Le mariage sous L'Ancien Régime

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Prédicateur, directeur de conscience et enseignant, Claude Maillard fait partie de la première génération des auteurs de ces traités catholiques sur le mariage. La moitié des (environ) 26 auteurs de tels traités sont, comme Maillard, des jésuites. Voir "Explication de la peinture du frontispice" pour un commentaire sur ce portrait allégorique du mariage de Jésus-Christ avec son Église.
1
[Frontispice allégorique du mariage de Jesus-Christ avec l'église, de l'imprimerie de Jean Serrurier à Douay.]
LE BON MARIAGE,
O V
LE MOYEN D'ESTRE HEVREVX
ET FAIRE SON SALVT EN ESTAT DE MARIAGE
AVEC

VN TRAITÉ DES VEFVES:
Liure tres-utile à ceux qui ſont mariez, & à ceux qui aſpirent au mariage,
ou qui ne ſont encor determinez à aucun eſtat,
& condition de vie.

Ceux & celles qui font profeſsion de celibat ou de Religion,
connoistront l'uſage qu'ils peuuent auoir de ce
Liure en la ſeconde preface.

Par le R.P. Clavde Maillard de la Compagnie
de IESVS.

[Vignette: un salamandre, devise en latin de l'éditeur en-dessous, VRIT NEC VRITVR.]
A DOVAY,
De l'Imprimerie de Iean Serrvrier, à la Salemandre, 1643.
[Filet simple.]

AVEC PRIVILEGE.
L'explication, & l'application de la peincture
du frontiſpice eſt immediatement apres
l'Epiſtre dedicatoire.

[Bandeau décoratif.]

AVX
NOBLES, DISCRETS, ET EQVITABLES
SEIGNEVRS,
MESSIEVRS
LES
BAILLIF
ESCHEVINS
ET
NOBLES VASSAVX
DE LA SALLE ET CHASTELLENIE D'YPRE.

MESSIEVRS,


L'attente de mon retour en Lorraine, qui a coulé
depuis vn an, de mois à autre, m'ayant donné quelques treues en
mes Sermons, m'a pareillement fourny le loiſir de me communiquer
au public par eſcrit, comme i'auois fait par cy deuant de viue voix:
mettantã 3 EPISTRE mettant en lumiere ce Traité du bon Mariage, qu'aucuns m'auoient
dés aſſez long-temps demandé.
Ie le fais d'autant plus volontiers, que moins on a traité de ce
ſubject quant aux mœurs, & pour l'vſage du commun ; quoy qu'aſ-
ſez liberalement quant à la ſpeculation, & pour l'eſcole ; qui eſt tou-
tefois le fondement de toutes les actions humaines, puis que ce qui
a fait viure aux hommes une vie commune & humaine, c'eſt le
Mariage : ce qui les a retiré de la brutalité, pour les appriuoiſer, eſt
le Mariage : ce qui a donné commencement aux villes, c'eſt le Ma-
riage : ce qui a enſeigné à garder la foy, honorer la iuſtice, travail-
ler pour le commun, faire des alliances & amitiés, eſt le meſme Ma-
riage.
Le mariage eſt la premiere compagnie de toutes, le ſouſtien de tous
les eſtats : l'vnique cauſe de la conſeruation de la nature humaine,
puis que des bons Mariages ordinairement viennent les bons enfans;
des bons enfans, des bons citoyens, & les bons Eccleſiaſtiques; des bõs
citoyens, des bons Magiſtrats ; & par conſequent les bonnes & flo-
riſſantes villes ; des bonnes villes, les bonnes Prouinces, & enfin la
grandeur & puiſſance des Royaumes. En vn mot, il ſemble que tou-
te la proſperité humaine depend de ces trois poincts, de bien commẽ-
cer les mariages : d'y maintenir l'vnion, & de bien eſleuer les enfans;
& voilà en quoy conſiſte l'eſtre du bon Mariage : pour l'eſtabliſſemẽt
duquel les ſages legisſlateurs de la Gentilité ont fait tant de loix.
Or ils n'ont pas connu ce qui eſt le principal, & que la foy nous
enſeigne, ſçauoir que le bon Mariage eſt pluſtot vn don du ciel, qu'vn
effect des loix humaines : qu'il eſt le ſigne du Mariage de Ieſus-
Chriſt auec l'Egliſe : qu'il donne vne grace ſurnaturelle aux mariez
(qui n'y mettent point d'empeſchement) qu'il les fauoriſe d'vne aſ-
ſiſtance DEDICATOIRE. ſiſtance du S. Eſprit : qu'il remplit les familles de benedictions, & le
ciel de predeſtinez: enfin eſt capable de rendre les mariez bien-heu-
reux en ce monde par anticipation, & eternellement en l'autre. En
un mot qu'il eſt Sacrement.
Il ne faudroit autre inſtructiõ pour faire vn bon Mariage, qu'vne
attentiue conſideration de la peincture que i'ay miſe en teſte de mon
liure, qui eſt la repreſentation du Mariage de Ieſus-Chriſt auec l'E-
gliſe, qui doit eſtre l'idée du bon Mariage, comme il en eſt toute la
grandeur, teſmoin S. Paul, a & que ie propoſe aux mariez comme
a Epheſ. 5.
vn parfait miroir, en la ſuite de mon liure.
S'il eſt vray ce que dit S. Auguſtin, b
b Tota vi-
ta Chriſti
per homi-
nem que
in terris
geffit, mo-
rum difci-
plina, &
ſpeculum
fuit.Lib. I
de vera re-
ligione c.
16.tom.I.4
que toute la vie que Ieſus-
Chriſt a mené en terre a eſté la reigle & le miroir de nos mœurs, il
et particulierement veritable pour le regard des mariez, qui ſont
obligez s'ils veulent auoir vn bon Mariage, & y faire leur ſalut, d'y
eſſigier autant qu'ils pourront les traits & perfections du Mariage
de Ieſus-Chriſt auec l'Egliſe : & partant tout ainſi que les Dames
qui deſirent ſe rendre agreables aux yeux d'autruy, diſputent cent
fois le iour auec la glace d'vn miroir, pour adjancer & corriger ce
qui pourroit eſtre meſseant, ou moins parfait, en leurs perſonnes: de
meſme, quiconque ſe veut rendre agreable à Dieu en eſtat de maria-
ge, & y acquerir de la perfection, doit ſe ſeruir de ce miroir, auant
que ſe marier, & ne le quiter iamais tout le temps de ſon mariage.
Ie n'entens pas volontiers ces ames ſans cœur, qui diſent auec le
deſeſperé de l'Euangile5, c
c Luc 14.
Vxorem
duxi, &
ideo non
poffum
venire.
ie ſuis marié, & partant ie ne puis eſtre
parfait : ſi les Payens croyoient qu'en ſacrifiant à Iunon, leurs ma-
riages pouuoient eſtre chaſtes: à Venus, feconds: aux graces pleins
d'amitié & de concorde: croirons nous que les mariez ſe ſacrifians
par vn humble ſeruice, & offre de leurs corps & ames au vray
Dieu EPISTRE Dieu du ciel & de la terre, s'vniſsans par imitation à celuy qui eſt
le principe de chaſteté; la ſource de fecondité; & la fontaine des gra-
ces; ne puiſsent arriuer à la perfection de leur vocation? ce ſeroit en
vain que Dieu les auroit appellé à cet eſtat, & qu'il l'auroit hono-
ré de la qualitè de Sacrement : ce ſeroit en vain qu'il leurs auroit
donné le Mariage de Ieſus Christ, pour leurs ſeruir comme d'vn
parfait miroir, pour y reconnoiſtre l'idée de la perfection qu'ils doi-
uent eſſigier en leurs mariages.
Meſsieurs, i'ay dit, & ie le maintiens, qu'il ne faudroit qu'vne
attentiue conſideration de ce beau miroir que ie vous propoſe en pe-
tite forme en mon frontiſpice & en ma preface, pour faire un bon
mariage. Or d'autant que chacun n'eſt pas capable de la faire, ſans
l'aide d'vne expoſition plus ample, des merueilles que ce miroir re-
preſente, ie la fais en mon Liure, pour ſeruir à tous : & voila
mon deſſein, & le ſubiect de mon entrepriſe.
I'ay fais choix de Vos Seigneuries, pour par leur entremiſe &
authorité, communiquer ce beau miroir au public; pouſsé de plu-
ſieurs raiſons. La premiere eſt, que comme ainſi ſoit que les exẽples
ſont plus puiſſans pour perſuader que les paroles: comme vous eſtes
choiſis, en tout le territoire, pour donner exemple aux autres de
ſyncerité, fidelité, & iuſtice ; auſsi ie veux croire que vos Ma-
riages ſont autant de confirmations & d'exemples des veritez que
i'aduance parlant de bon Mariage, & qu'en chacune de vos mai-
ſons y a vn miroir du bon Mariage, qui eſclate à l'edification &
instruction du public: ainſi que vous authoriſerez par vos exemples
& deportemens, ce que ie repreſente par mes paroles.
La ſeconde, que mon intention eſtant conformement à ma pro-
feſsion de proffiter au public, inſtruiſant ceux qui ſont à marier à
le bien DEDICATOIRE. le bien faire : ceux qui le ſont defia à s'y perfectionner, & à eſleuer
leurs enfans Chreſtiennement. Ie n'ay ſçeu faire choix de perſsonne
qui peuſt ſeconder mes intentions plus fauorablement que Vos Sei-
gneuries, qui par voſtre prudence, fidelité, integrité, & autres ver-
tus, auez eſté eſleuez ſur le noble tribunal de tout ce territoire : &
par les qualitez que la naiſsance vous a données, joinctes aux Sei-
gneuries que vous poſsedez, faictes la plus noble partie de toute la
Chaſtellenie, & en repreſentez le corps : ainſi m'addreſsant à vos
perſonnes, i'ay penſé m'addreſſer à tout le reſte pour communiquer
mon deſſein à tous les membres, par le moyen du chef, & de la par-
tie principale.
La troiſieſme eſt, que me trouuant au College d'Ypres depuis
d De ad-
uenis qui
peregri-
nantur a-
pud vos,
vel qui ex
his nati
fuerunt in
terra ve-
ſtra, hos
habebitis
famulos &
hæredita-
rio iure
tranſmit-
tetis ad
poſteros
ac poſſide-
bitis in æ-
ternum.
Leuit. 25.
tantoſt vn an, où i'ay mis du iour ce petit œuure que ie vous offre,
vous auez droict de le repeter comme voſtre par toute loy, & moy
obligation de le vous offrir.
La loy Diuine le veut, en voicy les termes. d Quant aux eſtran-
gers qui ſont pelerins parmy vous, ou quant à leurs enfans, qui ſe-
ront nez en voſtre terre, ils ſeront vos ſeruiteurs, & par droict de
ſucceſsion vous les lairrez à vos enfans pour en jouyr à iamais. Ce
Liure eſt mon part né en votre Ville, où ie ſuis eſtranger : donc la
loy vous l'adjuge, et à vos enfans à iamais, comme leur poſſeſsion
legitime et hereditaire. Ie n'ignore par que la loy s'entend des ſer-
e Omnis
fructus nõ
iure ſemi-
nis, ſed iu-
re ſoli per-
cipitur. Vl-
pianus lib.
7 D.lege
qui ſcit.
Eius eſt
fructus cu-
ius eſt fun-
dus.
uiteurs eſtranger ; qualitè que i'admets tres-volontiers pour le re-
gard de Vos Seigneuries, autant que ma profeſsion me le peut per-
mettre.
La loy ciuile m'oblige au meſme deuoir e qui donne le fruict non
à celuy qui a fourny la ſemence, mais à celuy à qui appartient le
fond ou croit le fruict, donc il appartient à toute votre Ville, et à
tout EPISTRE tout voſtre territoire : partant ie ne le puis mieux rendre au pro-
prietaire, que par les mains de vos Seigneuries, qui faites vn des
premiers corps de la iustice, & tout enſemble repreſentez la nobleſſe.
Il eſt voſtre par droict de reconnoiſſance, puis que demeurant en
ce College où i'appaçois tous les iours les marques de vos liberalitez
& magnificences, en la baſtiſſe des eſcoles, mais ſur tout en la ſtru-
cture de cette iolie, deuote, & magnifique Egliſe, admirée meritoi-
rement de tous ceux qui la voyent, marque de vos pieuſes liberalitez :
i'ay deu prendre cette occaſion pour teſmoigner au public, au nom de
tous nos Peres (quoy que ie ſois le moindre de tous) les obligations
que nous vous auons : tant pour les biens-faits du corps, dont vous
eſtes chef ; que pour les voſtres en particulier, & pour votre bon-
ne & ſyncere affection enuers noſtre Compagnie, & ce College.
I'eſpere tant de vos bontez, qu'encor que ce mien part, que ie
vous preſente comme voſtre, par tant de tiltres, ſoit habillé en eſtran-
ger : il ne manquera pourtant d'auoir entrée à vos bonnes graces :
ains luy ferez l'honneur de le receuoir & le traiter comme voſtre,
& comme choſe de laquelle vous pouuez diſpoſer pour vous & pour
vos enfans : & qui a cela de bon, qu'en le communiquant par vo-
ſtre liberalité & authorité à vos voiſins & amis, vous le ferez ſans
aucune diminution de vos droicts, ny de voſtre poſſeſsion & vſu-
fruict, ains le rendrez plus voſtre & plus recommandable.
Son habit ne luy empeſchera pas l'accés des perſonnes
honneſtes, doctes, & nobles, qui le reconnoiſtront aſſez en cet habit :
ſi quelqu'vn auec le temps luy fait la charité de l'habiler à la fla-
mande, il luy en aura de l'obligation, puis qu'il en aura plus libre
communication auec le vulgaire, & ſera plus connu.
Pour moy ce m'eſt aſſez en l'offrant à vos Seigneuries, de ioindre
mes DEDICATOIRE. mes deuoirs à ceux des Peres de tout ce College, en reconnoiſsance de
vos bien-faits; & mes vœux aux leurs, pour la proſperité & le
ſeruice de toute la ville, & de tout le territoire : & croiray auoir
bien employé mon petit trauail, s'il eſt capable de paroiſtre deuant
vos Seigneuries; s'il peut auoir place en vos bonnes graces, & aug-
menter le bon-heur & contentement que vous pretendez en vos
mariages, & procurez en l'adminiſtration de vos charges à tout le
territoire, à la gloire de Dieu; & que vous eſperez dans le ciel : enfin
s'il vous fait connoiſtre que ie ſuis





MESSIEVRS


DE VOS SEIGNEVRIES



Tres-humble, & tres-affectionné Seruiteur
Clavde Maillard
de la Compagnie de Iesvs



ẽ 2



[Filet cadre, rayé.] EXPLICATION DE LA PEINCTVRE
du frontiſpice.

L'Honneur du mariage entre l'homme & la femme, conſiſtant
en ce qu'il eſt ſigne du mariage de Ieſus-Chriſt auec l'Egliſe
(comme dit ſainct Paul Epheſ. 5.) & comme ie monſtre ample-
ment au chap. 9. du premier Traité du premier liure, i'ay voulu fi-
gurer au frontiſpice de ce liure, le Mariage de Ieſus-Chriſt auec
l'Egliſe : on pourra connoiſtre comme le mariage de l'homme &
de la femme en eſt le ſigne, par l'explication de la peincture, & par
l'application d'icelle.
Dieu le Pere par ſon amour enuers l'homme, a eſté autheur du
mariage de Ieſus-Chriſt auec l'Egliſe,
fecit nuptias filio ſuo
, il a fait
des nopces à ſon fils, Math. 22.
Le ſainct Eſprit jettant ſes rayons ſur l'agneau, ſignifie les dons
qu'il a donné à l'humanité de Ieſus-Chriſt:
& requieſcet ſuper eum
ſpiritus Domini
, Iſaiæ 11. l'eſprit du Seigneur repoſera ſur luy. Les
jettant ſur l'Egliſe, nous monſtre les prerogatiues, & l'aſſiſtance
ſpeciale dont il l'a fauoriſée entant qu'eſpouſe.
Les anges ſe reſioüyſſent de ce mariage, & en loüent Dieu:
Gau-
deamus & exultemus, & demus gloriam ei quia venerunt nuptie agni
,
Apoc. 19. par ce que les enfans de ce mariage doiuent peupler le
ciel.
Les deux anges auec les trompettes repreſentent les anges &
les predicateurs qui inuitent les hõmes à ces nopces,
Omnia parata
ſunt, venite ad nuptias
, tout eſt preſt, venez aux nopces. Math. 22.
L'eſpoux des nopces eſt l'agneau, qui ſignifie Ieſus-Chriſt en
tant d'endroits de l'Apocalypſe.
L'agneau, ou Ieſus-Chriſt en qualité d'eſpoux.  1.  Nourrit ſon
eſpouſe, voire de ſa propre chair, & la gouuerne. Apoc.7.
2.  La mene aux fontaines de vie, qui ſont les Sacremẽs. Apoc.7.
3.  La purifie, la lauant de ſon ſang. Apoc.7.
4.  Ouure le liure pour l'inſtruire. Apoc.5.
5. A 5.  A ſept yeux pour la conduire & garder : ſept cornes pour la
defendre & gouuerner, d'vne puiſſance & authorité Royalle.
Apoc.5.
6.  Eſt aſſis au throſne, comme meritant tout honneur, Apoc.7.
7.  Meurt pour teſmoigner ſon amour à ſon eſpouſe. Apoc.5.
8.  Fera ſentir ſa cholere au iour du iugement contre les meſ-
chans. Apoc.6.
L'eſpouſe eſt l'Egliſe, Apoc. 21. Epheſ.5. Ieſus-Chriſt l'a eſpouſée,
in fide
, par la foy: ſignifiée par le flambeau: Oſee 2.
In iuſtitia
, en ſain-
cteté, ſignifiée par le liure des ſainctes eſcritures, où ſont les prece-
ptes de toute ſaincteté.
In iudicio
, en iugement, auec meure deli-
beration : luy donnant iuriſdiction ſur les ames, ce qui eſt ſignifié
par les clefs.
In miſericordia, & miſerationibus
, par ſa grande miſeri-
corde, non pour les merites qui fuſſent en elle.
In ſempiternum
, in-
diuiſiblement, à iamais : ce que monſtre le quadre ſur lequel elle
eſt affermie, contre tous les efforts de l'enfer, qui ne pourront ia-
mais preualoir contre elle.
Comme ſouuerain Seigneur de l'vniuers, il l'a couronné d'vne
triple couronne: de pouuoir, de grace, & de gloire.
Et ſcies quia
ego Dominus
, monſtrant qu'il eſt le ſouuerain Seigneur.
Sa robbe d'or & bigarrée monſtre ſa charité, & les graces &
vertus dont elle eſt ornée, qui eſt ſon doſt, & qui la rauiſſent en-
tierement à l'amour de ſon eſpoux: comme auſſi ſon eſpoux à ſon
amour :
Dilectus meus mihi & ego illi
, Cant. 2. mon bien-aimé eſt
tout à moy, & moy toute à luy.
Les Patriarches, Prophetes, Apoſtres, Martyrs, Confeſſeurs,
Religieux, ſeculiers & autres qui ſont d'vn coſté : les Matrones,
Vierges, Vefues, Religieuſes, Dames & Damoiſelles, & autres
qui ſont de l'autre coſté, predits par Iſaie,
filÿ tui de longè uenient,
& filiæ tuæ de latere ſurgent
, vos fils viendront de loin, & vos filles
de coſté. Iſaie 60.  Sont les enfans ſortis de ce mariage, qui ont
Ieſus-Chriſt pour pere, & l'egliſe pour mere.
Moyſe & ſainct Paul ſont les Paranymphes du Mariage, l'vn en
la loy ancienne qui en promulge les conditions, Gen. 2.
Relinquet
homo patrem ſuum & matrem, & adherebit vxori ſuæ
, l'homme laiſſe-
ra ſonẽ 3 ra ſon pere & ſa mere, & demeurera auec ſa femme. L'autre en la
nouuelle loy qui les confirme, & nous aſſeure que c'eſt vn grand
Sacrement, Epheſ.5.
Sacrementum hoc magnum eſt
.
On peut voir cette explication plus amplement en la ſuite du
liure, & nommément au chap.9. du Traité I. du liure premier,
où ie monſtre les circonſtances de ce mariage de Ieſus-Chriſt
auec l'Egliſe par vn diſcours exprés.





[Cul de lampe à motif floral.]










AVX




[Filet cadre, rayé.] APPLICATION DV MARIAGE DE IESVS-CHRIST
auec l'Egliſe, & de ſa peincture : au mariage de
l'homme auec la femme.

DIeu autheur du mariage de Ieſus Chriſt auec l'Egliſe, eſt autheur du
mariage de l'homme auec la femme, Gen. 2.
Le S. Eſprit donne vne grace ſpeciale à l'eſpoux & à l'eſpouſe en vertu du
Sacrement.
Les Anges & les Predicateurs y inuitent, puis que le mariage eſt vne vo-
cation diuine.
Les Anges s'en rejoüiſſent & en donnent loüange à Dieu, d'autant qu'il
eſt la pepeniere du ciel.
Le mary doit eſtre vn agneau doux, debonnaire, patient, traittable, & à
l'imitation de l'agneau myſtique Ieſus Chriſt, doit
  • 1.  Nourrir ſa femme de la ſueur de ſon corps, & la conduire
  • 2.  La conſoler.
  • 3.  La purifier par ſon bon exemple, par ſa bonne vie, & ſainctes prieres.
  • 4.  L'enſeigner.
  • 5.  La garder auec les yeux de ſa prudence & vigilance : & la defendre par
    ſa force & authorité.
  • 6.  Eſt aſſis au throſne comme le chef & comme celuy qui doit commander
    & qui doit eſtre honoré.
  • 7.  Meurt pour ſa femme ; ce qui luy fait entendre le grand amour qu'il
    doit auoir pour elle à l'imitation de Ieſus Chriſt.
  • 8.  Fait ſentire ſa cholere, quand il s'agit de l'honneur & ſeruice de Dieu,
    contre lequel il ne doit rien ſouffrir.
Le quadre monſtre l'indiſſolubilité du mariage, & la fermeté de l'amour
des mariez.
Le liure que tient l'eſpouſe, les fins du mariage inſtituées de Dieu, & con-
tenuës és eſcritures Sainctes : monſtre auſſi comme la femme doit eſtre do-
cille.
Les clefs ſignifient la liberté auec laquelle le mariage ſe doit faire : ou
bien que c'eſt à la femme d'auoir ſoin de la maiſon, & d'ouurir & fermer.
La robbe d'or & bigarrée, la diuerſité des vertus de la femme.
Le flambeau ſa fidelité ; ou ſa pureté ſans obſcurité : ou l'amour ſincere
qu'elle qu'elle doit auoir pour ſon mary : ou la bonne reputation que ſa bonne vie
luy doit donner.
Ces paroles
dilectus meus mihi & ego illi
, Cant. 2. monſtrent l'amour reci-
proque des mariez, qui doiuent eſtre vn en vnité d'eſprit, comme ils ſont en
vnité de chair.
La triple Couronne, 1. que la bonne femme eſt la couronne & la gloire
de ſon mary, Prouerb. 22.  2. Que les enfans ſont la couronne & la gloire de
la femme mariée.  3. Qu'elle obtiendra la couronne de gloire en l'autre vie,
obſeruant ce que dit S. Paul, I. Timoth. 2.
Saluabitur mulier per filiorum gene-
rationem &c.
La femme ſera ſauuée mettant des enfans au monde.
La multitude de perſonnes de l'vn & l'autre ſexe qui eſt a l'entour, ſigni-
fie que les Patriarches, les Prophetes, les Apoſtres &c. Vierges, Matrones,
&c. ſont les fruicts du mariage, creus en terre & deſtinez pour le ciel.
Moyſe & S. Paul ſont les Paranymphes du mariage.
Vous pouuez voir en ce frontiſpice, comme en vn tableau racourcy tout
le contenu de mon Liure, & cette application, faicte icy ſommairement,
deduicte plus amplement dans les chapitres.



A V X




[Cul de lampe, cœur entouré de feuilles.]


[Bandeau décoratif] AVX MARIEZ, ET A CEVX
qui aſpirent au mariage, ou qui ne ſont encor de-
terminez à aucun eſtat & condition de vie.

[Filet cadre, rayé.]

PREFACE
E T
SOMMARE DE TOVT LE LIVRE.

[Lettrine "M".]
MESSIEVRS,


L'eſtat abſolument neceſſaire pour la conſeruation de la na-
ture humaine ; le plus important pour la proſperité de tous les
eſtats: le plus commun parmy les hommes: le fondement de tous: le plus eſ-
pineux: voire le plus perilleux pour le ſalut, eſtant le mariage. Ie ne croy
pas pourtant qu'il y en ait aucun qu'on entreprenne auec moins de deli-
beration, qui ſoit accompagné de plus d'incommoditez, & ſuiuy de plus de
repentir.
Il ſemble que le monde eſt plein maintenent de ces combatans, qui ſe
precipitoient anciennement au combat les yeux clos, puis que nous voyons
que tant de perſonnes ſe jettent dans le mariage les yeux bandez, ſans con-
ſeil, ny conſideration ; comme dans vn combat perilleux, où il faut luicter
auec la pauureté, les riottes, les ſoubçons, les jalouſies, la diuerſité d'hu-
meurs & de mœurs, les affaires continuelles, les ſoins rongeans, & vne infi-
nité de ſemblables ennemis. Ce qui verifie le dire de Socrate, que la plus
part des hommes ſont comme ces poiſſons qui ſe debatent pour entrer en
la naſſe, ſans prendre garde qu'elle doit eſtre leur priſon fatale ; mais n'y
ſont ſi toſt entrez, qu'ils en cherchent l'iſſuë, qu'ils ne trouueront iamais
qu'auec leur mort.
Lesĩ Preface et Sommaire
Les maux qui ſe retrouuent en cet eſtat, ne procedent pas de ſa nature,
qui eſt excellente & digne d'honneur, comme eſtant inuention & inſtitution
Diuine, capable d'eſleuer à la perfection ceux qui en font profeſſion : ils
procedent ou de ce que pluſieurs l'entreprennent mal à propos, ſans conſi-
derer ce qu'ils font, & ſans y eſtre appellez de Dieu, ainſi payent la faute de
leur temerité par vn long repentir : ou de ce que ceux qui l'ont entrepris
comme il falloit, ne s'y comportent comme ils deuroient.
Par la grace de Dieu ce mal-heur n'arriue pas à tous ceux qui ſont en
l'eſtat de mariage, pluſieurs ne s'y engagent que ſuiuant le fil de la vocation
de Dieu, & n'y prennent autre guide que ſes ordonnances & volontez ; ainſi
y trouuent la conſolation & le repos qu'ils y cherchoient, & par l'abondan-
ce des graces qu'ils reçoiuent de la main liberale de celuy qui les y a appellé,
reconnoiſſent que c'eſt la piſte de leur predeſtination.
Mon liure ſeruira d'exhortation à ces derniers, pour continuer coura-
geuſement leur carriere, & apprehender la couronne de gloire, qui doit
eſtre la recompenſe de leur perſeuerance: & aux autres de ſoulagement en
leurs maux, & fournira les remedes ou à leur temerité, ou à leur mauuais
comportemens ; leurs rendant cette condition, où ils ſe ſont engagé, plus
tolerable & meritoire de la vie eternelle.
I'ay dit en mon Epiſtre Dedicatoire, que le mariage de Ieſus-Chriſt auec
l'Egliſe doit eſtre comme vn miroir aux perſonnes mariées & à marier, où
elles doiuent recõnoiſtre la perfection de leur eſtat, ce que les periodes ſui-
uantes mõſtreront plus clairement, & ſerõt cõme le Sommaire de mon Liure.
Les miroirs ſeruent pour voir noſtre face, qu'autrement nous ne pour-
rions voir, & d'ordinaire ils nous font voir tels que nous ſommes: ſi blancs,
blancs: ſi noirs, noirs: ſi aſſis, aſſis: ſi debout, debout: ſi nous approchons, l'i-
mage qui eſt au miroir s'approche de nous: ſi nous reculons, elle recule. De
meſme iamais les mariez ne veront la condition des bons Mariages, que
dans ce miroir, où ſe contemplans, ils connoiſtront s'ils ſont blancs, c'eſt à
dire, purs & Saincts: ſi noirs, c'eſt à dire, impurs & imparfaits: ſi prés de
Iesus-Chriſt en perfection, ſi eſloignez de luy. Ceſt dans la fine glace de ce
miroir ſans tache qu'ils apperceuront la beauté, ou la laideur: la bonté, ou la
malice: l'honneur, ou le des-honneur: les benedictions, ou maledictions
de leur mariage: & par conſequent l'eſtime qu'ils en doiuent faire: la perfe-
ction qu'ils y ont aquiſe, ou l'amendement qu'ils doiuent y apporter.
Pauſanias dit que dans le temple d'vne certaine Deeſſe9 y auoit vn mi-
roir, dans la glace duquel chacun pouuoir apprendre ſa bonne fortune :
Ie m'en rapporte à ce qui en eſt : mais ie vous aſſeure qu Dieu a mis le Ma-
riage de Ieſus-Chriſt dans ſon Egliſe, comme vn miroir, pour y faire voir
aux mariez leur bonne ou mauuaiſe fortune, & vn des principaux traits de
leur predeſtination ou reprobation.
C'eſt
De tovt le Livre
C'eſt vne choſe diſputable parmy les Optiques10, ſi nous voyans par le mi-
roir, nous voyons noſtre face, ou bien l'image de noſtre face : le plus proba-
ble eſt, que ce n'eſt pas l'image de noſtre face que nous voyons, mais noſtre
face meſme, & ce par la reflexion de l'eſpece : mais c'eſt vne choſe hors de
controuerſe, que dans le mariage de Ieſus C. comme dans vn parfait miroir,
les mariez peuuent voir l'eſtat & condition de leur mariage, or ie les aduer-
tis qu'il y faut vne grande reflexion.
Le ſecond effect que produit cette ſpeculation, eſt vn moyen tres efficace
pour ſurmonter les ennemis du mariage. Le moyen duquel ſe ſeruent les
veneurs pour tuer le baſilic, animal ſi venimeux qu'il tuë de ſa ſeule veüe, eſt
qu'ils s'entourent de miroirs, dans leſquels le baſilic ſe regardant, les rayons
enuenimez des eſpeces viſibles qui ſortent de ſes yeux retournans par re-
flexion, du miroir contre luy, l'empoiſonnent, & le tuent. Si le diable puant
d'Aſmodée iette ſon infection contre les mariez : ſi la concupiſcence taſche
de tuer leur ame par les halenées empoiſonnées, ſi la ialouſie y veut eclypſer
l'amour par les nuages des ſoubçons & deffiances : ſi quelque langue ſer-
pentine y veut infecter & faire mourir la bonne intelligence : ſi quelque ruf-
fien attaque la fidelité, faut leurs oppoſer ce beau miroir, il ſera capable de
rendre leurs efforts inutiles, & de les faire reflechir ſur eux à leur confu-
ſion.
Lors que le veneur ayant enleué le faon du tygre ſe voit pourſuiuy par la
mere enragée de ſa perte, il ne fait que luy oppoſer vn miroir, ou elle ſe
mire & croyant y voir ſon faon, elle deſiſte de ſa pourſuite. Si le diable
plein de rage ; ſi le rapporteur plein d'enuie ; ſi l'impudique plein de ſoul-
fre infernal, pourſuit quelqu'vn en ſon mariage, ne faut que luy oppoſer ce
beau miroir, leur faiſant voir l'image de leur Dieu Createur & Sauueur
eſſigiée en leurs mariages pour les arreſter tout court.
Le troiſieſme effect eſt que tout ainſi que celuy qui eſt ſal & vilain ſe re-
a Nos ve-
ro omnes
reuelata
facie glo-
riam Do-
mini ſpe-
culantes,
in eandem
imaginem
transfor-
mamur à
elaritate in
claritatem
tanquam à
Domini
ſpiritu
2.Cor.3.
gardant dans le miroir, peut ſe nettoyer & deuenir comme vn autre hom-
me: de meſme, il n'y a ſi ſal, ny ſi abandonné en eſtat de mariage, qui ſe con-
templant dans ce miroir, ne puiſſe reconnoiſtre ſa laideur & vilainie, & a-
uec la grace que Dieu luy donnera la corriger, & deuenir vn autre homme.
I'ay pour garant S.Paul a qui dit que lors que nous contemplons la gloire
de Dieu en Ieſus Chriſt, comme en vn beau miroir, nous eſſigions la meſme
gloire en nous meſmes, & ſommes transformez en ſon image, tranſportans
ſa perfection en nous, & ce par l'aſſiſtance du S. Eſprit.
Ie confeſſe, Meſſieurs, que cela ſe peut entendre de tous les Chreſtiens,
b Donec
formetur
Chriſtus
in nobis.
Galat.4
qui doiuent tenir Ieſus-Chriſt comme vn miroir, ou ils ſe contemplent con-
tinuellement taſchans d'eſſigier Ieſus-Chriſt en leurs ames par imitation de
ſes vertus : b toutefois on ne ſçauroit nier, qu'il ne ſe puiſſe entendre des ma-
riezĩ 2 Preface et Sommaire riez, auſquels Ieſus-Chriſt & ſon mariage doit eſtre comme vn miroir pour
en figurer les traits, & en tirer les perfections ſortables à leur mariage & ſe
transfigurer d'hommes charnels, en ſpirituels: de naturels en ſurnaturels: ſe-
condez de la grace ſpeciale que le Saint Eſprit à annexé à leur eſtat. Ils peu-
uent dire auec Sainct Leon, c l'excellence de noſtre condition eſt que la
c Hæc no
ſtre gene-
ris eſt dig
nitas, ſi in
nobis,
quaſi in
quodam
ſpeculo,
diuinitatis
forma reſ-
plendeat.
ſerm. I. de
quadrag14
. forme & figure du mariage de Ieſus-Chriſt paroiſſe au noſtre, comme au
miroir de la Diuinité.
Pour arriuer à ce bon-heur, ne faut imiter ceux dont parle S. Iaques d qui
ne ſe voient dans le miroir qu'en paſſant, & auſſi toſt s'oublient de leurs mã-
quemens qu'ils deuoient corriger. Faut imiter les Dames curieuſes de leur
beauté & bonne grace, qui ſe regardent cent fois, & corrigent les defauts
qu'elles remarquent. Il y en a d'autres qui ſe voyans laids dans le miroir, ſe
d Iacobi I.16
faſchent contre luy & le iettent par deſpit : ce n'eſt pas le miroir qui cauſe la
laideur, il la monſtre pour l'oſter : perſonne ne ſe doit faſcher contre le mi-
roir ſans tache du mariage de Ieſus-Chriſt, ſi en s'y contemplant, il ſe trouue
e Dicentes
malum
bonum, &
bonum
malum:
ponentes
tenebras
lucem, &
lucem te-
nebras,
Iſaiæ 5.
laid en ſon mariage, cette fine glace ne cauſe pas ces ordures, elle les monſtre
pour les nettoyer.
A Smyrne ville de Grece, on gardoit au temple vn faux miroir qui repre-
ſentoit les faces les plus belles auec vne inſigne deformité, & donnoit vne
beauté imaginaire aux plus laids. Le monde eſt plein de ſemblables miroirs,
qui ſont inuention de la chair, forgez ſur l'enclume de la concupiſcence,
dont le forgeron eſt l'amour propre, ils ſe vendent dans la boutique des fla-
teurs, menteurs, impoſteurs: ils font paroiſtre la beauté laideur: la blancheur,
noircure : e mais voicy le miroir de verité dit S. Bernard, qui ne flatte per-
f Speculũ
veritatis,
nemini
blanditur,
nullum,
ſeducit ta-
lem in eo
quiſque
reperiet
qualis
fuerit.
Serm.I.de
7.panibus.19
ſonne, f ne trompe perſonne, les mariez s'y veront tels qu'ils ſont.
Il y a trois ſortes de miroirs: les vns plats, & repreſentent les choſes au na-
turel : les autres ſont en relief & ronds, ou demy ronds, & repreſentent les
choſes moindres qu'elles ne ſont : & les derniers ſont creux, & repreſentent
les choſes par deſſus le naturel. La nature fournira bien quelque miroir
pour y reconnoiſtre l'eſtat du mariage, mais ce miroir eſt plat & ne repre-
ſente rien que de naturel, vne amitié naturelle, vne alliance naturelle, vne
lignée naturelle, vne aſsiſtance & fidelité naturelle, tout cela eſt plat.
Le monde donne des miroirs de relief, pour la connoiſſance auſsi du ma-
riage, releuez par les richeſſes, les honneurs, les plaiſirs : tout ce relief conſi-
ſte en vne figure ronde, qui n'a autre conſtance que l'inconſtance : ny autre
conſiſtance qu'en vn point, & ce miroir amoindrit par trop la grandeur du
mariage : la bonté du miroir ne conſiſte pas à l'or, ny aux choſes pretieuſes
où il eſt enchaſſé, bien à la parfaicte repreſentation : ny la bonté du mariage
à ces choſes exterieures, ains à la plus parfaicte repreſentation du mariage
de Ieſus-Chriſt.
Ces
De tovt le Livre.
Ces deux ſortes de miroirs repreſentent l'object d'autant moindre, que
plus on eſt eſloigné du miroir : tout le contraire arriue au mariage, tant plus
on eſloigne ſa conſideration de la ſeule nature, & l'affection du relief des
choſes mondaines, tant plus grand voit on le mariage.
Enfin les miroirs creux font les choſes grandes par deſſus leur na-
turel, & ſont excellents pour ſeruir de miroirs ardants. D'autant que les
rayons du Soleil s'vniſſans & ſe reflechiſſans dans cette concauité, augmen-
tent la lumiere, & produiſent le feu. Ce qui repreſente le miroir creu & ap-
profondy du mariage de Ieſus-Chriſt, qui s'eſt humilié iuſques à ſe marier
auec l'Egliſe, autrefois Ethiopienne, ſale, infecte, & roturiere. Tant plus on
s'approche de ce miroir, tant plus grand on y voit le mariage, qui eſtoit
tout plat, veu dans le miroir de la nature : & n'auoit qu'vne grandeur imagi-
naire dedans celuy du monde : mais ſa grandeur ne ſe voit que dans le miroir
du mariage de Ieſus-Chriſt, comme aſſeure S.Paul: g & ce miroir eſt tres-
g Sacra-
mentum
hoc mag-
num eſt
verunta-
men in
Chriſto &
in eccleſia
Epheſ. 5.
excellent pour produire le feu d'vn chaſte & ſainct Amour dans les maria-
ges, & l'ardeur de la grace de Dieu dans les coeurs des mariez, par le moyen
de l'vnion de leurs mariages auec celuy de Ieſus-Chriſt, & par la reflexion
des perfections qui y eſclatent.
On dit h qu'Archimede par l'artifice des miroirs ardants, bruſloit de la
h Galien
.
ville où il eſtoit aſſiegé toutes les nauires des aſſiegeans. Ie vous donne pa-
role que ce miroir ardant eſt capable de bruſler & reduire à neant toutes les
difficultez, qui voudroient aſſieger & troubler l'eſtat & la paix des mariez.
On fait les miroirs ou de verre: ou d'airain & eſaint: ou d'argent, ou enfin
d'or. Cela nous monſtre quatre ſortes de mariages : le premier eſt de verre,
qui eſt le mariage de la loy de Nature, qui eſt le moindre de tous: le ſecond
de la loy de Moyſe, eſtably auec plus de loix & ceremonies que le premier:
n'eſt toutefois que d'airain: le troiſieme eſt celuy des Chreſtiens, entant que
Sacrement, & entant qu'il repreſente le mariage de Ieſus-Chriſt auec l'E-
glise: il n'eſt toutefois que d'argent quand on ne reçoit pas la grace Sacra-
mentale, & qu'on ne repreſente pas le meſme mariage de Ieſus-Chriſt par
l'imitation de ſes perfections ; & lors que l'on le fait, il eſt tout d'or.
Les miroirs ont leurs ennemis. Pline dit i que rien n'en ternit tãt le luſtre
i Lib.7.
c.15.23
que ie ne ſçay quoy qui eſt aux femmes k : rien qui empeſche tant la ioüiſ-
ſance du luſtre de ce beau miroir que l'amour deſordonné des mariez, prin-
k mẽſtrua
cipalement quand il rompt le digues du mariage, & desborde dehors de ſes
limites : la boüe entre l'œil & la grace du miroir en empeſche l'effect, &
la ioüſſance.
Le meſme Pline dit l qu'il y a ie ne ſçay quelle malignité aux dents des
l Lib.11.
c.37.26
hommes qui eclypſe le luſtre des miroirs, qui leurs ſont opposez : voire qui
fait mourir les pigeonneaux qui ſont encor ſans plumes. Les dents repreſen-
tentĩ 3 Preface et Sommaire tent les meſdiſances, les rapports, les ſoubçons, les calomnies, les ruffiens,
les curioſitez & entretiens ſuperflus, qui mettent ſouuent la ialousie & la diſ-
corde dedans les mariages ; & ſeruent comme de nuages entre eux & le ma-
riage de Ieſus-Chriſt : voire tuent les petits innocens, & deffect & de mau-
uais exemples, & par des prodigalitez & mauuais meſnages.
La glace de Veniſe eſt ſi polie, qu'on dit que les mouches n'y peuuent
prendre pied, ce qui donna ſubject à vne certaine Princeſſe de prendre pour
deuiſe vne fine glace de miroir, auec vn nuage de moucherons qui volti-
geoient à l'entour, & auoit pour epigraphe : m le n'ay que faire de vous. Les
m Nil mi-
hi vobiſ-
cum eſt.
mariages des Chriſtiens, à l'imitation de celuy de Ieſus-Chriſt, doiuent
eſtre comme vne fine glace auec le poli d'vn parfait amour, & d'vne inuiola-
ble fidelité ; où ny les rapports, ny les meſdifances, ny les ialousies, ny les
diſcordes, ny les ſoubçons ne prennent iamais pied, beaucoup moins les
mauuaiſes actions.
Tout ce qui eſt au miroir n'eſt pas luiſant ny diaphane, il y faut de
l'opacité au derrier pour retenir l'eſpece : il n'y a que le beau miroir du ma-
riage de Ieſus-Chriſt qui ſoit diaphane & ſans macule ny opacité. Les
mariages humains ont bien de l'opacité, il s'en trouue peu où il n'y ait du
meſlange d'incommoditez & d'imperfections. Or voicy le remede.
Moyſe n fit le grand vaſe qui eſtoit au temple, des miroirs des femmes: ce
n Exod. 38
vaſe eſtoit afin que les miniſtres du temple s'y miraſſent, reconneuſſent s'ils
auoient quelque tache, & la lauaſſent auec l'eau qui eſtoit dans le vaſe. Et
pourquoy Dieu a-t-il mis dans l'Egliſe le beau miroir du mariage de ſon
Fils? ſinon afin que les mariez y viſſent leurs defauts, & les corrigeaſſent.
Mais voicy vn autre myſtere, il falloit que cette mer d'airain fuſt grande,
puis qu'elle fourniſſoit de l'eau pour lauer les pieds & les mains des mini-
ſtres du temple, & cependant il ſemble que la baſe n'eſtoit que de miroirs,
qui ſont freſles comme verre. Comment eſt-ce que les mariez peuuent faire
leur ſalut, dans vne mer de ſoins? dans vn ocean d'affaires: parmy tant d'op-
poſitions, de contradictions, de viciſsitudes ? ie confeſſe que l'infirmité hu-
maine n'eſt capable de ſupporter ce poids, mais la baſe & le ſouſtien eſt le
miroir d'or du mariage de Ieſus-Chriſt, repreſenté par le mariage humain :
& fortifié de la grace qu'il confere. Voilà quaſi le Sommaire de tout mon
liure, & l'idée du bon Mariage.
Ie confeſſe que pluſieurs traitent doctement & amplement de cette ma-
tiere, mais la plus part s'arreſtant à la ſpeculation & à la doctrine de l'eſco-
le, ie me ſuis eſtudié à ce qui eſt de la prattique & de l'inſtruction des
mœurs, de ceux qui entreprennent cet eſtat, ou l'ont entrepris; afin qu'ils y
puiſſent treuuer la perfection qu'ils y doiuent chercher, & arriuer par le
moyen d'icelle à leur ſalut.
Ie De tovt le Livre.
Ie rapporte pluſieurs ſentences de l'eſcriture Saincte des SS. Peres, & au-
tres en Latin, pour la ſatisfaction de ceux qui entendent cette langue : i'ay
laiſſé à la diſcretion de l'Imprimeur de les mettre en marge, ou au corps du
diſcours : ne m'eſtant pas trouué au lieu de l'impreſsion, & luy en ayant laiſ-
ſé la diſpoſition : il les a miſes dans le corps du diſcours ; & pour le ſoulage-
ment de ceux qui n'entendent le Latin, en lettre Italienne, de ſorte que paſ-
ſans ce qu'ils trouueront eſcrit en telle lettre, ils ne perdront rien du ſens du
diſcours, les meſmes ſentences eſtant rendues en François.
La modeſtie & ma profeſsion ne m'ont permis de particulariſer beaucoup
de cas, qui concernent cette matiere, qui auroient peu offenſer les oreilles
delicates : ie me ſuis contenté de toucher les principes generaux, deſquels,
ceux qui ſeront deſireux de leur perfection, pourront ayſément tirer la con-
noiſſance qui leur eſt neceſſaire: le ſurplus ſe peut plus ſuremẽt apprẽdre de
quelques Confeſſeur docte & prudent, qu'eſtre expoſé par eſcrit à la veuë du
vulgaire, qui ſouuent pour ſa mauuaiſe diſpoſition, tourne en poiſon ce qui
luy auoit eſté donné comme ſalutaire medicament.
Ie me tiendray fort bien recompenſé de mon petit trauail, ſi ceux qui aſ-
pirent à l'eſtat de mariage en tirent inſtruction, & ceux qui y ſont en reçoi-
uent conſolation : & les vns & les autres ſe laiſſans conduire par la Diuine
prouidence, y trouuent le repos & la perfection qu'ils y cherchent, & enfin
la gloire & ſalut eternel.

AVX




[Cul de lampe, cœur entouré de feuilles.]

[Bandeau décoratif.] AUX PERSONNES DEVOTES
Religieuſes, & autres qui viuent en l'eſtat
de Mariage.
PREFACE

[Lettrine "M".]
MESSIEVRS ET DAMES,


Vous ne me ſçaurez mauuais gré, du tiltre qu i'ay
donné à mon liure, s'il vous plaiſt de prendre la peine de li-
re le premier Chapitre ; où vous connoiſtrez que mon intention n'eſt
pas de deroger à la préeminence de voſtre eſtat, au reſpect duquel le ma-
riage n'eſt que le trentieme à comparaiſon du ſoixantieme, ou du centieme:
mais de monſtrer que le mariage, n'eſt pas une condition infructueuſe, ains
qu'eſtant regardée des influences celestes, ſecondée de la grace Sacramen-
tale ; arrosée des benedictions dont Dieu a couſtume de la fauoriſer, elle
porte le fruict qui luy eſt conuenable, & tel que le grand Pere de famille en
attend.
Mon deſſein eſt d'inſtruire ceux que Dieu appelle à cet eſtat, afin qu'ils
le puiſſent entreprendre à ſa gloire, & pour leur ſalut: ie pretens de donner
des remedes à ceux qui y ſont, pour euiter, ou au moins addoucir, les in-
commoditez qui en ſont quaſi inſeparables : & d'encourager aucuns à ſe
rendre touſiours plus capables des conſolations qu'ils y perçoiuent : non de
raualer la condition de ceux que Dieu a appellé à vn eſtat de uie plus rele-
uée, ny apporter aucun retardement à leurs genereuſes & religieuſes en-
trepriſes.
Ie veux faire voir que comme la prouidence Diuine a crée diuerſes in-
telligences dans le ciel; & grand nombre de creatures en terre, differentes
en perfections & habitudes, qui ne laiſſent pourtant d'auoir la perfection
conforme PREFACE. conforme à la condition de chacune: de meſme qu'elle a eſtably diuers
eſtats en ſon Egliſe, & quoy qu'auec inegalité d'excellence, pas vn toute-
fois ſans ſa perfection ſpeciale.
Partant que c'eſt à ceux que cette Prouidence a priuilegié par deſsus les
autres, de la remercier tellement du choix qu'elle a fait de leurs perſonnes,
qu'ils ne laiſsent pourtant d'adorer la meſme Prouidence en la vocation
(quoy que moins noble) qu'elle a fait des autres ; ſans ſe tant complaire à
la faueur qu'ils ont receuë, qu'ils ſe laiſsent aller au meſpris de celle qu'elle
a donné aux autres.
Chacun ſe doit ſouuenir de ce que dit l'Apostre I. Cor. 7. Vnuſquiſque
proprium donum habet ex Deo, alius quidem ſic, alius autem ſic
.
Chacun a ſon propre don de Dieu, l'vn d'vne façon, l'autre de l'autre: mar-
quez ces paroles, ex Deo, de Dieu, duquel nous deuons attendre & tenir
nos vocations, & qui les proportionne aux habitudes & inclinations qu'il
nous a donné.
Il importe donc d'instruire & confirmer chacun en ſa vocation: par la
grace de Dieu les perſonnes deuotes & Religieuſes ne manquent de liures
à cet effect : ceux qui ſont mariez, ou à marier, n'en ont pas tant qui leurs
ſoient propres & particulieres ; ce qu'ils ont eſté quaſi commun à tous.
C'eſt ce qui m'a eſmeu à leurs donner ce mien petit trauail, qui leurs ſe-
ra tellement propre, qu'il ne lairra pourtant de vous ſeruir, en quel eſtat
que vous ſoyez, comme ayant quelque rapport au mariage duquel vous
eſtes fruict : vous y pourrez reconnoiſtre la faueur de vostre vocation
plus reſleuée, & voir
Combien il importe de vous propoſer vne bonne fin en vos actions: Les
belles alliaces du Verbe auec nostre nature: de Ieſus-Chriſt auec l'Egliſe :
du meſme auec les iuſtes; auec les vierges, & auec les perſonnes Religieu-
ſes. Ce que monſtre le premier Traité du premier liure.
Au ſecond Traité du meſme liure, tout au commencement aux chapi-
tres 1. 2. 3. 4. 5. vous trouuerez ample matiere pour vous confirmer en
voſtre vocation, & puis aux ſuivans, comme vous deuez garder la fidelité
à Ieſus-Chriſt voſtre eſpoux.
Au premier Traité du ſecond liure, vous verez d'abord en quoy conſi-
ſte la vraye deuotion: en apres, les vertus propres aux hommes, & aux fem-
mes, & ce que ie dis pour les femmes conuient pour la plus part aux filles:
chacunõ PREFACE chacun en peut tirer ce qui luy eſt propre, ſuivant ſon ſexe & ſa condition.
Au ſecond Traité vous lirez les deuoirs des peres & meres enuers
les enfans, & des enfans enuers les peres & meres, chacun y a part.
Au troiſieme, les obligations des maiſtres & maiſtreſses, & des ſerui-
teurs & ſeruantes, il y en a peu qui ne ſoit d'vne de ces conditions.
Enfin le Traité des vefues vous monſtrera comme vous deuez les ho-
norer: les vertus qui leurs conuiennent; que les vefues, qui ont fait diuor-
ce auec le monde, pour prendre Ieſus-Chriſt pour eſpoux, ſe peuuent faci-
lement appliquer.
Ainſi tout vous peut ſeruir, ſauf le Chapitre 12. du premier Traité du
premier liure.
Si Dieu me preſte la vie, la ſanté & le loyſir, i'eſpere vous donner en
bref quelque choſe qui vous ſera plus particulier, pour vous aduancer à la
perfection de voſtre eſtat, vous vnir plus eſtroittement auec Dieu par ſa
grace, & enfin par ſa gloire que ie vous ſouhaite en qualité de






Tres-humble, & tres-affectionné Seruiteur
en noſtre Seigneur C. M. de la Com-
pagnie de Iesvs.







TABLE



[Bandeau très orné.]

TABLE
DES CHAPITRES
CONTENVS EN CE LIVRE

[Filet cadre, rayé.] LIVRE PREMIER.
TRAITÉ PREMIER.
De l'excellence & des fins du Mariage

  • [Lettrine "D".]
    DEs trois diuerſes eſtats qui ſe retrouuent en l'Egliſe, page 1
  • Combien le mariage eſt honorable. 6
  • Qu'au mariage & en toutes autres actions ſe faut propoſer
    vne bonne fin. 10
  • De la premiere fin du mariage qui eſt la generation. 15
  • De la ſeconde fin du mariage qui eſt l'aſſiſtance mutuelle. 22
  • De la troiſieſme fin du mariage, ſçauoir qu'il eſt remede contre la concu-
    piſcence. 28
  • De la quatrieme fin du mariage, ſçauoir qu'il eſt Sacrement. 35
  • Du mariage du Verbe auec la nature humaine. 39
  • Du mariage de Ieſus-Chriſt auec l'Egliſe. 46
  • Du mariage de Dieu auec l'ame par la grace. 53
  • Du mariage de Dieu auec les perſonnes Religieuſes. 61
  • De l'vſage du mariage. 67
  • Des mauuaises fins qu'aucuns ſe propoſent en mariage, & premierement de
    ceux qui ſe marient principalement pour les richeſſes. 76
  • De ceux qui ſe marient principalement pour ſatisfaire à leur ambition. 83
  • De la troiſieme fin qu'aucuns ſe propoſent en mariage qui eſt la ſenſualité. 87
Que õ 2 TABLE
  • Que pour eſtre bien-heureux en mariage & en tous autres eſtats, ne faut s'y
    engager ſans bien connoiſtre ſi Dieu y appelle. 92
  • Eſt prouué par exemples que ceux qui ſuiuent la vocation Diuine ont bon
    ſuccés, & au contraire ceux qui ne la ſuiuent mauuais. 96
  • Comme on peut reconnoiſtre qu'elle eſt la volonté de Dieu touchant ſon
    eſtat & vocation. 100

[Filet cadre, rayé.] TRAITÉ SECOND.
Des maux & des biens du Mariage.

  • QV'en tous eſtats ſe trouuent des difficultez, page 107
  • Du premier mal du mariage qui eſt la tribulation de la chair. 110
  • De la ſeruitude, ſecond mal du mariage. 116
  • Du troiſieme mal du mariage que S.Paul appelle diuiſion. 122
  • Comme le ſoin de la famille & des affaires temporelles empeche les mariez
    de connoiſtre & aymer Dieu. 128
  • Des biens du mariage & particulierement du bien de la lignée. 134
  • D'ou vient que pluſieurs en mariage ne participent point au bien d'auoir
    lignée, ou de la ſterilité. 139
  • D'où vient que le mariage eſtant choſe ſi ſaincte, il en ſorte quelquesfois
    des ſi mauuais fruicts, & de bons peres & bonnes meres quelquesfois ſi
    mauuais enfans. 147
  • Du ſecond bien du mariage, qui eſt la fidelité. 154
  • De l'abominable infidelité que les mariez commettent par le deteſtable pe-
    ché d'adultere. 161
  • Quelques cauſes d'où procede le vice infame d'adultere. 166
  • Si le peché d'adultere eſt plus grand en vne femme qu'en vn homme. 170
  • De la ialousie. 177
  • Quelques hiſtoires pour monſtrer que Dieu defend les innocens contre les
    ialoux. 181
  • Du troisieme bien du mariage, qui eſt le bien de Sacrement. 189
  • Trois choſes qui empeſchent que les mariez ne reçoiuent la grace du Sacre-
    ment, & premierement le peché mortel. 195
  • La ſeconde choſe qui empeſche la grace du Sacrement de mariage, qui eſt le
    manquement de conſentement. 198
La DES CHAPITRES.
  • La troiſieme choſe qui empeſche la grace du mariage, ſçauoir quand il eſt
    clandeſtin. 204
  • Des empeſchemens qui rendent le mariage illicite, non toutefois nul. 209
  • Des empeſchemens qui rendent le mariage nul. 211
  • Quelques cauſes de tant de mariages infortunez qui ſe retronuent au mon-
    de. 217

[Bandeau décoratif.] Des obligations des mariez.
LIVRE SECOND.

  • DIſcours fondamental de tout ce ſecond liure, qui eſt la crainte, & le
    ſeruice de Dieu, ou la deuotion que doiuent auoir les mariez. 225

[Filet cadre, rayé.] Des obligations des mariez l'vn enuers l'autre.
TRAITÉ PREMIER.

  • DE l'amour mutuel des mariez. 236
  • Condition que doit auoir l'amour des mariez. 242
  • Des obligations particulieres du mary, & premierement de ſa prudence. 250
  • Que ceſt au mary d'entretenir ſa famille, & trauailler. 254
  • Que ceſt au mary de commander entant que chef. 258
  • Que le mary entant que chef doit aimer ſa femme. 261
  • Quelques conditions que doit auoir l'amour du mary enuers ſa femme. 266
  • De la pudicité des femmes & filles. 275
  • De la pudeur & vergogne des femmes & filles. 280
  • De la diligence des femmes. 283
  • De l'obeyſſance des femmes. 289
  • Quelques conditions que doit auoir l'obeyſſance. 293
  • De l'humilité des femmes en leurs habits. 301
  • Quelles ſont les intentions de celles qui ſont curieuſes en habits. 307
  • Des nuditez qu'aucunes affectent. 312
  • Du fard des femmes. 319
En õ 3 TABLE
  • En quoy conſiſtent les vrays ornemens des Chreſtiens. 325
  • De l'amour des femmes enuers leurs marys. 333

[Filet cadre, rayé.] Des obligations des peres & meres enuers leurs enfans.
TRAITÉ SECOND.

  • DEs obligations particulieres des meres enuers les enfans. 341
  • Que les meres ont vne obligation particuliere d'auoir ſoin de leurs
    filles. 347
  • Combien eſt choſe importante que l'inſtruction des enfans. 356
  • Qu'il faut inſtruire les enfans lors qu'ils ſont encor ieunes 360
  • Comme les peres & meres qui negligent l'inſtruction de leurs enfans en ſont
    punis. 366
  • Que la correction des enfans doit eſtre diſcrette. 372
  • Comme les peres & meres s'acquiteront de l'obligation qu'ils ont d'inſtrui-
    re leurs enfans les recommandans à Dieu, leurs monſtrans bons exemples,
    & les pouruoyans de bons pedagogues. 378
  • Que les peres & meres ſont obligez de pouruoir leurs enfans. 384
  • Teſtament de S.Louys à Philippe ſon fils, & l'idée de l'inſtruction que les
    peres & meres doiuent à leurs enfans. 392

[Filet cadre, rayé.] Des obligations des enfans enuers les peres & meres.
TRAITÉ TROISIEME.

  • EN quelle qualité les enfans doiuent tenir leurs peres & meres. 395
  • Quel eſt l'honneur que les enfans doiuent à pere & mere. 398
  • De l'obeyſſance des enfans enuers pere & mere. 403
  • Que les enfans ſont obligez d'aſſiſter pere & mere. 409

TRAITÉ DES CHAPITRES.

[Filet cadre, rayé.] Des obligations des maiſtres & maiſtreſses enuers leurs ſeruiteurs
& ſeruantes, & des ſeruiteurs & ſeruantes enuers
maiſtres & maiſtreſses.

TRAITÉ QVATRIEME.

  • QVu tous les hommes ſont ſeruiteurs. 415
  • De ce que les maiſtres doiuent à leurs ſeruiteurs de droict de nature. 419
  • De ce que les maiſtres doiuent à leurs ſeruiteurs de droict Diuin. 422
  • Des obligations des ſeruiteurs enuers leurs maiſtres & maiſtreſſes, & en par-
    ticulier de l'honneur qu'ils leurs doiuent. 427
  • De la fidelité des ſeruiteurs enuers leurs maiſtres. 430
  • De l'obeyſſance des ſeruiteurs enuers leurs maiſtres. 433
  • Tableau racourcy du bon mariage, qui eſt le mariage d'Iſaac auec Rebecca. 437

[Filet cadre, rayé.] TRAITÉ DES VEFVES.

  • DE l'eſtat & condition des vefues. 456
  • Des qualitez des vrayes vefues, & premierement de leur pieté. 460
  • De la ſeconde qualité des vefues, qui eſt la prudence. 466
  • De la troiſieme qualité d'vne vraye vefue, qui eſt la chaſteté. 469
  • Exemples d'aucunes vrayes vefues. 475
  • De l'honneur qu'on doit aux vefues. 478
  • Des merueilles que Dieu fait par les vefues, & pour les vefues. 482
  • Qu'on peut ſe remarier, que c'eſt toutefois choſe plus honorable de demeu-
    rer vefue. 487
  • L'eſtat que les loix Eccleſiaſtiques & Ciuiles font de la viduité. 497
  • Trois conſiderations en faueur de la viduité. 497
  • Quatrieme conſideration tirée de la nature, qui rend l'eſtat de viduité re-
    commandable. 497
  • Le miroir & parangon des vefues. 502
  • Concluſion du preſent Traité. 504
1
[Vignette.]

LE BON MARIAGE
OV
LE MOYEN D'ESTRE HEVREVX
ET FAIRE SON SALVT EN MARIAGE.
LIVRE PREMIER
TRAITÉ PREMIER.
De l'excellence & des fins du Mariage.
Des trois diuers eſtats qui ſe retrouuent en l'Egliſe.
CHAPITRE PREMIER.

[Lettrine "L".]
L'Egliſe
eſt vne.
L'Vnité eſt vne qualité inſeparable de l'Egliſe : Sainct
Paul Rom.12. la compare à vn corps, auquel tous les mem-
bres ſont vnis ſouz la conduicte, influence & gouuernement
d'vn chef & non de pluſieurs. L'eſpoux myſtique (Cant.6.)
ſe congratule en l'vnité de ſon eſpouſe: le bon Paſteur met
toute ſon induſtrie à faire vn berçail ſouz la direction d'vn
ſeul Paſteur (Ioan. 10. Il ny peut auoir qu'vne foy, qu'vn Bapteſme: qu'vn
Dieu, ny par conſequent qu'vne Egliſe. (Epheſ.4.) auſſi le ſymbole de Nice
fait profeſſion d'vne Egliſe, Saincte, Catholique, Apoſtolique:
unam, San-
ctam, Catholicam, & Apoſtolicam Eccleſiam
.
C'eſt la Reine laquelle dans l'eſclat de ſa magnificence & majeſté eſt de-
bout à la droite du Roy celeſte, couuerte d'vne robbe toute recamée de
fin or, bigarrée en la diuerſité de ſes couleurs, (Pſ.44.) elle eſt vne; & tant
l'vnité de ſa perſonne que l'vnité de ſa robbe, nous repreſente ſon indiuiſi-
bilité : toutefois la varieté de ſes couleurs monſtre la diuerſité des eſtats
& conditions dont elle eſt enrichie, & qui releuent ſa beauté & majeſté Roy-
alle, deuant les yeux du Roy celeſte ſon vnique eſpoux.
OnA 2Traité Premier de l'excellence et Significa-
tions di-
uerſes de
la bigar-
rure de la
robbe de
l'eſpouſe
myſtique.
On peut entendre par cette bigarrure la diuerſité des vertus & dons ce-
leſtes qui l'embelliſſent, & luy ſeruẽt comme d'vn veſtement royal : ou bien
la diuerſité des Sacremens qui l'enrichiſſent comme autant de pretieux tre-
ſors, mis dans l'eſpargne de celuy qui ſe qualifie Roy des Roys : ou bien la
varieté des nations dont elle eſt ramaſſée: nous pouuons auſſi dire que cela
repreſente les diuerſes dignitez & prelatures qui comme broderies & pier-
reries l'ornent; les miracles qui luy donnent l'eſclat; les merites qui luy don-
nent le prix, & la recompenſent. S. Auguſt. (epiſt.86) entend les ceremo-
nies, leſquelles comme vn ouurage artiſtement elaboré releuent ſes fon-
ctions. Caſſiodorus, dit que l'or de cette bigarrure ſont les Apoſtres, en leur
charité: l'argent, les Prophetes en la clarté de leur conoiſſance & reuela-
tions: les piereries, les Vierges en leur pureté: l'eſcarlatte, les Martys en leur
zele: la pourpre, les Penitens en leur auſteritez: le reste des diuerſes ſoyes &
couleurs qui entrent en cet œuure, ſont tant d'autres conditions de Saincts
qui ſe trouuent en l'Egliſe.
Trois eſ-
tats de
l'Egliſe.
Ie croy que toute cette bigarrure & varieté ſe peut entendre des trois
principaux eſtats qui ſont en l'Eglise, & auſquels tous les autres ſe peuuent
reduire : ſçauoir l'eſtat des Vierges; celuy des continens : & celuy des ma-
riez, compris en ce paſſage du Cantique 6.
Quæ eſt icta quæ progreditur quaſi
aurora conſurgens, pulchra vt Luna, electa vt Sol, terribilis vt castrorum acies or-
dinata ?
qui eſt cette cy qui s'aduance, paroiſſant en ſon leuer comme l'au-
rore: belle comme la Lune: choiſie comme le Soleil: terrible comme vne ar-
mée rangée ?
L'Egliſe
belle cõ-
me la lu-
ne, choiſie
comme le
ſoleil, ter-
rible cõ-
me vne
armée rã-
gée en ſes
progrés.
C'eſt l'Egliſe repreſentée en ſes diuers progrez: ſemblable à l'aurore en
ſon commencement, lors qu'apres la nuict oblſcure & eſpeſſe de l'infidelité
& idolatrie, elle commença à poindre au trauers des nuées des perſequ-
tions, comme vne rayonnante aurore: belle comme la Lune, en la ſeconde
marche: lors que les perſequtions des Gentils eſtant ceſſées, apres la con-
uerſion de l'Empereur Conſtantin, ioüyſſant du doux air & de l'agreable
ſerain d'vne paix tant deſirée, elle fit paroiſtre l'eſclat de ſa beauté, au tra-
uers des broüillars de tant d'hereſies, leſquelles eſtans ſorties du puits de
l'abyſme taſchoient de ternir ſon luſtre ; elle les a toutefois diſsipées, re-
ceuant continuellement la lumiere de la grace & de la doctrine celeſte, par
les benignes influẽces du Soleil de iuſtice Ieſus-Chriſt; & partant belle com-
me la Lune en la candeur de ſa doctrine, en la pureté de ſes mœurs, & en
l'eſclat de ſa perfection : Choiſie comme le Soleil en l'eſtat auquel elle ſe re-
trouue maintenant, dans la ſplendeur de la foy, dans l'ardeur de la charité,
comme vn Soleil en ſon zenit : dans le relief de ſes eſperances toutes ſurce-
leſtes29, & partant terrible aux perſecuteurs, aux heretiques, aux meſchans, à
l'enfer, 3Des fins du Mariage. l'enfer, & à tous ceux qui voudront s'oppoſer à ſes progrés.
Diſons mieux & conformement à noſtre deſſein, auec Iuſtus Argelitanus
que cela nous repreſente les trois eſtats de l'egliſe. Celuy des mariez brillans
L'eſtat
des ma-
riez eſt
comme
l'aurore.
comme l'aurore, lors qu'ils viuent & ſe maintiennent dans les termes de la
chaſteté, ſobrieté & fidelité que leur eſtat requiert; & quoy qu'ils ſoient dãs
la niuct de beaucoup d'empeſchemens & deſtourbiers30 à la perfection, ſi ne
laiſſent ils pourtant d'auoir de la lumiere, & quelque eſclat de beauté en
L'eſtat
des con-
tinens
comme la
Lune.
leur condition. Celuy des continents, beau comme la lune en la pureté de
ſa ſplendeur : & enfin celuy des ſainctes Vierges, choiſies comme vn ſoleil,
dans la lueur de leur perfection & charité. Ces trois eſtats comme trois forts
eſcadrons, vnis par l'vnion d'vn ſainct amour, rangez par la diſpoſition
L'eſtat
des vier-
ges com-
me le So-
leil.
de la diuine prouidence, qui en fait le choix, & en donne les ordres, aſſiſtez
de ſa faueur et conduite, ſont effroyables à leurs ennemis & inuincibles cõ-
me vne bataille rangée.
Ie ne penſe en rien deroger à l'honneur que merite l'eſtat de mariage &
que l'Apoſtre me commande de luy rendre, ſi ie dis que c'eſt le moindre
des trois, & qu'il eſt aupres des deux autres comme l'aurore comparée à la
lune ou au ſoleil. I'ay pour garants la Theologie & les ſaincts Peres, qui tous
reuerent (comme ils ſont obligez, & la raiſon requiert) le mariage ; toute-
fois ſans preiudice de la preeminence que requiert l'eſtat des continents, &
ſur tout celuy des Vierges.
S. Hieroſme ep. ad Nepoti.31 exhortant les clercs à bien viure leurs repre-
ſente leur nom, eſcoutons-le parler:
Clericus interpretetur primo vocabulum
ſuum, & nominis definitione prolata, nitatur eſſe quod dicitur; ſi enim ϰλἢρos Græ-
ce, ſors Latine appellatur, propterea vocantur Clerici, vel quia de ſorte Domini, vel
quia ipſe Dominus ſors, id eſt pars Clericorum eſt
. Deuant toutes choſes que le
Que ſig-
nifie
Clerc.
Clerc interprete ſon nom & conſidere ce qu'il veut dire, & lors qu'il pro-
noncera ce mot, qu'il taſche d'eſtre ce qu'il dit: car ſi le mot de clerc qui
eſt grec ſingnifie ſors en latin, les clers ſont ainſi appellez d'autant qu'ils ſont
le ſort ou partage de Dieu, qu'il a choiſi entre les autres : ou d'autant que
Dieu eſt leur ſort, puis qu'ils l'ont choiſy pour leur part & portion,
Dominus
pars hæreaitatis meæ
.
Les Clercs ſont appellez la part ou le ſort de Dieu dautant qu'ils ſont
Commẽt
les Clercs
ſont le
ſort de
Dieu.
deſtinez au ſeruice de ſa maieſté; & conſacrez pour l'entretien de la religiõ
& des choſes ſacrées : le ſort de Dieu pour autant que par vn ſoin particu-
lier de ſa prouidence, ils ſont choiſis pour cette condition : Dieu eſt leur
ſort d'autant qu'ils doiuent renoncer à tout autre ſoin pour le ſeruice de
Dieu qu'ils doiuent prendre pour leur part & heritage : dont les clercs ont
cela pardeſſus les mariez & par conſequent tiennent un rang & eſtat plus
releué que ceux qui ſont en mariage, le ſoin deſquels eſt diuisé, & leur eſtu-
deA 2 4Premier Traicté de, s'employe à la recherche des ſorts & heritages terreſtres.
Les teſmoignages de la Theologie & des ſaincts Peres, voir de l'oracle de
l'eternelle verité ſont euidens en faueur de l'eſtat des vierges (par lequel
i'entens l'eſtat des perſonnes religieuſes, de l'vn ou de l'autre ſexe) que ce
ſeroit temerité d'en doubter. Ceſt eſtat eſt appellé par les Theologiens eſtat
de perfection, non que les Eueſques ſont dans l'eſtat de perfection, mais
auec ceſte diſtinction, que les Eueſques ſont dans l'eſtat de perfection pour
Commẽt
les Eueſ-
ques ſont
en eſtat de
perfectiõ.
les autres, eſtant leur propre de procurer la perfection, en ceux qui ſont
ſoubz leur charge, & partant d'eſtre auſſi parfaits en leurs perſonnes, puis
qu'il eſt malayſé de perfectionner autruy ſi auparuant on n'eſt perfait: mais
les Religieux ſont en l'eſtat de perfection pour le regard d'eux meſmes, en-
tant que leur condition les oblige d'aſpirer continuellement à leur propre
perfection. Leur eſtat eſt appellé vie Apoſtolique, eſtat Apoſtolique, neſt-
Commẽt
les Reli-
gieux sõt
en l'eſtat
de perfe-
ction.
ce pas les mettre au plus haut faiſte de perfection, puis que c'eſt les mettre
en paralele auec les Apoſtres, que perſonne ne doubte auoir eſté au premier
degré de perfection, comme choiſis immediatement de Ieſus Chriſt, pour
luy eſtre domeſtiques, ſes amis, ſes freres, ſes teſmoins, ſes heraults, ſes trom-
pettes, ſes ambaſſadeurs, ſes ſoldats, ſes lieutenans en terre, ſes compagnons
en la conuerſion du monde. Comme ceux qui ont eſté les fondemens de l'e-
Eloges
des Apo-
ſtres.

gliſe, ſes colomnes, les tours de ceſte maiſon que la ſapience de Dieu ve-
noit baſtir au monde: les gouuerneurs du Royaume du fils de Dieu, qui eſt
l'Egliſe : les iuges au tribunal qu'il y a eſtably pour la remiſſion de pechez :
les portiers du paradis : les prophetes de la nouuelle loy : les diſpenſateurs des
treſors de Ieſus, les conſeillers & gardiens de ſon eſpouſe. Les lumieres du
monde, le ſel de la terre, ceux qui deuoient conuertir l'vniuers : les mede-
cins des corps & des ames: des conducteurs & capitaines de la milice Chre-
ſtienne: les docteurs des ignorans, les peſcheurs des ames. Enfin les iuges au
dernier iugement pour iuger les douze tribus d'Iſrael. Vne partie de ces
qualitez compete32 aux Religieux & partant leur eſtat eſt appellé Apoſtoli-
que, qui n'eſt pas vn petit degré d'honneur ny vn leger teſmoinage du re-
lief qu'il a pardeſſus les autres eſtats.
S. Hieroſme ad Hedibiam33 parle grandement à propos, & ie ne puis
obmettre ſes paroles.
Vis eſſe perfecta
, dit il,
& in primo ſtare fastigio dignitatis?
fac quod fecerunt Apoſtoli, vende que habes & da pauperibus & ſequere Saluato-
rem, & nudam ſolamque crucem virtute nuda ſequaris
, Voulez vous eſtre par-
faicts, voulez vous eſtre au premier rang d'honneur? faictes ce qu'ont faict
les Apoſtres, vendez ce que vous auez & le donnez aux pauures & ſuiuez le
Sauueur : ſuiuez la croix nuë & ſeule, auec vne vertu nuë & deſtitué de
tout.
Les eſcrits des Saincts Peres ſont plein de ſemblables teſmoignages :
mais 5Des fins du Mariage.
Dignité
de l'eſtat
des vier-
ges.
mais quel plus authentique preuue voulons nous que celle de l'oracle de
verité Ieſus Chriſt, Matth. 19.
Si vis perfectus eſſe vade & vende omnia quæ habes
& veni ſequere me
. Si tu veux eſtre parfait, vas, vends tout ce que tu as &
viens & me ſuis, remarquez qu'il ne parle pas à quelque enfant prodigue, ou
à quelque desbauché, mais à vn homme de bien, qui toute ſa vie auoit gar-
dé les commandemens de Dieu, ſans en enfraindre aucun; & ne voila pas la
condition des perſonnes religieuſes & des vrayes vierges qui quittent tout
pour ſuiure Ieſus Chriſt. S. Aug.
de ſancta viduitate, bona pudicitia coniugalis,
ſed melior continentia virginalis vel vidualis
. C'eſt vne choſe bonne que la cha-
ſteté coniugale ; mais la virginité & viduité ſont meilleures. Le meſme
lib.
de viduis ſupergreditur virginitas conditionem humanæ naturæ, per quam homines
Angelis aſſimilantur. Maior tamen eſt victoria virginum quam Angelorum. Angeli
enim ſine carne viuunt, virgines vero in carne triumphant.
Il faut confeſſer que la
virginité ſurpaſſe la condition humaine, & qu'elle rend les hommes ſem-
blables aux Anges. Toutefois diſons que la victoire des vierges eſt plus
grande que celle des Anges. Car les Anges viuent ſans chair, & les vierges
triomphent en vne chair fragile S. Cyprian lib. de virg. parlant de la virgini-
té, dict,
flos eſt Eccleſiaſtici germinis: decus atque ornamentum gratiæ ſpritualis, il-
luſtrior portio gregis Chriſti.
C'eſt la fleur, le germe Eccleſiaſtique : la beauté
& ornement de la grace ſpirituelle : la meilleure part du trouppeau de Ieſus-
Chriſt
. Le meſme, au meſme endroit,
virginitas eſt ſoror Angelorum, victoria li-
bidinum regina virtutum poſseſſio omnium bonorum
. La virginité eſt la ſoeur des
Anges: la victoire de la lubricité, la Reine des vertus, la poſſeſſiõ de tous biẽs.
Les eſcrits des SS.PP. sõt rẽplis de sẽblables eloges en faueur de la virginité.
Antitheſe
des trois
eſtats de
l'Egliſe.
Ie ne puis obmettre le teſmoignage de S. Aldholmus Eueſque qui viuoit
enuiron l'an 680. tiré de la Bibliotecque des peres tom. 3. libello de laudibus
virginitatis
c.9. teſmoignage par lequel il monſtre la difference de ces trois
eſtats (deſquels ie parle maintenant) par diuerſes ſimilitudes. Voicy ſes pa-
roles.
Porro tripartitum, humani generis distantiam orthodoxæ fidei cultricem, Ca-
tholica recipit Eccleſia, ſicut in quodam volumine Angelica relatione refertur, quomodo
viginitas, caſtitas, ingalitas, tripartitis gradibus ſeparatim differant: que ſicut tifaria
diſparis vitæ qualitate ſigillatim ſequeſtrantur, ita diſcretis meritorum ordinibus tri-
pliciter dirimuntur, Angelo hoc modo alternatum diſtinguente, Vt ſit virginitas aurum:
caſitas, argentum : iugalitas, æramentum vt ſit virginitas diuinitæ, caſtitas medio-
criter iugalitas paupertas. Ut ſit virginitas, pax : caſtitas redemptio : iu-
galitas, capituitas Vt ſit virginitas ſol ; castitas, lucerna iugalitas, tenebræ. Ut ſi vir-
ginitas, dies: caſtitas aurora: iugalitas, nox. Ut ſit virginitas, regina: caſtitas, domina
iugalitas, ancilla. Vt ſit virginitas homo: caſtitas ſemiuiuus : iugalitas corpus. Vt ſit
virginitas purpura; caſtitas, rediuiua: iugalitas lana
: L'Egliſe Catholique admet
trois eſtats de perſonnes qui font profeſſesion de religion orthodoxe, ſuiuant
ceA 3 6 Premier Traité ce qui eſt rapporté en vn certain liure par teſmoignage Angelique, ou eſt
monſtré comme la virginité, la continence & le mariage ſont trois degrez
ou eſtats: & tout ainſi qu'il qu'ils ſont diſtincts l'vn de l'autre en la façon de viure,
auſſi ſont-ils diuers en merites, & voicy la diſtinction que l'Ange y a miſe.
La virginité eſt l'or, la chaſteté, l'argent : le mariage, l'airain. La virginité,
les richeſſes : la chaſteté, la mediocrité : le mariage, la pauureté. La virginité
la paix : la chaſteté, la rançon: le mariage, la captiuité. La virginité, le ſoleil: la
chaſteté, la lampe : le mariage, les tenebres. La virginité la Reine : la chaſteté,
la Dame d'honneur : le mariage, la Seruante. La virginité, l'homme : la cha-
ſteté, demy vif : le mariage, le corps. La virginité la pourpre: la chaſteté la pre-
miere teinture ; le mariage la laine. Puis il conclud au meſme chapitre,
His
igitur tribus graduum ordinibus quibus credentium multitudo in Catholica florens
Eccleſia diſcernitur Euangelicum paradigma centeſimum, ſexageſimum & trigeſimum
fructum iuxta meritorum mercumoniam ſpopondit.
La parabole Euangelique
Math. 13. promet à ces trois eſtats par leſquels les fideles ſont diſtinguez en
l'Egliſe Catholique, le fruict centieme, ſoixantieme, trentieme, en ſuite des
diuers merites.
Ie ne dis pas cecy pour raualer l'eſtat du mariage que i'honore, comme il
eſt honorable en effect ; & le meſpriſer ſeroit meſpriſer l'eſcriture ſaincte ;
mais c'eſt pour maintenir les mariez dans leur rang & afin que ce que ie di-
ray cy apres à l'honneur de leur condition ne les face trop preſumer de leur
eſtat, le preferant aux deux autres & diminuant l'opinion qu'ils en doiuent
auoir. Que les mariez ſçachent que s'ils peuplent la terre des fruicts de leur
mariage, les vierges peuplent le Ciel comme dit S. Hieroſme & les vierges
ſuiuent l'agneau par tout ou il va dit S. Iean.

