Le mariage sous L'Ancien Régime

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Ce texte est un de ces petits romans si populaires à partir de 1670 qui contribuent à renouveler le genre romanesque et qui mettent en question l'institution du mariage.
LA
DUCHESSE
DE MILAN
DEDIEE
A MADEMOISELLE
DE NANTES.
[Motif décoratif ]
[L'impreinte de la Bilbliotheque de France]
A PARIS,
AU PALAIS,
Chez CHARLES OSMONT, dans la
grand'Salle, du coſté de la Cour des
Aydes, à l’Ecu de France.
[Ligne droite foncée]

M. DC. LXXXII.
Avec Privilege du Roy.

A
MADEMOISELLE

DE NANTES.

A MADEMOISELLE.

Le deſir extreme que
j’avois d’engager Votre
Aueſſe à lire un de mes
livres, m’a obligé à
vous dedier la Ducheſſe
de Milan, m’imagi-
ã ij EPISTRE.
ant que Vous pren-
drez quelque intereſt à
une Histoire qui sera
sous voſtre protection.
Il n’y a que les loüan-
ges dont il faut remplir
une Epiſtre Dedicatoi-
re; qui m’ont embaraſsé;
car toutes celles qu’on
peut donner à une per-
sonne de voſtre aage ne
conviennent point à
V. A. & je craignois
aussi que la Public n’euſt
peine à croire que Vous
faites déja l’ornement
EPISTRE.
des Balets, que Vous
parlez les Langues é-
trangeres comme la
Françoiſe; que Vous
avez une penetration
& une preſence d’eſprit
qui ſurprennent tous
ceux qui ont l’honneur
de vous approcher ; &
enfin que les plus petites
choſes que Vous faites
dans voſtre enfance, fe-
roient honneur à des
perſonnes d’un aage con-
ſommé. On verra quell-
que jour des effets ſur-
ã iij EPISTRE.
prenans de cet heureuse
genie ; & je prévoy
qu’en tout temps on ſe-
ra fort embaraſsé de par-
ler de V. A. aſſez di-
gnement. De ma part
je taſcheray toujours à
y ſuppléer par mes pro-
fonds respects, & je ſe-
ray toute ma vie,

MADEMOISELLE,

de V. A.

Le tres-humble & tres-
obeïſſant ſerviteur
PRECHAC
[Ligne droite foncée]

EXTRAIT DU PRIVILEGE
du Roy.
PAr Lettres Patentes don-
nées à Fontainebleau le n.
Septembre 1681. ſignées par le
Roy en ſon Conſeil, AKAKIA,
regiſtrées ſur le Livre de la
Communauté le 14. Novem-
bre 1681. ſignées, ANGOT,
Symdic : Il eſt permis au Sieur
Prechac de faire imprimer la
La Ducheſſe de Milan, pour le
Temps & eſpace de ſix ans. Et
deffenſes ſont faites à toutes
perſonnes d’imprimer, ven-
dre & debiter ledit Livre ſans
le conſentement dudit Pre-
chac, à peine de confiſcation
des Exemplaires contrefaits,
de trios mille livres d’Amen-
de, & de tous dépens, dom-
mages & intereſts contre cha-
cun des contrevenans, aux
charges & conditions portées
par leſdites Lettres.

Et ladit ſieur de Prechac a cede
Le preſent Privilege à Charles
Oſmont, pour en foüir en ſa place,
ſuivant l’accord fait entr’eux.

