
leurs beſoins. Ainſi tous ceux ſont
chefs & peres de familles , doivent ê-
tre attentifs à toutes les démarches
de ceux qui demeurent dans leur mai-
ſon , & examiner quelle eſt leur foy :
ils doivent faire tous les leurs efforts pour
empêcher que leurs femmes , leurs
fils , leurs filles & leurs ſerviteurs qui
ont été achetez un ſi grand prix , ne
tombent dans l'hereſie.Ils ne doivent
épargner ni leurs peines ni leurs ſoins ,
lorſqu'il s'agit de procurer le ſalut

Enar. in
Pſ. 50.
de tous ceux qui compoſent leur fa-
mille. Nous ſommes obligez , dit en-
core ce Pere à ſes peuples, de vous
353 DES GENS MARIEZ. Ch. XXVII. parler & de vous inſtruire dans l'E-
gliſe; vous devez faire la même choſe
dans vos maiſons à l'égard de tous
ceux qui vous appartiennent , & qui
vous ſont ſoûmis ; vous devez regler
leurs moeurs & leur conduite ; vous
devez veiller continuellement ſur tou-
tes leurs actions , afin que vous puiſ-
ſiez en rendre un compte fidele à celui
qui les a commis à votre charge.

C'eſt pourquoi il faut que les maîtres
& les peres de famille obſervent tout
ce qui ſe paſſe dans leurs maiſons ; qu'ils
conſiderent ſi tout le monde s'y acquitte
de ſon devoir, & qu'ils ſoient exacts à
corriger tous les abus &tous les deſor-
dres qui s'y oppoſe avec vi-
gueur : car c'eſt pour cela que Dieu les
a établis chefs de leurs familles , & qu'il
a mis entre leurs mains une partie de
ſon autorité. S'ils negligent de ſatifaire
à tous ces devoirs, ils répondent de la
perte de ceux qui leur ſont ſoûmis , &
par conſequent ils ſe perdent eux-mê-
mes , & ſe rendent dignes de la dam-
nation éternelle.
10°. Enfin on ne peut donner une id/e
plus juſte ni plus exacte des obliga-
tions des maîtres &des peres de famille
envers leurs domeſtiques , que celle que
l'on trouve dans S. Charles Borromée:
354 LA VIE C'eſt pourquoi je finirai ce Chapitre par
les Ordonnances qu'il a faites ſur ce
ſujet.
Concil.
Mediol.
2. Titul.
de hisqua
ad Matr.
Sacram
pertiment.
Il dit dans ſon troiſiéme Concile de
Milan
, qu'un maître doit avoir un
ſoin tout particulier du ſalut de ceux
qui compoſent ſa famille , les inſtruire
par ſes diſcours & par l'exemple de ſa
vie , & leur ſervir de guide dans le
chemin de la vertu ; qu'il eſt obligé de
prendre garde qu'il n'y ait perſonne
dans ſa maiſon qui ignore les premiers
principes de la Religion Chrétienne ;
d'ordonner à ceux qui n'en ſont pas
ſuffiſamment inſtruits , d,aſſiſter aux
Catechiſmes publics ; & même de faire
en forte , ſi ſa famille eſt nombreuſe ,
qu'on les inſtruiſe dans ſa maiſon ; qu'il
doit leur faire faire tous les jours la
priere en commun , les exhorter d'ap-
procher ſouvent des Sacremens de Pe-
nitence & d'Euchariſe ; leur com-
mander d'aſſiſter tous les Dimanches &
les Fêtes à la Meſſe , aux Offices Di-
vins & aux Prédications ; de s'abſtenir,
en ces ſaints jours des oeuvres ſerviles ,
& de jeûner le Carême , les Quatre-
Tems , les Vigiles, & toutes les fois
que l'Egliſe l'ordonne.
Il enjoint enſuite à tous les peres de
famille de prendre bien garde qu'il n'y
ait aucun de leurs domeſtiques qui jure
355 DES GENS MARIEZ. Ch. XXVII. & qui blaſphême , qui ſoit corrompu
dans ſes moeurs , qui diſe ou qui faſſe
quelque chſe d'indécent ; qui jouë à
des jeux de hazard, & qui donne aux
autres de mauvais exemples.
Enfin il veut qu'ils aient ſoin de ban-
nir de leurs maiſons tous les livres fales
& deshonnêtes , & qui portent au liber-
tinage ; d'y en introduire de bons , qui
traitent des matieres de pieté, & d'ex-
horter tous ceux qui leur appartiennent,
de s'appliquer ſouvent en leur partien-
lier à de ſaintes lectures.
Ce grand Archevêque étend même
ſes ſoins juſqu'aux ouvriers ; il ordonne
à ceux qui les loüent, & qui les ſont
travailler dans leurs maiſons, de les ex-
horter à la vertu , & de n'en point em-
ployer qui ſoient déreglez, & qui puiſ-
fent étre une occaſion de ſcandale au
reſte de leur famille.
Titul.qua
ad Ma-
trim.per-
tinent.
Ce ſaint Prélat parle encore cette
matiere dans ſon cinquiéme Concile de
Milan
. Il y dit que les peres ne ſçau-
roient laiſſer à leurs enfans de plus ri-
che patrimoine , & que les maîtres ne
peuvent donner de plus grande récom-
penſe à leurs domeſtiques , pour recon-
noître leurs ſervices, que de les inſtruire
dans la pieté,& de les rendre bons Chré-
tiens.C'eſt pourquoi il ordonne aux uns
& aux autres d'avoir ſoin que ceux qui
356 LA VIE leur ſont ſoûmis , gardent les jeûnes
preſcrits par l'Egliſe ; qu'ils entendent
aſſiduement la parole de Dieu ; qu'ils ap-
prochent ſouvent des Sacremens , &
qu'ils s'acquittent de tous les devoirs
du Chriſtiianiſme. Il marque en particu-
lier , que les maîtres ſont obligez, non
ſeulement de donner à l'Egliſe les jours
deFêtes ,&de vaquer au culte de Dieu ;
mais auſſi de les inſtruire ,& de leur
faire des exhortations paternelles pour
les porter à la vertu. Il déclare enfin,
que les peres & les maîtres qui ne ſatis-
feront pas à toutes ces obligations , ré-
pondront au Jugement de Dieu des pe-
chez que leurs enfans & leurs ſerviteurs
commettront ,& qu'ils auroient pû leur
faire éviter, s'ils avoient eu ſoin de
s'acquitter exactement de leur devoir.
[Petite gravure]
357 DES GENS MARIEZ. Ch. XXVII.
[Bandeau.]

CHAPITRE XXVIII.