[Filet cadre, rayé.] Combien le mariage eſt honorable.
CHAPITRE II.

Hereſies
contre le
mariage.
SAinct Paul impoſe le ſilence à tous ceux qui ont voulu condamner le
mariage, lors qu'eſcriuant aux Hebrieux c.13. il dict
honorabile connubium
in omnibus & thorus immaculatus
: le mariage eſt honorable en tous, & le lict
immaculé. Cela confond l'impudence de Marcion qui nommoit le mariage
commerce d'impudicité : r'abbat l'inſolence D'Hierax qui diſoit que les
mariez ne pouuoient eſtre ſauuez: la temerité des Saturniens34, qui aſſeuroiẽt
que les nopces & la procreation des enfans prouenoient de Satan, & non de
Dieu. D'Euſtathius, qui ſouſtenoit que pas vn de ceux qui ont femme n'a-
uoit 7Des fins du Mariage. uoit eſpoir en Dieu  Des Armeniens qui nioient que la grace accompagnaſt
le mariage : & eſmouſſe toutes les calomnies & entrepriſes de ſemblables
canailles, ennemis du mariage & du genre humain, entant qu'ils l'ont
voulu ſapper & deſtruire en ſon fondement & racine qui n'eſt autre que le
mariage.
L'authorité de S.Paul ſecondé des reuelations Diuines, & appuyé ſur
l'aſſiſtance du Sainct Eſprit, doit preualoir à ces chauues-ſouris qui n'ont
Explica-
tion de S.
Paul com-
me le ma-
riage eſt
honorable
en tout.
veu que dans la nuict de leurs entendemens obſcurcis de l'amour d'eux
meſmes, ſans faire eſtat d'ouurir les yeux aux clairs rayons de la foy Catho-
lique. Il nous aſſeure donc que le mariage eſt honorable, in omnibus, en tous,
Nõ cõme l'expliquent Luther & Beze, en toutes perſonnes, & partãt eſleuent
l'eſtendart de l'impudicité & d'vne totale liberté. En tous diſent ces cha-
ſtes Prophetes, ceſt à dire entre les Preſtres & Nonnains : pour quoy ne dirõt
ils pas, en tous, entre le pere & la fille? la mere & ſon fils? les freres & ſoeurs?
voila la brutalité de ces reformateurs. Mais le ſens de S.Paul eſt autre
in om-
nibus
en tout ce qui le concerne, ceſt à dire, ſoit que vous le conſideriez cõ-
me Sacrement, ſoit que vous ayez eſgard aux perſonnes conioinctes ou à
l'amour & fidelité qu'elles ſe doiuent : ſoit que vous regardiez le fruict qui
en prouient qui ſont les enfans.
In omnibus
, enuers tous, chacun en doit faire eſtat & l'honorer comme
interprete Fulgenti. « lib. de fide ad Petrum » c.3. & quoy que Dieu par ſa
bonté & prouidence ayt daigné vous appeller à vn eſtat de plus grande per-
fection, ſçauoir, ou au celibat, ou à la virginité, vous deuez honorer le ma-
riage comme inſtitué de Dieu, comme vn eſtat qui ne manque de perfectiõ,
& ne deuez meſpriſer ceux que Dieu y appelle, qui diuiſe les vocations cõ-
me bon luy ſemble. In omnibus en tous pauures, riches, rouſturiers, ieunes,
Raiſons
pourquoy
le maria-
ge eſt ho-
norable.
vieux: le tout conformement aux loix & ordonnances de l'Egliſe. In omnibus
en toutes ſes circonſtances, que ie reduiray à fix, deſquelles on peut recog-
noiſtre l'eſtime qu'on doit faire de ceſte condition.
La premiere eſt ſon autheur, ſçauoir Dieu meſme immediatement & non
par le miniſtere de ſes Anges, ou de quelque homme : car ayant formé la
Dieu au-
theur du
mariage.
premiere femme de la coſte d'Adam, il luy amena, voulant eſtre le premier
inſtituteur & paranymphe du mariage : & leurs dit à tous deux
creſcite & mul-
tiplicamini & replete terram
: croiſſez, multipliez, & rempliſſez la terre. Gen.1.
Ce fut luy meſme qui eſtablit les loix du mairage
relinquet homo patrem ſuum
& matrem & adherebit vxori ſue, & erunt duo in carno una
, Pour cela l'homme
quittera ſon pere & ſa mere pour demeurer auec ſa femme, & ils ſeront
deux en vne chair, Gen. 2. Ainſi on ne peut douter que Dieu n'en ſoit l'in-
uenteur & inſtituteur, qui n'eſt pas vn petit honneur: car ſi on fait eſtime des
ordres pour les qualitez releuãtes de nobleſſe, de vertu, de ſaincteté de ceux
qui 8Premier Traité qui les ont inuenté & eſtablis, il eſt clair qu'il ny peut auoir choſe au
monde, qui puiſſe entrer en parangon auec Dieu.
Le maria-
ge inſti-
tué au pa-
radis ter-
reſtre en
l'eſtat
d'inno-
cence.
La ſeconde eſte le lieu & le temps ou le mariage a eſté inſtitué; le lieu n'a
eſté autre que le paradis terreſtre lieu de benedition & de delices : le temps,
celuy d'innocence. Les autres eſtats ont eſté inſtituez en lieu de miſeres, en
pays de banniſſement, en la vallée de larmes : depuis noſtre cheutte : com-
me remede à noz maux & mal heurs : mais le mariage comme vn office de
nature, & dans l'integrité d'icelle; ainſi perſonne ne peut doubter que ce ne
ſoit le premier & le plus ancien de tous les eſtats : voire la ſource & la fon-
taine de tous les autres, cela eſt clair.
Excellen-
ce du
fruict de
mariage.
La troiſieſme eſt le fruict qui en ſort qui eſt le plus beau, le meilleur, & le
plus rare de tout le monde, pour lequel Dieu a creé le reſte du monde ; &
duquel naiſt tout autre fruict. N'eſt-ce pas du mariage que naiſſent les pa-
triarches
, que procedent les prophètes, ſortent les Apoſtres?
ut pomma ex ar-
bore frumentum è stipula ita virginitas è nuptiis, Hier. lib. I. aduerſ. Iouinianum
tout
ainſi que la põme naiſt de l'arbre, le bled du tuyau, de meſme la virginité du
mariage n'eſt ce pas le mariage? qui germe les martyrs? produit les confeſ-
ſeurs? enfante les docteurs? eſleue les vierges? enfin donne l'eſtre à tout ce
qu'il y a de meilleur au monde? C'eſt ce qui fait dire à S. Hierome,
Laudo
coniugium quia virgines generat, lego de ſpinis roſam & de concha Margaritam.
Ie
fais eſtat du mariage d'autant qu'il engendre les vierges ; ie cueille la roſe
des eſpines, ie tire les perles des coquilles. Le mariage eſt la vigne fertile &
belle qui eſtend ſes ſeps par tout le monde, voire les pouſſe iuſques au ciel.
Vxor tua ſicut vitis abundans
, Pſ.127. C'eſt le champ odoriferant auquel Dieu
a donné ſa benediction: & Dieu fait ceſte faueur aux mariez que les meſmes
enfans qui ſont le fruict de leur mariage, peuuent auſſi eſtre enfans de Dieu,
fruicts de la grace, & enfin capables de gloire à laquelle ils ſont deſtinez
par la miſericorde Diuine, & coheritiers de Ieſus-Chriſt.
L'hõneur
que Ieſus
Chriſt
a
rendu au
mariage.
La quatirieſme eſt l'eſtat que noſtre Seigneur a fait du mariage ne voulant
naiſtre que d'vne femme mariée, quoy que vierge, il pouuoit former ſon
corps ou comme il auoit formé celuy d'Adam : ou bien d'vne vefue non ma-
riée : mais voulant naiſtre d'vne vierge mariée, il a voulu honorer la virgini-
té & le mariage tout enſemble. N'eſt-ce pas vne prerogatiue & honneur au
mariage qu'il a voulu le fauoriſer de ſa preſence, de celle de ſa mere, Noſtre
Dame, & des Apoſtres ſe trouuant aux nopces de Cana en Galilée ? & com-
me il auoit approuué la virginité naiſſant d'vne vierge : la viduité voulant
eſtre beniſt au temple, d'vne vefue, au iour de ſa preſentation, auſſi a il voulu
authoriſer le mariage par ſa preſence & par le premier miracle qu'il a fait,
changeant l'eau en vin dilicieux : & par ce miracle monſtrant comme tous
les iours par ſa grace il change au Sacrement de mariage l'eau en vin: ie veux
dire 9Des fins du Mariage.
dire ce qui eſt naturel en ſurnaturel ; ce qui eſt ciuil en diuin : l'œuure de la
chair, de ſoy vile & brutale en œuure ſacramentale & meritoire : le con-
trat ciuil en ſacrement : adiouſtant à l'aſſiſtance mutuelle que ſe doi-
uent les mariez, qui n'eſt que ciuile & naturelle ( & qui ſe retrouue
parmy les gentils, voire parmy pluſieurs beſtes, & partant ſignifiée par
l'eau) vne grace ſpeciale, ſignifiée par le vin, ce qui releue cét eſtat à vn eſtre
diuin & ſurnaturel.
Eſtat que
les anges
font du
mariage.
La 5. eſt l'honneur que les anges en font, daignans en eſtre les mi-
niſtres, comme appert au mariage du ieune Tobie auec Sara, duquel
l'ange Raphaël eſt non ſeulement l'autheur de la part de Dieu, & le
paranymphe, mais donne les preceptes ſalutaires au nouueau marié, pour
y trouuer repos, proſperité, & benedition ; & euiter la malignité que
cét ennemy commun des hommes auoit exercé enuers ſept autres eſpoux
de la meſme Sara : Il y a beaucoup d'autres exemples en confirmation
de la meſme verité.
Mais pourquoy les anges ne ſe monſtreroient-ils pas fauorables au
mariage ? puis qu'il eſt inſtitué pour reparer la ruine faite dans le ciel
par la cheute des anges reuoltez? pourquoy ne l'honoreroient-ils pas ?
puis que Dieu leur maiſtre l'honore tant, qu'il affecte le ſurnom des
Dieu pro-
tecteur
ſpecial
des ma-
riez.
mariez, ſe qualifiant le Dieu d'Abraham, le Dieu d'Iſaac, le Dieu de
Iacob : voire il ſe monſtre protecteur ſpecial des mariez. Ne punit-il
pas Pharaon Gen. 12. & toute ſa maiſon, pour auoir enleué la femme
d'Abraham ? n'eſt-il par contraint par la peſanteur de ſa main vange-
reſſe de la reſtituer ? Il apparoit à Abimelech la nuict, le menace de
mort pour la meſme Sara, quoy qu'il ne penſaſt pas qu'elle fut la
femme d'Abraham ; mais ſeuelement ſa ſœur, & quoy qu'il ne l'euſt
touché. Dieu luy pardonna ſur la proteſtation qu'il fit de l'auoir fait
en toute ſimplicité, ignorant qui elle eſtoit, mais cependant empeſcha
que rien ne fut fait au preiudice du mariage d'Abraham comme prote-
cteur des mariez.
La derniere & plus réleuante circonſtance du mariage eſt celle de laquel-
le parle S.Paul Epheſ.5.
Sacrementum hoc magnum est, ego autem dico in Chriſto
& in Eccleſia
, ce Sacrement eſt grand, mais en Ieſus-Chriſt & en ſon Egliſe,
Principale
honneur
du maria-
ge en ce
qu'il re-
preſente
trois ma-
riages.
cette grandeur conſiſte en ce qu'il repreſente trois admirables vnions qui
font comme autant de mariages : La premiere eſt l'vnion du Verbe auec la
nature humaine, par l'incarnation ; & ce ſont ces nopces que le Roy celeſte
a fait à ſon Fils,
ſimile est regnum cœlorum homini regi qui fecit nuptias filio ſuo

Math 22 . Le royaume des cieux eſt ſemblable à vn roy qui a fait des nopces
à ſon fils. La ſeconde eſt de Ieſus-Chriſt ou du Verbe, fait homme, auec l'E-
gliſe, laquelle il a priſe pour eſpouſe
dilexit Eccleſiam & tradidit ſemetipſum pro

ca vtB 10Premier Traité
ea vt exhiberet ſibi glorioſam non habentem maculam aut rugam
Epheſ. 5. il a aimé
l'Egliſe, s'eſt donné pour elle, pour la glorifier & la rendre belle & ſans ta-
che. La troiſiéme eſt l'vnion du meſme Ieſus-Chriſt auec l'ame fidelle par la
grace, vnion, qui eſt qualifiée mariage Osée 2.
Sponſabo te mihi in ſempiternũ,
& ſponſabo te mihi in iustitia, & iudicio & in miſericordia, & in miſerationibus &
ſponſabo te mihi in fide
, ie te fianceray pour iamais, ie t'eſpouſeray en iuſtice &
iugement, & en miſericorde & miſerations ie t'eſpouſeray en la foy. S. Bern.
Serm. Dom. 1. post octau. Epiph. Sponſa nos ipſi ſumus, & omnes ſimul una ſponſa,
& anima ſingulorum quaſi ſingulæ ſponſæ
. Nous ſommes l'Eſpouſe, dit-il, tous
enſemble vne eſpouſe, & l'ame d'vn chacun en particulier vne eſpouſe : ie
parleray de ces trois mariages puis apres.

[Filet cadre, rayé.] Qu'au mariage & en toutes autres actions ſe faut propoſer vne bonne fin.

CHAPITRE III.

Dieu eſt
la fin de
toutes
choſes.
C'Eſt le propre d'vn agent raiſonnable de ſe propoſer quelque fin en
toutes ſes actions, & d'y dreſſer tout ce qu'il fait. Et comme ainſi ſoit
que Dieu eſt la premiere & ſouueraine raiſon, voire la regle de toute raisõ,
auſſi s'enſuit il, que tout ce qu'il fait il le fait pour quelque fin : & d'autant
qu'il eſt grand α & ω principium, & finis: le principe & la fin de toutes cho-
ſes, auſſi tout ce qu'il fait, il le rapporte à ſoy meſme & à ſa gloire, omnia pro-
pter ſemetipſum operatus est Dominus;
& par conſequent toutes les creatures ont
la meſme fin où elles doiuent mirer comme à leur but, & comme à la fin ge-
nerale de toutes choſes & principalement l'homme qui eſt doué de raiſon &
d'entendement.
Chaque
creature
a vne fin
particu-
liere.
Il ne s'enfuit pas pourtant que les creatures ne puiſſent auoir quelque fin
immediate & particuliere outre cette fin generale ; ainſi la viande outre la
gloire de Dieu, à laquelle elle ſe rapporte, comme à la fin generale & vni-
uerſelle, a pour fin particuliere la nourriture de l'animal : la medecine, a
pour fin particuliere la ſanté : le cheual a pour fin le ſeruice de l'hom-
me : le ſoleil & la lune d'eſclairer le monde, & ainſi du reſte : toutefois tout
autant de creatures qu'il y a au monde, & qu'il y en peut auoir, ont Dieu &
ſa gloire pour leur derniere fin, à laquelle toutes ſe rapportent comme les
lignes à leur centre, & comme les fontaines & riuieres à la mer.
La perfection de chaque creâture giſt en ce qu'elle tende à la fin pour la-
quelle Dieu la creée : c'eſt pourquoy Dieu a donné à chaque creature des
habitudes & inclinations qui la portent à la fin que Dieu s'eſt propoſée en
ſa pro- 11Des fins du Mariage.
ſa production, & ces habitudes ſont comme autant de puiſſans reſſorts qui
infailliblement font leurs efforts, s'ils n'en ſont emportez par quelque vio-
lence.
Cauſe du
deſordre
lors que
les crea-
tures ſe
deſtour-
nent de
leur fin.
Lors que les creatures vont tout droit à leur fin, voila le bon ordre & la
paix de l'vniuers ; lors qu'elles s'en deſtournent voila les reuoltes, les deſor-
dres & confuſion, & vne guerre inteſtine dans le monde, parmy les creatu-
res quand l'air ſe maintient en ſa region qui eſt la ſuperficie de la terre & de
l'eau, il eſt en bonne paix : mais quand il eſt comme captif & detenu vio-
lemment dans les cauernes de la terre, contre l'ordre eſtably de la diuine
prouidence, il cauſe des terre-trembles : la ruine des chaſteaux & des villes.
L'eau ſe porte touſiours en bas pouſſée de la peſanteur naturelle que Dieu
luy a donnée, & par vn certain inſtinct de nature qui la tire au receptacle
cõmun des eaux, qui eſt la mer, quand elle eſt empeſchée & detenuë violem-
ment, elle rompt les digues, inonde les campagnes, gaſte les moiſſons, arra-
che les arbres, ſubmerge les villages & les villes, enfin cauſe des grands ra-
uages & deſolations: ainſi en eſt il de tout le reſte.
Si cela eſt veritable pour le regard des autres creatures il l'eſt à plus forte
raiſon de l'homme, qui eſt la principale de toutes les ſublunaires, ſi bien que
tout ſon bon heur & toute ſa perfection, depend de ce qu'il correſponde à la
fin pour laquelle Dieu la creé ; qu'il y rapporte ſes actions ; & ſon mal heur
arriue, quand il y manque.
La perfection de l'homme conſiſte non ſeulement en ce qu'il ayt pour but
la fin pour laquelle il a eſté crée, qui eſt Dieu, mais encor qu'en toutes ſes
actions en particulier, outre la fin commune & generale, il le propoſe la fin
que Dieu pretend de luy, en cette action particulierement qu'il fait lors, & ceſt
de là que les Philosphes diſent que la fin eſt la premiere en toute action :
premiere & in intentione en l'intention, d'autant que tout agent raiſonnable,
agit pour vne fin qui eſt la mire à laquelle il viſe auant toute choſe : derniere
in executione en execution, d'autant qu'il ne met la main à l'oeuure qu'en
La bonté
ou malice
de noz
actions
depend de
la fin.
vertu de la fin qu'il s'eſt propoſée : Les meſmes Philoſophes diſent que actio-
nes ſpecificantur ab obiecto
, c'eſt à dire que les actions prennent leur eſtre &
diſtinctions de l'object, qui veut dire de la fin pour laquelle elles ſont faites :
ainſi ſi elles ſont pour vne bonne fin, elles ſont bonnes : ſi pour vne mauuai-
ſe, mauuaiſes. Par exemple vous donnez l'aumoſne par charité, la fin eſt
bonne, & partant l'action eſt auſſi bonne : vous la donnez pour acquerir de
la reputation ou pour attirer à mal celuy ou celle à qui vous la donnez, la fin
eſt mauuaiſe, auſſi eſt l'action : ainſi la meſme action priſe materiellement
peut eſtre bonne ou mauuaiſe, eu égard à la fin bonne ou mauuaiſe, pour la-
quelle elle eſt faite : & cela eſt ſi veritable, que les choſes leſquelles d'elles
meſmes ſont bonnes, ſont renduës mauuaiſes, quand elles ſont faites pour
vneB 2 12Premier Traité vne mauuaiſe fin, comme le ieuſne, l'oraiſon, l'aumoſne faictes par va-
nité : au contraire les actions qui ſont ou ſemblent mauuaiſes, faictes
pour vne bonne fin ſont ſouuent bonnes, c'eſt choſe mauuaiſe de con-
uerſer auec vn heretique, vous le faictes auec deſir & eſperance de le
conuertir, cette fin la rend bonne : & c'eſt choſe claire que les choſes
indifferentes, c'eſt à dire, que d'elles meſmes ne ſont ny bonnes ny mau-
uaiſes, ſont toutefois bonnes ou mauuaiſes ſuiuant la fin pour laquelle el-
les ſont faictes. Cette doctrine eſt commune entre les Theologiens, & tirée
de S. Thomas I.2. q.19. art.5. in copore, voicy ſes paroles.
Non, ſolum enim quod
eſt indifferens, potest accipere rationem boni vel mali per accidens, ſed etiam id quod
eſt bonnum poteſt accipere rationem mali, vel illud quod est malum, rationem boni, pro-
pter apprehenſionem rationis.
Qui eſt quaſi de mot à mot à ce que i'ay dit : & en
ſuite de cette doctrine pluſieurs excuſent Moyſe lors qu'il tua l'Egyptien35, &
les Sages femmes qui cacherent les enfans des Iuifs auec menſonge36, à raiſon
de la droite intention que luy & elles auoient, croyans qu'ils le pouuoient
faire en bonne conſcience.
Que ſi la bonté ou malice, l'honneur ou le des-honneur, le merite ou le
demerite de nos actions, procede de la fin pour laquelle nous les faiſons,
ainſi la mort pour la patrie eſt honorable, d'autant qu'elle a vne bonne
fin : la mort ſur le prez pour ſatisfaire à la rage d'vne paſſion & à vne
pointille d'honneur eſt blaſmable, au iugement des bien cenſez, d'au-
tant qu'elle a mauuaiſe fin, nous ne pouuons douter que la bonté ou la ma-
lice d'vn mariage, ſon honneur ou ſon blaſme : ſon bon-heur ou mal-heur,
ne depende de la fin pour laquelle il eſt fait.
Quatre
bonnes
fins du
mariage.
Nous pouuons reduire les fins du mariage qui ſont bonnes licites & hon-
neſtes à quatre : La premiere & principale eſt la multiplication du genre
humain, ou la generation : la ſeconde, l'aſſiſtance mutuelle : la troiſieme
le remede à l'incontinence ou à la concupiſcence : la quatriéme eſt la grace
ſacramentale ou la ſignification du mariage du Verbe auec noſtre nature,
ou de Ieſus-Chriſt auec l'Egliſe : ie parleray en particulier de chacune de
ces fins, apres que i'auray remarqué vn poinct & doctrine que chacun
doit diligemment remarquer, non ſeulement en entreprenant l'eſtat du
mariage, mais en tout autre affaire comme eſtant le fondement de toute
la vie Chreſtienne : il eſt traité amplement par Hieronymus Platus de
noſtre Compagnie, au liure qu'il a fait du bien de l'eſtat religieux lib.1. c.3.
ceux qui deſireront le lire le pourront faire, ie me contenteray d'en mettre
icy vn petit Sommaire.
Tous les hommes ſont nez pour eſtre ſeruiteurs de Dieu, & afin que
comme ſeruiteurs ils executent ſes volontez en toutes choſes, ſoient gran-
des ſoient petites, & pour ſe conformer entierement à ce qu'il deſire : ne
penſez 13Des fins du Mariage.
penſez pas que ce ſoit aſſez de vous garder d'offenſer Dieu, & qu'il vous
ſoit permis de choiſir vn eſtat ſelon voſtre volonté, ou de vous com-
porter comme il vous plaira en l'eſtat que vous auriez choiſy : c'eſt vn
erreur ; & c'eſt vne verité que nous ſommes entierement à Dieu, & que
nous ne deuons faire aucune action pour petite qu'elle ſoit que pour
luy complaire & qu'en toutes nos entrepriſes, deuant toute choſe, nous
deuons ſonder la volonté de Dieu, & rapporter tout à ſa gloire, il y a di-
uerſes raiſons de cette verité.
Que nous
deuons
tout rap-
porter à
Dieu rai-
ſons di-
uerſes.
La premiere, tant plus vne choſe eſt eminente ſur vne autre, tant
plus elle doit auoir d'authorité & de commandement ſur celle qui luy
eſt inferieure ; or Dieu a vne eminence infinie ſur l'homme, donc il s'en-
fuit qu'il a vne ſouueraine authorité & Seigneurie ſur luy, & par conſequent
que l'homme ſe doit ſoubmettre à Dieu en tout, & chercher la gloire & vo-
lonté de Dieu par tout.
La ſeconde, il nous a fait, donc nous luy appartenons : voicy vn beau
diſcours de S. Bernard là deſſus
de quadruplici debito, creatur tuus eſt, tu crea-
tura : tu ſeruus, ille dominus ille figulus, & tu figmentum. Totum ergo quod es
illi debes, à quo totum habes
, il eſt ton Createur, & toy ſa creature : tu es
ſon ſeruiteur, luy ton Seigneur, toy le pot de terre moullé de ſa main. Donc
tu dois tout à celuy duquel tu as tout.
La troiſiéme, nous ſommes faits pour Dieu, donc la raiſon demande que
nous luy ſoyons ſubjects, & qu'en tout nous ne cherchions que ſa gloire
& ſa volonté : les choſes moindres ſont creées pour les plus grandes, les
plantes pour les animaux, les animaux pour les hommes, l'homme pour
Dieu : Dieu n'a peu auoir autre volonté ny fin en la creation de l'homme
que ſa gloire, donc l'homme ſe doit rapporter là, & toutes ſes actions pen-
ſées & intentions. Matth.22.
La 4. eſt le commandement qu'il nous en donne lors qu'il veut que nous
l'aimions de tout noſtre cœur, & partant que nous le craignions, le ſer-
uions, luy obeyſſions, puis que la clef dorée de la crainte, du ſeruice, &
de l'obeyiſſance eſt l'amour.
La 5. eſt tirée de la I. aux Corint. 6. où S.Paul dit,
non eſtis veſtri, empti enim
estis pretio magno
, vous n'eſtes pas à vous, vous eſtes acheptez à grand pris: le
pris auec lequel Dieu nous a achepté eſt ſon fils, ſon fils a dõné ſon ſang & ſa
vie pour nous,
nemo igitur ſibi viuat ſed ei, qui pro ſe mortuus est
, que personne
ne viue ſelon ſa volonté, pour ſes commoditez, à ſa diſpoſition, mais ſuiuant
la volonté de celuy qui eſt mort pour luy. Rom. 14. & partant dit S. Bernard :
Si totum me debeo pro me facto, quid addam iam pro refecto , & refecto hoc modo?
ſi
ie me dois totalement à Dieu d'autant qu'il m'a fait, que luy dois-ie donner
pour ce qu'il m'a refait, & m'a refait en cette façon ?
La 6. B 3
14Premier Traité
La 6. eſt qu'il veut recompenſer le ſeruice, que iuſtement il demande de
nous, d'vn pris & recompenſe eternelle, qui eſt la gloire, en laquelle com-
me dit S. Augustin Dieu nous poſſedera, & fera poſſedé de nous, & partant
puis que nous le poſſederons à iamais, la raiſon veut qu'il nous poſſede dés
maintenant, & la poſſeſſion que nous eſperons de luy, merite bien que
nous nous donnions entierement à luy, & c'eſt la condition ſans laquelle ia-
mais nous ne le poſſederons.
La 7. eſt la promeſſe & le ſerment ſolemnel que nous auons fait au ba-
pteſme de quitter tout autre ſeruice, & de renoncer à tout autre maiſtre
pour ſuiure & ſeruir Dieu, ce qui a fait dire S.Paul ad Coloſſ. 3.
Mortui
eſtis & vita veſtra abſcondita est cum Christo in Deo
, & vous eſtes morts au mon-
de, à vous meſmes, & à toutes autres choſes, pour viure en Dieu auec Ieſus
Chriſt
.
De ces raiſons nous pouuons & deuons tirer ceſte conſequence, que nous
ne ſommes pas à nous, mais à Dieu, & que tout ce que nous ſommes, tout
ce que nous pouuons, tout ce que nous auons, eſt à Dieu, ſe doit rapporter
à ſon ſeruice, & à ſa gloire : qu'en tout, nous deuons dependre de la bonté,
& dreſſer toutes nos penſées, intentions, deſſeins & actions à ſon ſeruice,
ainſi que ceux la font contre toute raiſon & iuſtice, qui veulent ſe gouuer-
ner ſelon leur volonté, diſpoſer de leurs actions comme il leurs plait & non
pas ſelon les ordonnances de Dieu, qu'en cela ils ſont pires que des ſerui-
teurs fugitifs qui ſe ſouſtraient de la domination de leur maiſtre, auquel il
appartiennent, partant dit S. Bernard ſerm. 20 in cant.
dignus plane eſt mor-
te qui tibi Domine Ieſu recuſat viuere, & mortuus eſt : & qui tibi non ſapit, deſipit,
& qui curat eſſe niſi propter te, pro nihilo eſt, & nihil eſt : propter temetipſum
Deus fecit omnia, & qui vult eſſe ſibi, & non tibi, nihil eſse incipit inter omnia.

Celuy la eſt digne de mort, ô mon Seigneur Ieſus-Chriſt, qui ne veut
viure pour vous, & eſt mort : qui n'est ſage en vous, eſt fol : quiconque
taſche d'eſtre pour autre que pour vous n'eſt rien. Dieu a tout fait pour
vous, quiconque veut eſtre à ſoy & non à vous commence d'eſtre rien
entre tout.
Si nous ſommes obligez de rapporter tout ce que nous ſommes & tout
ce que nous faiſons à Dieu, comme à noſtre derniere fin, & ſi nos actions
ne ſont pas bonnes ſinon entant qu'elles ſont rapportées à Dieu comme à leur
fin generale, & en particulier aux fins auſquelles il les a deſtiné ; &
Le bon-
heur du
mariage
depend
de la fin.
mauuaiſes, entant qu'elles s'eſloignent des meſmes fins, c'eſt choſe no-
toire que tout le bien & bon-heur du mariage depend de ce qu'il
s'entreprenne pour Dieu, & ſelon Dieu, & ſe rapporte aux fins pour leſ-
quelles il eſt inſtitué, & tout ſon mal-heur, procede de ce qu'il ne s'en-
treprend pour Dieu, & pour les fins qu'il luy a preſcript, in Chriſto & in
Eccleſia, 15Des fins du Mariage. Eccleſia, conformement aux ordonnances de Dieu & de l'Egliſe. Ie m'en
vay monſtrer qu'elles ſont les bonnes fins qui rendent le mariage heu-
reux, & puis ie monſtreray qu'elles ſont les mauuaiſes fins qu'aucuns s'y
propoſent, & deſquelles procede leur mal-heur & leur ruyne.

[Filet cadre, rayé.] De la premiere fin du mariage qui eſt la generation.

CHAPITRE IV.

C'Eſt choſe euidente que la premiere & principale fin du mariage eſt la
generation & multiplication du genre humain, quoy que S. Chryſoſt.
lib. de virginitate37 taſche de monſtrer que la conionction de l'homme & de
la femme, pour la production des enfans, eſt vn effect du peché & n'euſt eſté
en l'eſtat d'innocence, & ſemble que S. Iean Damaſcene lib. 2. & 4. de Fide
Orthodoxa
38 ayt eſté du meſme aduis, diſant que Dieu euſt pourueu à la multi-
plication humaine par quelque autre voye, cognuë à la diuine prouidence
& à nous incognuë.
La prin-
cipale fin
du maria-
fe eſt la
genera-
tion.
L'opinion contraire eſt toute commune & ſemble bien fondée, puis que
l'homme & la femme ont eſté creez auant le peché : qu'ils ont eſté de ſexe
different auant le peché, & que ceſte diuerſité de sexe n'eſtoit que pour la
generation, voire que le mariage a eſté inſtitué auant le peché. Il eſt
bien vray qu'en l'eſtat d'innocence ne ſe fuſt trouué cét appetit brutal &
La gene-
ration
euſt eſté
quand biẽ
l'homme
n'euſt
peché.
deſordonné, qui s'y retrouue maintenant, qui eſt vn effect du peché : ne
ſe fuſt trouué aucun mouuement en nos membres, ſinon par ordonnance
de la raiſon, & par conſequent ny euſt eu ny honte en cette action, ny ver-
gongne aucune à en parler : la nudité n'euſt point fait rougir, puis que
tout cela prouient de la rebellion de la chair, contre l'eſprit, en punition de
la rebellion de l'eſprit contre Dieu, laquelle rebellion nous fait rougir, &
cette peine & punition du peché nous cauſe la honte : toutefois l'action
euſt eſté quoy que ſans deſordre, ſans plaiſir dereglé, ſans brutalité com-
me elle eſt maintenant.
Diuerſes
raions
pourquoy
il a fallu
que la ge-
neration
fuſt.
Apres la creation de l'homme Dieu dit non eſt bonum hominem eſse ſolum,
il n'eſt pas bon que l'homme ſoit seul, comme voulant dire l'homme eſt vn
animal ſociable, & partant ne doit eſtre ſeul : nous auons creé l'hom-
me pour eſtre chef de tous les hommes, & la ſource de tous les autres, &
pour multiplier l'eſpece par ſon entremiſe : cette muliplication ne ſe
peut faire ſans la generation : la generation ne peut eſtre ſans compagne,
ainſi 16Premier Traité
ainſi faut luy faire vne compagne. C'eſt vne perfection des choſes qui ont
vie d'engendrer ſon ſemblable, or puis que les œuures de Dieu ſont parfai-
tes, & qu'entre toutes les choſes de ce monde, la plus parfaicte eſtoit l'hom-
me, il n'euſt eſté parfaict s'il n'euſt eu la faculté d'engendrer ſon ſembla-
ble : cette faculté euſt eſté en vain, s'il ne l'euſt peu mettre en execution,
cela ne ſe pouuoit faire ſans la femme, donc Dieu crea la femme à cét
effect.
Diuers
eloges de
l'homme.
Ce monde eſtant creé pour l'homme chef des œuures de Dieu, qui eſt
prince de toutes les creatures terreſtres ; lieutenant de Dieu en terre, pe-
tit monde, totius naturæ finis, fin de toute la nature dit Ariſtote:
μἑσoν
ἀπαντων
menſura omnium
, la meſure de tout le reſte dit Pythagore:
ma-
gnum mundi miraculum
, le grand miracle du monde, dit Triſmegiſte :
Exemplar totius univerſi
, dit Theophraſte, l'idée de tout le monde.
Totius
naturæ prodigium
, le prodige de toute la nature, dit Nemeſius.
Horiſon
mundi
, la ligne orizontale du monde, dit S. Denys Areopagite,
decor &
ornatus mundi
, la beauté & ornement du monde, dit S. Anaſtaſe.
Omnis
creatura
, l'abregé de toutes les creatures, dit S. Gregoire.
Totius creaturæ
dux & princeps
, le capitaine & le prince de toutes les creatures, dit Philon.
Enfin l'image de Dieu, imago Dei. L'homme manquant le monde demeuroit
ſans beauté ſans ornement, ſans capitaine, ſans prince, ſans chef: or l'homme
ne pouuoit ſubſiſter ſans generation, la generation ne pouuoit eſtre ſans
compagne, donc c'eſt à bon droit que Dieu dit, il n'eſt pas bon que l'hom-
me ſoit seul.
La ruine des anges deuoit eſtre reparée par la multiplication des hommes,
cette multiplication ne ſe pouuoit faire ſans la femme, anſi il n'eſt pas bon
pour les anges que l'homme ſoit ſeul.
Le Verbe eternel ſe deuoit faire homme, deuoit venir de la premiere ſou-
che de la nature humaine, ſçauoir Adam, deuoit eſtre le premier né de toutes
les creatures, le premier des predeſtinez, & ainſi il n'eſtoit pas bõ, que l'hom-
me fut ſeul, autrement le Verbe ne pouuoit prendre chair humaine.
Le deſſein de Dieu eſtoit de prendre pour ſes courtiſans pluſieurs des deſ-
cendans d'Adam, ce deſſein eſtoit en vain, ſans la multiplication, la multipli-
cation ne pouuoit eſtre ſans la generation, ainſi pour accomplir le conſeil &
deſſein Diuin, il n'eſtoit pas bon que l'homme demeuraſt ſeul.
Les heretiques de noſtre temps qui n'ont autre eſtude que leur liberté &
le contentement de la chair ; penſant auoir cauſe gagnée produiſans ces pa-
roles contre les religieux, pour condamner les vœux & donner licence
aux nonnains, aux preſtres, & autres qui font profeſſion de celibat de
ſe marier.  S'il n'eſt pas bon, diſent-ils, que l'homme ſoit ſeul, c'eſt à
dire, ſans femme, les vœux de chaſteté ſont donc mauuais, puis qu'ils
contrarient 17Des fins du Mariage.
contrarient à la compagnie que Dieu a trouuée bonne.
Que les
vœux ne
ſont con-
traires à
l'ordon-
ance de
Dieu
touchant
la multi-
plication.
Voilà beaucoup de mauuais preſtres & religieux, bien obligez à ces pre-
tendus reformateurs, qui leurs donnent diſpenſe de leurs vœux à ſi bon prix;
mais cette diſpenſe eſt elle canonique ? examinons-la. Il eſt vray que Dieu
a dit qu'il n'eſtoit pas bon que l'homme fuſt ſeul, ouy ie l'accorde, meſme
auec l'interpretation qu'ils pretendent, ſeul, ſans femme, ſans mariage: il eſt
vray que Dieu a inſtitué le mariage : mais auſſi eſt il vray que Dieu a dit par
la bouche de S.Paul, ſon Apoſtre,
bonum eſt homini mulierem non tangere
: il eſt
bon que l'homme ne touche point de femme, ne ſe marie point. I. Corint. 7.
& au meſme lieu,
Qui matrimonio iungit virginem ſuam bene facit, & qui non iun-
git melius facit
. Quiconque marie ſa fille fait bien, qui ne la marie pas, fait
encor mieux: &
mulier cui vult nubat tantum in Domino, beatior autem erit ſi ſic
permanſerit, ſecundum meum conſilium, puto autem quod & ego ſpiritum Dei ha-
beam
. La femme ſe marie à qui elle voudra ſuiuant les loix diuines; mais elle
ſera plus heureuſe, ſi elle demeure ſans eſtre mariée, & c'eſt mon conſeil, &
ie croy que ie parle ſelon l'eſprit de Dieu. Voire Ieſus-Chriſt meſme n'a-t'il
pas dit Math. 10.
Sunt eunuchi qui ſeipſos castrauerunt propter regnum cœlorum.

Il y en a aucuns qui ſe ſont priué du mariage pour le Royaume des cieux.
S. Cyprian « lib. de habitu virginum » accorde ces paſſages, qui d'abbord ſem-
blent contraires par ces paroles,
Prima Dei ſententia creſcere & generare præce-
pit, ſecunda continentiam ſuaſit, cum adhuc rudis mundus & inanis est, copia fœcun-
ditatis generante propagamur & creſcimus ad humani generis augmentum: cum
iam refertus est orbis, & mundus impletus; qui capere continentiam poſſunt, ſpadonum
more viuentes caſtrantur ad regnum
. Par la premiere ſentence Dieu a comman-
dé de croiſtre & d'engendrer, par la ſeconde il a conſeillé la continence, lors
que le monde eſtoit encor rude & vuide, il deuoit ſe multiplier par la fe-
condité & generation, maintenant que le monde eſt peuplé, ceux à qui Dieu
fait la grace d'eſtre continens, s'abſtiennent de mariage pour le Royaume des
cieux
: partant que les heretiques & ſemblables eſtallons de haras, eſcoutent
ce que leurs dit noſtre Seigneur, Matth. 22.
Erratis neſcientes ſcripturas neque
virtutem Dei
, vous vous trompez, vous n'entendez pas l'Eſcriture, vous ne
connoiſſez pas la vertu de Dieu, vous ne ſçauez pas le prix de la continence,
vertu diuine que Ieſus-Chriſt a enſeigné au monde.
Quel euſt
eſté le
mariage
en eſtat
d'inno-
cence.
Le mariage a eſté inſtitué de Dieu en l'eſtat d'innocence ie l'accorde,
mais il euſt eſté autre qu'il n'eſt maintenant, car lors on n'euſt engendré que
des efleus & des predeſtinez: il ne ſe ſuſt point trouué de deſordre en la ſen-
ſualité : il euſt eſté ſans corruption, l'eſprit n'euſt aucunement empeſché
du ſeruice de Dieu par ſon vſage : Depuis le peché, le mariage eſt ſubject à
tant d'incommoditez, offuſque tellement l'eſprit, empeſche ſi fort l'excercice
des choſes meilleures : rauale ſi bas l'ame, la deſtourne tant de la connoiſſance
deC 18Premier Traité
de Dieu, qu'on a iuſte occaſion de dire, Bonus est mulierem non tange-
re
: il eſt bon de n'auoir point de femme: Bea ſicrerit ſi ſic permanſerit,
vaut mieux eſtre ſeul que d'eſtre marié, car eſtant ſeul on a plus de moyen
de ſeruir Dieu, & de procurer ſon ſalut plus efficacement & plus en re-
pos.
Donc en l'eſtat d'innocence auquel ny auoit point de reuolte au corps,
point de deſordre en la chair, point de mouuement qui ne fuſt commandé
& composé par la raiſon: eſtat auquel le monde n'eſtoit encor peuplé, non est
bonum hominum eſse ſolum
il ne falloit pas que l'homme fuſt ſeul, ainſi faciamus
ei adiutorium
, faut luy faire vn aide.
Commẽt
la femme
eſt l'aide
de l'hõ-
me prin-
cipale-
ment
pour la
genera-
tion.
S. Aug. « lib. 9. de Geneſi ad literam », recherchant quel aide l'homme pouuoit
tirer de la femme, dit, que cet aide eſtoit purement pour la generation, car
en toutes autres choſes l'homme pouuoit receuoir plus d'aſſiſtance d'vn
autre homme que d'vne femme. Eſcoutons le parler.
Si quæratur ad quam
rem fieri opotuerit hoc adiutorium, nihil aliud probabiliter occurrit, quam propter
filios procreandos: ſicut adiutorium ſemini terra est, vt virgultum ex utroque naſca-
tur
. Si vous me demandez pourquoy cet aide a deu eſtre fait, ie ne trouue
autre choſe, ſinon pour la generation: tout ainſi que la terre aide la ſemence
afin que de l'vn & de l'autre naiſſe la plante. S. Ambroiſe « lib. de paradiſo » c.
10.
Ideo quia ex viro ſolo non poterat humani eſſe generis propagatio, pronuntiauit
Dominus non eſſe bonum ſolum eſſe hominem
, d'autant que la multiplication des
hommes ne ſe pouuoit faire par l'homme ſeul, Dieu a dit, il n'eſt pas bon de
laiſſer l'homme ſeul ; & le meſme plus bas,
adiutorium, ad generationem conſli-
tutionis humanæ intelligimus, & vere bonum adiutorium, maior quippe in cauſage-
nerationis operatio mulieris reperitur, ſicut istius terræ quæ ſemina primo accepta
cohibendo, paulatim fœtu ſuo, adoleſcere facit. & producit in ſegetem
. Nous deuons
entendre que c'eſt vn aide pour la generation, ouy vn fort bon aide, car la
femme opere d'auantage en la generation, tout ainſi que la terre, laquelle
receuant la ſemence, en la retenant la fait croiſtre petit à petit, & enfin la
fait meurir.
Rupert expliquant ce paſſage,
non eſt bonum
, dit il,
non eſt vtile, non conducit
ad propoſitum noſtrum eſſe hominem ſolum, propoſuimus enim præſcitos &
prædestinatos de primo homine propagare ſanctos, imagini ac ſimilitudini no-
ſtræ conformes futuros ergo vt propoſitum istud impleatur, faciamus ei adiutorium
ſimile ſibi, adiutorium inquam ad multiplicandam prædestinatum progeniem ſancto-
rum
. Il n'eſt pas vtile ny expedient à noſtre deſſein, que l'homme ſoit ſeul :
noſtre deſſein eſt de tirer les predeſtinez du premier homme, qui ſoient con-
formes à noſtre image & ſemblance, donc pour accomplir noſtre deſſein,
faiſons luy vn aide qui luy ſoit ſemblable, aide pour multiplier les predeſti-
nez & les Saincts.
La
19Des fins du Mariage.
La bene-
diction de
Dieu dõ-
née à Adã
pour la
multipli-
cation eſt
efficace.
La meſme verité eſt confirmée par ces autres paroles que Dieu a dit à A-
dam
& à Eue, apres les auoir conioinct creſcite & multiplicamini & replete
terram
, croiſſez & multipliez la terre : auquel effect il les benit non de pa-
roles creuſes, ou ſeulement accompagnées de fauorables ſouhaits, comme
faiſoient les Parens de Rebecca, diſans creſcas in mille millia, croiſſez de mil-
liers en milliers, mais de paroles efficaces, leurs donnant en vertu de ces pa-
roles la fecondité comme il auoit donné aux beſtes, pour la multiplication
de leur eſpece.
Les Rabbins diſent que Dieu s'eſt reſerué l'vſage & la dispoition de qua-
tre clefs, de nature ; l'vne de la pluye, pour la faire tomber des nuées quand
bon luy ſemble, Deut. 28.
Aperiet Dominus theſaurum ſuum optimum cœlum
vt tribuat pluuiam terræ tuæ in tempore ſuo
. Il ouurira le ciel qui eſt ſon threſor
Quatre
clefs de
nature
que Dieu
s'eſt re-
ſeruée.
pour donner la pluye à la terre en ſon temps. La ſeconde eſt la clef de la ge-
neration, Gen. 30.
Num pro Deo ego ſum qui te priuauit ſructu ventris tui
. Quoy
diſoit Iacob à Rachel, pour qui me prenez vous ? croyez vous que ie ſois
Dieu, c'eſt de luy que depend la fecondité, c'eſt luy qui vous a priué du
fruict de votſre ventre. La troiſieme clef eſt la clef du garde de manger, au-
quel preſide la prouidence diuine, & qui donne à chacun ſa pitance. Aperu
tu manum tuam & imples omne animal beneditione.
Vous ouurez voſtre main,
& vous rempliſſez tous les animaux de benedition. La quatrieſme eſt la
clef de la vie & de la mort, auec laquelle il ouurira les ſepulchres, & com-
mandera aux morts d'en ſortir,
aperiam tumulos veſtros
, Ezechiel 87. I'ou-
uiriray vos ſepulchres. Dieu auec la ſeconde clef, par le moyen de ſa be-
nediction ouurit la fecondité aux premiers hommes pour la multiplication
de l'eſpece.
Les heretiques abuſent de ce paſſage comme de l'autre, non est bonum ho-
minem eſſe ſolem
, & veuillent inferer de ces paroles, creſcite & multiplicami-
ni
, que tous, hommes & femmes, preſtres, moines, religieuſes, & deuotes
ſont obligez de ſe marier : & que ces paroles ſont vn commandement obli-
gatoire. Voyons auec quelle verité, & examinons ce que les Docteurs Ca-
tholiques en diſent.
Poſons le cas que ces paroles ſoient commandement: s'enſuit il pour-
Si les pa-
roles de
Dieu croiſ
ſez & mul
tipliez sõt
comman-
dement.
tant que tous les hommes y ſoient obligez ? & quand ils y ſeroient obligez
pour vn temps, eſt-ce à dire que cette obligation durera touſiours ? Nous
auons deſia monſtré par les paroles de S. Cyprian que ce pouuoit eſtre vn
commandement, lors que le monde eſtoit rude & groſſier, & n'eſtoit mul-
tiplié, mais que depuis il n'eſtoit plus commandement, mais la continence
eſtoit vn conseil, & qu'elle eſtoit louable, & le maiſtre des ſentences confir-
me l'aduis de S. Cyprian, lib. 4. diſt. 26.
S. Thomas dit que ce commandement n'obligeoit tous les hommes en
particulieC 2 20Premier Traité
particulier, mais la multitude des hommes, & partãt n'eſtoit neceſſaire qu'il
fut mis en execution de tous, mais ſuffiſoit qu'aucuns le pratiquaſſent, pour
la conſervation & la multiplication de l'eſpece: & 2.2. qu. 152 art 2. il dit
qu'il y a deux ſortes de commandemens, les vns doiuent eſtre mis en ex-
Que tous
les hom-
mes ne
ſont obli-
gez à ſe
marier.
ecution de tous : les autres d'aucuns ſeulement, & cela ſuffit. Le com-
mandement que Dieu donna à l'homme de manger de omni ligno paradiſi, des
fruicts du paradis, obligeoit tous les hommes en particulier, puis que per-
ſonne ne peut viure ſans manger, & que chacun eſt obligé de conſeruer ſa
vie; mais le commandemẽt de ſe marier, n'obligeoit pas tous en particulier,
mais obligeoit ſeulement à la conſeruation & multiplication de l'eſpece, ce
qui ſe pouuoit faire ſuffiſamment, aucuns ſe mariant ſans que chaque parti-
culier le fiſt: de plus la perfection de la nature humaine demandoit que com-
me aucuns ſe marioient & vaquoient aux affaires temporelles, auſſi d'autres
ne ſe mariaſſent pour s'employer auec plus d'attention & de perfection à la
contemplation des choſes celeſtes.
Scotus in 4. Sent diſt. 26. dit que le commandement de ſe marier eſtoit
per modum præcepti affirmatiui
, comme vn precepte affirmatif, qui oblige
ſem-
per, ſed non ad ſemper
, touſiours, mais non pour touſiours, ains en temps de
neceſſité, & partant obligeoit au commencement du monde, à cauſe de la
neceſsité de la multiplication, & obligeroit encor ſi le monde venoit à
quelque notable ruine, ou par guerre, ou par peſte, ou par famine, ou au-
trement.
Aucuns penſent que c'eſtoit vn commandement qui a duré iuſque à
la Loy Euangelique, par laquelle il a eſté abrogé lors que noſtre Seigneur
a deſployé l'eſtendart de la Continence & Virginité, & y a inuité le
monde par ces paroles, qui poteſti capere capiat, ceux qui la pourront ſuiure
qu'ils la ſuiuent.
Quelqu'vns comme remarque S. Auguſt. 14. de ciuitate Dei39 c. 21. ont
expliqué ces paroles creſcite & multiplicamini, croiſſez & multipliez non de
la ſecondité charnelle, mais de la ſpirituelle & de l'ame, il monſtre toutefois
qu'elles ſe doiuent entendre de la fecondité de la chair, pour laquelle Dieu
a crée l'homme & la femme, auec diuerſité de ſexe, & à cet effect leurs a
donné ſa benediction.
Les paro-
les de
croiſtre &
multi-
plier ne
ſont pas
comman-
dement.
Voila diuerſes interpretations & intelligences de ces paroles, nous pou-
uons toutefois dire qu'en ces paroles ny a aucun commandement, mais ſeu-
lement que Dieu par icelles, a voulu monſtrer qu'il auoit crée l'homme &
la femme auec diuerſité de ſexe pour la multiplication du genre humain, &
à cet effect leurs auoit donné ſa benedition & la fecondité, creſcite & mul-
tiplicamini
. Que ſi ces paroles croiſſez & multipliez, ſont dictes auec quel-
que authorité & commandement, ce n'eſt pas que cette authorité & com-
mandement 21Des fins du Mariage
mandement oblige chaque homme en particulier de les mettre en practi-
que, mais cét pour monſtrer que ces paroles deuoient eſtre efficaces en
vertu de la benediction, de laquelle il les accompagnoit. Dieu auoit dit
les meſmes paroles auparavent aux beſtes, & toutefois perſonne ne peut
raiſonnablement inferer qu'il leurs euſt donné quelque commandement; mais
par ces paroles il denote la benediction qu'il donne pour rendre ſes
paroles efficaces ; & tout ainſi que lors que Dieu dit replete terram &
ſubiicite eam, & dominamini piſcibus maris & volucribus cœli, & vniuerſis
animantibus, quæ mouentur ſuper terram
, rempliſſez la terre, ſoubmettez-
là, & ſeigneuriez ſur les poiſſons de la mer, ſur les oyſeaux du ciel, & ſur
tous les animaux qui ſe meuuent ſur la terre. Dieu n'a pas commandé à
l'homme de ſoubmettre la terre, de Seigneurier ſur les beſtes, mais ſeulement
luy a donné authorité pour ce faire, & pour s'en ſeruir : de meſme
lors qu'il a dit creſcite & multiplicamini, croiſſez & multipliez, il a don-
né le pouuoir de ſe marier & la benediction & la fecondité, & non le com-
mandement.
Quoy ! ſi ceſt vn commandement, pourquoy S. Iean Baptiste? pourquoy
Iesus Chriſt ne ſe ſont-ils pas marié ? Pourquoy Iesus Chriſt exhorte-il à la
continence ? Pourquoy S. Paul dit il qu'il eſt bon de ne point toucher fem-
me? pourquoy aſſeure-il que celles qui ne ſe ſeront mariées ſeront plus heu-
reuſes ? auront plus grande gloire ? au contraire, elles deuroient eſtre plus
puniſſables, ſi c'eſtoit commandement, d'autant qu'elles ne l'auroient ac-
comply. Diſons donc qu'il ny a point de commandement, au moins en la loy
Euangelique, mais que nos heretiques voudroient volontiers prendre ſub-
iect de ces paroles, d'authoriſer leur incontinence, & d'obliger toutes ſortes
de perſonnes à ſe marier contre conseil expres de Ieſus Chriſt pour auoir
quelque couuerture de leur impudicité.
Quoy qu'il en ſoit c'eſt choſe aſſeurée que la premiere & principale fin
du mariage eſt la generation & multiplication de l'eſpece, & telle eſtoit la
fin qu'auoit Tobie en ſon mariage, come il proteſte.
Tu ſcis Domine quod non
luxuriæ cauſa accipio ſororem meam coniugem, ſed ſola poſteritatis dilectione, in qua
benedicatur nomen tuum in ſecula ſeculorum
. Seigneur vous m'eſtes teſmoing
que ie ne prens Sara pour femme, pour ſatisfaire à ma ſenſualité ; mais
ſeulement par deſir de lignée, par laquelle voſtre nom ſoit beny à iamais.
Tobie 8. Il auoit appris cette ſaincte & ſalutaire leçon de l'Ange Ra-
phael
, paranymphe de ſon mariage,
Accipies virginem cum timore Dei, amore ſi-
liorum magis quam libidine ductus, vt in ſemine Abrahæ benedictionem in filiis con-
ſequaris
. Tu prendras cette pucelle en la crainte de Dieu, pluſtoſt par deſir
d'auoir enfans que pour ſatisfaire à ta concupiſcence, afin que tu reçoiues
benedi-C 3 22Premier Traité
benediction en la ſemence d'Abraham par tes enfans. Ceux qui ſe marient
doiuent donc ſe propſer ceſte fin, & non ſeulement en l'inſtitution de
leur mariage, mais auſſi en l'vsage d'iceluy, comme vne fin pour laquelle la
mariage a eſté eſtably de Dieu & l'homme & la femme crées auec diuerſi-
té de ſexe.

[Filet cadre, rayé.] De la ſeconde fin du mariage qui eſt l'aſſiſtance mutuelle.

CHAPITRE V.

LA bonté de Dieu enuers l'homme ne ſe contentant point de l'auoir
crée à ſon image & ſemblance; de luy auoir donné le domaine & Sei-
gneurie ſur toutes les creatures; a encore eu ſoin de luy donner de l'aſſiſtan-
ce par la production de ſa ſemblable, auec laquelle il peuſt contracter ami-
tié, conuerſer familierement & doucement auec elle, ſe peuſſent conſoler
& aider mutuellement, & exercer l'vn enuers l'autre tout deuoir de charité
& d'amitié.
C'eſt icy la ſeconde fin du mariage, ſçauoir l'aide & l'aſſiſtance mutuelle,
exprimée en ces paroles, adiutorium ſimile ſibi. Vn aide qui luy ſoit ſemblable.
Ie ſçay bien que l'aide principal que l'homme pouuoit pretendre de la fem-
me, eſtoit pour le regard de la generation & nourriture des enfans, ce que
l'homme ne pouuoit faire ſeul, comme i'ay dit au chapitre precedent : il
ne s'enſuit pas toutefois qu'elle ne peuſt aſſiſter & aider l'homme en beau-
coup d'autres choſes, & principalement en l'adminiſtration & ſoin de ſa fa-
Diuerſes
habitudes
de l'hõme
& de la
femme.
mille. Car comme Dieu a fait l'homme & la femme auec diuerſité de ſexe,
auſſi leurs a il donné diuerſes habitudes & inclinatiõs, conformement à leur
ſexe, à l'homme la prudence & la force pour faire les affaires exterieures &
plus difficiles : à la femme la vigilance, pour auoir soin des affaires dome-
ſtiques: à l'homme vne authorité pour maintenir les enfans en leur deuoir:
à la femme vne tendreſſe & douceur pour les nourrir & eſleuer : à l'ho-
me l'induſtrie pour amaſſer, à la femme la diligence pour conſeruer &
ſagement diſtribuer. Cecy paroiſtra mieux par l'interpretation de ces pa-
roles, Faciamus ei adiutorium ſimile ſibi, Faiſons luy vn aide qui luy ſoit
ſemblable.
La verſion Chaldaique40 au lieu d'adiutorium ſimile ſibi, tourne ſuſtentaculũ
quod ſit penes eum
, comme s'il vouloit dire, mettons aupres de luy quelqu'vn
qui le ſoulage à porter ſon fardeau, & qui luy preſte la main au beſoin : &
ainſi il crea la femme pour aſſiſter l'homme en ſa neceſſité. Le Sage dit Eccl.
4. me- 23Des fins du Mariage.
4.
Melius est duos eſse ſimul quam vnum: habent enim emolumentum ſocietatis ſue:
ſi vnus ceciderit ab altero fulcietur: Væ ſoli qui a cum ceciderit non habet ſublenan-
tem ſe, & ſi dormierint duo fouebuntur mutuo: unus quomodo calefiet? & ſi quiſ-
piam præualuerit, contra vnum duo reſistent ei
: vaut mieux eſtre deux, que d'e-
ſtre ſeul : car deux ont de l'aduantage de leur compagnie : ſi l'vn tombe il
ſera ſouſtenu de l'autre : malheur à celuy qui eſt ſeul, car lors qu'il ſera tom-
bé il n'aura perſonne pour l'aider à ſe releuer : ſi deux dorment enſemble
ils s'echauferont l'vn l'autre, comment eſt-ce que celuy qui eſt ſeul pourra
eſtre chaud? ſi vn troiſieme attaque deux qui ſont enſemble, les deux ſe de-
fendront contre luy. Ne voila pas la condition des mariez de peinte par le
Sage ? & l'aſsiſtance qu'ils ſe doiuent, repreſentée auec ſes circonſtances.
Abiga il
ſoulage
Nabal
Il en prit bien à Nabal qui eſtoit vn pauure ſot & eſtourdy, ſans courtoi-
ſie ny recognoiſſance, homme auare & groſsier, d'auoir rencontré vn bon
aide, ie dis vne femme ſage & prudente, telle qu'eſtoit Abigail qui luy preſta
la main au beſoin: autrement il eſtoit perdu: Dauid eſtoit armé de cholere, &
d'vne iuſte vangeance contre luy, pour ſon ingratitude, il auoit iuré ſon
grand iuron de la chaſtier, mais à toute outrance, il eſtoit aſſiſté de gens
plein de reſſentiment & de reſolution, il ne pouuoit eſchapper, mais Abi-
gail
en ayant le vent, ſçeut par ſa prudence & bonne grace, & par ſes libera-
litez & bien dire, ſi bien appaiſer Dauid, qu'il pardonna à ce ſot pour l'a-
mour d'elle. Ceſte fẽme ne fut elle pas ſuſtent aculum penes eum, vn ſoutien, vn
ſoulagement, qui l'empeſcha de tomber en vne ruine totale, voire à la mort?
telle doit eſtre la femme sage, pluſtoſt qu'vne pierre d'achopement qui faſſe
tresbucher ſon mary : le mary doit porter les charges de la famille, mais la
femme ſe doit ſouutenir qu'elle eſt coniux, ceſt à dire ſouz le meſme ioug, &
partant qu'elle doit en porter ſa part & ſoulager ſon mary.
La fẽme
eſt le ſup-
port des
hommes.
La parole Chaldaique41 Semach qui ſignifie adiutorium, ſuſtentaculum, aide
ſouſtien, ſignifie auſſi fulcrum, vn eſtançon, adminiculum vn appuy, vn ſupport:
& Chochible & ſignifie prope ipſum, penesipſum, iuxta ipſum, proche de luy, à ſon
coſté, à ſa main, qui eſt à dire que la femme doit eſtre comme à la main de sõ
mary, pour l'aider, le conſoler, l'aſſiſter, le ſoulager en ſes trauaux : pour
l'aduertir doucement & prudemment. Telle eſtoit la fidelle Michol, lors
que ſi fidelement elle aſſiſta Dauid ſon mary, contre les pourſuites de Saül
ſon pere & luy ſauua la vie : telle la ſage Abigail qui prenoit ſi biẽ ſon apoint
pour faire cognoiſtre à ſon mary ſa ſottiſe, non auec empire authorité &
rigueur, comme font pluſieurs, mais auec douceur & manſuetude, ſuiuant
ce que dit Dauid ſuperuenit manſuetudo & corripiemur, eſtant aduerty auec
manſuetude on ſe corrige. Elle ne criailla pas, ne tintamarra pas, lors qu'il
eſtoit yure, ains le flatta: mais quand il eut cuit ſon vin, elle l'aduertit douce-
ment, elle ſçauoit trop mieux que tout ainſi qu'il n'eſt ſalutaire d'abbreuuer
le 24Traité Premier
le cheual, lors qu'il eſt eſchauffé ; de meſme qu'il ne faut aduertir le mary
lors qu'il eſt en cholere ou yure. Le Sage a fort bien dit, Eccl. 36.
Si est lin-
gua curationis, eſt & mitigationis & miſericordie : non eſt vir illius ſecundum filis
hominum
. Si vne femme a la grace de remedier aux vices de ſon mary, de le
conſoler, le ſoulager, l'appaiſer : ſi elle aſſiſte ſon mary en ſes maladies, in-
commoditez, auec douceur & miſericorde en portant vne partie, cét homme
n'eſt pas de la condition des autres hommes, il eſt d'vne categorie plus rele-
uée que le reſte, il eſt le plus heureux homme du monde.
O quel ſoulagement à vn mary, qui a vne telle femme! mulieris bone beatus
vir
, heureux l'homme qui a trouué vne bonne femme ; vne femme ſage eſt
la couronne, l'honneur, le ſoulagement, la conſolation, l'ornement d'vn
mary, voire ſouuent la cauſe de ſon ſalut, & corporel & ſpirituel, c'eſt Sainct
Paul qui le dit
Sanctificatus est vir indifelis mulierem fidelem
, Corinth. 7.
l'homme infidele eſt ſanctifié, eſt ſauué, par la femme fidele, ne voila pas
ce que diſoit tantoſt Le Sage?
Emolumentum Societatis
, vn grand aduantage
L'hõme
doit eſ-
couter
aucunes-
fois ſa
femme.
d'vne bonne compagnie.
La ſaincteté, prudence, ſageſſe, & autres vertus du Patriarche Abraham,
ſont aſſez cognuës, cependant Dieu veut qu'il ſoit aidé par ſa femme en la
conduicte de ſa famille, ne luy dit il pas, Geneſ. 21.
audi vocem eius
: eſcoutez,
faictes ce qu'elle vous dira, c'eſtoit touchant Iſmael, & l'education d'Isaac.
Si Pilate eut eſcouté la parole de ſa femme, & eut fait eſtat de ſes aduis, il ne
ſe fut ietté dans l'abyſme de mal-heur auquel il ſe precipita.
Au lieu de ſmile ſibi les ſeptante tournent ſecundum ipſum, ſelon luy, c'eſt
à dire de meſme nature auec luy, & non ſeulement de meſme nature,
mais principalement de meſme volonté, de meſme intention, conſpirans
par enſemble aux meſmes deſſeins par vn accord & bonne intelligence, par
vne condeſendance mutuelle,
Vir & mulier bene ſibi conſentientes
, Eccli. 25.
S'eſchauffans l'vn l'autre au ſeruice de Dieu & à l'acquiſition de la vertu, ſui-
uant ce que dit Le Sage,
Si dormierint duo fouebuntur mutuo
, deux qui cou-
chent enſemble s'eſchaufferont l'vn l'autre, de peur que ce grand mal heur
ne leurs arriue, que de deux qui ſe trouueront en meſme lict, l'vn ſoit eſleué
à la gloire, l'autre reietté à l'opprobre & confuſion.
La verſion Hebraique au lieu de ſimile ſibi a contra ipſum, contre luy: ce qu'-
aucuns Hebreux expliquent qui luy ſoit contraire, puis que la femme ſou-
uent contrarie à son mary, le tourmente & ne luy donne point de repos, cet-
te interpretation repugne à l'intention de Dieu, lequel en la creation de la
femme a cherché le ſoulagement de l'homme, non ſon affliction, ſa conſola-
tion, non ſa deſolation: ſon aſſiſtance, non ſa ruine. Que ſi pluſieurs ſont des
fleaux à leurs marys, les contrarient, les inquietent, c'eſt vn effect du pe-
ché & de leur mauuaiſe volonté, non ſuiuant l'intention de Dieu, cela n'eſt
pas 25Des fins du Mariage.
pas commun à toutes, celles qui ſont Sages n'ont garde de le faire.
Toſtatus explique
contra ipſum
, de diuers Sexe : d'autres contra ipſum,
c'eſt à dire, coram ipſo, deuant luy, comme au Pſalme 50.
Peccatum
meum contra me eſt ſemper
, mon peché eſt touſiours deuant moy, en S.
Matthieu 21.
Ite in castellum quod contra vos eſt
, Allez au chaſteau qui eſt
deuant vous. Donc coram ipſo deuant luy pour monſtrer que la femme doit
touſiours eſtre à la main de ſon mary, comme en ſa preſence, & ſe com-
porter par tout comme ſi par tout il la voyoit.
En quoy
l'homme
ſemblable
à Dieu.
Helas que les intentions de Dieu ſont maintenant peruerties, par les hom-
mes ! les femmes ne ſont pas à pluſieurs adiutorium ſimile ſibi, vn aide, vn ſup-
port ſemblable à l'homme, car pluſieurs marys ne les traictent pas comme
leurs ſemblabes, mais comme des eſclaues, comme des ſeruantes, voire com-
me des beſtes. Si l'homme eſt fait à la ſemblance de Dieu entant qu'il a vn
eſtre intellectuel, & par conſequent ſix beaux traits de reſſemblance. 1.l'eſtre
ſpirituel & indiuiſible, 2.immortel, 3.eſt pourueu d'entendemẽt, de volonté,
de memoire, 4.le franc arbitre preſque tout puiſſant qui peut meſme, s'il
veut, reſiſter à Dieu ſelon la voye ordinaire eſtablie de Dieu meſme, 5.eſt ca-
La fem-
me faite à
la reſſem-
blance de
Dieu cõ-
me l'hom-
me.
pable de vertu & de ſapience, & de grace, voire de la gloire & de la iouïſſan-
ce de Dieu, 6. qu'il ſurpaſſe le reſte des animaux & creatures en dignité, no-
bleſſe, authorité & maieſté royale. La femme eſt ſimile ſibi, non seulement sẽ-
blable à l'homme, mais auſſi ſemblable à Dieu faite & formée à ſon image &
ſemblance comme l'homme : car comme dit S. Baſile ho. 10. in Gen.
Habet & mu-
lier nihilominus quam vir, quod ad imaginem Dei eſt facta, honor vtrique nihilo diſpar,
æquales virtutes: viriq; in agone decertanti propoſitum par prœmiü, conſimilis peccanti
decreta condemnatio
. La femme n'eſt pas moins faite à la ſemblance de Dieu
que l'homme, l'vn merite autant d'honneur que l'autre, les vertus ſont éga-
le en l'vn & en l'autre : le meſme prix eſt propoſé à tous deux, s'ils cõbattent
valeureuſement : que s'ils font mal, la meſme punition leurs eſt gardée.
La fẽme
pour
quoy fai-
te de la
coſte de
l'homme
S. Ambroiſe lib. de parad. c.10.
de ipſius Ade coſta facta eſt mulier ut ſciremus
unam in viro muliere eſse naturam, vnum fontem generis humani
. La femme
a eſté faite de la coſte d'Adam, afin que nous ſçeuſſions que c'eſt la meſme
nature en l'homme & en la femme, qu'ils ſont vne meſme fontaine du gen-
re humain. Elle a eſté tirée du coſté d'Adam dit S. Augistin, pour monſtrer
l'amour qu'ils ſe doiuent porter : non du limon de la terre comme l'homme,
dit Rupert, pour denoter l'indiſſolubilité de l'amour coniugale, S.Thomas
1. part. q. 92, art. 3. elle n'a pas eſté faite de la teſte de l'homme, dautant qu'elle
ne luy deuoit pas commander : non des pieds, dautant qu'elle ne deuoit pas
eſtre ſa ſeruante ny meſpriſer de luy : mais de sõ coſté, d'autant que l'homme
la deuoit tenir comme ſa ſemblable, comme ſa compagne, ſimile ſibi : au-
cuns pẽſent que cette coſte fut tirée du coſté gauche, qui eſt le coſté du cœur
pourD 26Premier Traité
pour monſtrer la ſincerité de l'amour qui doit eſtre entre le mary & la fem-
me & qu'il doit eſtre tout cordial.
Pluſieurs
femmes
ne ſont
aide à
leurs ma-
rys.
Mais mes dames remarquez cette parole adiutorium, aide: non ruine, non
empeſchement, non occaſion de ſcandal & de damnation. Quel aide eut
Adam de ſa femme, ſinon qu'elle fut cauſe de ſa ruine & couppa la gorge à
toute ſa poſterité? quel aide le pauure Iob en ſes malheurs de la ſienne? elle
l'incite à blaſphemer, & à ſe deſeſperer, elle ſe mocque de luy au lieu de
l'exhorter à patience, & de le conſoler.
Ce fut bien icy la plus cuiſante de toutes ſes afflictions que Dieu reſerua
comme la derniere, pour l'eſpreuue de ſon inuincible patience apres la
perte de ſes biens, de ſes enfans, l'abandonnement de ſes amis, les mala-
dies & pourritures de ſon pauure corps : il falloit vne femme eſceruelée,
qui au lieu de le conſoler & aider ſe mocquaſt de luy, le teint en qualité d'vn
badin & homme ſans courage, & l'incitaſt à ſe bander contre Dieu meſme.
ô qu'elle n'a que trop de ſemblables qui ſont ſouuent la cauſe de la ruine
& damnation de leurs marys, & par leurs meſchantes langues les incitent &
conduiſent au deſeſpoir.
Raulin, de
matrimo-
nio ſerm.
2.
Ceſt vn
grand
tourment
qu'vne
mauuaiſe
femme.
Hiſtoire
plaiſante
à ce pro-
pos.
Vn bon autheur raconte qu'vn certain ieune homme eſtant en aage d'e-
ſtre marié pria ſon pere de luy donner deux femmes, & comme il luy faiſoit
tres-grande inſtance, le pere le pria que pour la premiere année il ſe con-
tentaſt d'vne, que la ſeconde année il luy en donneroit encore vne : la pre-
miere année il rencontra vne Proſerpine qui le faiſoit dépaſſionner: l'année
eſtant paſſée, le Pere luy dit, qu'il vouloit s'acquitter de ſa promeſſe & luy
donner encore vne femme, helas dit-il, ie vous rends voſtre parole, ſi ie pou-
uois auſſi bien quitter ma femme, ie le ferois volontiers : & ſi vne ſeule me
fait mourrir cent fois, ſans pouuoir mourir, me cauſant tant d'ennuis, com-
ment pourrois-ie viure auec deux. Il eſt vray que ceſt vn grand ſupport à un
mary qu'vne bonne & sage femme, mais auſſi ceſt vne charge inſupportable
qu'vne meſchante femme.
Le meſme autheur dit que comme on auoit apprehendé vn meſchant
Autre hi-
ſtoire au
meſme
propos.
homme, meurtrier, magicien, larron, voleur, & que les bourgeois de la ville
ſe plaignoient aupres du Iuge, des torts qu'ils auoient receu de luy : le Iuge
leurs demanda quel eſtoit leur aduis, de quel genre de mort on le deuoit
punir : l'vn diſoit qu'il falloit le bruſler : d'autres qu'il falloit l'eſcorcher
tout vif: chacun en parloit ſuiuant ſes reſſentimẽts, mais vn certain qui auoit
rencontré vne fort mauuaiſe femme, dit, pour Dieu donnez luy ma femme,
ie vous aſſeure que ce ſera le plus grand ſupplice qu'on luy ſçauroit donner.
Il eſt tout aſſeuré qu'vn des plus grands tourmens qu'vn honneſte homme
puiſſe auoir au monde, eſt d'auoir rencontré vne mauuaiſe femme, au con-
traire vne des plus grandes conſolations eſt vne bonne femme, Mulieris
bonæ 27Des fins du Mariage. bonæ beatus vir. Comme on demandoit à Protagoras pourquoy il auoit
donné ſa fille en mariage à ſon ennemy, parce dit il que ie n'auois rien de
plus mauuais, & que ie ne le pouuois trauailler dauantage qu'en luy don-
nant vne mauuaiſe femme.
La foi-
bleſſe des
femmes
ne les diſ-
pense pas
d'eſtre ver-
tueſes.
Que les femmes ſe ſouuiennent qu'elles ſont ſimile, ſemblables à l'homme
ouy à la ſemblance de Dieu, & ſi elles ſont plus foibles de corps, cela ne les
diſpenſe pas d'eſtre auſſi vertueuſes que l'homme ; ie les prie d'eſcouter vne
belle exhortation que leurs fait S. Baſile homil. 10. in Geneſim, ou apres a-
uoir monſtré comme la femme eſt auſſi bien formée à l'image & ſemblance
de Dieu que l'homme, comme nous auons rapporté vn peu auparauant, il
adioute,
non dicat mulier imbellis ſum & infirme conditionis
, que la femme ne
diſe pas ie ſuis delicate & d'vne condition plus foible,
iſthæc infirmitas carnis
eſt, nam in anima ſibi ſedem fixit virtus firma ac potens
, ceſte foibleſſe & infirmi-
té eſt à la chair, la vertu qui doit eſtre forte & ferme eſt en l'ame. Comme
s'il vouloit dire la reſſemblance que l'homme & la femme ont auec Dieu,
n'eſt pas au corps, qui n'eſt ny ſpirituel ny intellectuel, ny indiuiſible, ny im-
mortel, ceſt en l'ame : & s'il y a de la diuerſité entre le corps de l'homme &
celuy de la femme, il n'y en a point entre leurs ames, qui n'ont point de ſexe:
la vertu eſt en l'ame non au corps, partant pourſuit S. Baſile.
Nolim iſti exter-
no homini animum admone as tuum, quod velut quoddam animi tectorium eſt
: ie ne
veux pas que vous croyez que l'ame & l'eſprit conſiſte en ce que vous voyez
d'exterieur, qui eſt le corps, qui n'eſt que l'enduict de l'ame.
Deliteſcit anima
intus ſub hoc integumento ceſſitans, & corpore molliuſculo, quæ tamen in viro & fœ-
mina pari honore inſignita eſt, tantum reperitur in iſtis integumentis diſcrimen
. L'ame
eſt cachée au dedans, elle eſt ſoubs cette enueloppe, ſoubs ce corps molle &
doüillet, laquelle toutefois eſt auſſi honorable en la femme qu'en l'homme,
toute la difference qui s'y retrouue n'eſt qu'a l'enueloppe, n'eſt qu'au corps.
Enfin il conclud
Diuina igitur imago hæc, cum in utroque ſexu peræque honoretur,
ſit & compar in utroque virtus, quæ per bona opera vim ſuam exerat & explicet
.
puis donc que l'image de Dieu eſt autant honorable en vn ſexe qu'en l'au-
tre, que la vertu ſoit eſgale en l'vn & en l'autre, & ſe faſſe paroiſtre par l'ex-
ercice des bonnes œuures.
Voila la ſeconde fin du mariage, ſçauoir l'aide & aſsiſtance mutuel, que
peuuent auoir tant de gens vieilles qui ſe marient eſtant hors d'aage d'auoir
enfans, voire qui ſe mettent en mariage non pour y trouuer remede à leur
concupiſcence, qui eſt toute amortie ou par l'aage ou par les incommoditez
& maladies, mais pour s'aſsiſter mutuellement: non eſt bonum hominem eſſe ſo-
lum
, ne pouuans viure ſeuls, & voulans ſe ſeruir de la compagnie que Dieu
a fait à l'homme pour ſon aide & conſolation.
Ceſt vn grand ſoulagement à vn homme d'auoir rencontré vne bonne
femme,D 2 28Premier Traité
La bonne
femme
prolonge
la vie de
ſon mary
femme, ceſt commencer ſon paradis en ce monde, & eſtre à demy bien heu-
reux comme dit le ſage42Eccli. 26.
mulieris bonæ beatus vir, numerus enim anno-
rum illius duplex
. Bien heureux l'homme qui a trouué vne bonne femme, le
nombre de ſes ans ſera double, premierement d'autant que le contente-
ment qu'il perçoit de la douce conuerſation de ſa femme luy cauſe vne
plus longue vie, car la ioye & le contentement prolonge les iours, com-
me au contraire la triſteſſe les abrege. Secondement, quoy que ſa vie
ne ſeroit plus longue, il vit toutefois, viuant en ioye & contentement,
la vie qui ſe paſſe en trouble, diſſenſion & facherie, eſtant pluſtoſt mort
que vie. Suiuant ce que dit le meſme Sage43, Eccli. 30.
Melior eſt mors
quam vita amara
, Mieux vaut la mort, qu'vne vie amere, &,
Iucundi-
tas cordis hec eſt vita hominis, & exaltatio viri eſt longæ uitas
. Le contente-
ment de l'eſprit eſt la vie de l'homme: Sa ioye eſt la longue vie. Troiſié-
mement la bonne femme par ſes prieres obtient ſouuent de Dieu vne lon-
gue vie pour ſon mary.
En fin ſi le Roy eſt heureux qui voit tout ſon Royaume paiſible,
le mary doit eſtre eſtimé heureux qui voit toute ſa famille tranquille,
par l'aide, conduicte, & aſſiſtance d'vne bonne femme : car comme
dit le meſme Sage Eccli. 26.
Mulier fortis oblectat virum ſuum, &
annos vitæ illius in pace implebit
. La femme ſage & vertueuſe eſt la con-
ſolation de ſon mary, & luy fait paſſer ſa vie en paix, & comme
il dict au meſme Chapitre,
Oſſa illis impinguabit
, l'engraiſſe, luy
cauſe vn embonpoinct par le contentement & aſſiſtance qu'elle luy
donne.
Ie peux bien expliquer tout cela d'vn plus grand aide que la bonne fem-
me donne à ſon mary, qui eſt que ſouuent par ſa ſaincteté & bons exem-
ples, elle le conuertit, en fait vn Sainct & eſt cauſe qu'il arriue à la vie eter-
nelle.