Achevé d’imprimer pour la pre-
miere fois le 6. Decembre 1681.
LA 1
[Motif décoratif ]
LA
DUCHESSE
DE
MILAN.
L’ITALIE apes
avoir long-
tems combat-
tu pour ſa liberté con-
tre les Empereurs,
l’avoit enfin recou-
verte, & ils ne con-
ſervoient plus qu’une
Tom. I. A 2 La Ducheſſe ombre d’autorité dans
quelques Eſtats parti-
culiers, qui les recon-
noiſſoient plûtoſt pour
s’aſſeurer de leur pro-
tection, que par crain-
te qu’ils euſſent de leur
pouvoir. Le Milanois
eſtoit le plus conſide-
rable de tous.
Les Viſcomtis qui
de Gouverneurs par-
ticuliers s’en eſtoient
faits Ducs, joüiſſoient
d’une authorité legi-
time par le conſente-
de Milan. 3 ment des peuples, &
par celuy des Empe-
reurs. Mais les males
de cette famille eſtans
finis, tous ces droits
paſſerent dans la mai-
ſon d’Orleans par Va-
lentine de Milan, qui
avoit épouſé ce fa-
meux Duc d’Orleans,
qui fut tué par Jean
Duc de Bourgogne ;
l’état pitoyable où
la France eſtoit re-
duite, à cauſe des
guerres des Anglois,
A ij 4La Ducheſſe & des factions differ-
rentes dont ce Royau-
me eſtoit déchiré, ne
permit pas aux enfans
du Duc d’Orleans d’al-
ler prendre poſſeſſion
de cette Duché : Les
Venitiens qui trou-
voient les Milanois à
leur vien-ſeance s’en
ſeroient infaillible-
ment emparez, ſi la
Nobleſſe de Milan
n’eût fait des efforts
extraordinaires pour
les en empeſcher. Sfor-
de Milan. 5 za ayant acquis beau-
coup de reputation
dans cette guerre, fut
éleu General des Mi-
lanois, & prit peu
de tems aprés le titre de
Duc de Milan, mal-
gré les oppoſitions de
la Maiſon d’Orleans,
qui n’eſtoit pas en état
de l’empeſcher par les
armes. Mais Charles
VIII. eſtant mort ſans
Enfans, Loüis XII. qui
eſtoit auparavant Duc
d’Orleans luy succeda.
A iij 6La Ducheſſe & ne ſongea d’abord
qu’à s’aller mettre en
poſſeſſion de la Duché
de Milan, qui luy appartenoit
ſi legitimement: Les Sforzas luy
reſiſterent quelque
tems, mais enfin ils en
furent chaſſez par les
François qui demeu-
rerent paiſibles poſſeſ-
ſeurs de la Duché de Milan.
Ludovic Sforza s’i-
maginant de tirer a-
vantage des diſſen-
de Milan. 7 tions de Jean Jacques
Trivulce, & de d’Au-
bigni Generaux des
François, fit encore
de nouvelles tentati-
ves don’t le ſuccez luy
fut fatal, puis qu’il y
fut pris & mené au
Chaſteau de Loches,
où il mourut peu de
tems aprés, & laiſſa
en bas âge Maximilian
& François Sforza ſes
enfans.
Maximilian ſceut ſi
bien profiter des ini-
A iiij 8La Ducheſſe mitiez que le Pape Ju-
les II. avoit excitées
contre la France, aprés
en avoir recue mille
bien-faits, qu’il fut
reconnu Duc de Mi-
lan, & en chaſſa les
François par le ſecours
de pluſieurs Princes,
& particulierement
par l’aſſiſtance des Suiſ-
ſes.
Loüis XII. eſtant
mort ſans pouvoir re-
couvrer le Milanois,
Francois I. qui luy
de Milan. 9 ſucceda, paſſa les mõts
avec une puiſſante ar-
mée, & commença
ſon regne par la fa-
meuſe bataille de Ma-
rignan, qui mi l’or-
gueil des Suiſſes à la
raiſon, & rétablit les
François dans le Du-
ché de Milan ; le Roy
ne laiſſa pas de faire
des conditions fort a-
vantageuſes à Maxi-
milian Sforza, & de
luy donner un établiſ-
ſement conſiderable
10La Ducheſſe en France, où il paſ-
ſa en repos le reſte
de ſes jours. Le
Roy qui cherchoit à
gagner les cœur s de
ſes nouveaux ſujets, fit
un aſſez long ſejour à
Milan, & donna par
là occaſion aux jeunes
gens de la Cour de
faire connoiſtre aux
Dames qu’ils eſtoient
auſſi galans pendant
la paix, qu’ils avoient
paru fiers à la bataille
de Marignan.