Les devoirs & les obligations des maris
envers leurs femmes ; qu'ils doivent les
aimer , les défendre & les proteger ;
leur émoigner de la douceur & de la
bonté ; & qu'il leur eſt défendu de
les traiter d'une maniere imperieuſe,
& de leur faire aucune violence.
Tout ce que j'ai juſqu'à preſent
repreſenté, regarde également les
maris & les femmes , il faut maintenant
parler de ce qui concerne chacun d'eux
en particulier.Comme les maris ſont les
ſuperieurs &les chefs des familles, j'ex-
pliquerai d'abord leurs devoirs &leurs
obligations ; & afin de le faire avec plus
d'ordre & de clarté, je les reduirai à
de certains points qui ſemblent être les
plus importans.
1. Quoiqu'il ſoit conſtant que tous
ceux qui s'engagent dans le Mariage,
ſoient obligez de s'entr'aimer , & de ſe
porter reſpectivement beaucoup d'affe-
ction , il eſt neanmoins vrai de dire que
les maris ont une obligation particuliere
d'aimer leurs femmes,& de leur témoi-
gner de la tendreſſe. L'Ecriture l'enſei-
Geneſ. 2.
24.
Matt.19.
5.
gne tres clairement,car elle leur ordon-
ne de quitter leurs peres & lerurs meres
358 LA VIE pour s'attacher à leurs femmes ; ce qui
marque qu'ils doivent avoir pour elles
un amour qui ſurpaſſe celui qu'ils por-
tent à toutes autres ſortes de perſonnes,
quand même elles leur ſeroient unies
par les siens les plus étroits de la nature.
Lorſque S. Paul veut inſtruire les Fi-
deles qui ſe trouvent engagez dans le
monde, de la maniere dont ils doivent
ſe conduire pour operer leur ſalut, il
déclare expreſſément aux maris qu'ils
ſont obligez d'aimer leurs femmes.
Vous maris,
leur dit-il dans ſon Epître
Col.3.19
aux Coloſſiens ,
aimez vos femmes , & ne
les traitez point avec aigreur.
Il leur or-
donne encore la même choſe en écrivant
aux Epheſiens :
Vous maris ,
leur dit il ,
Epheſ. 5.
25. &
aimez vos femmes comme Jeſus-Chriſt a ai-
mé l'Egliſe , & s'eſt livré Lui-même à la
mort pour elle, afin de la ſanctifier , aprés
l'avoir purifiée dans le baptême de l'eau
par la parole , n'ayant ni tache , ni ride , ni
rien de ſemblable, mais étant ſainte & irré-
préhensible. Ainſi les maris doivent aimer
leurs femmes comme leurs propres corps.
Celui qui aime ſa femme , s'aime ſoi-
même ; car nul ne hait ſa propre chair ,
mais il la nourrit & l'entretient comme Je-
ſus-Chriſt fait l'Egliſe : c'eſt pourqoui
l'homme abandonnera ſon pere & ſa mere
pour s'attacher à ſa femme, & de deux qu'-
ils étoient ils deviendront une même chair.

359 DES GENS MARIEZ. Ch. XXVIII.
Ces paroles de S, Paul nous appren-
nent deux choſes. La premiere, qu'une
des principales raiſons pourquoi les ma-
ris ſont obligez d'aimer leurs femmes ,
c'eſt qu'ils les doivent conſiderer comme
une portion d'eux-mêmes , & comme
leurs propres corps. En effet la femme
a été formée de la ſubſtance de l'hom-
me, &tirée de ſon côté ; elle ne fait
avec lui qu'une même chair. Ainſi en
les aimant , ils s'aiment eux-mêmes ,
dit l'Apôtre, ils ſuivent les mouvemens
& les inclinations de la nature.Lorſqu'ils
ne les aiment point au contraire, mais ils
renoncent à tous les ſentimens d'huma-
nité, car nul ne hait ſa propre chair ; &
bien loin de cela , tout le monde la
nourrit &l'entretient.
La ſeconde choſe que ces paroles du
Docteur des Nations nous inſinuent ,
c'eſt que les maris ſont obligez d'aimer
leurs femmes d'un amour ſaint & ſpiri-
tuel : car ils doivent les aimer de la mê-
me maniere que JESUS-CHRIST a aimé
ſon Egliſe. Or ce divin Sauveur n'a ai-
mé cette chaſte Epouſe que pour la pu-
rifier , pour la ſanctifier,& pour l'en-
richir de toutes ſortes de graces & de
dons ſpirituels.
Saint Jean Chryſoſtome expliquant
ces mêmes paroles de ſaint Paul, dit
360 LA VIE que les femmes étant obligées par tou-
tes ſortes de raiſon & de loix d'obéïr à
leurs maris , & de leur être ſoûmiſes ,
les maris ſont auſſi obligez d'aimer leurs
femmes , & de les traiter avec beau-
coup de bonté , afin d'adoucir leur état
& leur condition , qui les engage à vi-
vre dans une continuelle dépendance ; ce
qui paroît rude &rebutant à l'exterieur ,
& qui demande par conſequent qu'on
ait de grands égards pour elles, & qu'on
leur témoigne en toutes rencotres de
l'affection & de la tendreſſe. Je ne
rapporterai que par occaſſion, ce qu'il dit
en ce lieu de la ſoûmiſſion & de l'obéïſ-
ſance des femmes , car j'en parlerai
fort au long dans les Chapitres ſuivant ;
& je m'attacherai principalement à ce
qui regarde l'amour que les maris doi-
vent porter à leurs femmes , car c'eſt
de quoi il s'agit preſentement
Homil.
10.in ɛp.
ad coloſſ.
Les maris , dit ce Pere , ſont obligez
d'aimer leurs femmes , & les femmes
de ceder à leurs maris ,& de leur ê-
tre ſoûmiſes. C'eſt-là le veritable
moyen de rendre leur mariage heu-
reux , & d'y établir une paix ſolide ,
chacun y contribuant de ſon côté.
Une femme a de l'amour pour ſon
mari quand elle s'en voit aimée ; &
un mari qui reconnaoît combien ſa
femme lui eſt ſoûmiſe , en devient
plus 361 DES GENS MARIEZ. Ch. XXVIII. plus doux & plus moderé. Conſide-
rez que c'eſt la nature même qui a
rez que c'eſt la nature même qui a
établi cet ordre ,& qui a impoſé aux
maris le commandement de l'amour,
& aux femmes la loi de l'obéïſſance :
car lorſque celui qui commande aime
la perſonne ſur laquelle il a quelque
autorité , toutes choſes ſubſiſtent dans
un bon ordre.L'amour n'eſt pas ſi ne-
ceſſaire à ceux ſnt dans la dé-
pendance des autres , parce que l'o-
béïſſance eſt leur partage ; mais il l'eſt
abſolument à ceux qui commandent,
afin de temperer leur autorité.

Ce ſaint Docteur avertit enſuite les
maris de ne point s'élever de ce que leurs
femmes leur obéïſſant & leur ſont ſoû-
miſes ; il enjoint auſſi aux femmes de
ne oint concevoir de vanité, lorſ-
qu'elles voyent que leurs maris les ai-
ment & les conſiderent. Vous, dit-il,
qui portez la qualité de mari, n'en
ayez pas le coeur plus ſuperbe ; & ne
vous en élevez pas davantage , à cau-
ſe que votre femme ne tombez point
dans l'orgueil & dans l'inſolence , ſous
pretexte que votre mari vous aime.
Que l'amitié du mari n'inſpire point
de vanité à la femme , & que la ſou-
miſſion de la femme ne cauſe pas une
vaine enflure dans le coeur de ſon
Q 362 LA VIE époux. Mari, Dieu a voulu que votre
femme vous fût ſoumiſe , afin que
vous l'aimaſſiez davantage. Femme ,
Dieu vous a fait aimer par votre ma-
ri, afin de vous donner lieu de ſup-
porter avec plus de patience cet état
de ſoûmiſſion. Que votre eſſujettiſ-
ſement ne vous donne aucune crain-
te : car pourquoi craindre d'être ſoû-
mis à une perſonne qui nous aime ,
&qui nous cherit tendrement ? Et
vous mari , ne craignez point d'aimer
votre femme, puiſqu'elle vous eſt
ſoûmiſe.