[Filet cadre, rayé.] De la troiſieſme fin du mariage, ſçauoir qu'il est un remede con-
tre la concupiſcence.

CHAPITRE VI

Des deux
hommes
deſquels
parle S.
Paul
Il ſemble que Sainct Paul met en nous comme deux hommes, lors que
ſi ſouuent en ſes Epiſtres il parle tantoſt de l'homme interieur, tantoſt de
l'exterieur : tantoſt de l'homme de l'eſprit, tantoſt de celuy de la chair, tan-
toſt du vieil homme, tantoſt du nouueau : tantoſt de l'homme ſelon le pre-
mier
29Des fins du Mariage.
Mani-
cheens

ont creu
que nous
auions
deux a-
mes.
mier Adam, tantoſt de celuy qui eſt ſelon le ſecond; tantoſt de l'homme ter-
reſtre, tantoſt du celeſte.  Les façons de parler ont donné ſubiect aux Ma-
nicheens
de dire que nous auions deux ames, l'vne bonne qui tiroit ſon ori-
gine de Dieu, l'autre mauuaiſe qui auoit le Diable pour autheur, que celle-
la eſtoit la racine des vertus, celle cy des pechez.
Ceſt vn erreur, mais la verité eſt que l'homme interieur, ſpirituel, diuin,
celeſte, renouuellé, conforme à Ieſus-Chriſt, eſt celuy qui a la grace de Dieu,
Que ceſt
que l'hõ-
me inte-
rieur.
& marche & vit ſelon l'eſprit de Dieu : ſon ame ou la vie de ſon ame, c'eſt
la grace : ſa loy, c'eſt la raſon & volonté Diuine : ſes deſſeins ſont d'e-
ſtre chaſte, ſobre, humble, obeyſſant, aimer & craindre Dieu : ſes ope-
rations ſont, aimer Dieu, l'honnorer, le craindre, luy obeyr, s'vnir à luy,
ſuiuant ce que dit Sainct Paul,
Fructus ſpiritus ſunt charitas, gaudium, pax,
patientia, benignitas, bonitas, longanimitas, manſuetudo, fides, modeſtia
,
Galat.5.
continentia, castitas
. La charité, la ioye, la paix, la patience, la benignité, bon-
té, longanimité, manſuetude, foy, modeſtie, continence, chaſteté.
L'homme
exterieur
L'homme exterieur eſt le meſme homme : corrompu & gaſté, ſon ame,
eſt la concupiſcence: ſa loy, l'inclination au mal: ſes deſſeins, ſont la ſenſuali-
té: ſes oeuures, ſont fornicatio, immunditia, impudicitia, luxuria & c. fornication,
immondicité, impudicité, luxure & c.
Mouue-
ment de
l'homme
interieur
& exte-
rieur.
L'homme interieur a pour conduite la raiſon, aſsiſtée de la grace de
Dieu, auec laquelle il dompte les mouuemens de la concupiſcence : l'hom-
me exterieur n'a autre guide que la nature corrompue & deprauée, laquelle
ne viſe qu'aux plaiſirs aux contentemens ſenſuels, à faire ſa volonté, ſe gou-
uerner ſelon ſa fantaſie ne deſpendre de perſonne, eſtre en credit & reputa-
tion.
L'hõme
n'a eſté
crée auec
corrup-
tion.
L'homme n'a pas eſté crée de Dieu auec ceſte corruption, Creauit Deus
hominem ad imaginem & ſimilitudinem ſuam
. Dieu a crée l'homme à ſon image
& ſemblance, l'image ſignifiant l'entendement, & la volonté: la reſſemblan-
ce, la ſageſſe & iuſtice, ſuiuant l'interpretation des Saincts Peres, d'ou ils in-
ferent que l'homme en ſa creation ne receut pas ſeulement la nature, auec
laquelle nous naiſſons maintenant, mais encor des ornemens de ſageſſe &
de iuſtice: & c'eſt au reſtabliſſement de cette reſſembalnce que S.Paul nous
exhorte, Ephe. 4
Renouamini ſpiritu mentis veſtre, & induite nouum hominem;
qui ſecundum Deum creatus est in iustitia & ſanctitate veritatis
. Renouuellez vos
ames, reueſtez vous du nouuel homme, qui a eſté creé à la reſſemblance de
Dieu en iuſtice & ſaincteté.
Trois ef-
fects de la
grace ori-
ginelle.
Cette reſſemblance eſtoit vne ſuite de la grace originele, qui auoit
trois principaux effects, le premier qu'elle ſoubmettoit tellement la
raiſon à Dieu, que l'homme pouuoit garder tous les commandemens natu-
rels, & ſe comporter enuers Dieu, comme autheur de nature, ſans commettre
vnD 3 30Premier Traite'
vn ſeul peché veniel. Le ſecond, qu'elle aſſubiectiſſoit tellement la partie
inferieure de l'ame à la ſuperieure, ſçauoir le ſens à la raiſon, qu'elle ne pou-
uoit exercer aucun mouuement ſans l'ordre, commandement, & direction
de la raiſon. Le 3. eſtoit vne parfaicte ſubiection du corps à l'ame, en ſorte
que le corps ne cauſoit aucun empeſchement à l'ame & ne pouuoit receuoir
aucun changement contre la volonté ou naturelle inclination de l'ame:
Effects
du peché
originel.
or d'autant que l'eſprit s'eſt reuolté contre Dieu, & ainſi s'eſt priué de pre-
mier effect de la grace, il a eſté frappé d'vne peſanteur & ſtupidité en l'en-
tendement, d'vn aueuglement en ce qui concerne ſa derniere fin, d'vne ig-
norance touchant les choſes naturels: & en la volonté d'vne repugnance au
bien, d'vne negligence de ſon ſalut, d'vne propenſion à l'amour des choſes
temporeles: & en punition de cette reuole contre ſon Createur, la partie
interieure de l'ame s'eſt bandée contre la ſuperieure, & l'homme quant au
corps s'eſt trouué obligé & condamné à la mort & aux appennages de la
mort qui ſont, les miſeres, alterations & maladies.
Que ceſt
que la cõ
cupiſcẽce.
De cette reuolte de la partie inferieure de l'ame contre la ſuperieure, ou
de la chair & ſenſualité contre l'eſprit, a pris naiſſance ce que nous appellõs
concupiſcence, qui n'eſt autre choſe qu'vne certaine propenſion & inclina-
tion deregée que nous ſentons en nous meſmes, qui nous fait appeter les biens ſenſuels & charnels: auſſi cette concupiſcence eſt principalement en la
chair, ſuiuant ce que dit S.Paul caro concupiſcit aduerſus ſpiritum, la chair con-
uoite contre l'eſprit.
C'eſt icy la fontaine des tentations qui nous ſuruiennent, Vnuſquiſque
tentatur à concupiſcentia ſua, Iacobi 44
1. C'eſt la loy des membres, qui repugne à
la loy de l'eſprit, Roman 7. c'eſt le fouïer du peché, qui demeure en nous,
voire au plus iuſtes apres le bapteſme, pour leurs ſeruir de ſubiect de com-
bat & de triomphes, elle leurs ſert comme le feu & le creuſet à l'or pour les
purifier, elle n'eſt pas peché, eſt toutefois appellée peché, d'autant qu'elle
tire ſon origine du peché, & qu'elle nous incite au peché, & eſt cauſe de pe-
ché & punition du peché.
C'eſt elle qui eſt cauſe de la guerre ciuille que nous ſentons en nous. C'eſt
elle qui donne l'alarme au valeureux Champion Sainct Paul, & luy fait dire,
mente ſeruio legi Dei, carne autem legi peccati, Rom. 7. Ie ſers à Dieu auec la loy
de l'eſprit, & auec la chair à la loy du peché. C'eſt elle qui luy fait dire,
Sentio aliam legem in membris meis, repugnantem legi mentis meç, & capituan-
tem me ſub lege peccati
, Roman 7. Ie ſens vne autre loy en mes membres,
qui repugne à la loy de mon eſprit, ſe rebelle vne contre luy, & taſche de
me rendre eſclaue du peché. C'eſt elle qui luy fait quaſi perdre courage, lors
qu'il dit, inſelix ego homo quis me liberabit de corpore mortis huius? infortuné que
ie ſuis, qui me deliurera de ce corps mortel? C'eſt elle qui l'eſpoinçonne,
qui 31Des fins du Mariage.
qui chatoüille ſa chair; c'eſt l'Ange de Satan qui le ſoufflette, & qui l'o-
blige de faire ſi grandes inſtances à Dieu pour ſon ſecours & pour ſa de-
liurance.
Erreur
des Pela-
giens
tou
chant la
concupiſ-
cence.
Les Pelagiens diſoient que la concupiſcence eſtoit vn bien & benefice
de nature, S. August. lib. de peccato originali à cap. 34. vſque ad 39. & lib.
duob. de nuptiis & concupiſcentia, & ailleurs refute puiſſamment cét er-
reur. Si la concupiſcence eſtoit bonne, S.Paul ne l'appelleroit pas mal, Rom.
7. malum adiacet mihi, perficere autem bonum non inuenio. Le mal c'eſt à dire,
la concupiſcence eſt né auec moy, & à peine puis-ie trouuer moyen de faire
La cõcu-
piſcence
n'eſt pas
vn bien.
le bien, que ce mal ſoit la concupiſcence, il eſt clair du texte, ou il appelle la
meſme concupiſcence la loy des membres, la loy du peché, repugnante à l'eſ-
prit.
Le meſme Apoſtre 1. Cori.9. chaſtie ſon corps & l'afflige, le reduit à la ſer-
uitude, & prie Dieu inſtamment, & par trois fois. 2. Cori.12. de le vouloir de-
liurer de l'aiguillon de la chair, c'eſt donc vn mal, puis qu'il ſe bande ſi
puiſſamment contre elle, afflige ſon corps & demande ſi ſeruemment à Dieu
d'en eſtre deliuré. Le meſme Apoſtre Gal.5. dit que la chair conuoite contre
La cõcu-
piſcence
eſt vnmal.
l'eſprit, & l'eſprit contre la chair, on ne peut nier que la conuoitiſe de l'eſ-
prit ne ſoit bonne, puis que ſes oeuure rapportées par Sainct Paul au meſ-
me endroict ſont ſi louables, comme ſont la charité, la ioye, la paix,
&c. donc puis que la concupiſcence de la chair luy eſt contraire, elle eſt
mauuaiſe, & n'eſt que trop manifeſte de ſes oeuures racontées au meſme
Chapitre. Sainct Iean monſtre aſſez ſa malice, lors qu'au chapitre pre-
mier de ſa ſeconde, il dit que la concupiſcence ne vient pas de Dieu mais
du monde.
Compa-
raiſon de
la concu-
piſcence
à vn chiẽ
à vn lyon
à vn vo-
leur, à vn
tyran.
C'eſt mal & choſe repugnante à la iuſtice & à la raiſon de ſe mutiner
contre ſes Superieurs, n'eſt ce pas la concupiſcence qui fait que la partie
inferieure de l'ame ſe mutine contre la ſuperieure? ne luy veut obeïr, re-
gimbe, ne veut ſuiure ſes ordres & partant qui peut doubter qu'elle ne
ſoit mauuaiſe? C'eſt comme vn cheual indompté qui a beſoin de frain, au-
trement elle s'emporte à toute liberté & diſſolution, c'eſt à la raiſon de la
brider, car elle eſt fougueuſe & immoderée & partant mauuaiſe: la honte
que nous auons de noſtre nudité, laquelle eſtoit honorable auant le peché,
monſtre aſſez que ſa rebellion eſt mauuaiſe, voire meſme la honte que les
mariez ont en l'vſage de leur mariage, qu'ils n'oſent exercer qu'en tenebres
en cachette & à l'eſcart à cauſe des fougues honteuſes de la concupiſcence
meſme ſouuent en mariage : on la compare à vn chien enragé qui eſt touſ-
iours aux aguets conte la raiſon : à vn lyon furieux, à vn voleur qui eſpie
touſiours pour faire ſon coup; à vn tyran, qui ſempare quelques fois telle-
ment du domaine & empire que la raiſon deuroit auoir ſur elle, qu'elle luy
com- 32Premier Traite'
commande tyranniquement, & la priue quaſi de tous moyens de pouuoir
luy reſiſter.
L'experience n'en eſt que trop claire, en tant de ieunes gens que la
concupiſcence embraſe tellement, qu'elle les faict deuenir comme
foulx, pour ne plus faire eſtat des iugemens de Dieu, meſpriſer ſes
Effects de
la concu-
piſcence.
menaces, ne tenir aucun compte de ſes promeſſes : voire oublier peres,
meres, & leurs aduertiſſemens, les conſeils de leurs meilleurs amis :
eux meſmes & leur propre vie, bien, honneur, tout pour ſatiſfaire à
cette maudicte & effrenée concupiſcence : ſe mettans à toute ſorte de
hazard, & s'expoſans à toute infamie pour la ſeruir. Nous auons aſſez
de preuues de ſon pouuoir en tant de nouuelles & inouyes diſſolu-
tions qu'elles inuente tous les iours, & fait voire en cela que la con-
cupiſcence des hommes eſt plus diſſoluë que celle des beſtes les plus
brutes, comme Plutarque meſme monſtre au liure quod brutæ ratione v-
tuntur
.
Si nous voulons rechercher l'antiquité, nous ne trouuerons ny ſiecle ny
quaſi coing du monde, ou elle n'ayt eſté cauſe d'horribles tragedies, ou
les theatres ne ſe ſoient veus enſanglantez par elle, ou elle n'ayt ruiné les
familles, cauſé la ruine des innocens, & apporté la deſolation dans les Pro-
uinces & les Royaumes entieres: elle a ſurmonté la force, en Samſon; la
ſageſſe, en Salomon; la Saincteté, en Dauid: la iuſtice aux ruſins de Suſan-
ne
: enfin toutes les vertues, les hiſtoires Sacrées & prophanes ſont pleines
de ſes excez.
Ce n'eſt pas à dire qu'elle ſoit indomptable, voyez ce que Dieu dit à
S.Paul lors qu'il ſe plaignoit à luy de ſes furies, Sifficit tibi gratia mea,
La concu-
piſcence
n'eſt pas
indompta
ble.
nam virtus in infirmitate perficitur, Tu es aſſez fort eſtant ſecondé de
ma grace, elle te ſeruira pour raffiner ta vertu. Lors que le premier pe-
ché fut commis, le diable ne prit ny Adam ny Eue par la gorge, ne les
violenta pas, il s'addreſſa à Eue, elle regarda le fruict defendu, y prit plai-
ſir; Adam ſon mary y conſentit. La concupiſcence peut bien nous re-
preſenter mille obiects, nous ſolliciter à dix mille excez, Eue qui eſt
la chair y prend quelquefois du plaiſir ; mais il n'y a point de peché,
ſi Adam, ſi la raiſon ny conſent : tout l'Enfer, tous nos membres
pourroient ſe mutiner & bander contre l'eſprit, & n'auront iamais aſſez
de pouuoir de nous faire commettre le moindre peché du monde, ſi
nous voulons ; nous ſommes aſſez forts contre leurs efforts, aſſiſtez
de la grace de Dieu, & encor que nos membres bruſlent, ſi la raiſon ny
conſent ils ſeront comme le buiſſon ardant de Moyſe, qui bruſloit ſans ſe
conſommer.
Sainct Bernard in ſerm. de ſex tribulationibus Peccatum in foribus est,
niſi 33Des fins du Mariage.
niſi ipſe aperias non intrabit; appetitus in corde prurit, ſed niſi ſponte ceſseris, nihil
nocebit ; conſenſum cohibe, ne præualeant hæc, & immaculatus eris
. Le peché
eſt à la porte, ſi vous n'ouurez la porte il n'a garde d'entrer: la concupiſcen-
ce demange au cœur, mais ſi vous ne voulez elle ne vous nuira : ny conſen-
tez point, ne les laiſſez pas preualoir, & vous ſerez ſans peché, & ſans tache.
S. Aug. lib. 2. de Geneſi contra Manicheos c. 14. Aliquando ratio viriliter
etiam commotam cupiditatem reſrænat, atque compeſcit: quod cum ſit non labimur
in peccatum, ſed cum aliquanta luctatione coronamur.
Quelquefois la raiſon
dompte virilement la conuoitiſe, & la rabbat, voire meſme lors qu'elle eſt
la plus eſchauffée, & lors tant s'en faut qu'il y ayt du peché, mais au contrai-
re on emporte la courronne d'vn tel combat.
Moyens
pour dõ-
pter la
concupiſ-
cence.
Pluſieurs ſe ſeruent de ieuſnes, de veilles, de cilices, de haires, de foüets,
de diſciplines, de chaines de fer, pour la dompter, aucuns couchent ſur la
dure, ſe retirent de la conuerſation des hommes, s'empriſonnent, gardent
le ſilence pour euiter ſes ſaillies, aucuns ont recours à l'oraiſon & à l'vſage
des ſacremens contre ſes furies. S. Benoiſt ſe veautre parmy les eſpines,
S. François ſe couche tout nud dans la neige, S. Hieroſme ſe meurtrit la poi-
ctrine à grands coups de cailloux : aucuns ont vne grace ſpeciale de Dieu
par laquelle ils la manient comme vn agneau ſans reſſentir aucun de ſes ef-
forts : mais chacun n'a pas cette grace, Dieu la donne à qui bon luy ſemble,
c'eſt vne grace ſpeciale, chacun ne peut pas faire ces grandes auſteritez, ain-
ſi Dieu a donné vn remede plus doux contre ſes furies, qui eſt le mariage,
& c'eſt vne des fins du mariage, non qui luy ſoit propre dés ſa premiere inſti-
tution, car lors il n'y auoit encor point de rebellion, mais depuis le peché.
Gregor. 12. Moral. Qui tentationum procellas cum difficultate tolerant coniugij
portum petant, ſine culpa enim ad coniugium veniunt, ſi meliora non vouerunt
.
Ceux qui ont de la difficulté de ſurmonter les tentations recourent au port
du mariage, ils ſe peuuent marier ſans peché, s'ils ne ſe ſont obligez par vœux
Le maria-
ge remede
à la con-
cupiſcẽce.
à choſe meilleure S.Paul 1. Corinth. 7 fait mention de cette fin en ces pa-
rolles :Propter fornicationem vnuſquiſque vxorem ſuam habeat, & vnaquæque
virum ſuum
. Pour euiter la fornication vn chacun ayt ſa femme, & chaque
femme ſon mary : ce n'eſt pas vn commandement, c'eſt vne permiſſion, c'eſt
vn remede à ceux qui ne trouuent point d'autre remede à cette maladie ; il
parle à ceux qui ne peuuent ſe contenir & ſont libres, comme il dit au meſ-
me chapitre, & qui non ſe continent nubant, malius eſt enim nubere quam vri, ceux
qui n'ont pas aſſez de force pour ſe contenir ſe marient, il vaut mieux ſe ma-
rier que de bruſler. Il ne s'enfuit pas qu'auſſi toſt que vous ſentez le feu de
quelque tentation qu'il faille vous marier : mais ſi la tentation eſt ſi violente
& ſi frequente que vous voyez que vous n'y pouuez reſiſter.
Le mariage eſt donc vne bride contre la concupiſcence de la chair qui
empeſche E 34Premier Traite'
empeſche qu'elle ne s'eſchappe & s'emporte à des choſes illicites. Mais re-
marquez les parolles de S. Paul, Hoc autem dico ſecundum indulgentiam non
ſecundum imperium
, ce que i'en dis c'eſt par permiſſion non par commande-
ment. C'eſt le meſme remede que S. Paul donne à ceux qui ſont deſia mariez
leurs permettant de s'abſtenir quelquesfois de l'vſage du mariage auec con-
ſentement mutuel, pour mieux vacquer au ſeruice de Dieu, pour vn temps;
mais puis apres de s'en ſeruir pour reſiſter aux tentations du Diable, & eui-
ter l'incontinence, & reſiſter au deſordre de la concupiſcence.
La concu-
piſcence
eſt vn feu.
La concupiſcence eſt comme vn feu, auſſi eſt elle appellée foüier, braſier,
amorce, allumette de peché. Iguis est vſque ad perditionem deuorans & eradicans
omnia genimina.
C'eſt vn feu qui gaſte tout & penetre iuſques à la racine des
vertus, s'il n'eſt retenu & reſerré dans ſa ſphere. Or Dieu luy a donné le ma-
riage pour ſphere, & il donne la grace aux mariez s'ils veulent s'en ſeruir de
la retenir là dedans, afin qu'elle ne les bruſle, Vox domini intercidentis flammam
ignis
Pſal. 28. il veut bien que ce feu arde là, mais pas plus auant, & ne tien-
dra qu'aux mariez qu'ils ne ſoient comme les trois iouuenceaux de Baby-
lone
qui ne receurent aucun detriment au milieu des flammes : ils
pourront ſe conſeruer en la grace de Dieu en l'vſage de leur mariage s'ils
veulent cooperer à ſes faueurs.
La concu-
piſcence
eſt cõme
vne mer.
La concupiſcence eſt vne mer eſmeuë & furieuſe, qui eſſance ſes flots
auec impetuoſité, & menace de tout perdre, mais comme Dieu a donné
les bornes à la mer,Terminum poſuisti quem non tranſgradientur neque con-
uertentur operire terram.
Pſal. 103. & luy a dit, Vſque huc venies & huc te
confringes
lob 38. voila où tu iras ſans paſſer plus auant, tu briſeras icy ta
furie: de meſme Dieu a donné des bornes à la concupiſcence qui eſt le ma-
riage auec defence de paſſer plus loing.
La concu-
piſcence
eſt cõme
vn beſte
ſauuage.
La concupiſcence eſt comme vne beſte indomptée, comme vn aſne
ſauuage, & partant le faut lier, Gen. 49. Ligans ad vineam pullum ſuum, &
ad vitem aſinam ſuam.
Tu lieras ta beſte, à la vigne, tu attacheras ton aſne
au ſep. La concupiſcence vray poulain indompté, vn aſne debaſté; mais il
la faut lier à la vigne, lors qu'on ne la peut retenir autrement: la vigne eſt la
femme qu'on a en legitime mariage, Vxor tua ſicut vitis abundans, Pſal. 127.
Voſtre femme eſt comme vne vigne fertile : c'eſt le mariage qui fait cette
liaſon ſuiuant ce que dit S. Paul 1.Corinth.7. Alligatus es vxori, eſtes vous
lié à vne femme: c'eſt là qu'il faut lier cette meſchante beſte par vn amour
chaſte & fidele, afin qu'elle ne s'eſchappe comme vne beſte vagabonde &
ſans arreſt, & precipite l'ame dans vne ruine eternelle.


De 35Des fins du Mariage.
[Ligne droite rayée]

De la quatrième fin du mariage, ſçauoir qu'il eſt Sacrement

CHAPITRE VII.

COmme Ieſus-Chriſt a releué la loy de grace par deſſus la loy de natu-
re, & par deſſus la loy de Moyſe; auſſi a-il mis le mariage en vne autre
qualité qu'il n'eſtoit aux loix ſuſdittes, le mettant au rang des Sacremens,
Le maria-
ge eſt Sa-
crement.
aux Chapitres precedens ne sõt qu'humaines & naturelles, mais Ieſus-Chriſt
luy en a donné vne diuine & ſurnaturelle, ſçauoir qu'il eſt vray Sacrement,
& c'eſt ce qui fait parler S. Paul ſi aduantageuſement du mariage, lors qu'il
dit Sacrementum hoc magnum est, ce Sacrement eſt grand. Luther lib. de ca-
ptiuitate Babylonica cap. de Matrimonio, ne peut ou ne veut reconnoiſtre
aucune qualité de Sacremẽt au mariage, Caluin l. 4. Inſtit. 45 c. 14. §. 34. dit , que
le mariage n'eſt non plus Sacrement qu'eſt l'agriculture, ou de faire vn ſou-
lier, ou de faire le poil & la barbe. Le Concil de Trente prononce ſentence
definitifue contre ces Hereſiarches ſeſſ 24. can. 1. voicy les parolles, & les
termes de l'arreſt. Si quis dixerit matrimonium non eſſe verè & proprie vnum ex
ſeptem legis Euangelicæ Sacramentis, à Chriſto Domino inſtitutm, ſed ab hominibus
in Eccleſia inuentum, neque gratiam conferre, anathema ſit
. Si quelqu'vn oſe dire
que le mariage n'eſt pas vrayement & proprement vn des ſept Sacremeus de
la loy Euangelique, inſtitué de Ieſus-Chriſt, mais que c'eſt vne inuention des
hommes, & qu'il ne confere pas la grace, qu'il ſoit anatheme.
Ie confeſſe que ce qui paroit d'abord au mariage, n'a pas ſi grande appa-
reance qu'il ſemble meriter l'honneur que S. Paul luy donne, l'appellant ho-
norable, non pas meſme la qualité de Sacrement. Le mariage eſt vn contract,
Ce qui pa-
roit exte-
ricuremẽt
au maria-
ge n'eſt
pas grãd.
cela n'eſt que naturel en apparence; il eſtoit anciennement contract, & ſe
trouuent beaucoup d'autres contracts, voire de grande importance parmy
les hommes: le mariage eſt vne alliance corporelle, dreſſée à l'œuure de la
chair, rien ce ſemble de plus vil ny de plus brutal, dequoy les mariez meſ-
me ont honte, choſe commune auec les beſtes. Les mariez s'aſſiſtent mu-
tuellement, auſſi font les beſtes naturellement : il ſorte des enfans du ma-
riage, en cela rien qui ſurpaſſe la nature : les mariez ſe gardent la foy, auſſi
font pluſieurs beſtes inuiolablement: le mariage eſt comme vne medici-
ne & emplaſtre à la concupiſcence, l'emplaſtre n'eſt pas honorable de ſoy
ny le breuuage que donne l'apoticaire, mais vn indice de la playe, ou de la
maladieE 2 36Premier Traite' maladie qu'il ſuppoſent & de laquelle ils ſont remedes. Le mariage a pour
apennage vne ſeruitude reciproque, vn engagement de ſa liberté : la tribu-
lation de la chair, comme dit S. Paul, vn ſoin continuel de la famille, tant
d'afflictions, tant de deſtourbiers du ſeruice de Dieu, tout cela n'eſt que de
l'eau, c'eſt à dire, rien que naturel, & partant ſemble d'abord qu'on ne
doit pas tant releuer le mariage, ny le mettre en tel rang d'honneur.
Le maria-
ge a eſté
inſtitué
Sacre-
ment.
Mais voicy ſon honneur, c'eſt que Ieſus-Chriſt luy a donné la qualité &
honneur de Sacrement, & ce probablement en S. Iean I quand il a honoré
les nopces de ſa preſence, les priuilegiées du premier miracle, conuertiſ-
ſant l'eau en vin, & monſtrant par ce miracle qu'il changeoit ce qui eſtoit
naturel, humain & ciuil au mariage, en ſurnaturel, Diuin, Sacramental: ren-
dant l'œuure charnel de ſoy vil & brutal, meritoire: rendant le contract na-
turel & ciuil Sacramental, & l'accompagnant d'vne grace ſpeciale, correſ-
pondante à ce Sacrement, & qui par ſa preſence addoucit les charges qui ſe
retrouuent au mariage.
S. Paul appelle le mariage Sacrement, & grand Sacrement; l'eſſence du Sa-
crement eſt d'eſtre ſignificatif d'vne choſe ſacrée; le meſme S.Paul monſtre
Le maria-
ge com-
ment Sa-
crement.
de quoy il eſt ſignifictif, diſtant Veruntamen in Chriſto & in Eccleſia. Entant
qu'il repreſente le mariage du Verbe eternel auec l'indiuidu de noſtre natu-
re par l'incarnation; & le mariage du meſme Verbe incarné auec l'Egliſe,
mais me dira quelqu'vn le mariage d'Adam & d'Eue repreſentoit le meſme,
& n'eſtoit pas Sacrement: poſons le cas qu'il repreſentaſt le meſme, ce n'e-
ſtoit que comme future, mais en la nouuelle loy, il repreſente comme fait &
conſommé au lict de la ſaincte Croix, laquelle repreſentation eſt beaucoup
plus parfaite, & c'eſt l'occaſion pour laquelle S.Paul l'appelle grand Sacre-
ment, & eſt Sacrement par l'inſtitution de Ieſus-Chriſt.
Outre cette repreſentation Ieſus-Chriſt à adjouſté au mariage vne grace
ſpeciale comme enſeigne le Concile de Trente par ce parolles, Gratiam vero
Le maria-
ge pro-
duit vne
grace ſpe-
ciale.
quæ naturalem illum amorem perficeret, & indiſſolubilem vnitatem confirmaret, ipſe
Chriſtus Sacramentorũ, inſtitutor & perfector, ſua nobis paſsione promeruit. Seſs.24.
c. I
. Ieſus-Chriſt qui a inſtitué & perfectionné les Sacremens, a merité par ſa
paſſion vne grace, laquelle perfectionnaſt l'amour naturel du mariage, &
confinmaſt ſon vnité indiſſoluble.
Or comme les Sacremens de la nouuelle loy ne ſont pas ſignes purs & ſim-
ples, ou ſignes vuides comme eſtoient ceux de la loy ancienne, s'il y en auoit,
mais sõt ſignes pleins & efficaces de la grace qu'ils ſignifient, auſſi le mariage
n'eſt pas ſeulement ſignificatif, mais encor effectif de la grace en ceux qui s'en
rendent capables & n'y mettent aucũ empeſchemẽt, afin qu'en vertu de cette
grace les mariez viuent ſainctement, imitans la pureté & ſaincteté de Ieſus-
Chriſt
en ſon mariage auec l'Egliſe, & du Verbe auec la nature humaine.
Il a
37Des fins du Mariage.
Pourquoy
le mariage
en la nou-
uelle loy
a deu eſtre
Sacre-
ment?
Il a eſté fort conuenable que le mariage en la nouuelle loy fuſt Sacrement.
I. d'autant qui noſtre Seigneur en la nouuelle loy adjouſtoit quelques char-
ges au mariage, qui n'eſtoient en la loy ancienne, ainſi il deuoit donner nou-
uelle grace pour les ſupporter. En la loy ancienne le mary pouuoit repudier
ſa femme, & en prendre vne autre, la loy nouuelle ne donne pas cette liberté,
au contraire fair vne ſi eſtroitte vnion enre le mary & la femme, qu'il n'y a
authorité ny puiſſance en terre, qui puiſſe diſſoudre vn vray mariage depuis
qu'vne fois il a eſté conſommé: or combien d'accidens arriuent ſouuent auſ-
quels les parties ſont contraintes de viure en continence? ou pour voyage
& eſloignement l'vn de l'autre: ou pour maladies: furies ; ou pour
incompatibilité d'humeurs? & en tels cas quel moyen a pluſieurs de garder
continence, ſi Dieu n'auoit adjoint au mariage vne grace ſpeciale pour re-
frener les boutades & furies de la concupiſcence?
Le maria-
ge ne re-
medieroit
ſuffiſam-
ment à la
concupiſ-
cence s'il
ne dõnoit
vne grace
ſpeciale.
2. Vne des fins du mariage eſtant comme i'ay dit, de ſeruir de remede à
la concupiſcence, ce remede ſeroit de peu d'efficace ſi Dieu n'auoit annexé
la grace au mariage le faiſane Sacrement, pour en rendre l'vſage honneſte:
pour empeſcher le desbordement que la corruption de la nature y pourroit
cauſer : pour en rendre l'vſage meritoire, pour y viure auec perfection,
ſans excés auec pureté, netteté & ſaincteté. La concupiſcence de la chair
s'allume pluſtot par l'vſage de mariage qu'elle ne s'eſteint, comme il eſt
manifeſte en Dauid & en Salomon, car quoy qu'ils ayent eu quantité de
femmes, leur conuoitiſe n'a pas eſté eſteinte pour cela, ains pluſtot al-
lumée, & de telle forte qu'elle bruſla la ſaincteté de Dauid, & la Sapien-
ce de Salomon. La chair eſt ſi deprauée qu'elle s'emporte ayſement des
choſes qui ſont permiſes aux choſes qui luy ſont defenduës & illicites, voire
meſme en l'vſage du mariage, & partant il ſembloit neceſſaire qu'en la
loy de grace Dieu donnaſt vne grace ſpeciale au mariage, pour rendre ce
remede contre la concupiſcence plus efficace, & fortifier les mariez con-
tre tant d'embuſches & tentations qui attaquent ſouuent la pureté & fi-
delité de leur mariage.
Priere de
l'Egliſe en
la benedi-
ction nu-
ptiale.
L'egliſe, ſagement inſpirée de Dieu, à cette fin en la benediction fait cet-
te priere en faueur de la femme, à laquelle la pureté & fidelité eſt prin-
cipalement recommandable en mariage, Seigneur Dieu regardé cette vo-
ſtre ſeruante d'vn œil fauorable, laquelle joincte par le lien de mariage
auec un mary, demande d'eſtre munie de voſtre protection: faites qu'en
elle ſe retrouue le joug d'amour & de paix, & ayant commencé ſon mariage
en Ieſus-Chriſt auec foy & chaſteté; qu'elle continuë ſe rendant imitatrice
des ſainctes matrones; qu'elle ſoit aimable à ſon mary comme Rachel, ſage
comme Rebecca, de longue vie, & fidele comme Sara: que l'autheur de pre-
uarication ne s'attribue rien en ſes actions: qu'elle garde la fidelité à ſon
maryE 3 38Premier Traite'
mary, qu'elle ſe garde de tous attouchemens illicites, qu'elle fortifie in-
firmité du rempart d'vne ſaincte diſcipline, qu'elle ſoit graue par ſon hon-
neſteté; venerable par ſa pudeur: & inſtruitte aux choſes celeſtes.
Le maria-
ge rend
l'amour
des ma-
riez ſur-
naturel.
3. Les mariez eſtans obligez de viure enſemble auec amitié & bonne in-
telligence, voire auec perfection ( puis que l'eſtat de la nouuelle loy eſt l'e-
ſtat de perfection) noſtre Seigneur ne deuoit leur manquer de ce qui eſtoit
neceſſaire à cela, autrement ſa prouidence auroit eſté defectueuſe; ainſi il
ne s'eſt pas contenté de faire que le mariage fuſt vn eſtat d'amitié naturelle,
comme il eſtoit en la loy ancienne, mais la voulu éleuer en vne amitié Diuine
& ſurnaturelle, par le moyen de la grace Sacramentale, qui rendiſt l'amour
charnel & humain plus parfaict & digne du ciel : & qui fiſt que l'amitié des
mariez fiſt de durée, comme eſtant appuyée ſur vn fondement ſolide & ſta-
ble, qui eſt la charité ſurnaturelle, & la grace de Dieu, de laquelle ſi les ma-
riez veulent ſe ſeruir, il ne tiendra qu'à eux que leur amitié ſoit ſolide en ce
monde, & dure autant que l'eternité. C'eſt ce que l'Egliſe demande à Dieu
pour les mariez en la benediction nuptiale, par ces parolles : Seigneur Dieu
daigné enuoyer voſtre ſainct Ange à Tobie, ainſi daignés enuoyer voſtre
grace celeſte ſur ces conjoincts, afin qu'ils viuent en voſtre paix, vieilliſſent,
& multiplient pluſieurs iours.
La grace
du Sacre-
ment de
mariage
aide à ſup-
porter les
charges du
mariage.
4. Quel moyen qu'vne femme puiſſe endurer auec conſtance tant d'in-
commoditez pendant ſa groſſeſſe, enfanter auec tant de douleurs, nourrir
ſon enfant auec tant de ſoin & de facheries, l'inſtruire auec tant de patience,
ſi elle n'eſtoit aſſiſté d'vne grace ſpeciale pour ſe maintenir dans la perfe-
ction Chreſtienne parmy tous ces empeſchemens? quel moyen de ſuppor-
ter tant de charges qui ſe trouuent au mariage auec conformité à la volon-
té de Dieu? de s'aſſiſter mutuellement auec amour & ſaincte intelligence?
de ſurmonter tant d'ennemis de la fidelité coniugale ſans la grace ſpeciale du
Sacrement? tout ainſi donc que Dieu a donné aux autres Sacremens vne
grace particuliere conformement à la fin de leur inſtitutiõ, au bapteſme vne
grace regenerante par laquelle nous ſommes regenerez en Ieſus-Chriſt: en la
confirmation vne grace fortifiante, pour profeſſer la foy de Ieſus-Chriſt:en
l'Euchariſtie vne grace nourriſſante & reſtaurante, contre la chaleur de la
concupiſcence : en la penitence vne grace reſſuſcitante du peché, ou gue-
Graces
ſpeciales
des Sacre-
mens.
riſſante les playes & maladies: en l'ordre vne grace dignifiante pour exer
cer les miniſteres ſacrez : en l'extreme-onction vne grace conſolidante con-
tre les langueurs de l'ame, & contre les efforts de l'ennemy: de meſme au
mariage il donne vne grace qui perfectionne l'amour naturel, aide pour ſup-
porter les charges du mariage, & refrener la concupiſcence.
Cette grace eſt vn huile doux & efficace, qui addoucit le joug du mariage,
qui 39Des fins du Mariage.
qui autrement ſeroit inſupportable, ſuiuant la promeſſe d'Iſaye 10. Com-
putreſcet iugum à facie olei
. Le ioug ſera addoucy par l'onction de la grace, qui
confortera l'ame: cette grace eſt vn miel qui tempere le fiel de tant d'amer-
tumes, qui ſe retrouuent au mariage
Voicy donc l'honneur du mariage, voicy l'endroit d'ou les mariez doi-
uent prendre occaſion d'honorer leur eſtat par vne pureté & ſaincteté de vie,
ſçauoir qu'il eſt Sacrement, entant qu'il repreſente le mariage du Verbe
auec la nature humaine: le mariage de Ieſus-Chriſt auec l'Egliſe: c'eſt ce
qui fait dire à S. Paul, Sacramentum hoc magnum est, veruntamen in Chriſto
& in Eccleſia.
Ce Sacrement eſt grand, mais Ieſus-Chriſt & en l'Egliſe,
& en cette qualité Dieu ne manque de grace à ceux qui s'y comportent
deüement, laquelle leurs eſt donnée en vertu des merites & de la paſſion de
Ieſus-Chriſt, comme en tous les autres Sacremens, conformement à l'in-
ſtitition d'vn chacun d'iceux.
Partant que les mariez prennent courage ſe confians à la prouidence di-
uine, qui ne manquera de les aſſiſter en leur eſtat, & de leurs donner les
moyens de viure en perfection, conformement à leur condition, s'ils n'y
mettent eux meſmes empeſchement, & enfin d'arriuer à la gloire eter-
nelle, ſuiuant ce qui dit S. Paul.1.ad Timoth. 2. Saluabitur mulier per
filiorum generationem ſi permanſerit in fide, & dilectione & ſanctificatione, cum
ſobrietate.
La femme ſe ſauuera en l'eſtat de mariage ſe elle perſiſte en la
foy, en l'amour, en ſaincteté, & ſobrieté, qui ſont les quatre biens que
Dieu donne aux mariez, auec la grace Sacramentale, pour oppoſer aux
maux qui ſe retrouuent au mariage. Fidem, la fidelité, contre l'infidelité.
Dilectionem, l'amour contre les riottes, qui arriuent entre les mariez: San-
ctificationem
, la pureté contre les immondicitez, & la rebellion des mem-
bres. La ſobrieté contre l'intemperance. Le tout entant que le mariage eſt
Sacrement, & qu'il repreſente le mariage de Ieſus-Chriſt: ce que ie mon-
ſtreray aux Chapitres ſuiuans.

[Ligne droite raycée] Du mariage du ſerbe auec la nature humaine.

CHAPITRE VIII

LA fecondité de l'eſcriture Saincte donne vn beau ſubject d'exercice
aux eſprits les plus ſubtils & plus curieux, dans la varieté des in-
terpretations dont elle eſt capable, qui ſe rapportent à quatre
ſens, 40Premier Traite' ſens, comme a remarqué docte Lyranus au prologue ſur la Bible: & ſont,
le ſens literal; le ſens allegorique; le moral, & l'anagogique compris en
ces vers,
Quatre
ſens de
l'eſcriture
Littera gesta docet, quid credas allegoria:
Morale quid agas, quid ſperes anagogia.
Où il monſtre que le ſens literal contient l'hiſtoire ou le fait qui eſt racon-
té: le ſens allegorique, contient matiere de foy: le ſens moral, concerne les
mœurs, & la charité: le ſens anagogique, donne ſubject d'eſperance.
Ces quatre ſens paroiſſent clairement en ce mot Hieruſalem, lequel ſelon
le ſens literal, ſignifie la ville qui a porté ce nom: ſelon le ſens allegorique,
ſignifie l'Egliſe: ſelon le ſens moral, ſignifie l'ame qui eſt en grace, & où
Dieu fait ſa demeure & monſtre ſes merueilles: ſelon le ſens anagogique, ſi-
gnifie la hieuſalem celeſte, demeure de Dieu & des bien-heureux.
Quatre
fortes de
mariages
ſuiuant
les quatre
ſens de
l'eſcriture.
De meſme en la matiere de laquelle ie traite, qui eſt le mariage, ce mot
de mariage ſelon ſa ſignification literale & materielle, ſignifie le maria-
ge entre l'homme & la femme, inſtitué de Dieu au paradis terreſtre: ſelon
le ſens moral, le mariage entre Dieu & l'ame, qui ſe fait ou par la grace
auec tous les Chreſtiens, ou par la chaſteté auec ceux qui en font pro-
feſſion: ſelon le ſens anagogique, le mariage entre le Verbe eternel &
l'humaine nature. Mon ſubject en ce liure eſt de traiter principalement
du premier, & par occaſion des autres qui ſont figurez par le premier;
mais ſur tout le mariage du Verbe auec la nature humaine, & celuy de
Ieſus-Chriſt auec l'Egliſe, de la repreſentation deſquels le mariage
materiel ou qui ſe fait entre l'homme & la femme tire ſa principale gran-
deur, & plus excellente qualité: ie parleray en ce chapitre du mariage du
Verbe auec la nature humaine, qui s'eſt fait en l'incarnation.
Le Verbe
eſt vn eſ-
poux en
l'incarna-
tion.
Dauid au pſalme 18. parlant du Meſſie en parle comme d'vn eſpoux,
Tanquam ſponſus procedens de thalamo ſuo, il eſt ſorty de ſon lict nuptial
comme vn eſpoux S. August. expliquant ce paſſage, dit Ipſe precedens de
vtero virginali vbi Deus naturæ humanæ, tanquam ſponſus, ſponſæ copulatus eſt
:
Il eſt ſorty du ventre virginal, qui a eſté le lict nuptial, où Dieu s'eſt con-
ioinct auec la nature humaine, comme l'eſpoux à ſon eſpouſe. Salomon
nous le repreſente comme vn eſpoux amoureux, au grand cantique, mon-
Les no-
pces de
l'incarna-
tion ou
comme
l'incarna-
tion eſt
mariage.
ſtrant & ſpecifiant les careſſes mutuelles de cét eſpoux & de ſon eſpouſe,
noſtre Seigneur ſe compare à vn eſpoux. Matth.9.
L'eſpoux a eſté enuoyé en ce monde par le Roy ſon pere, pour faire ce
mariage ſuiuant ce que dit noſtre Seigneur, Matth, 22. Simile est regnum cœ-
lorum homini regi qui fecit nuptias filio ſuo.
Le royaume des cieux eſt ſem-
blable à vn Roy qui a fait des nopces à ſon fils. Le royaume des cieux eſt
l'Egliſe 41Des fins du Mariage.
l'Egliſe appellée és eſcritures ſainctes royaume de Dieu, dautant que Dieu
la poſſede, la gouuerne & regit,& elle luy obeit & luy eſt fidelle. Le Roy eſt
Dieu le Pere: le Fils eſt le Verbe eternel, les nopces est l'vniõ du meſme Ver-
be auec la nature humaine par l'incarnation appellée mariage.
Temps
auquel
s'eſt faite
l'incarna-
tion.
Ce mariage a eſté fait ſelon le Martyrologe Romain l'an depuis la crea-
tion du monde 5199. depuis le deluge 2957. Depuis la natiuité d'Abraham
2015. depuis Moyſe & la ſortie d'Egypte 1510. depuis que Dauid fut oint roy
de Iuda 1032. la 65. ſepmaine ſelõ la prophetie de Daniel: en la 19. olympiade:
depuis la fondation de Rome 752. l'an 49. de l'empire d'Octauian Auguſte.
ſur l'aage fixieme du monde, mais a eſté non ſeulement preueu de Dieu de
toute eternité, ains encor ordonné. Eccli. 24. ab initio & ante ſecula creata
ſum,
i'ay eſté creée dés le commencement, & auant les ſiecles, ce qui ſe peut
entendre de l'humanité de Ieſus-Chriſt premiere née entre toutes les crea-
L'incarna-
tion arre-
ſtée de
toute eter
nité.
tures, ſelon l'ordre de la diuine predeſtination & la meſme humanité dit,
Dominus poſsedit me in initio viarum ſuarum, antequam quicquam faceret à princi-
pio
, le Seigneur m'a poſſedé dés le commencement de ſes voyes, auant qu'il
fiſt choſe quelconque: cette poſſeſſion a eſté faicte par le decret que Dieu a
porté de toute eternité de l'incarnation de ſon Verbe, autant qu'il fiſt choſe
quelconque, pour monſtrer qu'apres ſa gloire, ſon premier deſſein & inten-
tion a eſté de l'exaltation de ſon Verbe par l'incarnation.
Circon-
ſtances du
mariage,
du Verbe
en l'incar
nation.
Promeſſes
du maria-
ge du ver-
be par l'in-
carnation.
Le mariage ſe cõmence par les promeſſes & fiãçailles, ſe ratifie par le cõſen-
temẽt mutuel: ſe cõsõme par l'vniõ des corps: le mariage du Verbe a eſté pro-
mis par les prophetes Oſée.2. ſponſabo te mihi inſempiternum, & ſonſabo te mi-
hi in institia & iudicio & in miſericordia & in miſerationibus: & ſponſabo te mihi in
fide, & ſcies quia ego Dominus,
ie t'eſpouſeray à iamais, ie t'eſpouſeray en iu-
ſtice, & iugement, & en miſericorde, & miſerations, ie t'eſpouſeray en la foy,
& tu ſçauras que ie ſuis ton Seigneur: il a eſté ratifié en l'incarnation lors
que N. Dame, a donné le conſentement pour l'eſpouſe, à l'ange procureur
& ambaſſadeur de l'eſpoux: & enfin conſommé par l'vnion des deux natu-
Ratifica-
tion du
mariage
du verbe
en l'incar-
nation.
res, lors que Verbum caro factum eſt, le verbe a eſté fait chair.
Le mariage ſe fait entre deux perſonnes differentes en ſexe: & le mariage
du Verbe s'eſt fait entre deux natures bien differẽntes, la diuine & l'humaine,
le Createur s'vniſſant auec ſa creature, par l'vnion d'vn amour infiny: le
Roy auec ſa ſeruante: Dieu auec l'homme.
Circon-
ſtãces du
mariage
de l'incar-
nation.
Le mariage ſe fait par le conſentemens des parties: l'incarnation ou ma-
riage du Verbe s'eſt fait par la volonté & conſentement de Dieu d'vn coſté,
apporté en terre par l'Ange Gabriel, & de l'autre coſté par celuy de noſtre
Dame
, au nom de toute la nature humaine.
Le nœud du mariage eſt l'amour: le nœud de ce mariage, ou la cauſe de
l'incarnation n'eſt autre que l'amour de Dieu enuers nous, Sic Deus dilexit
mundum,F 42Premier Traite'
mundum vt filium ſuum vnigenitum daret. Ioan. 3. Dieu a tant aimé le monde
qu'il luy a donné ſon fils vnique, & cét amour a eſté reciproque en l'huma-
nité vnie auec la diuinité par vn lier tres-eſtroict d'amour.
Le lien de mariage eſt indiſſoluble, ſinon par la mort, quod Deus coniunxit,
homo non ſeparet.
Matth 19. Ce que Dieu a conioint ne peut eſt ſeparé des
hommes: le mariage du Verbe auec l'humanité n'eſt pas meſme diuiſible
par la mort, car les deux natures, la Diuine & l'humaine, n'ont pas eſté ſepa-
rées aux trois iours de la mort, la Diuinité ne s'eſtant nullement ſeparée, ny
du corps, qui eſtoit au ſepulchre, ny de l'ame qui eſtoit au limbes : voire cet-
te vnion ne ſe rompera iamais, Quod ſemel aſsumpſit nunquam dimiſit, Il n'a ia-
mais laiſſé ce qu'il a vne fois pris.
Le mariage doit eſtre legitime, celuy du Verbe par l'incarnation eſt legi-
time, comme eſtant fait In iustitia & iudicio, En iuſtice & iugement: en iu-
ſtice pour donner à l'homme en faueur du mariage dequoy ſatisfaire à la
iuſtice Diuine.
On fait feſte au mariage : & les Anges n'ont ils pas fait feſte à la Natiui-
té de Ieſus-Chriſt? lors que celeſte Eſpoux eſt ſorty de ſon lict nuputial?
n'ont ils pas entonné ce Diuin Epithalamium, ce celeſte Cantique, Gloria in
excelſis Deo, & in terra pax hominibus bonæ voluntatis
, Gloire ſoit aux Cieux
à Dieu, & en la terre paix aux hommes de bonne volonté; monſtrans la
grande ioye que les Cieux receuoient de ce mariage, & le proffit que le
monde en deuoit attendre.
Les amis ſont inuitez aux nopces; & Dieu a enuoyé Abraham, Moyſe,
& les Prophetes pour inuiter le monde à ces nopces, Miſit ſeruos ſuos
vocare inuitatos ad nuptias
, Puis il a enuoyé les Apoſtres & ne ceſſe d'en-
uoyer les Succeſſeurs des Apoſtres qui ſont les Eueſques & les Predica-
teurs, il attira à ces nopces les Roys Mages par l'apparition miraculeu-
ſe de l'eſtoille, & les Paſteurs par la voix des Anges, qui leurs en don-
nerent la bonne nouuelle, & les ſignes, pour reconnoiſtre l'eſpoux, par la
Iueur & ſplendeur du ciel; & attire les hommes par les predications & ce-
celeſtes inſpirations.
Au mariage, l'eſpoux quitte pere & mere pour demeurer auec ſon eſpou-
ſe: & le Verbe ſemble auoir quitté en quelque façon le ciel, pour s'vnir auec
noſtre humanité.
Du mariage ſortent les enfans: & le moyen du mariage du Verbe
auec noſtre nature, nous deuenons enfans de Dieu, Voluntarie genuit nos
verbo veritatis,
il nous a engendré de ſa pure volonté auec la parole de ve-
rité, Iacobi I. 46 & en S. Iean premier, Quotquot autem receperunt eum dedit eis po-
reſtatem filios Dei fieri,
il a donné le pouuoir à tous ceux qui l'ont receu, d'e-
ſtre faits enfans de Dieu.
Au
43Des fins du Mariage.
Au mariage, l'eſpouſe apporte ſon dot, mais en ce mariage, l'eſpou-
ſe n'a rien a donner, car il eſt fait In miſericordia & miſerationibus, par
vne pure miſericorde, l'eſpouſe n'ayant rien en vertu de quoy, elle puiſſe
meriter vne ſi ſauorable alliance, & l'eſpoux ayant ſuffiſamment dequoy
l'enrichir.
Au mariage, y a communication de biens, d'honneur, & de quali-
té entre l'eſpoux & l'eſpouſe; & ce en ſuitte de la conionction coniu-
gale; vne telle communication entre la nature diuine & l'humaine en
ſuitte de l'vnion hypoſtatique, que ce qui eſt propre à la Diuinité eſt at-
tribué à l'humanité, & ce qui conuient à l'humanité eſt attribué à la Diui-
nité, ainſi nous diſons que Dieu eſt mort, que Dieu eſt né, que Dieu a
ſouffert: & nous diſons qu'vn homme eſt Createur, qu'vn homme eſt eter-
nel, qu'vn homme eſt tout Puiſſant, & c.
Ce mariage a eſté preſignifié par le mariage d'Adam & Eue, par celuy du
Patriache Abraham & de Sara, d'Isaac & de Rebecca, de Iacob & de Lia, &
de Rachel, de Ioſeph auec la fille de Putiphar, de Moyſe auec l'Ethiopien-
ne, de Booz auec Ruth, de Dauid auec Berſabee & Abigail, d'Aſſuerus auec
Eſther: leſquel tous ont eu quelque particularité par laquelle ils ont prefi-
guré le mariage du Verbe en l'incarnation.
La mariage a trois biens, Proles, Fides, & Sacramentum: en ce mariage
ſe retrouue proles, les enfans qui ſont les fideles: fides la foy, d'vne mu-
tuelle pureté & chaſteté: & Sacramentum, le Sacrement qui eſt l'vnion in-
ſeparable des parties. Voyons les cauſes pour leſquelles ce mariage a eſté
fait.
Cauſes de
l'incarna-
tion.
La premiere & principale raiſon de ce mariage a eſté pour recou-
urer l'heritage du Royaume celeſte perdu, par la faute d'Adam, on ne
peut mieux rentrer dans vn Royaume qu'on auroit perdu à cauſe de la di-
ſtance de la ſouche qu'en eſpouſant la perſonne qui eſt legitime heritie-
re dudit Royaume. La nature humaine ſelon l'ame eſt de la race de Dieu,
eſt ſon image & ſemblance Ipſius enim & genus ſumus, genus ergo cum ſimus
Dei,
Act. 17. Mais par le moyen du peché, nous eſtions bien eſloignez de
Dieu & de l'heritage, Long' à peccatoribus ſalus, Pſ.1 18. Tandis que l'homme
s'eſt maintenu en la ligne droicte de conſanguinité, c'eſt à dire de verité &
vertu, il a eſté capable du royaume, tout ainſi que celuy qui demeure en la li-
gne droicte royale. C'eſt pourquoy le Sage dit, Sap. 10 Iuſtum deduxit Domi-
nus per vias rectas, & oſtendit illi regnum Dei,
Dieu a mené le iuſte par les
voyes droictes & luy a monſtré le Royaume du ciel, or dautant que l'homme
s'eſt eſloigné de cette ligne droicte, il a fallu faire vn mariage entre
le Fils de Dieu 47, Quem constituit hæredem vniuerſorum, qui eſt heri-
tier legitime de tous les eſtats de ſon Pere ; & entre noſtre nature,
pourF 2 44Traite' Premier
pour rentrer au royaume que la nature humaine auoit perdu par la faute
d'Adam.
La ſeconde raiſon fut, pour reconcilier l'homme auec Dieu, la terre auec
le ciel, & cauſer vne paix & alliance eternelle, on reconcilie les royaumes
ennemis par vne bonne alliance, & par vn mariage: l'homme auoit denoncé
la guerre à Dieu, Dieu haiſſoit l'impie & l'impieté & partant pour faire la
paix, le verbe eternel prent la nature humaine en mariage par l'incarnation:
Dieu s'eſt trouué en meſme maiſon auec l'humanité ſçauoir dans les entrail-
les de noſtre Dame: c'eſt la qu'ils ſe ſont veu; qu'ils ſe sõt embraſſés, qu'ils ſe
ſont vnis, qu'ils ont fait alliance, qu'ils ont eu vn pour parler du tout plein
d'amour, qu'il ſe ſont trouués en meſme table & en meſme lict, & ſe ſont vnis
ſi eſtroictement, que depuis ils n'ont plus rien fait l'vn ſans l'autre: & voila
l'occaſion de noſtre reconciliation: c'eſt pourquoy il eſt apellé par Iſaie.
pinceps pacis, Le prince de paix, rex pacificus, Le Roy pacifique, pacificans ſine
que in cœlis œine quæ in terris, faciens vtraque vnum
, pacifiant le ciel auec la terre
& vniſſant ce qui eſtoit diuiſé.
La troiſieſme on fait le mariage pour auoir lignée, pour euiter l'inconti-
nence, pour s'aſſiſter mutuellement, & eſtendre l'amitié; combien d'enfans de
ce mariage? tous les predesſtinez, cõbien qui en conſideration de ce mariage
& de l'honneur que Dieu a fait à noſtre nature, ont gardé & conſerué leur
chair de toute corruption? viuans en vn corps de chair comme des Anges,
aymans mieux mourir & endurer toute ſorte de tourmens que de ſoüiller
leurs corps d'aucun plaiſir ſenſuel, non pas meſme de ceux qu'vn honneſte
& legitime mariage leurs permettoit, conſiderant ce que dit le prophete Ie-
remie
. Vſquequo delicijs diſſolueris ſilia vaga? quia creauit Dominus nouum ſuper
terram, fœmina circumdabit virum
. Que c'eſt faire tort à la nature humaine, an-
noblie par vne telle alliance, de la raualler aux voluptez qui nous ſont com-
munes auec les beſtes,ainſi ce mariage a eſté vne forte bride contre la con-
cupiſcence.
Il ſe trouue vn aide mutuel en ce mariage, le corps de ceſte humanité pa-
tiſſant, l'ame meritant ce que Dieu ne pouuoit faire, & par conſequent ne
pouuoit ſatisfaire à la iuſtice diuine: & Dieu dignifiant les ſouffrances &
meritez de l'humanité pour les rendre ſatisfactoirs. Enfin en ce mariage
Dieu s'vniſſant auec vn indiuidu de noſtre nature, a fait alliance & amitié
auec tous les autres indiuidu, & non ſeulement ſelon l'ame faicte à l'image
& ſemblance de Dieu, mais encor ſelon la chair, vnie indiuiſiblement auec
Dieu en vne meſme hypoſtaſe.
Ne m'obiectez pas icy la pauureté de l'eſpouſe qui la rend indigne d'vn
tel eſpoux, car comme i'ay dit, c'eſt vne alliance d'amour & de miſericor-
de, & l'eſpoux a dequoy ſuffiſamment pour l'enrichir. Ne me dictes pas
auec 45Des fins du Mariage.
Noſtre
nature
embellie
par l'in-
carnation
auec Ezechiel pater ieus Amorrhæus & mater cius Chætea, qu'elle eſt d'vne
extraction trop vile & trop baſſe pour aſpirer à vne ſi noble alliance, que ſon
pere eſt Amorrhæus c'eſt à dire Rebel, qu'elle eſt fille d'Adam, qui s'eſt re-
bellé contre Dieu que ſa mere eſt Chetæ formidoloſa craintifue fille d'Eue,
qui marchoit au paradis terreſtre auec crainte, dans l'apprehẽſion de ſon pe-
ché, ſon eſpoux eſt le roy des roys, & la nobleſſe des eſpoux, ſe commu-
nique aux eſpouſes, Eſther & Berſabée deuiennent reynes par le moyen de
leur mariage. Elle eſt laide, elle n'eſt que de terre, eſt comme l'Ethiopienne,
femme de Moyſe, mais ſon eſpoux eſt ſpecioſus forma præ filijs hominum, le plus
beau des enfans des hommes, qui par ſon alliance embellit les laides & de
terreſtres les fait deuenir celeſtes. C'eſt luy qui ſe vante chez Ezechiel 16.
expandi amictum meum ſuper te, & operui ignominiam tuam, qu'il donne vne
robbe à ſes eſpouſes qui oſte toute leur laideur, qui ſe congratulant de la
beauté de ſon eſpouſe dit, & decora facta es vehementer nimis, & profeciſti in
reguum, & egreſſum eſt nomen tuum in gentes propter ſpeciem tuam, quia perfecta
eras in decore meo quem poſueram ſuper te
. Vous eſtes belle à merueille, vous
eſtes deuenue reine, voſtre beauté vous a rendu recommandée aupres des
nations, d'autant que vous auez eſté perfectionnée par ma beauté, que ie
vous ay communiqué. Si elle eſt infame pour ſes proſtitutions, adulteres &
& desbauches, ceſt le propre de ceſt eſpoux de rendre vierges & honneſtes,
celles qui ſont impures & corrompues. Si elle eſt de condition ſerfue, ſon
alliance affranchit les eſclaues. Quoy que la diſtance qui eſt entre cet eſ-
poux & l'eſpouſe ſoit infinie, il ne la dedaignera pourtant, il cognoit cette
diſtance, cependant il affecte ces nopces, ſon pere la enuoyé du ciel en terre
pour les contracter, ceſt du conſentement de ſon pere qu'il le fait, il n'y a
point de ſurpriſe rien de clandeſtin.
Quelle occaſion ont les mariez de ſe congratuler de l'honneur de leur
mariage qui eſt l'image & la repreſentation de ce noble mariage du Verbe?
mais quelle occaſion n'ont ils de prende garde à ne contaminer & foüiller
leurs nopces & mariage au preiudice de ce mariage pure & immaculé qu'ils
repreſentent par leur mariage? quelle occaſion ont tout les Chreſtiens de
poſſeder leur chair, en ſaincteté, annoblie par vne ſi admirable alliance, com-
me eſt celle du Verbe, auec noſtre nature & quelle occaſion ont les vns &
les autres de craindre le chaſtiment qui leurs eſt deu s'ils d'eshonorent ce
celeſte eſpoux & ſes nopces, par le mauuais vſage de leurs mariages & par
les impudicités de leurs corps?


CHA F 3
46Traite' Premier

[Ligne droite rayée] Du mariage de Ieſus-Chriſt auec l'Egliſe

CHAPITRE IX.