de Milan. 11
Parmy le grand
nombre de belles per-
ſonnes qu’il y avoit à
Milan en ce tems-là,
Clarice Viſconti, fille
d’un Cadet de cette
illuſtre Maiſon, qui
avoit peri à la dernie-
re guerre, eſtoit in-
comparablement au
deſſus des autres, ſa
naiſſance, ſon extré-
me beauté & ſa gran-
de vertu obligerent
le Roy à la traiter avec
beaucoup de diſtin-
12La Ducheſſe ction. L’Admiral de
Bonivet, favory de
Francois I. fut si vi-
vement touché des
charmes de cette ai-
mable perſonne qu’il
en devint éperduë-
ment amoureux dés la
premiere fois qu’il la
vid. Le deſir qu’il a-
voit de luy plaire l’en-
gagea à procurer
pluſieurs graces aux
parens de la Comteſſe
Viſconti, mere de Cla-
rice, qui eſtoit de la
de Milan. 13 maiſon de saint Seve-
rin. La Comteſſe en
ayant fait remercier
l’Admiral, il en prit
occaſion de l’aller vi-
siter, s’imaginant qu’il
luy ſeroit facile d’ap-
prendre les ſentimens
de ſon cœur à la belle
Clarice. La Comteſſe
& ſa fille le receurent
avec beaucoup de ci-
vilité, & luy firent
tout l’honneur qu’on
peut rendre au favo-
ry d’un grand Roy.
14La Ducheſſe Quoy que l’Admiral
eût bonne mine, une
grande vivacité, &
beaucoup de hardieſ-
ſe, la modeſtie qui pa-
roiſſoit dans toutes les
actions de Clarice, &
un air de grandeur qui
eſtoit répandu ſur tou-
te ſa perſonne, & qui
relevoit extrémement
ſa grande beauté, im-
primerent tant de reſ-
pect pour elle à ce fa-
vory, qu’il n’eut ja-
mais la force de luy
de Milan. 15 parler de ſon amour,
il retourna la viſiter
pluſieurs fois dans la
reſolution de luy ap-
prendre ce qu’il ſen-
toit pour elle ; mais il
ſe retiroit toûjours
ſans oſer dire ſon ſe-
cret, & plus amou-
reux qu’il n’y eſtoit en-
tré.
Le canal de Milan,
qui eſt l’ouvrage des
François, venoit d’eſ-
tre achevé en ce tems-
là, & les Dames s’y
16La Ducheſſe promenoient fort ſou-
vent ſur des barques.
Le Roy qui avoit fait
venir les plus fameux
Muſiciens d’Italie, fai-
ſoit mettre preſque
tous les ſoirs des illu-
minations le long du
canal, & y donnoit
les feſtes aux Dames.
L’Admiral qui ne per-
doit point d’occaſion
de voir Clarice, l’ayant
un jour accompagnée
à la promenade ſur le
canal, un matelot qui
ſe de Milan. 17 trouva par hazard po-
ſté auprés d’elle, eut
tant de plaiſir à la re-
garder, qu’il oublia de
faire ſa manoeuvre, &
fut cauſe que la bar-
que alla choquer rude-
ment contre un grand
batteau ; le Maiſtre de
la barque reprochant
au Matelot ſa trop
grande application à
regarder la belle Cla-
rice, ſe mit en devoir
de le maltraiter ; mais
l’Admiral l’en empeſ-
B 18La Ducheſſe cha, & ayant tire de
ſa poche une bourſe
pleine d’or, il la don-
na au Matelot ; diſant
qu’un home qui é-
toit d’un ſi bon gout
meritoit une meilleu-
re fortune. Il eſt cer-
tain que cette action
ne déplut point à Cla-
rice, quoy que d’ail-
leurs elle ne fuſt pas
trop avantageuſement
prevenuë en faveur de
l’Admiral ; car il eſtoit
ſi trouble toutes les
de Milan. 19 fois qu’il ſe trouvoit
auprés d’elle, & le
deſſein qu’il avoit de
luy parler de ſon a-
mour, ſans qu’il oſaſt
l’executer, le rendoit
ſi réveur que Clarice
jugeoit que ceux qui
luy trouvoient de l’eſ-
prit, ſongeoient plutôt
à le flatter qu’à luy ren-
dre juſtice, les aſſidui-
tez & l’ĕpreſſemĕt qu’-
il avoit de luy plaire ne
laiſſerent pas de luy
faire ſoupconner qu’-
20La Ducheſſe elle n’eût quelque part
à ſes reveries ; cepen-
dant comme elle ne
ſentoit encore rien
pour luy, il luy écha-
pa de dire dans une
converſation particu-
liere, que l’eſprit de
l’Amiral ne répondoit
point à la reputation
qu’il avoit dans le
monde. L’Admiral qui
avoit gagné par ſes
bien-faits la pluſpart
des perſonnes qui ap-
prochoient ſa Maîtreſ-
de Milan. 21 ſe, fut bien toſt aver-
ty de ce diſcours, &
cherchant moins à ju-
ſtifier ſon eſprit qu’à
faire connoiſtre ſa paſ-
ſion à Clarice, il ha-
zarda de luy écrire un
billet, & s’y détermi-
na particulierement
par la facilité qu’il
trouva auprés d’une
des femes qui ſer-
voient Clarice, qui
s’engagea à le luy
donner, & luy promit
de le ſervir utilement
22La Ducheſſe auprés d’elle ; mais par
mal-heur Clarice ne
ſe trouva point en vo-
lonté de le recevoir,
& fit au contraire une
ſevere reprimande à
celle qui s’en eſtoit
charge : La Comteſſe
Viſconti qui entendit
que ſa fille parloit a-
vec action, luy en de-
manda le ſujet. Clarice
ſans heſiter luy apprit
la cauſe de ſa colere,
la Comteſſe voulut
voir ce billet, & l’a-
de Milan. 23 yant leu avec une
tranquillité affectée,
elle jugea qu’il n’eſtoit
pas neceſſaire que ſa
fille fuſt informée de
ce qu’il contenoit ; &
meſme afin de luy oſ-
ter l’opinion qu’elle
pouvoit avoir que ce
billet ne fuſt une de-
claration d’amour,
cette sage mere eut
l’adreſſe de luy dire
qu’elle n’avoit pas eu
raiſon de ſe fâcher,
puiſque ce billet ne
24La Ducheſſe contenoit autre choſe
qu’un avis que l’Admi-
ral luy donnoit d’une
nouvelle grace que le
Roy venoit de faire à
ſon neveu de Saint Se-
verin : cependant elle
ſerra ce billet ſans le
donner à ſa fille, &
peu de jours aprés elle
chaſſa ſur d’autres pre-
texts, la femme qui
l’avoit porté.
Clarice qui croyoit
avoir remarqué par les
actions de l’Admiral
qu'il de Milan. 25 qu’il avoit de l’incli-
nation pour elle, &
qui s’eſtoit fait un
merite de refuſer le
billet qu’on avoit vou-
luy luy rendre de ſa
part, eut un dépit ſe-
cret d’apprendre par le
diſcours de ſa mere,
qu’elle s’eſtoit trom-
pée, en ſe flattant qu’-
elle avoit donné de l’a-
mour à l’Admiral :
nenamoins toutes les
fois qu’elle faiſoit re-
flexion à la conduite
C 26La Ducheſſe de ſa mere, qui avoit
gardé le billet ſans le
luy faire voir, & qui
avoit chaſſé, quoy que
ſur d’autres pretexts
la femme qui s’en
eſtoit chargée ; elle ſe
defioit de l’adresse de
ſa mere, & dans cet-
te incertitude elle ne
laiſſoit pas de trouver
un eſpece de plaiſir à
penſer qu’elle avoit
peut-eſtre trouble le
repos d’un Favory
qui faiſoit la deſtinée
de Milan. 27 de l’Europe. Ces re-
flexions & une curio-
ſité qui eſt preſque in-
ſeperable des perſon-
nes de ce ſexe, luy
donnerent envie de
s’éclaircir de la veri-
té, & de ſcavoir ce
qu’il y avoit dans ce
billet. Ayant remar-
qué que ſa mere l’a-
voit enfermé fort ſoi-
gneuſement, elle luy
prit avec adreſſe la
clef de la caſſette où
il eſtoit ; & aprés avoir
C ij 28La Ducheſſe leu pluſieurs autres
lettres, elel trouva en-
fin celle de Bõnivet : où
elle leut ces paroles.