Cette doctrine de S. Jean Chryſo-
ſtome qui n'eſt qu'une interpretation de
celle de S. Paul , prouve avecévidence,
que la premiere & la plus importante
des obligations des maris , eſt d'aimer
leurs femmes , & qu'ils ne peuvent s'en
diſpenſer ſans contrevenir aux ordres de
la nature , ou plûtôt de Dieu même , qui
leur commande de leur témoigner de
l'amour & de l'affection , afin de leur
rendre l'obéïſſance plus douce , & qu'el-
les leur ſoient ſoûmiſes , plûtôt par in-
clination que par contrainte.
2. Il ne ſuffit pas aux maris d'aimer
leurs femmes,il faut qu'ils les aſſiſtent,
qu'ils les protegent , & qu'ils les dé-
fendent contre tous ceux qui voudroient
entreprendre quelquechoſe contre elles.
363 DES GENS MARIEZ. Ch. XXVIII. Car leur amour be doit pas être oiſif ,
ni inutile , ils ſont obligez de les aimer
comme JESUS-CHRIST aimé l'Egliſe.
Or ce divin Sauveur pour témoigner
qu'il aimoit cette Epouſe ſainte, l'a
toûjours aſſiſtée & protegée ; il l'a ſou-
tenuë contre tous ſes ennemis ; il a
même verſé ſn ſang & donné ſa vie
pour elle , afin de la délivrer de la tyran-
nie du demaon qui l'opprimoit. Ainſi ,
Hom 10.
in ɛp. ad
ɛpheſ.
dit S. Jean Chryſoſtome , les maris doi-
vent endurer toutes ſortes de peines &
de travaux pour leurs épouſes ; ils doi-
vent prendre leur défenſe contre ceux
qui leur font injuſtice ; ils doivent mê-
me être prêts d'endurer la mort ſi cela
pourvoit contribuer à leur conſervation ,
& leur apporter quelque avantage tres-
conſiderable.
3. A la verité il n'arrive pas ſouvent
que les maris ſoient obligez de s'expo-
ſer à un tel peril en faveur de leurs fem-
mes. Mais ils ont une infinité d'autres
moyens de leur donner des preuves de
leur amour, car ils ſont preſque conti-
nuellement dans leur compagnie ; &
mille circonſtances diſſerentes deman-
dent qu'ils leur parlent , qu'ils traitent
avec elles ,& qu'ils leur faffent part des
reſolutions qu'ils forment. Or ce ſont
là autant d'occaſions de faire paroître
Q ij 364 LA VIE l'affection qu'ils ont pour elles : car s'ils
les aiment veritablement , ils ſe propor-
tionneront à elles ; ils auront égard à
leur foibleſſe ; ils ſe feront petits avec
elles ; ils ſe feront petits avec
elles ; ils leur parleront avec ouverture
de coeur ; ils écouteront favorablement
leurs penſées & leurs raiſonnems ;
ils agiront avec elles par raiſon & par
eſprit de charité ; ils leur témoigne-
ront beaucoup de douceur & de pa-
tience ; ils s'éclairciront avec elles ſur
les choſes dont ils ne conviendront
pas ; ils les traiteront en toutes ren-
contres comme leurs amies & leurs
compagnes.

C'eſt ce que l'Apôtre ſaint Pierre leur
ordonne , lorſqu'il leur dit :
Et vous
maris vivez ſagement avec vos femmes ,

1. Ep.3 7.
rendant honneur à leur ſexe qui eſt plus
foible , & conſiderant que vous devez
être heritiers avec elles de la grace qui
donne la vie.

Cette maniere d'agir douce & chari-
table ſera même cauſe que leurs femmes
leur ſeront plus unies &plus ſoûmiſes :
Homil.
10. in
Ep. ad
Epheſ.
car il n'y a rien , dit S. Jean Chryſo-
ſtome , de ſi fort que les liens de l'a-
mour & de la charité , ſur tout à l'é-
gard d'un mari &d,une femme. Un
maître peut bien lier un ſerviteur par
la crainte, & peut-être même qu'il ne
lui ſera pas poſſible de ſe l'aſſujettir
365 DES GENS MARIEZ. Ch. XXVIII. par ce moyen, parceque ce domeſtique
rompra ſes liens & s'enfuira ; mais
c'eſt par l'amour & par l'affection , &
& non par la crainte ni par les me-
naces , qu'il faut lier une femme que
l'on a choiſſie pour être la compagne
de ſa vie vie , la mere de ſes enfans ,
l'occaſion & la ſource de ſa joye &

de ſon contentement.
4. Il s'enſuit de là que ceux qui trai-
tent leurs femmes avec domination &
avec auſterité , abuſent du pouvoir que
Dieu & la nature ont donné , &
qu'ils ne ſnt pas tant des maris que des
tyrans. Vous n'êtes pas , dit S. Ambroiſe
Heza-
mer. l.
5. 6. 7.
à un homme qu'il vouloit inſtruire de
ſes devoirs,le maître& leſeigneur de
votre femme,mais ſon mari. Lorſque
vous vous êtes marié, vous n'avez pas
pris une ſervante, ni une eſclave , mais
une ſemme. Dieu vous a établi pour
conduire &pour gouverner le ſexe qui
vous eſt inferieur, & non pas pour le
dominer & pour l'opprimer.

Cet empire abſolu que les maris u-
ſurpent dans leurs familles,en bannit la
paix &la concorde ,& contribue même
à les rendre malheureux. Car, dit ſaint
Homil.
20. in
Ep. ad
Epheſ.
Chryſoſtome , quelle ſocieté & quelle
union peut-il y avoir entre les gens ma-
riez , quand la femme tremble à la
vûë de ſon mari , & que le mari vit
Q iij 366 LA VIE avec ſa femme comme avec une ſer-
vante, & non comme avec une per-
ſonne libre ?

Il n'eſt pas beſoin de chercher d'au-
tres autoritez pour conſirmer cette ve-
rité , puiſqu'on en fait tous les jours une
funeſte experience, & que l'on recon-
noît que les maris qui veulent exercer
ſur leurs femmes une autorité deſpo-
rique des déferences exterieures , qui ne
partant point d'une veritable affection ,
n'ont rien de ſincere ; qu'ils vivent avec
elles dans le trouble &dans la meſintel-
ligence ; & qu'ils ſont cauſe qu'elles ne
les plaignent point dans leurs diſgraces ;
& que ſouvent même elles ſe réjouiſ-
ſent de leurs infortunes , &qu'elles de-
ſirent leur mort , parce qu'elles croyent
n'avoir point d'autres moyens de briſer
leurs fers , & de recouvrer leur pre-
miere liberté.
5. Il faut ajoûter que ce ſi les maris ne
doivent pas uſer de domination envers
leurs femmes , il leur eſt encore bien
moins permis de les maltraiter & de leur
faire aucune violence ; & que lorſqu'ils
tombent dans ces ſortes d'excés à leur
égard ,ils ſe rendent non ſeulement in-
dignes de la qualité de maris,mais qu'ils
meritent d'être punis tres-ſeverement.
367 DES GENS MARIEZ. Ch. XXVIII. Saint Jean Chryſoſtome dit même qu'ils
Hom.26.
in 1. ad
corinth.
approchent de l'inhumanité es bêtes
feroces ; & qu'on peut en quelque ma-
niere ſoûtenir qu'ils ſont plus criminels
que les parricides , puiſqu'ils outragent
celles quils doivent , pour obéir aux
préceptes divins , preferer à leurs peres
& à leurs meres.
Parce que les maris qui frappent &
qui outragent leurs femmes , alleguent
ordinairement pour ſe juſtifier , qu'elles
ſont de mauvaiſe humeur , imparfaites ,
querelleuſes , &ſujettes à des vices con-
ſiderables ; le même S. Jean Chryſoſto-
me leur repreſente que cela ne les mau-
vais traitemens qu'ils leur font , puiſſent
les corriger, ils ne ſervent qu'à les irriter,
& à les rendre encore plus déreglées.
Si tous les Chrétiens , leur dit-il , doi-
vent porter les fardeaux les uns des au-
tres , les maris y ſont encore plus obli-
gez à l'égard de leurs femmes.Celle
que vous avez eſt elle pauvre? ne lui
en faites point de reproches. Eſt-elle
indiſcrete & deſtituée de ſageſſe ? n'en
prenez pas occaſion de l'inſulter. Ap-
pliquez-vous au contraire à la corri-
ger & à la faire renter en elle-même,
car elle eſt un de vos membres , &
vous en faites plus avec elle qu'une
ſeule & même chair.Mais, dites-vous,
Q iiij 368 LA VIE elle eſt cauſeuſe, portée à la bagatelle,
ſujette au vin & à la colere. Je vous
réponds que vous êtes obligé d'en a-
voir de la douleur , de prier Dieu pour
elle,de l'inſtruire,&de faire tous vos ef-
forts pour la corriger de ſes défauts :
mais que vous ne devez pas pour cela
vous laiſſer aller à la colere, vous em-
porter contre elle,ni entreprendre de
la battre & de la maltraiter ; parce que
les paſſions qui ſnt des maladies de
l'ame, ne ſe gueriſſent pas par d'au-
tres paſſions ; qu'un emportement n'eſt
pas deſtiné à en faire ceſſer un autre ;
& qu'il n'y a point de meilleur moyen
d'appaiſer ceux qui ſont dans le trou-
ble , que de leur témoigner beaucoup
de douleur & de patience.