LEs Iuifs eſtant gens groſſiers & charnels, auſſi entendoient ils ce que
les Prophetes auoient predit du Meſſie, groſſierement & corporelle-
Les Iuifs
ont penſé
que le
Meſſie
auroit vne
femme.
ment: ils croyoient qu'il deuſt venir auec vne pompe & magnificence ex-
terieur, ſuiuy de courtiſans comme vn Roy temporel, auec vne Maieſté
comme les Roys de la terre; voire ont eſté ſi charnels & ſi ſots, qu'ils ont
prenſé qu'il auroit vne femme & des enfans. Ils ſe ſont fondé ſur diuers paſ-
ſages de l'Eſcriture Saincte entendus groſſierement & corporellement, com-
me de Dauid. Pſalm.44. Astitit regina à dextris tuis in vestitu deaurato cir-
cumdata varietate,
La Reine s'eſt trouuée à voſtre droicte habillée de drap
d'or & bigarrée de diuerſes couleurs: & lors qu'il dit Pro patribus tuis
nati ſunt tibi filij
, des enfans vous ſont nez au lieu des peres, & au Pſal. 88.
Ponam in ſeculum ſeculi ſemen eius, Sa race, ſa ſemence, ſera de ſiecle en
ſiecle: & Iſaie 53. Videbit ſemen longæuum. Il vera ſa race de longue
durée.
Il eſt vray que le Meſſie deuoit eſtre marié, auoir vne femme & des enfans,
& que ſes enfans, ſa race & ſa ſemence deuoit paſſer de ſiecle en ſiecle; mais
non ſicut estimabant, cela ſe doit entendre non corporellement ny charnelle-
ment, ains myſtiquement & ſpirituellement, comme le reſte qui a eſté pre-
dit de la magnificence du Meſſie.
L'egliſe
eſpouſe
du Meſſie
Sainct Paul ad Epheſ. 5. nous enſeigne qu'elle eſt la femme & eſpouſe du
Meſſie, lors que parlant du Sacrement de mariage, il dit, Sacramentum hoc
magnum est, ego autem dico in Chriſto & in Eccleſia
, Ce Sacrement eſt grand, ie
Circon-
ſtance du
mariage
Ieſus-Ch.
auec l'E-
gliſe.
dis en Ieſus-Chriſt & en l'Egliſe, c'eſt à dire entant qu'il repreſente le ma-
riage de Ieſus-Chriſt & auec l'Egliſe: mariage figuré par le mariage d'Adam
& d'Eue: car tout ainſi qu'Adam & Eue, ont eſté vnis ſi eſtroictement, que
des deux n'eſt faite qu'vne chair, Erunt duo in carne una, ainſi de Ieſus-Chriſt eſt le
& de l'Egliſe n'eſt fait qu'vn corps mystique, duquel Ieſus-Chriſt
chef. Tout ainſi que le mary cherit ſa femme comme ſa chair, ainſi Ieſus-
Chriſt
l'Egliſe comme de meſme chair auec luy, Nemo vnquam carnem
ſuam odio habuit, ſed nutrit & fouet eam; ſicut Chriſtus Eccleſiam, quia
membra ſumus corporis eius, de carne euis & de oſſibus eius
, Epheſ.5. nous
ſommes membres de ſon corps, de ſa chair, & de ſes os, comme s'il doſoit,
nous ſommes membres de ſon corps myſtique, & ſommes compoſés de
chair 47Des fins du Mariage. chair & d'os comme luy eſtant de meſme nature que l'Egliſe ſon eſ-
pouſe.
L'amour de cét eſpoux l'a obligé de quitter ſon pere, ſelon l'humanité, nõ
ſelon la diuinité, puis qu'il eſt touſiours en ſon pere & ſon pere en luy: ie dis,
ſelon l'humanité, dautant que ſelon elle, il a eſté en ce monde trente trois ans
eſloigné de ſon pere en qualité de ſeruiteur, formam ſerui accipiens, a abandõ-
né ſa mere, ie veux dire la Synagogue, de laquelle il eſtoit iſſu ſelon la chair,
& c'eſt en cela qu'il a accomply la loy du mariage, pour demeurer auec ſon
eſpouſe, Relinquet homo patrem & matrem & adherebit vxori ſue.
Dieu forma la premiere femme de la coſte d'Adam endormy, & l'eſpouſe
de Ieſus Chriſt a eſté formée de la coſte du meſme Ieſus-Chriſt endormy en
la croix: la premiere femme fut appellé Virago, tirant ſon nom de l'homme
dont elle tiroit ſon origine; l'Egliſe tire ſon nom de Ieſus-Chriſt eſtant ap-
pellée Chreſtienne de Chriſt, dont elle tire ſa ſource. La premiere femme
fut os des os,& chair de la chair du premier homme: l'Egliſe eſt os des os,
chair de la chair de Ieſus Chriſt, & ce qui eſt dauantage eſprit de ſon eſprit,
ſaincte de ſa ſaincteté, viſue & viuifiée de ſa vie. La premiere femme fiſt ap-
pellée Eue, c'eſt à dire, vie, dautant qu'elle eſtoit mere de tous les viuans,
Gen.3. & l'Egliſe n'eſt elle pas mere de la vie?mere de tous ceux qui viuent
de la vie de la grace? puis que hors de l'Egliſe ny a point de vie, & que per-
ſonne n'a la vie de la grace s'il n'eſt enfans de l'Egliſe.
Figure de
l'Egliſe
entant
qu'elle eſt
eſpouſede
Ieſus Ch.
C'eſt la gratieuſe Rebecca que le celeſte Iſaac, Gen. 24. a fait entrer dans
le tabernacle de ſa mere, la Synagogue, la priſe pour femme & la aimé ſi
tendrement qu'il a mitigé la douleur qu'il auoit conceu de la mort de ſa
mere la Synagogue, voire de ſa paſſion. Ceſt la belle Rachel, pour l'amour
de laquelle le vray Iacob a ſeruy non ſept ans, mais trente trois, & auec tant
d'affection pour elle, que le temps de ſa ſeruitude ne luy eſtoit rien à com-
paraiſon de ſon amour, pour laquelle il a ſouffert le froid, le chaud, la faim,
la ſoif, a veillé, ſué peiné. O quelle a bien plus de ſubiect d'appeller ſon eſ-
poux, eſpoux de ſang que n'auoit autrefois Sephora! lors qu'elle diſoit à
Moyſe, Sponſus ſanguinum tu mihies. Vous eſtes vn eſpoux de ſang,car Ieſus-
Chriſt
eſt eſpoux de ſang en ſon ſacré chef, en ſes mains, en ſes pieds, en ſon
coſté, en tout ſon corps, ſang qu'il eſpanche auec tant de prodigalité, pour
teſmoigner ſon amour enuers ſon eſpouſe: & auec ſon ſang donne ſa vie vo-
lontairement par vn excés d'amour. C'eſt la prudente Abigail que le myſti-
que Dauid a eſpouſé & eſleué à la Royauté. C'eſt la fille de Pharaon que le
magnifique & tres riche Salomon a choiſi d'vne nation eſtrangere, pour la
faire ſa compagne. Ie dis que Ieſus-Chriſt a tiré de la gentilité pour la faire
ſon eſpouſe.
Salomon en ſon Cantique eſt le paranymphe des grandeurs &
louages 48Premier Traite'
louanges de cette eſpouſe, ou il l'appelle belle & agreable comme Hieruſa-
lem
: terrible cõme vne bataille rangée;qui en ſa marche reſemble l'aurore à
ſon leuer; belle comme la lune; choiſie comme le ſoleil. Ceſt le iardin fermé;
la fontaine ſellée; le lis entre les eſpines; dautant que les Iufs mainte-
nant repudiez de Dieu, les payens deſtituez de la lumiere de la foy: les
Turcs en leur brutalité: ſont comme autant d'eſpines deſtinées à la four-
naiſe infernale, mais l'Egliſe eſt comme vn beau lys qui de la ſuauité de ſon
odeur parfume tout le monde & eſt choiſie pour embellir & embaumer le
ciel.
La Prophete Oſeé au chap 2. a donné la promeſſe de ces ſainctes eſpou-
ſailles en ces paroles, ſponſabo te mihi in iusti-
tia & iudicio & in miſericordia & miſerationibus, & ſponſabo te mihi in fide, &
ſcies quia ego Dominus
, ie t'eſpouſeray pour iamais ie t'eſpouſeray en iuſtice &
iugement, en miſericorde & miſerations: ie t'eſpouſeray en la foy, & tu ſçau-
ras que ie ſuis le Seigneur. Il la eſpouſé pour iamias par vn nœud d'a-
mour indiſoluble, ego vobiſcum ſum omnibu diebus vſque ad conſummatio-
nem ſeculi
: ie ſuis auec vous touſiours iuſque à la fin du monde. C'a
eſté auec iuſtice & iugement, ouy auec cette riguer de iuſtice, auec
laquelle il a ſatisfait pour nous à la croix, auec ce iugement ſi ſeuere que
Le maria-
ge de Ie-
ſus.Chriſ
t
auec l'E-
gliſe eſt
vn maria-
ge de mi-
ſericorde.
Dieu le Pere a prononcé contre ſon Fils, le declarant coulpable de la
mort, pour s'eſtre voulu charger de nos pechez: auec miſericorde & mi-
ſerations: & qu'elle plus grande miſericorde: que d'auoir ietté les yeux
de ſa bonté ſur ceſte pauure abandonnée, eſclaue, coulpable de l'enfer
ſans qu'elle euſt en foy choſe aucune qui peuſt attirer ſon affection, ny
ayant autre motif de cét amour que ſa miſericorde : autre ſubject de
ce choix, que ſa prouidence: autre attraits de cette vnion, que ſa
bonté.
Lors que Saül faiſoit eſtat de donner ſa fille Michol à Dauid pour
eſpouſe, Dauid s'excuſoit ſur ceſt offre recognoiſſant ſon affection qui
ne pouuoit aſpirer à vn ſi grand honneur; repreſentoit ſa pauureté qui
ne pouuoit doter vne fille de Roy : Mais Saül luy fit dire, Non habet
Rex ſponſalia neceſſe
, Le Roy eſt aſſez puiſſant pour trouuer le dot à ſa
fille, vous n'auez que faire de vous en mettre en peine. Helas ſi cette
eſpouſe auoit égard à ſon extraction, qui n'eſt autre que ſa gentilité
barbare: à ſes moyens qui ne ſont que pauureté & miſeres, pourroit elle pre-
tendre cét honneur incomprehenſible, que d'eſtre eſpouſe du Fils de Dieu!
mais il eſt aſſez riche pour l'enrichir, ouy, il luy a donné le dot liberalement,
la paré de tant de ioyaux, que les eſprits celeſtes s'en eſtonnent, & tous rauis
en admiration dans l'eſclat de ſa beauté, & dans le prix de ſes ornemens,
s'eſcrient, Cantic. 8. Quæ est ista que aſcendit de deſerto, delicijs affluens
innixa 49Des fins du Mariage.
innixa ſuper dilectum ſuum? La voyez vous, qui ſorte du deſert de ſa pau-
ureté, & de la fondriere de ſes miſeres? la voyez vous toute eſclatante &
rayonnante en ſes parures? la voyez vous abondante en delices? mais qui
eſt elle? Ah c'eſt l'eſpouſe de noſtre ſouuerain Monarque, appuyée ſur
luy: eſleuée à cét honneur non pour ſes merites, mais par la miſericorde de
ſon eſpoux, entourrée de ces parures, non qu'elle a tirée de ſes coffres, mais
qui luy ſont donnez par la main liberale de ſon bien-aimé. Auſſi les prie el-
le de n'auoir égard à ce qu'elle eſt en ſon extraction & de ſoy, elle n'eſt qu'v-
ne pauure Ethiopienne, Nigraſum, toute couuerte de la noirceure du peché;
elle ne laiſſe pourtant d'eſtre belle par la grace que ſon eſpoux luy a donné:
elle eſt noire à cauſe du peché originel, & de ſes idolatries, mais belle par
les dons & parures que le ſainct Eſprit luy a ſi liberalement eſlargy, Nigra
ſum ſed formoſa
.
Il l'eſpouſe in fide en la foy. Nequaquam in legis institia, ſed in fide &
gratia Euangely
dit S. Hieroſme, ces eſpouſailles ſe font non en vertu de la
iuſtice legale, mais en vertu de la foy & de la grace de l'Euangile : il la re-
ueſt d'vne robbe qui eſclatte en la bigarrure de ſes couleurs, qui ſont les
Parures
de l'Egliſe
entant
qu'eſpou
ſe.
diuerſes vertus: Il la chauffe, c'eſt à dire, munit & armes ſes affections
de ſouliers de couleur celeſte, qui ſont les ſainctes penſées de foy, d'eſ-
perance, & de charité: il la ceint d'vne ceinture de fin lin, qui eſt la chaſteté,
qui par ſa blancheur & pureté reſerre les affections deſordonnées de la
chair: il la couure d'habits tres-ſubtils, qui ſont les deſſeins & deſirs non
groſſiers du monde & des choſes temporelles, mais du ciel & de Dieu: luy
donne des braſſelets en ſes mains, qui ſont les bonnes œuures: vne chaine
d'or au col, qui ſignifie les parolles d'or, la doctrine de fin or de charité: les
pendans d'oreilles d'vne ſainte obeyſſance à ſon eſpoux: vne couronne en
teſte qui eſt le ſouuerain pouuoir qu'il luy donne en terre & par tout le
monde, voire luy donnant les clefs du ciel: la repaiſt de fleur de farine &
de miel, c'eſt la paſture des Sacremens, & ſur tout de la ſaincte Euchariſtie
qui contient toute forte de douceur & ſuauité: il luy donne l'huile de ſes
celeſtes conſolations, & enfin la rend belle & digne d'eſtre eſpouſe d'vn ſi
grand Roy.
Rapports
du maria-
ge de Ie-
ſus Chriſt

&de l'E-
gliſe auec
celuy d'I-
ſaac
&
d'Abra-
ham
.
S. Augusſtin ſerm. 75. de tempore: monſtre les faueurs que cette eſpouſe
reçoit de ſon eſpoux, prenant pour figure de ces eſpouſailles ſpirituelles &
myſtiques, celles de l'obeyſſant Iſaac auec la ſage Rebecca. Où eſt cem dit-
il, que le ſeruiteur d'Abraham trouua l'eſpouſe, deſtinée de Dieu pour
Iſaac? ſinon à la fontaine? où eſt-ce que Ieſus-Chriſt trouue ſon eſpouſe?
ſinon aux eaux du bapteſme? ou ſi elle ne venoit, elle ne pourroit eſtre ſon
eſpouſe. Le ſeruiteur d'Abraham luy donna des ioyaux en la fontaine pour
la parer, & entre autres choſes des pendans d'oreilles d'or, & Ieſus-Chriſt
metG 50Premier Traite'
met aux oreilles de ſon eſpouſe, des parolles de fin or de charité. Celuy la
donne à Rebecca des braſſelets, & Ieſus Chriſt des bonnes œuures, qu'il met
és mains de ſon eſpouſe. Or tout ainſi dit S. Aug. que Rebecca n'euſt pas eu
ces ioyaux ſi Iſaac ne luy euſt enuoyé par ſon ſeruiteur; auſſi l'Egliſe n'au-
roit pas toutes ces richeſſes ſi ſon amoureux eſpoux ne luy donnoit de ſa
pure grace, et luy meſme: premierement immediatement, & puis par les
mains de ſes Apoſtres. Abraham ſe ſeruit de ſon ſeruiteur pour trouuer vne
eſpouſe à ſon fils Iſaac, & Dieu le Pere ſert de ſes Apoſtres, & des hommes
Apoſtoliques, qui ſont les Predicateurs, pour trouuer & ammener l'eſpouſe
de ſon Fils. Eſcoutez ce braue paranymphe S. Paul, Deſpondi vos vni viro vir-
ginem caſtam exhibere Chriſto
. Ie vous ay fiancé auec vn homme, ie me ſuis eſtu-
dié de donner à Ieſus Chriſt pour eſpouſe vne chaſte vierge; l'eſpoux eſt Ie-
ſus-Chriſt
: l'eſpouſe eſt l'Egliſe, l'ambaſſadeur qui procure ce mariage, ou
le paranymphe, c'eſt S.Paul & les autres Apoſtres, & les Predicateurs qui
tiennent la place des Apoſtres, mais ils le doiuent faire imitans S.Paul en
ſon zele, qui dit, æmulor vos Dei æmulatoine, i'ay vn grand zele pour vous,
procurant cette eſpouſe à ce diuin eſpoux, auec vn grand ſoin & un zele ar-
dant de la gloire de l'eſpoux.
S. Chriſoſtome & Theophylacte poſent ce zele en la perſonne du ſerui-
teur d'Abraham, lequel eſtant entré en la maiſon de Rebecca, comme on
luy euſt preſenté à manger, non, dit il, ie ne mangeray pas que ie ne me
ſois deſchargé de ma commiſſion : les Predicateurs qui cherchent l'eſ-
pouſe de Ieſus-Chriſt, leur maiſtre, ne ſe ſoucient pas de leurs commo-
ditez, mais ne cherchent que le ſeruice de leur maiſtre.
Les arres
de l'Egliſe
entant
qu'eſpou-
ſe de Ie-
ſus Chriſt
.
Le dot de ce mariage nous eſt figure au Gen. 38 où le Patriarche Iudas
donne pour arres à Thamar ſon anneau & vne baguette: & Ieſus-Chriſt
à ſon eſpouſe ſon anneau, qui eſt la foy, ſignaculum fidei, & le baſton
de la ſaincte Croix, c'eſt l'obſeruation de S. Chriſoſtome hom. 1. ſup.
Matth. mais ce ſont des arres, dit-le meſme Sainct ſur le chap. II. de l'E-
piſt
.1. aux Corinth. de ce dot incomprehenſible qu'il luy prepare, qui eſt
le royaume des cieux, & la claire viſion de Dieu. C'eſt auſſi la penſée de S.
Aug. ſerm. 75. de tempore, où il dit, Eccleſia accipit in præſenti pretioſam ar-
rham, ſanguinem ſponſi ſui, acceptura dotem poſtmodum regni ſui:
l'Egliſe re-
çoit maintenant pour arres le pretieux ſang de ſon eſpoux, auec aſſeuran-
ce de receuoir puis apres ſon royaume, & eſtant vnie maintenant par la
grace auec ſon eſpoux, elle le ſera vn iour indiuiſiblement par la gloire:
Beati qui ad cœnam nuptiarum agni vocati ſunt. Heureux, & trois fois heureux,
ceux qui auront le bon-heur d'eſtre faits participans de nopces de l'agneau,
& eſtre à iamais ſes eſpouſes.
Corrigez voz penſées Iuifs endurcis & charnels, n'allez pas recherchant
des 51Des fins du Mariage.
des nopces charnelles à cét eſpoux myſtique: la reine ſon eſpouſe qui eſt
à ſon coſté, n'eſt autre que l'Egliſe: ornée, parée, enioliée à l'exterieur des
parures de ſes ceremonies, qui releuent le luſtre de ſes fonctions, mais
ſa principale beauté eſt au dedans, c'eſt à dire, en l'eſclat des vertus, &
des dons du S. Eſprit. Oyez l'exhortation que luy fait ſon eſpoux, de pre-
ſter l'oreille à ſes parolles, puis que la foy, le premier de tous ſes ornemens,
depend de l'oreille: d'oublier ſon peuple & la maiſon de ſon pere, qui ſont
les ceremonies Iudaïques & legales, & les idolatries des Payens ſes ance-
ſtres; c'eſt à ces conditions que ce roy Dieu & homme, qui commande à
tous autres Monarques, la fauoriſera de ſes affections & de ſon alliance.
Les en-
fans de Ie-
ſus Chriſt
.
& de l'E-
gliſe.
Les enfans qui naiſſent de ce mariage ſont les fideles deſquels S.Iean
dit au c.I. Qui non ex ſanguinibus, neque ex voluntate carnis, neque ex voluntate
viri, ſed ex Deo nati ſunt
, enfans compoſez non de ſang: non effects de la
chair, ou de la volonté d'vn homme, maisenfans de ce grand Pere, qui
dit, Iſaie 66. Nunquid ego qui alios parere facio, ipſe non pariam, dicit Dominus?
Si ego qui generationem cæteris tribuo, sterilis ero!
quoy! moi qui donne la
fecondité aux autres, ie ſeray ſans enfans ! moy, qui fais que les autres
ſoient peres, ie ſeray ſterile ! ô admirable fecondité de ce Pere de toute be-
nediction ! fecondité preueuë long-temps auparauaut par le meſme
Iſaie c. 66 Nunquid parturiet terra in die vna? aut parietur gens ſimul, quia
parturiuit, & peperit Sion filios ſuos?
Quoy la terre enfantera-elle en vn iour?
verrons nous naiſtre des nations entieres tout d'vn coup? Sion 48 a enfanté &
produit ſes enfans. S. Hieroſme expliquant ce paſſage dit, les enfans de
l'Egliſe n'ont pas eſté engendrez & enfantez, comme ceux de la loy an-
cienne, par laps de temps, & par l'entremiſe d'Abraham, d'Iſaac, & de Ia-
cob
, par le moyen des douze Patriaches & de leurs deſcendans, l'eſpace
de pluſieurs ſiecles; ains à la voix de la predication des Apoſtres, le mon-
de a conceu & enfanté des nations entieres, non en vn coing du monde,
mais par tout le monde vniuerſel, In omnem terram exiuit ſonus eorum, &
in fines orbis terræ verba eorum.
C'eſt vne œuure, non des hommes, mais de la
toute puiſſance de Dieu.
Le laict de
l'Egliſe
eſt la do-
ctrine ce-
leſte.
Cette eſpouſe mere de tant d'enfans ne manque pas de laict pour la nour-
riture de ſes enfans, qui eſt la doctrine celeſte tirée des deux teſtamens, qui
ſont ſes deux mammelles: Non poterat fieri, dit S.Hieroſ. vt quae erat puer-
pera careret lactis abundantia, in educationem eius gentis, & paruulorum, qui
ſimul nati fuerant, vt præberet ei duo vbera veteris ac noui teſtamenti, ad præ-
bendum rationale lac,
il appartenoit à la prouidence de Dieu de ne permettre
que celle qui deuoit enfanter tant d'enfans mãquaſt de laict pour leur nour-
riture, enfans qui ont eſté nez, ſi grãde multitude enſemble, ainſi il luy a don-
né les deux mãmelles du vieil & du nouueau teſtament pour leurs fournir le
laictG 2 52Premier Traite'
laict raiſonnable. I'apperçois ces mammelles pleines non ſeulement de laict
blanc & doucereux; mais encor de ſang rouge & pretieux au Cant. 7. Statu-
ra tua aſsimilata eſt palmæ, & vbera tua botris
voz memmelles ſont ſembla-
bles au raiſin, le raiſin eſt plein de vin rouge, & les mammelles de l'eſ-
pouſe qui ſont les Sacremens, dont elle allaicte ſes enfans, ſont pleines
du ſang de Ieſus-Chriſt ſon eſpoux, & de les merites empourprez de
ſon ſang.
O que voila bien la promeſſe qui auoit eſté faite à ce diuin Eſpoux ac-
complie, Si poſuerit pro peccato animam ſuam videbit ſemen longæuum, s'il
donne ſa vie pour les pecheurs, il ſera recompenſé d'vne longue lignée : ne
l'a il pas fait? n'eſt-il pas mort pour les pecheurs? ſuiuant le conuention
qu'il auoit fait auec Dieu ſon Pere? auſſi ſon pere ne luy a manqué en ſes
promeſſes, Dabo tibi gentes hæreditatem tuam & poſſeſsionem tuam terminos
terræ
. Les Gentils ſeront vos heritiers, ſeront vos enfans, & vos enfans
ſeront eſtendus par tout le monde. Pro patribus tuis nati ſunt tibi filij, au
lieu des Prophetes & Patriarches anciens, il a engendré les Apoſtres, &
tous les Chreſtiens par ſa parole, voluntariè genuit nos verbo veritatis & les
a enfanté auec douleur, voire auec perte de ſa vie au lict de la croix.
L'eſpouſe
de Ieſus
Chriſt
l'E
gliſe, com-
ment vier
ge & me
re.
S.Paul dit, Virginem caſtem exhibere Chriſto, voicy la merueille, ſçauoir
que nonobſtant cette grande fecondité, cette eſpouſe demeure vierge, c'eſt
pourquoy S. Aug ſerm. 119. de tempore compare l'Egliſe à noſtre Dame,
d'autant qu'elle eſt mere & vierge : les autres eſpouſes ſont données à leurs
eſpoux pour n'eſtre plus vierges, mais l'Egliſe eſt donnée comme eſpouſe
à Ieſus-Chriſt ſon eſpoux pour eſtre vierge : & ſi elle ne l'auoit pour eſ-
poux, elle ne ſeroit pas vierge.
Ieſus Chr.
rend ſon
eſpouſe
de corrõ
puë vier-
ge.
Mais voicy vne plus grande merueille, c'eſt que ſon eſpoux l'ayant trou-
uée corrompuë & desbauchée, il la fait vierge : n'eſtoit-elle pas corrompuë
par tant de fornications ſpirituelles, qu'elle auoit commiſes à l'adoration
des idoles lors qu'elle eſtoit Gentile? Fornicans fornicabitur terra à Domino,
Oſée I. Autant d'autels qu'elles auoit dreſſé aux Idoles, n'eſtoient ce pas au-
tant de lieux infames de ſes proſtitutions? ſuiuant ce que dit Ezechiel 6.
Fabricasti lupanar tuum, in capite omnis viæ, & excelſum tuum fecisti in omni
platea.
Mais Dieu par ſa miſericorde la tiré de ces lieux d'infamie, pour la
faire vierge en la pureté & ſincerité de la foy, & pour la rendre vierge
apres des abominables proſtiutions. O noua res s'eſcrie S. Chriſoſt. in I.
Cor. c.II. In mundo virgines manent ante nuptias, poſt nuptias non item, hic au-
tem non ſic, nam licet non ſint virgines ante nuptias, post nuptias virgines fiunt.

O merueille, & choſe non iamais ouye! aux mariages du monde on eſt vier-
ge auant les nopces, & non apres les nopces: mais en ce mariage quoy que
l'eſpouſe ne ſoit pas vierge auant les nopces, elle deuient vierge, par le
moyen 53Des fins du Mariage.
moyen de ces nopces. S. Chriſoſtome dit, que cela nous a eſté figuré par
Rahab courtiſane, meretricem, laquelle ayant receu en ſa maiſon les explo-
rateurs du peuples de Dieu, fut mariée à Salmon & deuient femme de bien:
ainſi l'Egliſe addonnée à l'idolatrie & Gentilité, d'où pour la plus part elle
a eſté tirée: apres auoir admis & logé les explorateurs de Ieſus-Chriſt,
qui ſont les Saincts Apoſtres, eſt deuenuë ſaincte, & ayant eſté faite eſpou-
ſe de Ieſus Chriſt, a pareillement eſté faite vierge par l'vnité, pureté, & in-
tegrité de ſa foy.
C'eſt en vain que toutes autres ſectes ſe glorifient de cette noble al-
liance, car tout ainſi qu'en vn mariage n'y peut auoir qu'vn eſpouſe & vne eſpouſe
auſſi en ce mariage n'y peut auoir qu'vne eſpouſe, Vna est columba mea, imma-
culata mea
: Toutes les autres ſectes ſont comme les vierges folles qui ont
des lampes, ſçauoir quelque apparence de religion, mais point d'huile,
point de charité, ny de vraye foy : il n'y a que cette eſpouſe laquelle ornée
des parures des bonnes œuures apres auoir rempli ce mõde de nombre d'en-
fans, & gardé la fidelité à ſon eſpoux, ſera enfin introduitte dans la chambre
de triomphe & de gloire au ciel, pour y regner à iamais auec ſon eſpoux.

[Ligne droite rayée] Du mariage de Dieu auec l'ame par la grace.
CHAPITRE X.

Mariage
de Dieu
auec l'a
grace &
ſes circon-
ſtances.
LE mariage qui ſe fait entre Dieu & l'ame par la grace, duquel parle le
prophete Oſee c. 2.eſt ſi plein de conſolation, que ie n'ay ſçeu l'ob-
mettre ſans en faire vn Chapitre à part pour la conſolation des ames ſain-
tes & deuotes. S. Bernard expliquant les ſuſdittes parolles d'Oſée dit. Si non
fecit ille quod ſponſus, ſi non tanquam ſponſus amauit, ſi non zelatus eſt tanquam
ſponſus, noli acquieſcere ſponſam te vocari
, ſerm. 5. de dedicat. Eccleſ. S'il ne
s'eſt pas acquité de tous les deuoirs d'vn vray eſpoux : s'il ne vous a pas ai-
mé comme vn eſpoux, s'il n'a pas eſté ſainctement ialoux comme vn eſpoux,
ne permettez pas qu'il vous appelle eſpouſe.
Ce mariage ſe fait in fide par la foy que nous receuons au bapteſme, ou en
preſence d'vn preſtre & de deux teſmoins, qui ſont le parain & la maraine,
nous auons pris Ieſus Chriſt pour noſtre eſpoux, & luy nous a priſes pour
ſes eſpouſes. S. Aug. in Pſ. 44. Regi nubis Deo ab illo dotata, ab illo decorata, ab
illo redempta, ab illo ſanata: quicquis habes vnde illi placeas ab illo habes.
Vous
eſpouſez le Roy des Roys, c'eſt luy qui vous donne le dot, c'eſt luy qui vous
donne des ioyaux pour vous parer, c'eſt luy qui vous rachepte : c'eſt luy qui
vousG 3 54Premier Traite'
vous guarit : ſi vous auez quelque choſe en vous qui luy ſoit agreable, vous
le tenez de ſa faueur, & liberalité.
Dieu donne ce dot & ces ornemens à l'ame pour oſter la grande inegalité
qui ſe retrouue en l'ame, & pour la rendre capable de ce ſainct mariage.
Saincte
Agnes eſ-
pouſe de
Ieſus Chr.
C'eſtoit le ſentiment de la chere eſpouſe de Ieſus-Chriſt S. Agnes, lors
qu'elle diſoit, Ipſi ſum deſponſata cui angeli ſeruiunt, cuius pulchritudinem
ſol & luna mirantur
, ie ſuis eſpouſe de celuy qui a les anges pour ſeruiteurs,
la beauté duquel eſt admirée du ſoleil & de la lune. Annulo ſuo ſubattauit
me, & tanquam ſponſam decorauit me corona
: il m'a donné vn anneau pour
arres de ſon amitié, m'a miſe vne couronne ſur la teſte, comme à ſon eſpou-
ſe. Poſuit ſignum in faciem meam vt nullum præter eum amatorem admittam,
il a mis vn ſigne en ma face, afin que ie n'aime autre que luy : Circumde dit
me vernantibus atque coruſcantibus gemmis pretioſis
: il m'a entourée de pier-
reries belles & brillantes: Dexteram meam & collum meum cinxit lapidibus
pretioſis
in m'a donné des braſſelets, & vn carquant de pierres pretieuſes.
Induit me dominus cyclade auro texta, & immenſis monilibus ornauit me, il m'a
reueſtu d'vne robbe de drap d'or, & m'a paré d'vne infinité de ioyaux:
& partant deſoit elle à celuy qui recherchoit ſon affection, au preiudi-
ce de ſon legitime eſpoux Diſede à ma pabulum mortis, quia iam ab alio
amatore præuenta ſum: ipſi ſoli ſeruo fidem
, retirez vous de moy paſture de la
mort, vn autre a emporté mon affection auant vous, c'eſt à luy ſeul que
ie garde ma fidelité. Quem cum amauero caſta ſum, cum titigero munda ſum,
cum accepero virgo ſum,
l'aimant ie ſuis chaſte, le touchant ie ſuis pure, ſa
compagnie ne m'oſtera pas ma virginité.
Ieſus Chr.
embellit
sõ eſpouſe
l'ame.
Dieu eſleue l'ame par ce mariage d'vn eſtat vil, pauure & laid, en vne
condition noble, riche, & d'vne excellente beauté. Voicy comme en parle
S. Bernard ferm. Dom. I. poſt Oct. Epiphan. Maltum hæc ſponſa ſponſo ſuo
inferior genere, inferior ſpecie, inferior dignitate : attamen propter Æthiopiſ-
ſam istam filius Dei de longinquo venit, vt ſibi deſponſaret illam. Moyſes qui-
dem Æthiopiſsam duxit vxorem, ſed non potuit eius mutare colorem. Christus
vero quam adamauit ignobilem adhuc & fædam, glorioſam ſibi exhibuit Eccle-
ſiam non habentem maculam aut rugam.
Cette eſpouſe eſt beaucoup inderieu-
re à ſon eſpoux en nobleſſe, en beauté, en dignité. Toutefois le fils de Dieu
eſt venu de loin pour eſpouſer cette Ethiopienne. Moyſe ſe maria bien à
vne Ethiopienne, mais pourtant il ne changea pas ſa couleur: mais Ieſus-
Chriſt
ayant aimé vne routuriere & laide, la rendu pleine de gloire ſans ta-
che & ſans ride.
Ornemẽs
que l'ame
reçoit par
la grace.
Voulez vous voir l'eſtat de l'ame auant ces eſpouſailles, le prophete Eze-
chiel
le deſcrit c.16. Tranſiui per te & vidi te: & ecce tempus tuum, tem-
pus amantium: & expandi amictum meum ſuper te, & operui ignominiam tuam,

& iuraui 55Des fins du Mariage.
& iuraui tibi & ingreſſus ſus pactum tuum, ait Dominus & facta es mihi ie
ſuis paſſé prés de toy, ie t'ay veu, voila l'effect de la grace de Dieu, & le
choix de ſa diuine predeſtination : tu eſtois recherchée d'autres, des dia-
bles, & du monde, i'ay eſtendu ma robbe ſur toy, c'eſt la grace, i'ay cou-
uert ta turpitude, c'eſt le peché originel effacé au bapteſme : ie t'ay donné
la parole, ay fait part auec toy, & tu es deuenuë mon eſpouſe. Puis il ad-
iouſte, Laui te aqua & emandaui ſanguinem tuum ex me, & vuxi te oleo & veſti-
ui te diſcoloribus, & calceaui te hyacintho, & cinxi te byſſo, & indui te ſubtilibus,
& ornaui te ornamento, & dedi armillas in manibus tuis, & torquem circa collum
tuum & dedi inaurem ſuper os tuum, & circulos auribus tuis, & coronam decoris in
capite tuo, & ornata es auro & argẽto, & veſtita es byſſo, & polymito & multiscolo-
ribus, & c.
ie t'ay laué d'eau, oinct d'huile, & paré de toutes ſortes d'orne-
mens, qu'il raconte en particulier, n'eſt-ce pas ce que Dieu fait en l'ame au
bapteſme, l'ornant des vertus infuſes, & de ſes graces; que chacun peut re-
connoiſtre & accommoder à l'ame, conſiderant & meditant les parolles
du prophete.
Enfans de
l'ame en
qualité
d'eſpouſes
de Dieu.
La premiere & principale fin du mariage, eſt la procreation des enfans,
qui ſont l'eſperance de la poſterité, & qui font que les peres & meres vi-
uent, en quelque maniere, apres leur mort : les enfans qui ſont produit
au mariage ſpirituel de l'ame ſont les bonnes œuures, dont la ſemence eſt la
grace, à facie tua concepimus & quaſi parturiuimus ſpiritum ſalutis, Iſaiæ 66.
De ce mariage dit Origene hom. 20. in c.25. Numeri ſortent la pudici-
té, la iuſtice, la patience, la manſuetude, la charité, & les autres vertus : les
ſaincts deſirs, les chaſtes penſées, les affections angeliques, les œuures ar-
changeliques, tous enfans de benediction : tous vrays Benjamins, c'eſt à
dire, enfans de la dextre, qui eſt la grace : ce ne ſont point des Benonis, en-
fans de douleur qui font mourir leur mere, mais qui font viure apres la
mort, & d'vne vie eternelle : ce ſont des Ioſephs, c'eſt à dire, accroiſſement, qui font croiſtre en merite, & enfin des Iſaacs, c'eſt à dire, ris qui cauſent la
ioye & la gloire interminable.
Vnion de
l'ame a-
uec Dieu
par le ma-
riage de la
grace
La premiere loy du mariage eſt l'vnion de deux en vne meſme chair,
erunt duo in carne vna, mais au mariage ſpitiuel eſt l'vnion de deux en vn
meſme eſprit, qui adhæret Domino vnus ſpiritus eſt 1. Corint. 6. au mariage
corporel les deux corps ſont tellement vnis, que chacun d'iceux garde les
qualitez qui luy ſont propres. S'ils ſont noirs auant l'vnion ils demeurent
noirs, ſi blancs, blancs, ſi boſſus, boſſus, ſi boiteux, boiteux &c. mais en
Loix du
mariage
au maria-
ge de
Dieu auec
l'ame.
ce mariage ſpirituel Iesuſ-Chriſt l'epoux rẽd l'ame ſon eſpouſe ſemblable à
ſoy. 1. Cor. 6. Neque fornicarij, neque idolis ſeruientes, ne que adulteri, neque molles,
neque maſculorum concubitores, neque ſures, neque auari, neque ebrioſi, neque ma
ledici, neque rapaces regnum Dei poſsidebunt, & hæc ſuiſtis, ſed abluti estis,

ſed 56Premier Traite' ſed ſanctificati eſtis, ſed iuſtificati eſtis in nomine Domini nostri Ieſu Chriſti & in
ſpiritu Dei nostri.
Ny les fornicateurs, ny les idolatres, ny les adulteres &c
n'entreront au royaume des cieux, vous auez eſté rels: voila l'eſtat de l'ame
auant ce mariage: mais voicy le changement, vous auez eſté l'auez, vous
auez eſté ſanctifiez, vous auez eſté iuſtifiez, au nom de noſtre Seigneur Ieſus-
Chriſt
, & par l'eſprit de Dieu.
Au mariage corporel l'vn des corps ne prend pas la vie de l'autre: mais en
ce mariage noſtre ame reçoit la vie de Ieſus-Chriſt ſon eſpoux, Rom.6.
Conſepulti ſumus cum illo per baptiſmum in mortem; vt quomodo Chriſtus ſurre-
xit à mortuis per gloriam patris, ita & nos in nouitate vitæ ambulemus
. Nous
mourons par le bapteſme au peché, au monde, à nous meſmes, pour viure
vne nouuelle vie en Ieſus-Chriſt : & pour pouuoir dire auec S.Paul, Viuo
ego, iam non ego, viuit vero in me Chriſtus
. Ie vis, mais ce n'eſt plus moy qui vis,
c'eſt Ieſus Chriſt qui vit en moy.
La ſeconde loy du mariage eſt, Dimittet patrem & matrem & adhærebit vxo-
ri ſuæ
. Le mary quittera pere & mere pour demeurer auec ſa femme: noſtre
eſpoux ſpirituel ne pouuoit quitter ſon pere auec lequel il eſt vny indiuiſi-
blement, il l'a toutefois quitté en quelque façon pour venir demeurer auec
nous. Il a quitté ſa mere la Synagogue, nous deuons quitter pere, mere, voi-
re nous meſmes pour ſuiure noſtre eſpoux, c'eſt à dire, que la où il y va de la
fidelité & du ſeruice que nous deuons à noſtre eſpoux, ny le reſpect de pere,
ny la tendreſſe de mere, ny l'amour de nous meſmes & de noſtre vie ne nous
doiuent retenir : nous l'auons ainſi promis, contractans ce mariage, prote-
ſtans que nous renoncions à Satan, à ſes pompes, au monde, & à tout ce qui
ſeroit contraire à l'amour de noſtre eſpoux.
La troiſième loy du mariage eſt l'inſolubilité, qui eſt tel qu'il n'y a que la
mort qui en puiſſe rompre le lien : le mariage ſpirituel du coſté de Dieu eſt
indiſſoluble, Oſée 2. Sponſabo te mihi in ſempiternum, Ie t'eſpouſeray pour ia-
mais : & quoy que nous faiſons, la marque & charactere que Dieu a em-
praint en nos ames, par ce mariage, ne s'effacera iamais, le diuorce qui s'y
fait quelquesfois eſt vn effect de noſtre ingratitude & infidelité, & prouient
de nous. Le lien au mariage ſe fait par le conſentement, & au mariage ſpiri-
tuel par la pure volonté de Dieu, Voluntariè genuit nos verbo veritatis, Iacob.1.
& par noſtre conſentement reciproque, Quotquot autem receperuut cum,
Ioan. 1. Voluntariè ſacrificabo tibi, Pſal. 53.
Cette indiſſolubilité cauſe ſouuent des grands ennuis & degouſts au ma-
riage corporel : mais au mariage ſpirituel non, puis que Non habet amaritu-
dinem conuerſatio illius, nec tædium conuictus illius.
La conuerſation de cét eſ-
poux n'a ny amertume ny degouſt. C'eſt ce qui faiſoit dire à ſaincte Agnes
parlant de ſon eſpoux, Mel & lac ex ore eius ſuſcepi, il ne donne que miel
& laict, 57Des fins du Mariage.
& laict, que douceur. Le lien du mariage corporel ſe rompt par la mort
d'vn des conjoincts, celuy de mariage ſpirituel dure apres la mort, & ſi nous
voulons ſera eternel. Le lien du mariage corporel fait que les mariez ne ſont
plus à eux, mais s'appartiennent l'vn à l'autre: & le lien du mariage ſpirituel
fait que nous ſommes à noſtre eſpoux, Non eſtis veſtris, empti eſtis pretio magno.
Vous n'eſtes pas à vous, vous eſtes acheptez à grand pris. 1. Cor. 6. & tout
ainſi comme Dauid 2. Reg. 3. auoit droict de demander Michol à Isboſeth,
Redde vxorem meam Michol quam deſpondi mihi centum præputijs Philistinorum:
rendez moy Michol mon eſpouſe, pour laquelle i'ay donné cent prepuces
des Philiſtins, auſſi Ieſus-Chriſt n'a-il pas dõné ſa vie & ſon ſang pour dot du
mariage qu'il a contracté auec vous: nous pouuõs luy dire auec verité,Sponſus
ſanguinum tu mihi es
, qu'il eſt vn eſpoux de ſang, & partant il a droict de de-
mander que nous luy gardions la fidelité que nous luy auons promiſe.
C'eſt vn grand crime de violer la fidelité du mariage charnel & corporel;
& Dieu ſe plaint par Ieremie c. 3. de l'infidelité de ſes eſpouſes ſpirituelles,
Quomodo ſi contemnat mulier amatorem ſuum? ſic contempſisti me domus Iſrael:
O Iſraël tu t'és comporté auec moy , comme la femme qui eſt infidelle à ſon
mary ! mais cét eſpoux ſpirituel eſt plus debõnaire que ne sõt les eſpoux cor-
porels, qui ſouuent ſont implacables enuers leurs eſpouſes, lors qu'elles ont
commis vn acte d'infidelité, & luy touſiours preſt à pardonner: Tu fornicata
es cum amatoribus multis, tamen reuertere, & ego ſuſcipiam te,
Ierem. 3. tu t'és a-
bandonné à des ruffiens, qui ſont le monde & le peché, mais retourne à moy
& ie te receuray.
L'ame
annoblie
par le ma-
riage auec
Dieu.
Au mariage corporel l'eſpouſe entre en communication des biens de ſon
eſpoux, & eſt annoblie par le moyen de l'alliance & vnion auec luy, Gaudet
Auguſta ijſdem priuilegijs quibus Auguſtus, fœminæ gaudent priuilegijs maritorum,

dit la loy, vne fille de village eſpouſant vn Roy eſt reine, & noble comme le
Roy: & l'ame par le moyen du mariage ſpirituel eſt eſleuée à vne diginité tel-
le, qu'elle eſt comme faite participante de la diuinité, diuinæ conſors naturæ,
1. Petri 2. & entre dans les droicts du royaume celeſte, & entant qu'elle eſt
eſpouſe du fils de Dieu, elle eſt fille du Pere eternel.
Le lien & l'entretien du mariage corporel eſt l'amour: l'entretien & le lien
du ſpirituel eſt auſſi l'amour : nous ſommes aſſeurez de l'amour de l'eſpoux
qui ne nous manquera iamais, ſi de noſtre coſté nous ne luy ſommes in-
fideles, & luy manquons les premiers; ſon amour eſt bien ordonné, non
deſreglé comme eſt ſouuent celuy de pluſieurs marys : non plein d'ingrati-
tude & de perturbation, mais accompagné d'vne grande prudence, amour
qu'il fait paroiſtre comme noſtre chef & eſpoux: nous conduiſant: nous
aimant: nous nourriſſant, nous pouruoyant, & faiſant tout deuoir d'vn
amoureux eſpoux.
OrH 58Premier Traite'
Deuoirs
de l'ame
enuers
Dieu ſon
eſpoux.
Or tout ainſi que S.Paul demande que l'eſpouſe ſoit obeyſſante à ſon
eſpoux, mulieres viris ſuis ſubditæ ſint, ſicut Domino, de meſme nous deuons
obeyſſance à cét eſpoux ſpirituel, in omnibus, eſtans bien aſſeurez qu'il ne
nous commandera rien qui ne ſoit raiſonnable & honorable. Nupſisti
Chriſto? illi tradidiſli carnem tuam, illi deſponſasti maturitatem tuam, incede ſe-
cundum ſponſi tui voluntatem
. Tertul. de veland. virg. auez vous pris Ieſus-
Chriſt
pour eſpoux? vous luy auez donné voſtre chair & vous meſme, par-
tant comportez vous ſelon ſa volonté.
La femme doit viure conformement à la qualité de ſon mary, & quoy
qu'elle ne ſoit que villageoiſe, employée autrefois à choſes viles & baſſes,
ſi eſt-ce que depuis qu'elle a eſpouſé le Roy, elle ne doit auoir que des diſ-
cours, des penſées, des deſſeins, & entretiens de reine. C'eſt ce que de-
mande de nous S. Leon ſerm.1. de Natiu. lors qu'il dit, Agnoſce, ô Chriſtiane
dignitatem tuam, & diuinæ conſors factus naturæ, noli in veterem vilitatem de-
generi conuerſatione redire, memento cuius capitis & cuius corporis ſis membrum,
reminiſcere quod erutus de potestate tenebrarum, & tranſlatus in Dei lumen & re-
gnum.
Chreſtien recognois ta qualité, & puis que Dieu t'a tant honoré, que
de te faire participant de ſa diuine nature, ne retournes pas dans ton vile
eſtat de rouſture, par l'indignité de tes mœurs, ſouuienne toy de qui tu as
l'honneur d'eſtre eſpouſe, & comme ton eſpoux t'a tiré de la bouë & de la
cendre pour t'eſleuer à la dignité royale par le moeyn de ce ſaincte & diuin
mariage.
S. Bernard conſiderant cét amour inexplicable s'eſcrie, ſerm. 2. Dom.1.
poſt Octau. Epiph. Vnde tibi, ô humana anima, vnde tibi hoc? vnde tibi tam
inæſtimabilis gloria, vt eius ſponſa mereais eſſe, in quem deſiderant angeli ipſi
proſpicere? vnde tibi hoc vt ipſe ſit ſponſus tum, cuius pulchritudinem ſol & luna
mirantur & quid retribues Domino pro omnibus quæ retribuit tibi, vt ſis ſocia men-
ſæ, ſocia regni, ſocia denique thalami, vt intoducat te rex in cubiculum ſuum?

ô ame humaine d'où te vient ce bon-heir? d'où te vient cette gloire ineſti-
mable, que tu ſois eſpouſe de celuy que les Anges s'eſtiment bien heureux
de regarder : qui t'a fait cette grace d'auoir celuy la pour eſpoux, la beauté
duquel le ſoleil & la lune admirent? que pourras tu rendre à ce bon Sei-
gneur pour tant de faueurs qu'il t'a departies: quoy! t'auoir faite com-
pagne de ſa table! participante de ſon royaume! mais de ſon lict nuptial!
te faire entrer en ſa chambre!
Exhorta-
tion à l'a-
me pour
ſe cõpor-
ter cõme
eſpouſe de
Dieu.
Puis il pourſuit, vide iam quid de Deo tuo ſentias, vide quibus brachijs vi-
caria charitatis redamandus & amplectendus, ſit qui tanti te æſtimauit, imo qui
tanti te fecit, de latere enim ſuo te reſormauit, quando propter te obdormiuit in
cruce, & ſomnum mortis excepit, propter te à Deo Patre exiuit, & matrem
Synagogam reliquit, vt adhærens ei, vnus cum eo ſpiritus efficiaris,
regarde
maintenant 59Des fins du Mariage.
maintenant quel ſentiment tu dois auoir de ton Dieu, peſe auec quels
bras d'vn amour reciproque tu le dois aimer & embraſſer, puis qu'il a tant
fait d'eſtant de toy, qu'il t'a reformé de ſon coſté, lors que pour ton ſalut
il s'eſt endormy du ſommeil de la mort ſur le lict de la croix : il eſt comme
ſorty de ſon Pere par l'incarnation, a laiſſe ſa mere la Synagogue pour
t'eſpouſer, afin qu'eſtant vnie auec luy tu deuienne auec luy vn meſme
eſpit.
Enfin le meſme ſainct Bernard conclud. Et tu ergo audi filia & vide & con-
ſidera quanta ſit erga te dignatio Dei tui, & obliuiſcere populum tuum & domum
patris tui; deſere carnales affectus, ſeculares mores dediſce; à prioribus vitijs
abſtine, conſuctudines noxias obliuiſcere : quid enim putas? nonne ſtat Angelus
Domini qui ſecet te mediam, ſi fortè (quod auertat ipſe) alterum admiſeris ama-
torem.
Partant ma fille eſcoute & vois & conſidere quelle faueur ton Dieu
t'a fait, oublie ton peuple & la maiſon de ton pere, renonce aux affe-
ctions charnelles, aux façons ſeculieres, quitte tes vices anciens, & tes
mauuaiſes accouſtumances. A quoy penſes-tu? l'Ange de Seigneur eſt de-
bout pres de toy pour te couper en deux pieces, s'il arriue (qu'à Dieu ne
plaiſe) que tu ſois infidelle & ſi tu luy donne vn corriual.
Que l'a-
mour de
l'ame en
qualité
d'eſpouſe
de Dieu
doit eſtre
toute à
Dieu.
Si l'amour comme dit S. Denys, non ſinit ſuos eſſe amantes, ſed amatorum,
ne permet pas que ceux qui aiment ſoient à eux meſmes, mais ſont entiere-
ment à ceux qu'ils aiment, puis que ce Diuin eſpoux nous a tant aimé qu'il
a voulu eſtre tout noſtre, la raiſon ne demande elle pas que nous ſoyons
tout à luy? & diſons auec l'eſpouſe myſtique, dilectus meus mihi & ego illi,
mon bien aimé eſt tout à moy, & moy tout à luy? ſerions nous bien ſi
mal heureux que de meſpriſer vn tel eſpoux pour aimer des miſerables
eſclaues : ie dis meſpriſer Ieſus-Chriſt pour faire eſtat des creatures ! eſpoux,
qui est ſpecioſus forma præ filijs hominum, beau par deſſus tous les enfans des
hommes : luy qui eſt la ſapience de Dieu: luy dans lequel ſont tous les
treſors de la Diuinité : luy à comparaiſon duquel tous les Roys de la terre
ne ſont que vermiſſeaux : luy accomply en toutes perfections, totus deſidera-
bilis:
tout puiſſant, tout bon, tout miſericordieux, mais auſſi tout iuſte
& rigoureux pour chaſtier ceux qui abuſeront de ſon amour, & ne garde-
ront la fidelité d'eſpouſes qu'ils luy ont promiſe. Prenons garde que c'eſt
vn adultere ſpitiruel d'aimer autre choſe que luy, ou de checher & prendre
des ioyaux & ornemens d'autre que de luy. C'eſt apres S. Proſper, ad De-
metriadem,
que ie le dis, voicy ſes parolles. Adultera eſt & à Diuino aliena
coniugio, ſi alterius cuiuſquam decorem, in ſpeculo ſui cordis oſtentat, aut vllis
alijs monilibus acquieſcit ornari, niſi illis quæ de theſauris ſponſi per ſancti Spiritus
pignus accepit.

Zonaras tõ.3. annal. in Theoph. raconte, que cõme l'Empereur Theophile
vouloitH 2 60Premier Traite'
vouloit ſe marier, il fit chercher toutes les plus belles filles qu'on peut
trouuer, & les ayant fait amener en ſa cour, les fit mettre en rang à
deſſein de les voir, en paſſant, & de donner vne pomme d'or à celle
qui luy aggreroit dauantage, pour gage de ſon affection, & pour arres
du chaſte mariage qu'il pretendoit contracter auec elle. Entre ces filles
il y an auoit vne nommée Icaſia noble, belle dans la perfection, fort ver-
tueuſe & ſçauante: l'Empereur l'enuiſageant fut tellement rauy & tranſ-
porté de l'eſclat de ſa beauté, qu'eſtant comme hors de ſoy, il donna
la pomme d'or à Theodora, qui eſtoit aupres d'Icaſia, penſant la don-
ner à Icaſia: ayant reconnu qu'il s'eſtoit meſpris, il creut que c'eſtoit
deroger à ſa grandeur de tromper Theodora, & de la fruſtrer des eſpe-
rances qu'elle auoit conceuës par l'acceptation de la pomme; ainſi l'eſ-
pouſa au lieu d'Icaſia. Pluſieurs des principaux Seigneurs de la cour re-
chercherent Icaſia, pour les grands aduantages que Dieu & la nature
luy auoient ſi liberalement donné: mais elle, piquée d'vne genereuſe am-
bition, & d'vn vif reſſentiment de ſon mal-heur, en fit ſon bon-heur, croyant
choſe indigne de ſa generoſité, apres auoir eſté choiſie pour eſtre eſpouſe
de l'Empereur, de faire alliance auec vn homme de moindre condition:
ainſi prit reſolution de n'auoir iamais autre eſpoux que le ſouuerain Em-
pereur du ciel & de la terre Ieſus-Chriſt, qu'elle eſpouſa par les ſaincts vœux
de religion, ſe rendant recommendable, & par la ſaincteté de ſa vie, & par
la ſubtilité de ſes eſcrits.
Eſt-il bien poſſible que nos ames ayant eſté choſies de Dieu pour eſtre
ſes eſpouſes, nous ſoyons ſi laſches que de les proſtituer au monde & à la
vanité, auec le meſpris de l'alliance du Roy des Roys!
De ces trois vnions ou mariages myſtiques, repreſentez par le mariage
corporel, chacun peut voir l'eſtat qu'on doit faire du mariage corporel,
non ſeulement entant qu'il a eſté inuenté & inſtitué immediatement de
Dieu, en vn lieu de delices: en vn temps de paix & de ſaincteté : pour por-
ter vn friuct ſi pretieux : entant que Dieu & ſes Anges l'honorent : mais prin-
cipalement entant qu'il eſt Sacrement. C'eſt vn crime de leze Majeſté hu-
maine de ietter dans la bouë, & fouler aux pieds l'image du Roy, d'autant
C'eſt vn
crime de
propha-
ner le ma-
riage.
qu'elle repreſente le Roy. C'eſt vn crime de leze Majeſté diuine, de meſpri-
ſer & prophaner la croix, par ce qu'elle nous repreſente la paſſion de noſtre
Seigneur. Et quel crime ſera-ce de des-honorer & prophaner le mariage par
vne meſchante & abominable vie? par vne des-vnion de corps & de volonté:
le ſouiller dans la bouë d'vne immoderée lubricité, ou de quelque deteſtable
adultere? n'eſt-ce pas prophaner le mariage du Verbe diuin auec le tres-no-
ble indiuidu de ſon humanité? n'est-ce pas vilipender le mariage de Ieſus-
Chriſt
noſtre Pere, auec l'Egliſe noſtre Mere? n'eſt-ce pas meſpriſer le ma-
riage 61Des fins du Mariage. riage que Dieu daigne miſericordieuſement faire auec nous par ſa grace!
Concluons donc auec le grand Apoſtre S.Paul, honorable connubium in
omnibus
, le mariage eſt honorable en tout ce qui le concerne : le mariage
doit eſtre honoré de tous: tout le monde le doit reuerer, & en faire eſtat.

[Ligne droite rayée] Du mariage de Dieu auec les perſonnes religeuſes

CHAPITRE XI

Les vier-
ges ſont
mariées,
& cõment
& toutes
les per-
ſonnes re-
ligieuſes.
SAinct Augustin tract. 9. in Ioan. monſtre que les perſonnes qui font
profeſſion plus particuliere de chaſteté, comme ſont les perſonnes reli-
gieuſes, ne ſont pas exemptes de mariage : Voicy ſes parolles, Quæ virginita-
tem Deo vouent, licet ampliorem honoris gradum in Eccleſia teneant, tamen ſine nu-
ptijs non ſunt, nam & ipſæ pertinent ad nuptias cum tota Eccleſia, in quibus ſponſus
est Chriſtus
Les perſonnes qui voüent virginité à Dieu, ſont bien releuées
par deſſus la condition des mariez, toutefois ne ſont pas exemptes de
nopces, elles appartiennent aux nopces auec toute l'Egliſe, dont Ieſus-
Chriſt
eſt l'eſpoux.
Dieu n'a pas voulu priuer de l'honneur du mariage, ceux & celles qui ſe
priuent volontairement des nopces charnelles, & des plaiſirs naturels & li-
cites, par le vœux de chaſteté; ains comme ils ſe ſont donnez à luy li-
beralement, & par vn traict extraordinaire d'amour, auſſi Dieu les reçoit par
vn amour ſingulier, en qualité d'eſpouſes, & ſe donne à eux en qualité d'eſ-
poux : & tout ainſi qu'il donne le centuple à ceux qui pour l'amour de
luy quittent leurs maiſons, champs & poſſeſſions, & prend comme ſes
enfans ceux qui renoncent à pere & à mere pour luy, exerceant enuers eux
vne charité plus que paternelle, de meſme il honore d'vn ſainct & ſpirituel
mariage, ceux & celles qui ſe priuent du mariage charnel pour luy com-
plaire : qui ſont tous ceux qui pour l'amour de luy meſpriſent les nopces
charnelles, comme ceux & celles qui font vœux de chaſteté, & principale-
ment les religieux & religieuſes; comme ie m'en vay monſtrer par les rap-
ports que le mariage charnel a auec leur eſtat & condition.
Circon-
ſtances du
mariage
des per-
ſonnes re-
ligieuſes
auec Dieu.
Le mariage conjoinct les parties indiſſolublement, l'vne auec l'autre,
Matth. 19.Quod Deus coniuxit homo non ſeparet: que l'homme ne ſepare ce
que Dieu a conjoinct. De meſme les vœux ſolemnels faits en religion, con-
joignent les religieux inſeparablement auec Dieu : & tout ainſi que ce mot
uolo en mariage, ie veux, ie conſens, fait l'vnion, de meſme au mariage des
religieux H 3 62Premier Traite'
religieux le mot voueo, ie vouë, qui emporte auec ſoy vn nœud indiſſolu-
ble: le conſentement qu'on donne au mariage corporel, lie la perſonne a-
uec vne autre perſonne ; le conſentement qu'on donne faiſant le vœux, lie
la perſonne qui le fait auec Dieu, qui eſt vne vnion & liaison plus noble
infiniment & plus agreable, que celle qui ſe fait au mariage corporel : or
comme au mariage le lien en lie deux, l'homme auec la femme, de meſme
par le moyen du vœux le religieux ſe lie à Dieu, & Dieu par ſa bonté infinie
ſe lie à luy.
Au mariage corporel les parties renoncent à la puiſſance qu'elles auoient
ſur leurs corps, ſe les donnans mutuellement ; mais en ce mariage, les re-
ligieux ne renoncent pas ſeulement au pouuoir & liberté qu'ils auoient ſur
leurs corps, mais encor ſur leurs eſprits, faiſans vn tranſport de l'vn & de
l'autre à Ieſus-Chriſt leur eſpoux.
Au mariage corporel l'eſpouſe quitte la maiſon de ſon pere, voire pere,
mere, freres, ſœurs, amis, domeſtiques, & s'en va à la maiſon de ſon eſpoux:
& les religieux quittent toute proprieté, quittent peres & meres pour ſuiure
Ieſus-Chriſt, & ſe rendre ſes domeſtiques, mais bien d'vne autre façon que
d'affection, renonçans ſouuent à toute communication auec eux, voire ſe
priuants meſme ſouuent de leur doux & aggreable colloque.
S. Bernard ſerm. 85. in can ica apres auoir monſtré la reſſemblance que
l'ame religieuſe a auec le Verbe eternel, dit que l'ame ſe voyant eſleuée à
ce degré d'honneur oſe bien aſpirer aux nopces du meſme Verbe : & pour-
quoy, dit-il n'y aſpireroit elle pas ſe voyant ſemblable? Non terret celſitu-
do quam ſociat ſimilitudo, amor conciliat, profeſſio maritat:
la mejeſté du Verbe ne
l'eſpouuante point, puis que la reſſemblance l'aſſocie auec luy, l'amour luy
fait gaigner ſes bonnes graces, & la profeſſion fait le mariage.
La forme de la profeſſion dit S. Bernard, eſt tirée du pſalme I 18. Iuraui
& ſtatui custodire iudicia iuſtitiæ tuæ
. I'ay iuré & reſous de garder les iugemens
de voſtre iuſtice. Les Apoſtres auoient fait cette profeſſion, lors qu'ils di-
ſoient, Matth.19. Ecce nos reliquimus omnia, & ſequuti ſumus te. Nous auons
tout quitté pour vous ſuiure; comme l'homme quitte pere & mere pour
demeurer auec ſa femme, & ſont faits deux en vne chair : partant dit le meſ-
Signes
qu'vne a-
me eſt eſ-
pouſe de
Dieu
me ſainct Bernard, lors que vous verrez vne ame laquelle ayant quitté tout,
s'attache par les vœux auec le Verbe: vit par le Verbe, ſe gouuerne par le
Verbe, conçoit du Verbe, pour enfanter par le Verbe, & qui peut dire auec
S. Paul, Philip. I. Mihi viuere Christus est, & mori lucrum ma vie eſt Ieſus-
Chriſt
, mon gain eſt de mourir pour luy: croyez que cette ame eſt l'eſpouſe
du Verbe mariée auec luy : le coeur de ſon eſpoux ſe confie en elle dans l'ex-
perience qu'il a qu'elle eſt fidelle, puis que pour l'amour de luy elle a tout
meſpriſé, 63Des fins du Mariage. meſpriſé, & tient tout comme bouë pour luy complaire: voila le diſcours
de S. Bernard.
Ce mariage n'eſt pas ſterile, car comme dit le meſme S. Bernard, les eſ-
pouſes de ce mariage ont deux ſortes d'enfantemens, l'vn eſt lors que par la
Enfans du
mariage
des ames
vierges &
religieu-
ſes.
predication elles enfantent les ames, l'autre quand par la meditation elles
produiſent des intelligences ſpirituelles. N'eſt-ce pas du premier enfante-
ment que parloït S.Paul Galat. 4. Filioli mei quos iterum perturio donec forme-
tur Chriſtus in vobis
. Mes chers enfançons que i'enfante vne autre fois, iuſ-
ques à ce que Ieſus-Chriſt ſoit formé en vous. Et de l'autre. 2. Cor. 5. lors
qu'il dit, ſiue mente excedimus Deo, lors que par la meditation il s'vnit auec
Dieu. Les perſonnes religieuſes enfantent lors que par leurs predica-
tions, bons exemples, & ſainctes prieres, elles gaignent les ames à
Dieu : elles enfantent lors qu'elles mettent au iour les bonnes œu-
ures qu'elles ont coneuës par la grace & inſpiration Diuine, ſuiuant
ce que dit Iſaye 26. A facie tua concepimus & quaſi perturiuimus ſpiri-
tum ſalutis
. Or il ne tiendra qu'à nous, que tout ainſi que ce mariage
commence en ce monde par la volonté de Dieu, qu'auſſi il ne ſe conſom-
me dans le ciel.
Tout ainſi qu'au mariage corporel l'eſpouſe diſant ces parolles, ie vous
prens pour mon mary, auſſi toſt elle tranſporte tout ſon amour à ſon
eſpoux, voire ſe donne entierement à luy; de meſme le religieux doit
donner tout ſon cœur à Dieu, & luy faire vn tranſport de ſoy-meſme, & vi-
ure deſormais ſelon ſa volonté, comme l'eſpouſe eſt obligée ſe conformer à
la volonté de ſon eſpoux.
Tout de meſme que l'eſpoux reçoit l'eſpouſe à ſa protection, luy mon-
ſtre de la familairité & ſe communique à elle, de meſme Dieu prend vn
ſoin particuluer des religieux qui le choiſiſſent pour eſpoux, ſe familiariſe &
communique à eux, & lors qu'ils correſpondent à leur vocation, & viuent
conformement à leurs vœux, les enrichit des dons de ſa ſapience eternelle.
Mariage
du B Lau-
rent Iuſti-
nian auec
la Sapiẽce
eternelle.
Le B. Laurent Iuſtinian eſtant aagé de dixneuf ans eut le bon-heur de
voir noſtre Seigneur en forme d'vne belle pucelle, qui de la ſplendeur de ſa
face ſurmontoit de beaucoup le luſtre du Soleil, & d'vne porole douce
& amoureuſe luy dit; ieune homme pourquoy te trauaille tu tant, cher-
chant la paix? i'ay auec moy & à mon pouuoir ce que tu cherche. Et par-
tant ſi tu me veux prendre pour eſpoux, ie te donneray pour dot vne paix
aſſeurée. Le ieune homme rauy d'vne telle beauté, piqué de telles promeſ-
ſes, luy demanda ſon nom & ſa race. Lors elle reſpondit: Ie ſuis la ſa-
pience Diuine qui ay pris la forme humaine pour reformer les hommes.
Le ieune homme donna incontinent ſon conſentement à ce ſainct ma-
riage, cette pucelle luy donna vn chaſte & gratieux baiſer, & diſparut; & luy
tout 64Premier Traite'
tout remply de conſolation celeſte s'en alla en vn monaſtere pour y conclu-
re & conſommer ſes nopces, comme il fit par la profeſſion religieuſe.
Les filles
religieu
ſes ſont
particu-
lierement
eſpouſes
de Ieſus
Chriſt.
Cecy eſt commun tant aux religieux qu'aux religieuſes, mais voicy qui
eſt particulier aux religieuſes, qui ſont encor plus intimement eſpouſes de
Ieſus-Chriſt, par le moyen de leurs vœux, comme elles peuuent reconnoi-
ſtre par les ceremonies que l'on fait en leur profeſſion. Tout ainſi que ia-
dis on mettoit vn voile ſur la teſte des eſpouſes qu'on nommoit velum flam- meum, & de ce voile elles eſtoient appellées nuptæ, c'eſt à dire, voilées, de
meſme les religieuſes ſont voilées, pour monſtrer qu'elles ſont mariées à Ie-
ſus Chriſt,
Rebecca Gen. 24. fut voilée auant que d'eſtre conduitte à la mai-
ſon d'Iſaac ſon eſpoux: & entre autre torts dont l'eſpouſe ſe plaint, elle dit
que les gardes luy ont oſté ſon manteau, c'eſt à dire, ſelon la ſignification
Hebraïque, ſon voile. C'eſt icy l'aſyle des vrayes vierges dit Tertulian, c'eſt
leur bouclier impenetrable contre les tentations & meſdiſances, Pura virgi-
nitas ſemper timida oculos fugit, confugit ad velamen capitis, quaſi ad galeam
contra ictus tentationem, contra iacula ſcandalorum, contra ſuſpiciones & ſu
ſurros,
lib. de velandis virginibus 49. C'eſt le ſigne de la perpetuelle ſertitude
qu'elles offrent à leur eſpoux, c'eſt pourquoy en le prenant, elles diſent Suſ-
cipe me ſecundum eloquium tuum & viuam, & non confundas me ab expecta-
tione mea
. Receuez moy ſelon voſtre parole, & que ie viue, & ne me con-
fondez pas en mon eſperance. On benit ce voile, pour ſigne des be-
nedictions abondantes que Dieu donne en ces nopces ſpirituelles à ſes
eſpouſes.
Voulez vous voir comme Dieu prend plaiſir à ces celeſtes eſpouſes, &
comme pour les careſſer il paſſe par deſſus toutes les loix de nature, y em-
ployant ſa toute puiſſante main? ie vous le monſtreray en la perſonne de
Admira-
ble con-
ſtance de
ſaincte
Aldegon
de
.
ſaincte Aldegonde, Fondatrice des nobles Damoiſelles chanoineſſes de
Maubeuge en Haynault, cette noble fille eſtant importunée de ſes pere
& mere de ſe marier, voire d'eſpouſer le fils du Roy d'Angleterre, tout
eſtoit preſt pour la celebration des nopces, iour pris, parens & amis inui-
tez, quoy que contre la volonté de la fille. La nuict que l'eſpoux arri-
S.Alde-
gonde

marcha
ſur les
eaux.
uoit à la maiſon du pere de l'eſpouſe, elle s'enfuit, ſe retira en vne fo-
reſt, & s'y cacha, voila tout le monde allarmé voyant que l'eſpouſe ne
paroiſſoit pas, chacun ſe mit en deuoir de la trouuer, & entre autre ſon
eſpoux, qui enfin la trouua en vn deſtroit ne pouuant eſchapper, ayant de-
uant ſoy la Sambre: elle ſe voyant en danger d'eſtre enleuée, & craignant
de perdre ſa virginité qu'elle auoit dediée à Dieu, entendant le bruit des
cheuauz, apprehendant l'affection de ſon eſpoux, ennemy de ſa virginité,
iette vne œillade amoureuſe au ciel, darde dans le paradis cinq ou ſix
fleches d'vn pur amour tirées de ſon cœur, & toute pleine d'vne ſaincte
confiance 65Des fins du Mariage. confiance enuers celuy qu'elle auoit choiſy pour ſon eſpoux, marcha ſur
les eaux commes ſur terre ferme, ayant vn Ange de chaque coſté qui la por-
toit par deſouz les bras, & s'eſchappa à la veue de ſon eſpoux, lequel tout
eſtonné de la grandeur de ce miracle deſiſta de ſes entrepriſes, connoiſant
manifeſtement que Dieu ſe reſeruoit cette eſpouſe: mais elle ſe ſentant
touſiours eſpriſe de plus en plus de l'amour de ſon diuin eſpoux, alla trou-
uer Sainct Aubert & S. Amand Eueſques, qui eſtoit en vn monaſtere à
vne lieue de Mauberge, ſe ietta à leurs pieds, & fondant toute en larmes
les pria qu'ils luy permiſſent de ſe conſacrer à ſon cher eſpoux par vn vœux
ſolennel de chaſteté, pour enfin ſe garantir de importunitez de ſes pa-
Prodige
au voile
de Saincte
Aldegõde
rens, qui vouloient luy donner vn eſpoux mortel, les Eueſques y conſenti-
rent & comme ils beniſſoient le voile, & luy vouloient mettre ſur la teſte
on vit vne colombe deſcendre du ciel, laquelle des pieds & du bec eſle-
ua le voile & le mit ſur la teſte de la ſaincte pucelle, auec l'eſtonnement
de tons les aſſiſtans, on garde encor ce voile à Mauberge auec grande reue-
rence.
Pour
quoy on
couppe
les che-
ueux aux
religieu-
ſes.
On coupe les cheueux aux religieuſes lors qu'elles ſes vouent à Dieu, ô le
beau myſtere! au Deuter. 21. Dieu donne ceſte luy à ſon peuple, ſe faiſant la
guerre contre vos ennemis vous voyez vne femme parmy les captifs qui
vous plaiſe, & deſirez de l'eſpouſer; introduces eam in domum tuam, quæ radet
ceſariem, & circumcidet vngues, & deponet vestem in qua capta est; ſedenſque in
domo tua, flebit patrem & matrem ſuam vno menſe & poste a intrabis ad eam, dor-
mieſque cum ea & erit vxor tua.
Vous la ferez entrer en voſtre maiſon, elle ra-
ſera ſes cheueux, coupera les ongles, quitera la robbe qu'elle auoit lors
qu'elle a eſté priſe, & elle demeurera vn mois en voſtre maiſon pleurant ſon
pere & ſa mere puis elle ſera voſtre femme.
Les religeuſes ne ſont ce pas des captiues de Ieſus-Chriſt, qu'il a rauy
au monde, à la vanité, au diable; de l'amour deſquelles eſtant eſpris, & de-
ſirant les eſpouſer, il les a fait entrer en ſa maiſon qui eſt la religion, l'entrée
& le paruis du paradis: mais il faut prendre le raſoir en main, couper ſes
cheueux qui ſont les ſoins & affections du monde, & tout amour terrestre,
qui pourroit diminuer l'amour que demãde ce diuin eſpoux: faut retrancher
les ongles, c'eſt à dire toute cholere, rancune, vangeance, rebellion, d'autant
qu'il demande que ſes eſpouſes ſoient douces, paiſibles, obeiſſantes. Faut
quiter ſes anciens habits qui eſt l'habit duquel parle S. Paul Epheſ.4. depo-
nite veterem hominem cum actibus ſuis, & indiuite nouum quid ſecũdum Deum crea-
tus eſt in iustitia & ſanctitate veritatis
, abandonner ſes premieres façons de vi-
ure, l'homme d'Adam, du monde, de la chair, pour ſe reueſtir de Ieſus-Chriſt,
& de toute ſaincteté & vertus, & de la belle robbe nuptiale de la grace. Faut
s'aſſeoir & pleurer vn mois ſon pere & ſa mere, c'eſt à dire, deplorer ſa vie &
ſesI 66Premier Traite'
ſes fautes paſſées en faire vne bonne & ſalutaire penitence; penſer qu'el pe-
re on a eu au monde, qui a eſté Satan; qu'elle mere, qui a eſté la vanité; pleu-
rer pere & mere qui vous ont engendré, comme s'ils eſtoient morts pour
vous, & les oublier pour plaire à voſtre eſpoux, ſuiuant la condition qu'il de-
mande de ſes eſpouſes, obliuiſcere populum tuum & domum patris tui & concu-
piſcet rex decorem tuum,
& lors Dieu les prent pour ſes eſpouſes.
Les vier-
ges veſta-
les pen
doient
leurs che-
ueux à vn
arbre.
Anciennement lors qu'on coupoit les cheueux aux vierges Veſtales elles
auoient couſtume de les pendre à vn arbre nommé Lotos qui portoit des
fruicts ſi doux, que quiconque en auoit gouſté ne s'en pouuoit retirer. Che-
res vierges, chaſtes eſpouſes de Ieſus, attachez vos cheueux à l'arbre de vie,
qui eſt la ſaincte croix: gouſtez ſes fruicts, vous y trouuerez le fruict benit
que la vierge des vierges 50a donné au monde, & puis tant de fruict ſi doux, &
ſi ſauoureux, que iamais vous ne pourrez vous en ſeprarer. Ie dis plus, mon-
tez hardiment en la croix comme au lict nuptial, vous y trouuerez infailli-
blement voſtre eſpoux, ceſt la qu'il couche, ceſt la qu'il ſe repaiſt : c'eſt la
qu'il vous rendra ſecondes en toute ſorte de bonnes œuures.
Ce que ſi-
gnifie l'an
neau qu'õ
donne
aux reli-
gieuſes en
profeſſiõ.
L'on donne vn anneau aux religeuſes en leur profeſſion & leurs dit on,
deſponſo te Ieſu Chriſto Filio ſummi patris, qui te illæſam cuſtodiat, accipe ergo an-
nulum fidei, ſignaculum ſpiritus ſancti, vt ſponſa Dei voceris, & ſi fideliter ei ſer-
uieris in perpetuum coroneris.
Ie vous eſpouſe auec Ieſus-Chriſt Fils de Dieu
le Pere, & le prie de vous garder entiere, prenez donc l'anneau de la foy,
le ſigne du ſainct Eſprit, afin que vous ſoyez eſpouſes de Dieu, & qu'apres
l'auoir ſeruy fidellement, vous ſoyez couronnée d'vne couronne eternelle.
Voila ce que luy dit celuy qui fait les ceremonies, & elle dit, Annulo ſuo ſub-
arrhauit me Dominus Ieſus & quaſi ſponſam decorauit me corona.
Monſeigneur Ie-
ſus
ma donné vn anneau pour arrés de ſon amour, & de ſon alliance, & ma
couronné comme ſon eſpouſe. Aux mariage charnels, l'eſpoux met l'anneau
nuptial au quatrieſme doiſt de la main gauche de ſon eſpouſe, mais on met
l'anneau des religieuſes au quatrieſme doiſt de la main droite, pour mõſtrer
que les mariages du monde ſont ſouuent accompagnez d'afflictions, ſignifi-
ées par la main gauche, mais les mariages des religieuſes de conſolations, &
d'vne vraye ioye du S. Eſprit, ſignifiée par la main droite, dextera Domini fecit
virtutem.