Je ſuis ravy que vous
vous ſoyez apperceue
que je n’avois point d’eſ-
prit ; je vous écris enco-
re pour vous le confir-
mer, ſans que je preten-
de vous en deſabuſer
jamais ; car auſsi-toſt
que je vous vois, ou que
je penſe à vous, tous mes
ſens ſe troublent, mon
de Milan. 29 cœur eſt agité de mille
penſées differentes, &
je me trouve ſi embar-
raſſé, que je n’ay plus
la liberté de parler, ainſi
ne me blamez pas d’un
défaut dont vous eſtes
la cauſe ; je ſuis reſolu
de ne m’en corriger ja-
mais, aimant beaucoup
mieux manquer d’eſprit
toute ma vie, que de ceſ-
ſer de vous aimer.

Clairice qui n’eſtoit
pas accoutumée à un
C iij 30La Ducheſſe pareil langage, eut
beaucoup de confu-
ſion en liſant les der-
nieres paroles de ce
billet. D’abord ſa pu-
deur la fit repentir de
ſa trop grande curio-
ſité ; ſongeant nean-
moins que perſonne
n’avoit connoiſſance
qu’elle eût veu cette
letter, & ayant déja
meilleur opinion de
l’eſprit de l’Admiral,
elle fut bien aiſe d’a-
voir découvert un ſe-
de Milan. 31 cret que ſa mere avoit
pris tant de ſoin de
luy cacher, & que
l’Admiral meſme ne
croyoit pas qu’elle
ſceuſt, parce que ſa
Confidente luy avoit
dit que la Comteſſe
s’eſtoit ſaiſie du Billet,
& qu’aprés l’avoir leu,
elle avoit fait enten-
dre à ſa fille qu’il par-
loit de toute autre
chose.
L’Admiral informé
du mauvais succez de
C iiij 32La Ducheſſe ſon billet, paſſa deux
jours ſans pouvoir ſe
conſoler de ce mal-
heur. Mais ne [?]ou-
vant rien de ſi cruel
pour luy, que de vi-
vre ſans voir Clarice,
il aima mieux s’expo-
ſer à tous les repro-
ches qu’il jugea qu’elle
luy feroit, que de ſe
priver plus long-
temps du plaiſir de la
voir. La Comteſſe Viſ-
comty le receut ſeule,
& défendit à ſa fille
de Milan. 33 de paroiſtre juſqu’à
ce que l’Admiral fuſt
ſorty. Clarice jugeant
bien que la Comteſ-
ſe avoit quelque deſ-
ſein dans la teſte, &
qu’elle auroit beau-
coup de part à la con-
verſation particuliere
que ſa mere vouloit
avoir avec l’Admiral,
ſe cacha dans un ca-
binet, d’où elle en-
tendit les plaints &
les reproches que la
Comteſſe fit à l’Ad-
34La Ducheſſe miral ſur le billet qu’-
elle avoit ſurpris.
Bonnivet qui eſtoit
fort amoureux, l’aſſeu-
ra qu’il n’avoit jamais
eu d’autre deſſein que
de plaire à Clarice
pour la demander en-
ſuite à ſes parens, &
paſſer ſa vie avec el-
le à Milan, aprés qu’il
en auroit obtenu le
gouvernement, per-
ſuadé que le Roy ne
luy refuſeroit pas cet-
te grace. La Comteſ-
de Milan. 35 ſe touchée de la bon-
ne foy de l’Admiral,
& prevoyant d’ailleurs
qu’il ſeroit fort avan-
tageux à toute ſa fa-
mille, que ſa fille é-
pouſaſt le Favory
d’un grand Roy, luy
témoigna que ſa re-
cherche ne luy dé-
plaiſoit pas, & luy
promit d’y donner les
mains, à condition
neanmoins qu’il n’au-
roit point de conver-
ſation particuliere a-
36La Ducheſſe vec Clarice, & qu’il
ne luy écriroit jamais
que le Roy n’eſt au-
paravant agreé ſon
mariage, & qu’il ne
luy eût donné le gou-
vernement de Milan.
Il luy fit connoiſtre à
meſme temps qu’il
eſtoit inutile de cher-
cher à plaire à Clari-
ce, eſtant fort aſseu-
rée de la ſoumission
qu’elle auroit à ſe con-
former aux volontez
de ſes parens.
de Milan. 37
Bonnivet penetré de
la ſeule eſperance de
poſſeder quelque jour
ſon aimable Maîtreſ-
ſe, conſentit à tout ce
que ſa mere voulut
exiger de luy : nean-
moins il ſceut luy re-
preſenter avec tant
d’eſprit la violence de
ſa paſſion, & tout ce
qu’il alloit ſouffrir ſi
elle le privoit de voir
Clarice, que la Com-
teſſe luy permit de la
viſiter deux fois la ſe-
38La Ducheſſe maine, mais à condi-
tion qu’il ne luy par-
leroit jamais d’amour.
Clarice qui ne perdit
pas un mot de tou-
te cette converſation
fut charmée de l’eſ-
prit de l’Admiral,
& de l’adreſſe qu’il a-
Voit eu à obtenir par
ſon eloquence preſque
tout ce qu’il avoit de-
mandé à ſa mere. El-
le faiſoit mile refle-
xions differentes ſur
toutes les choſes qu’-
de Milan. 39 elle venoit d’enten-
dre, lors que ſa mere
qui vouloit renvoyer
l’Admiral entiere-
ment ſatisfait, luy fit
dire de paſſer dans la
chamber où elle eſtoit
avec ce Favory. Auſ-
ſi-toſt qu’elle parut,
l’Admiral demeura
interdit, & n’eut plus
la force de dire deux