Ce ſaint Pere rapporte à ce propos,
qu'un ancien Philoſophe Païen , qui
avoit une femme volage & tres-empor-
tée , répondit à ceux qui lui deman-
doient comment il pouvoit la ſupporter
& vivre avec elle ; qu'il ſe conſideroit
dans ſa compagnie comme dans une
école où il apprendroit à vaincre ùes
paſſions ,& à devenir ſage ; & qu'aprés
avoir été exercé par elle , il eſperoit
pouvoir vivre en paix avec toutes ſortes
de perſonnes , & leur témoigner beau-
coup de douceur & de moderation.Il
369 DES GENS MARIEZ. Ch. XXVIII. ajoûte enſuite que l'exemple de ce Phi-
loſophe doit couvrir de confuſion les
Chrétiens qui s'impatientent, lorſqu'ils
ont des femmes imparfaites & de mau-
vaiſe humeur, & qui au lieu de les re-
garder comme un exercice que Dieu leur
envoye , s'emportent contre elles , &
entreprennent de les frapper & de leur
faire violence.
[Bandeau.]

CHAPITRE XXIX.


Suite de ka même matiere : Que les maris
ſont obligez de préceder leurs femmes
dans le chemin de la vertu ; qu'ils doi-
vent pourvoir à leurs beſoins corporels
& ſpirituels,& réprimer leurs paſſions ;
qu'il leur eſt défendu de les mépriſer ;
qu'ils doivent ſe familiariſer avec elles ,
& prendre garde neanmoins de ne ſe
laiſſer pas conduire & dominer par elles.
1. Saint Auguſtin obſerve que le ter-
me Latin qui exprime le nom de
mari eſt dérivé du mot de vertu,
vir à

Ser. 332.
virtute , vel virtus à viro :
il prend de là
occaſion de dire que les maris ſont o-
bgezde conduire leurs femmes dans
le chemin de la vertu ; d'ymarcher les
premiers & de leur en donner l'exem-
ple : il leur déclare qu'ils doivent être
Q v 370 LA VIE chaſtes auſſi-bien qu'elles , & qu'ils
n'ont pas droit d'exiger qu'elles ne
voyent point d'autres hommes,à moins
Lib.de
Decem.
chordis.
6. 3.
qu'ils ne s'abſtiennent eux mêmes de la
compagnie des autres femmes. Vous
voulez, dit-il à un mari , que votre
femme ſoit victoirieuſe de l'impudici-
té, & vous y ſuccombez ; vous êtes
lechef de votre femme &vous n'avez
point de honte de voir qu'elle vous
précede dan la voye qui conduit à
Dieu. C'eſt renverſer l'ordre de la na-
ture, que de ſouffrir que dans une mai-
ſon la teſte ſoit au deſſous du reſte du
corps : cela arrive neanmoins toutes
les fois que la femme vit mieux que
le mari : caralors la tête ſe trouve au
deſſous du corps.Si le mari eſt le chef
de la femme,ajoûte t'il , il doit vivre
d'une maniere plus parfaite qu'elle ,
& la préceder dans la pratique de tou-
tes ſortes de bonnes oeuvres , afin
qu'elle puiſſe l'imiter & le ſuivre
en qualité de ſon cheſ de l'Egliſe ,
& le mari l'eſt de ſa famille : comme
donc l'Egliſe eſt obligée de ſuivre
JESUS-CHRIST & de l'imiter ,
ſon mari ; & par conſequent le mari
ne doit pas entreprendre de rien faire
qu'il craigne que ſa femme n'imite ;
371 DES GENS MARIEZ. Ch. XXIX. Il ne doit pas marcher par une voye
où il ne veuille pas qu'elle le ſuive.