Comme
Ieſus Ch.
eſpouſe
Saincte
Catherine
se Sienne.
Se peut il trouuer plus grande careſſe que celle que N. Seigneur fit vn
iour à vne de ſes cheres & amoureuſes eſpouſes, en teſmoignage de celles
qu'il fait tous les iours aux religieuſes qui le choiſiſſent pour eſpoux. C'e-
ſtoit S. Catherine de Sienne, laquelle eſpriſe d'vn tres-ardẽt deſir de ſe cõſa-
crer entierement à Ieſus-Chriſt, principalement par vne viue foy, luy de-
mandoit ſouuent auec les Apoſtres qu'il luy accreut ſa foy, en ſorte que ia-
mais rien ne l'esbranla en ſa croyance, & noſtre Seigneur luy reſpondoit
ſou- 67Des fins du Mariage.
uent, deſponſabo te mihi fide, ie t'eſpouſeray en la foy. Or pendant les liber-
tez & diſſolutions du carnaual s'eſtant retirée dans ſa cellule pour ne pen-
ſer qu'a ſon eſpoux, luy faiſant inſtance de luy accorder ce qu'il luy auoit
ſi ſouuent promis, noſtre Seigneur luy apparuſt accompagé de ſa benitte
mere & d'aucuns ſaincts, & luy dit, quia tu ſpreuiſti vanitates mundi, amplexa
crucem & pœnitentiam, quærens ſummum & æternum bonum, bis dicbus quibus
mundani vacant gulæ & luxuriæ, ideo ego te deſponſabo
. D'autant que vous auez
meſpriſé les vanitez du monde, & embraſſant la croix & la penitence, vous
auez cherché le vray & ſouuerain bien en ces iours auſquels les autres
s'addonnent à la gourmandiſe, & à la luxure, ie vous eſpouſeray. Les ce-
remonies de ces ſainctes eſpouſailles furent que Noſtre Dame prit la main
droite de Saincte Catherine, & tenant vne anneau en ſa main pria ſon
fils de vouloir ce qu'il auoit tant de fois promis à cette chaſte
pucelle, noſtre Seigneur exauçant les prieres de ſa mere, prit l'anneau qu'el-
le tenoit & le mit au doiſt de Catherine ſon eſpouſe, diſant moy Ieſus
voſtre Createur & Sauueur vous eſpouſe en la foy & fidelité, qui durera
des à preſent ſans changer iuſques à ce que vous iouiſſiez des nopces eter-
nelles & me voyez face à face. Partant conbatez genereuſement, & for-
tifiée de la foy que iay emprainte en voſtre cœur, ſurmontez touts les
allechemens du monde, & toutes les difficultez qui vous ſuruiendront, tri-
omphez de tous les aſſaults de voſtre chair, & de toutes les tentations de
l'ennemy. Cette hiſtoire eſt rapportée par Raymondus ſon confeſſeur &
ceſt anneau eſt gardé à Rome au conuent des religieuſes de Sainct Domi-
nique
.
Voila comme Dieu ſe comporte interieurement auec les religieuſes
ſes eſpouſes, mais auſſi voila les conditions qu'il demande d'elles: les
autres circonſtances de ce ſainct mariage ſe peuuent tirer de ce que iay
dit au chapitre precedent du mariage de Dieu auec l'ame, par la gra-
ce.

[Ligne droite rayée]
De l'uſage du mariage

CHAPITRE XII.

O Vtre beaucoup d'heretiques qui ont abolument cõdamné le mariage
& sõ vſage, oſans dire que c'eſtoit vne choſe mauuaiſe, damnable, illici-
te, Diabolique: ſe ſont trouuez aucũs docteurs Catholiques, qui ont dit que
l'vſageI 2 68Premier Traite'
Que l'v-
ſage du
mariage
peut eſtre
ſans aucũ
peché
l'vſage du mariage ne pouuoit eſtre ſans peché, à tout le moins veniel. Voyez
Sanchez de matrim.l. 9. diſp. 1.
Cette opinion ſemble choquer Dieu meſme, puis qu'ayant inſtitué le ma-
riage, ſi ſon vſage eſt mauuais, & ne peut eſtre ſans peché, il s'enſuit que le
mariage eſt mauuais, & par conſequent que Dieu eſt autheur d'vne choſe
mauuaiſe, qui eſt vne hereſie.
Dieu eſt
autheur
du maria-
ge.
Or perſonne ne peut nier que Dieu ne ſoit autheur du mariage, ſans
nier pareillement la verité des Eſcritures Sainctes, qui diſent expreſſement
que Dieu ayant conſideré tout ce qu'il auoit creé auec vne telle puiſſance,
& rangé auec vn ordre ſi admirable, il ietta les yeux ſur l'homme, com-
me ſur ſon chef d'œuure, comme ſur le Prince qu'il eſtabliſſoit pour preſi-
der au reſte, & dit, Non eſt bonum hominem eſſe ſolum, faciamus ei adiutorim
ſimile ſibi.
Gen. 2. Il n'eſt pas expedient, ny conforme à l'intention, que
nous auõs eu en la production de cét vniuers, que l'homme ſoit ſeul, faiſons
luy vn aide ſemblable à luy ; ainſi il luy enuoya vn ſommeil extatique, pen-
dant lequel, ſelon l'opinion des Saincts Peres; il luy reuela beaucoup de
merueilles, luy fit connoiſtre, comme il eſtoit ſon Souuerain Seigneur &
Createur: comme il formoit Eue d'vne de ſes coſtes: comme il vouloit
eſtre l'inſtituteur du mariage: puis à ſon reueil, luy ayant preſenté cette
premiere femme, il dit, Hoc nune os de oſſibus meis, & caro de carne mea. Quam-
obrem relinquet homo patrem & matrem, & adhærebit uxori ſuæ, & erunt duo
in carne una.
Voila vn os de mes os, la chair de ma chair, partant, l'hom-
me qui tera ſon pere & ſa mere pour demeurer auec ſa femme, & ſeront
deux en vne chair: paroles qui contiennent les loix & conditions du ma-
riage, & qui ne doiuent eſtre conſiderées, comme prouenantes purement
& ſimplement d'Adam, mais comme à luy inſpirées de Dieu, qui ſe ſeruoit
de la bouche d'Adam pour promulger les loix qu'il vouloit eſtre obſeruées
au mariage. C'eſt pourquoy noſtre Seigneur en Sainct Matth. 19. attribuë
ces paroles à Dieu meſme, diſant, Quod Deus coniunxit, homo nonſeparet que
l'homme ne ſepare point ce que Dieu a conioinct.
Dont le premier autheur du mariage n'eſt autre que Dieu, qui a creé la
femme, la fait d'vn autre ſexe que l'homme à cauſe du mariage, la preſenté à
l'homme comme paranymphe du mariage, & partant ny le mariage, ny ſon
vſage ne ſont mauuais, ſi nous ne voulons faire Dieu autheur du mal, qui ſe-
roit vn blaſpheme.
Que le
mariage
n'eſt pas
mauuais.
Sainct Paul confirme cette verité par paroles expreſſes, 1. Corinth. 7.
lors qu'il dit, que celuy qui marie ſa fille fait bien, Qui matrimonia iungit
virginem ſuam, bene facit,
& au meſme lieu, Si nupſerit virgo non peccanit, la
vierge qui ſe marie ne peche point. Et 1. ad Timoth. 4. Volo ego inniores
nubere, filios procreare, matres familias eſſe
, Quant à moy (il parle en maiſtre)
i'entens 69Des fins du Mariage.
i'entens que les ieunes (il entend les vefues) ſe marient, mettent des en-
fans au monde, ſoient meres de familles, & 1. ad Timoth. 2. Saluabitur,
mulier, per filiorum generationem
, La femme ſera ſauuée en engendrant des
enfans. Enfin aux Hebreux 13. il dit que le mariage eſt honorable en tout,
donc & en ſa ſubſtance, & en ſon vſage. Dieu a commandé aux premiers
hommes, au moins permis qu'ils ſe mariaſſent & miſſent des enfans au
monde. Geneſ 2. Creſcite & multiplicamini & replete terram, croiſſez, mul-
tipliez & rempliſſez la terre, ce ſeroit blaſphemer de dire que Dieu eut
commandée ou permiſe vne choſe mauuaiſe, & à l'occaſion de laquelle il a
donné ſa benediction, qui a eſté ſi efficace, qu'en vertu d'icelle, de deux per-
ſonnes s'eſt faicte vne telle multiplication iuſques au deluge; & depuis le
pace de deux cent cinquante ans, le monde s'eſt tellement peuplé, que Ni-
nus qui regna enuiron deux cent cinquante ans apres le deluge, fit vne ar-
mée de dix ſept cent mille homme de pied, & de deux cent mille cheuaux:
Diodorus lib 3.c.2.
L'vſage
du maria-
ge eſt vn
acte de iu-
ſtice.
Tant s'en faut que l'vſage de mariage ſoit mauuais & touſious peché, au
contraire c'eſt vn acte de la vertu de iuſtice, entant que les conioincts ſe rẽ-
dent mutuellement, ce à quoy ils ſon obligez par contract de iuſtice. Et qui
empeſche que l'vn & l'autre des mariez, en l'vſage de leur mariage, ne dreſsẽt
leur intention à la lignée qu'il plaira à Dieu leur donner: ne s'arreſtans pas à
la conſeruation de l'eſpece pour laquelle le mariage eſt ordonné de Dieu, &
à quoy la nature encline vniuerſellement, & partant qui ne peut eſtre mal,
mais pouſſant leur intention plus auant, qui eſt le ſeruice & honneur de
Dieu qu'ils pretendent en la generation & education des enfans, qui eſt vn
acte de religion & partant louable.
Outre ce que deſſus, le mariage des Chreſtiens a cela de plus, qu'il eſt Sa-
crement, & par conſequent accompagné de la grace Sacramentale, que s'il a
quelques incommoditez, il a ſes biens & commoditez pour recompenſe.
D'ou pro-
uient la
honte qui
eſt en l'v-
ſage du
mariage.
I'accorde que l'vſage du mariage, a ie ne ſçay qu'elle honte, qui fait que
les mariez ne l'exercent qu'en chachette; il ne s'enſuit pas pourtant qu'il ſoit
mauuais, cette honte dit S. Aug. 14. de Ciuit. Dei, prouient de ce que la
raiſon rougit, de ſe voir aucunement ſubiecte aux membres du corps, & à
des mouuemens qui ne ſon purement de ſes ordonnances: elle rougit à cau-
ſe qu'elle reſſent la punition de ſa rebellion contre Dieu, qui eſt la rebelliõ
de la chair contre elle.
L'vſage
du maria
ge eſt me
ritoire.
De ces diſcours chacun peut connoiſtre que non ſeulement l'vſage du
mariage n'eſt pas mauuais, ny touſiours accompagné de peché, mais que
lors qu'il eſt practiqué en eſtat de grace, & auec ſes circonſtances, il
eſt meritoire ; tout ainſi que les autres bonnes œuures qui ſont faites en
graceI 3 70Premier Traite'
grace & auec les circonſtances requiſes. Eſcoutons parler S. Auguſt. lib. de
bono coniugali c. 6. Coniugalis concubitus generandi gratia non habet cul-
pam, concupiſcentiæ vero ſatiandæ, ſed tamen cum coniuge propter fidem to-
ri, venialem habet culpam, adulterium vero, ſine fornicatio lethalem habet
culpem.
L'vſage du mariage rapporté à la generation n'eſt pas peché:
rapporté ſeulement à contenter ſa concuipſcence eſt peché veniel, quoy
que dans la fidelité coniugale: l'adultere & la fornication ſont pechez mor-
tels, & au chapitre 7. Continentia meriti eſt amplioris, reddere debitum coniugi
nullius est criminus, exigere vltra generandi neceſſitatem culpæ venialis, forni-
cari vel mœchari puniendi criminis
. La continence eſt plus meritoire; rendre
le deuoir à ſa partie n'eſt pas peché, demander le deu de mariage ſans au-
cune intention de generation eſt peché veniel: adulterer & paillarder eſt pe-
ché mortel.
L'vſage
de maria-
ge eſt ſou-
uent obli-
gatoire.
I'adioute à ce que deſſus, que l'vſage de mariage eſt ſouuent obliga-
toire, ſuiuant les paroles de Sainct Paul 1. Corinth. 7.Vir vxori debitum red-
dat, ſimiliter & vxor viro: qui a mulier non habet potestatem corporis ſui ſes vir,
ſimiliter vir non habet poteſtatem corporis ſui ſed mulier.
Que le mary rende
le deuoir à ſa femme, & la femme au mary : d'autant que la femme n'a pas
le pouuoir de ſon corps, mais le mary: de meſme le mary n'a pas le pou-
uoir de ſon corps, mais la femme, en quoy la femme n'eſt nullement infe-
rieure à ſon mary. Or tout ainſi que c'eſt vn peché contre iuſtice de rauir
le bien autruy contre la volonté du proprietaire; ainſi le pouuant rendre,
& ne le faiſant, on luy fait tort, & partant vn des conioincts refuſant le
deuoir de mariage, à l'autre luy pouuant donner, fait contre iuſtice; &
contre le commandement de Dieu promulgé par Sainct Paul: & ſi celuy
qui encourt ce refus, fait mal à raiſon de ce refus, l'autre qu'il a fait le
refus eſt cauſe du mal: & notez qu'en cela n'importe ſi l'on le demande par
parolles expreſſes ou tacitement, comme ſeroit par ſignes, careſſes, ou
Le refus
du deu de
mariage
ordinaire-
ment eſt
peché
mortel.
autrement, comme il arriue ſouuent, lors que la honte empeſche qu'on en
vienne aux parolles expreſſes: & l'obligation à ce deu, eſt dautant plus gran-
de lors qu'on s'apperçoit qu'a faute de cela, l'vn des conioincts viendroit à
commettre quelque incontinence, ou quelque choſe contre la fidelité con-
iugale, & contre le ſalut de ſon ame. Parlant ordinairement tel refus, eſtant
fait ſans cauſe, eſt peché mortel: ie dis parlant ordinarement & ſans cauſe,
ce qui eſt digne de conſideration.
Quoy que l'vſage du mariage ſoit licite comme ie viens de monſtrer;
ſoit vn acte de vertu; ſoit meritoire; voire ſouuent obligation ſoubs pei-
ne de peché mortel: toutefois il ſe peut faire, & pleut il à Dieu que n'ar-
riuaſt ſi ſouuent qu'il eſt illicite & mauuais, ou à cauſe de la fin qu'on ſe
propoſe 71Des fins du Mariage.
propoſe en iceluy; ou à cauſe du temps: ou de la façon qu'on
l'exerce.
Les fins
du maria-
ge & qu'õ
peut auoir
en ſon vſa-
ge.
La vraye & principale fin du mariage, eſtant la generation, l'vſage du
mariage eſtant rapporté à cette fin, eſt bon. Ne faut toutefois s'arreſter pu-
rement à la lignée, mais la rapporter au ſeruice & honneur de Dieu: n'eſt pas
toutefois neceſſaire que cela ſe face auec vne intention actuelle, toutes &
quantes fois qu'on vient à l'vſage du mariage, ſuffit qu'on ait eu ceſte inten-
tion en ſe mariant & quelle ne ſoit reuoquée par quelque intention contrai-
Faut rap-
porter la
lignée à
Dieu en
l'vſage du
mariage.
re, & voyla la vraye principale & meilleure fin du mariage.
Lors qu'on a pour fin en l'vſage du mariage, de rendre le deuoir à ſa par-
tie, & luy garder la promeſſe qu'on luy à faite, ceſt vn acte de iuſtice, quand
on le fait pour empecher l'incontinence en ſa partie, de laquelle on s'apper-
coit ceſt vn acte de charité.
Aucuns ſont d'aduis qui quiconque en l'vſage du mariage ne pretend
Si ceſt pe-
ché d'vſer
du maria-
ge, pour
euiter l'in
continen-
ce.
autre choſe, & n'a autre fin que d'euiter l'incontinence ou fornicatiõ en ſoy-
meſme peche venielement, s'il la peut euiter par quelque autres moyens:
que s'il ne le peut faire par autres moyens, qu'il peut licitement & ſans pe-
ché ſe ſeruir de ceſluy cy: d'autres diſent que les mariez ne ſont pas obli-
gez ſur peine de peché de ſe ſeruir d'autres moyens, comme ieuſnes, auſte-
ritez & c. Mais peuuent ſe ſeruir de l'vſage du mariage, dautant que de-
puis le premier peché le mariage a vne ſeconde fin, qui eſt de ſeruir de re-
Comme
on peut
vſer du
mariage
pour ſa
ſanté
mede à l'incontinence & partant qu'il ny peut auoir aucun peché, en s'en
ſeruant ſelon la fin de ſon inſtitution, ce qui eſt aſſez probable & au ſoulage-
ment des conſciences.
On peut pretendre la conſeruation ou recouurement de la ſanté en
l'vſage du mariage, quand il ny à point dautres remedes ou moyens
pour ce faire, autrement non; & s'en ſeruir à ceſte fin, ayant d'autres
L'vſage
du maria-
ge pour le
ſeul plai-
ſir eſt pe-
ché ve-
niel.
moyens, ce ſeroit peché veniel, dautant que c'eſt peruertir l'ordre de ce Sa-
crement.
Ceſt contre le bon ordre eſatbly de Dieu en l'inſtutition du mariage de
n'auoir autre fin en ſon vſage, ou d'auoir pour fin principale, le plaiſir & tel
vſage eſt peché veniel.
On ſe peut propoſer à l'vſage du mariage la repreſentation de l'vnion du
Verbe auec l'humanité, toutefois ne faut s'arreſter preciſement à ceſte fin,
mais le faut ioindre auec les autres qui ſont ou la lignée qu'on pretend, ou
L'vſage
du maria-
ge n'eſt
defendu
les iours
defeſtes
ou de
ieuſnes.
la foy du mariage, qu'on accomplit, rendant le deuoir à ſa partie. Voila ce
qui concerne la fin.
Quant à ce qui concerne le temps ie ne trouue aucun commande-
ment qui defende l'vſage du mariage les iours de feſte, voire les plus
celebres, ny les iours de ieuſne, de Careſme, de profeſſions publiques
ou 72Premier Traite'
ou autres ſemblables; il eſt bien vray qu'on le conſeil auec S.Paul, Corint. 7.
Vt vacetis orationi. Pour s'addonner à la deuotion: mais notez que ceſt vn
conſeil non vn commandement; vne exhortation, non vne obligation. On
ne ſçauroit toutefois nier qu'il ne ſoit ſouuent expedient de s'abſtenir pour
eſleuer l'eſprit à Dieu, pour le ſeruir auec plus de pureté & de deuotion, &
afin que les mariez conſpirent enſemblement à leur ſalut auec plus de li-
berté d'eſprit, & ſe rendent plus idoines de la grace de Dieu, & impetrent
plus efficacement ſon ſecours & aide, non ſeulement contre les maux & dif-
ficultez de leur eſtat, mais encor contre les maux & afflictions communes &
publiques. C'eſt pourquoy le Prophete Ioel. c. 2.exhortant le peuple à ap-
paiſer Dieu, & à recourir à ſa miſericorde par l'exercice de toutes ſortes
de bonnes oeuures, n'obmet pas la continence des mariez, diſant, egrediatur
ſponſus de cubili ſuo, & ſponſa de thalamo ſuo
.
Il eſt aſſez probable que pendant le deluge qui eſtoit vne affliction vni-
uerſelle on garda la continence. Vrie ſçachant que l'armée & l'arche de Dieu
eſtoit en danger, ne voulut aller repoſer en ſa maiſon, ny viſiter ſa femme,
quoy que Dauid luy commandſt: le Prophete Zacharie c.12. deſcriuant
vne affliction, publique en Hieruſalem dit, plagent familie ſeorſum & mulieres
eorum ſeorſum
, les femmes meneront le düeil ſeparement de leurs marys, ou il
denote aſſez l'abſtinence du mariage dans les afflictions publiques, & c'eſt
en ſemblables cas que ſe peut entendre ce que dit S.Paul, Corinth, 7. qui ha-
bent vxores tanquam non habentes ſins
. Ceux qui on des femmes ſe comportent
comme s'il n'en n'auoient point qui ſe peut expliquer, ou bien que les ma-
rys doiuent tellement aimer leurs femmes qu'ils n'offenſent Dieu pour
leurs complaire : ou bien qu'ils ſe doiuent tellement ſeruir du mariage,
qu'ils ſçachent s'en abſtenir en temps & lieu. Faut toutefois prendre garde
que ſemblable abſtinence ne cauſe quelque incontinence, autrement vau-
droit mieux retourner à l'vſage du mariage, car ce n'eſt qu'vn conſeil.
La com-
munion
n'empeſ-
che l'vſa-
ge de ma-
riage.
La communication faicte ou à faire n'empeche pas l'vſage du mariage, voi-
re le meſme iour, car il ny a nul commandement : ſe fait bien toutefois vne
certaine ſtupidité, eſtourdiſſement & euagation d'eſprit qui prouient ſou-
uent d'vn tel vſage, & ſemble indecent de s'approcher d'vn ſi adorable &
venerable Sacrement tandis que telle euagation dure : laquel neantmoins
pourroit eſtre compenſés ou à cauſe de la ſolemnité du iour; ou à cauſe de
quelque iubilé, ou grandes indulgences; ou d'autant que ſi on s'abſtenoit de
la communion il pourroit auoir quelque ſçandal. Ainſi abſolument par-
lant on peut demander le deu de mariage, le iour qu'on a communié, ou
qu'on doit communier, ſans peché, & à plus forte raiſon celuy des parties
qui en eſt requis, le doit rendre, & la communion on faire, ou à faire le meſ-
me iour, ne le peut exempter de ſatisfaire, à ce à quoy la iuſtice l'oblige.
Ie 73Des fins du Mariage.
Ie prieray toutefois les mariez de ſe ſouuenir, que ſi Dieu commanda
aux Iufs d'eſtre ſanctifiez, c'eſt à dire, de s'abſtenir de l'vſage du mariage
trois iours auant que de receuoir la loy, & voir les merueilles qu'il deuoit
faire, que c'eſt incomparablement plus de receuoir l'autheur de la loy en
ſoy meſme: & que ſi Abimelech ne donna les pains de propoſitions à Dauid
ny à ceux de ſa ſuitte, que ſur l'aſſeurance que Dauid donna qu'ils s'eſtoient
abſtenu de l'vſage du mariage, c'eſt icy le pain des Anges, & partant digne
de toute reuerence: Ie ne dis pas qu'il y aye obligation de s'abſtenir, ie
dis que c'eſt vn bon & ſalutaire conſeil, faut toutefois ſe garder de toute
incontinence, & prendre garde de ne manquer au deuoir auquel on eſt
obligé à ſa partie par voye de iuſtice.
Continẽce
de ſainct
Louys.
I'apporteray icy la pratique de grand & incomparable S. Louys Roy de
France, qui eſt plus admirable qu'imitable: auſſi ne pretens ie pas d'en ti-
rer vne conſequence pour les mariez, qui potest capere capiat. L'imite qui
le pourra faire. Nonobſtant qu'il menaſt vne vie totalement religieuſe &
que ſa vie fuſt vne continuelle preparation à la communion : qu'il ſe con-
feſſaſt tous les vendredis, que toutes & quantes fois qu'il ſe confeſſoit il
deſcouurit ſes eſpaules & ſe fit donner la diſcipline par ſon confeſſeur auec
vne diſcipline faicte de cinq chainettes de fer qu'il portoit dans vne boiſte
d'yuoir : qu'il portaſt le cilice fort ſouuent: qu'il donnaſt chaque iour
quarante eſcus aux pauures ; qu'il leurs ſeruit à table leurs lauaſt les pieds,
qu'il baiſaſt les lepreux, leurs parlaſt familiarement & menaſt vne vie Ange-
lique, toutefois il s'abſtenoit de l'vſage du mariage tout l'aduent & le ca-
reſme, & quatre iours apres auoir communié. Quelle continence en vn
Roy! mais comme i'ay dit, elle eſt plus admirable qu'imitable, Abrahamus
Bzouius in annalibus ad annum
1270.
Si l'excõ-
munica-
tion em-
peſche l'v-
ſage du
mariage.
L'excommunication de l'vn des conjoincts n'exempte pas l'autre de luy
rendre le deu de mariage : voire quand bien tous deux ſeroient excommu-
niez l'vſage du mariage ne leurs ſeroit pas pourtant interdit, ſi ce n'eſtoit
que l'excommunication fuſt à cauſe du mariage, la valeur duquel fuſt
en doubte.
L'vſage
du maria-
ge en pu-
blic peché
mortel.
L'vſage du mariage en lieu public eſt peché mortel, car c'eſt contre la
bien-ſeance & contre l'honneſteté humaine, & c'eſt donner occaſion de
ſcandal à ceux qui veroient telle action.
Il n'eſt non plus permis en lieu ſacré ſans neceſſité : c'eſt vne neceſſité
Commẽt
permis en
lieu ſacré.
ſuffiſante lors que le mary & la femme ſont aſſiegez depuis lõg temps en vne
Egliſe, principalement quand il y a quelque danger d'incontinence, voire
quand il n'y auroit nul danger d'incontinence, ſi la detention eſt longue.
L'honneſteté ne me permet de ſpecifier ce qui concerne la façon ou ſitua-
tion : ie diray ſeuelement que toute ſituation voire toute action qui em-
peſche K 74Premier Traite'
peſche directement l'effect de la generation en l'vſage du mariage eſt peché
Tout n'eſt
pas per-
mis aux
mariez.
mortel, comme eſtant contraire à la fin du mariage : & i'aduertiray les
mariez qu'ils ne ſe trompent pas penſans que ſouz pretexte de mariage tout
leurs ſoit permis, & qu'ils puiſſent faire l'vn enuers l'autre tout ce qu'ils
veulent, qu'ils ſe ſouuiennent de ce que dit S.Paul 1.Theſſal.4. Sciat vnuſ-
quiſque vestrum vas ſuum poſſidere in ſanctiſicatione & honore, non in paſſione de-
ſiderij, ſicut & gentes quæ Deum ignorant
que chacun de vous autres poſſede ſon
vaſe, le mary ſa femme, la femme ſon mary, auec ſaincteté & honneſteté, non
auec vne paſſion de leurs deſirs effrenez, comme les payens qui ne cognoiſ-
ſent pas Dieu. Mais diſons, pires que les beſtes, ſicut equus & mulus comme
cheuaux & mulets, voire pires! puis que les beſtes gardent l'ordre de natu-
re, que les hommes outrepaſſent ſouuent, ne mettans aucune borne à leur
deſordonnée ſenſualité.
O le beau mot que dit S. Fulgence! epiſt 1. de coniug. où ayant monſtré
comme les mariez ſe doiuent comporter, il cõclud. Sic ergo debet quæri ex nu-
ptijs fructus, vt cohibendus ſit lubricæ voluptatis exceſſus
. Il faut tellement cher-
cher le fruict au mariage que l'on empeſche l'excés de la volupté deſordon-
née. O combien qui font tout le contraire! qui ne cherchent nullement le
fruict, ains font tout leur poſſible pour l'empeſcher, ne pretendans que le
contentement de leurs infames & brutales voluptez, neque nuptias mundas iam
custodiunt
Sap. 14. ſaliſſans leur mariage.
Si l'vſage
du maria-
ge eſt per
mis pen-
dant les
ordinaires
de la fem
me.
La loy ancienne de ne s'approcher d'vne femme qui a ſes ordinaires eſtoit
vn precepte legal, qui n'a point de leiu maintement : c'eſt toutefois vn con-
ſeil auquel on ne doit auoir aucun eſgard, lors qu'il y a danger d'incontinen-
ce, ou crainte que le mary ne diminue ſon affection enuers ſa femme, ou ſem-
blable cauſe : & quoy qu'il fuſt probable que d'vn tel vſage, deut naiſtre vn
enfant monſtrueux, pluſieurs Docteurs penſent qu'on ne commettroit aucun
peché mortel par vn tel vſage, & eſt certain que la femme qui eſt en tel eſtat
eſtant requiſe de ſon mary, apres l'auoir aduerty de l'eſtat auquel elle ſe re-
trouue, eſt obligée de cõdeſcendre à ſes volontez, s'il perſiſte à ſes intentions.
L'vſage du mariage n'eſt pas illicite pendãt la groſſeſſe : & les mariez apres
l'accouchemẽt ne ſon pas obligez de garder les iours de la purification pre-
ſeriptes en la loy Moſaïque Leuit. 12, la loy eſtoit ceremoniale & eſt abrogée.
Si l'vſage
du maria-
ge eſt per-
mis aux
foux.
Quand les deux cõjoincts ſont foux ou furieux faut les ſeparer & ne leurs
permettre l'vſage du mariage, à cauſe du danger que l'enfant encourroit. Si
l'vn eſt ſain d'eſprit, l'vſage du mariage eſt permis, ſuppoſé qu'il n'y aye nul
danger d'auortement, ny peril pour le regard de celuy qui eſt ſain d'eſprit.
Lors que celuy qui eſt fol ou furieux demande le deu de mariage, celuy qui
eſt ſain d'eſprit n'y eſt pas obligé, d'autant que la demande de l'autre n'eſt
pas vne action humaine, libre ny raiſonnable : toutefois il pourroit arriuer
quel- 75Des fins du Mariage.
quelques fois qu'il y ſeroit obligé, à raiſon du peril d'incontinence. Cela s'en-
tend de ceux qui ſont continuellement foux & ſans aucun interual.
On n'eſt
pas obligé
au deu du
mariage
auec nota-
ble inter-
eſt de ſa
ſanté.
Perſonne n'eſt obligé au deu de mariage auec notable intereſt de ſa ſanté.
Si l'vn des mariez eſt lepreux & l'autre ſain, celuy qui eſt ſain n'eſt obligé à
rendre le deuoir, s'il y a danger de contagion, ou s'il a grande horreur de l'au-
tre, ce qui ſe doit entendre lors que la lepre eſt ſuruenue depuis le mariage,
car ſi elle l'a precedé, & a eſté connue de celuy qui eſt ſain, il eſt obligé au
deu de mariage, car c'eſt vne charge qu'il a voulu ſubir.
Quiconque ſçait que le mariage eſt nul ne peut ny rendre, ny demander
le deu de mariage à la partie qui n'en ſçait rien, car ce ſeroit fornication:
voire n'y a aucun commandement de ſuperieur qui l'y puiſſe obliger.
La pudeur m'oblige d'obmettre beaucoup d'autres cas concernans cette
matiere, & renuoyer ceux qui auront quelque doubte, aux reſolutions des
Docteurs qui en ont amplemet eſcry: ou aux aduis d'vn ſage, docte & prudẽt
confeſſeur, pluſtot que d'expoſer au vulgaire ce qui ſeroit peut eſtre leu auec
plus de curioſité que d'vtilité, auec plus de deſtruction que d'edification : i'en
diray encor quelque choſe traitant des empeſchemens qui rendent le ma-
riage illicite.
Les ma-
riez peu-
uent eſtre
parfaits.
Les mariez ne doiuent pas perdre courage en leur condition, ils peuuent
y trouuer la perfection : s'ils ne peuuent y auoir la pureté de corps, au moins
quelques fois qu'ils eſcoutent ce que dit S. Fulgence epiſt. 1. de coniug.
Coniugatus ſi tori fidem non deſerat, ſed in uxore ſua naturali dumtaxat uſu ali-
quantum excedat, non ſolum generationem quærens, ſed carnis libidini obediens,
hoc equidem ſine culpa non ſacit. Talis autem culpa, citius bene operanti atque
or anti remittitur: quia ipſi coniugi ſeruat maritalis charitas fidem, in qua non potest
maritalis infirmitas cuſtouire temperiem: et ſi nuptialis in vxore modeſtia non tenetur,
à nuptiali tamen fide, nulla immoderatione diſceditur.
Si celuy qui eſt marié n'en
fraint pas la fidelité coniugale, mais en l'vſage de ſon mairage fait quelque
excés, ne cherchant pas ſeulement la generation, mais encor de contenter ſa
ſenſualité, il n'eſt pas ſans faute, mais telle faute ſe remet ayſement par les
bonnes œuures & par l'oraiſon, d'autant qu'il garde la fidelité à ſa partie,
quoy qu'en cela l'infirmité humaine s'emporte à quelque excés, & encor
bien que la modeſtie qui y deuroit eſtre n'y ſoit pas, toutefois rien ne ſe fait
contre la fidelité qui eſt deuë.
Ces parolles doiuent ſeruir d'exhortation aux mariez d'exercer des bon-
nes œuures, & de s'addoner à l'oraiſon autant que leur condition leur
permettra, afin que par ce moyen ils ſatisfacent pour les excés auſquels la
ſenſualité & l'infirmité humaine pourroit les emporter à l'vſage de leur ma-
riage, & qu'ils reparent de ce coſté là ce qu'ils pourroient perdre de l'autre.
DesK 2 76Premier Traite'

[Ligne droite rayée] Des mauuaiſes fins qu'aucuns ſe propoſent au mariage, & premierement de ceux qui
ſe marient principalement pour les richeſſes.


CHAPITRE XIII.

Le deſor-
dre des
choſes hu-
maines
vient faute
de ſe pro-
poſer la
fin.
IL ſemble que tout le deſordre qui ſe retrouue és choſes humaines, pro-
cede de ce qu'on ne conſidere pas aſſez la fin de chaque choſe: par exem-
ple, pourquoy eſt-ce qu'aucuns employent leurs richeſſes à ioüer? à des
baſtimens ſuperflus, à yurongner & gourmander? à contenter leur lubri-
cité & en choſes ſemblables? ſinon d'autant qu'ils ne conſiderent pas aſſez
la fin pour laquelle Dieu leurs a donné. On ſe mocqueroit de celuy qui em-
ploiroit du velour, du ſatin, du drap d'or, pour torcher les planchers;
mais quelle occaſion de mocquerie? ſinon d'autant qu'il ne conſidere pas
aſſez la fin de ces eſtoffes pretieuſes, qui ne ſont pas faites pour vne choſe
ſi vile à laquelle il les employe, elles ſont faites pour vne fin plus noble.
Ne ſeroit-ce pas le monde renuerſé, ſi ayant à receuoir quelque grand Roy,
dans vn ſuperbe palais, vous logiez ſes cheuaux ou valets dans les belles
chambres dorées, azurées, lambriſſées, hiſtoriées, tapiſſées, & le Roy aux
ecuieries, ne voyez vous pas que c'eſt contre la fin qu'on s'eſt propoſée à la
baſtiſſe de ce palais?
La plus part des hommes en leurs actions & deliberations ſont ſemblables
aux petits enfans, qui empoignent tout auſſi toſt ce qu'on leurs preſente;
monſtrez leurs vn couſteau, ils l'empoignent & ſe couppent ; vne chandelle
ils y mettent le doigt & ſe bruſlent: pluſieurs prennent le premier eſtat &
condition qu'on leurs offre, ſans penſer plus auant, & ſouuent ſe procurent
leur ruine & mal-heur eternel. Tout ainſi que preſentant à vn villageois vn
liure bien doré, dãs lequel il y a quelques figures, & qui eſt rempli d'vne bel-
le, haute & ſalutaire doctrine, ce bon homme s'amuſe à conſiderer cét or &
ces images, sãs ſe ſoucier du principal, qui eſt la doctrine, de meſme pluſieurs
en leurs actions & deliberations ne regardent que ie ne ſçay quelle pa-
rure, ie ne ſçay quoy d'exterieur ſans percer plus auant, prenans ſouuent
l'ombre pour le corps; l'accident pour la ſubſtance; & les moyens, pour la
fin: ainſi au progrés de leurs actions, ce n'eſt que deſordre faute d'en auoir
bien conſidéré la fin.
Si cela eſt veritable en toutes autres actions humaines, il eſt ſans doute
tres veritable au mariage, lequel la plus part des hommes entreprennent
ſans ſçauoir ce qu'ils ſont, ny pourquoy ils le font: s'y iettans ſans conſidera-
tion 77Des fins du Mariage.
tion & ſans reflexion. Aucuns le font par ſurpriſe: d'autres par legereté s'en-
gageans ſans ſçauoir comment: d'autres ſe propoſans ie ne ſçay quelle liber-
té, & pretendans que par cét eſtat ils s'exempteront du domaine des peres &
meres: d'autres par imitation, faiſant ce qu'ils voyent que fait la plus part
du monde: d'autres pour eſtre riches; pour iouyr de leurs plaiſirs: pour at-
teindre à quelque eſtat ou honneur pretendu.
Ainſi il ne m'eſtonne pas qu'on voit tant de mariages infortunez, puis que
n'ayans pas eſté commencez pour les fins pour qui cét eſtat eſt ordonné, il
ne faut s'eſtonner ſi tout y vaſt à rebours, & ſi ayant mal commencé, on con-
tinue encor plus mal, & on finit tres-mal. Faut ne trouuer eſtrange ſi
on a tant de trauers, & tant de peine à les ſurmonter, d'autant que tels
mariez n'ont receu la grace du Sacrement, comme n'y ayant apporté la diſ-
poſition requiſe, qui eſt de ſe marier, in Chriſto & in Eccleſia c'eſt à dire,
pour la fin pour laquelle ce Sacrement a eſté inſtitué. Aucuns ſe propoſent biẽ
quelque fin, mais prouenantes du conſeil de leurs paſſions, & non de Dieu,
& parant oppoſées à la grace qu'il a adjoincte à ce Sacrement, & qu'il pre-
tend donner à ceux qui reçoiuent, pour les fins pour leſquelles il eſt in-
ſtitué. Ces fins peruerſes & ſiniſtres peuuent eſtre en tres-grand nombre,
ie les reduiray à trois principales, qui ſont les richeſſes, l'ambition & le
plaiſir: ie commence par les richeſſes.
Ceux de
Toſcane
ne per-
mettoient
pas que
ceux qui
eſtoient à
marier ſe
dõnaſſent
des presẽs
mutuelle-
ment.
Anciennement en Toſcane on ne permettoit pas que ceux qui vou-
loient ſe marier ſe donnaſſent des preſens mutuellement, de peur
qu'ils ne fondaſſent & eſtabliſſent leur affection pluſtot ſur les dons
& richeſſes que ſur la vraye & ſolide amitié: on ne permettoit pour
tout autre don, ſinon vn anneau de fer ſans aucune pierrerie, que
l'eſpoux pouuoit donner à l'eſpouſe, & s'appelloit proubus, qui
eſtoit pluſtot vne marque de fidelité & d'amitié qu'vn object de con-
uoitiſe, n'eſtant d'aucun pris. Maintenant on fait tout le contraire, on
regarde le pris & non pas l'amitié, ny le fondament de la vraye amitié, qui
eſt la vertu.
Vn ieune homme eſt à marier, ſon intention ſera de ſe mettre à ſon ayſe,
d'auoir dequoy, ainſi voulant rechercher quelque fille, il ne s'informe pas
ſi elle eſt ſage, bien nourrie, humble, docile, deuote, craignante Dieu: ſi
Ce qu'or-
dinaire-
ment on
cherche en
mariage
les parens ſont gens de bien, ſi leurs moyens ſont acquis par bonne voye:
c'eſt aſſez qu'ils ſoient riches: & la premiere demande qu'on fait eſt, com-
bien elle aura. Vn autre ſe promet que le mariage luy ſeruira d'eſchelle
pour monter à l'honneur, & à quelque eſtat où il aſpire, ou à l'amitié & con-
noiſſance des grands & n'a autre but. D'autres n'ont que leur ſenſualité
pour fin, & l'aſſouuiſſement de leurs plaiſirs brutaux, & n'eſt-ce pas exclure
IeſusK 3 78Premier Traite' Ieſus Chriſt de leurs nopces pour y inuiter Mammon, Lucifer, Aſmodée?
ainſi tant s'en faut qu'ils reçoiuent la benediction du ciel comme ceux de
Cana de Galilée par le changement de l'eau en vin, c'eſt à dire, par le chan-
gement de ce qui eſt naturel, en ſurnaturel: de ce qui eſt humain, en diuin:
de ce qui eſt ſenſuel, en meritoire; au contraire ils n'ont que de l'eau &
ſouuent bien trouble, bien puante, & bien boüeuſe, qu'ils boiuent toute
leur vie, plus abondamment qu'ils ne voudroient: ce qu'il ne fait trou-
uer eſtrange puis que l'intention ou la fin eſtant vitiée tout le reſte ne peut
guere valoir: la ſource eſtant corrompue & gaſtée le ruiſſeau ne peut qu'il
ne s'en reſſente.
L'amitié
ne peut
eſtre fon-
dée ſur les
richeſſes.
Le fondement & le lien du mariage doit eſtre l'amour, l'amour ne peut
eſtre ferme & aſſeuré fondé ſur les richeſſes que S.Paul appelle, incertum di-
uitiarum
, 1. Timoth.6. incertitude comme n'ayant autre fermeté & ſolidité
que le temps, que la fortune, que le vent, que la ſable, & la pouſſiere:
qui en effect ne ſont que ſable & terre mouuante,& biens de fortune. Le
Philoſophe l'a bien reconneu, Eth.51 9. où il dit, amicis extantibus propter bo-
num delectabile : aut utile, hoc ceſsante ceſſat amicitia
. Lors que l'amitié n'a au-
tre fondement que l'vtilité, ou le plaiſir, le plaiſir, ou l'vtilité ceſſans l'a-
mitié perit. Ie n'improuue pas que quand on choiſit partie qu'on ayt quel-
que eſgard aux moyens, car autrement il ſeroit mal-aiſé de ſupporter les
charges du mariage, d'eſleuer les enfans, d'auoir vne paix entirer, puis que
ſouuent la pauureté eſt accompagnée de riottes ; mais ce que i'improuue &
qui doit eſtre improuué de tous, eſt de mettre les richeſſes pour principale
fin de ſon mariage, qui eſt inuiter Mammon à ſes nopces. Non Ieſus-Chriſt,
qui eſt prendre des biens, vne maiſon, vne metairie, vne Seigneurie, & non
vne femme.
Martia fil-
le de Catõ
ne veut
eſpouſer
perſonne
qui la prẽ
ne pour
ſes richeſ-
ſes.
Martia 52 fille du ſage Caton, monſtra bien qu'elle auoit eſté nourrie en
bonne eſcole, lors (comme rapporte S. Hyeroſ. contra Iouinian. lib.1.) qu'e-
ſtant deuenue vefue, encor fort ieune, & ſe voyant ſollicitée pas ſes amis de ſe
remarier, elle leurs reſpondit: ie ne puis acquieſcer à vos aduis, d'autant que
non inuenio virum qui me magis velit quan mea: ie ne trouue point d'homme
qui m'aime mieux que mais biens. Elle iugeoit fort prudemment (quoy que
Payène) qu'on ne doit pas attendre grãde amitié ny proſperité d'vn mariage
qui ſe fait pour l'amour des richeſſes pluſtot que pour l'amour des persõnes.
Vn Philo-
ſophe qui
donne ſa
fille à vn
pauure &
ſage plu-
ſtot qu'à
vn riche
& ſot.
C'eſtoit le ſentiment de cét autre Philoſophe qui voyant ſa fille recher-
chée de deux ieunes hommes, l'vn deſquels eſtoit pauure, mais ſage & biẽ ad-
uiſé: l'autre riche & eſtourdy: la donna à celuy qui eſtoit pauure, ce que ſes
amis luy reprochans, il leurs dit, malo dare filiam viro indigenti pecunia: quam
pecuniæ indigenti viro
: i'aime mieux donner ma fille à vn homme qui ait be-
ſoin d'argent: qu'à de l'argent qui ait beſoin d'vn homme.
Il arriue 79Des fins du Mariage.
Il arriue des grands inconueniens de ſemblables mariages faits principa-
Qui eſ-
pouſe plus
riche que
ſoy vend
ſa libreté.
lement pour les richeſſes, i'en remarqueray quelqu'vns des principaux. Et
ie tire le premier de Plutarque, de liberorum educatione, où il dit, argentum
qui accipit, imperium vendidit
, quicõnque reçoit de l'argent & des preſens d'au-
truy, vend ſa liberté: ſi cela eſt vray en autre occaſion, beaucoup plus en
mariage. Vn homme pauure marié à vne femme riche eſt obligé d'endurer
Inconue-
niens qui
arriuent
des maria-
ges qui ſe
ſon prin-
cipalemẽt
pour les
richeſſes.
mills reproches, & dix mille indignitez. Elle luy objecte à tout bout de
champs, qu'il n'eſtoit qu'vn gueux, qu'il ne vit que par elle, que ſans elle
il ſeroit miſerable, & n'auroit de quoy frire, qu'il ſeroit ſans honneur &
conſideration : elle prent vn aſcendant ſur le pauure mary qui deuient
comme eſclaue de l'arrogance de ſa femme. Et enfin il voit qu'il a l'hon-
neur de manger à la table de ſon maiſtre qui eſt ſa femme: n'eſt-ce pas ce
que dit S. Hieroſme contra Iouinianum. Pauperem uxorem, alere difficile eſt
diuitem ferre tormentum eſt
. C'eſt vne choſe bien difficile que d'entretenir vne
femme qui eſt pauure, & c'eſt vne peſante croix de ſupporter vne fem-
me qui eſt riche.
Secondement l'experience ne monſtre que trop ſouuent que les richeſſes
qui auoient eſté amaſſées auec beaucoup de temps & de ſueur ſe diſſipent en
peu de mois. En ſemblables mariages vn gentil-homme qui n'a peut-eſtre
rien de recommandable que ſes anceſtres, au reſte pauure & d'effect &
d'eſprit, qui n'a pas grande conduite, eſpouſera vne fille de marchand, ri-
che: tout ſon but n'eſt que d'en auoir : auſſi toſt on voit les eſcus de ce
pauure marchand (qui a voulu reſleuer ſa maiſon par cette alliance) voler
drus & menus, quoy qu'ils a amaſſé auec tant de perils. Vne partie eſt
employée à payer les debtes que ce Monſieur a fait, pour ſe donner entrée
à ce mariage: partie à dreſſer ſon train, à des cheuaux, des chiens, des va-
lets, & puis au bout de quelque temps on eſt contraint de manger che-
uaux, caroſſes, tapiſſeries, & quand on a veſcu de ce meſnage, & vendu tout,
on ronge ce pauure marchand iuſques auc os, tout y va, & ce qui auoit
eſté amaſſé par pluſieurs generations, & de pere en fils, eſt tout diſſipé en
peu de temps.
Troiſiémement cela eſt cauſe ſouuent d'vne grande inegalité en mariage,
vn ieune homme eſpouſera vne vieille decrepite, pourquoy? non par amour
qu'il ait pour elle, c'eſt pluſtot vn remede d'amour qu'vne allumette : mais
elle a des eſcus, c'eſt assez, il y fait bon: vne jeune fille prendra vn vieillard à
demy pourry, tout punais, & gangrené, quelle amitié peut-elle auoir pour
luy? mais elle en a aſſez pour ſes moyens, auſſi quand ces mariages ſont ar-
raſtez, qu'on eſt aſſeuré des moyens de cette bonne vieille, ou de ce bon
vieillard, on n'en demande que la fin, on eſt fort aiſé qu'on eſt deſchargé de
ce qui 80Premier Traite'
ce qui ne fait qu'ennuyer, ſe contentant d'en auoir la deſpouille; ſi on iette
quelque larmes en l'enterrant, qu'on faſſe quelques ſouſpirs, ce ne ſont que
des mines, & cela prouient de ioye pluſtot que de triſteſſe; car on poſſede ce
qu'on pretendroit, & on a perdu ce qu'on deſiroit perdre.
Quatriémement Dieu voulant faire le premier mariage, dit faciamus ei
adiutorium ſimile ſibi
, Gen.2. faisõs luy vn aide qui luy ſoit ſemblable. Quelle
reſſemblance y peut-il auoir entre vn homme fraiz & gaillard, & vne mar-
mote demy morte? entre vn vieillard qui radotte, & vne ieune fille frignante?
& puis que la reſſemblance eſt cauſe d'amitié, il ne fait pas attendre grande
amitié en cette diſſemblance, qui n'a autre alliance que pour les biens. Ie
ne dis pas qu'il n'y en puiſſe auoir, lors qui ſemblables mariages ſe font pour
des bonnes & ſainctes conſiderations, & qui ſont ſelon Dieu. Mais il eſt bien
difficile que cela ſoit, lors que le but & la fin principale n'eſt autre que les
richeſſes. Quæ pars bona diuitis ad pauperem? Eccleſ.13. quelle alliance & in-
telligence y peut-il auoir entre le riche & le pauure?
Il y doit
auoir de
la reſſem-
blance en-
tre les
mariez.
Tout ainſi dit Platon, que le miroir qui eſt enchaſſé dans du fin or, fuſt il
à vingt quatre carats, n'eſt pas bon miroir pour cela, mais eſt d'autant meil-
leur miroir que plus naïfuement il repreſente ſon object: ainſi la femme ſem-
ble d'autant meilleure qu'elle repreſente ſon mary de plus prez en toutes
choſes, en nobleſſe, en aage, en richeſſes. Et qui ne voit qu'en cette diuer-
ſité & diſproportion, que cauſe ſouuent le deſr des richeſſes, il n'y peut auoir
grande repreſentation? bien vne grande contradiction, & vne multitude
d'inconueniens, qu'on ne reſſent que trop tous les iours: car ſi le mary eſt
ieune & la femme vieille, ce ſont des ialouſies: ſi la femme vieille & le ma-
ry ieune, des adulteres: & tant d'autres maux, cauſe pourquoy S.Paul dit
aux Corinth.1.5. Scripſi vobis ne commiſceamini fornicarijs huius mundi, aut
auaris, aut rapacibus,
ie vous ay eſcry que vous n'ayez à faire aucune allian-
ce auec les fornicateurs, auec les auares, & auec les rauiſſeurs du bien
d'autruy.
Les ri-
cheſſes
cauſent la
damnatiõ
Ces parolles me fourniſſent le cinquiéme inconuenient, qui eſt que lors
que le mariage ſe fait principalement pour les richeſſes, il y a danger de
tomber au gouffre d'auarice: & enfin de la damnation. Les poëtes ont feint
que Pluton eſtoit le Dieu des richeſſes & des enfers. Pourquoy? ſinon pour
donner à entender que le ſouuent les richeſſes ſont cauſe de la damnation, &
qu'il y a vn fort grãd rapport entre les richeſſes & l'enfer. N.S. dit, Matth. 5.
Beati pauperes ſpiritu, quoniam ipſorum est regnum cœlorum. Bien heureux ſont
les pauures d'eſprit, d'autant que le royaume des cieux leurs appartient: &
Difficile
au riche
d'eſtre
ſauué
quelle ſera la part des riches? Væ vobis diuitibus, Luc. 6. Mal-heur à vous
autres riches, & Matth. 19. Amen dico vobis quia diues difficile intrabit in regnum
cœlorum
, ie vous dis en verité que mal-ayſement le riche entrera au royaume
des 81Des fins du Mariage des cieux, au meſme lieu. Iterum dico vobis facilis eſt camelum per for amen acus
intrare quam diuitem intrare in regnum cœlorum.
Ie vous dis derechef qu'il eſt
plus aiſé de faire paſſer vn chameau par le trou d'vne aiguille, que ce qu'vn
riche entre en paradis.
Les Apoſtres s'eſtonnerent de ceſte parole, & dirent, quis ergo poterit ſaluus
eſſe?
Si cela eſt, qui pourra eſtre ſauué? mais noſtre Seigneur reſpondit, apud
homines hoc impoſſibile eſt, apud Deum omnia poſſibilia ſunt.
Comme voulant dire,
c'eſt vn trait de la toute puiſſance de Dieu; c'eſt vn faict de ſon infinie bonté
que le ſalut d'vn riche, c'eſt vne choſe qui ſurpaſſe tout pouuoir humain, il
faut vn aſſiſtance ſpeciale.
Ie confeſſe que quoy que les richeſſes d'elles meſmes ſoient indifferentes,
c'eſt à dire, ne ſoient ny bonnes, ny mauuaiſes, que touteſois elles ſont plu-
ſtot bonnes que mauuaiſes, puis qu'elles ſont creatures de Dieu, faictes pour
l'vſage de l'homme, & qu'elles ſont dons du meſme Dieu. Ce qu'elles ont
de mauuais, vient du mauuais vſage que la corruption de noſtre nature en
fait, & de noſtre inſatiable conuoitiſe: elles ſont comme vne eſchole de
laquelle on peut auſſi bien ſe ſeruir pour monter que pour deſcendre; on
peut auſſi bien monter au ciel par les richeſſes, que deſcendre en enfer: les
employant ſuiuant l'intention que Dieu a eu les creant. Elles ſont comme
vn bateau ſur la riuiere, ſi vous le laiſſez aller au fil de l'eau il coulle en bas,
& enfin ſe trouue à la mer: mais ſi vous voulez qu'il monte, il faut ramer.
Les richeſſes ſont de meſme, ſi vous vous laiſſez aller ſelon le fil & le cours
de la conuoitiſe humaine, elle deſcendent & vous meinent à l'abyſme de la
damnation; mais ſe trauaillant, ſe vous faiſant force, ſi reſiſtant à la conuoiti-
ſe, ſi ramant contre le fil vous ſurmontez la concupiſcence, elle vous feront
monter au ciel.
Socrate diſoit que les richeſſes és mains d'vn meſchant homme, ſont cõ-
me vn glaiue en la main d'vn frenetique, qui ne ſert qu'a ſe nuire, & aux au-
Les bons
ſe ſeruent
bien des
richeſſes,
les mau-
uais, mal.
tres: ainſi les richeſſes cauſent des vangeances, des banquets, des luxes, des
luxures, ſuperbe, vanité, & tant d'autres maux, eſtant és mains d'vn meſchãt,
mais és mains d'vn homme de bien, cauſent des miſericordes, des aumoſnes,
& tout autre bien. L'eau d'Egypte, par le commandement de Dieu fut
changée en ſang és mains des Egyptiens; mais és mains des Iſraelites, c'eſtoit
de l'eau tres pure: les vrays Iſraelites, les predeſtinez, manient les richeſſes
comme de l'eau pure: mais és mains des reprouuez, c'eſt ſang, meurtres, que-
relles, procés, rapines, cruauté, inhumanité. Es mains du mauuais riche, ce
n'eſt que ſang, pas vn petit reſſentiment de la miſere du pauure Lazare; mais
feſtins, delicateſſe, luxe, magnificence; és mains de Iob, vne eau de benedi-
ction, oculus fui cœco & pes clando; pater eram pauperum, Iob. 29. i'eſtois l'oeil
des aueugles, le pied des boiteux, le pere des pauures.
Vous L 82Premier Traite'
Vous ne cherchez que les richeſſes en vous mariant; & ne voyez vous pas
Richeſſe
compa-
rée à la
ratte.
que c'eſt chercher voſtre damnation? L'empereur Traian au rapport de Sex-
tus Aurelius
auoit couſtume de dire que les richeſſes eſtoient ſemblables à
la rate, d'autant que tout ainſi qu'a maſure que la rate croit, on deuient debi-
le, & a peine de marcher, voir de reſpirer; de meſme à meſure que les ri-
cheſſes croiſſent, l'infirmité des vices croit, la ſuperbe, la cholere, l'auarice,
la gourmandiſe, la luxure, &c. & à peine peut on marcher dans le chemin du
ciel.
L'eſpoux celeſte inuite ſon eſpouſe, l'exorte à ſe haſter, mais voyez la
qualité qu'il luy donne, ſurge propera amica mea, colomba mea. Cant.2. Leuez
vous, haſtez vous mamie, ma colombe: pour quoy colombe ſinon d'autant
que la colomna n'a quaſi point de rate, & partant eſt fort viſte à ſon vol, &
monte bien haut. Le moyen de vous rendre aggreable à Dieu en voſtre ma-
riage, de voler à la perfection de cét eſtat, enfin de monter au ciel, n'eſt pas
de mettre pour la fin principale d'iceluy les richeſſes qui au contraire ſou-
uent par le poid de leur affection attirent à la perte & damnation eternelle.
He las! qu'il n'eſt que trop vray ce que dict Huges de S. Victor eſcri-
uant à vn ſien compagnon qui vouloit ſe marier! ducuntur hodie vxores non
cauſa fornicationis vitandæ, ſed cauſa a luxuriæ: non cauſa prolis ſes cauſa pecuniæ, di-
uitiæ magis in vxoribus eligi ſolent, quam pudicitia: multi non oculis ſed digitis vxores
ducunt. Optima & ſanares quam non anaritia conciliat, quam non luxuria copulat.

On ſe marie maintenant non pour euiter la fornication, mais pour conten-
ter la ſenſualité: non pour auoir des enfans, mais pour auoir de largent: on
aime mieux des richeſſes en vne femme, que la pudicité: pluſeurs font l'a-
mour non par les yeux mais auec les doigts, ceſt à dire, non pour les vertus
qu'ils voient, mais pour les eſcus qu'ils comptent, C'eſt vne bonne alliance
qui n'eſt facte par auarice qui eſt cimentée par la luxure.
Quelqu'vn demandoit vn iour à Lycurgus pourquoy il auoit ordonné
en ſa republique qu'on ne donnaſt aucun doſt aux filles, c'eſt, dit-il, afin que
pas vne ne demeure ſans mary faute de moyens, & qu'on ne les recherche
pour les richeſſes: mais afin que les ieunes hommes ayent eſgard aux meurs
des filles & à leurs vertus: c'eſtoit pour la meſme raiſon qu'il bannit le luxe
le fard, & les ornemens de ſa ville. Nous aurions maintenant beſoin de cette
loy parmy les Chreſtiens, ou la plus part de mariages ſe font pluſtot pour
les richeſſes que pour la vertu, auſſi en voit on reuſſir tant de mal-heurs.



CHA 83Des fins du Mariage.

[Ligne droite rayée]
De ceux qui ſe marient principalement pour ſatisfaire à
leur ambition.

CHAPITRE XIV.

AVeuns inuitent à leurs nopces vn diable nommé Lucifer qui preſide à la
ſuperbe, ce ſont ceux qui ſe propoſent l'honneur & aggrandiſſement de
leur famille, comme la fin principale de leur mariage: & comme cette fin
n'eſt fondée que ſur le vent & la fumée, il ny peut auoir grande ſolidité en tel
mariage, pour y fonder vn parfait contentement, & on n'en peut pas eſperer
grand bon-heur. Ie m'en vay vous marquer quelques inconueniens des ſem-
blables mariages.
Inconue-
urens des
mariages
faits pour
l'ambitiõ
1. Les oiſeaux tindrent vn iour leurs eſtats generaux, ou apres auoir rendu
tous deuoirs & homages à l'aigle, & l'auoir reconnu pour leur Roy, depu-
terent vn d'entre-eux (peut-eſtre le roſſignol, comme le mieux enlangagé de
tous) pour luy congratuler de la part des Eſtats, de tant de qualitez royalles
deſquelles la nature l'auoit precipué par deſſus tous les autres, ce qui le ren-
Fable de
l'aigle qui
ſe marie
auec l'au-
ſtruche.
doit meritoirement Roy: toutefois qu'il ſembloit qu'vne luy manquoit
pour le comble de ſes grandeurs, ſçauoir qu'il eſtoit d'vn corſage trop petit,
ainſi qu'il eſtoit tres humblement prié par toute l'aſſemblée des Eſtats, de ſe
marier à vn oyſeau plus grand, pour auoir des aiglons plus grands, & afin
que rien ne manquant à ſa grandeur royalle: & on luy aſſigna l'auſtruche: l'ai-
gle ſe conforma au conſeil des Eſtats: le voila marié, mais voyant que l'au-
ſtruche mangeoit le fer & l'acier, voulut faire diuorce : c'eſt vne fable laquel-
le cependant nous repreſente au vif ce qui ſe paſſe tous les iours.
Ce bon marchand viuoit fort à ſon ayſe, riche, content, iouyſſant
en repos des trauaux de ſes anceſtres & des ſiens; ſes amis luy mettent
en teſte qu'vne choſe luy manque, ſçauoir vne bonne & releuée alliance,
qu'il fait marier ſa fille à quelque Seigneur pour auoir des enfans plus
grands, & ennoblir ſa race, il le fait, mais quand il voit qu'on mange,
bois, montagnes, vallées, forges, metairies, champs, maiſons, Sei-
Les ma-
riages
faits par
ambition
cauſent
ſouuent
vn meſ-
pris.
gneuries: il voudroit bien trouuer le moyen de faire diuorce, or c'eſt trop
tard, il n'eſt plus temps.
2. Souuent par ſemblables alliances on pretend de l'appuy, & pour toute
pretenſion, on n'a que du meſpris: celuy des conioincts qui eſt d'vne condi-
tion plus releuée que l'autre, ne veut reconnoiſtre les parents de l'auſtre, &
quand L 2 84Premier Traite'
quand il y eſt contraint, ce n'eſt qu'auec honte & confuſion: que s'il y a de
la communication, celuy qui eſt plus releué, & qui a eſté mieux & plus ciui-
lement eſleué, voit tant d'impertinences, tant de manquemens de nourritu-
re de l'autre coſté, que cela luy fait mal au coeur, & n'a conuerſation auec
eux, qu'auec horreur & repugnance.
Au 4. des Roys chap. 14. il eſt dit par vne certaine parabole que le char-
don enuoya vne ambaſſade au cedre du Liban pour rechercher ſa fille en
mairage pour ſon fils, Da filiam tuam filio meo vxorem. Les beſtes du Liban
conceurent tant d'indignation de cette outrecuidance, qu'elles foulle-
rent aux pieds le chardon en vangeance de ſa temerité. Mon amy, vous
auez eſté ſi ſot que de vous allier, pouſſé de voſtre ambition, vous qui n'e-
ſtiez qu'vn petit chardon, à ces grands cedres; & ne vous eſtonnez pas ſi
toute la race vous foulle aux pieds, & au lieu de l'appuy qui vous pretendiez,
vous n'en auez qu'vn honteux meſpris & vne miſerable cheute.
On dit que la tortue conſiderant vn iour le bon heur de l'aigle qui vol-
loit ſi haut, & par ſon vol alloit quaſi par tout, regardant deſſoubs ſoy les
villes & les pays, commença à deplorer ſon mal heur, ſe voyant condamnée
à ramper touſiours par terre, & trainer dans la bouë & l'ordure: elle pria
Ambitiõ
de la tor
tue qui
veut mon
ter en
haut, &
l'applica-
toin
l'aigle de la porter en haut & luy faire voire le monde: mais regardant en
bas, les yeux commencerent à luy tourner en teſte; n'eſtant accouſtumée de
regarder de ſi haut, elle eut peur, & commença à ſouhaitter qu'elle fuſt dans
ſon ancien trou, pria l'aigle de l'y rapporter, mais l'aigle luy dit, ie t'ay bien
promis de l'eſleuer en haut, mais non de te remettre en ton ancienne place,
ainſi retira la ſerre, ma pauure tortue tomba en bas, & ſe froiſſa Mon amy
que vous eſtiez à voſtre ayſe dans voſtre petite fortune, viuant en aſſurance,
& en tranquillité; vous auez veu ces Meſſieurs, qui comme des aigles ſe fai-
ſoient admirer par le vol de leur vanité, vous auez voulu eſtre eſleué par cet-
te belle alliance, mais n'eſtant accouſtumé à ces haulteurs & façons de viure,
les yeux vous tournent, les ſouſtiens que vous voyez tombé de tant plus haut que
voſtre ambition eſtoit plus grande, & miſerablement froiſſé, par vne ruine
honteuſe & miſerable.
Le ma-
riage doit
eſtre en-
tre ſem
blables.
3. Ceſt vne grande merueille quand en ſemblables mariages s'y trouue de
l'amitié, car comme nous auons dit, la reſſemblance eſtant cauſe d'amitié,
comment en pourroit il auoir en vne telle diſſemblance? nunquid coniungere
poteris micantes Pleiades? Iob. 38. Omne animal diligit ſibi ſimile, omnis caro ad ſimi-
lem ſibi coniungitur,
dit le Sage Eccli. 13. Tout animal aime ſon ſemblable &
s'allie auec luy, tout ainſi que la diſſemblance eſt cauſe d'auerſion, & d'anti-
pathie, ſi communicabit lupus agno, Eccli. 13. Que le loup & l'agneau n'ont
point de communication : de meſme, la reſſemblance en nature, en eſprit,
en 85Des fins du Mariage.
en mœurs, en richeſſes, en nobleſſe, en aage eſt cauſe d'amitié. Car comme
dit le meſme ſage, Eccli. 13. pondus ſuper ſe tollet, qui honeſtiori ſe communicat,
faire alliance auec plus grand que ſoy, car comme dit le meſme au meſme au meſme
endroit, quid communicabit cacbus ad ollam? quando enim ſe colloſerint conſrin-
gentur
. Le pot de terre n'a garde de s'approcher du pot de cuiure, dautant que
s'ils viennent à s'entre-hurter, il ſera briſé. Pares cum paribus ueteri Prouerbio
facillime congregantur,
Cicer. in Catone maiore. Les egaux s'accordent faci-
lement.
Il peut arriuer qu'vne ieune fille de village, quoy que d'extraction vile, &
La vertu
recom-
penſe ce
qui man-
que de
naiſſance.
de nulle recommandation, recompenſe ce que la nature ne luy a donné,
auec tant de vertus, que ce qui luy manquoit de naiſſance, eſt tres-abon-
damment rehauſſé par ſes bonnes mœurs, & bonne grace, & lors elle peut
eſtre tenue pour vrayement noble, puis que la vraye nobleſſe conſiſte en la
vertu: & lors l'alliance n'en eſt pas meſpriſable: comme au cõtraire, vne d'ex-
ſomption, & d'orgueil.
Eſther n'eſtoit qu'vne ſimple fillette, mais qui pour ſa ſinguliere beauté,
& ſes vertus royales, par vne prouidence Diuine, fut eſleuée au faiſte de
l'honneur, meritant d'eſpouſer le grand & puiſſant Roy Aſſuerus: & Va-
ſthi
, pour ſon orgueil, fut repudiée. Athenais qui depuis fut appellée Eudo-
cia
, quoy que de petite extraction, fut porté par le char de ſes vertus, ſur
le troſne imperial, ayant eſté choiſie entre tãt d'autres par l'Empereur Theo-
doſe
pour ſon eſpouſe. Il y en a tant de ſemblables.
L'ineſga
lité en
marige
fait qu'vn
des con-
ioinctes eſt
valet de
l'autre.
4. Souuent en tel cas, l'vn ou l'autre eſt valet, ſi la femme eſt de grande
maiſon, elle fait la Dame, & tient ſon mary comme vn faquin: ſi le mary eſt
plus releué que ſa femme, il ne la tient que comme vne ſeruante. S. Hieroſme
dit, que comme Marius (ce grand capitaine Romain) offroit vn iour ſa fille
à Metellus, fille qui eſtoit forma noblis, dote diues genere clara, fama felix,Ex-
cellente en beauté, tres-puiſſante en moyens, noble d'extraction : de tres-
bonne reputation, il ne reſpondit autre choſe ſinon, Malo meus eſſe quam
ſuus,
I'aime mieux eſtre mon maiſtre, que d'eſtre valet d'vne femme.
Metellus
refuſe la
fille de
Marius,
de peur
d'eſtre
ſon valet.
Et non ſeulement vn mary releué tiendra vne femme de baſſe condition
pour ſa ſeruante, mais tous les parens de ſa femme, & en ſera litiere, voire
s'ils ont quelque choſe, il faudra leur tirer pour contenter ſon ambition in-
ſatiable.
On n'en trouue pas beaucoup qui ſoient retenus en ce poinct, comme
eſtoit Lycurgus. Son frere eſtant mort on le choiſit pour regner en ſa place,
Grande
modeſtie
& fidellité
de Lycur-
gus.
à condition que ſi la femme de ſon frere eſtoit groſſe, que ce ſeroit ſans
preiudice du fils qu'elle porteroit, au cas que ce fuſt vn fils, il admit
laL 3 86Premier Traite'
la condition. La Reine vient trouuer Lycurgus, l'aſſeure qu'elle eſtoit groſ-
ſe, mais qu'elle ſçauoit bien le moyen de perdre ſon fruict, & qu'elle eſtoit
preſte de le faire s'il vouloir, & s'il luy promettoit de reconnoiſtre vn tel
bienfait. Non Madame (luy dit Lycurgus) conſeruez ce fruict que vous por-
tez, quand vous l'aurez mis au monde, nous nous en deſerons bien. La reine
accoucha, & d'vn beau fils, Lycurgus auſſi toſt fit aſſembler le peuple, prend
cét enfançon entre ſes bras, le couure de la pourpre royalle, & dit, viue la
iuſtice & la la fidelité, voila voſtre Roy. O que telle retenuë eſt rare ! que dit
pluſtoſt la plus part du monde, viue l'iniuſtice & l'infidelité, moyennant
qu'on faſſe fortune, & qu'on s'aggraniſſe, on ne ſe ſoucie ny de pere, ny de
mere, ny de nepueux, ny ſouuent de ſes propres enfans, quand vne fois on
s'eſt conſacré à l'ambition.
Anciennemet au raport de Pline, les eſpoux quelques iours auant leurs
eſpouſailles, enuoyoient vn anneau de fer à leurs eſpouſes, aucuns diſent
Ancien-
nement
les eſ-
poux
donnoiẽt
vn an-
neau de
fer à
leurs eſ-
pouſes, &
pour-
quoy.
entreautres Pierius, que c'eſtoit pour leurs repreſenter la ſeruitude des fem-
mes, lors qu'elles ſe marient. Clement Alexandrin dit qu'en cet anneau nup-
tial, eſtoit grauée la marque de la fidelité, vertu que la femme doit garder
inuiolablement à ſon mary. L'anneau d'ordinaire ſe met au doigt qui eſt
le plus proche du petit. Iſidore remarque qu'au petit doigt y a vn nerf qui
tire au coeur, on met donc l'anneau proche de ce nerf du coeur, pour faire
entendre aux mariez que leur alliance doit proceder, non des richeſſes & des
conſderations humaines, mais du coeur, & d'vn vray amour, autrement, ia-
mais il ne ſera accompagné de bon-heur. Tout cela nous monſtre bien quel-
ques conditions du mariage, mais voicy vne penſée qui eſt plus à mon
propos tout ainſi qu'entre l'anneau & le doigt il y doit auoir de la propor-
rion, ſi l'anneau eſt trop eſtroit, ilne peut ſeruir, s'il eſt trop large, il eſt auſſi
inutile : de meſme, il faut de la proportion entre ceux qui ſe marient, afin que
l'amitié, la paix, & la concorde accompagne leur mariage, & que le tout ſe
paſſe à leur contentement.
Ie ferme ce chapitre par vne histoire rapportée par par S.Bernardin tom 4.
ſerm 36. On auoit (dit il) fait vn mariage par urpriſe pour eſleuer & mettre
en honneur vne famille, mais il y auoit autant de correſpondance entre
les parties, comme entre le loup & l'agneau: le ieune homme eſtoit bien
fait & accomply en toutes les perfections de ſa qualité. La Damoiſelle eſtoit
riche en diſgraces du corps, & guere plus auantagée au dons de l'eſprit. On
auoit couuert les defectuoſitez de ſon corps de beaucoup de parures, ſi bien
qu'on pouuoit l'accomparer à vn cinge richement deſguiſé, ou à la cornaille
d'Eſope, belle, mais d'vne beauté empruntée. Entre autres perfections, elle
eſtoit naine, mais on l'auoit monté ſur des patins capables d'en faire vne
geante, Le ieune homme la premiere nuict des nopces la voyant deſpouillée
de 87Des fins du Mariage.
de toutes ces impoſtures, & reconnoiſſant qu'il auoit eſpouſé vne beauté
feinte, en prit vn tel degouſt qu'il s'enfiut du lict nuptial & la quitta. Voila
la fin qu'ont ſouuent ſemblables mariage, ou s'ils ne ſont accompagnez de
diuorces, au moins le ſont ils de diſcordes & de reproches, & à peine ſi trou-
ue il vne once d'vne amitié ſincere, ny vn iour de bon-heur, & ſouuent tou-
te leur ambition n'eſt qu'vne fuſée qui ſe creue en l'air, & ne leurs laiſſe au-
tre choſe que du bruſlé, & la fumée, ie veux dire vn repentir & vne
confuſion.

[Ligne droite rayée]
De la troiſieſme fin qu'aucuns ſe propoſent en leur mariage, qui eſt la ſenſualité

CHAPITRE XV.