paroles de ſuite. Cla-
rice s’apercevant que
le meſme home qui
venoit de luy paroître
40La Ducheſſe ſi eloquent avec ſa
mere, eſtoit ſi em-
baraſſé en ſa preſence,
jugea que ſa paſſion
eſtoit fort violente ;&
ſõ peu d’eſprit qui luy
avoit paru un défaut
juſques là, luy devint
ſur le champ un me-
rite auprés d’elle ; &
comme toutes les Da-
mes ſont ravies d’eſtre
aimées, elle ne fut
pas fâchée d’avoir
donné de l’amour à
l’Admiral qui luy pa-
de Milan. 41 roiſſoit fort honneſte
homme. Aprés qu’il
ſe fut retire, ſa mere
l’entretint du merite
& des bonnes quail-
tez de Bonnivet, tâ-
chant de luy perſua-
der que les reveries &
les diſtractions où elle
le voyoit quelquefois
eſtoient un effet des
grandes affaires qu’il
avoit dans la teſte, &
des deſſeins du Roy,
dont ce Favory eſtoit
l’unique confident.
D 42La Ducheſſe Clarice qui avoit dé-
ja du penchant pour
luy, & qui donnoit
une autre explication
à ſes reveries fut bien
aiſe que ſa mere luy
deſtinat un homme de
ce merite.
Pendant que l’Ad-
miral travailloit à s’aſ-
ſeurer le gouverne-
ment de Milan, & à
faire agréer au Roy
le deſſein qu’il avoit
d’épouſer Clarice, on
ne parloit à la Cour
de Milan. 43 que de la ſurprenante
beauté de cette aima-
ble perſonne. La pluſ-
part des Courtiſans
jugeoient que le Roy
l’aimoit, & que ſon
Favory ne la voyoit
que par ſon ordre.
L’aAdmiral ſeul ſe
Flattoit dans ſon a-
mour, & attribuoit à
la civilité du Roy la
conſideration que ce
Monarque témoi-
gnoit déja pour Cla-
rice. Comme il n’a-
D ij 44La Ducheſſe voit point de ſecret
pour le Roy, il luy
avoüa un jour qu’il
eſtoit amoureux. Le
Roy ravy d’apprendre
que ſon Favory ai-
moit, ne luy donna
pas le temps de con-
tinuer, & luy dit en
l’embraſſant qu’il a-
voit une pareille con-
fidence à luy faire.
Bonnivet allarmé de
ce diſcours craignit
d’abord que le Roy
n’aimât Clarice, &
de Milan. 45 cette ſeule penſée l’ef-
fraya ſi fort, qu’il n’eut
pas la force de luy de-
mander le nom de la
perſonne qui luy avoit
donné de l’amour, ai-
mant beaucoup mieux
l’ignorer toute ſa vie
que de ſatisfaire ſa cu-
rioſité, au hazard
d’entendre nommer
Clarice. Mais le Roy
ne le laiſſa pas joüir
long-temps de cette
heureuse incertitude ;
car il luy aprit dans ce
D iij 46La Ducheſſe moment qu’il aimoit
la belle Clarice. L’Ad-
miral étonné & con-
fus de ce qu’il venoit
d’apprendre, eut peine
à cacher ſon deſeſ-
poir ; il le diſſimula
neanmoins avec eſ-
prit, & ne laiſſa pas
d’applaudir au bon
goust du Roy, & de lui
dire qu’il avoit jetté
les yeux ſur la per-
ſonne du monde la
plus digne d’eſtre ai-
mée, Le Roy ſatisfait
de Milan. 47 de l’approbation de
ſon Favory, voulut à
ſon tour qu’il luy aprît
le nom de la perſon-
ne qu’il aimoit. Bon-
nivet craignant de
troubler la joye de ſon
maiſtre s’il luy apre-
noit qu’il fût ſon Ri-
val, le pria de l’en
diſpenſer, & luy fit
entendre qu’il auroit
hõte de dire le nom de
ſa maîtreſſe aprés avoir
ouï nommer la belle
Clarice. Le Roy qui
48La Ducheſſe n’eſtoit occupé que
de ſon amour, ne le
preſſa pas davantage ;
mais il le pria de voir
ce meſme jour Clari-
ce de ſa part, de luy
exagerer la violence
de ſa paſſion, & de
ne rien oublier de
tout ce qui pourroit
advancer ſes affaires au-
prés de cette aima-
ble perſonne.
Vous ſerez bien
mieux de luy parler
vous-meſme, Sei-
gneur, de Milan. 49 gneur, repliqua l’Ad-
miral ; car il eſt con-
ſtant qu’une jeune per-
ſonne eſt toûjours ra-
vie de voir à ſes pieds
un Roy de bonne mi-
ne, qui eſt le Maiſtre
du monde ; & dans
ces occaſions la vertu
n’agit plus que de
concert avec l’amour,
afin d’augmenter par
de foibles reſiſtances
la paſſion du Monar-
que. Le Roy qui eſtoit
prévenu que Bonivet
E 50La Ducheſſe avoit beaucoup d’eſ-
prit, & qu’il eſtoit
d’une humeur fort ga-
lante, n’écouta point
ſes raiſons, & le con-
jura en l’embraſſant
une ſeconde fois, de
ne perdre point de
temps, & de luy fai-
re ſçavoir le ſuccez de
ſa viſite le plûtoſt qu’il
pourroit.
Jamais il n’y eut
d’embaras pareil à ce-
luy où l’Admiral ſe
trouva aprés que le
de Milan. 51 Roy l’eut chargé de
cette cruelle com-
miſſion, accablé de
ſon amour, & preſſé
de ſon devoir, & du
ſouvenir des grandes
obligations qu’il avoit