Ceſaint Docteur repreſente en un au-
tre lieu , qu'il arrive ſouvent que les ma-
ris ſe fâchent, lorſqu'on leur dit que s'ils
commettent adultere, ils ſeront punis
Lib. 2. de
adult.
conjug. o.
7.
auſſi ſeverement que le ſont leurs fem-
mes, quand elles s'abandonnent à ce pe-
ché ; & qu'ils prétendent qu'étant les
ſuperieurs de leurs femmes, ils ne doi-
pas être ſoumis aux mêmes peines
qu'elles dans cette rencontre. Il dit que
c'eſt-là une illuſion groſſiere;& que bien
loin que leur qualité de maris leur donne
la liberté de contenter impunément
leurs paſſions , elle les oblige au con-
traite à les réprimer , & à mortiſier leur
chair avec beacoup plus de ſoin que
leurs femmes , afin de leur donner l'e-
xemple de la mortification & de la pe-
nitence. Il ſoûtient même qu'ils ſont
beaucoup plus criminels qu'elles , lorſ-
qu'ils ſont obligez de les ſurpaſſer en
vertu , & de les conduire par leurs bons
exemples. Pour convaincre par l'auto-
rité des Loix civiles ceux qui ne croyent
pas à l'Evangile , il cite la Conſtitution
un mari d,accuſer ſa femme d'adultere,
lorſqu'ils n,a pas eu ſoin de la porter
à la pureté par la ſageſſe de ſa conduite.
Q v j 372 LA VIE &par l'integrité de ſes moeurs. Ilajoûte
que cet Empereur dit dans cette Loy
celebre, qu'il ne lui ſemble pas juſte
qu'un mari exige a chaſteté de ſa fem-
me , pendant qu'il ne la garde âs lui-
même.
Ham. 20.
in ɛp. ad
Epheſ.
Saint Jean Chryſoſtome dit auſſi que
le mari eſt obligé d'enſeigner la vertu à
ſa femme , non ſeulement par ſes diſ-
cours , mais par toute ſa conduite ; de
lui inſpirer du mépris pour les richeſ-
ſes, de l'éloigner des plaiſirs&des di-
vertiſſemens mondains , de lui appren-
dre par ſon exemple , la modeſtie , la
retenuë &la gravité ; en ſorte que le
voyant ſage, modeſte , grave &tempe-
rant , elle ait honte de ne le pas imiter ,
& de ne pas pratiquer les mêmes ver-
tus.
Il faut que les maris faſſent une at-
tention particuliere à cette verité , &
qu'ils ſoient perſuadez qu'ils ne ſont les
ſuperieurs de leurs femmes , que pour
les préceder dans la pieté& dans la re-
ligion ; qu'ils n'ont de l'autorité ſur el-
les , que pour les engager à ſervir Dieu ,
&pour contribuer à leur ſanctification ;
qu'ils ſont des injuſtes & des prévari-
cateurs , lorſqu'ils veulent les obliger à
pratiquer ce qu'ils ne pratiquent pas eux-
mêmes ;& que toutes les fois qu'ils ſe
laiſſent ſurpaſſer elles en juſtice , &
373 DES GENS MARIEZ. Ch. XXIX. dans la pratique des bonnes oeuvres , ils
perdent en quelque maniere la qualité de
chefs de leurs familles,qu'ils avoient re-
çûë de Dieu & de la nature,& qu'ils de-
viennent pour ainſi dire, les inferieurs de
celles qui dépendoient d'eux ſortes de be-
ſoins ; les uns regardent leurs corps ,&
les autres leurs ames : les maris qui ſont
leurs ſuperieurs , doivent pourvoir aux
uns & aux autres.
Ils ſont obligez de les nourrir & de
les entretenir , de les faire penſer &de
les aſſiſter dans leurs maladies , & de
pour fournir tout ce qui leur eſt neceſſaire
pour ſubſiſter honnêtement dans leur
état & dans leur condition. C'eſt pour-
quoi ceux qui dépenſent leur bien au
jeu & à la débauche ; qui n'ont point
d'autre occupation que de ſe divertir &
de prendre du bon tems ; qui vivent
dans la profuſion, &qui ſe laiſſent aller
à la prodigalité , pendant que leurs
femmes ſont dans la miſere & man-
quent de tout , commettent une inju-
ſtice viſible : car les loix qui les rendent
les maîtres & les diſpenſateurs des biens
de leurs familles , n'ont pas été faites
pour leur donner moyen , ni pour les
mettre en état de contenter leurs paſ-
ſions , & de s'abandonner à la débau-
374 LA VIE che. Mais elles les ont établis comme
des économes ſages & prudens , qui
doivent diſtribuer à leurs femmes , à
leurs enfans ,& à tous ceux qui leur ap-
partiennent , tout ce dont ils ont be-
ſoin , & qui leur convient par rapport
à leur condition , & au genre de vie
qu'ils menent.
Voila pour ce qui regarde leurs corps.
A l'égard de leurs ames , il eſt certain
qu'ils ne ſont pas moins obligez de s'y
appliquer.On peut même dire que com-
me elles ſurpaſſent infiniment les corps ,
ils doivent en avoir beacoup plus de
ſoin. Et auſſi les ſaints Peres ne ſe con-
tentent pas d'avancer qu'il faut qu'ils
leur montrent le chemin de la vertu,en
y marchant les premiers , comme on
vient de l'obſerver ; mais ils ſoûtiennent
que leur devoir les engage à les inſtruire
des principaux points de la Morale Chré-
tienne,& à leur apprendre,autant qu'ils
le peuvent, les Myſteres de notre ſaintes
Religion. L'on a cy-devant vû que
S.Chryſoſtome vouloit qu'ils leur par-
qu'au retour de l'Egliſe ils priſſent en
main les ſaintes Ecritures que les Paſteurs
avoient expliquées ,& qu'ils leur fiſſent
une recapitulations des veritez qu'ils
avoient prêchées. On ne rapportera
point en ce lieu tout ce qu'il dit ſur ce
375 DES GENS MARIEZ. Ch. XXIX. ſujet, afin d'éviter les repetitions ; &
l'on ſe contentera de renvoyer les le-
cteur au Chapitre XII. de ce Traité.
3. Ce n'eſt pas aſſez aux maris de
donner bon exemple à leurs femmes,&
de les inſtruire des devoirs du Chriſtia-
niſme , il faut outre cela qu'ils veillent
ſur leur conduite , qu'ils moderent leurs
paſſions , qu'ils s'oppoſent à leur luxe ,
& à leur vanité , & qu'ils répriment
leurs état & à leur condition pour ſe
ſanctifier : &ils répondront au Jugement
de Dieu de leurs défauts & de leurs deſ-
ordres,s'ils n'ont pas ſoin de les corri-
ger. Saint Jean Chryſoſtome dit même
Hom. 13.
in Ep. ad
Eph.
qu'ils ſont plus coupables dans les pe-
chez de leurs femmes , qu'elles ne le
ſont elles-mêmes , parce que c'eſt à eux
à s'y oppoſer,& à y apporter le remede.
C'eſt pourquoi ils ne doivent pas ſe
croire juſtes , ni s'applaudit à ceux-mê-
mes lorſqu'ils s'abſtiennent des diver-
tiſſemens mondains , des ſpectacles pu-
blics, des vanitez du ſiecle, & des plai-
ſirs criminels , & qu'ils menent une vie
déreglée.Car ils ſouffrent que leurs fem-
mes vivent d'une maniere licentieuſe ,
ou qu'elles ſuivent les pompes de Satan ,
& qu'elles prennent part aux divertiſ-
376 LA VIE ſemens prophanes des mondains,ils de-
viennent coupables en leurs perſonnes ;
& leur condeſcendance , ou plûtôt leur
moleſſe &leur lâcheté les ſouille &les
rend impurs aux yeux de Dieu ;Il les en
leur avoit donné de l'autorité ſur leurs
femmes , qu'afin qu'ils s'en ſerviſſent
pour mettre un frein à leurs paſſions ,
&pour les porter à la vertu.
4. Les maris ont ordinairement plus
de ſolidité d'eſprit & plus de talens que
leurs femmes ; ils ſont capables d'une
infinité de cchoſes auſquelles elles ne ſont
pas propres, mais ils ne doivent pas pour
cela s'élever au deſſus d'elles, ni les mé-
priſer : car elles ont d'autres qualitez qui
meritent qu'on les eſtime & qu'on les
conſidere. Elles ont plus d'aptitude que
les hommes pour la conduite de la fa-
mille ; elles réüſſiſſent ordinairement
mieux qu'eux dans l'éducation des en-
fans, ſur tout quand ils ſont encore fort
jeunes;elles prennent pluſieurs ſoins qui
pourroient les rebuter ; & ſouvent elles
contribuent autant qu'eux , & même
davantage à enrichir leur maiſon par
leur économie, par leurs épargnes &
par leur bonne conduite.Salomon nous
Prov. 14.
1.
le marque , lorſqu'il dit ,
que la femme
ſage bâtit ſa maiſon ; & qu'au contraire ,
l'inſenſée détruit de ſes mains celle
377 DES GENS MARIEZ. Ch. XXIX. même qui étoit déja bâtie.