VOicy vn puant Diable qu'aucuns inuitent aux nopces, c'eſt Aſmodée
qui ne fait ſa demeure qu'aux marets & cloaques; & qui par ſa puan-
teur & infection chaſſe d'ou il ſe trouue, Ieſus Chriſt, noſtre Dame, &
les Apoſtres: c'eſt à dire la grace. Cela arriue lors que les contractans ont pour
fin principal de leur mariage l'aſſouuiſſement de leurs ſales & brutales
voluptez, ſicut equus & mulus quibus non est intellectus, comme cheuaux & mu-
lets ſans entendement.
Ce mal heur commence d'ordinaire par les yeux, leſquels eſpris de quel-
que beauté n'ont autre but que la iouiſſance d'icelle, & en vne affaire de tel-
le importance, n'admettent autre conſeil que de leur paſſion.
Ie n'oſerois condamner la beauté, c'eſt vn don de Dieu: ſi elle eſtoit blaſ-
mable Ieſus Chriſt ne l'auroit pas eu au ſouuerain degré duquel Dauid dit,
Ieſus Ch.
tres beau.
ſpecioſus forma præ filis hominii. Qu'il eſt beau par deſſus tous les hõmes, quoy
que Tercul, ait voulu dire au contraire: Dieu ne l'auroit pas donnée à noſtre
Dame
qui eſtoit toute belle, non ſeulement interieurement & quant à l'ame,
mais auſſi exterieurement & quant au corps, & partant appellée par deux
fois belle Cant. 1. ecce tu pulchra es amica mea, ecce tu pulchra es.
La beauté du corps eſt comme la monſtre de celle qui eſt, ou doit eſtre en
l'ame, & la vertu qui fait la beauté de l'ame, eſt d'autant plus priſable ſe-
lon l'ancien prouerbe, qu'elle eſt accompagnée d'vne plsu grande beauté du
corps.
Gratior eſt pulchro ueniens de corpore uirtus.
La beauté eſt vn grand treſor, en vne femme principalement, & tout ain-
La bonté
eſt profi-
table.
ſi diſoit Anacreon in odis, que la nature a armé le bœuf de cornes : le lion
de dents & de griffes, le poiſſon d'aiſlerons : l'oiſeau d'aiſles : le cheual
d'on- 88Premier Traite' d'ongles: le lieure de viteſſe, l'homme de prudence : ainſi a elle donné la be-
auté à la femme, qui luy ſert de bouclier & de lance, voire de chaine pour
capituer les coeurs des plus puiſſans monarques, & de plus redoutables
La beauté
eſt fragile.
guerriers.
Dieu n'a par refuſé ce preſent à tant de nobles matrones de l'ancien te-
ſtament comme Sara femme d'Abraham, Rachel, Rebecca: Abigail: la Suna-
mite Iudith, Eſter, & autres. Mais c'eſt vne grande folie de s'arreſter ſeule-
ment ou principalement cn vne choſe ſe fragile & inconſtante, forma bonum
fragile eſt quantumque accedit ad annos fit minor, & ſpatio carpitur ipſa ſuo
:ἢϰρó
νoσ ảváλωσ εv ἢ vóτoς έμàρανε
la beauté ſe ſeich, ou par maladie, flaiſtrit
auec l'aage.
La beau-
té com-
parée à
l'eau.
Pindare compare la beauté à l'eau, qui eſt en element beau & clair, mais
labile & periſſable, & ne fait que couler. Et tout ainſi diſoit il, que l'eau ap-
porte des grandes commoditez, toutefois ſon voiſinage eſt dangereux pour
des debordemens & deluges qu'elles cauſe; de meſme la beauté eſt priſa-
ble, mais quand elle desborde au dela de la raiſon, elle cauſe des grands
rauages.
La beau-
tée com-
paré e à
l'once.
L'once eſt vn animal beau & plaiſant à voir, la bigarrure de ſes couleurs,
ioincte à la proportion de ſon corps, accompagnée de ie ne ſçay quelle
grace que nature luy a donnée, fait qu'il charme les autres animaux, & les
attire à ſoy, mais comme il ſont prez de luy, il les deuore: la beauté a des
charmes qui entrans par les yeux, penetrent iuſque au coeur, le capituent le
perdent.
Il ne faut pas trop ſe fier à la beauté, diſoit Theophraſte, car comme dit
vn autheur moderne, ceſt vne tromperie muette, qui perſuade ſon eloquen-
ce, qui crie ſans voix: qui bruſle, ſans feu; qui diſcoure, ſans langue; attire,
ſans violence: appelle, ſans parole: bleſſe, ſans armes: tue, ſans frapper&
ſans coup ferir. Ceſt vn puiſſant attrait qui a eu le pouuoir d'attirer Sam-
ſon
de ſa patrie. Salomon du ſeruice de Dieu, poue le faire idolatrer; a re-
duit Iacob à vne longue ſeruitude: effeminé Hercule; rauy le coeur à Dauid,
cor meum dereliquit me, & à tant d'autres.
Beauté
dange-
reuſe.
La beauté eſt vn feu, mais plus actif que le feu elementaire: celuy cy ne
bruſle que ce qu'on luy donne, celuy là ce qu'il voit. Pauure papillon garde
les approches de cette chandelle brillante, ſi tu t'en approche temeraire-
ment, tu ty bruſleras, ignis est uſque ad perditionem deuoraus, Iob. 31. L'aſpic tue
de ſa veue, auſſi fait la beauté: il eſt vray que la beautué est priſable en vne
femme, elle ne laiſſe pourtant d'eſtre ſouuent dangereuſe. Voire meſme à
celles qui ſont tres-femmes de bien, mais en vne machante femme ceſt vn
anneau d'or aux nazaux d'vne truie, circulus aurcus in naribus ſuis mulier pul-
chra & fatua,
Prouerb. 11.
Ie
89Des Fins du Mariage.
Ie m'en vay vous marquer quelques inconueniens qui arriuent lors
qu'au mariage on ſe propoſe pour fin principale la ſenſualité & la beauté.
Le premier eſt que rarement la concorde y dure, d'autant que n'eſtant fon-
dée que ſur la corruption qui eſt la beauté & ſur le plaiſir corruptible &
paſſager, qui eſt tout brutal & vil, elle ne peut eſtre ſolide, fallax gratia &
vana eſt pulchritudo
: Prouerb. 38. Voire ſouuent telle amitié ſe change en
L'amitié
n'y eſt de
durée.
inimitié, laquelle eſt d'autant plus grande que l'amitié a eſté plus paſſionnée.
Amnon m'en ſeruira d'exemple, qui apres auoir eu ce qu'il pretendoit de
Thamar ſa ſoeur, Exoſam eam habuir odio magno nimis: ita vt mains eſſet odium
quo oderat eam, amore quo antè dilexerat,
2. Reg. 13. la hait mortellement & ſa
haine fut plis grande que n'auoit eſté grand l'amour qu'il auoit porté.
Sont ſui-
uies d'vn
repentir.
Le ſecond eſt que le repentir ſuit ordinairement ſemblable mariage,
apres que la paſſion eſt paſſée, que les yeux ſont deffilez, & qu'on
voit la faute qu'on a fait, ou ſe meſ alliant: ou s'incommodant,
ou meſpriſant les aduis des mais; l'authorité des peres & meres, voi-
re foullant aux pieds toute conſideration, raiſon & remonſtances:
naiſſent les regrets, & on eſt obligé de paſſer le reſte de ſes iours dans
des mes-ayſes, melancholies & chagrins, ſainct Auguſtin a bien remar-
qué cét inconuenient, ad Ruffinum. Placet delectatio, ſed pungit delictum:
flos veneris roſa, quia ſub eius purpura multi latitant aculei
le plaiſir
attire, mais il cauſe des pointes: la roſe eſt aggreable, mais les eſpi-
nes ſont cachées au deſſoubs de ce beau vermeil. C'eſt le meſme que
dit Solomon Prouerb.5. Nitidius oelo guttur eius, ſed nouiſſima eius amara
uelut abſynthium.
Souuent la beauté eſt ſemblable aux Syrenes qui atti-
rent les paſſans par la douceur de leur chant, & puis les precipitent
dans la mer. On eſt bien eſtonné lors qu'apres quelques iours de paſſe-
ment & inconſiderement dans vne mer de maux, qu'on ſe voit aban-
donné de tout le monde, mocqué, meſpriſé dans la neceſſité, & qu'on
a de la chair & point de pain. On ſe trouue tout de meſme que ces
galleux qui ſe gratent & s'eſcorchent pour vn peu de plaiſir : pour vn plaiſir
mille douleurs.
L'iſſue en
eſt funeſte.
Troiſiemement l'iſſue de tels mariages eſt ſouuent funeſte & tragi-
que, on en voit naiſtre des ialouſies, des haines, des meurtres, &
Theophra-
ſte ne veut
eſpouſer
vne belle
femme ny
vne laide.
bien ſouuent les theatres enſanglantez, & les familles des-honorées : il n'y
en a que trop d'exemples. Propter pulchritudinem mulieris multi perierunt,
Eccli.9. Pluſieurs ſe ſont perdus pour la beauté des femmes. Theophraſtus
au rapport de S. Hieroſme contre Iouinian, diſoit à cette occaſion, Nec pul-
chram volo mulierem, nec turpem. Non pulchram quia difficile erit cuſtodire quod

omnesM 90 Premier Traite'
omnes amant: nec turpem quia molestum eſt poſſidere quod nemo dignatur habere.
Ie n'en veux ny vne belle ny vne laide: non vne belle, car il eſt difficile de
garder ce que tous aiment: ny vne laide d'autant que c'eſt choſe facheuſe de
poſſeder, ce que perſonner ne daigne auoir. Vn autre eſtant interrogé pour-
quoy il auoit pris vne femme laide, ie pourray bien, dit-il, garder vne lai-
de, mais comment pourrois ie garder celle qui plairoit à tout le monde?
Helas combien de mal-heurs, combien d'adulteres, & de deſordes ſuiuent
ſemblables mariages? Si Sara femme d'Abraham n'euſt obligé de l'aban-
donner à Pharaon au Geneſe 12. Si Bethſabée femme d'Vrie n'euſt eſté bel-
le, elle n'euſt donné ſubiect à Dauid de la conuoiter, & n'euſt eſté cauſe de
la mort de ſon mary, pleut-il à Dieu qu'il ne s'en trouuaſt tant d'exemples
ſi tragiques.
Souuent
la beauté
porte des
mauuais
fruicts.
Quatrieſmement il faut confeſſer que Dieu a donné la beauté à la femme
pour bonne fin & pour en tirer des bons effects, mais la corruption de no-
ſtre nature en tire ſouuent des tres-mauuais. Le cheſne eſt vn bel arbre d'vne
riche taille, droit, d'vn beau branchage & cependant qui ne porte autre
fruict que pour des beſtes immondes : la vigne eſt vn petit bois tortus, con-
temptible en apparence, rampant contre terre, mais qui porte vn fruict de
benediction. Souuent vne femme belle ne porte que des fruicts de lubricité
& vne moins belle, eſt comme vne vigne beniſte. Vxor tua ſicut vitis abun-
dans
, qui porte des fruicts de benediction. Et quelle merueille lors
qu'on ne ſe marie que pour la beauté & ſenſualité, ſi les enfans ne ſont
que fruict de ſenſualité, mais quand on ſe marie à bonne fin, Dieu
par ſa grace fait qu'on produit des fruicts de grace, & deſtinez pour
le ciel.
Vn Ange de Dieu me fournit vn cinquieſme inconuenient, c'eſt Raphaël.
Tobie 6. Voicy ſes propres parolles qu'il dit à Tobie, Audi me &, oſtendam
tibi qui ſunt quibus præualere potest damonium. Hi namque qui coniugium ita
ſuſcipiunt, ut Deum à ſe & à ſua mente excludant, & ſuæ libidini ita uacent,
ſucut equus & mulus quibus non eſt intellectus, habet potestatem dæmonium ſuper
eos.
Eſcoute moy, & ie te monſtreray qui font ceux leſquels le Diable peut
Comme
Dieu pu-
nit ceux
qui ne
cherchent
que la ſen-
ſualité en
leurs ma-
riages.
ſurmonter.
Ceux qui ſe marient ſans penſer à Dieu, qui n'ont autre but que d'aſſouuir
leur concupiſcence comme le cheual & le mulet qui ſont ſans entendement,
voila ceux contre leſuels le Diable peut preualoir. Auſſi diſoit Tobie fort
ſagement & ſainctement à ſa femme, filij ſanctorum ſumus, & non poſsumus ita
coniungi ſicut gentes quæ ignorant Deum,
Tob.8. nous ſommes enfans de peres
& meres craignans Dieu, & partant ne faut pas que nous nous comportions
en noſtre mariage comme des Gentils qui ne connoiſſent pas Dieu.
Les
91 Des fins du Mariage.
Les Chreſtiens n'ont ils pas plus d'occaſion de dire le meſme? Ie vous de-
manderois volontiers qu'elle fut la cauſe de la mort de ſept marys de Sara,
mariée puis apres à Tobie, ne fut-ce pas leur ſenſuelle brutalité qu'ils ſe pro-
poſoient comme la fin de leur mariage? & qui eſt cauſe que le Diable a
pouuoir ſur tant de mariages? C'eſt ſouuent qu'on n'a autre intention que
la ſenſualité & non la lignée : C'eſt ſouuent qu'on met Dieu en oubly, &
qu'on ne le craint pas : C'eſt ſouuent qu'en ſe mariant on ne ſe ſoucie, ny
des conſeils des peres & meres, ny des ordonnances des hommes, ny de l'E-
gliſe : & puis ne faut s'eſtonner ſi Dieu enuoye des punitions exemplaires
ſur tels mariages, eſcoutez S.Paul il vous enſeignera comme Dieu veut que
vous vous cõportiez en vos mariages, Hæc eſt uolunt as Dei anctificatio ueſtra, vt
abſtineatis vos à fornicatione, vt ſiat vnuſquiſque vestrum vas ſuum poſſidere, in
ſanctificatione & honore, non in paſſione deſiderij ſicut & gentes quæ Deum igno-
rant
1. Theſſal, 4. Voicy ce que Dieu demande de vous, ſçauoir que vous
ſoyez ſaincts, que vous vous gardiez de fonication, & non pour ſatisfaire à ſa
paſſion, comme font les Gentils qui ne connoiſſent pas Dieu. C'eſt l'expli-
cation de S. Auguſtin.
Cecy a donné occaſion au Sage d'aduertir les ieunes hommes à marier de
ne faire l'amour par les yeux, Eccli.25. Ne reſpicias in mulieris ſpeciem, & non
concupiſcas mulierem in ſpecie,
voulant vous mariez ne prenez pas tant garder à
la beauté comme aux mœurs d'vne femme. Quelqu'vn diſoit que pour faire
vn bon mariage il ne falloit faire l'amour ny des yeux ny des doigts, ceux la
font l'amour des yeux qui ne regardent que la beauté, & n'ont autre fin que
leurs plaiſirs & ſenſualité, ceux la font l'amour des doigts qui ne regardent
que les richeſſes. Les vns & les autres ſe trompent, puis que le plus ſolide
fondement de l'amour, eſt la vertu.
Dieu auoit deffendu aux enfans de Loth qu'ils ne ſe mariaſſent auec les
enfans de Cain, mais ayans eſtez pris par les yeux, & charmez de la beauté
de ces filles, ſans auoir eſgard à la deffenſe de Dieu, ils firent alliance auec
elles: il fallut vn deluge vniuerſel pour expier cette faute; cependant ie ny
trouue ny inceſte, ny adultere, rien que de la ſenſualité, Videntes filijs Dei
filias hominum quod eſſent pulchræ, acceperunt ſibi vxores ex omnibus quas ele-
gerant.

Mais quoy ! faut-il donc que ceux qui ont contracté auec ces fins & in-
tentions faſſent diuorce? doiuent-ils deſeſperer de leurs ſalut, & du bon-
heur de leur mariage? doiuent-ils paſſer le reſte de leurs iours en miſeres?
rien moins, car leur mariage eſt vray mariage, ſi d'ailleurs rien n'y manque,
puis que c'eſt vn contract fait auec le conſentement mutuel, & auec les for-
mes ordinaires. Ce qu'il faut qu'ils faſſent eſt d'uoir recours à la grace &
aſſiſtanceM 2 92Premier Traite'
aſſiſtance de Dieu qui ne leur manquera, s'ils ne manquent à Dieu de leur
coſté. Donc le remede (lors qu'ils s'apperçoiuent que leur principale fin en
contractant a eſté ou l'auarice, ou l'ambition ou la volupté) eſt d'en deman-
der pardon à Dieu, purifier leur intenrion pour l'aduenir, & affermir deſor-
mais leur mariage, ſur les fins pour leſquelles Dieu l'a inſtitué.
I'aduertis vne autre fois qu'on peut auoir eſgard aux richeſſes, pour
euiter les incommoditez qu'apporte la pauureté : à la beauté pour con-
ſeruer l'amour & n'entrer en degouſt; au plaiſir que la nature y adjoinct,
pour la conſeruation & multiplication de l'eſpece, comme elle l'a mis au
boire & manger pour la conſeruation de l'indiuidu, mais le mal eſt com-
me vne eſpece de ſacrilege, entant qu'on abuſe d'vne choſe ſaincte & ſa-
crée : ou qu'on y procede auec trop de paſſion & d'affection aux richeſſes,
aux honneurs, aux plaiſirs ne ſe ſouciant des fins pour lequelles Dieu l'a
inſtitué. Les Babyloniens ne pouuoient conſommer le mariage qu'ils n'euſ-
ſent auparauant gouſté du parfums : taſchez de vous mettre en la grace de
Dieu auant l'vſage de voſtre mariage, pour paſſer le tout à ſa gloire, & à
voſtre ſalut.

[Ligne droite rayée] Que pour eſtre heureux en mariage, & en tous autres estats, ne faut s'y engager
ſans bien connoiſtre ſi Dieu appelle.


CHAPITRE XVI.

V N Pere de famille ſage, iuſte & puiſſant, ne diſpoſe pas de ſes enfans
par hazard, & n'employe pas ſes ſeruiteurs qu'il a en nombre, ſans
reconnoiſtre leurs talents & inclinations : mais vielle touſours au bien de
ſes enfans, pour leur donner l'eſtat & la condition de vie qu'il ſçait leur eſtre
conforme, & employe ſes ſeruiteurs, ſuiuant les qualitez & habitudes qu'il
reconnoit en eux.
Dieu en la
creation a
eu eſgard
aux quali
tez & ha-
bitudes de
chaque
creature.
Ce grand Dieu qui ſe qualifie tant de fois Pere de famille, qui a fait
tout ce monde des trois doigts de ſa bonté, toute-puiſſance & ſageſ-
ſe : qui le gouuerne auec nombre poids & meſure : a eu tres-grand eſ-
gard en la creation à la place, nature, qualité, office & exercice qu'il a
donné à chaque creature en pariculier, pour petite qu'elle ſoit, ſans
qu'il y en ayt vne ſeule en tout l'vniuers qui ne ſoit placée par la diſpo-
ſition 93Des fins du Mariage.
ſition & ordre de ſa diuine & ſouueraine prouidence.
Cela et tres-veritable pour le regard des autres creatures, & qui pour-
roit douter qu'il le ſoit à l'égard de l'homme, & que Dieu s'eſtant deliberé
de créer tant d'hommes qu'il auoit dans ſes diuines idées, il n'ayt eu eſgard
à chacun en particulier conſiderant l'eſtat auquel ſelon l'ordre de ſa pro-
uidence il le deſtinoit, luy donnant au poinct de l'execution de ſes deſſeins,
les talents, qualitez, & habitudes conformes au choix qu'il en auoit fait de
toute eternité? douter de cela eſt douter de la diuine prouidence, douter
de la diuine prouidence eſt douter de la diuinité, & douter de la diuinité eſt
eſtre fol.
Dieu fait
choix de
chaque
homme en
particu-
lier.
De ce choix depend tout noſtre bon-heur & perfection ; mais quis nouit
ſenſum Domini, aut quis conſiliarius eius fuit?
qui ſe peut vanter d'auoir eſté
Conſeillier d'eſtat de ce ſouuerain Monarque? qui ſçait ſes ſecrets ? humilions
nous ſoubs ſa puiſſante main, & diſons ce qui eſt en Iob 38. Nunquid nosti or-
dinem cœli, & pones rationem eius in terra?
connoiſſez vous l'ordre que Dieu a
eſtably dans le ciel? pourriez vous rendre raiſon de celuy qu'il a conſtitué
en terre c'eſt choſe qui ſurpaſſe voſtre capacité, & qui eſt reſeruée à cette
ſupreme & incomprehenſible intelligence : laquelle par ſa bonté a donné
la nature & les proprietez aux moindres moucherons, & aux plus petits ver-
miſſeaux, & à plus forte raiſon à chaque homme en particulier; & par ſa
ſageſſe les eſlit à tel eſtat qu'il ſçait leur eſtre conforme, appellant les vns à
vne ſorte de vie, d'autres à vne autre, ayant vn tel eſgard au bien vniuerſel
de tout le monde en general; qu'il ne neglige celuy de chaque creature en
particulier, & ſur tout de l'homme : & par ſa toute puiſſance fait reuſſir les
effects conformement & à ſa bonté & à ſa ſageſſe, ſans toutefois forcer l'or-
dre qu'il a eſtably en l'vniuers.
I'apperçois deux freres qui naiſſant de meſme pere & de meſme mere,
voire d'vne meſme ventrée. Dieu! qu'ils ſont differens en inclinations!
Les diuer-
ſes inclina-
tions ſont
effects de
dence di-
uine.
Oſerions nous croire que cette diuerſité ſoit fortuite? c'eſt vne impieté de
le croire : mais peut eſtre prouient elle des influences des aſtres? ce ſont
des reſueries de le penſer. Non, il ne la faut attribuer à autre cauſe qu'à
la diuine prouidence laquelle comme dit Iob c.28. Fecit uentis pondus
& aquas appendit in menſura, qui poſuit fluuijs legem & uiam procellis ſo-
nantibus,
qui a donné le poids aux vents, qui a poſé les eaux par
meſure, qui a donné la loy aux riuieres, & la voye aux tempeſtes
ſonnantes : Auſſi c'eſt luy qui eſleué aucuns par des excellents ta-
lents qu'il leurs a donné, & les a fait comme des vents & nuées :
d'autres commes des eaux de riuieres , leurs ayant donné des talents
mediocres pour couler contre terre, & s'exercer aux offices de moin-
dre importance. Les Roys peuuent bien eſlire des ſeruiteurs, & les
admettreM 3 94Premier Traite' admettre à leurs cours, mais ne peuuent leurs donner les talents ny les ha-
bitudes & inclinations conformes aux exercies auſquels ils les choiſiſſent:
mais Dieu autheur de la nature & de la grace, nous choiſit, & nous enri-
chit d'inclinations & de talents coformes au choix qu'il fait de nous;
afin que nous faiſions ce à quoy il nous a deſtiné auec plaiſir en ſui-
te de l'inclination: & auec perfection en ſuite de la capacité qu'il nous
donne.
Mais comme la prouidence diuine eſt douce, elle s'accommode à la
nature des choſes qu'elle a creée, cooperant neceſſairement auec les ne-
ceſſaires, liberment auec les libres, & comme elle a donné à l'homme
Noſtre
bon-heur
depend de
ce que
nous nous
confor
mions au
choix que
Dieu a fait
de nous.
la liberté, auſſi nonobiſtant toutes ces inclinations & ſuffiſances, elle ne
le force point de prende l'eſtant auquel elle l'a deſtiné, ains laiſſe le tout à
ſon choix, c'eſt à luy de ſe determiner, mais cependant faut croire
que tout noſtre bien, toute noſtre ioye, tout noſtre bon-heur: le repos
de noſtre conſcience; le bon ordre de noſtre vie; la perſeuerance en la
vertu ; en vn mot le poinct de noſtre predeſtination conſiſte à nous con-
former au choix qu'il a pleu à ſa diuiue bonté faire de nous de toute
eternité, Elegit nos in ipſo ante mundi conſtitutionem. Dieu a fait choix de
nous par les merites de ſon fils de toute eternité, & cette conformité
ſe doit faire paroiſtre principalement lors qu'il eſt queſtion de nous re-
ſoudre touchant l'eſtat & condition de noſtre vie. Que ſi nous y man-
quons toute noſtre vie court riſque d'eſtre parſemée de triſteſſe, de regrets,
& peut eſtre de mal-heurs, & d'vne ruyne eternelle.
Poſons le cas que Dieu vous ayt deſtiné au mariage, il vous aura
donné les inlinations & habitudes conformes à cette vocation: que ſi
faiſis de quelque triſteſſe, de quelque deſeſpoir, pouſſé par le moune-
ment d'autruy ; violenté par vos parents, pour aduantager les autres; où
ſans conſeil ny conſideration, vous vous iettez dans la religion, dans le celi-
bat: ne rompez vous pas l'ordre de la prouidence diuine? ne fermez vous
pas la porte aux graces celeſtes que Dieu auoit determiné vous doner en
l'eſtat auquel il vous auoit deſtinez? voulez vous que Dieu faſſe vn nouueau
monde & vne nouuelle prouidence pour vous? eſt-ce la raiſon que Dieu
s'accommode à voſtre volonté, ou vous à celle de Dieu? ie dis le meſme
de tout autre eſtat.
D'icy viennent tant de plaintes lors qu'on ſe trouue chargé d'vn faiz in-
ſupportable; ce n'eſt pas celuy que Dieu vous auoit preparé, il paſſe vos
forces, attribuez en la êſanteur à voſtre temerité; c'eſt vn bel & bon habit,
mais qui n'eſt tailé ſur voſtre meſure: c'eſt vn grand qui n'a nulle propor-
tion auec voſtre main : c'eſt vn ſoulier qui n'eſt a voſtre poinct, & quelle
merueille s'il vous cauſe des incommoditez?
Vous 95Des fins du Mariage.
Vous aurez recours à la miſericorde de Dieu, dites vous, en vos an-
goiſſes & difficultez; ne meritez vous pas quelle vous manque au be-
ſoin, puis que vous luy auez manqué le premier? mais Dieu eſt bon: il
eſt vray, & a plus de bonté que vous de malice, ie le confeſſe : toute-
fois ie crains qu'il ne vous die ce qu'il dit en Oſee 2. à vos ſemblables,
Me inuocabunt Deus meus, cognouimus te Iſrael: Mon Dieu nous auons re-
cours à vous en nos mal-heurs, nous connoiſſons que vous eſtes tout
bon &tout miſericordieux. Helas! nous abandonnerez vous? mais voi-
cy comme il reſpond, Proiecit Iſrael baonum, inimicus perſequitur eum, ipſi
regnauerunt & non ex me: principes extiterunt & non cognoui.
Iſrael m'a
meſpriſé, il n'a point fait d'eſtat de l'ordre de ma prouidence, il ſera
pourſuiui d'ennuis, de triſteſſes, de tentations: ils ont regné, ont eſté
eſleuez en des dignitez, mais ce n'eſtoit pas ſuiuant mes ordres. Pou-
uez vous donc attendre vn bon ſuccés d'vn tel eſtat de vie? ce ſeroit
Eliezer contre la verité infallible de l'Euangile qui dit, Omnis plantatio quam non
plantauit Pater meus cœleſtis eradicabitur,
Matth. 15. toute plante qui n'aura
eſté plantée de la main de mon Pere celeſte ſera arrachée.
Helas! ſi le mal heur vous eſt arriué d'auoir choiſi vn eſtat de vie en
cette forte, ie n'entens pas que vous iettez le manche apres la coignée
par vn mal-heureux deſeſpoir, il eſt quelquesfois arriué par la bonté
& miſericordre Diuine, que ceux qui n'auoient eu autre conſeil en leur
vocation que leur paſſion ont fort bien finy, & apres s'eſtre reconnu,
& auoir demandé pardon à Dieu, & s'eſtre propoſé vne meilleure fin,
ont reſſenti les efforts de la miſericorde Diuine : mais c'eſt faire fort
imprudemment que de choiſir quelque eſtat auec mauuaiſe fin ſur cette
confiance. D'ordinaire ceux qui ſuiuent la vocation diuine au choix de
leur façon de viure, arriuent à bonne fin: de douze Apoſtres que Ieſus-
Chriſt
choiſit il n'y a eu que Iudas qui ſe ſoit perdu : mais de ceux qui
prennent vne autre routte que celle que la prouidence diuine leurs a mar-
quée pluſieurs periſſent, peu arriuent à bon port, ce que ie m'en vay
prouuer par exemples au Chapitre ſuiuant.



[Cul de lampe.]



Est pronné


96Premier Traite'

[Ligne droite rayée.] Eſt prouué par exemples que ceux qui ſuiuent la vocation Diuine ont bon ſucées, &
au contraire ceux qui ne la ſuiuent, mauuais.


CHAPITRE XVII.

C E n'eſt pas aſſez à la prouidence & bonté Diuine de donner à chacun
les inclinations & habitudes naturelles deſquelles nous auons parlé
au Chapitre precedent, conformement à la vocation ou eſtat auquel elle
nous a deſtiné: mais elle paſſe plus outre, ces inclinations & habitudes
Ce que fait
la grace de
la vocatiõ.
n'eſtant que naturelles ſont ſeulement comme la emence de la grace ſans
laquelle elles ne peuuent rien qui ſoit : elles ſont bien quelque com-
mencement, mais c'eſt la grace qui intoduit la forme & qui donne
l'eſtre & la vie à l'action. C'eſt elle qui nous faict comme vn autre homme,
nous donne comme vn nouueau coeur, & nouuel eſprit : vne nouuelle ame,
nouueaux yeaux, nouuelles mains, nouuelle langue, dit S.Machaire Homil.
44. & la vie à l'aſneſſe la parole; & rendit le feu de la four-
naiſe, chaud de ſa nature, comme vne douce roſée: addoucit la furie des
lyons en faueur de Daniel, auſſi change il par ſa grace les ames & les
eſprits conformemnt à la vocation, qu'il en a fait: d'où vient que l'ame
fortifiée & aſſiſtée de cette grace fait auec douceur & conſolation ce qu'au-
trement luy ſembleroit impoſſible, & trouue vn ſingulier contentement en
ſa vocation.
Car tout ainſi que le bœuf ne peut voler comme n'ayant point d'aiſles,
& l'aigle ſe guinde parmy l'air à la faueur de ſes aiſles auec autant de fa-
cilité comme le bœuf marche auec les pieds; de meſme celuy celuy qui eſt en
quelque eſtat de vie qu'il a choiſy de ſoy meſme, ſans conſulter la pro-
uidence diuine, trouue difficulté par tout, eſtant deſtitué de ceſte grace
particuliere: mais celuy qui a ſuiuy la prouidence diuine vole à la faueur
de la grace & ne trouue aucune difficulté, ou s'il en trouue la ſurmonte
auſement, & à mon aduis on luy peut appliquer ce que dit Iſaie 40. Qui
ſperant in Domino mutabunt fortitudinem, aſſument pennas ſicut aquile, current
& non laborabunt, ambulabunt & non deficient :
ceux qui ont mis leur eſpe-
rance en Dieu changeront de force, prendront des aiſles comme vne aigle,
courront ſans trauail, marcheront ſans laſſitude: ie m'en vay vous le mon-
ſtrer par aucuns exemples tirez de l'eſcriture ſaincte.
Pourquoy
Iacob ſur-
monte
l'Ange?
Le Partriarche Iacob, Gen.32. ſe trouue en vn rude combat auec vn An-
ge, il ne s'eſtoit pas ietté temerairement dans ce hazard, il euſt eſté teme-

raire 97Des fins du Mariage.
Cyrill.
aduerſus
Iulianum

raire de le faire, la partie n'eſtoit pas egale: ce fut vn trait ſpecial de la pro-
uidence, comme enſeigne le ſage Sap. 20. certamen forte deditei vt vinceret,
& ſciret quoniam omnium potentior eſt ſapientia.
Il luy donna vn rude combat,
afin qu'il vainquit & ſçeuſt que la ſapience ſurmonte tout.S. Cyrille eſt
d'opinion qu'il combatit non auec vn ange, mais auec Dieu meſme, ſoit
que ce fuſt auec vn ange, ou auec Dieu, quelle proportion y auoit il entre
les conatants? d'vn homme auec vn ange? mais auec Dieu! mais il eſtoit
choiſi de Dieu pour cela, Dieu l'y appelloit s'il s'y fuſt ingeré de ſoy meſme,
c'eſtoit vne inſolence & temerité, or l'entreprenant en ſuite du choix &
de la vocation diuine, vt vinceret , il deuoit emporter la victoire, ſecondé de
de ſa grace, fortifié de ſon aſſiſtance, & apprendre qu'il ny a rien de plus
puiſſant que la ſaience diuine.
Pourquoy ſouffrez vous tant en cét eſtant de mariage, de religion, de celi-
bat? pourquoy eſtes vous ſi ſouuent vaincu? pourquoy y trouuez vous tãt de
difficultez ſinõ d'autant que ce n'eſt pas Dieu qui vous a donné ce combat,
c'eſt voſtre paſſion, voſtre temerité, c'eſt voſtre ſageſſe terreſtre, animale, mõ-
daine pour ne dire diabolique qui vous y a conduit; & non la ſapience di-
uine de laquelle partant cous ne deuez attendre voſtre ſecours ſi ce n'eſt par
vn excés de miſericorde.
Cauſe de
la victoire
de Dauid
contre
Goliath.
Dauid 1. reg.17. entreprend vn perilleux duel, ne ſemble il pas vn petit
temeraire? luy vn ieune homme, qui ne s'eſt iamais trouué au combat, qui
peut eſtre n'a iamais tiré eſpée; qui ayant endoſſé les armes de Saül ne peut
ſe bouger. Que diriez vous le voyant marchaner auec hardieſſe? la teſte le-
uée couuert tant ſeuelement d'vn meſchant habit de paſteur: pour armes of-
fenſiues n'ayant pour tout qu'vne fonde & cinq pierre. Encor ſembleroit
il temeraire d'agaſſer vn chien auec ſi peu de defenſe; mais d'aller affronter
vne tour de chair, vn monſtre armé iuſques aux dents, deuant lequel il ne
ſembloit qu'vn petit pigmée, qui n'eut creu que ce geant l'eſcraſeroit com-
me vn petit ver? & cepenant tout le contrairement aduient, car il luy planta la
confuſion ſur le front & la mort au coeur, l'abbatant par ſes propres armes
& triomphant de luy.
Ne vous en eſtõnez pas, certamen forte dedit ei vt vinceret, c'eſtoit par vn in-
ſtint de la diuine prouidence ce qu'il en faiſoit, c'eſt ce qu'il proteſte au
commencement du combat: tu venis ad me cum gladio & haſta, & clypeo: ego
autem venio ad te in nomine Domini exercituum Dei agminum Iſrael.
Goliath en-
treprit ce combat de ſoy meſme, pouſſé de ſa vanité: Dauid ſuiuant les inſ-
pirations de la ſapience Diuine. Goliath auec tous les aduantages naturels
& acquis qu'il auoit ſur Dauid, fut vaincu: Dauid demeura vainqueur, ap-
prenez combien nous pouuons auec la grace de Dieu: combien & foible no-
ſtre force, noſtre induſtrie, nos aduantages, lors qu'ils ſont deſtituez de ſe-
coursN 98Premier Traite'
cours d'enhaut & partant ne vous preceiptez au hazard ſans la conduite de
la ſapience celeſte car, qui amat periculum peribit in illo, Eccli.3. qui s'expoſe
au peril ſi trouuer a engagé, & vaincu.
Dieu dit vn iour au Prophete Ieremie c.1 Propheram in gentibus dedi te. Ie
t'ay choiſi pour eſtre mõ Prophete: le pauure Ieremie recourut auſſi toſt aux
excuſes, & dit, & quoy mon Dieu! moy eſtre Prophete ! a a a Domine Deus
Ce que
faict la
grace de
la voca-
tion en
Hiere-
mie
.
ecce neſcio loqui quia puer ego ſum, ne voyez vous pas bien que ie ne fais que
begayer, ie ne ſuis qu'vn enfant: mais Dieu luy dit, noli dicere puer ſum, c'eſt vn
vain que tu t'excuſes, c'eſt vn vain que tu crains, ne crains point, d'autant
que ego tecum ſum. Ie ſuis auec toy, ceſt vn effect de ma prouidence, c'eſt moy
qui t'ay choiſi, & pour reuue de ce choix, miſit dominus manu ſuam & tetigit os
meum,
dit il, & dixit Dominus ad me:ecce verba mea in ore tuo, ecce vonsitui te ho-
die ſuper gentes, & ſuper regna, vt euellas, & destruas, & diſperdas, & diſſipes, &
adifices, & plantes.
Dieu entendit la main, toucha ma bouche, & me dit, it mets
ma parole en ta bouche, ie t'ay eſtably auiourdhuy ſur les peuples, & ſur les
royaumes, afin que tu arraches, que tu deſtruiſes, que tu perdes, que tu diſſi-
pes, que tu edifies & plantes.
Ie trouue fort bon que vous recognoiſſiez voſtre foibleſſe, & que de vous
meſme vous n'auez la force d'entreprendre aucun eſtat qu'el qu'il ſoit, mais
auſſi faut il qu'ayant reconnu ce que Dieu veut de vous, vous vous confiez
à ſon aſſiſtance, qui ſera que tout ce que vous entreprendrez reüſſira à ſa
gloire & à voſtre contentement, vous laiſſant gouuerner par ſa prouiden-
ce.
Que
nous ne
pouuons
rien ſans
la grace
de la vo-
sation.
Au premier de Machabées c.5. Ioſeph & Azarias, deux de plus ſignalez du
peuple d'Iſrael entendant les haults faicts de Iudas Machabée & de ſes com-
pagnons; piquez d'honneur ſe deliberent d'acquerir de la reputation par
leurs armes, mais au premier choc les voila en fuite, nõ ſans vne grãde bou-
cheries de ceux qui les ſuiuoient, en eſtant demeuré deux mille ſur la place,
& toute l'armée eſtant en defroutte, qu'elle fut la cauſe de ce mal heur? ipſi
non crant de ſemine virorum illorum, per quos ſalus facta eſtin Iſrael,
ils n'eſtoient
pas choiſis de Dieu pour cét office, il s'y eſtaoient ingeré: leur ambition les y
auoit porté: & partant ils ny receurent que de la confusion. Cependant Iu-
das & ſes freres proſpere poinet en leurs entrepriſes: auſſi eſtoient ils choiſis de
Dieu, appliquez cela à voſtre perſonne, l'application en eſt aiſée.
S.Pierre Luc. 5. ſe plaint qu'il a peſché toute la nuict ſans rien prendre,
la nuict eſt fort propre pour la peſche, cependant il ne prent rien: ce n'eſtoit
pas par commiſſion de ſon miaſtre qu'il auoit entrepris cette peſche, c'eſtoit
de ſa propre volonté, & partant Dieu ne ſeconde pas ſon trauail, il ne prent
rien: mais il n'eut pas ſi roſt ietté ſes ſilers par commiſsion de ſon maiſtre,
qu'il enueloppa ſi grande quantité de poiſſons dãs ſes rets, qu'il y en ſuf-
fiſam- 99Des fins du Mariage.
fiſamment pour charger deux nacelles. Ce n'eſt pas merueille ſi rien ne vous
reüſsit en ce que vous aurez entrepris de voſtre propre volonté: au contraire
tout vous viendra à ſouhait ſuiuant la volonté de Dieu,in verbo tuo laxabo re-
te,
Luc.5.
Les Apoſtres Math.8. ſe trouuent en grand danger de leurs perſonnes, la
mer eſt en furie, les ondes semblent le vouloir engloutir, les vents les menacent
de ruine totale. Vous diriez que leur paure barue va fondre aux abyſmes;
mais noſtre Seigneur les ſecourt, il y eſtoit obligé, puis que c'eſtoit par ſa
conduicte & conſeil qu'il ſoit, auec la conduicte du ciel, tout l'enfer pourroit
ſe bander contre vous, tous les elemens pourroient conſpirer à voſtre ruine,
toute la nature la nature pourroit ſe renuerſer, que cependant vous demeurerez de-
bout & trouuerez qu'il eſt tres-veritable, quoniam omnium potentior eſt ſapien-
tia.

Noſtre Seigneur enuoye ſes Apoſtres, pauures ignorans & rouſturiers
(pour la plus part) affronter les roys & empereurs, s'oppoſer à la ſageſſe des
philoſophes, pour renuerſer les faulſes diuinitez qui ont eſté adorées iuſques
alors; comme des petits agneaux entre les loups, illeurs predit les contradi-
ctions & perſecutions qu'ils doibuent auoir: mais voicy le ſecret, voicy
leur force, ecce ego mitto vos, ie vous enuoye; c'eſt moy. Poſui vos vt eatis. com-
me s'il vouloit dire ne craignez rien, cette entrepriſe eſt moy & partant
ie ne vous abandonneray pas: il repugne à ma prouidence ce de vous auoir
choiſi & vous abandonner, conſiez vous en moy, tout ſuccededera com-
me ie l'ay minuté. Si Dieu permet qu'en l'eſtat que vous ſçauez n'auoir
entrepris que ſuiuant la vocation Diuine vous trouuez des difficultez,
doit vous y aſsiſter, autrement ſa prouidence ſeroit defectueuſe & ſes pro-
meſſes trompeuſes, ce qui ne peut eſtre. C'eſt vne tempeſte qu'il permet, &
ſentirez ſon ſecours, ſi ceſt ſa gloire & voſtre bien, ou la force & conſolation
pour la ſupporter auec patience & merite.
S.Paul 1.Corint.7.dit, volo omnes ſcicut meipſum eſſe, ſed vnuſquiſque proprium
domun habet à Deo, vnus ſic alius autem ſic.
Ie deſiereois bien, ſi faire ſe pouuoir,
que tous fuſſent comme moy, ſans eſtre mariez, & vequiſſent en vn eſtat au
quel ils puiſſent librement vaquer au ſeruice de Dieu, & ſoient exempts des
tribulations que le mariage cauſe: mais chacun a ſon don & vocation parti-
culiere, l'vn au mariage, l'autre à la virginité, l'autre à la viduité. Il apparte-
noit à ſa prouidence d'eſtablir diuers eſtats auſquels la meſme prouidence
appelle les hommes chacun à celuy qu'elle connoit luy eſtre propre, & que
les mariez ne perdent pas courage, leur etat eſt vn don de Dieu, donum &
hocN 2 100Premier Traite'
hoc à Deo, & ne manquera de donner à ceux qu'il y appelle la grace, qui eſt vn
autre don, neceſſaire pour viure conformement à cét eſtat, pour y trouuer
la perfection & y faire ſon ſalut. Dieu ne donne pas à tout le don de Con-
tinence, il en appelle aucuns au mariage, ſoit ou de peur qu'ils ne bruſlent
dans les braſiers de la concupiſcence: ſoit qu'il veut les perfectionner dans
les difficultez du mariage & y raffiner leur patience & leurs autres vertus, &
les faire paroiſtre au monde comme autant de lumieres. Soit qu'il veut ſe
ſeruir d'eux comme de plantes de benediction pour en faire ſortir des
fruicts de predeſtination: partant chacun doit diligemment prendre gar-
de ou Dieu l'appelle, & inuoquer le ſecours de la grace en l'eſtat ou il ſera
appellé.

[Ligne droite rayée.] Comme on peut reconnoiſtre quelle eſt la volunté de Dieu, tou-
chant ſon eſtat ou vocation.

CHAPITRE XVIII.

LEſpouſe au Cantique 5. parlant des cheueux de l'Eſpouſx, dit, qu'ils
ſont haults comme les palmes les plus releueez, noirs, comme cor-
beaux,Comæ eius ſicut elatæ palmarum nigræ quaſi coruus, on peut entendre
cela de la prouidence Diuine, ſignifiée par les cheueux qui ſont les moin-
dres parties de nos corps, deſquels toutefois Dieu a vn ſoing particulier, ſui-
uant ce que noſtre Seigneur dit, Matth. 10. Veſtri capilli capitis omnes nume-
rati ſunt
. Tous les cheueux de voſtre teſte ſont cmoptez, & en ſuite des
cheueux, on entend les moindres creatures du monde, voire les moindres
actions qui s'y font, qui n'ont autre reſort que la prouidence Diuine: ils
ſont eleuez comme palmes, dautant, ou que la connoiſſance humaine ny
peut attendre, à laquelle cette prouidence eſt incomprehensible: ou pour
monſtrer que Dieu a ſoin des choſes petites & des grandes, Attingit à fine vſ-
que ad finem
, gouuernant toutes les creatures depuis la plus petite, iuſques à
la plus grande. Elle fait mention du borbeau, pour ſignifier que lors que nous
ſommes abandonne pas, mais nous aſsiſte plus puiſſamment, comme il fait ſes pe-
tits corbillons, lors qu'eſtant eſclos, le pere & la mere les abandonnent l'eſ-
pace de ſept iours: mais la Diuine prouidence eſcoutant leurs petites pate-
noſtres, par leſquelles ils luy demandent leur pain quotidien, ſuiuant ce
que dit Dauid, Qui dat iumentis eſcam ipſorum, & pullis coruorum inuocan-

tibus 101Des fins du Mariage.
inupcantibus eum, Pſ.146.& Iob.38. quis præparat coruo eſcam ſuam, quando pulli
eius clamant ad Deum vagantes eo quod non habeant cibos,
qui eſt ce qui pre-
pare le deſieuner aux petits corbillons quand ils ont recours à Dieu, ſe voy-
ans abandonnez de ere & mere n'ayans de quoy manger? comme voulant
dire, n'eſt ce pas cette diuine prouidence. Elle dit que ces cheueux ſont noirs
comme corbeaux, & eſleuez comme palmes. S.Iean Apoc.I. dit qu'ils ſont
blancs comme laine lauée, & comme la neige: les cheueux de l'eſpoux ou de
Dieu, ſont les haults proiects que ſa prouidence a formé de nous de toute
eternité, & comparé aux palmes les plus haultes. Ils ſont noirs & blancs
dit Theodoret ſur le 5. des Cantiques, noirs dautant qu'ils nous ſont obſ-
curs & incomprehensibles, blancs d'autant qu'ils ſont purs ſaints & in-
faillibles, & ne ſont pas ſi noirs que ſi nous voulons nous ſeruir des moy-
ens qu'ils nous a laiſſé, ils ne nous puiſſent eſtre blancs; pas ſi hauts, que nous
ny puiſions atteindre auec ſa grace mais comment?
La voca-
tion de
Dieu ne
nous mã
que pas.
Sainct Bernard ad Cleric. cap.1. & 2. à des paroles plaines de grande
conſolation qui ſont for à bon propos, & que ie ne puis obmettre: eſ-
coutez le parler: plane conuerſio animarum opus est Diuinæ vocis, non humanæ,
nec ſane, laborandum eſt, vt ad vocis huius perueniatur auditum, labor eſt potius
aures obturarene audias, nimirum vox iſta ſe offert, ipſa ſe inderit, nec pulſare
ceſſat ad hostia ſingulorum.
La conuerſion des maes (diſons la vocation aux
diuers eſtats) eſt vne œuure de la voix de Dieu, non de l'humaine, nous ne
deuons nous mettre en peine que cette voix ne faſſe entendre, mais plu-
ſtoſt que nous ne bouchions nos oreilles pour ne l'entendre, cette voix crie
par tout, nous preuient, frappe à la porte d'vn chacun. Il ſemble auoit tiré
cette penſée du premier des Prouerbes, ou la Sapience crie & appelle les hõ-
mes, & fait tout deuoir de les attirer.
Pluſieurs ne ſe ſoucient pas beaucoup de recõnoiſtre la volonté de Dieu
au choix de leur eſtat, principalement du mariage. I'oſe dire toutefois qu'a-
pres le moment d'ou depend l'eternité, qui eſt la ſortie de ce monde, il n'y a
rien qui nous importe tant que le choix d'vn eſtat arreſté: car outre qu'il
contient toutes les actions de noſtre vie, d'ordinaire auſſi c'eſt la porte de
noſtre bon-heur, ou mal-heur.
Cependant voyons qu'elles conſultations pluſieurs y apportent principa-
lement au mariage, aucuns le font ou par cas foruit; ou par quelque lege-
re occaſion: d'autres par eſperance de quelque commodité ou liberté: d'au-
tres ſe laiſſent enleuer par le torrent de la multitude & de l'opinion com-
mune, choiſiſſant ce que le vulgaire eſtime, & qui eſt plus ordiairement
pratiqué D'autres n'ont point d'autre reigle que la volonté, exemple, ou com-
mandement d'autruy, ſçauoir de leurs peres, meres, maiſtres, tuteurs: Les peres
&N 3 102Premier Traite'
& meres ſont ſouuent les mariages de leurs enfans auant qu'ils ſoient en aa-
ge, & à leur inſceu: les maiſtres & Seigneurs marient ſouuent leurs ſubiets ſe-
lon leur volontez pour des intereſts & conſiderations temporelles: ils obli-
geront vn homme riche de donner leur fille à vn gentil-homme pauure qui
les aura ſeruy, pour recompenſe de ſes ſeruices, ſans ſe ſoucier s'il y a de la
proportion ou de l'affection.
D'autres ſont de la categorie de ceux que parloit Socrate, ſçauoir comme
les poiſſons qui fretillent d'entrer en la naſſe ſans conſerer ou ils vont, &
quand ils y ſont voudroient bien en ſortir.
D'autres ſont comme les nautonniers ſe trouuans aux naufrages, car tout
ainſi que ceux embraſſent la premiere planche, qui leur viet en main pour
ſauuer leur vie, ainſi ceux qui embraſſent le premier eſtant & cõdition qui ſe
preſente. Ie m'envay apporter quelques moyens pour recõnoiſtre ce que Dieu
demande de nous: & quel eſt l'eſtat auquel il a determiné de nous ſauuer.
Auant que d'apporter ces moyens, ie vous aduertis que ſi vous voulez pro-
ceder ſainement en cette connoiſſance, il faut auoir premierement vne pure
& ſaincte intention: car, Si oculus tuus ſuerit ſimplex, totum corpus tuum luci-
dum erit; ſi autem nequam ſuerit etiam corpus tuum tenebroſum erit.
Tel qu'eſt
l'oeil, telle eſt l'action, l'oeil eſt l'intention qui eſclaire noſtre action, ſi l'in-
tention eſt bonne, auſſi eſt l'action: ſi l'intention eſt mauuaiſe, l'action
eſt mauuaiſe.
Secondement faut proceder en cette connoiſſance & entrepriſe, par des
moyens honneſtes & licites.
Troiſiemement auec vn bon conſeil, la precipitation y eſt dangereuſe,
auſſi eſt la temerité & la paſſion; la prudence neceſſaire.
Dieu fait
entendre
ſa volon-
lonté à
aucuns
par reue
lations.
Donc le premier moyen pour reconnoiſtre la volonté de Dieu, touchant
noſtre eſtat & vocation, ſont les reuelations: ainſi Dieu reuela à Oſée c. 1.
qu'il ſe mariaſt, voire luy ſpecifia la qualité de la femme qu'il deuoit eſpou-
ſer. Le mariage d'Iſaac auec Rebecca fut vne reuelation: & celuy du ieune
Tobie auec Sara: nous auons pluſieurs ſemblables reuelations aux eſcritures
Sainctes
, touchant la vocation: comme de Moyſe choiſy chef du peuple.
Exod.3.de ſon ſucceſſeur Ioſué, num.27. de Gedeon, Iudith 2. de Saül & Da-
uid
eſleus Roys d'Iſrael, 1.Reg.16. & ces reuelations ſe font ou de Dieu im-
mediatement, ou par le miniſtere des Anges, ou des Prophetes: noſtre Seig-
neur reuela à S.Pierre qu'il ſeroit ſon Lieutenant en terre, à SS.Paul qu'il ſe-
roit vn vaiſſeau d'élection, qui porteroit ſon nom par tout le monde &. c.
num.17
Dieu en appelle aucuns miraculeuſement, comme il fit Moyſe par la viſiõ
du buiſſon ardant qui bruſloit ſans ſe coſommer: & ſon frere Aaron fai-
ſant fleurir ſa verge tout ſeiche & porter du fruict. Ce moyen eſt extraor-
dinaire & nous ne le deuons attendre, quoy que vous attendrez, peut eſtre à
vous 103Des fins du Mariage.
vous reſoudre, iuſques à ce que Dieu vous enuoys vn Ange! ou que luy
meſme vienne vous declarer ſa volonté, ou bien qu'il faſſe quelque miracle
à cette fin! il vous a donné l'oraiſon, l'entendement, Moyſe & les Prophe-
res
, conſultez les, vous ne pouuez manquer.
Nous
pouuons
cõnoiſtre
la volonté
de Dieu
touchant
noſtre
vocation
par l'o-
raiſon.
Donc le ſecond moyen eſt de conſulter Dieu par l'oraiſon,Cum ignoremus
quod agere debeanmus hoc ſolum habemus reſidui vt oculos nostros conuertanus ad te,

2. Panal.2o. Ne ſçachans ce qu'il nous conuient faire, nous auons recours à
vous. Priez-le to9 les iours, qu'il vous veuille inſpirer ce qu'il ſçait vous eſtre
ſalutaire, & afin de vous rendre plus capable de ſes inſpiratiõs, diſpoſez voſtre
ame par frequentes confeſſions & communions. Ce fut le moyen duquel ſe
eruit Eliezer maiſtre d'hoſtel du Patriarche Abraham, lors qu'eſtant prés
de la fontaine de Nacor, Geneſ.24. il dit, Domine Deus Domini mei Abra
ham occurre obſecro mihi hodie, & fac miſericodiam cum domino meo Abraham,
ecce ego sto ad fontem aquæ & c.
Deigneur Dieu, Dieu de mon maiſtre
Abraham ie vous prie de m'aſſiſter auiourd'huy, faictes miſericorde à
mon Seigneur Abraham &c. Il demande ſon aſſiſtance pour connoiſtre celle
que Dieu auoit choiſy dans ſon conſeil priué, pour ſeruir d'eſpouſe à ſonpe-
tet maiſtre Iſaac. Mettez vous deuant la fontaine de tous biens qui eſt Dieu
ie vous requiers par l'entremiſe de voſtre ſouueraine bonté, ie vous coniure
par les merites de voſtre tres-amoureuſe mere qu'il vous plaiſe m'addreſſer
à l'eſtat & au party le plus propre pour aduancer voſtre gloire & plus ſor-
table à mon ſalut.
Nous
pouuons
cõnoiſtre
la volon-
té de Dieu
touchant
noſtre
vocation
conſulrãs
auec nous
meſmes.
Le troiſieſme moyen eſt que nous nous ſeruions de noſtre entendement,
i'entens aucuns qui diſent, comment connoiſtrons nous ce que Dieu veut de
nous? Multi dicunt quis ostendit nobis bona. Auſquels nous pouuons reſon-
dre,Signatum eſt ſuper nos lumen vnltus tui Domine. Ce ſeroit vain que Dieu
nous auroit choiſy & qu'il nous appelleroit, s'il ne nous donnoit le moyen
d'entendre & connoiſtre ce qu'il veut: le maiſtre auroit tort qui deſireroit
que ſon ſeruiteur ſiſt quelque choſe, & cependant ne luy en donneroit au
cune connoiſſance. Ce n'eſt pas pour rien que Dieu nous a donné la lumiere
de raiſon, c'eſt a fin que nous en ſerueruions pour connoiſtre ce qu'il deſire
de nous, car il ne faut pas penſer, on qu'il dfait touiours des miracles pour
nous donner cette connoiſſance; ou qu'auſsi toſt que nous luy demandons
par nos prieres, qu'il nous la donne; il veut que nous nous ſeruions des moy-
ens qu'il nous a laiſſé, & entre autres, du diſcours, du iugement, de la raiſon,
& lors que nous le faſons, il s'infinueen nos ames, fouoriſe nos deſſeins, ne
permet qui nous ſoyons trompez, mais ous fait aſſeurement connoiſtre ce
qui nous eſt ſortable; or afin que cette conſultation ſoit bonne & ſolide, elle
doit eſtre accompagnée de ces circonſtances.
La 104Premier Traite'
Circon-
ſtance de
la ſuſdite
conſulta-
tion.
La premiere eſt que nous nous repreſentions la fin de noſtre creation qui
n'eſt autre que de connoiſtre Dieu, l'aimer luy ſeruir, & en l'ayment & luy
ſeruant d'eſtre eternellement bien heureux.
La ſeconde qu'il y a diuerſes voyes & diuerſes occupations en ce monde,
par leſquelles nous pouuons arriuer à cette fin, & que tout ce qui eſt en ce
monde, ſont comme autant de moyens qui nous aydent à y paruenir, & par-
tant nous deuons choiſir les moyens & occupations qui nous ſont plus con-
formes pour arriuer à noſtre fin, qui nous peuuent aider dauantage à l'ac-
querir & qui ſont plus aggréables à Dieu: puis que la raiſon veut que le ſer-
uiteur qui eſt au pain & augage d'vn maiſtre, s'occupe ſelon le bon plaiſir de
ſon maiſtre: or tout ce que nous ſommes, nou ſommes à Dieu, come ſer-
uiteur au maiſtre & plus.
3. De bien conſidere qu'a proprement parler il ny a aucun eſtat quel qu'il
ſoit, lequel abſolument parlant, & de ſoy, & de ſa nature, ſoit bon ou mau-
uais, pour mon regard, & partant ie n'en dois, & n'en puis aimer, ny en hair
aucun, parlant abſolument , d'autant que l'obiect de l'amour, c'eſt le bien, &
de la haine, le mal; or aucun eſtat n'eſt ny bon ny mauuais pour mon re-
gard parlant abſolument:mais ſeulement entant qu'il m'aide & m'empeſche
d'arriuer à ma fin qui eſt de ſeruir Dieu en ce monde, & puis apres iouyr de
ſa gloire, & partant vn eſtant peut eſtre bon à vn, qui ſera mauuais à l'autre:
le chemin de la gloire à l'vn, à l'autre de perdition: d'ou i'infere que
nous deuons taſcher de nous mettre dans vne certaine indifference, ne
panchans ny d'vn coſté ny d'autres, ne deſirans autre choſe que de faire
la volonté de Dieu, quelle elle ſoit, en quel eſtat & condition qu'il luy
plaira: or pour arriuer à ceſte indifference, faut deſtacher ſon affection de
tout obiect, & eſtre preſt de quitter tout ce qui nous pourroit deſtourner
d'accomplir la volonté de Dieu, & d'embraſſer tout ce que nous connoi-
ſtrons eſtre à ſa gloire.
4. Faut conſiderer les diuers eſtat qui ſe peuuent propoſer à noſtre eſt-
prit comme l'eſtat de religion, de continence, de mariage: les biens & les
maux qui ſe retrouuent en ces eſtats: lequel eſt plus aſſeuré pour arriuer
au ſalut: lequel eſt plus conforme à mon naturel & à ma condition: car
tous ne ſont pas propres, ny pour le mariage, ny pour la religion, ny pour
le celibat.Unuſquiſque proprium donum habet ex Deo, alius quidem ſic, alius vero
ſic.
1. Corinth 7.
5. Quel conſeil me donneroit Ieſus-Chriſt, s'il eſtoit encor en terre, ou
bein quelque ſainct ou ſignalé docteur qui m'aimeroit, & ne voudroit me
tromper: voire quel conſeil ir donnerois à vne perſonne faicte comme moy
deuant Dieu, & eſloigné de tout paſſion: me deliberant de prendre vn tel
conſeil pour moy, & le mettre en pratique.
6. Ce 105Des fins du Mariage.
6. Ce que ie voudrois auoir fait ſi i'eſtois à l'heure de la mort preſt de
rendre compte à Dieu, & de receuoir la ſentence d'vne interminable
eternité.
Or remarquez que ces conſiderations ſe peuent faire non ſeulement
en general touchant l'eſtat qu'on doit choiſir comme de religion, ou de
celibat, ou de mariage: mais auſſi en particulier: comme d'vne telle ou
telle religion; d'vne telle forme de vie ou telle au celibat; d'vne telle
ou telle perſonne pour partie en mariage, & pour bien faire ces con-
ſiderations faut auoir l'eſprit tranquil deſ-embarraſſé d'affaires impor-
tuns, & deſtach. de toute paſſion. On peut ſe diſpoſer à cette tranquil-
lité & paix d'eſprit par vne bonne confeſſion generale ou par vne fre-
quente communion, ou par quelqu retraitte.
Nous pou-
uons con-
noſtre la
volonté de
Dieu par
conſeil.
Le 4. Moyen eſt le conſeil de nos ſuperieurs principalement d'enſin-
tereſſez,habent Moyſem & prophetas audiant illos. Luc 16. Qui vos audit, me
audit,
Luc. 10. & il appartient à la diuine prouidence d'aſſiſter les ſupe-
rieurs lors, & leur donner le don de conſeil: mais garde le ſang & la
chair & ſur tout l'intereſt, mauuais conſeilliers, animalis homo non perci-
pit ea quæ ſunt ſpritus Dei,
1.Cor. 2.l'homme animal n'eſt pas capable de
l'eſprit de Dieu Cum viro ſancto aſſiduus eſto, Eccli.37. addreſſez vous à
quelque ſainct perſonnage, expoſez luy tout voſtre naturel, vos inclina-
tions, difficultez, tentation, Dieu ne manqua de vous faire connoi-
ſtre ſa volonté par ſon entremiſe.
Aucuns prenent conſeils, mais de ceux qu'ils ſçauent qui leurs con-
ſeilleront ce qu'ils deſirent, & Die permet ſouuent qu'en tels cas & le
conſultant & le conſeiller ſon trompez, Achab 3. Reg. 12. demanda a
Michée s'il donneroit la bataille, il eſtoit tout porté à la donner, voire
eſtoit reſolu cela: Michée luy dit qu'il la donnaſt, il le fit mais ce fut
à ſa ruine.
Si chacun obſeruoit ces preceptes, ô qu'on viueroit contents! nous
n'entenderions pas tant de plaintes; on ne veroit pas tant d'apoſtaſies;
ny tant de diuorces, ny de ſcandals, ny de mauuais meſnages, ny qui pis
eſt tant de deſeſpoirs: ny de tant d'autres mal-heurs qui arriuent d'ordi-
naire faute de conſiderer & connoiſtre ce que Dieu veut de nous.
Chacun n'eſt pas ne pour tout eſtat, pluſieurs ſe damnent en mariage
que Dieu vouloit ſauuer en religion, au contraire d'autres ſe damnent
en religion, qui ſe fuſſent ſauuez en mariage: pluſieurs en mariage ſe
damnent auec vn tel ſauuer auec vn tel ou vne telle: puis donc que les re-
ſolutions diuines nous ſont inconnues, mais connues à Dieu ſeul, c'eſt
à nous de recourir aux mayens qu'il nous a laiſſé, & tout à luy, luy
diſansO 106Premier Traite'
diſans auec Dauid Pſ.143. Notam fac mihi viam in qua ambulem, quia ad te
leuani animam meam.
Mon Dieu monſtrez moy le chemin que ie dois te-
nir, c'eſt pour le connoiſtre, que i'eſleue mon ame à voſtre majeſté.
Doce me facere voluntatem tuam, quia Dens meus es tu: Enſeignez moy à faire
voſtre volonté, car il vous appartient de le faire, puis que vous eſtes
mon Dieu. Spiritus tuas deducet me in viam restam. C'eſt à voſtre ſainct
Eſprit
de me conduire au droict chemin. Emitte lucem tuam & veritatem
tuam:ipſa me deduxerunt & adduxerunt in montem ſanctum tuum,
& in taber-
nacula tua. Enuoyez moy quelque rayon de voſtr lumiere, faites moy
voir la verité, elle me ſeruira de guide pour enfin arriuer à voſtre ſaincte
montagne & à vos tabercales. Dites auec Solomon Sap. 9. Da mihi ſedum
tuarum aſſiſtricem ſapientiam: & nolt me reprobare à pueris tuis. Mitte illam
de coelis ſacnctis tuis, & à ſede magnitudinis tuæ, vt mecum ſit, & mecum la-
boret vt ſciam quid acceptum ſit apud te.
Mon Dieu donnez moy voſtre ſa-
pience qui a l'honneur d'eſtre participante de vos diuins conſeils: ne me
rejettez pas du nombre de vos enſans: enuoyez la du ciel: deſpechez la
du throſne de voſtre majeſté, afin qu'elle m'accompagne, qu'elle trauaille
auec moy, & que ie connoiſſe ce qui vous eſt aggreable. Amen.






[Grande gravure d'une vase ornée remplie de belles fleurs.]












TRAITE





107
[Ligne droite rayée encadrée de décoration.]

TRAITE' SECOND
Des maux & des biens du Mariage.
[Ligne droite rayée] Qu'en tous estats ſe trouuent des difficultez.
CHAPITRE I.

En ce mõ-
de point
de parfait
repos.
SAinct Auguſtin en la Cité de Dieu remarque que les Ro-
mains s'eſtans deliberé de baſtiré de baſtir deux temples l'vn au repos,
l'autre au trauail, baſtirent celuy du repos hors de leur ville,
& celuy du trauail tout au beau milieu de la ville: voulant
faire entendre que le temple du vray repos eſt hors de ce
monde, & au ciel, mais que ce monde eſt le temples du tra-
uail, & qu'en quel eſtat & condition que vous ſoyez, vous ne pouuez euiter
le trauail ny les difficultez.
Vn ieune homme nommé Detraſthus conſultoit vn iour Socrate tou-
chant l'eſtat de vie qu'il prendroit, s'il ſe mariroit ou non, Socrate luy reſ-
Point de
bien ſans
mal en ce
monde.
pondit,Elige quod vis,de quoconque ſemper te poenitebit.Valerius Max.1.7.de
memorab. dictis c.2. choiſiſſez ce que vous voudrez, mais quoy que vous
choiſiſſez vous en aurez du repentir. Comment voulez vous qu'il ſe trouue
eſtat ſans difficulté, puis qu'il ne ſe trouue aucun bien en ce monde ſans
meſlange de mal. Le ſoleil a ſes nuées: la terre, les eclypſes, qui le couurent:
l'air ſes changemens: tantoſt ſec tantoſt humide: tantoſt clair tantoſt obſ-
cur: tantoſt ſerain, ors pluuieux, a les vents, les nuées, les tonnerres. La ter-
re a les firmats, les gelées, les terre-trembles, les ſterilitez, les diuerſes in-
/ iure du ciel: les inondations. La mer ſes tempeſtes & orages. Le vin n'eſt
ſans lie, & quoy qu'il ſoit donné de Dieu à bon vſage eſt cauſe de bien
grands maux. Les meilleurs & plus beaux arbres ont des vers qui les ron-
gent. L'huile ſes fonrilles. Le blez a ſon yuraye, & ſa paille: l'homme ſes
immondices & ſes changemens, & vous voudriez trouuer vn eſtat en ce
monde afforty d'vn parfait contentement & exempt de tous maux! Il n'y a
ſi grandO 2 108Second Traite' ſi grand honneur qui ſoit ſans charge : Il n'y a ſi grand ſainct qui ſoit ſans
peché: il n'y ſi heureux qui ſoit ſans ſouffrance.
Xenophile
paruenu à
l'aage de
I 50.ans
ſand incõ-
moditez.
Ie m'en raporte ſi ce que Pline raconte de Xenophile muſicien eſt verita-
ble, lequel il dit eſtre paruenu iuſques à l'aage de cent cinquante ans, ſans
aucune incommodité, difficulté, ny maladie, ie croy pluſtot que c'eſt vne
rodomontade, & que qui auroit bien eſpluché toute ſa vie, trouueroit
que comme Xenophile n'eſt venu au monde ſans miſeres, ſuiuant la ſen-
tence generale de noſtre nature, auſſi n'y a il veſcu ſa long-temps, & n'en
eſt ſorty ſans miſeres: que ſi ce que Pline dit de luy eſt vray, diſons que
c'eſt vn phoenix, & qu'il ne s'en rencontre qu'vn en milleans, mais encor
à peine, voire en toute la durée d'vn monde.
Les Romains auoient baſty le temple de l'honneur & du trauail tout voi-
ſins l'vn de l'autre, on paſſoit de l'vn à l'autre: nul bien en ce monde ſans
mal, le bien & le mal entrent vn iour en conteſte, dit-on, le bien ne vou-
loit ceder au mal, ny le mal au bien, la voye d'accord fut qu'ils iroient touſ-
iours coſte à coſte & de compagnie.
Nul lieu
au monde
ſans mal.
Ce monde eſt vn lieu de miſeres, trouuez moy vn coing qui en ſoit
exempt; Dieu qu'il ſera de grand prix! c'eſt vne mer iamais ſans quelque agi-
tation: C'eſt vne milice dit Iob. Les vns sans la meſlée : les autres gar-
dent le bagage : & les autres ſont dans les garniſons. Ie veux dire que tous
les eſtats le peuuent reduire aux trois que nous auons dit au commence-
ment, ſçauoir des continents, des religieux & des mariez, leſquels ſi nous
conſiderons comme ſoldats, & en cette qualité que l'eſpouſe les repreſente,
vt caſtrorum acies ordinata, comme vne armée rangée, comme les camps de
Dieu,castra Dei ſunt hæc, comme parties de l'Egliſe militante, nous pou-
uons dire que ceux qui ſont en garniſon ſont les religieux, entourez des
forts rampars de leurs voeux, des bonnes murailles de leurs reigles, & ſur
tout munis d'vne forte citadelle de l'aſſiſtance ſpeciale de Dieu. Que ceux
qui ſont au bagage ſont les continents qui ſont plus expoſez aux efforts des
ennemis, & ont plus d'occaſion d'eſtre iur leur garde: mais que ceux qui ſont
au combat ſont les mariez: nul n'eſt ſans peine, mais l'vn en a plus que l'autre,
& c'eſt vne prouidence diuine, afin que nous nous ſouuenions que nous ſon-
mes ſoldats, & que de cette Egliſe militante nous aſpirons à la la triomphante.
Le maria-
ge n'eſt
ſans peine.
Ce n'eſtoit pas ſans cauſe qu'anciennement on mettoit les premiers ma-
riez ſoubs le joug. Vrayement le mariage eſt joug, & bien peſant. Les Ro-
mains auoient couſtume lors qu'ils marioient quelqu'vn de mettre du feu
& de l'eau ſur le ſeuil de la porte, & le nouueau marié & la mariée les al-
Alexander
ab Alex
.
genial.die-
rum l. 2.
c.5.
lorent toucher; & puis on arroiſoit la nouuelle mariée auec cette eau: cette
ceremonie pouuoit repreſenter diuerſes choſes: comme le lien eſtroict du-
quel ils eſtoient conjoincts, repreſenté par ces deux elemens qui ſont com-
me les 109Des mavx et des biens dv Mariage.
Pourquoy
ancienne-
ment les
nouueaux
mariez
touchoiet
du feu &
de l'eau,
& pour-
quoy on
arrouſoit
l'eſpouſe.
me les premiers par leſquels ſubſiſte noſtre vie. Ou bien pour monſtrer
qu'en ſuite de leur mariage, ils deuoient entrer en communication de toutes
choſes ſignifiée par l'eau & le ſi communs: ou pour monſtrer les prin-
cipes de la generation, pour laquelle ils ſe marioient, qui ſont la chaleur &
l'humidité. On arrouſoit l'eſpouſe pour mõſtrer qu'elle deuoit entrer chaſte
& pure en la maiſon de ſon mary. Voila aucunes ſignifications de cette cere-
monie, maus i'aime mieux dire que ce qu'ils en faiſoient eſtoit pour donner à
entendre aux mariez, qu'ils deuoient ſe reſoudre (entreprenans cét eſtat) de
paſſer pas l'eau & le feu, c'eſt à dire, par toute ſorte de ſouffrances, Tranſi-
uimus per ignem & aquam.
Et partant qu'ils deuoient ſe preparer à la pa-
tience: c'eſtoit pour la meſme raiſon qu'aucuns courronnoient les pre-
miers mariez de couronnes d'eſpines, pour monſtrer que le mariage n'eſt
ſans eſpines.
Ie confeſſe qu'en quel eſtat, que vous choiſiſſiez, il s'y trouue des eſpines,
de l'eau & du feu, c'eſt à dire, des difficultez; mais ſur tout au mariage, ce qui
a fait dire à Dipocrates, qu'il n'y auoit que deux bons iours au mariage
Dipocra-
tes.
pour vn homme, le iour des nopces, & le iour des funerailles de la femme;
mais vn autre qui penſoit eſtre plus ſage, luy en donna le deſmentir diſant
Deux bõs
iours a
mariage.
qu'il n'y en auoit qu'vn bon, qui eſtoit le iour auquel on portoit ſa femme
au tombeau, & tout enſemble ſa captiuité. Auſſi Platon diſoit, que ſi le
monde pouuoit eſtre ſans mariage, noſtre vie ſeroit ſemblable à celle des
Dieux.
Mais eſcoutons vn Philoſophe Chreſtien, c'eſt ſainct Gregoire 12. Moral.
Bonum eſt coniugium, ſed mala ſunt quæ etra illud ex huius mundi cura ſuccreſcunt.
Dum ergo tenetur, quod non nocet, ex rebus iuxta poſitis committitur plerumque
quod nocet. Sicut ſæpe rectum mundumque iter pergimus: & tamen ortis iuxta
uiam verpribus per vestimenta retinemur. In via quidem munda non offendimur,
ſed à lactre naſcitur quo pungamur.
Le mariage eſt bon, mais ce qui croit
à l'entour, à cauſe des ſoins de ce monde, eſt mauuais: lors qu'on tient ce
qui ne nuit pas, ſouuent à cauſe de ce qui eſt aupres on fait ce qui nuit, tout
ainſi que ſouuent nous marchons par vn chemin droit & net :& toutefois
nos habits ne laiſſent pas de s'accrocher aux eſpines qui ſont à coſté du che-
min, & de nous arreſter: nous ne receuons aucune incommodité du chemin,
mais les pointes & eſpines naiſſent aupres, du chemin.
On peut dire qu'vne bonne femme eſt vn grand don de Dieu, Domus &
diuitiæ dantur à parentibus, à dominuo autem propriè vxor prudens:
Les peres
& meres peuuent bien donner des richeſſes & maiſons, mais c'eſt Dieu qui
donne la bonne femme, on me ſçait comme proceder au choix; car ſi vous en
prenez vne ieune, elle eſt dangereuſe: ſi vne vieille, elle eſt riotteuſe: ſi vne
riche, elle eſt glorieuſe: ſi vne pauure, elle eſt contemptible: ſi vne belle, elle eſt
volage;O 3 110Second Traite'
volage: ſi vne laide, elle fait peur : ſi vne ſaine, elle eſt coureuſe: vne ma-
lade eſt ennuyeuſe: vne ſçauante eſt babillarde, vne idiote eſt vne meſna-
gere, auaricieuſe : vne liberale, prodigue, le choix en eſt fort difficile, la bon-
ne rencontre eſt vn benefice du ciel, & vne faueur ſpeciale de la diuine pro-
uidence.
Ie ne dis pas cecy, cy pour diminuer l'eſtime que chacun doit faire du
mariage, ie ſçay combien il eſt honorable, & me donneray bien de garder
aucun, car i'aduoüe que tel ſe peut ſauuer en mariage & y eſtre ſainct, qui
ſe damneroit hors de mariage: ie confeſſe que Dieu donne à aucun la vo-
cation & l'inclination à cét eſtat: ce que i'en die eſt pour monſtre, que
comme ainſi ſoit que chaque eſtat ayt ſes difficultez, le mariage en eſt bien
party, S.Paul le dit, Beatior erit ſi ſic permanſerit. 1. Corinth.7. & partant, que
ceux qui y ſont engagez faſſent prouſion de reſolution, & de patience: ceux
qui ſont encor libres ne s'y engagent temeraiarement, & ſans reconnoiſtre ſi
c'eſt l'eſtat pour lequel Dieu les a crée.
Or afin que chacun reconnoiſſe les biens & les maux qui s'y retrouuent
pour iouyr des biens, & en loüer Dieu, les rapportant à üa gloire: & euiter
les maux, autant que faire üe pourra, ou s'armer contre iceux de patience;
& de la grace de Dieu: i'en parleray en particulier, & les reuiray chacun à
trois, ſans auoir eſgard à tant de diſcours que pluſieurs font en general con-
tre cét eſtat. Les trois maux ſeront: la tribulation de la chair: la ſeruitude:
& le ſoin de la famille. Les trois biens qui leurs ſont oppoſez ſont: la lignée,
qui eſt le bien oppoſé à la tributation de la chari: la fidelité, qui addoucit la
ſeruitude & le ſoin de la famille: & enfin, la grace du Sacrement.