à ſon Maiſtre, il ne
ſçavoit à quoy ſe de-
terminer, tous les par-
tis luy paroiſſoient
également dãgeureux :
car il ne vouloit point
tromper le Roy qui
avoit tant de confian-
ce en luy ; & il ne
E ij 52La Ducheſſe pouvoit ſe reſoudre à
informer ſa Maiſtreſſe
de ſa nouvelle con-
queſte, craignant que
ſa vanité ne luy fiſt
preferer la paſſion d’un
grand Monarque à
celle d’un particulier.
Enfin aprés pluſieurs
irreſolutions, il aima
mieux trahir ſon a-
mour que ſon devoir,
& trouva une conſo-
lation à préſentir les
ſentimens de Clarice
en luy apprenant ceux
de Milan. 53 du Roy. Il alla chez
elle, & aprés l’avoir
entretenu de pluſieurs
choſes indifferentes,
il luy dit que le Roy
venoit de luy donner
une commiſſion dont
il alloit s’acuitter,
quoy qu’il fuſt aſſeuré
qu’il luy en couſteroit
le repos de toute ſa
vie. Clarice ſurpriſe
de ce diſcours, crut
d’abord que cela re-
gardoit quelque amy
de l’Admiral, que le
E iij 54La Ducheſſe Roy avoit peut eſtre
reſolu de perdre ; &
n’oſant point penetrer
davantage dans un ſe-
cret qu’elle jugeoit ſi
important, elle ſe con-
tenta de donner des
loüanges à l’Admiral
ſur la repugnance qu’il
avoit à faire du mal, &
luy avoüa meſme qu’-
elle trouvoit la condi-
tion des Favoris mal-
heureuſe, en ce qu’ils
eſtoient ſouvent obli-
gez à conſentir à des
de Milan. 55 choſes qu’ils avoient
voulu empeſcher, &
dont le public ne laiſ-
ſoit pas de leur impu-
ter tout le mauvais
ſuccez. Oüy, & plus
malheureuſe que vous
ne penſez, repliqua
l’Admiral en ſoûpi-
rant ; jugez-en, Ma-
dame, par la cruelle
cõmiſſion que le Roy
m’a donnée aujour-
d’huy, lors qu’il m’a
chargé de vous ap-
prendre qu’il vous ai-
E iiij 56La Ducheſſe me d’une paſſion la
plus violente qu’il y
eut jamais. Clarice de-
concertée par un diſ-
cours ſi peu attendu,
ſe preparoit à luy ré-
ponder ce que ſa mo-
destie luy auroit inſpi-
ré, lors que ſa mere,
qui entroit dans ce
moment dans la cham-
bre où ils eſtoient,
& qui avoit entendu
confuſément que l’A-
miral parloit d’amour
à ſa fille, la tira de
de Milan. 57 cet embarrass en luy
ordonnant de paſſer
dans une autre cham-
bre. Elle s’emporta
en ſuite contre l’Ad-
miral, de ce qu’il ne
luy tenoit point la pa-
role qu’il luy avoit
donnée, & ſans vou-
loir écouter ſes raiſons,
elle accabla ce mal-
heureux Amant de
mille reproches outra-
geux. Il n’eſt pas tems
de vous emporter,
Madame, interrompit
58La Ducheſſe l’Admiral penetré de
douleur, je ne merite
point les reproches
que vous me faites, le
mal eſt bien plus grad
que vous ne penſez,
& vous devriez plûtoſt
me plaindre que me
blamer : le Roy aime
voſtre fille ; & comme
ſi je n’eſtois pas aſſez
malheureux d’avoir
un rival ſi redoubtable,
il m’a encore donné
la cruelle commiſſion
d’apprendre ſon a-
de Milan. 59 mour à Clarice ; &
je m’en aquittois lors
que vous eſtes arrive :
n’attendez point de ſe-
cours de moy, je ne
ſçaurois trahir le Roy,
je ſuis reſolu de prefe-
rer mon devoir à mon
amour : cependant…
ſi….. Il ſortit bruſque-
ment ſans avoir la for-
ce d’en dire davanta-
ge, craignant peut-
eſtre que ſa paſſion ne
l’obligeaſt à donner
quelque conſeil à la
60La Ducheſſe Comteſſe contre les
intereſts du Roy. Un
procedé ſi extraordi-
naire fit juger à la
Comteſſe que l’Admi-
ral eſtoit dans de gran-
des inquietudes, quoy
que ſon devoir le for-
çaſt d’agir contre les
intereſts de ſon amour,
elle reſolut de préve-
nir les ſuites d’une
paſſion qui ne faiſoit
que de naiſtre, & qui
ſeroit infailliblement
fatale à ſa fille, puis-
de Milan. 61 que le Roy eſtoit ma-
rié, & que Clarice ne
pouvoit pretĕdre tout
au plus qu’à devenir ſa
Maîtreſſe.
L’Admiral alla trou-
ver le Roy, & l’aſſeu-
ra, en luy rendant
compte de ſa commiſ-
ſion, qu’il avoit ap-
pris ſon amour à Cla-
rice ; mais que la Com-
teſſe Viſconti, qui é-
toit arrivée dans ce
moment, l’avoit in-
terrompu ; & qu’aprés
62La Ducheſſe avoir fait retirer ſa
fille, elle s’eſtoit em-
portée à mille repro-
ches contre luy. C’eſt
à vous, Seigneur,
continua Bonivet, à
achiever le reste, & à
gagner par vos ſoins
& par voſtre amour
le cœur de cette bel-
le perſonne ; c’eſt toû-
jours une grande a-
vance, puiſque Cla-
rice ſçait que vous
l’aimez. Le Roy ſa-