Cela étant ainſi , il ne faut pas que
les maris qui ſont pleins de ſcience &
de lumieres , & qui poſſedent de grandes
dignitez , s'eſtiment plus que leurs fem-
mes, ni qu'ils entreprennent de les mé-
priſer. Il faut au contraire qu'ils con-
ſiderent qu'ils ont beſion delles en plu-
ſieurs rencontres, & qu'ils ſoient per-
ſuadez qu'ils leur ont de l'obligation,
& qu'ils tirent autant d'utilité d'elles ,
qu'elles en peuvent tirer d'eux. Il faut
qu'ils conſiderent que S. Paul dit,
qu'il

Rom. 11.
4.
y a pluſieurs membres dans un corps ; qu'ils
n'ont pas tous les mêmes fonctions ; que ceux
qui ſont employez à des uſages plus impor-
tans &plus honorables ne mépriſent pas les
autres ; que l'oeil ne peut pas dire à la
main , je n'ai pas beſoin de vous ; non plus

1. cor.12.
21.
que la tête ne peut pas dire aux pieds , je
n'ai pas beſoin de vous.
Car cette com-
paraiſon du grand Apôtre leur fera par-
faitement comprendre , qu'encore qu'ils
occupent des places plus honorables que
leurs femmes, &qu'ils ſoient employez
à de plus grandes choſes , il ne leur eſt
pas pour cela permis de les mépriſer ,
ni de dire qu'ils n'ont point beſoin d'el-
les ; parce qu'ils compoſent un ſeul
& même corps, & que les membres
qui paroiſſent les plus foibles &les plus
378 LA VIE inſirmes , ne laiſſent pas d'être utiles
& même neceſſaires à ceux qui ſont plus
nobles & plus excellens.
Quoique les hommes ſoient deſtinez
aux grands emplois , & appliquez aux
affaires les plus importantes, il ne doi-
vent pas neanmoins faire difficulté ,
quand ils ſont dans leur domeſtique &
dans la compagnie de leurs femmes , de
ſe familiariſer avec elles, de s'accomo-
der à leurs inclinations , & de prendre
part à leurs divertiſſemens & à leurs
recreations , lorſqu'il ne s'y paſſe rien
contre l'ordre & contre les regles de
l'honnêteté & de la bienſéance. Car
c'eſt-là une complaiſance qu'ils doivent
avoir pour elles , il faut qu'ils ſe faffent
une eſpece de violence en ces rencon-
tres , afin de s'inſinuer dans leur eſprit ,
& de leur témoigner de l'amitié.
Lib. 22.
contra
Fauſtum
Manic.c.
46.
Iſaac en uſoit ainſi : car l'on voit
dans la Geneſe qu'il joüoit familiere-
ment, & qu'il ſe divertiſſoit avec Re-
becca ſa ſemme. Sur quoi S. Auguſtin
obſerve , que bien loin qu'on doive blâ-
mer les maris qui ſont la même choſe ,
il faut les louer de ce qu'ils veulent bien
ſe rabaiſſer pour ſe proportionnerà leurs
femmes ; ſe faire petits en leur faveur ,
&interrompre leurs occupations ſerieu-
ſes & relevées pour ſe recréeravec el-
les , & pour leur faire connoître qu'ils
379 DES GENS MARIEZ. Ch. XXIX. les aiment ,& qu'ils les eſtiment.
Ce ſaint Docteur ajoûte que ſe trou-
vant des gens qui affectent une ſeverité
à contre-tems , & qui blâment les plus
ſaints perſonnages , lorſque par un prin-
cipe d'humilité & d'humanité ils ſe di-
vertiſſent, & jouent avec leurs infe-
rieurs,&même avec leurs enfans , Dieu
a voulu que cette circonſtance de la vie
d'Iſaac, ce Patriache ſi ſaint &ſi mo-
deré, fût marquée dans les ſaintes Ecri-
tures ; afin que ſon exemple ſervît & à
juſtifier ceux qui tiennent une pareille
conduite , & à condamner ceux qui les
cenſurent mal à propos. En effet ne faut-
il pas être bien bouſſi d'orgueil ,& avoir
renoncé au bons ſens , pour prétendre
qu'un homme ſe paſſe tort, &qu'il ſe
dégrade en quelque maniere, toutes les
fois les qu'il a de la condeſcendance pour
ſa femme & pour ſes enfans , & qu'il ſe
familiariſe avec eux par un eſprit de
charité , & pour contribuer à leurs di-
vertiſſemens innocens ?
5. L'on a vû dans toutes la ſuite de ce
Chapitre &du précedent , que les maris
ſont obligez d'aimer leurs femmes , de
les proteger , de les traiter avec dou-
ceur , deleur témoigner de la complai-
ſance, & d'avoir égard à leurs foibleſſes
& à leurs infirmitez. Mais il ne faut
pas que ſous pretexte de les aimer&de
380 LA VIE les conſiderer , ils ſouffrent qu,elles do-
minent ſur eux, ni qu'elles les maîtri-
triſent ; parce qu'alors leur conduite ne
paſſeroit plus pour bonté , ni pour con-
deſcendance, mais pour lâcheté &pour
ſtupidité ; c'eſt pourquoi le Sage dit à
tous ceux qui entrent dans le Mariage :
Eccl.9.
2.
Ne rendez point la femmemaitreſſe de vo-
tre eſprit , de peur qu'elle ne prenne l'au-
torité qui vous appartient ,& que vous ne
tombiez dans la honte.
L'on reconnoît
tous les jours la verité de cette parole :
car dés qu'un mari endure que ſa femme
s'éleve au deſſus de lui, & qu'elle s'em-
pare de l'autorité qui lui avoit été con-
fiée pour le bien &pour la conduite de
fa famille,il ſe rend mépriſableàtout le
monde ; il n'eſt plus écouté de ſes do-
meſtiques lorſqu'il parle & qu'il donne
ſes ordres;ſes propres enfans ne le con-
ſiderent plus ; il n'a aucun credit dans
le public ; on le rebute par tout ; on ſe
plaît à lui faire inſulte ; on le regarde
comme un homme ſans eſprit & fans
jugement ; & il n'y a perſonne qui ne
croye avoir droit de l'opprimer ,& de
le traiter avec indignité.
Ainſi il faut que ceux qui prennent
des femmes, évitent avec ſoin ces deux
extrémitez également dangereuſes , de
les opprimer , & de ſouffrir qu'elles les
oppriment eux mêmes.Ils doivent pren-
381 DES GENS MARIEZ. Ch. XXIX. dre garde d'un côté de ne pas faire dé-
generer leur pouvoir legitime en une in-
juſte domination ; & d,un autre, de ne
ſe laiſſer pas dominer eux-mêmes , ſous
pretexte d'être bons & faciles.Il faut
qu'ils aprennent à temperer leur autori-
té, afin de ne la porter pas trop loin ,
& de n'en pas abuſer ; mais ils ſont en
même tems obligez de la conſerver , par-
ce qu'elle leur eſt neceſſaire pour s'ac-
quiter de leurs fonctions , pour mainte-
nir l'ordre & la paix dans leur familles ,
&pour ne pas tomber dans lahonte &
dans le mépris. En un mot , il faut
qu'ils conduiſent leurs femmes, &qu'ils
ne ſe laiſſent pas conduire par elles ;
qu'ils ſoient doux & faciles à leur é-
gard , mais ſans baſſeſſe d'eſprit ; qu'ils
les aiment , & qu'ils les conſiderent ,
mais qu'ils me les rendent pas maitreſ-
ſes d'eux-mêmes ,& qu'ils ne leur per-
mettent pas de s'emparer de l'auto-
rité qui leur appartient.
[Petite gravure]
382 LA VIE
[Bandeau.]

CHAPITRE XXX.