[Ligne Droite Rayée] Du premier mal du mariage, qui eſt la tribulation de la chair.

CHAPITRE II.

L'Ange de l'eſcole S. Thomas.1.2.q.85. art.3. a vne inſigne doctine, qui
eſt comme le fondement de ce que ie dois dire en ce Chapitre. En l'eſtat
d'innocence, dit-il, la raiſon contenoit toutes les forces inferieures de l'a-
me: & l'ame eſtant ſubjecte à Dieu, eſtoit perfectionnée de Dieu. Dette iu-
ſtice53 originelle a eſté perdue par le peché d'Adam, & parrant toutes les for-
ces de l'ame ſont comme priuées de leur ordre, ou inclination, par lequel
naturellement elles eſtoient portées à la vertu: & cette priuation s'appelle
bleſſure 111Des mavx et des biens dv Mariage. bleſſure de la nature. Or l'ame a quatre puiſſances, auſquelles ſe peut trou-
uer la vertu: ſçauoir, la raiſon, où eſt la force: la concupiſcible, où ſe trouue la
temperance. Donc entant que la raiſon eſt priuée de ſon ordre touchant le
cray, elle eſt bleſſée d'ignorance: entant que la volonté perd le meſme or-
dre: touchant le bien, elle a la bleſſure de malice: entant que l'iraſcible
perd ſon ordre ou inlincation aux choſes difficiles & ardues, c'eſt la bleſſu-
re de ſoibleſſe: entant que la concupiſcible perd ſon ordre à la moderation
touchant le plaiſir ou le bien delectable, c'eſt la playe de concupiſcence.
Ainſi, dit-il, la raiſon eſt comme hebetée touchant les choſes qu'il conuient
faire: la volonté endurcie touchant le bien: la difficulté à bien faire, s'ac-
croit: & la concupiſcence s'echauffe. Voila les vrays effects du peché ori-
ginel,l'ignorance en l'entendement: le refroidiſſement en la volonté: la ſoi-
bleſſe en l'iraſcible: l'ardeur en la concupiſcible.
Nous n'experientons que trop ces miſeres, mais ſur tout la derniere; car
depuis que l'eſprit s'eſt reuolté contre Dieu, la chair s'eſt reuolté contre
l'eſprit: & c'eſt de là que naiſt cette guerre inteſtine de laquelle pale l'Apo-
ſtre
, Sentio aliam legem in membris meis repugnantem, legi mentis meæ & c. inſelix
ego homo quis me liberabit de corpore mortis huius?
ie ſens vne autre loy en mes
membres, repugnante à la loy de mon eſprit &c. Ah miſerable que ie ſuis!
qui me deliurera de ce corps mortel? Rom. 7.
Cette conteſte, qui n'eſt autre choſe que la cõcupiſcence, a donné ſubject
à S.Paul de mettre comme deux hommes en nous, l'vn qu'il appelle l'hom-
me interieur, l'autre exterieur: l'vn nouueau, l'autre vieil: l'vn animal, l'autre
Les Mani-
chiens
di-
ſent que
l'homme
à deux a-
mes.
ſpirituel: l'vn de chair, l'autre eſprit: & les Manichiens ont dit que nous
auions deux ames: l'vne bonne, & portée à la vertu, l'autre mauuaiſe & en-
cline au mal, & à avolupté: l'vne auoit Dieu pour principe & autheur, l'au-
tre le Diable qui eſt vne abominable hereſie. I'en ay parlé au Chapitre 6. du
premier Traié, parlant de la concupiſcence.
Dieu nous a donné diuers remeds contre cette concupiſcence, comme la
raiſon, aſſiſtée de ſa grace: comme le ieuſne, les auſteritez, les mortifications
& autres, & nommément le mariage, c'eſt pourquoy S.Paul dit 1.Corint.7.
Propter fornicationem vnuſquique vxorem ſuam habeat, & vnaquæque virum
Mariage,
remede à
la concu-
piſcence.
ſuum habeat, de peur de la fornication, c'eſt à dire, pour reſiſter aux bouta-
des & furies de la concupiſcence, mariez vous, c'eſt pourquoy le meſme S.Paul
parlant des mariez dit, Tribulationem tamen carnis habobunt huiuſmodi.1.Cor.7.
ils auront la tribulation de la chair, qu'aucuns expliquent d'vne esblouyſſe-
ment & eſtourdiſſement, que cauſe ſouuent l'vſage du mariage: lequel em-
porte la raiſon dans vne impetuoſité & brutalité, où ne ſe trouue quaſi
rien 112Second Traite'
La chait
eſtant fla-
tée regim-
be.
rien d'humain ny raiſonnable. La chair eſt d'vn naturel ſeruil , tant plus
on la flate tant plus elle eſt reueſche, tant plus on la careſſe, tant plus elle ſe
reuolre: & quand elle eſt mattée elle obeyt.
La chair
comparée
au poiſſon
de Tobie.
Elle eſt comme ce poiſſon qui vouloit deuorer Tobie, il eſtoit redouta-
ble tandis qu'il nageoit dans la mer, mais par l'aduis de l'Ange ietté ſur le ſa-
ble, il fut auſſi toſt eſtouffé. Noſtre chair monſtre marin, dans la mer des de-
lices, dans les licts & couches molles; dans les feſtins; dans l'aſſouuiſſement
Semblable
au ſerpent
d'Eſope.
de ſes plaiſirs deuient comme furieuſe, mais tirée ſur le ſable de la peni-
tence elle eſe matte. Elle eſt comme ce ſerpent d'Eſope lequel eſtant tout
morfondu, eſtoit comme mort, mais le bon villageois l'ayant mis dans ſon
ſein par compaſſion, & l'ayant rechauffé il reprit force & l'empoiſonna:
noſtre chair chaſtiée eſt ſouple: eſchauffée par les delices, indomptable, qui
delicate nutrit ſeruum ſuum postea ſentict eum contumacem,
Prouerb.29.
Par la tribulation de la chair aucuns entendent les maladies prouenans
de l'vſage du mariage, c'eſt vn fait de medecin, ie ny touche pas. Si diray ie
en paſſant qu'il abrege la vie. A riſt. de longitudine & breuitate vitæ, dit que les
paſſereaux viuent peu à cauſe qu'ils engendrent trop ſouuent, & la raiſon &
l'experience monſtrent que les animaux qui font ſouuent des petits ne ſont
pas longue vie: on dit de Salomon qu'il eſt mort vieil, il n'auoit gueres
plus de cinquante ans, mais le trop frequent vſage des voluptez charnelles
l'auoit fait vieillir auant l'aage.
Ne ſont ce pas grandes tribulations de la chair que les accidens qui arri-
uent incontinent apres la conception, tant de deglouſts, de veilles contrain-
Miſeres &
peines des
meres.
tes, verriges, melancholies, difficulté de reſpirer, des apetits deſregler, &
vn trouble en toute l'oeconomie du corps. Puis ſuiunet les trenchées du
part qui cauſent ſouuent la mort. L'enfant eſt il né, faut nettoyer, le nou-
rir, l'emmailloter, le veſtir, le coucher, le berſer, l'alaicter, le chanter & flat-
ter pour endormir, & empeſcher de pleurer: de ſorte qu'vne pauure mere
eſt occupée à l'entour iour & nuict, ſans pouuoir penſer ny faire autre choſe,
& ſouuent ſans prendre aucun repos: que diray ie des puanteurs, ordures,
cris, maladies qui ſuruiennent à la mere & à l'enfant? les ſoins plus grands
qu'il faut auoir à meſure que l'enfant croit en aage, les facheries s'il s'aban-
Diuerſes
miſeres
du mariage.
done aux meſchantes compagnies: s'il eſt desbaché, s'il diſſipe ſon bien aux
berlans & tauernes, s'il ſe marie ſans adueu de pere & mere? s'il meurt ne
ſont-ce pas tribulations de la chair?
Reſſenti-
ment de
Solon ſur
la mort
imaginai-
re de ſon
fils.
Solon ce grand legiſlateur des Atheniens, & vn des ſept Sages de la Grece,
eſtant vn iour chez Thales le Mileſien, s'eſtonnoit de ce qu'il ne ſe marioit
par & ne ſongeoit à ſa poſterité. Thales ne dit mot lors, mais quelques temps
apres, appoſta vn quidam & l'emboucha. Cettuy-cy ſit ſemblant qu'il ve-
noit de voyage & ſe preſenta à Solon, diſant qu'il eſtoit party d'Athenes
depuis 113Des mavx et des biens dv Mariage.
depuis dix iours: auſſi toſt Solon luy demanda ce qu'il y auoit de nouueau,
rien dit le meſſager, ſinon que lors que ie ſuis ſorty de la ville tout le mon-
de eſtoit en dueil à raiſon de la mort d'vn ieune homme qu'on portoit en
terre, & eſtoit ſuiuy de toute la ville, d'autant que ſon pere y eſt en tres-
grande reputation, & de mal-heur le pere eſtoit abſent. Solon ſouſpira en-
tendant cela, & dit, voila vn pauure pere bien deſolé, & mal-heureux. Mais
dictes-moy, mon grand amy, n'auez vous pas ouy nommer le pere dit So-
lon
: ſi ay-ie dea Monſieur dit le meſſager, mais ie vous prie m'excuſer, i'en ay
perdu la memoire, ſi me ſouuiens-ie bien d'vne choſe, ſçauoir que par toute la
ville on parloit du pere de ce ieune homme comme d'vn perſonnage qui n'a
pas ſon pareil en prudence & iuſtice. Solon entendant ces parolles pallit,
puis trembla, enfin dit au meſſager, vous ſouuiendreiz vous bien du nom
de ſe perſonnage ſi ie vous le nommois? paraduenture qu'ouy dit le meſſa-
ger: ne s'appelloit-it pas Solon; repliqua Solon? vrayement Monſieur dit le
meſſager vous auez rencontré, c'est le meſme: ouy il ſe nomme commença à
changer de contenance, s'arrachant la barbe & les cheueux, & frappant ſa
teſte, croyant aſſeurement que ſon fils eſtoit mort. Thales qui conſideroit
toute cette farce tenant bonne mine, & s'empeſchant de rir, & prenant
vn ſngulier plaiſir à voir comme cec meſſager iouoit parfaittement ſon per-
ſonnage, commença à ſouz-rire, & dit, ouy, Monſieur Solon vous me de-
mandiez dernierement pourquoy ie ne me marois pas: en voila la cau-
ſe, i'ay peur de tomber dans les accidens qui font perdre courage à vn per-
ſonnage ſi reſleué & ſi conſtant comme vous eſtes. Ie vous prie de vous
mettre hors de peine, tout cecy n'eſt qu'vne fainte, i'ay appoſté dét hom-
me pour vous en donner d'vne, & pour vous faire voire la cauſe pour-
quoy ie ne me merie point. Ce ſont là des tribulations qui esbranlent meſ-
me les rochers.
Diuerſes
miſeres du
mariage.
S. Chriſoſtome monſtre cette tribulation par vn exellent diſcours au li-
ure de Virginitate
vn pluſieurs chapitres. Voicy comme il parle au chap. 53.
on eſtime celuy la auoir fait bonne fortune, lequel eſtant de petite extra-
ction & pauure, aura eſpouſé vne femme riche & de maiſon illuſtre: qu'au-
ra-il gaigné en cette alliance ſinon vn meſpris? car ordinairement les fem-
Inſolences
d'aucunes
femmes.
mes ſont ſuperbes & inſolentes, & partant plus ſubjettes à s'eſmouuoir: que
ſi elles rencontrent quelques grandes occaſions de meſpris, rien n'eſt capable
de les maintenir dans leur deuoir; mais tout ainſi qu'vne flamme s'eſtant iet-
tée dans vne foreſt s'eſleue ordinairement: de meſme elle s'eſlancement, bou-
leuerſent tout ordre, & renuerſent ſans deſſus deſſoubs: car lors la femme
ne permet pas que le mary ſoit le chef, mais comme elle eſt arrogante & im-
perieuſe, elle en fait ſon valet: cõmande, fait tout à ſa volonté: & qui pourroit
raconterP 114Second Traite' raconter les reproches, les iniures, les faſcheries, les meſpris, qu'endure
ce pauure mary Puis au chap. 54. Quelqu'vn me dira (dit S.Chryſoſt.) que
Dieu m'enuoye ſeulement cete bonne fortune: que ie rencontre vne fem-
me riche, ie la rangeray bien, ie rabatteray bien ſa ſuperbe. Mais ie luy
reſpondray qu'il eſt plus difficile qu'il ne penſe: & puis i'en ſuis content
qu'il le faſſe, il y aura plus de dommage qu'il ne croit: car c'eſt choſe plus
faſcheuſe de contenir vne femme par force & violence oſte tout amout; &
l'amour eſteint quand il n'y reſte plus que de la crainte & neceſſité, quel hon-
neur & contentement y peut il auoir?
Inſolence
d'aucuns
marys.
Au ch.55. Or poſons le cas que la femme eſt pauure, & le mary riche: la
femme ſera ſeruante, & celle qui eſt noble & libre deuiendra eſclaue, & ay-
ant perdu ſa liberté ſera elle de meilleure cõdition que les eſclaues acheptez
à beaux deniers contans? & lors ſi le mary yurogne, ſi desbauché, ſi des-
bordé, s'il amene des courtiſanes à ſa maiſon, la pauure femme deura auoir
patience ou ſortir de la maiſon. Voire meſme tandis que ſon mary ſe co-
portera de la ſorte, ele n'oſera commander, ny à ſeruiteurs ny à ſeruantes,
mais traittera auec eux comme auec des eſtrangers, & conuerſera auec ſon
mary, non comme auec mary, mais comme auec ſon maiſtre.
Que ſi les parties ſont eſgales, cette eſgalité empeſchera que la femme ſe
ſoubmette à ſon mary, comme la raiſon le veut, mais elle voudra marcher de
pair, comme eſtant auſſi riche & d'auſſi bonne maiſon que luy: i'aduoue que
cela n'arriue pas touiſours, mais ie maintiens qu'il arriue plus ſouuent que le
contraire.
Il pouſuit au chap. 56. & dit, que ſi la bonne fortune eſt accompagnée de
tant de miſeres & incommoditez, que ſera la mauuaiſe fortune? La femme
n'eſt condamnée qu'vne fois à la mort, puis qu'elle n'a qu'vne vie, & elle meurt
mille fois: elle eſt en peine & apprehenſion de la mort de ſon mary, de les en-
fans, des femmes ou marys de ſes enfans, des enfans de ſes enfans, & dans ces
apprehenſions meurt mille & mille fois: & d'autant plus ſouuent que ſa race
eſt plus eſtendue, s'ils font quelque perte; s'il leur arriue quelque maladie
ou autre incommodité, cela l'afflige comme s'il eſtoit arriué à ſa propre per-
ſonne. Si elle enterre ſon mary & tous ſes enfans, elle ſera contrainte de paſ-
ſer le reſte de ſa vie dans vne triſteſſe inconſolable: ſi elle n'en pert qu'aucuns,
& les autres ſuruiuent, elle eſt affligée de la perte des morts, & en crainte de
ce qui peut arriuer aux viuans: la perte des morts reçoit conſolation auec le
temps, mais l'apprehenſion du mal-heur des viuans la ronge ceſſe. Il eſt
vray que tous n'experiment pas ceſte tribulation, mais ſi ſont bien pluſieurs:
or ie m'en vay parler de ce que perſonne ne peut euiter en l'eſtat de mariage
& qui arriue à tous veuille non veuille. Voila comme parle S. Chryſoſt. puis
il pour- 115Des mavx et des biens dv Mariage.
il pourſuit. Vne ieune fille eſt à marier, la voila deſia dans la peine auant que
d'eſtre mariée: qui eſpouſera elle? vn rouſturier? vn infame? vn teſtu? vn
trompeur? vn arrogant? vn temeraire? vn jaloux? vn punais? vn fol? vn meſ-
chant? vn cruel? vn poltron? cette incertitude la met en peine, elle donnera
quelquefois ſon affection à vn, ſes parents n'y veulent conſentir, & luy en
donnent vn autre, & quelle peine?
Si les filles ont leurs afflictions, les homes n'en manqent point:car
comment eſt-ce qu'vn ieune homme pourra connoiſtre les mœurs d'vne
fille, qui eſt touſiours gardée eſtroittement dans la maiſon de ſes peres &
meres? ces maux ſont auant le mariage, or auſſi toſt qu'on eſt marié, vne
pauure nouuelle mariée craint que dés le commencement elle n'aggrée à ſon
mary, que s'il s'en deſgouſte dés le commencement, quel contentement y
pourra il trouuer auec le temps?
Ie veux qu'elle ſoit belle; pluſieurs quoy que tres-belles, n'õt ſçeu empeſcher
que leurs marys ne s'abãdõnaſſent à d'autres moins belles que leurs femmes:
mais ie ſuis cõntent que cela n'arriue, cõbien s'en trouuent ils, qui ne peuuent
auoir leur dots de leur beaux peres: le gendre ne l'oſe demãder, la femme n'oſe
leuer les yeux deuãt ſon mary de hõte qu'elle a que õon pere ne le cõtente pas.
Puis les voila en peine s'ils auront des enfans; puis, qu'ils n'en ayent trop:
la femme deuient elle enceinte on craint qu'elle n'auorte, qu'elle ne meurt
en ſes couches: ſi elle eſt vn oeu long temps ſans deuenir groſſe, ſon mary
la regarde de trauers, comme ſi c'eſtoit ſa faute. Quels douleurs à l'acou-
chement? quelles tranchées au corps! mais plus grandes à l'eſprit dans la
crainte qu'elle n'enfante quelque monſtre? qu'au lieu d'vn fils elle n'aye vne
fille? elle eſt plus en peine, que ſon mary ne reçoiue quelque meſontente-
ment que de ſa propre vie. L'enfant eſt il né, c'eſt la peine à le nourrir & le
conſeruer: s'il eſt ſage & de bon naturel on eſt en crainte qu'il ne ſe change,
qu'il ne ſe corrompe, qu'il ne meurt auant ſon aage. Ainſi ſoit qu'on ayt des
enfans, ſoit qu'on n'en ayt point: ſoit qu'ils ſoient gens de bien, ou meſchans:
les pauures mariez ne ſont iamais ſans peine.
Il peut arriuer que le mary & la femme viuent de tres-bon accord, on
craint que la mort n'en faſſe diuorce; qui eſt d'autant plus dur que l'vnion
& amitié a eſté plus eſtroitte, & puis les voyages & abſences qu'il faut faire,
les ſoins qu'on a l'vn pour l'autre: les maladies & choſes ſemblables, ne ſont
ce pas des tribulaions, qui ſouuent cauſent des triſteſſes, des enneuis, des ma-
ladies & la mort? voila vne partie de ce ue dit S.Chryſoſtome, plusſieurs qui
ſont en eſtat de mariage en experimentent peut-eſtre dauantage.
Ce ſont ces conſiderations qui faiſoient que S.Aug. à l'imitation de S.
Ambroiſe
ne conſeilloit iamais à perſonne de ſe marier, comme eſcrit
Poſſidonius en ſa vie chap.27. & connoit ce conſeil à ceux qui faiſoient
profeſſonP 2 116Second Traite'
profeſſion de ſeruir Dieu. 1. de ne chercher iamais femme à perſonne. 2. de
ne recommander iamais aucun qui vouluſt ſuiure la guerre. 3. de ne ſe trou-
uer iamais aux banquets. La raiſon du premier eſtoit de peur que les ma-
riez diſputans entre eux ne maudiſſent celuy qui auroit eſté cauſe de leur
mariage: la raiſon du ſecond de peur que le ſoldat faiſant mal, n'en attribuaſt
la cauſe à celuy qui l'auroit recommandé: la raiſon du 3. de peur de l'intem-
perance & d'explorer ſon authorité.
[Ligne droite rayée>]

De la ſeruitude, ſecond mal du mariage.

CHAPITRE III.

PVis que la liberté ſelon le ſentiment commun eſt vn ſi grand bien qu'il
ne ſe peut priſer, il s'enſuit que la ſeruitude eſt vn grand mal, par la rei-
gle des contraires. Or que le mariage ſoit accompagné de ſeruitude, S. Paul
l'aſſeure 1. Cor.7. par ces parolles, Mulier ſui corporis protestatem non habet, ſed
uir, ſimiliter autem &vir ſui corporis poteſlatem non habet, ſed mulier.
La femme
La ſerui-
tude du
mariage
eſt eſgale
au mary
& à la
femme.
n'eſt pas maiſtreſſe de ſon corps, mais le mary: ſemblablement le mary n'eſt
pas maiſtre de ſon corps, mais la femme: cette ſeruitude eſt reciproque, &
qouy que le mary ſoit chef de la famille en ce qui concerne l'adminisſtation
d'icelle, & que la femme luy doiue ſoubmiſſion en cela: toutefois en ce qui
regarde la ſeruitude des corps, elle n'eſt moindre au mary qu'à la femme, &
la femme n'eſt en rien inferieure au mary pour ce regard, car ils ſe ſont don-
né l'vn à l'autre par contract mutuel, & ce auec eſgale obligation de l'vn à
l'autre, ſans que le mary ſoit plus maiſtre de ſon corps, ou de celuy de ſa
femme, que la femme de celuy de ſon mary, ou du ſien propre. C'eſt pour-
quoy le meſme S.Paul appelle le mariage lien. 1. Cor.7. Alligatus es vxori?
eſtes vous liez à vne femme.
La maria-
ge eſt in-
diſſoluble
apres la
conſom-
mation.
C'eſt vn lien, mais ſu fort, que depuis que le mariage eſt conſommé, il n'y
a acucune force qui le puiſſe diſſoudre que la mort, quant au lien, quoy
qu'en certain cas il puiſſe diſſou, quant au lict: & la raiſon principale
eſt, d'autant qu'autrement ce ſeroit vn ſigne faux, puis qu'il eſt le ſigne
de la conjonction de Ieſus-Chriſt auec l'Egliſe laquelle conjonction eſtant
indiuiſible, le mariage qui la repreſente doit auſſi eſtre indiuiſible.
Noſtre Seigneur enſeigne cette doctrine par parolles expreſſes, Marci 10.
Quicinque dimiſerit vxorem ſuam, & aliam duxerit, adulterium committit ſuper
cam. Et ſi vxor dimiſerit vium ſuum, & alij nupſerit moechatur.
Quiconque qui-
te ſa femme, & en prend vne autre, il eſt adultere. La femme qui abandonne
ſon 117Des mavx et des biens dv Mariage.
ſon mary, & ſe marie à vn autre, eſt adultere. Il dit le meſme en S.Luc 16.
v.18. S. Paul ſuiuant la doctrine de ſon maiſtre enſeigne le meſme aux Ro-
mains c.7. v.2. & aux Corinth.1. chap. 7. v. 10.
Cette doctrine ſembla ſi rude aux Apoſtres qu'entendans que noſtre Sei-
gneur leurs enſeignoit, ils dirent ſi ita eſt cauſa hominis cum vxore non expedit
nubere, Matth.19. ſi la ſeruitude eſt telle en mariage, il eſt expedien de ne ſe
marier. Il eſt mal ayſé de demeurer long temps en voyage auec vn amy
qu'on ne ſe ſaoulle de ſa compagnie: & que ſera-ce d'eſtre toute ſa vie iour
& nuict auec vne meſme perſonne? quelquefois punaiſe, puante, pourrie,
faſcheuſe, rioteuſe, inſupportable?
Cruauté
de ceux de
Toſcane
qui lioient
vn viuant
à vn mort.
Certains voleurs de Toſcane anciennement (par vne grande cruauté)
lioient vn hõme viuant auec vn corps mors, ſi eſtroittement qu'il ne pouuoit
s'en ſeparer, & eſtoit contraint de le parter par tout, & pourrir auec luy: ne
voila pas la ſeruitude du mariage? puis que vous trouuerez quelquesfois vne
persõne ſaine & gaillarde liée par le lien de mariage à vne autre demy morte,
& pourrie, de laquelle n'y a cependant moyen de ſe ſeparer que par la mort.
L'enfant quoy qu'il ſoit vne partie de la ſubſtance du pere & de la mere, ſe
peut ſeparer d'eux, pour l'amour de ſa femme. quam ob rem relinquet homo pa-
trem & matrem, & adhærebit vxori ſuæ,
Gen.2. mais les mariez ne ſe peuuent
ſeparer l'vn de l'autre, ny pour pere ny pour mere. Le mariage eſt appellé
coniugium, comme vn joug commun, il faut que deux boeufs accouplez en
vn meſme joug qu'eux meſmes ſe dont impoſé. Alligatus es vxori noli quærere ſo-
lutionem,
1.Cor.7. eſtes vous lié à vne femme, ne cherchez pas d'en eſtre deſ-
lié, d'autant que nulle force le peut faire, ce lien eſt perpetuel. Que ſi vous
auez rencontré vne partrie ſaſcheuſe, bon Dieu quelle ſeruitude! malius eſi
habitare in terra deſerta, quam cum muliere rixoſa & iracunda,
Prouerb. 21. vaut
mieux demeurer en vn deſert qu'auec vne femme faſcheuſe & cholere. Tecra
iugiter perstillantia, litigioſe mulier,
vne femme faſcheuſe eſt comme vn toict
qui goutte de tous coſtez, Prou.17. quel moyen de demeurer à la maiſon?
Auant la
conſom-
mations du
mariage
ratifié on
peut ſe ren
dre reli-
gieux, &
l'vn ayant
fait profeſ-
ſion l'au-
tre peut ſe
remarier.
Notez que i'ay dit depuis que le mariage eſt conſommé, non pas de-
puis qu'il eſt contracté ou ratifié, car n'eſtant conſommé ſi vn des conjoincts
entre en religion, & fait profeſſion l'autre ſe peut remarier. Telle eſt la do-
ctrone de Theologie, conformement à la definition de l'Egliſe, nommé-
ment du Concile de Trente ſeſſ.14. de matrim.cap.6.telle eſt la pratique.
Comme de ſaincte Thecle, laquelle par le conſeil de ſainct Paul, ſe retira du
mariage auant la conſommation d'iceluy, pour ſuiure l'eſtendart de la cha-
ſteté, & puis par les pourſuites de ſon eſpoux fut condamnée d'eſtre expoſée
aux lions, leſquels au lieu de luy nuire luy baiſerent les pieds monſtrans
qu'ilsP 3 118Second Traite'
qu'ils n'auoient l'aſſeurance de toucher à ſon chaſte corps. Epiphan. hæreſi
78. de S. Machaire, comme teſmoigne S. Hieroſme, de S.Alexis, comme aſ-
ſeure Metaphraſte, de ſaincte Cecile, & pluſieurs autres. Et partant, il eſt li-
bre aux nouueaux mariez, meſme apres la celebration des nopces, de de-
meurer deux mois ſans conſommer le mariage pour prendre deliberation
cependant, & pour entrer en religion: voire nonobſtant toutes les contra-
dictions de l'vne des parties, & tant le mary que la femme ont droit de de-
mander ce delay de deux mois, en faueur de a religion, & eſt contre iuſtice,
& contre les ordonnances de l'Egliſe de le refuſer.
Il y a deux liens au mariage l'vn eſt ſpirituel, & procede du ſeul conſente-
ment des parties, l'autre eſt charnel, & procede de l'vnion des corps & de
l'vſage du mariage: or tout ainſi que le lien charnel & corporel ſe diſſout
par la mort corporelle, auſſi ſemble il conuernable que celuy qui eſt ſpiri-
tuel ſe rompe pas Ia mort ſpirituelle & ciuile, qui ſe fait par la profeſſion
religieuſe, par laquelle l'homme meurt totalement au monde, & meurt quant
à l'ame, & en la volonté par le voeux de pauureté, ainſi l'vn
ayant fait profeſſion, l'autre peut ſe remarier le mariage n'ayant eſté con-
ſommé.
Cas au-
quel le
mariage
conſom-
mé peut
eſtre diſ-
ſous voire
quant au
lien.
Outre ce cas auquel le mariage ſe peut diſſoudre n'eſtant pas consommé,
il y a encor vn autre cas auquel il peut ſe diſſoudre, voire eſtre conſommé,
ſçauoir ſi de deux infidelles qui ſe ſont marié, ont veſcu enſemble long
temps, & ont des enfans, vn vient à ſe conuentir, & l'autre ne veut pas ſe
conuertie ny demeurer auec celuy qui eſt conuerty, ou s'il y demeure, fait
iniure au createur, c'eſt à dire, ou il taſche d'attirer celuy qui eſt conuerty
à l'infidelité: ou il blaſpheme contre Dieu & Ieſus-Christ, ne veut en-
tendre parler de Ieſus-Chriſt: ou il fait toute ſorte d'Exercice d'infidelité
en preſence de celuy qui eſt conuerty, ou autre choſe au meſpris de la foy,
mettant au hazard la foy de celuy qui eſt conuerty, en ce cas celuy qui eſt
conuerty n'eſt pas ſeulement obligé de quitter la compagnie de cét infidelle,
de peur de ſe peruertir, & y demeurant auec ce danger peche, mais auſſi peut
ſe marier à qui bon luy ſemblera. Cette doctrine eſt tirée de S.Paul 1. Cor.7.
où il dit, Quod ſi fidelis diſcedit, diſcedat, non enim ſeruituti ſubiectus eſt fracter aut
ſoror in huiuſmodi.
Ce n'eſt pas vn priuilege qui ſoit accordé aux mariez par les Papes, car tou-
te l'authorité de l'Egliſe ne peut pas diſſoudre vn mariage qui eſt conſommé:
c'eſt vn priuilege que Dieu a doné en faueur de la foy, & qu'il a reuelé à l'E
gliſe par l'entremiſe de S.Paul: puis que le fidelle eſtant obligé d'euiter la co-
pagnie de l'infidelle auec qui il eſt marié, pluſtot que d'entendre des iniures
contre Ieſus-Chriſt, & d'eſtre en continuel hazard de ſe peruertir, & d'ail-
leurs 119Des mavx et des biens dv Mariage.
leurs Dieu voulant obliger perſonne au celibat, contre ſa volonté. Ce ſe-
roit vne choſe dure d'eſtre obligé à cette ſeparation, & ne pouuoir ſe ma-
rier à vn autre: c'eſt pourquoy Dieu a donné cette permiſſion en ce cas, en
faueur de la foy. Et telle eſt l'opinion des doctes en ſuite de la definition de
S.Paul, telle eſt la determination des Papes & des SS.Peres, S.Ambroiſe
entre autres, Non debutur ei reuerntia coniugij qui horret auctorem coniugij, ſed
potest alteri ſe iungere
. On ne doit pas rendre l'honneur du mariage à celuy qui
a en horreur l'autheur du mariage, mais on peut le quitter & ſe marier à vn
autre, cela eſt manifeſt du chap. Quanto,du chap. Gaudemus, titul.de diuort.
& c. Si infidelis, 28. q.2. Vide Sanchez diſp. 74.
Hors ces deux cas le mariage eſt abſolument indiſſoble quant au lien,
quoy qu'en pluſieurs cas il puiſſe ſe diſſoudre quant au lict, comme ie diray
tantoſt: & n'eſt-ce pas vne grande ſeruitude, qu'vne telle indiſſolubilité?
Ordonnée de Dieu meſme ſuiuant la doctrine de S.Paul, His qui matrimonio
iuncti ſunt præcupio non ego, ſed Dominus vxorem à viro non diſcedere ſi autem
diſceſſerit manere innuptam. 1. Corinth. 7. i'ordonne aux mariez, mais ce n'eſt
pas moy, c'eſt Dieu, que la femme ne quitte pas ſon mary, qui ſi elle le quit-
te, elle ne peut pas ſe remarier.
Seruitude
du maria-
ge.
S.Chryſoſtome ſuiuant ſon eloquence ordinaire, parle fort diſertement
des maux du mariage au liure qu'il a fait de la Virginité, & nommément de
cette ſeruitude au chap. 40. ie rapporteray ſes parolles mot à mot: poſons le
cas, dit-il, qu'vn mary ait rencontré vne femme meſchante qui n'a autre cho-
ſe en bouch que maledictions, languarde, & ce qui eſt commun à toutes
preſomtueuſe, & facie de pluſieurs autres maux: comment eſt ce que ce
pauure miſerable pourra ſupporter cette faſcherie, cette cuperbe, cette
impudence iournaliere? Que ſi la femme eſt douce, debonnaire, modeſte, &
le mary faſcheux, cruel, inſolent, cholere, plein de faſt & d'inſolence, qui ne
faſſe non plus d'eſtat d'vne femme honneſte, qui d'vne eſclaue: qui la traitte
auec autant de rigueur, que ſes ſeruantes? quelle patience faudra il pour en-
durer cette violence & neceſſité? Que ſi la mary a vne auerſion perpetuelle
de ſa femme? ſi faut-il ſupporter cette ſeruitude, & elle n'en peut eſtre deli-
vurée que par la mort: car tandis que ſon mary viura, il n'y a point d'autre
remede, ſinon de le gaigner par toute ſorte de douceur & courtoiſie, &
luy faire changer de mœurs & de condition: ou s'il n'y a nulle eſpoir de
ce faire, d'eſtre en vne cruelle & continuelle guerre: voila le diſcours de ce
Sainct Pere.
Le meſme ſainct Chryſoſtome au chap. 41. Vides neceſſitatem, inuita-
bilem ſeruituem, & vinculum quod utrumque constringit? verè enim vincu-
lum, matrimonium eſt, non ſolum propter ſolicitudinum turbam, ac quotidia-
nas maleſtias, ſed etiam quod coniuges quouis ſeruo grauius inuicem ſubijci cagat.
Voyez 120Second Traite' Voyez vous la neceſſité? la ſeruitude ineuitable? le lien qui les lie tous
deux? Veritablement le mariage eſt vn lien, non ſeulement à cauſe de la
multitude des ſoins & des faſcheries qu'il apporte, mais auſſi d'autant qu'il
aſtraint les mariez l'vn à l'autre plus fort qu'aucuns ſeruiteur à ſon maiſtre.
Puis il pourſuit ſon diſcours en ces termes. Le mary en a le commandement
ſur la femme, mais quel eſt l'vſage de ce commandement? puis que par vne
nouuelle eſpece de ſeruitude il eſt fait ſeruiteur de celle à laquelle il com-
mande, tout deux enſemble par par vne contrechaine attachée aux ſeps de l'vn à
l'autre, ne peuuent marcher auec liberté, d'autant qu'il faut que l'vn ſuiue
l'autre, de meſme le mariez ont chacun ſes chaines en particulier, qui ſont
leurs ſoins particulier: puis vne chaine qui les lie enſemble, qui eſt la mu-
tuelle obligation qui les lie plus eſtroittement qu'aucune chaine, & leurs
oſte a liberté: d'autant que le mariage ne donne pas le commandement ab-
ſolu partant combien y en a il de trompez! tant de ieunes gens qui ſe ma-
rient pour ſe retirer de la ſeruitude de leurs parens & tuteurs, & viure en li-
berté? mas ils ſe iettent dans vne ſeruitude incomparablement plus eſtoit-
te que la premiere.
Cas auſ-
quels le
mariage
peut ſe diſ-
ſoudre
quant au
lict.
Ie ſçay bien qu'il y a certains cas auſquels les mariez peuuent ſe deſcharger
de cutte Verutude non pas entierement, mais en partie, ſçauoir quant à la
cohabitation ou quant au lict, non toutefois quant au lien, & ces cas ſont
cinq.
Le premier eſt l'adultere volontaire & coulpable de l'vne des parties,
apres lequel celuy des conjoincts qui eſt innocent peut de ſon authorité ſe
ſeparer de l'autre quant au lict, non pas toutefois quant à la cohabitation
auant la ſentence du iuge, ſinon lors que l'adultere eſt publique: en quoy
la femme a tout autant de droict que le mary , puis qu'ils ſont eſgalement
obligez à la fidelité. I'ay dit qu'il peut, il n'y eſt pas touſiours obligé, & l'in-
nocent peut receuoir en grace le coulpable.
Le ſecond eſt lors qu'vn des conjoincts eſt en grand & euident danger de
ſa vie & ſanté à cauſe que l'autre eſt ou fort cruel, ou furieux, ou lepreux, ou
atteint de quelque autre maladie contagieuſe.
Le troiſieſme eſt la fornication ſpirituelle ou l'hereſie, en laquelle l'vn des
conjoincts ſeroit tombé depuis le contract du mariage.
Le quatrieſme vn grand danger du ſalut de ſon ame, comme ſi l'vn des
mariez induit l'autre à des grands pechez auec meſpris de tout aduertiſſe-
ment, comme à l'hereſie, apoſtaſie, ſodomie, ſorcelerie, ſi le mary induit ſa
femme ou à deſrober, ou à receuoir les larrons, & qu'elle ne peut l'euiter: ou
ſe le mary apres auoir eſté aduerty de ne le faire, amene en ſa maiſonquel-
qu'vns 121Second Traite'
qu'vns qui recherent ſa femme de des honneur & la mettent au hazard de
ſa pudicité.
Le cinquieſme eſt le conſentement mutuel des parties qui ſe peuuent
abſtenir ou pour vn temps, ou pour touſiours, moyennant qu'il n'y ayt aucun
danger d'incontinence.
Quoy qu'il en ſoit on ne ſçauroit nier que ce ne ſoit vn lien bien fort, puis
qu'il n'y a que la mort qui le puiſſe diſſoudre, quod Deus coniunxit homo non
ſeparet: Matth.19.& vne grande ſeruitude qui oblige ſe eſtroittement, au
dire de Hugues de S.Victor, in libello ad ſocium volentem nubere quod nulla eſt
vxoris electio: ſed qualis aduenerit talis est habenda. Si iracunda, ſi fatua, ſi de-
formis, ſi ſuperba, ſi foetida, quodcunque vitium eſt, post nuptias diſcimus. Equus,
aſinus, nos, canis, & viliſſima mancipia prius probantur & ſic emuntur: ſola vxor
non oſtenditur, ne ante diſpliceat quam ducatur.
Telle qu'eſt la femme il faut
auoir patience, ſi elle eſt cholere, ſi ſotte, ſi laide, ſi ſuperbe, ſi puante.
Apres qu'on eſt marié on connoit les defauts: on a vn cheual, vn aſne,
vn boeuf, vn chien à l'eſpreuue: voire des miſerables eſclaues, & les
ayant eſpouué on les renuoye, ou on les achepte: il n'y a que la femme
qu'on ne monſtre pas de peur qu'elle ne dégouſte auant que l'on l'eſ-
pouſe.
On ne ſçauroit nier que quiconque ſe marie vend ſa liberté: mais s'il ar-
riue qu'vn homme doux & paiſible rencontre vne femme faſcheuſe ne le
voila pas eſclaue d'vn animal indomptable? poſons le cas qu'elle apporte
vn grand dot, elle eſt imperiuſe: ſi elle n'apporte rien, le mary en eſt bien
toſt ſaoul, & ce ne ſont que reproches. Encor vn homme faſcheux s'apriuoiſe
par les careſſes & mignardiſes d'vne femme, car il entend raiſon: vne meſ-
chante femme n'entend ny raiſon ny demy: elle menace, elle tempeſte, elle
eſcume: ſi vous parlez, elle hurles; ſi vous ne dites mot, elle creue de deſpit:
elle dit, elle deſdit, elle redit, elle maudit, quelle ſeruitude pour vn pauure
mary qui s'y trouue engagé! Au contraire s'il arriue que la femme ſoit ſage
& modeſte, & le mary meſchant, iamais forçat ne fut traicté plus rudement
qu'eſt cette pauure femme eſt contrainte de ieuſner & voir des pauures
petits enfans mourir de faim:retourne il à la maiſon le ventre plein de
vin, le coeur plein de furie, allumée par vne meſchante, ie ne ſçay qui,
qu'il entretient, & qui luy a remply la teſte de calomnies & de jalouſie contre
ſa propre femme, ce ne ſont qu'iniures atroces; ſi elle ne dit mot, il la tient
coulpable: ſi elle penſe ſe deffendre en ſon innocence, on en vient aux coups.
Encor faut-il luy demander pardon apres auoir eſté outagée, & traittée plus
indignement qu'on ne traitteroit vn beſte, il faut le flatter & ſe donner de
gardeM 3 122Second Traite'
garde de regarder de trauers celle qu'elle ſçait qu'il entretien au preiudice
de leur mariage, & qui eſt cauſe de la ruyne totale de leur famille qui pour-
roit nier que cela ne ſoit vne intolerable ſeruitude? de laquelle cependant
il eſt fort difficile pour ne dire impoſſible de ſe faire quitte.
[Ligne Droite Rayée]

Du troiſieſme mal du mariage, que S.Paul appelle diuiſion.

CHAPITRE IV.

COmme tout le bon-heur de l'homme conſiſte à voir Dieu & l'aimer,
Satiabor cum apparuerit gloriatua, Pſ. 16. Ne pouuans iouyr de ce con-
tentement en ce monde, ny auant que d'eſtre deſpouillez de ce corps mor-
tel, ſi pouuons nous en auoir quelques arres & auant-gouſt, qui eſt de voir
le meſme Dieu par la connoiſſance, & l'aimer autant que noſtre fragilité &
condition peut permetre, hæc eſt vita eterna vt cognoſcant te ſolum verum
Deum, & quem miſtisti Ieſum Chriſtum.
Ioan. 17. Noſce te conſummata iustitua est,
& ſcire iustitiam, & virutem, radix eſt immortalitatis.
Sap. 15. Nous auons deux
Deux lu-
mieres qui
nous font
connoiſtre
Dieu.
lumieres qui nous introduiſſent à cette connoiſſance & amour, l'vne oin-
dre, luminare minus, qui eſt la raiſon naturelle, qui eſt comme la lumiere
de nuict, qui a meſme eſclairé les payens, & les a conduit à la connoiſ-
ſance d'vn Dieu: & l'autre plus grande, luminare maius, qui eſt la foy; & de
l'vne & l'autre naiſt la chaleur en la volonté, c'eſt à dire, l'amour.
Pluſieurs choſes ſuffoquent ces lumieres, & eſteignent ou diminuent cét
amour, mais rien à mon aduis dauantage que les voluptez charnelles, du
boire, manger, dormir, & ſur tout de la lubricité ou qui accompagnent
l'acte de generation.
Qu'elle
eſt la diui-
ſion de la
quelle par
le S.Paul
parlant des
mariez.
S.Paul parlant de l'homme marié dit, qui cum vxore eſt, ſollicitus eſt quæ ſunt
mundi, quomodo placeat vxori,
1. Corinth.7. l'homme qui eſt auec vne femme
a ſoin des choſes du monde, comme il plaira à ſa femme, & diuiſus eſt,
adjouſte il, & il eſt diuiſé. Puis parlant de la femme mariée, il dit, quæ au-
tem nuptea est, cogitat quæ ſunt mundi, quomodo placeat viro:
la femme qui eſt
mariée penſe aux choſes du monde, comme elle plaira à ſon mary, cette di-
uiſion dit S.Abroiſe n'eſt autre, ſinon les ſoins de la famille, de plaire à
vne femme, d'eſleuer les enfans, d'entretenir la maiſon, qui font qu'il ne
peut donner tout ſon coeur & amour à Dieu, mais eſt contraint de le diui-
ſer, d'en donner vne partie à ſa femme, l'autre à ſes enfans, vne autre aux
affaires, & ſouuent Dieu a la moindre.
Le 123Des mavx et des biens dv Mariage.
Le meſme S.Paul au meſme lieu dit, existimo hoc bonum eſſe propter instan-
tem neceſſitatem
: mon aduis eſt, qu'il eſt bon de n'eſtrer point marié à cauſe
de la neceſſité vrgente, S. Hieroſme, S.Chryſoſtome, S.Anſelme entendent
par cette neceſſité vrgente, la neceſſité & fatalité de la mort: comme ſi l'A-
poſtre
diſoit, ce peu de temps que nous auons à viure nous eſt donné pour
nous rendre aggreables à Dieu & nous faire capables de la vie eternelle: &
cependant coſtre ſoin eſt d'entretenir vne femme, d'eſleuer des enfans, d'eſta-
blir voſtre famille, d'amaſſer des moyens, d'acquerir de l'honneur, d'a-
chepter des Seigneuries, de baſtir des maiſons. Helas ce peu de temps de
coſtre vie qui n'eſt qu'vne meſchante rogneure du temps, & vn iamais de
comparaiſon d'vne eternité, eſt-il trop grand pour acquerir vn iamais de
bon-heur! la mort vous inuite, vous talonne, le temps vous preſſe, l'eternité bien-
que la vie preſente, & cependant vous l'employez en vne femme, en des en-
fans, en vne famille, le diuiſant au preiudice d'vne choſe de ſi grande impor-
tance qui eſt l'eternité bien-heureuſe!
S.Paul au meſme enroit dit que la femme qui n'eſt point mariée a cét
aduantage par deſſus celle qui l'eſt, que, cogitat quæ Domini ſunt, vt ſit ſancta
corpore & ſpiritu, elle penſe à ce qui appartient à DIeu, elle s'eſtudie à la
connoiſſance de DIeu, & à ſon amour, afin qu'elle ſoit ſaincte de corps &
d'eſprit, OEcumenius dit, corpore ſancta est propter caſtitem,ſpiritu autem
ſancta eſt, propter familiritatem cum Deo, & ſpiritus ſancti inhabitationem
, elle
eſt ſaincte quant au corps par la chaſteté, elle eſt ſaincte quant à l'eſprit, à
cauſe de la familiarité qu'elle auec Dieu, & d'autant que le ſainct Eſprit
habite en elle par ſa grace.
Il me ſemble que S.Paul en tout cét endroit veut monſtrer que les per-
ſonnes mariées ont deux choſes qui les diuiſent de la connoiſſance & amour
de Dieu, & empeſchent la familiarité auec luy: l'vne eſt ce qui eſt contrair
à la parfaitte chaſteté ou virginité, qui eſt l'vſage du mariage, l'autre eſt
le ſoin des choſes domesſtiques, & la vierge a ces deux aduantages, par
deſſus les mariez, pour ſe rendre familiare auec Dieu, le connoiſtre &
l'aimer. Ie m'en vay monſtrer comme l'vn & l'autre diuiſe l'eſprit des
mariez.
Etimolo-
gie du
nom de
Venus.
Platon lib. vltimo de Legibus, dit, que Venus eſt comme vἢ & νϰς, com-
me qui diroit, ſine mente, ſans ceruelle, ſans eſprit, d'autant qu'elle rend
l'homme ſtupide & comme eſtourdy.
Euripide in Hecuba l'appelle Aphrodiſia54 ab a priuatiuo, & ϕϱoσùvn qui
ſignifie prudence, comme qui diroit ſans prudence, au meſme lieu il l'appel-
Venus
Deeſſe de
folie.55
le, inſipientiæ Deam, la Deeſſe de folie56: & in Hecuba amentiæ præfectam, la
maiſtreſſe de ſottiſe. Salomon conformement à cela aux Prouerb.7. appelle
vnQ 2 124Second Traite' vn ieune addonné aux plaiſirs vecordem, ſans coeur, ce que les ſeptan-
te tournent indigentem mente, qui n'a point d'eſprit, d'autant que la volupté
eſmouſſe la pointe de l'eſprit, & eſtourdit l'homme.
Venus
pourquoy
peinte a-
uec vne
totue.
Pauſanias & Plutarque diſent que Phidias depeignit Venus tenant vne
tortue ſoubs ſes pieds, c'eſtoit pour monſtrer que comme la tortue n'a point
de coeur, ainſi ceux qui ſe laiſſent emporter à la volupté ſont ſans coeur, ou
s'ils en ont, elle leurs rauit.
L'eſcriture ſaincte ne dit elle pas fornicatio, & vinum, & ebrictas auſerunt
cor?
la fornication, le vin, l'yurognerie rauiſſent le coeur? Oſée 4. Dauid
sen plaint, cor meum dereliquit me mon coeur m'a delaiſſé, qui luy a ruy ſi-
non la volupté? S.Augustin expliquant ce verſet du Pſal. 57. Supercecidit
ignis, & non viderunt ſolem,
le feu de eſt tombé deſſus, & ils n'ont point veu le
La volup-
té eſmouſ-
ſe l'eſprit.
ſoleil, dit que ce feu, eſt le feu de luxure qui excite vne eſpaiſſe fumée, la-
quelle obſcurcit la lumiere de l'ame, & de l'entendement, pour le rendre
incapable de voir Dieu, Soleil de iuſtice, & conſequemment de l'aimer. S.
Chryſoſtome en quelque homelie. His qui in delivijs & luxuria vitam ducunt,
ſenſus tardi, graues, obſtuſi, & quodammodo conſepulti:
ceux qui viuent en deli-
ces ont les ſens tardifs, peſans, lourds, & comme enſeuelis dans la chair
& le plaiſir, l'ame demeure comme en paſmoiſon, & comme ſans mouue-
ment & action.
S. Athanaſe & la raiſon enſeingment que le coeur eſt vne des trois parties
par leuſquelles l'amemeut tout le corps, & comme peut-il ſe mouuoir
n'ayant point de coeur? le coeur eſt le premier viuant & le dernier mourant,
le coeur eſt la forge de nos deſirs & desseins, & des mouuemens de l'ame,
quels mouuens peut donc auoir vne ame qui eſt ſans coeur? Nous auons
deux Vortes de coeur l'vn de la raiſon, l'autre de chair, le coeur de chair eſt ce-
luy qui n'a mouuemens que pour les creatures, le coeur de la raiſon eſt celuy
qui n'eſt que pour Dieu; Dauid n'auoitpoint de coeur pour DIeu, Bethſabée
luy auoit rauy: ſouuent l'amour d'vne femme voire legitime, emporte tel-
lement le coeur qu'vn mary n'a plus qu"vn coeur de chair, point de coeur de rai-
Von, ne peut penſer à Dieu: n'eſt-ce pas vne miſerable diuiſion?
L'vſage de
mariage
ofuſque la
raiſon, &
empeſche
les ſcien-
ces.
Cela eſt veritable me direz vous par le regard de ceux qui s'addonnent
aux plaiſits illicites, & hors du mariage, mais ne peut auoir lieu en vn iuſte,
licite, & honneſte mariage. Il ne m'eſt pas fort mal-ayſé de prouuer le con-
traire, comme ie m'en vay faire. Ciceron ayant repudité ſa femme Terentia,
comme on luy demandoit pourquoy il n'en prenoit vne autre, reſpondit, non
poſsum philoſophari, & ſimul vxori operam dare, il eſt impoſſible de philoſopher
ayant vne femme. Auſſi Ariſtote & les philoſophes ont enſeigné que le moyen
de deuenir docte eſt de s'eſloigner de toute volupté, voire licite.
Les 125Des mavx et des biens dv Mariage.
Minerue
vierge.
Les Grecs ont creu que Minerue Deeſſe des ſciences & de ſageſſe eſtoit
vierge, & ſorite ſans ſouillure de la ceruelle de Iupiter, & ſans mariage: que
iamais elle ne voulut ſe marier, ny conſentir à choſe qui fuſt contre la pu-
reté, pour la defence de laquelle elle tua le geant Pallas qui vouloit la
des honorer, d'où elle fut appellée Pallas, & les anciens depeignoient les
vertus comme vierges.
Cic. l. 2.
de nar.
Deorum
.
Platon diſoit que s'il n'y auoit point de mariage, noſtre vie ſeroit ſembla-
ble à celle des Dieux, voulant dir que meſme le mariage empeſche que
l'homme ne meine vne vie celeſte & diuine. S. Auguſtin le confirme 1. Soli-
loq
. c.10. Nihil eſſe ſentio quod magis ex arce deijciat animum virilem, quam blandi-
menta foeminea, corporumque ille contactus ſine quo vxor haberi non poteſt
. Ie ne
ſçay choſe quelconque qui raualle tant l'eſprit d'vn homme, que l'entretien
d'vne femme, & l'vſage du mariage.
Prouué
par raiſon
naturelle
que le ma-
riage of-
fuſque la
raiſon.
Hippocrate dit lib. 4. de morbis, que la prudence ordinairement a ſon
ſierge au ſang, & partant que la phreneſie arriue de ce que la bile entre aux
veines, & dans le ſang, & l'agite, le meut, le trouble, l'altere il veut dire que
le ſang, ou bien les eſprit qui ſont les plus ſubtiles parties du ſang, donnent
la foce & l'efficace aux ſens pour faire leurs fonctions, & pour operer auec
ſens & prudence, d'où vient que la ſang eſtant troublé & corrompu, les ſens
s'en reſſentent: or il n'y a nul doute que le ſang ne diminue & ne s'altere
par l'vſage du mariage, & par conſequent que les organes des ſens ne s'eſ-
mouuent: le corps & cette fonction, qui ſe rapporte à la la generation, eſt
commune à l'homme auec les beſtes, de ſorte que l'eſprit s'abbaiſſant
iuſques à ces plaiſirs, communique d'autant plus auec les beſtes, ainſi par
l'accouſtumance des plaiſirs l'eſprit deuient comme hebeté, & ne peut
rien conceuoir ny entreprendre de grand ny magnifique. Et cela vient
non ſeulement par l'vſage des plaiſirs illicites, mais encor des licites, la rai-
ſon en eſt euidente.
Belle cõ-
paraiſon
de Caſſian
à ce pro-
pos.
Car tout ainſi dit Caſſian, que la cholere ſoit qu'elle ſoit iuſte ou non, ne
laiſſe s'obſcurcir l'eſprit: & la lame qui eſt deuant les yeax, empeſche la
veue, ſoit qu'elle ſoit de plomb ou d'or: ainſi le plaiſir ſoit qu'il licite
ou illicite, ne laiſſe de ſeruir comme de lame à l'entendement, & luy em-
peſcher ſon operation. C'eſt ce que frere Gilles compagnon de S.François
fit entendre à vn homme qui ſe vantoit de ce qu'il eſtoit fidele en mariage, &
Belle cõ-
paraiſon
de fierce
Gilles au
meſme
subject.
ſe contenoit dans les bornes de la chaſteté coniugale: An ex ſuo quoque ipſius
dolio non potest aliquis ebrius fieri?
dit-il, penſez vous, qu'on ne ſe puiſſe auſſi
bien enyurer du vin de ſa caue, que de celuy de la tauerne? voulant dire, que
les plaiſirs, voire licites, enyurent & rendent l'homme comme incapable de
ſcience & de connoiſſance de Dieu.
DieuQ 3 126Second Traite'
Dieu eſt
vn miroir
dans le-
quel les
voluptez
empeſchẽt
de voir.
Dieu eſt comparé à vn miroir poly, ſpeculum ſine macula, or comme il eſt
impoſſible de voir dans le miroir s'il y a quelque nuagé ou ordure entre l'oeil
& le miroir ainſi eſt-il impoſſible de voir Dieu au trauers des vapeurs groſ-
ſieres & viſqueuſes, que les plaiſirs charnels excitent, qui empeſchent l'ame,
& ſont comme nuées entre Dieu, & l'entendement. Auſſi noſtre Seigneur dit,
Beati mundo corde, quoniam Deum videbunt, Matth. 5. Bien-heureux ſont ceux
qui ont le coeur net, car ils verront Dieu Quem docebit Dominus ſcientam aut
quem intelligere ſaciet auditem? ablactatos à lacte, auulſos ab uberibus.
Iſai. 28. à
qui eſt-ce que Dieu communiquera la ſcience? qui ſera capable de l'eſcou-
ter? ſinon ceux qui ſont ſevrez & eſloignez des plaiſirs: c'eſt pourquoy S.
Paul au lieu ſus-allegué 1. orinth.7. Parlant de l'aduantage qu'ont les non-
mariez par deſſus es mariez, dit, præbet facultatem ſine impedimento Domi-
num obſecrandi,
le celibat donne moyen de vaquer à Dieu ſans deſtour-
bier.
Entre ceux-qui eſtoit inuitez aux nopces, celuy qui s'eſtoit marié dit
tout plat, vxorem duxi ideo non poſſum venire: i'ay pris femme, patant ie ne
puis m'y trouuer; les autres s'excuſerent, fiernt quelque compliment, mais
ceſtuy-cy, non poſsum, il m'eſt impoſſible. Ie ne ſçaurois, ie ne veux pas m'y
trouuer.
L'ame de
l'homme
comparée
à vne plu-
me.
Comme la plume eſtant nette auec vn petit ſouffle s'eſſorre & s'eſlance en
haut, mais eſtant mouillée ou chargée de quelque humeur viſqueuſe, s'atta-
che contre terre, de meſme vne ame eſpurée des plaiſirs ſenſuels, monte
ayſement à Dieu & à ſa connoiſſance, mais eſtant trempée dans des hu-
meurs terreſtres & gorſſieres de la chair, elle ſe retient contre terre, anima-
lis homo non percipit ea quæ Dei ſunt
, l'homme animal ne peut perceuoir les
choſes dinuines. Incorruptio facit eſſe ſimilem Deo, l'incorruption nous fait de-
uenir ſemblables à Dieu.
S.Ambroiſe lib. 1.de Virginibus, Virginitas, nubes, aera, Angelos, ſideaque
tranſcendens, Verbum Dei ipſo ſino Patris inuenit: Elias etiam quia nullius cor-
porei coitus ſuiſse permixtus cupiditatibus ainuenitur, ideo curru raptus eſt ad coe-

La virgi-
nité eſleue
l'ame à
Dieu, & le
fait con-
noiſtre.
lum.La virginité paſſe au deſſus des nuées, de l'air, des Anges, des
aſtres, & penetre iuſques au ſein de Dieu le Pere, pour y trouuer le Ver-
be. D'autant qu'Elie n'eſtoit point marié il a eſté rauy au ciel dans vn
char de feu.
Le Prophete Ezechiel chap. 28. dit, Mortua eſt vxor mea, & apertum eſt os
meum, voila ma femme morte, & auſſi toſt i'ay commencé à prophetiſer.
Voulant dire qu'il eſtoit marié. S.Hieroſ. lib.1. contra Iouinian. dit, que les Sy-
billes
ont eu le don de prophetie, d'autant qu'elles eſtoient vierges.
L'eſtat des non mariez s'appelle celibat. S. Hieroſme lib.2. contra Iouin.
Coelibem, 127Des mavx et des biens dv Mariage.
Pourquoy
l'eſtat des
continents
apellé
celibat.
Coelibem, dit-il, quaſi coelitem, comme qui diroit celeſte, par ce que, d'autant
qu'on eſt plus eſloigné des pliſirs, d'autant eſt on plus proche du ciel par vne
vie celeſte, nostra conuerſatio in coelis eſt, in carne viucentes non ſecundum carnem
militamus,
Philip.3. noſtre conuerſation eſt aux cieux, & viuans en vn corps
de chair, nous ne viuons pas ſelon les maximes de la chair. Ie vous demande,
qui eſleué cette grande multitude qui ſuit l'agneau de ſi prez, qui chante vn
cantique que nul ne peut etonner ſinon pureté? Virgines enim ſunt, & ſe-
quuntur agnum quocunque ierit,
ils ſont vierges, ſuiuent l'agneau par tout, cét
agneau plus blanc que neige en pureté, paſcitur inter lilia, paiſt parmy les lys,
ſe communique aux purs.
Belle cõ-
paraiſon.
Pouuez vous vous ſeruir d'vn parchemin qui n'eſt bien deſgraiſſé? il
ne veut receuoir l'eſcirture que vous voulez y former. Penſeriez vous
imprimer la connoiſſance de Dieu ſur vne ame toute engraiſſée de plai-
ſirs? Helas Moyſe! que preſumez vous? quoy! de vous approcher de
cette diuine montagne! detraitter familiarement auec Dieu ayant les
ſouliers aux pieds! non, non, tolle calceamenta de pedibus tuis, quoy! pre-
tendiez vous bien monter à Dieu & à ſa connoiſſance, ayant l'ame plei-
ne d'affections mondaines & charnelles! qui cum vxore eſt ſollicitus est quæ
ſunt mundi, quomodo placeat vxori, & diuiſus est,
voſtre coeur eſt diuiſé.
il ne peut monter ſi haut, Deum videre vis? prius cogita de corde mundan-
do, & quidquid ibi vides quod Deo diſplicet tolle:
voulez vous voir Dieu? pen-
ſez premierement à purifier voſtre coeur, & en oſter tout ce qui déplaiſt à
Dieu, dit S. Aug. ſerm. 2. de Aſcenſ. on ne peut rien voir dans l'eau qui eſt
trouble, l'ame qui eſt trouble par les plaiſirs, n'eſt pas capable de la connoiſ-
ſance, ny de l'amour de Dieu.
Comme le heron volant au deſſus du ſaulcon, luy mouille les aiſtes des ſes
excrements, & ainſi luy appeſantit le vol, & rend ſon effect inutile; de meſme
ſes ſaillies de la cõcupiſcence, meſme dans l'vſage des plaiſirs permis, eſouſ-
ſent la vigueur de la raiſon, & apeſantiſſent l'eſprit contre terre, le rendant
incapable de s'eſlancer au ciel.
L'hiſtoire de S.Gregoire de Nazianze eſt commune; lors qu'il eſtudioit à
Athenes, pendant le ſommeil, il luy ſembla qu'il eſtoit aſſis, & eſtudioit, &
qu'il y auoit deux belles Damoiſelles prez de luy, l'vne à droite l'autre à
d'vn oeil de trauers, & leur demanda qui elles eſtoient, & ce qu'elles vou-
loient: auſſi toſt elles commencerent à luy parler plus familiairement, &
le careſſer, diſnans; ne vous troublez point ieune hõme, vous nous connoiſſez,
chaſteté, Dieu nous a commandé de venir demeurer auec nous, d'autant que
vous nous auez preparé vne demeure nette & agreable en voſtre coeur. Cela
nous Lia ſa ſoeur, ſi elle euſt eſtéſeconde, cét amour extraordinaire luy euſt peut eſtre fait meſpriſer ſa ſoeur, & partant Dieu permet qu'elle fuſt ſte- rile pour temps, auquel Dieu auoit reſolu de luy fair miſericorde, 128Second Traite'
nous monſtre que ces deux ſoeurs vont de compagnies, la ſapience & la cha-
ſeté, & que nos coeurs ſont d'autant plus capables de ſapience qu'ils ſont
plus eſpurez de toute ſenſualité. Et partant que les mariez meſme ont vn
grand empeſchement à la vraye ſapience & que leur eſprit en cela eſt diuiſé
& moins capable non ſeulement de la ſcience des Saincts qui eſt la connoiſ-
ſance de Dieu, mais encor des ſciences humaines.

[Ligne Droite Rayée] Comme le ſoin de la famille, & des affaires temporelles empeſcha les mariez de
connoiſtre & d'aimer Dieu.

CHAPITRE V.

LA ſeconde choſe qui diuiſe l'eſprit des mariez, eſt le ſoin des affaires
domestiques, ou de la famile. S.Chryſoſtome expliquant ce paſſage de
S. Paul 1. Corinth.7. Exisimo hoc bonum eſſe propter inſtantem neceſſitatem, ie
penſe que cela eſt expedient (c'eſt à dire, de ne ſe marier) à cauſe de la ne-
ceſſté preſſante, demande qu'elle eſt cette neceſſité ſi preſſante, pour laquel-
le S. Paul conſeille le celibat? & reſpond lib. de virginitate c. 43. c'eſt la
multitude d'affaires, vn pauure mary eſt accablé de tant de ſoins, oppreſſé
de tant de ſollicitudes, accueilly de tant de diuers accidents, que ſouuent il
eſt comme contraint & forcé de pecher, troublé, incité, harcelé par ſa fem-
me. Que ſi la femme eſt ſage, modeſte, paiſible, touefois le ſoin qu'il faut
auoir pour l'entretenir, & pour eſleuer les enfans, ne permet de penſer à
Dieu. Mais comme vn gouffre abyſme l'eſprit.
Que ſi le mary deſire de mener vne vie priuée & tranquille, il luy eſt im-
poſſible, car ſe voyant entouré d'enfans, & qu'il luy faut beaucoup pour
entretenir ſa femme, il eſt contraint veuille non veuille, de ſe ietter dans
les flots des affaires publiques: où eſtant vne fois enueloppé Dieu ſçait com-
bien d'occaſios il a d'offenſer Dieu, par cholere iurant, iniuriant: par
vengeance trompant, feignant, complaiſant. Et comment ſe peut-il n'en re-
çoiue du detriment en l'ame.
Que ſi on vient à examiner ce qui ſe paſſe en ſa maiſon, nous trouuerons
qu'il y a des plus grandes difficultez que dehors, car il eſt obligé à ſon-
ger à beaucoup de choſes à cauſe de ſa femme, auſquelles il ne ſeroit
obligé de penſer pour ſon particulier: s'il a rencontré vne femme teſtue,
faſcheuſe, difficile, ce n'eſt plus neceſſité, mais peine & ſupplice: com-
ment 129Des mavx et des biens dv Mariage.
ment donc pourra-il s'eſleuer vers le Ciel eſtãt accablé d'vn poids ſe peſant
d'affaires? ayant les pieds enferré dans des ſeps ſi eſtroits? ie dis lié & empeſ-
ché par la malice de ſa femme & tenu comme attaché contre terre? ce diſ-
cours eſt de S.Chryſoſtome.
Soins d'v-
ne femme
mariée.
Si le mary a ſes empeſchemens, la femme n'en manque point, comme ſont
la domination faſcheuſe & contrainte d'vn mary, ſa cholere, ſes caprices, ſes
yurogneries, ſes prodigalitez, la pauureté & les neceſſitez du meſnage, le
vefuage, la perte des enfans, l'entretien des parens de ſont mary, le ſoin de ſes
enfans, de ſes ſeruantes, vne continuelle diſtraction.
pourquoy
il eſtoit
expedient
que no-
ſtre Seig-
neur quit-
ta les Apo
ſtres
.
Noſtre Seigneur dit à ſes Apoſtres, Ioann. 16. Niſi ego abiero paraclitus non
veniet ad vos,
vous ne pouuez receuoir le Sainct Eſprit, ſi ie ne vous quitte,
S.Auguſt. tract.94. Gregor. 18. moral.c.13. diſent que les Apoſtres eſtoient
incapables de receuoir le ſaint Eſprit, tandis que noſtre Seigneur eſtoit auec
eux, d'autant qu'ils aimoient noſtre Seigneur d'vn amour humain & corpo-
rel, & non purement ſpirituel, & iaçoit que leur amout ne fuſt pas mauuais,
toutefois il deuoit eſtre changé en vn amour ſpirituel, afin qu'ils deuinſent
parfaicts, ils fuſſent remplys du Sainct Eſprit: Ils eſtoit trop attachez à
l'humanité de noſtre Seigneur, & le trop grand amour qu'ils luy portoient,
empeſchoit qu'ils n'aimaſſent Dieu auec tant de perfection. Grand Dieu, ſi
l'amour des Apoſtres enuers noſtre Seigneur, rendoit moins parfait leur a-
mour enuers Dieu & quel empeſchement pourra apporter l'amour d'vne
femme, des enfans, & des moyens? Mens occupata canalibus deſideriis gratiam
Spiritus Saincti non ſperet
, l'ame qui eſt deſtenue des deſirs charnels, n'a que
faire d'eſpere la grace du Sainct Eſprit, dict Sainct Bernard ſer, 6. de
Aſcenſ.
Noſtre Seigneur, en Sainct Luc 8. compare les ſoins, richeſſes, voluptez,
aux eſpines, d'autant que tout ainſi que les eſpines ſuffoquent la bonne ſe-
Le ſoin
des choſes
temporel-
les empeſ-
che le ſalut.
menence, ainſi les ſoins & ſillicitudes la ſemence de la vie eternelle qui eſt la
parolle de Dieu; & empeſchent noſtre ſalut.
Zenon Philoſophe, au rapport de Stobaeus, apperceuant vn de ſes amis
deuenutout voutté à cauſe du trauail continuel qu'il apportoit à cultinuer
ſon champ, luy dit, niſi tu agrum perideris, ipſe te perdet, ſi tu ne perds tõ chãps,
il te perdera: ne pourrions nous pas dire le meſme de pluſieurs mondains? il
ſeroit expedient qu'ils perdiſſent ce qu'ils ont , puis que la trop grande affe-
cetion & le ſoin immoderé les perd, les empeſchant de connoiſtre Dieu, de
l'aymer, & de ſonder à leur ſalut.
Tout ainſi que l'impreſſion violente de quelque choſe empeche qu'on ne
puiſſe voir vne aure: comme l'experience monſtre en celuy qui ayant eſté
long temps à la neige, ne peut rien voir à cauſe des eſpeces qui ſont forte-
ment imprimées : de meſme celuy qui a vne forte impreſſion des choſes tem-
po-R 130Second Traite'
porelles, ne peut voire les ſpirituelles: celuy qui a vne grande affection de
choſes de la terre ne peut aymer celles du ciel.
Les ri-
cheſſes
peruertiſ
ſent, belle
reſponce
de Phociõ.
Plutarche en ſes Apoth. racompte qu'Alexandre ayant fait grand butins
ſur ſes ennemis, en envoya vne grande partie à Phocion philoſophe Athe-
nien; Phocion admirant la grandeur du preſent, demanda pourquoy l'Em-
pereur luy auoit enuoyé pluſtot qu'a quelque autre; les ambaſſadeurs reſ-
pondirent, dautant qu'il Phocion retournez à Alexandre auec ſon or, s'il
me tient en qualité d'hommo de bien pourquoy me preſente il des richeſſes
capables de me peruertir.
Les choſes mondaines comme richeſſes, femmes & enfans ſont comme
autant de degrez par leſquels nous pouuons monter à Dieu, mais ſouuent
elles ſeruent de lacets & de ſourriciere pour nous retenir & engager en ter-
re, creaturæ Dei in odium factæ ſunt & in muſſipulam pedibus inſipientium, ce
qui vient de noſtre aueuglement & de la corruption de noſtre nature.
Il ne faut qu'vn petit poiſſon pour arreſter vn grand nauire, nonobſtant
toute l'impetuoſité des vents & tous les efforts des pilotes: auſſi ne faut-il
qu'vne petite affection pour empeſcher que noſtre ame ne ſoit enleuée par
les vents & efforts du S.Eſprit & de ſa grace. C'eſt choſe impoſſible de ſer-
uir à Dieu & aux richeſſes, Matth.6. L'arche de Dieu & ne peut demeurer ſur
meſme autel auec l'idole de Dagon; ny l'amour de Dieu & du monde en
vne meſme ame.
Les ri-
cheſſes
empeſ
chent de
cõnoiſtre
Dieu.
Vn iour vne pauure femme, Luc. 13. ſe preſenta à noſtre Signeur toute
courbée contre terre & ne pouuant regarder le ciel, elle ne regarda pas no-
ſtre Seigneur, ne luy demanda pas qu'il la guariſt, mais noſtre Seigneur de ſa
bonté la regarda, & la toucha. Ordinairement ceux qui eſtoient guarys de
noſtre Seigneur, luy demandoient la guariſon, puis d'vne parolle il les gua-
riſſoit: ce la nous monſtre que d'ordinare le ſoin des choſes mondaines, qui
eſt comme vn peſant fardeau, courbe tellement ceux qui l'ont endoſſé, qu'ils
ne peuuent s'eſleuer pour regarder Dieu, qu'ils ne peuuent penſer à leur ſa-
lut, & ſi Dieu par vne miſericorde ſpeciale ne les regarde, & ne les touche,
mal-ayſément peuuent-ils eſtre ſauuez: c'eſt pourquoy noſtre Seigneur s'eſ-
crie, Quam difficile diuites intrabunt in regnum coelorum! Qu'il eſt difficile qu'-
vn homme riche entre au Royaume des Cieux! dautant que, >Oculos ſuos ſta-
tuerunt de clinare in terrum,
Ils ſont attachez à la terre, comme par neceſſité.
N'eſt ce pas ce que dit S.Paul, propter instantem neceſſitatem, à cauſe de la ne-
ceſſité preſſante.
Giezi, 4. Reg.5. n'eut pas pas ſi toſt receu les richeſſes & dons de Naaman,
qu'il deuint lepreux, d'orinaire les richeſſes ſont ſuiuies de lepre, c'eſt à di-
re, de ſuperbe, d'ambition, de gloutonnie, d'enuie, de pareſſe, & enfin d'oubly
de Dieu.
Tel 131Des mavx et des biens dv Mariage.
Le riche
comparé
à l'oyſeau
englué.
Tel ſe marie & ſe met dans les affaires qui a vne forte reſolution de ne
s'y pas engager, mais il luy arriue tout ainſi qu'a l'oyſeau qui met premiere
ment le pied ſur le gluon, puis l'aiſle & enfin eſt englué de tout le corps
& ne peut plus voler & le voyla la proye de l'oiſeleur: la glu ceſt l'amour
deschoſes du monde, l'oiſeleur eſt le Diable, l'oiſeau ceſt l'homme, les aiſles
ſont l'entendement & la volonté: on croioit ne mettre que le bout du
pied ſur la glu, & ſouuent on ſe trouue englué de telle ſorte, qu'on ne peut
s'en retirer. Ah comme Iudas coloit à tire d'aiſles vers le ciel au commen-
cement de ſon Apoſtolat! mais depuis qu'il commença d'auoir ſoin du
temporel le voyla petit à petit englué, deuient auare, larron, traiſtre, hypo-
crite, & pour comble de tout, deſeſperé & damné. Si ce mal-heur luy ariua
cn la compagnie de noſtre Segineur , nonobſtant tant de ſaincts aduertiſſe-
mens qu'il entendoit tous les iours, que ne doit craindre vn pauure homme,
qui ſe voit ſollicité à toute heure par l'auarice de la femme, par l'amour de
ſes enfans, d'accroiſtre ſes moyens?
comme il
eſt diffi-
cile aux
gens du
monde
de mon-
ter à la
perfectiõ
Ie confeſſe bien que quelques fois au milieu des embarras & ſolicitudes
de la famile, on donnera quelque eſtans vers le ciel, mais ils ſont ſembla-
bles à ceux d'vn eſpreuier, lequel eſtans lié ſur vne perche auec ces gets &
longes les yeux couuerts d'vn chaperon: la pauure beſte entendant le vol
de quelque oyſeau s'eſlance, mais il eſt contraint de retourner ſur la perche,
il y eſt attaché: vn au gets & longes de la famille, coeffé & chaperonné
quelque bon diſcours, entrant en quelque ſaincte inſpiration, entendant
or comme il eſt attaché au gets & longes de la famille, coeffé & chaperonné
d'vne femme, auſſi toſt il retourne ſur ſes premieres affections: & ſollicitudes
vne banquer outte, vn procés, vne querelle, vne ruine, la perte d'vn enfant ou
valet, l'impertinence d'vne ſeruante, eſtouffe tout ce qu'il quoit reſolu de bon,
& eſteint toutes les penſées de Dieu & de l'autre vie.
La ieune homme de S. Matthieu 19. auoit bone volonté, mais quand il en-
tendit qu'il falloit renoncer aux affections mondaines, abijt triſtis, le coeur luy
manqua, le voila tout abbatu de triſteſſe, il perdit courage, quitta toute en-
trepriſe.
N.Seigneur, dit à ceux que S.Iean luy auoit enuoyé, pauperes euangelizatur,
les pauures ſont preſchez, ne preſchoit il pas à tous? il ſemble que non, pui
qu'il dit par la bouche d'Iſaie 61. Spiritus Domini ſuper me, euangelizare paupe-
ribus miſit me,
l'eſprit de Dieu eſt ſur moy il m'a enuoyé preſcher les pauures:
ouy il preſchoit & les pauures & les riches, mais il be preſchoit efficacement
que les pauures, dautant qu'il n'y auoit qu'eux qui ſe conuertiſſoient ou peu
d'autres, par ce que le ſoin & l'affection des choſes du monde comme vne
glu, empechoit que les riches ne ſe conuertiſſent.
Vou-R 2 132Second Traite'
Voulez vous trouuer Dieu, & l'aymer, imitez l'eſpouſe, laquelle voyant
qu'elle ne trouuoit l'eſpoux inlectulo, dans les plaiſirs; per vicos & plateas,
dans les quarrefours, dans l'embarras & ſoins des choſes mondaines: enfin
le trouua, Paululum cum pertranſiſſet, paſſant par deſſus toutes ces affections
terreſtres par vn ſaint meſpris: elle y perdit ſont manteau, tulerunt palliun meum
Canti 5. Auſſi fiſt Ioſeph pluſtot que de conſentir à la mechante volonté de
Putiphar, auſſi fit lie, voulant monter au ciel. Ouy quiconque veut trou-
uer Dieu, quiconque veut euiter les tentations, quiconque veut monter
au ciel auec Elie, doit quitter le manteau, S.Greg, Hom. 32. quid ſunt terre-
ne omnia niſi quedam corporis indumenta?
qu ſont toutes les choſes terre-
ſtres, que des manteaux? faut les quitter au moins d'affection, ſinon d'ef-
fect.
Si tant de philoſophes anciens, & tant de grands perſonnages, ont quitté
tous ces ſoins pour vaquer à la philosophie mondaine & humaine,croyez,
vous eſtre capable de vaquer à la philoſophie Chreſtienne, qui eſt de con-
noiſtre & aymer Dieu dans l'embarras des affaires d'vne famille? ô qu'il eſt
difficile!
Viſion de
S.Anto-
nin
d'vne
famille
pauure &
verrueuſe,
puis riche
& vitieuſe.
Sainct Anthonin Archeueſque de Florence, lumiere de l'ordre de S. Do-
minique
, allant vn iour par vne rue de Florence, vit vne multitude d'anges
admirables en beauté, qui faiſoient feſte ſur vne petite maiſon: luy tout
eſtonné entra dans la maiſon, demanda qui y demeuroit, om luy dit que ce-
ſtoit vne bonne vefue auec trois filles vierges, pauures, & qui viuoient ſain-
cetement gagnants leur vie par le trauail de leurs mains: leurs ayant congra-
tulé: & les ayant exhorté à la perſeuerance, il leurs donna vne bonne aumoſ-
ne: quelque temps apres rapaſſant au meſme endroict, il eut bien vne autre
viſion, car il apperceut quantité de Diables qui danſoient & triomphoient
au deſſus de cette maiſon, il s'informa d'ou venoit ce ſubit changement, on
luy dit que ces filles auoient employé leur argent à achepter des beaux &
ains habits, qu'elles eſtoient deuenuë toute mondaines, qu'elles ne pen-
ëoient plus qu'à ſe rendre aggreables aux yeux des hommes; n'auoient plus
de penſée de Dieu, mais ſeulementdu monde & de la vanité. Si vn peu d'ar-
gent & de commodité a ainſi changé leur coeur & façon de vie, & que ferez
vous? ſçauer vous à qu'elle condition l'eſpoux veut receuoir ſon eſpouſe en
qualitez d'eſpouſe? la voicy, audi filia, & uide, & incline aurem tuam, & obli-
uiſcere populum tuum, & domum patris tui, & concupiſcet rex decorum tuum:
eſ-
coutez ma fille, conſiderez, preſtez l'oreille, oubliez la maiſon de voſtre pe-
re, & le roy conuoitera voſte beauté: oubliez la maiſon de voſtre pere c'eſt
à dire quittez l'affectiõ des choſes terreſtres qui vous empeche de vous vnir
auec Dieu. Il eſt bien mal-ayſé de le faire dans les ſoins & ſollicitudes d'vne
fa- 133Des mavx et des biens dv Mariage.
famille, & partant on ne peut nier que ceux qui ſont dans le celibat, n'ayent
moyen, dominum ſine impedimento obſercrandi, de prier Dieu ſans empeſchement
& l'aymer: au contriare que ceux qui ſonten mariage n'ayent des grands em-
puis que dans l'vſage des choſes du monde il eſt bien mal ayſé de retenir
l'affection, & dans le ſoin & multitude d'affaires & d'accidens qui ſe rencon-
trent en cét eſtat, conſeruer le coeur entierement à Dieu.
Faiſons parler Hugues de S.Victor, eſriuant à vn ſien amy qui vouloit ſe
marier. Non vxor ducenda ſapienti, primum quia ſtudia philoſophie impedit,nec po-
eſt quiſquam libris & vxori pariter inſeruire. Multa ſune que matromarum uſibus
neceſſaria ſunt, uidelicet pretioſe veſtes, aurum, gemmæ, ſumptus, ancillæ, ſuppellex ua-
ria, deinde per totas noctes garrule quæſtiones. Illa ornatior procedit in publicum bæc
uicinam? quid cum ancilla laquebaris? de ſoro veniens quid attulisti? non amicum
habere poſcumus non ſadalem: alterius amorem ſuum ſuſpicatur odium.
Iamais vn
hõme ſage ne ſe marira, premierement d'autant que la femme empeche l'eſtude
de la philoſophie, & eſt impoſſible de contenter vne femme & les liures tout en-
ſemble. Cõbien de choſes fait il à vne femme? des habits ſumptueux, de l'or,
es perles, des deſpenſes inutiles, des ſeruantes, diuers meubles curieux: &
& ne fera que ſe plaindre toute vne nuict, diſant, vne telle eſt mieux habillé
que moy, vne telle eſt honoréede tout le monde & on me meſpriſe. Pour-
quoy auez vous regardez noſtre voiſine? quel diſcours auez vous tenu auec
la ſeruante? que dit on par la ville? il n'eſt pas poſſble d'auoir vn army, de
conuerſer auec quelqu'vn, car ſi elle s'appercoit qu'on porte de l'amitié à
quelqu'vn, elle coira qu'on la hair. Le meſme Hugues au meſme endroit.
Attendenda eſt ſemper eius facies & pulchritudo laudanda, ne ſi alteram inſpexeris,
ſe existimet diſplicere, ſi totam domum ei regendam commiſeris ſeruiendum eſt. Si ali-
quid tuo arbirio reſeruaueris, fidem ſibi haberi non putabit, & in odium vertitur &
iurgia, & niſi cito conſulueris parabit venena anus.
Faut touſiours auoir les yeux
pointez ſur ſa face, & louer ſa beauté: ſi vous regardex quelque autre elle
croit qu'elle vous deplaiſt: ſi vous luy laiſſez tout le gouuernement de la
pouuoir, elle penſe qu'on ne ſe fie pas à eſtre valet, ſi vous ne luy donné vn entier
ſon coeur, elle en vient aux paroles & diſputes, & vous ne prenez garde à
vous, il y a danger que quelque vielle ne vous dõne vn boucon, ne voyla pas
bien du ſubiect de diuiſion?