tisfait de la réponſe
de Milan. 63 de ſon Favory, luy dit
qu’il iroit voir Clari-
ce le jour ſuivant, &
luy témoigna qu’il
ſouhaitoit qu’il l’ac-
compagnaſt dans cet-
te viſite, pour eſtre
témoin de la reception
que ſa Maiſtreſſe luy
feroit, & pour luy ai-
der à remarquer ſi le
diſcours qu’il luy a-
voit tenu de ſa part
le jour precedent, ne
luy auroit point dé-
plu.
64La Ducheſſe
Le lendemain l’Ad-
miral ne manqua pas
de ſe rendre auprés du
Roy pour l’accompa-
gner chez Clarice :
mais dans le moment
qu’ils alloient ſortir,
un homme de qualité
avertit le Roy que la
Comteſſe Viſconti é-
toit partie de Milan
le jour precedent, &
qu’elle s’eſtoit retiree
avec ſa fille dans une
maison qu’elle avoit
ſur le lac de Come.
Cette de Milan. 65 Cette nouvelle ſurprit
differemment le Roy
& ſon Favory. Le Roy
parut fort offenſé du
procedé de la Com-
teſſe, & l’Admiral ſen-
tit une joye ſecrette
d’un depart qui flat-
toit ſes eſperances, &
qui rompoit les me-
ſures que le Roy avoit
priſes. Il paſſa dans ce
moment mille deſſeins
violens dans l’eſprit du
Roy : mais à meſure
qu’il les propoſoit à
F 66La Ducheſſe l’Admiral, ce Favory
avoit l’adreſſe de luy
faire trouver mille
difficultez dans l’exe-
cution. Le Roy voyãt
que l’Admiral, bien
loin de flatter ſa cole-
re, ne cherchoit qu’à
détourner tout ce qui
auroit pu faire de la
peine à Clarice, entra
dans quelque ſoubçon
qu’il n’en fuſt amou-
reux ; & ne put s’em-
peſcher de luy témoi-
gner qu’il craignoit
de Milan. 67 qu’un intereſt ſecret
ne le fiſt agir, & ne
l’obligeaſt à reſiſter à
ſes reſolutions. Voſtre
gloire, Seigneur, re-
partit l’Admiral, eſt
un intereſt aſſez preſ-
ſant pour m’engager
à vour parler avec tant
de liberté ; & je ſerois
indigne de toutes les
graces que vous m’a-
vez faites, ſi je ne vous
repreſentois combine
il vous ſeroit honteux
de vous ſervir de vô-
F ij 68La Ducheſſe tre authorité contre
une mere qui connoiſ-
ſant la vertu de ſa fil-
le, vous epergne, en
la faiſant retirer à la
campagne, les cha-
grins qu’une longue
reſiſtance vous auroit
donnez. Le Roy qui
ne vouloit point eſtre
contrarié, & qui ſe
défioit toujuors que
l’Admiral ne parlaſt
par quelque intereſt
particulier ; s’emporta
de nouveau contre lui,
de Milan. 69 & l’auroit peut-eſtre
chaſſé de ſa preſence,
ſi Loüis de la Tremoil-
le, qui avoit entendu
une partie de cette
converſation, ne fuſt
entré dans ce temps-
là. C’eſtoit ce fameux
Loüis de la Tremoil-
le qui par ſon grand
âge, par la grandeur
de ſa naiſſance, & par
les importans ſervices
qu’il avoit rendus à
l’Etat ſous quatre Rois
differens, eſtoit en
70La Ducheſſe poſſeſſion de dire au
Roy ſes ſentimens a-
vec beaucoup de li-
berté. Il luy repreſen-
ta que toutes les vio-
lences qu’il pourroit
faire à la Comteſſe
Viſconti, ſeroient in-
dignes d’une ame auſſi
genereuſe que la ſien-
ne, puiſque cela ne
ſerviroit qu’à luy fai-
re des ennemis en Ita-
lie, & à rendre la do-
mination des François
odieuſe à tout l’Uni-
vers.
de Milan. 71
Le Roy qui natu-
rellement haïssoit les
injuſtices, & qui a-
voit eu honte d’avoir
eſté ſurpris dãs cet em-
portement par l’hom-
me du monde le plus
ſage, écouta paiſible-
ment les remonſtran-
ces de la Tremoille,
& luy promit de faire
de ſerieuſes reflexions
ſur toutes les choſes
qu’il venoit de luy di-
re.
Cependant Clarice
72La Ducheſſe qui aimoit déja l’Ad-
miral, & qui jugeoit
par le deſordre où il
eſtoit lors qu’il luy a-
voit parlé en faveur
du Roy, de la repu-
gnance extréme qu’il
avoit eu à luy appren-
dre la paſſion de ſon
Maiſtre, ne fut pas fâ-
chée que ſa mere l’eut
menée à la campagne.
La Comteſſe qui ſon-
geoit à luy procurer
des établiſſemens ſoli-
des, tâchoit à luy don-
ner de Milan. 73 ner de l’horreur pour
la paſſion du Roy ; &
comme elle ſçavoit
que les avis des meres
font d’ordinaire peu
d’impreſſion ſur l’eſ-
prit des filles, elle luy
conſeilla de lire des
Maximes écrites à la
main, luy faiſant en-
tender qu’on les luy
avoit données lors qu’-
elle eſtoit jeune, &
qu’elle venoit de les
trouver dans une caſ-
ſette avec d’autres
G 74La Ducheſſe vieux papiers, Clari-
ce les prit, & s’eſtant
retiree dans ſa cham-
bre pour les lire, voi-
cy ce qu’elle trouva.