Les devoirs & les obligations des femmes
envers leurs maris. Elles ſont obligées
de les honorer & de les reſpecter ; elles
doivent leur obéïr & leur être ſoumi-
ſes , quand même ils ſeroient fâcheux
& de mauvaiſe humeur.
J' AY dit au commencement du Cha-
pitre XXVII. que la premiere des
obligations des maris envers leurs fem-
mes , eſt de les aimer, mais d'un amour
ſaint &ſpirituel ; il faut maintenant
faire voir que l'honneur & le reſpect
ſont le premier devoir que les femmes
doivent rendre à leurs maris. Il eſt fa-
cile dele prouver : car la femme tire
Gen.2.
21.
ſon origine de l'homme ,ayant été créée
à cauſe de lui pour le ſecourir , pour
l'aſſiſter , & pour être ſa compagne ;
elle le reconnoît pour ſon chef & pour
ſon ſuperieur.
Je deſire quevous ſçachiez,

1.cor. 11.
3. & ſeq.
dit ſaint Paul,
queJeſus-Christ eſt le chef
& la tête de tout homme , que l'homme eſt
le chef de la femme , & que Dieu eſt le
cheſ de Jeſus-Chriſt.
Elle eſt deſtinée à
contribueer à ſa gloire &àſa grandeur:
383 DES GENS MARIEZ. Ch. XXX.
L'homme,
dit encore l'Apôtre ,
eſt l'ima-
Ibid. ge & la gloire de Dieu , au lieu que la
femme eſt la gloire de l'homme : car l'hom-
me n'a pas été tiré de la femme , mais la
femme a été tiré de la femme ; & l'homme
n'a pas été créé pour la femme , mais la
femme pour l'homme.

Ce ſont là autant de raiſons qui obli-
gent les femmes à rendre beacoup
d'honneur & de reſpect à leurs maris.
Car quoi de plus juſte & de plus raiſon-
nable, que d'honorer & de reſpecter
celui dont on tire ſon origine, que l'on
doit regarder comme ſon chef & ſon
ſuperieur, pour lequel on a été créé,
& à la gloire duquel on eſt obligé de
ſervir & de contribuer ſelon l'ordre de
la nature ?
Que l'on conſulte les ſaintes Ecritu-
res, l'on reconnoître que toutes les fem-
mes qui ſe ſont diſtinguées parmi le
peuple de Dieu par leur ſageſſe & par
leur pieté, ont toûjours été tres-exactes
à honorer leurs maris. Sara , dit ſaint
I. Pet. 3.
16.
Pierre,appelloit Abraham ſon Seigneur.
Rebecca reagerdoit Iſaac comme ſon
Seigneur , & lui témoignoit en toutes
rencontres de l'honneur & du reſpect.
Rachel faiſoit la même choſe à l'égard
de Jacob. Anne mere de Samuël , &
Sara femme du jeune Tobie , ſe ſont pa-
reillement appliquées à honorer & à
384 LA VIE reſpecter leurs maris.
A ces exemples tirez de l'Ecriture, il
faut joindre ce que dit l'Auteur de la
lettre à Celancie : car voulant lui expli-
quer de quelle maniere elle eſt obligée
de ſe conduire envers ſon mari, il lui
marque expreſſément qu'elle doit avant
toutes choſes avoir ſoin de l'honorer ,
& engager par ſon exemple tous ceux
cap 16.
de ſa maiſon à faire la même choſe. il
faut,lui dit-il, que l'autorité demeure
toute entiere à votre mari ; & que tou-
te votre familleapprenne par votre e-
xemple,l'honneur &le reſpect qu'elle
lui doit.C'eſt pourquoi vous devez fai-
re connoître par votre obéïſſance qu'il
eſt le maître , le relever par votre hu-
milité,&porter tous les autres par vos
ſoumiſſons & par vos déferences à le
reſpecter. Vous ſerez vous-même d'au-
tant plus honorée , que vous lui ren-
drez plus d'honneur : car l'homme ,
ſelon l'Apôtre , eſt le chef de la fem-
me ; &c'eſt de la tête que le corps tire
tout ſon honneur & toute ſa beauté.

Les femmes ſont doncobligées d'ho-
norer leurs maris,en ne parlant jamais
d'eux qu'en des termes reſpecteux , &
quimarquent l'eſtime qu'elles font de
leurs perſonnes ; en ménageant & en
conſervant leur reputation ; en leur ren-
dant toutes ſortes de déferences ; en por-
tant 385 DES GENS MARIEZ. Ch. XXX. tant les autres , & ſur tout leurs enfans
& leurs domeſtiques à les reſpecter & à
les honorer.
Mais c'eſt principalement en leur
obéïſſant , & en leur témoignant une
grande ſoumiſſion , qu'elles doivent leur
faire connoître qu'elles les honorent ve-
ritablement. C'eſt-là la preuve la plus
certaine qu'elles puiſſent leur en donner ;
toutes les autres ne ſont point ſi aſſurées
ni ſi infallibles. C'eſt pourquoi il faut
leur parler avec quelque ſorte d'éten-
due, de l'obéïſſance qu'elles doivent leur
rendre.
I. pet. I6
I. 6.
Saint Pierre leur ordonne de ſe ſoû-
mettre abſolument à leurs maris ; &
pour les y engager , il leur propoſe pour
modele de leur obéïſſance , celle de Sa-
ra, qui étoit trés-exacte à obéïr à Abra-
ham , & qui le regardoit comme ſon
maître & ſon Seigneur.
coloſſ. 3.
I8.
Saint Paul leur dit :
Femmes , ſoyez
ſoumiſes à vos maris,comme il eſt bien rai-
ſonnable en ce qui eſt ſelon le Seigneur ,

C'eſt-à-dire, obéïſſance à vos maris dans
tout ce qui n'eſt point contraire à l'o-
béïſſance que vous devez à la loy de
Dieu. Sur quoi il faut faire deux re-
flexions.La premiere, que ſi leurs maris
leur ordonnoient quelque choſe qui fût
contre la gloire & le ſervice de Dieu , il
ne leur ſeroit point permis de leur
R 386 LA VIE obéïr; & qu'elles devroient en cette ren-
contre s'en tenir à cette parole du Prin-
Act. 5.
24.
ce des Apôtres :
il faut obéïr à
Dieu qu'aux hommes.
La ſervice de Dieu
ne ſont point intereſſez, la raiſon& leur
devoir les engagent à leurs maris.
Saint Paul paſſe même plus avant
dans ſon Epître aux Epheſiens : car non
content de les avertit d'obéir à leurs ma-
ris dans les choſes qui ne bleſſent point
l'honneur & le ſervice de Dieu , il veut
qu'elles leur ſoient ſoû,iſes comme au
Seigneur même ; parce qu'en effet leurs
maris leur repreſentent Dieu,& ont été
établis par lui pour les conduire , il leur
marque qu'elles doivent leur obéir ,
comme l'Egliſe obéit à JESUS-CHRIST
ſon divin Epoux.
Que les femmes ,
dit-il,
ɛphſ. 5.
22. 23.
24.
ſoient ſoûmiſes à leurs maris comme au Sei-
gneur , parce que le mari eſt le chef de la
femme , comme Jeſus-Chriſt eſt le chef de
l'Egliſe qui eſt ſon corps , dont il eſt auſſi le
Sauveur.Comme donc l'Egliſe eſt ſoûmiſe
à Jeſus-Chriſt , les femmes auſſi doivent
être ſoûmiſes en tout à leurs maris.