CHA 134Des mavx et des biens dv Mariage.

[Ligne Droite Rayée] Des biens du mariage & particuluerment, du bien
de la lignée.

CHAPITRE VI.

Ceremo-
nie des
Grecs au
mariage.
LEs Grecs auoient couſtume, lors qu'on menoit l'eſpouſe à la maiſon de
l'eſpoux, de faire marcher deuant elle vn ieune garçon entouré d'eſpi-
nes & de glands, portant en ſa main vn panier plein de pain, & criant à haute
voix, ἔφυγoν ϰαϰὀν ἔυρoν ἄμεινoνeffugi malum inuerni bonum, i'ay fuy le mal,
i'ay trouué le bien, ils voulaient faire entendre que le mariage d'vne fille
eſtoit le commencement de ſon bon-heur: on pourroit maintenant crier
tout le contraire, Effigu bonum, inueni malum, i'ay quitté le bien, i'ay trouué le
mal, puis qu'auſſi toſt qu'on s'engage au mariage, on preſte ſes eſPaules à
tant de maux, comme nous auons monſtré aux chapitres precedens, & on
quitte le bien & la liberté qu'on auoit auparauant.
Si ne faut il pas penſer que le mariage n'aye ſes biens, puis qu'eſtant vn
eſtat neceſſaire pour la conſeruation de la nature humaine, Dieu par ſa pro-
uidence a deu aſſaiſoner les maux & incommoditez qui s'y retrouuent , de
quelque bien, autrement perſonne ne voudroit s'y ietter, & ainſi le nature
humaine viendroit à defaillir: donc à ces maux que nous auõs apporté, Dieu
a opoſé trois grands biens qui ſont ſelon S. Auguſt. lib. 1. de nupt. de con-
cup. c.4.& lib. de bono coniugal. c.7.lib.9. de Gen. ad liter. c.7.&.l.5. contra
Iulian
.c.19. Bonum prolis, bonum Sacrementi, le bien de la lignée, le
bien de la fidelité, & le bien du Sacrement.
S.Bonauenture dict, in 4. diſt. 28. que ces trois biens repreſentent la tres-
ſaincte & tres ineffable Trinité, & que pour ceſte cauſe en la celebration des
nopces, on chãte la meſſe de la Trinité. Le bien de la lignée, repreſente Dieu le
Pere, le propre duquel eſt d'engendrer. Le bien de la fidelité ou de la foy,
repreſente le Fils qui eſt venu du ciel en terre pour nous apporter la foy, &
Les trois
biens du
mariage &
ce qu'ils
repreſen-
tent.
nous enſeigner la fidelité. Le bien du Sacrement qui conſiſte en l'vniõ eſtroi-
cte & indiuiſble entre le mary & la femme, repreſente le Sainct Eſprit,
qui eſt le lien & l'vnion du Pere & du Fils, & vn mour indiſſoluble.
On ſe marie pour trois raiſons, la premiere pour la multiplication, &
voila le bien de la lignée: ou pour euiter l'incontinence, & voila le bien de
la fidelité que ſe doiuent les mariez: ou pour l'aide & aſſiſtance mutuelle, &
voila le bien du Sacrement. Ces trois biens repreſentent les trois vertus
Theolo- 135Des mavx et des biens dv Mariage.
Theologales, la fidelité la foy: la lignée l'eſperance, puis que des efans on
eſpere comme la continuation de ſoy meſme, de ſa race, & du ſeruice de
Dieu. L'vnion, ou le bien du Sacrement la charité. Il y a trois ſortes de
biens, dit le Philoſophe, vtile, honestum, delectabile, l'vtile, l'honneſte,
le delectable, tous trois ſe trouuent au mariage: l'vtile aux enfans qui
conſeruent la race: l'honneſte en la fidelité mutuelle: le delectable en
l'vnion & amour mutuel. Ce Chapitre ſera du premier bien qui eſt la
lignée.
Que la
fecondité
eſt vn
grand bien.
Comme la fecondité a eſté tenuë en l'ancienne loy pour benediction de
Dieu, auſſi la ſterilité a efté eftimée comme malediction: Dieu ayant crée le
premier homme & la premiere femme, & les ayant marié, leurs donna fa
benediction, afin qu'en vertu d'icelle ils multipliaſſent & eueſlent lignée. Eue
ayant mis au monde le premier fruict de ſon mariage, qui fut Cain, en re-
mercia Dieu, comme celuy qui luy auoit donné cette grace, & reconnoiſſant
cét enfant comme vn grand don de Dieu, dit, Poſſedi hominem per Deum, i'ay
poſſedé vn homme par la grace de Dieu, l'Hebreux veut dire, poſſedi, emi, ac-
quiſiui,
i'ay poſſedé, achepté, acquis, pour donner à entendre aux peres &
meres qui c'eſt comme vn achapt d'vne choſe digne d'vn grand prix, que
c'eſt le meilleur acquet qu'ils ſçauoient faire: que c'eſt leur vraye poſ-
ſeſſion.
La fecondité eſt vne des principales recompenſes que Dieu donnoit an-
ciennement à ceux qui ſe ſeruoient dans la garde de ſes ordonnances, com-
La fecon-
dité eſt
vne recõ-
penſe de
la bonne
vie.
me il appert du Deuter. Ch.7. Gustodi præcepta & coeremonias atque indicia quæ
ego mando tibi hodie, vt facias ea, & Dominus Deus tus diliget te, ae multiplicabit,
benedicetque fructio ventris tui, non erit apud te sterilis utriuſque ſexus, tam in ho-
minibus quam in gregibus tuis.
Garde mes commandements, mes ceremonies,
mes iugemens que ie t'ordonne auiourd'huy, & le Seigneur t'aymera mul-
tipliera & benira le fruict de ton ventre, il n'y aura rien ſterile en ta
maiſon, ny entre les hommes, ny entre les beſtes.
Dauid au Pſalm 127. le chante hautement, diſnt vxor tua ſicut vitis abun-
dans in lateribus domus tue filij tuæ, ſicut mouelle olinarum in circuitu meſæ tuæ,
ecce ſic benedcetur homo qui timet Dominum:
voulez vous ſçauoir qu'elle bene-
diction Dieu donnera à l'homme qui le craint, ſa femmer ſera comme vne
vigne abondante & fertile, ſa table entourrée de ſes enfans comme d'au-
tant de petis oliuiers.
La ſterili-
té igno-
minieuſe
parmy les
Iuifs.
Au contraire la ſerilité portoit vne telle ignominie parmy les Iuifs, que
les plus ſaincts en auoient de tres-cuiſſans reſſentimens, puis qu'ils ſe voy-
oient priuez du fruict de leur mariage, qui n'a eu autre fin en ſa premiere
inſtitution, que d'auoir lignée afin que de pere en filz & par vne continuelle
ſuc- 136Second Traite'
ſucceſſion, le genre humain ſubſiſtat, &que ceux qui n'aiſtroient ſuccedaſ-
ſent à la place de ceux qui mouroient, pourquoy Dieu a il fait la femme? ſi-
non afin d'auoir lignée, c'eſt en cela qu'elle eſt appellée adiutorium, l'ayde de
l'homme, d'autant que comme dit S.Auguſt. lib.9. de Geneſ. ad lit. c.3. elle
eſt donnée à l'homme pour l'ayder à auoir des enfans qui ſeruent & honorent
Dieu, ainſi dit S.Auguſt. au lieu fus-allégué c.7. in prole attenditur ut aman
ter ſuſcipiatur, benigne nutriatur, religiosé educatur:
la fin du mariage eſt de
receuoir les enfans amoureuſement, les nourrir doucement, les eſleuer re-
ligiuesement.
La belle Rachel ſe voyant priuée de cette honeur & contentement, ne
fait point d'eſttat de tous les autres aduantages que ſon mariage luy pouuoit
apporter, comme de l'amout ſincere que Iacob ſon mary luy portoitl des
grands moyens que Dieu luy auoit donné; des plaiſirs & paſſe-temps
qu'elle pouuoit auoir; non pas meſme de la vie; ains dit à ſon mary, du
mihi liberos alioquin moriar
, factes que ie ſois mere, que ie voye quelque
fruict de noſtre chaſte mariage, oi il faut que ie meurs. La pauure Anne
mere de Samuel 1.reg.1.ſe voyant ſterile paſſe ſa vie en vontinuel triſteſſe, &
quaſi tout ſa nourriture ne ſont que larmes, qui luy ſont aumentées par les
reproches que luy fait Phenenna ſa compagne à cauſe de ſa ſterilité. Michol
femme de Dauid, fille du Roy Saül, eſt punie de Dieu & rendue ſterile pour
s'eſtre mocquée de Dauid danſant deuant l'arche 2.reg.6.
La benedi-
ction an
cienne de
fecondité
ne repug-
ne pas à la
virginité
de l'eſtat
de grace.
Les enfãs
ſont vn
grand don
de Dieu.
C'eſt fort mal à propos qu'aucune heretiques prennent occaſion de cecy
de cõdamner la viginité, cette condamnation eſtoit bonne à l'ancien teſta-
ment & au commencement du monde, lors qu'il falloit nultiplier l'eſpece,
& que les hommes n'eſtoient encor capables du noble eſtat de la virginité,
mais noſtre Seigneur ayant voulu naiſtre d'vne vierge & demeurer vierge a
authorizé la virginité, non qu'il l'ayt commandé, amis ſeulemen conſeillé,
qui poteſt capere capitat, chacun n'en a pas le don.
Il ne ſenſuit pas pourtant que les enfans ne ſoient vn fort grand bien &
don de Dieu à ceux qui ſont mariez: les enfans ſont l'honneur & l'ornement
des maiſons: qu'elle ioye peut il auoir en vne maiſon ou il n'y à point d'en-
fans, les mariez y ſont comme ces vieux cheſnes, ou comme des ormes pleins
de mouſſe ſans fruict. Les enfans ſont le lien de l'amour de mariez, le noeud
de leur amitié, & c'eſt comme vn miracle de s'accorder & viure en paix en
vn mariage ou il ny a point s'enfans: c'eſt vne benediction de Dieu de voir
des enfans ſaulter, danſer, iouer parmy la maiſon, voire d'entendre des en-
fans pleurer & ſe plaindre. Faiſons parler S. Chryſologue au ſerm. 92. Homor
coniugij, matrimonij dignitas, est procreatio dulcium liberorum. Satis enim graue
eſt, & ſatis triſte, & virginitatis carere paroemio, & fuiorum ſolatia non habere: ſuisti-
nere 137Des mavx et des biens dv Mariage.
nere onera matrimonij, & as fructum matrimonij non vernire. L'honneur du ma-
riage, la dignité de cette alliance eſt la douce lignée, c'eſt choſe aſſez faſ-
cheuſe & aſſez triſte, & d'eſtre priué du prix de la virginité, & n'auoir la
conſolation de la fecondité, ſupporter les charges du meſnage, & ne perce-
uoir le fruict de mariage.
Le meſme S.Chryſologue Hom. 18. in Geneſ. dit, ſumma, poſiquam ſub-
intrauit moralitas, conſolatio erat filiorum ſucceſſio. Idcirco miſericors Deus pu-
niendi ſeruitatem diminuens & mortis perſonam auſerens, liberorum ſucceſſionem
largitus eſt: & quaſi imaginem reſurrectionis, per hoc ſubindicans, & diſpenſans,
vt pro cadentibus alijs reſurgant, belles raiſons qui doiuent ſeruir de conſo-
lation aux mariez, la premiere l'homme eſt condamné à la mort pour le
peché d'Adam, mais les enfans deliurent l'homme en quelque façon en leurs
enfans, qui leurs ſuccedent & prennent leur place pour les faire viure apres
leur mort.
Quel bien
à la mere
d'auoir
des enfans.
Il faut bien dire, dit S.Chryſoſtome, que c'eſt vn grand bien que d'auoir
des enfans, puis qu'vne pauure mere apres auoir eſté trauaullée l'eſpace de
neuf mois portant vn enfant dans ſon ventre:apres l'auoir mis au monde
auec des ſi cuiſantes trenchées, voire auec danger de ſa vie, auſſi toſt qu'elle
le voit nay, le baiſe, le careſſe, l'embraſſe, oublie toutes les peines paſſées, &
n'apprehende pas les peines & les dangers d'vne ſeconde couche, c'eſt vn
traict de la prouidence Diuine, dit S. Chryſoſtome, qui en diſpoſe ainſi, pour
la conſeruation du genre humain. Il arriue ſouuent, dit-il, qu'aucunes meres
meurent à la peine, & cependant cela n'eſpouuante pas les autres, elles n'en
ont point d'horreur tant le contentement & la conſolation d'auoir lignée
eſt grande. C'eſt ce que noſtre Seigneur a dit, Ioan. 16. Mulier cum parit tri-
ſlitiam habet quia venit hor a cius cum autem peperit, iam non meminit preſſure
propter gaudium quia natus est homo in mundum.
Lors que la femme enfante elle
eſt triſte, elle ſe voit à deux doigts de la mort, mais l'enfant eſtant nay, elle
ne ſe ſouuient plus de ſes trenchées, d'autant qu'elle a mis vn enfant au mon-
de. Si ce n'eſtoit ce contentement & conſolation qu'on reçoit des enfans,
qo ſeroit celle qui voudroit eſtre mere auec tant de peines & de hazards de
ſa vie? les peines, les trenchées, les nourriſſant, les eſleuant, ſont recom-
penſées par cette conſolation d'auoir des enfans, c'eſt le diſcours de S.
Chryſoſtome
.
S.Ambroiſe lib. 3. ad Virgin. compare l'eſtat de mariage auec l'eſtat de
viduité & virginité en ces parolles, hîc cernas germina virginitatis flore ver-
nantia:S 138Second Traite'
nantia: illic tanquam in campus ſyluæ viduit oum graitate pollentem: alibi ten-
quam uberi fruge coniugij Eccleſiæ ſegetum replentem mundi horrea, ac veluti ma-
riatæ vineæ foetibus torcularia Ieſu Domini redundantia, in quibus fidelis coniugij
fructus exuberat.
Voila comme il repreſente les trois eſtats de l'Egliſe compa-
rant la virginité à vne belle prairie eſmaillée d'vne infinité & diuerſité de
belles fleurs: la viduité aux arbres, de bois forts hauts & reueſtus d'vne ra-
uiſſante vedure: & mariage à des vignes fecondes, ou à des champs char-
gez d'vne belle moiſſon dont on peut remplir les caues & les greniers du
grand maiſtre & pere de la famille de ce monde, pour puis apres en faire le
tranſport dans le ciel.
N'eſt-ce pas vn grand honneur aux peres & meres, & vne grande conſola-
tion contre les maux & incommoditez de leur mariage, qu'ils ſont peres
& meres des enfans que Dieu forme de ſa main, dans le ventre de la mere,
ſuiuant ce que dit la bonne Machabée au ſecond des Mechab. chap.7.? C'eſt
luy qui fait par ſa toute puiſſance & incomprehenſible ſageſſe cette belle
oeconomie de nos corps, d'vne petite parcelle de la ſubſtance des peres
& meres qui crée l'ame immediatement, pour ſeruir de forme à ce corps,
& luy donner la beauté, la vie, le mouuement, les operations: ame douée
de raiſon & d'entendement capable de vertus, de ſapience, de grace &
de gloire. Quel honneur aux peres & meres d'eſtre peres & meres des en-
fans que Dieu fait ſes enfans par adoption? & auſquels il deſtine le paradis?
quelle conſolation de voir leurs enfans doctes, deuots, Saincts: mais de voir
le ciel remply du fruict de leur mariage, & que Dieu Vera eternellement loué
& beny, par ceux auſquels ils auront donné la vie? C'eſt donc le mariage qui
fait ciure les peres & meres apres leur mort: car comme dit le ſage Eccli. 30.
Mortuus est pater & quaſi non eſt mortuus ſimilem enim reliquit ſibi poſt ſe, le pere
eſt mort & n'eſt point mort, car il a laiſſé ſon ſemblable apres ſoy. C'eſt le
mariage qui les rend immortels: qui conſerue les familles, qui peuple les
royaumes, maintient les peuples, fait fleurir les villes, qui fait les alliances,
entretient la charité, fait les accords, eſteint les guerres, fait les paix, qui
Biens du
mariage.
ſauue les peres & meres, ſaluabitur mulier per filiorum generationem, 1. ad Ti-
moth
. 2. C'eſt le mariage qui rend les peres & meres cooperateurs auec Dieu
du plus excellend ouurage du monde, du chef-d'oeuure de l'vniuers, qui eſt le
corps de l'homme, enfin c'eſt le mariage qui fait les Vierges, les Martyrs, les
Confeſſeurs, les Predicateurs, les Docteurs, les Saincts & les organes, deſ-
quels Dieu eſt loué en ce monde & ſera eternellement honoré en paradis, &
les ſieges des Anges remplis par toute l'eternité.


D'où 139Des mavx et des biens dv Mariage.

[Ligne Droite Rayée] D'où vient que pluſieurs en mariage ne participent pas au bien d'auoir lignée.
Ou de la sterilité.

CHAPITRE VII.

ON tenoit anciennement le mariage mal-heureux & informé, auquel
il n'y auoit point d'enfans: car comme ainſi ſoit que l'homme a vn
deſir naturel d'immortalité, il ſemble que c'eſt vne eſpece de felicité &
bon heur de voir ce deſir arriuer à ſon effect, & vn mal-heur d'en eſtre priué:
or s'il y a choſe qui perpetue les hommes, & les rende aucunement im-
mortels, c'eſt la ſucceſſion de leurs enfans: ſuiuant le dire du ſage Eccli. 30.
Mortuu, eſt pater cius, & quaſi non eſset mortuus: ſimilem enim reliquit post ſe. In
coram inimici, reliquit enim defenſorem domus contra inimicos: Le pere eſt mort,
& c'eſt autant comme s'il n'eſtoit pas mort:
puis qu'il a laiſſé ſon ſemblable
apres ſoy, il a eu le bon-heur de le voir pendant ſa vie, & ça eſté ſon conten-
tement: la mort ne luy a pas eſté à contre-coeur,il n'a receu aucune confu-
leurs efforts. Voila des grands aduantages du bien de la lignée, dont ceux
qui ſont ſteriles ſon priuez.
En l'ancienne loy ceux qui n'auoient point d'enfans eſtoient tenus com-
me tranſgreſſeurs de la loy, à cauſe que Dieu auoit promis benediction
& fecondié en mariage à ceux qui garderoient ſa loy, & auoit menacé de
ſterilité ceux qui l'enfraindroient, Oſée 9. Da eis Domine, quid dabis eis?
Mon Dieu puniſſez les : mais quelle ſera la punition que vous leurs
enuoyrez? Da eis vuluam ſine liberis, & vbera arentia, puniſſez les de
conçoiuent & les enfantent, faites feicher leurs mammelles, afin qu'elles ne
les puiſſent nourrir.
Ce fut la punition que Dieu enuoya ſur la maiſon d'Abimelech Roy de
Gerara pour auoir enleué Sara femme d'Abraham, Gen. 20. Concluſerat Do-
minus omnem vuluam domus Abimeech propter Saram vxorem Abrahæ.

Cette opinion auoit tant d'authorité parmy les Iufs qu'ils croient
meſme que les femmes les plus Sainctes que Dieu permettoit qui demeu-
raſſent long temos en mariage ſans auoir enfans, non pour punition
d'aucune faute qu'elles euſſent commiſe, mais d'autant qu'il vouloit
prendreS 2 140Second Traite'
prendre occaſion de leur ſterilité de leurs donner des enfans miraculuex &
de benediction eſtoient comme infames.
Telle fut Sara femme d'Abraham; Rebecca femme d'Iſaac: Rachel fem-
me de Iacob: Anne femme d'Elcana: Sarah fille de Raguel: Elizabeth femme
de Zacharie. C'eſt pourquoy Sara fille de Raguel diſoit, peto Domine vt de
vinculo improperijs huius abſoluas me, aut certè deſuper terram eripias me
, Tobie 3.
Mon Dieu plaiſe à voſtre majeſté ou me deliurer de cette confuſion, ou
m'enuoyer la mort. Et Rachel femme de Iacob ayant enfanté dit, abstulit
Deus approbrium meum,
Dieu m'a deliuré de mon infamie Gen.30. & S. Eli-
zabeth voyant qu'elle auoit conceu diſoit, quia ſic fecit mihi Dominus in dic-
bus, quibus reſpexit auſerre oprobium meuminter homines.
Luc.1. Voila comme
Dieu s'eſt comporté auec moy, lors qu'il m'a voulu deliurer de l'infamie que
i'auois enourue parmy les hommes.
Le Patriarche Abraham, Gen. 15. ayant remporté vne ſignalée victoire
ſur les Aſſyriens Dieu luy apparut & luy dit, ne crains point Abraham ie
ſuis ton protecteur & ta grands reconpenſe, Caietan & d'autres penſent
qu'Abraham craignoit que les Aſſyries, qu'il auoit vaincu ne ſe reuniſſent
& vinſent fondre ſur luy en lus en plus grand nombre. Il craint, dit Burgenſis,
qu'il ne ſe ſoit porté auec trop de violée & de chaleur à la pourſuitte de ſes
ennemis, Lyranus dit, qu'il craignoit que Dieu ne luy eut donnécette vi-
ctoire pour recompenſe des ſeruices qu'il luy auoit rendu & qu'il ne luy en
reſtaſt point d'autres. Mais Dieu luy dit, noli timere ego protector tuus ſum &
merces tua magna nimis.
Ne crains point ie te ſeruiray comme d'vn bou-
clier contre tous les efforts de tes ennemis. It t'ay tiré de la Chaldée;
ie t'ay conduit en cette terre: ie t'ay deliuré de l'Egypte; ie t'ay pro-
mis tant de fois que ie te donnerois cette poſſeſſion, & que crains tu?
ie te rendray de iour en iour plus illuſtre, ie combattray pour toy:
ie te defendray: i'ay pris vn ſoin particulier de toy, ie te rendray fa-
cile, ce qui ſemble plus difficile, ie ſuis ton protecteur. Ne penſe pas
que cette victoire que ie t'ay donné ayt eſpuiſé mes liberalitez en ton
endroit, ie te garde bien d'autres recompenſes, iette ſeulement ton eſpe-
rance en moy.
Abraham ayant enetdu ces grandes promeſſes de Dieu. Prend coura-
ge, & la hardieſſe de luy dire, Domine Deus quid dabis mihi? Mon Dieu,
ie ne ſuis iamais entré en doute de vos bontez & miſericordes en mon
endroit; mais de quoy me ſeruiront toutes ces victoires? la gloire que
vous me donnerez aupres des hommes? les moyens que vous m'auez ſi
liberalement eſlargy, & tout le reſte que ie ſçaurois attendre? Ego
vadem abſque liberis,
apres tant de biens receus, que me ſeruira tout
cela ſi ie meurs ſans enfans: vous m"auez promis que vous beniriez toutes
les Des mavx et des biens dv Mariage.
les nations de la terre en ſemence, & que vous multiplireiz ma race com-
me les eſtoilles du ciel, ſi cela ſe fait par quelqu'vn que i'adopte pour mon
fils, ce ne m'eſt pas grande conſolation: quoy mon Dieu, mourir ſans enfans
& hoirs de mon corps! vadem abſeque liberis! & ecce vernaculus meus, erit be-
res meus. Ie mourray ſans enfans, & vn eſtranger ſera mon heritier! eſcoutez
S. Ambroiſe là deſſus lib. 1. de Abrah. c.3. Non diuitias vt aurus expoſcit, non
longæuitatem vitæ istis, vt meticuloſus mortis, non potentiam; ſed dignam quarit
ſui hæredem laboris,
il ne demande point de richeſſes, comme ſont les auares:
honneurs, comme les ambitieux; mais vn fils qui ſoit ſon heritier. Comme
s'il diſoit dit S. Chryſoſt. de quoy me ſeruent tant de liberalitez de mõ Dieu,
ſi Dieu ne m'a pas fait la faueur qu'il a fait à ma ſeruante, d'auoir vn heritier,
& ſi ie ſuis contraint d'adopter vn de mes ſeruiteurs, faute d'vn hoirs de mon
corps, & voir les eſtranger iouyr de mes trauaux.
Mais voicy la conſolation que Dieu luy donne, non crit his hærestuus,
ſed qui egredictur de vtero tuo ipſum habebis hæredem.
Non, dit Sieu, ton
ſeruiteur ne ſera pas ton heritier ny vn eſtranger, mais celuy qui ſor-
tira de tes reins: ne regarde pas ton age, ny la ſterilité de Sara ta fem-
me, mais conſidere la puiſſance de celuy qui te parle, & crois aſſeure-
ment qu'il te fonnera vn fils pour te ſeruir d'heritier. Puis menant
Abraham hors de ſa tente luy faiſant voir le ciel eſtoillé luy dit, nume-
ra ſtellas, ſi potes ſic erit ſemen tuum,
compte les eſtoilles ſi tu peux, voila
comme ie multipliray ta race, ayant vn fils il l'appella Iſaac, c'eſt à dire, ris,
pour monſtrer le contenement qu'il en auoit.
Il me ſemble entendre pluſieurs peres & meres, qui font les meſmes
doleances qu'Abraham, n'eſtiment rien les richeſſes, les honneurs, &
tous autres contentemens que le monde & le mariage leurs peut don-
nes, lors qu'ils ſe voient priuez d'enfans. Le Roy Ezechias, Iſai. 38. ſe
voyant condamné à la mort, recourt aux plaintes de ſe voir mourir en la
fleur de ſon aage, mais ce qui l'afflige le plus eſt de ne laiſſer aucun heritier.
Generatio mea ablata eſt, & connuoluta est à me quaſi tabernacula paſtorum. Donc
voila ma race eſteinte, donc la voila enueloppée comme la tente des pa-
ſteurs. I'ay parlé des complaintes de Rachel attriſtée de n'auoir enfans, voire
iuſques à la mort.
I'accorde que les plaintes d'Abraham, d'Ezechias, de Rachel, & de
ſemblables ſont iuſtes, premierement d'autant que lors c'eſtoit vne igno-
minie de n'auoir enfans, & comme vne malediction, mais ce temps eſt paſ-
ſé: ſecondement d'autant qu'ils auoient la promeſſe de la venue du Meſſie,
& leur faiſoit mal de mourir ſans enfans, ſe voyans priuez de l'honneur d'a-
uoir contribué à la generation temporelle du Meſſie, & perdants eſperance
qu'ilS 3 142Second Traite'
qu'il deut naiſtre de leur race. Mais ces occaſions n'ont plus de lieu mainte-
nant, & ſouuent Dieu permetla ſerilité au mariage par vne ſindulière pro-
uidence pour ſa gloire, & pour le bien des mariez.
Lia ſa ſoeur, ſi elle euſt eſtéſeconde, cét amour extraordinaire luy euſt peut eſtre fait meſpriſer ſa ſoeur, & partant Dieu permet qu'elle fuſt ſte- rile pour temps, auquel Dieu auoit reſolu de luy fair miſericorde,
Cauſes de
la ſterilité
Premierement la ſterilité peut prouenir pour la gloire de Dieu, afin
que les mariez connoiſſent que la ſecondité du mariage vient de Dieu, &
que ſans luy, ny le mary, ny les medecins, ny les medecines, ny autre
choſe quelconque n'y peuuent rien: c'eſt Dieu qui donne la vertu aux ſe-
mences: qui formes le corps au ventre de la mere, qui crée l'ame; qui
l'infond au corps; & partant Dieu veut que les peres & meres, deuant
toutes choſes, s'addreſſent à luy en leur mariage, puis que c'eſt de luy
qu'ils doiuent eſpere la benediction: que s'ils voient qu'ils ſoient ſte-
riles, ils doiuent auoir recours à Dieu par la priere, qui peut eſtre per-
met cette ſterilité, pour manifeſter ſa gloire & ſa toute puiſſance, vou-
lant leurs donner des enfans, non de chair & de concupiſcence; mais d'orai-
ſon; comme il fit à Sara, à Rebecca, à S. Elizabeth, à Anne mere de Samuel,
& à tant d'autres auſquels il en a donné miraculeuſement: differant ſouuant
de le faire pour augmenter la deuotion des mariez, & afin qu'ayant receu
des enfans, comme par deſſus la nature, par vne liberalité & grace parti-
culiere de Dieu, ils les aiment ſelon Dieu, & les efleuent d'autant plus ſoi-
gneuſement à ſon ſeruice.
Secondement quelquesfois cela arriue pour humilier les mariez com-
me il arriua à Rachel, laquelle eſtoit beaucoup mieux aimée de Iacob que
Lia ſa ſoeur, ſi elle euſt eſtéſeconde, cét amour extraordinaire luy euſt
peut eſtre fait meſpriſer ſa ſoeur, & partant Dieu permet qu'elle fuſt ſte-
rile pour temps, auquel Dieu auoit reſolu de luy fair miſericorde,
& la rendre mere.
Sterilité
punition
du peché
quelques
fois.
Troiſieſmement quelquesfois en punition de quelque peché, comme
Michol laquelle s'eſtant mocquée de Dauid ſon mary, qui ſautoit deuant
l'Archel en punition dut ſterile, les loups ne portent pas beaucoup: ſi ſont
bien les brebis, ſouuent Dieu permet que les meſchans ſont ſteriles, comme
ſe peut voir, Oſée 9. & les gens de bien ſeconds, Ecce ſic benecdicetur homo qui
timet Dominum, benedixit eis & multiplicati ſunt, Pſal. 106. Dieu donne la be-
nediction à ceux qui le craignent; tout ainſi que le laboureeur iette ſa ſemen-
ce en vne bonne terre, & non en la mauuaiſe: auſſi fait Dieu ſa benediction
ſur ceux qui luy ſeruent, & non touſiours, ans ſouuent des gens de bien ſont ſte-
riles, & c'eſt en leur faueur, & pour leur conſolation que i'apporteray la
quatrieſme raiſon.
La ſterilité
aucunes-
fois eſt vn
don de
Dieu.
Quatrieſmement c'eſt quelquesfois par vne prouidence ſpeciale, pour le
ſalut des peres & meres, & vn dõ du ciel de n'auoir des enfans: Dieu preuoit
que 143Des mavx et des biens dv Mariage.
que ſi vous auiez des enfans vous les aimeriez, plus que luy, vous enfrain-
driez ſes ordonnances pluſtot que de deſplaire à vous enfans, vous amaſſeriez
à tort & à trauers pour les faire & grandes: vous feriez aucune au-
moſne; vous ne feriez pas les bonnes oeuures que vous faites; Dieu pre-
uoit peut eſtre que vous vous trouueriez en la meſme peine que Rachel,
laquelle apres auoir demandé des enfans auec tant d'inſtance ſe voyant
ſaiſie des trenchées s'en repentoit, & luy en couſta la vie. Dieu voit que
les douleurs de l'enfantement vous feroient mourir, & ainſi permet que
vous ſoyez ſterile. Neſt-ce pas vne grande faueur que Dieu vous deliure
des ſoins, peines, douleurs faſcheries, qu'il faut qu'vne pauure mere ſouffre
pour eſleuer vn enfans? combien de craintes & d'apprehenſions ont des pau-
ures peres & meres qu'il n'arriue quelque mal-heur à leurs enfans? qu'ils ne
ſe desbauchent? que ſe laiſſans emporter au torrent de leur ieuneſſe, ils
ne periſſent miſerablement & hontueſement? Dieu vous deliure de toutes
ces apprehenſions.
Qui eſt le pere & mere qui n'ayt mille ſoins de l'education de l'enfant
quand il eſt encor petit: eſt-il deuenu grandelet on eſt en peine de luy trou
uer vn bon pedagogue: s'il eſt deſobeyſſant & meſchant, quel deſplaiſir? s'il
eſt bon, & de bon naturel, porté au bien, quelle crainte de le perdre? ſi on a
des enfans boiſſus, boitteux, aueugles, ſourds, muets, on aimeroit ſouuent
mieux n'en point auoir: quand il faut les marier, quelles ſollicitudes ſi on en
a beaucoup, & peu de moyens, quelle peine?
Les peres & meres eſperoient de la conſolation de leurs enfans, & c'eſt leur
deſolation: du ſoulagement, & ils les ruynent: de l'honneur, c'eſt le des-hon-
neur de toute la famille: ils croyoient les voir eſleuez en honneur, & ils les
voient miſerables & infortunez. Eſcoutez le ſage Salomon Eccle. 2. Detesta-
tus ſum omnem induſtriam meam qui ſub ſole ſtudioſiſsmè labor aui habiturus hære-
ribus meis, quibus deſudaui & ſollicitus ſui, & eſt quiconquam tam vanum?
I'ay de
teſté toute mon induſtrie, quoy! apres auoir tant trauaillé i'auray vn he-
ritier qui ie ne ſçay s'il ſera ſage ou fol! & il poſſedera ce que i'ay acquis
auec tant de trauail & de ſueurs! ſe peut-il trouuer plus grande vanité
que celle la?
Enfans
cruels cõ-
tre leurs
plus pro-
ches.
Vous deſirez des enfans, & qui ſçait s'ils ſeront point comme Neron qui
fit tuer ſa propre mere? Comme Cain qui d'enuie & de rage tua ſon frere:
comme Abſalon qui ſe reuolta contre ſon propre pere, & voulut le priuer
de la couronne & de la vie apres auoir tué ſon frere. Comme Sylla fille de
Niſus qui de rage couppa les cheueux de ſon pere, auſquels conſiſtoit
ſa force & ſon bon-heur, & puis le tua. Comme Tullia fille de Seuius qui
ne ceſſoit d'animer Tarquin ſon mary, pour faire la guerre à sõ propre pere
embraſée 144Second Traite'
embraſée d'vne conuoitiſe de regner, & de voir ſon mary Empereur, puis
eut le courage de faire paſſer ſon caroſſe ſur le corps mort de ſon pere, pour
porter les nouuelles de ſa mort à ſon mary. Les hiſtoires ſont pleines de ſem-
blables monſtres, les theatres en ſont infames. Souuent les meres ont ſubject
de dire, ſi ſic mihi ſuturum erat quid meceſſe erat concipere, ſi ie deuoiss eſtre mere
auec tant d'infortune, il valloit mieux mille fois eſtre ſterile: combien qui
maudiſſent l'heure de leur mariage, la nuict en laquelle elles ont conceu, ſe
voyant meres de ſi maudits enfans.
Les enfans
cauſent les
plus ſenſi-
bles dou-
leurs aux
peres &
meres.
Iacob diſoit à ſon fils aiſné Ruben, tu fortitudo mea & peincipium dolois
mei, vous cecy, ô ſainct Patriarche? ie vous vois en voyage allant
en Meſopotamie: pour hoſtellerie le deſert, pour pauillon le ciel: pour
cheuet vne pierre: à l'enſeigne de la lune: au lieu de repoſer vous voila
aux priſes contre vn Ange, vous ſuez, vous luittez, bien battu, iuſques
à en demeurer boitteux: vous ſeruez à Laban ſept ans, & puis encor ſept
ans: paſſez le Iourdain hay de voſtre frere Eſau: pourſuiuy comme vn vo-
ſtre fils qu'ils eſt voſtre plus grande douleur. C'eſt que vous voulez nous fai-
re entendre que toute autre peine n'eſt que ieu, à comparaiſon de la peine
que les enfans donnent aux peres & meres, & qu'il n'y a rien de plus ſenſible
au monde. Percuſſit omne primogentum in terra Æypti primitias omnis laboris
corum, Pſal. 104. il a frappé les premiers nais en Egypte, ce ſont les primices
de leurs trauaux, les tenebres, les mouches, ſauterelles, & le reſte deuança
le maſſacre des premiers nais, mais il l'appelle les primices, d'autant que
ce fut la plus ſenſible de toutes ſes peines.
Mais vos enfans ſeront bons, i'en ſuis content, que ſi lors qu'ils ſeront
arriuez à l'aage de vignt, ou vignt cinq ans, que vous ſongiez à leur faire vne
honorable alliance, la mort vous les rauit? ne vaudroit il pas mieuz n'en a-
uoir iamais eu? il vaudroit mieux que le laboureur neut ny labouré ny ſe-
mé , qu'apres auoir bien pris de la peine, ſa moiſſon eſtat toute preſte à coup-
per, la voir ou raſlée par vne greſle, ou conſommée par vn feu de mal-
heur: vaudroit ieux n'auoir iamais eu enfans que les voir raies au plus
fort de vos eſperances.
Vn enfant
mort par
les prieres
de S.Iean
l'aumoſ
nier
à l'aa-
ge de dou-
ze ans de
peur qu'il
ne fuſt
damné.
On lit en la vie de ſainct Iean l'aumoſnier qu'il fut vn iour importuné
d'vn homme riche de luy impetrer de Dieu (par ſes prieres) quelque li-
gnée, car ſa femme eſtoit ſterile, ce qu'il fit; l'enfant eſtoit ſuiuant les de-
ſirs des peres & meres beau, de bon naturel, ſage, & promettoit beaucoup: à
l'aage de douze ans ſe pourmenant ſur le bord d'vne riuiere il y tomba, & ſe
noya: le pauure pere en vient quaſi au deſeſpoir, & ne faiſoit qu'importuner
le Sainct, luy diſant qu'il voudroit ne l'auoir iamais prié de luy obtenir cét
enfant 145Des mavx et des biens dv Mariage.
enfant, puis que ſa mort, & en telle aage luy cauſoit vne telle triſteſſe. A-
pres de longues plaintes & importunitez, il eut reuelation que ſon fils luy
auoit eſté rauy par les prieres de Sainct Iean l'Aumoſnier, & qu'il eſtoit ſau-
ué, que s'il eut veſcu ſon aage, il ſe fuſt peruerty & euſt Dieu vous les a oſté,
c'eſt peut eſtre voſtre bien & le leur, vaut mieux n'en point auoir que de les
voir damnez, Melius fuiſſet, ſi natus ſuiſſet homo ille.
Combien de mal heureux qui diront à iamais, mais ſans aucun ſoulas, ces
parolles de Iob 3. Pereat dies in qua natus ſum, & nox in qua dictum eſt, conce-
ptus est hoo. Quare non concluſit oſtia ventris, qui portauit me ? Quare non in vulua-
mortuus ſum'cur exceptus genibus, cur lactatus vberibus?
Pleut il à Dieu, que le
iour de ma naiſſance ne ſe trouuaſt pas dans le Calendrier, ny la nuict de
ma conception dans le rãg des nuicts: pourquoy eſt-ce que ma mere n'a eſté
brehaigne? pourquoy n'ay-ie eſté eſtouffé dans ſon ventre? pourquoy receu
dans ſon gyron, pourquoy allaicté.
Cinquieſmement la ſterilité peut prouenir par d'aucunes
qui ſe ſerrent trop pour paroiſtre plus belles, & plus graiſles: par malices
d'autres comme par charmes, ſorceleries, breuuages, auortemes procurez
par vne trop grande intemperence & incontinence, & ſemblables raiſons
que ir laiſſe aux medecins: ſeulement i'aduertis que c'eſt vn peché mortel
d'empeſcher la conception de l'enfant, ſoit par medicamens ou autrement,
& par telle voye ſe rendre ſterile, & que ceſt contre nature.
Exemples
d'aucuns
qui ont
gardé per
petuelle
continen
ce en leur
mariage.
Sixieſmement la ſterilité peut prouenir d'vn donſentement mutuel des
mariez, par lequel ils viuent comme freres & ſoeurs, ſans aucun vſage de leur
mariage, de quoy il y a tant d'exemples, comme de noſtre Dame auec S. Io-
ſeph
, mariage toutefois que Dieu a voulu precipuer par deſſus tous autres,
accouplant & accordant la virginité auec la fecondité. Comme de S. Cecile
& Valerien: de Iulien & Baſiliſſe: de Pulcheria ſoeur de l'Empereur Theodoſe
auec Marcien:d'Henry ſecond Empereur, & de Cunegunde, qui donna preu-
ue de ſa virginité marhant à pieds nuds ſur des charbons ardants: Boleſlaus
Les ma-
riez ne
doiuent
perdre la
bonne in-
intelligence
pour leur
ſterilité.
conquieſme prince de Pologne & de Cunegunde fille du Roy d'Hongrie:
Conradus Roy fils de Henry IV Empereur auec Mathilde: & tant d'autres
anciennement, & encor auiourdhuy.
Si Dieu ne vous donne en mariage la lignée que vous deſireriez, penſez
que c'eſt pour ſa plus grande gloire & voſtre plus grand bien: vous ne man-
querez d'heritiers ſi vous voulez; tant de pauures & tant d'hoſpitaux, ou vos
biens ſeront mieux employez qu'és mains de quelques prodigue, que vous
auriez mis au monde, qui s'en donneroit parmy les ioues ſans dire peut eſtre
vn De profundis pour voſtre pauure ame. Que cela ne diminue en rien la bon-
ne intelligence & l'amour que vous deuez auoir l'vn pour l'autre, ſouue-
nezT 146Second Traite'
nez vous que Iacob ne laiſſa d'aimer tendrement Rachel, quoy qu'elle fut
ſterile, Elcana Anna, puis apres mere de Samuel: Abraham ſa femme Sara,
quoy que brehaigne: Sainct Zacharie & S. Elizabeth n'ont rien diminué de
leur affection & bonne intelligence non plus que S.Ioachim & S.Anne, aſſez
long temos ſans enfans ſelon l'opinion plus probable; peut eſtre que Dieu
recompenſera voſtre bonne intelligence d'vne heureuſe lignée, & de quel-
que fruict de benediction comme il a faict la plus part des ſufdicts: ſinon
adorez ſes iugements que vous ne connoiſſez pas maintenant, croyant que
ce n'eſt ſans tres-grands ſageſſe & prouidence qu'il donne beaucoup d'en-
fans à aucuns: peu à d'autres & d'autres point du tout vous en verez les rai-
ſons lors qu'il deploira ceſte belle grande tapiſſerie de ſa prouidence ſi
Sterilité
oſtée par
prieres.
artiſtement trauaillée, mais qui nous eſt preſentement pliée & inconnue, &
ſera vn iour expoſée à la veue de tout le monde.
A Rome en l'Egliſe de Sainct Sauueur du laurier, ſe trouue vn monu-
ment celebre d'vne ſterilité changée, puis apres en vne grande ſecondité, l'an
mille quatre cent ſeptante quatre, Iean Mates & Catherine Calagnira57, ay-
ant eſté huict ans en mariage ſans auoir enfans, firent voeux à Dieu afin qu'il
luy pleuſt leurs donner lignée, & firent dire vne meſſe ſolemnelle en l'Egliſe
S.Seuerin
à l'honneur des douze Apoſtres, allumans douze cierges Cur cha-
cun deſquels eſtoit eſcrit le nom d'vn Apoſtre. Leur voeux fut exauée & l'eſ-
pace de douze ans conſequutifs, eurent douze enfans huict filz & quatre fil-
les, à chacun deſquels ils donnerent le nom de quelque Apoſtre. ls veſqui-
rent encor pluſieurs années depuis ſans auoir autres enfans: apres la mort
du pere & de la mere, tous les enfans moururent enuiron la feſte de l'Apo-
poſtre
duquel il portoit le nõ. Celuy qui veſquit le derniere de tous qui fut
Pierre Mates58 chambellan du Pape, fit grauer cette hiſtoire en marbre, qui
ſe voit encor auiourd'huy dans le cloiſtre du monaſtere.
Dieu permit que ces mariez fuſſent ſterils pour leurs donnner des enfans
d'oraiſon: changeant leur ſterilité en ſecondité, il monſtra que les enfans ſont
vn don de ſa main liberale: les retireant ſi toſt de ce monde, donna à connoi-
ſtre combien les reſorts de ſa prouidence nous ſont cachez; & partant les
peres & meres les doiuent adorer ſoit en ſterilité, ſoit en fecondité.




D'ou 147Des mavx et des biens dv Mariage.

[Line Droite rayée]D'ou vienteſtant choſe ſi ſaincte, il en ſorte quelquefois de ſi mauuais
fruicts, & de bons peres & bonnes meres quelquefois mauuais enfans.

CHAPITRE VIII.

NOſtre Seigneur, Matth. 7. nous aſſeure que du bon arbre vient le bon
fruic, qu'vn mauuais arbre ne peut porter vn bon fruict, ny vn bon
arbre vn mauuais fruict, Arbor bona bonos fructus facit, non potest arbor bo-
na malos fructus facere.
Sainct Paul aux Rom. II. dict, Si ra dix Sancta & ra-
mi, ſi
la racine eſt ſaincte, auſſi ſont les rameaux, le dire commun eſt aſſez
connu.
Fortes creantur fortibus & bonis,
Est in iuuencis, eſt in equis patrum
Horar.
carmi lib.
4.ode 4.
Virtus: nec imbellem feroces.
Progenerant aquile columbam.
Le mariage eſt comme vn arbre, les enfans ſont les fruicts: le mariage eſt
la racine: les enfans les rameaux: d'ou vient cependant qu'on voit ſi ſouuent
que d'vn ſainct mariage, commencé à bonne fin, continué dans vne concor-
Le ſem-
blabe pro
duit ſon
ſemblable.
de, & dans la crainte de Dieu, ſortent ſi mauuais enfans; d'vn arbre painté de
la mainde Dieu, arrouſé du Sang de ſon Fils, ſorte de ſi mauuais fruict: d'vne
ſi ſaincte racine plantée en laquelle les mariez ont commencé leur mariage, de ſi
mauais rameaux. Icy ne ſe verifie pas le commun dire, car d'vn pere ge-
nereux naiſt vn enfant poltron, d'vn ſainct vn meſchant, d'vn homme de bien
vn perdu, d'vn predeſtiné vn reprouué. Naturæ ſequitur ſemina quiſque ſuæ.
Mali corui, malum ouum,
il n'eſt pas touiſours vray.
On dit que les abeilles qui ſont produictes d'vn corps de taureau, retien-
nent vne petite figure de taureau ſur leur corps: & que ſi vous faictes vne ſi-
gure ou charactere ſur la ſemence d'vn arbre, ſouuent cette figure paroiſt
ſur les feuilles & les fruicts. Suiuant ce dire, la figure des peres & meres ſe
deuroit trouuer aux enfans, leur image en eux: & ſi les peres & meres ſont
vertueux & ſaincts, les enfans le deuroient eſtre: toutefois l'experience mo-
tre ſouuent le contraire, & nous voyons que tout ainſi que quoy que le la-
boureur ne iette que du pur froment en terre, toutefois il en ſorte de la pail-
le, de meſme quoy que les peres & meres ſoient gens de bien, ſi eſt-ce que
ſouuent auec la nature de leurs enfans, laquelle eſt bonne puis que Dieu en
eſt le prince, il y a de la paille de malice, ce qui prouient de diuerſes cauſes,
i'enT 2 148Second Tracte'
i'en rapporteray quelqu'vnes, ſans toutefois profonder dans les abyſmes
inſcrutables des iugemens de Dieu, qui permet cela.
Premiere raiſon: nous auons dit au chap.3. que la bonté de nos actions
depend de la fin pour laquelle elles ſont faictes, cette verité pourroit auoir
lieu en cét endroict, & comme ils ſe encontrent des mariages qui ſont faicts
auec des mauuaiſes fins, ſçauoir, ou pour la ſenſualité, ou pour les richeſſes,
ou par ambition, auſſi que les effects qui en procedent, qui ſont les enfans,
ſont mauuais par vn iuſte iugement de Dieu. Car comme il eſt mal ayſé de
mettre vn edifice ſolide ſur vn mauuais fondement, auſſi eſt il bien difficile
d'eſperer bon fruict d'vn mariage mal commencé: ſouuent les peres & me-
res ont offenſé. Dieu auant le mairage par le ventre & ſenſualité, & partant
ils ſont punis au fruict de leur ventre, ayant des vipereaux qui dechirent le
ventre de leur pere & mere par leur meſchante & abominable vie: per quæ quis
peccat per hæc & punierut, Sap. II. lors qu'il ſe ſont mariez, voire en l'vſage de
leur mariage, ils n'ont eu aucune intention d'auoir lignée, & partant Dieu per-
met qu'ils en ayent vne mauuiſe. Il eſt mal-ayſé de cueillir vn bon fruict d'vne
plante miſe en mauuais ſol: & d'vn mariage mal commencé c'eſt vne faueur de
Dieu s'il ne ſorte de mauuais enfans, & vne miſericorde s'il en ſorte des bõs.
Vne ſeconde cauſe pourroit eſtre le deportemens des peres & meres en
leur mariage, il ne ſont fideles ny à Dieu, ny entre eux, ne craignent Dieu,
ſont pleins de fraudes, rapines, vſures, & partant en punition de leur mechan-
te vie, Dieu permet qu'ils engendrent des mauuais enfans. Vn loup engendre
vn loup: le renard, vn renard: auſſi vn mechant pere, vn mechant enfant. Dauid
perſecute Vrie contre toute iuſtice, & Dieu permet qu'il eſt perſecuté de ſon
propre fils Abſalon, qui taſcha de le priuer, & de ſes eſtats, & peut eſtre de
la vie s'il euſt peu. C'eſt la raiſon pour laquelle S.Chryſoſtome donne ce ſa-
lutaire conſeil aux peres & meres, ſçauoir qu'ils regardent ſoigneuſement
en qu'elles maiſon ils allient leurs enfans, & qu'ils ſe donnent de garde de
les mettre en des maiſons mal famées, & ou le maiſtre & la maiſtreſſe ſoient
de mechante vie, car ordinairement de bons peres & de bonnes meres ſor-
tent des bons enfans: ſortes creantu foribus, & tout ainſi dit Ariſtote que les
fruicts qui naiſſent aux, mõtagnes ſont plus ſauoureux, que ceux qui naiſſent
aux vallées, de meſme les enfans qui naiſſent des peres & meres qui ſont cõ-
me montagnes en vertus & perfectiõ, ſont meilleurs que ceux qui naiſſent
des parents qui comme vallées ſont remplus de boue & d'imperfections.
Raguel voyant le ieune Tobie, Tobie 7. luy dit, benedictio ſit tibi fili mi, quia
boni & optimi viri filius es,
mon enfant ie prie Dieu qu'il vous beniſſe, puis que
De bons
peres bõs
enfans.
tus du pere & de la bonne vie du fils, imitateur du pere, Dieu luy trouua vn
fortuné party, coſtre fille eſt pour ce ieune homme craignant Dieu, comme
dit 149Des mavx et des biens dv Mariage. dit l'Ange à Raguel,Tobie 7. Huis timenti Deum debetur aconiunx filia tua. Noé
eſtoit homme de bien, l'eſcriture ſaincte le qualifie tel, Gen.6. Noe vir isutus, &
que s'enſuiura-t-il; ſinon que Dieu luy donnera des bons enfans perfectus fuit
in generationibus ſuis, dit l'eſcriture au meſme endroit. Comme au contraire des
mauuais progeniteurs, mauuais deſcendans.N. Seigneur en S.Matth. 23 inue-
De mau-
uais peres
mauuais
enfans.
ctiuant contre les Scribes59 & Phariſiens, leurs dit filij eſtis eorum qui prophet as
occiderunt, & vos implere menſurã patrü vestrorum:
vos peres ont mis à mort les
prophetes, & vous autres vous les imiterez & mettrez le cõble à leurs iniqui-
tez. Le S.Patriarche Abraham voulant marier ſon cher Iſaac, fit venir le ſur-
intendant de ſa maiſon, & luy dit, Pone manum tuam, ſubterfemur meum, vt ad-
iurem te per Dominum coeli & terre, ut non accipias vxorem filio meo de filiabus Cha-
nangorum inter quos habito,
Gen.24.iurez moy ſolemnellement par le Dieu du
ciel & de la terre, que vous ne cercherez point vne eſpouſe à mon fils parmy
les Chananeans, parmy leſquels ie demeure. Le bon & ſainct vieillard ſçauoit
trop mieux combien il importe de ſe bien allier. Iſaac imita ſon pere. Geneſ.
28. commandant à Iacob ſon fils de ſe donner de garde de prendre femme
parmy les Chananeans, dautant que cette Tribu eſtoit mauditte de Noé, &
que lors elle eſtoit idolatre & pleine de magies & d'enchantemens, mais
voulut que ce fuſt de ſtirpe ſua, de ſa rce qui eſtoit en faueur aupres de Dieu:
le prerouué Eſau prit femme parmy les Chananeans, auſſi luy en prit il fort
mal, car toute ſa race idlotra.
Raiſon
naturelle
pourquoi
les peres
engendrent
des enfans
qui leurs
ſont ſem-
blables.
Tout ainſi dit Ariſtote qu'vn homme engendre vn homme, vne beſte vne
beſte, de meſme des gens de bien des bõs, des meſchans: la raisõ
naturelle eſt, que ſouuent les enfans ſont de meſme temperamment que les pe-
res & meres, cõme ainſi ſoit dit Ariſtote, que l'ame s'accõmode aux incli-
nations corporelles, & que le temperamment contribue beaucoup à l'ame & à
ſesfonctiõs, adiouſtons au dire d'Ariſtote, que la nature eſt le fondement de la
grace, il ſenſuit que les enfans retirans ſur les peres & meres quant au corps,
le font auſſ quant à l'ame, ſi les parens ſont blanc, les enfans d'ordinaire
ſont blancs: ſi noirs, noir; ſi grands, grands: ſi ſanguins, ſanguins: & c. auſſi ſi
bons, bons: ſi ſage, ſages: ſi ſaincts, ſaincts: les oyſeaux ont les plumes de meſ,
mes couleurs que leurs peres & meres.
Combien
il ipor-
te de ſe
bien
alliet.
Ie vous prie de meurement peſer les conſiderations ſuiuantes par leſquelles
vous pourrez recõnoiſtre cõbien il importe de s'allier à des gens de bien. I. vne
mauuaiſe alliance ſera peut eſtre cauſe que toute voſtre race ſera eſteinte: en
voulez vous des teſmoignages irreprochables. Pſ. 36. Seme impiorum peribit,
la race des impies perira: au contraire, ſemen iustorum ſaluabitus, Prouer II la
race des iuſtes ſera conſeruée. Sap. 8. ab iniquo thoroſemen exterminabitur. Dieu
ne permettra pas que la race d'vn mauuais mariage dure long-temps. Gain
eſtT 3 150Second Traite'
eſt meſchant, auſſi Dieu ne permet pas que ſa race dure, elle eſt toute eſtouffé
par le deluge, voire meſme toutes les autres races à la reſerue de huict per-
ſonnes, dautant qu'elles auoient fait alliance auec cette race maudite: Achab
& Iezebel ſont tyrans, meurtriers, larrons, cruels, auſſi Dieu en punition de
leur malice eſteint leur race.
2. Souuent ceux qui deſcendent des meſchans, ſont ſubiects à la cholere
& indignation de Dieu, & Dieu ne veut auoir aucune communication auec
eux. S. Hieroſme, ſur S.Matth. remarque que l'Euangelite à obmis trois
Roys rapportant la genealogie de noſtre Seigneur, & n'en n'a voulu faire
aucune mention, d'autant qu'ils eſtoient deſcendans d'Achab & de Iezebel
race mauditte. La race de Ioab eſtoit quaſi toute lepreuſe, la malediction a-
uoit eſté donné à Ioab pour ſon homicide, & eſtoit paſſée de pere en fils. S.
Chryſoſtome
remarque que cela ſe verifie principalement, lors que la ma-
lediction eſt donnée de Dieu pour auoir deshonnorée pere & mere, comme
au contraire, ceux qui les honorent ſont benits de Dieu en leurs enfans, qui
honor at patrem incundabitur in filijs,
Eccl 3. & le meſme Sainct Chryſoſtome,
ſur ces paroles, Salmon genuit Booz de Raab, Salmon engendra Booz de Ra-
hab
, qui eſtoit femme vertueuſe, dit que de bonnes races, viennent des
bons enfans.
L'exemeple
des peres
& meres
ſouuent eſt
cauſe que
les enfans
ſont meſ-
chans.
3. Chacun ſçait quelle force a l'exemple: comme ceſt vn maiſtre plus puiſ-
ſant que les preceptes: & comment voulez vous que les enfans ſoient gens de
bien, ayant des peres & meres meſchans, & ne voyans que des mauuais exem-
ples, Dauid au pſ. 105. parlant des Iuifs, dit, Commixti Vunt inter Gentes, & di-
dicerunt opera eorum,
ils ſe ſont alliez auec les Gentils, & ils ont fait comme
eux, c'eſt à ire, ont idolatré.
L'Eſcriture 4. Reg.8. remarque que Ioram Roy de Iuda, fut meſchant, &
ambulauit in vijs Achab, & qui en fut la cauſe? l'Eſcriture Saincte la remar-
qué, Filia Achab erat vxor eius, il auoit pris pour femme la fille d'vn meſ-
chant homme qui eſtoit le Roy Achab, tant l'amour & l'exemple d'vneſe-
me a de pouuoir ſur vn mary: Mais l'exemple des peres & meres encor plus
ſur les enfans qui ſont comme des petits cinges, faiſant tout ce qu'ils voient
faire, ſi bien, bien: ſi mal, mal. S. Auguſt. lib. 2.. retract. dit, qu'vn Roy de Cy-
pre eſtant fort laid, n'engendroit que des enfans laids, dequoy s'apperceuãt,
il prit vn beau maſque, & depuis eut de beaux enfans. Si vous eſtes meſchant
en voſtre ame, au moins couurez cette laideur & meſchanceté d'vn maſque
de vertu en preſence de vos enfans, afin qu'ils ſoient tels qu'ils verront à l'e-
Les bons
enfans sõt
vn don de
Dieu.
terieure, les enfans ordinairement reſſemblent les peres & meres quant au
corps, mais encor dauantage quant à l'ame, & ſouuent forment lur vie ſur
l'idée de celle de leurs peres & meres.
4. Souuent les enfans ne vaillent rien, d'autant que leurs peres & meres
n'ont eu ſoin de les eſleuer & inſtruire, & quoy qu'ils ſoient nez bons & de
151Des mavx et des biens dv Mariage.
bon naturel, ils n'ont eſté cultiuez: car tout ainſi que bons fruicts cueillis
de bons arbres doiuent eſtre mus en bon lieu, ou ils faut ſouuent les viſiter,
autrement ils ſe pouuriſſent, de meſme les enfans, s'ils ne ſont ſoignez & eſle-
uez ſe corrompent: vous trouuerez des peres & meres qui n'ont autre ſoin
n'en auoient point: ont ſoin de leurs amaſſer des richeſſes, & non de leurs
procurer des bonnes mœurs: vne mere veille iour & nuict, pendant que
l'enfant eſt petit, quoy que lors il ne ſoit queſtion que du corps, mais
quand il eſt queſtion de ſoigner l'ame, on ny penſe nullement, nous en
parlerons, puis amplement traictant de l'obligation des peres & meres en-
uers les enfans.
D'ou vient
que de
bõs peres
ſorient des
mauuais
enfans.
Il arriue quelquefois que les peres & meres ſont gens de bien, & que
les enfans ne vaillent rien. Ce qui peut prouenir premierement des ſecrets
iugemens de Dieu, qui veut eſprouuer la patience des peres & meres en leurs
enfans, & lors faut que les peres & meres ayent recours à luy, luy recommã-
dans par leurs prieres, & faiſans des bonnes oeuures pour eux, les recomman-
dans auſſi à des gens de bien, à l'imitation de S.Monique, laquelle voyant
Les peres
& meres
doiuent
recõman-
der leurs
enfans à
Dieu &
aux gens
de bien.
les mauuais deportemens de S.Auguſtin ſont fils, ne ceſſoit de prier, pleurer,
d'importuner S.Ambroiſe; auſſi merita elle d'entendre ces parolles de ce
grand Prelat, Filis tantarum lachrymarum non peribit, vn enfant pour lequel
vous auez iettez tant de larmes ne peut perir.
Secondement, cela prouient des mauuaiſes compagnies qu'ils frequentent,
la pomme qui eſt touchée d'vn mauuais air, pourrit bien toſt, quoy qu'elle
vienne d'vn bon arbre: & l'enfant hantant les meſchans ſe corrompt ayſe-
ment, quoy que ſortis de bons parens. Il y a certains fruicts qui ne meuriſ-
ſent iamais, & ſont touſiours comme ſauuages, d'autant qu'ils ne ſont iamais
regardez des benings & fauorables rayons du ſoleil: & comment voulez
vous que voz enfans ſoient bons, ſi iamais ils ne voyent aucun rayon de
bons exemples? aucuns fruicts pourriſſent bien toſt , d'autant qu'ils ont eſté
cuillis trop toſt: pluſieurs enfans ſe gaſtent d'autant qu'on les emancipe
trop toſt, on les met trop toſt dans le monde, on les marie trop toſt. Les
fruicts ſe conſeruent ſur la paille & le ſoin, & les enfans dans l'humilité vous
auez enflé cette fille de luxe & de ſuperbe, vous en auez faict vne deeſſe &
vous vous eſtonné de ce quelle eſt trottieres, rebelle, inſupportable, &
quelle vous contraint d'enuier le bon-heur de ceux qui ſont ſteriles, vous
deuez vous en attribuer la faute.
Les bons
enfans sõt
vn don de
Dieu.
Enfin les bons enfans ſont vn don de Dieu & vn effect de la miſericorde,
& partant faut auoir recours à luy, qui de ſon coſté ne demande que le bien
& la perfection de ſes creatures, & nommement de l'homme, mais les peres
& meres & les enfans y doiuent coopere chacun pour ſa part: les peres &
meres 152Second Traite'
meres ſe comportans en leur mariage tant au commencement qu'au pro-
grés auec intention conforme à celle de Dieu, & diſans auec Tobie c.8. filij
ſanctorum ſumus & non poſsumus coniungi ſicut & gentes quæ Deum ignorant, de-
precemus Deum hodie & cras nous ſommes enfans de peres & meres ſaincts, de
Chreſtiens, & ne deuons nous cõporter en noſtre mariage comme de payens
qui n'ont point de connoiſſance de Dieu, ayons recours à Dieu par l'oraisõ.
Qu'ils ſe ſouuiennent de ce que dit S.Criſoſt. ſicut unigenito in viginem in-
greſſuro præceſſit Spiritus ſanctus vt præcedente ſpiritu in ſancificatione naſcatur
Chriſtus ſic & ille debet præceded thorum vt quod concipitur in ſanctificatione con-
cepiatur.
Tout ainſi que lors que N. Seigneur à deu eſtre incarné, le ſainct
eſprit a precedé afin que Ieſus-Chriſt naſquit en ſaincteté, de meſme il doit
receder le mariage afin que ce qui ſera conceu ſoit conceu auec ſaincte-
té: les peres & meres doiuent eſleuer leurs enfans en la crainte de Dieu,
les nourriſſans des bons exemples, & de ſalutaires enſeignemens: les de-
ſtournans des occaſions de ſe perdre, & ne contraignang Dieu de les punir
en la malice de leurs enfans.
Que ſi apres qu'ils auront fait tout leur poſſible les enfans ne vaillent
rien qu'ils ſe ſouuiennent qu'a la maiſon d'Adam a eſté Cain: de Noé Cham,
d'Abraham Iſmael: d'Iſaac Eſau: de Iacob Ruben: de Dauid Amnon & Ab-
ſans
,ſuiuant ce que des bons peres & meres naiſſent ſouuent des bons en-
fans, ſuiuant ce que dit Dauid Pſ. 24. animacius in bonis demor abitur & ſemen
eius hæreditabit terram:
il eſt vray que, Dominus in gerneratione iuſta eſt, que Dieu
donne benediction aux peres & meres qui ſont gens de bien en leurs enfans;
mais il s'y trouue des exceptions la cauſe deſquelles depend ſouuent des
ſecrets iugemens de Dieu qui nous ſont inconnus.
Les enfãs
iſſus de
mauuais
peres &
meres
peuuent
eſtre bõs.
Les enfans doiuent y apporter du leur, ſe ſouuenans que la bonté & mali-
ce eſt perſonnelle, que Dieu donne ſa grace à tous, que l'inquité de pere ne
ſera imputée au filz: qu'il ne prouffite de rien d'eſtre né de bons peres & me-
res, ſi on veut eſtre mechant: & que quand les peres & meres ſeroient
meſchans, que les enfans auec la grace de Dieu ont leur franc arbitre,
& peuuent eſtre gens de bien. Thare eſtoit vn faiſeur d'idoles, il eut vn braue
fils, qui fut Abraham: Achab tyran, Ezechias ſon fils fut bon: Amon ne vallut
rien: Ioſias, ſon fils dut homme de bien. S.