Il leur repreſente en une autre de ſes
I. cor.11.
10.
Epîtres , que le voile qu'elles portent ſur
leur tête, les avertit continuellement
qu'elles ſont obligées d'être ſoumiſes à
tous les hommes en general , &en par-
387 DES GENS MARIEZ. Ch. XXX. ticulier à leurs maris , qui ſont leurs
chefs & leurs ſuperieurs. Il ajoûte mê-
me que leurs cheveux qu'elles doivent
laiſſer croître, ſont un ſigne perpetuel
& naturel de leur dépendance.
Ad Tit.
c. 2.4.5.
Lorſqu'il écrit à Tite ſon diſciple ,
il lui dit qu'il faut apprendre aux fem-
mes à aimer leurs maris , & à leurs être
ſoumiſes , afin que la parole de Dieu ne
ſoit point expoſée aux blaſphêmes &
aux médiſance des hommes. Ces ter-
mes de l'Apôtre ſont connoître qu'il
étoit d'une extrême conſequence dans
les commencemens de l'Egliſe , que les
femmes chrétiennes fuſſent fort ſoumiſes
à leurs maris ; parce que lorſqu'elles
manquoient à ce devoir , on parloit mal
de la Religion Chrétienne ; les Payens
en prenoient occaſion de la décrier ,
diſant qu'elle fomentoit la deſobéiſſance
& la rebellion des femmes contre leurs
maris ; ce qui les animoit contre elle; &
les portoit à la perſecuter.
On demeure d'accord que ces incon-
veniens ne ſont pas à apprehender par-
mi nous , puiſque nous vivons dans un
tems &dans un Royaume , où la Re-
ligion n'a rien à craindre de la part de
ſes ennemis : mais neanmoins on peut
dire qu'elle a toûjours intereſt que les
femmes ſoient ſoumiſes à leurs maris ,&
qu'elles leur rendent l'obéiſſance qu'elles
R ij 388 LA VIE leur doivent : car lorſqu'on en voit qui
ſont profeſſion de pieté, & qui cepen-
dant n'ont point de ſoumiſſion pour
leurs maris, cela donne lieu aux gens
du monde de décrier la devotion , & de
dire que ceux qui la ſuivent, n'en ſnt
pas plus raiſonnables ni plus mortifiez ,
& qu'ils ſe laiſſent aller comme les au-
tres à leur humeur & à leurs paſſions.
Il faut ajoûter à toutes ces raiſons ,
que l'eſprit de penitence engage encore
les femmes à obéir ,& à être ſoûmiſes
à leurs maris : car aprés que nos pre-
miers parens eurent peché , Dieu leur
impoſa une ſatisſaction , qui en les pu-
niſſant de leur revolte, leur marquoit
comment ils devoient ſe conduire le
reſte de leurs jours. Il dit à Adam ,
Geneſ.3.
17.&ſéq.
Parce que vous avez écouté la voix de
votre femme , & que vous avez mangé du
fruit de l'arbre, dont je vous avois dé-
fendu de manger , la terre ſera maudite à
cauſe de vous, & vous n'en tirerez votre
nourriture toute votre vie qu'avec beaucoup
de travail ; elle vous produira des ronces
& des épines , & vous vous nourrirez de
l'herbe de la terre ; elle mangerez votre
pain à la ſueur de votre viſage , juſqu'à ce
que vous retourniez en la terre d'où vous
avez été tiré : car vous êtes poudre ,&
vous retournerez en poudre.

Et à l'égard d'Eve ſa femme , il lui
389 DES GENS MARIEZ. Ch. XXX. prononça cette Sentence :
Je vous affli-
gerai de pluſieurs maux pendant votre
groſſeſſe ; vous enfanterez dans la douleur ;
& vous ſerez ſous la puiſſance de votre
mari , & il vous dominera.
Ainſi il faut
que les femmes regardent l'obéiſſance
qu'elles rendent à leurs maris , & la
ſoumiſſion qu'elles ont pour eux , com-
me une partie de leur penitence : il faut
qu'elles aient deſſein , en leur obéiſ-
ſant , de ſatisfaire à la juſtice de Dieu
pour leurs déſobéiſſances paſſées : il faut
qu'elles ſoient perſuadées que la domi-
nation qu'ils exercent ſur elles , eſt une
juſte punition de leur revolte contreles
ordres de Dieu leur ſouverain Seigneur.
Il eſt bien vrai que dans l'état d'in-
nocence, dit un Interprete celebre de
notre ſiecle , la femme auroit été ſou-
miſe à ſon mari,comme à celui qui lui
tenoit lieu de chef &tête. Mais cette
ſoumiſſion auroit été toute volontaire
& pleine de joye ; & le mari ne ſe ſe-
roit point attribué d'empire & de do-
mination ſur ſe femme, parce que cette
malheureuſe neceſſité n'auroit point eu
de lieu dans cette parfaite union de deux
perſonnes, dont l'une auroit obéi avec
une amitié. Mais comme le peché dont
la femme a été la premier cauſe, à
R iij 390 LA VIE fait un étrange renverſement , & dans
ſon eſprit , & dans ſon coeur ; & qu'il
eſt aiſé que la legereté &la vanité qui
ſont ſi ordinaires à la nature corrom-
pue , la portent à s'élever contre celui
auquel Dieu &la raiſon l'ont aſſujetrie ;
le mari a reçû tres juſtiment le pou-
voir d'uſer de domination ſur ſa fem-
me , lorſque ſa mauvaiſe conduite l'y
oblige. C'eſt pourqoui les femmes qui
leur être ſoumiſes , ſont d'autant plus
criminelles , qu'aprés avoir peché plu-
ſieurs fois contre Dieu , elles ne veu-
lent pas même accepter la penitence
qu'il leur a impoſée , pou leur donner
moyen d'appaiſer ſa juſtice,& de ſe pu-
riſier de leurs iniquirez.
Les ſaints Peres qui ont interpreté les
ſaintes Ecritures , ont toûjours obſervé
que l'obéiſſance & la ſoumiſſion eſt le
partage des femmes.
Lib. de
Virginit.
Saint Baſile dit aprés S.Paul , que le
voile qu'elles doivent porter ſur leur tê-
te , eſt le ſigne & le ſimbole de leur ſou-
miſſion & de leur dépendance.
Lib. 5.
Hex. c.7.
Saint Ambroiſe ayant remarqué
qu'Adam ne porta pas Eve à pecher,
mais que ce fut elle qui l'y engagea, dit
que c'eſt pour cela que la femme doit
maintenant être ſoumiſeà ſon mari, &
lui obéir en toutes choſes , afin qu'elle
391 DES GENS MARIEZ. Ch. XXX. ne puiſſe plus abuſer de ſa propre li-
berté.
LIb.queſ.
in Geneſ.
quaft. 53.
Saint Auguſtin enſeigne que l'ordre
établi par la nature , veut que les enfans
obéiſſent & ſoient ſoumis à leurs pa-
rens , & les femmes à leurs maris. Il
ajoûte que depuis le peché, cette dépen-
dance &cette ſoumiſſion fait partie de
la penitence de la femme.
in cap.
2. ɛpiſ
ad Tit.
Le grand S. Jerôme ayant remarqué
avec l'Apôtre, que l'homme n'a pas été
créé pour la femme,mais la femme pour
l'homme ; & que l'homme eſt le chef de
la femme,&JESUS-CHRIST le chef
de l'homme, conclut enſuite que la fem-
me qui ne veut pas être ſoumiſe à ſon
mari, eſt preſque auſſi coupable qu'un
homme qui refuſe de ſe ſoûmettre à
JESUS-CHRIST , parce que l'un & l'au-
tre viole la loy de l'obéiſſance , & ſort
de la dépendance de ſon chef.
Incap.2.
Epiſt. ad
Epheſ.
Ce ſaint Docteur dit encore que l'o-
béiſſance &la ſoumiſſion qui eſt de pre-
cepte pour les femmes ,& qui leur tient
lieu de penitence , devient ſouvent pour
elles une ſource de grandeur &de gloi-
re, parce que qu'en obéiſſant avec exacti-
tude à leurs mari ,& leur témoignant
toute ſortte de déference,elles s'inſinuent
dans leur eſprit, elles les gagnent, elles
ſe les aſſujettiſent, & deviennent en
quelque maniere leurs maitreſſes, elles
R iiij 392 LA VIE qui ſembloient n'être nées que pour leur
obéir,& pour éprouver leur domina-
tion.