La vertu doit regler
toutes les actions d’une
fille.
Auſsi-toſt qu’elle s’a-
perçoit que quelqu’un
l’aime, elle doit le fuir,
éviter ſa rencontre, &
ne rien oublier de tout ce
qui pourroit le rebutter,
particulierement ſi elle
de Milan. 75 juge que cela ne luy con-
vient pas.

Clarice relut deux
fois cette maxime, ſe
ſçachant bon gré de
l’inclination ſecrette
qu’elle avoit pour l’A-
miral qui luy conve-
noit.

Vne fille doit ſe faire
une habitude de ſoumet-
tre ſes volontez à celles
de ſes parens.
Il eſt permis à une
G ij 76La Ducheſſe fille qui a de la naiſſan-
ce & de la beauté d’a-
voir de l’ambition : car
il eſt certain qu’elle peut
pretender à tout, & qu’il
n’y a rien qui ſoit trop
haut pour elle.
Vne fille de qualité
doit eſtre toujours appli-
quée à tout ce qui peut
avoir rapport à son hon-
neur, & penſer que ſi
elle eſtoit d’un autre ſe-
xe, elle ſeroit oblige de
s’expoſer à mille hazards
pour acquerir de la re-
de Milan. 77 putation : ainſi puiſque
le ſoin de ſon honneur
luy tient lieu d’armee,
de ſieges & de batailles,
elle doit tout faire & tout
ſouffrir pour le conſer-
ver.
Ce n’eſt pas aſſez qu’-
une fille ait de la vertu,
elle doit cela à ſa naiſſan-
ce ; mais elle ſe doit à
elle-meſme une conduite
ſi concertée, qu’on ne
puiſſe jamais en faire
aucun jugement deſa-
vantageux.
G iij 78La Ducheſſe
La modeſtie doit eſtre
inſeparable de toutes les
actions d’une fille ; &
c’eſt preſque manquer de
vertu que de n’avoir
point de modeſtie.

Pendant que Clari-
ce faiſoit des reflexiõs
ſur les maxims que ſa
mere luy avoit don-
nées, le Roy, qui é-
toit le Prince du mon-
de le plus jaloux de ſa
gloire, craignant que
ſa paſſion ne l’enga-
de Milan. 79 geaſt à quelque foi-
bleſſe indigne d’un
grand Roy, avoit ga-
gné ſur luy de ne ſon-
ger plus à Clarice ; &
afin qu’il euſt moins
de peine à executer ce
genereux deſſein, il
s’étoit determine à s’é-
loigner de Milan, &
à retourner en France.
Il appella l’Admiral
dans ſon cabinet, pour
luy apprendre ſa reſo-
lution: Mais comme
il avoit toûjours dans
G iiij 80La Ducheſſe la teſte que ſon Favo-
ry aimoit Clarice, il
reſolut, avant que de
luy apprendre ſon deſ-
ſein, de luy faire une
petite tromperie, pour
découvrir ſes verita-
bles ſentimens. J’ay
fait, luy dit-il, de ſe-
rieuſes reflexions ſur
toutes les choſes que
vous & la Tremoille
m’avez repreſentées ;
je me ſuis meſme de-
terminé à repaſſer en
France pour fuïr Cla-
de Milan. 81 rice ; neanmoins com-
me il m’eſt important
d’attacher à mes inte-
reſts les plus conſide-
rables familles de Mi-
lan, par des bienfaits
ou par des alliances,
j’ay reſolu avant que
de partir, de faire é-
pouſer Clarice au Ma-
reſchal de Foix qui en
eſt amoureux, & de
luy donner en meſme
temps le Gouverne-
ment de Milan. Com-
me vous avez de la
82La Ducheſſe cõſideration pour cet-
te famille, j’ay jetté les
yeux ſur vous, afin que
vous alliez trouvez de
ma part la Comteſſe
Viſconti, que vous
preſentiez le Mareſ-
chal de Foix à Clari-
ce, & que vous ache-
viez cette affaire avãt
voſtre retour ; je don-
neray ordre au reſte,
& nous partirons in-
ceſſamment pour re-
tourner en France.
L’Admiral demeura ſi
de Milan. 83 interdit, & changea
tant de fois de cou-
leur en apprenant ce
cruel diſcours, que le
Roy ſe confirma dans
ſes ſoubçons, & luy
demanda malicieuſe-
ment s’il n’avoit point
quelque haine parti-
culiere contre le Ma-
reſchal de Foix, qui
l’empeſchaſt de le ſer-
vir dans cette affaire.
Seigneur, répondit
l’Admiral, vous eſtes
mon Maiſtre & mon
84La Ducheſſe Roy, vous m’avez com-
blé de bienfaits, & je
ſerois le plus ingrate
de tous les hommes,
ſi je n’obeïſſois à tous
vous ordres ſans rien
examiner : cependant
ſi vous avez encore
quelque reſte de bon-
té pour moy, vous me
diſpenſerez de cette
cõmiſſion. Il eſt vray,
repliqua le Roy en
riant, que vous avez
ſi mal reüſſi dans celle
que je vous avois don-
de Milan. 85 née, que je devois
craindre un pareil ſuc-
cez pour le Mareſchal
de Foix ; & puiſque
vous y avez de la re-
pugnance, j’en char-
geray un autre. L’Ad-
miral agité de mille
mouvemens confus,
ſe repentit un moment
aprés d’avoir refuſé
cette commiſſion, &
ſupplia le Roy de trou-
ver bon qu’il s’en char-
geaſt. Le Roy, qui é-
toit le meilleur Maî-
86La Ducheſſe tre du monde, fut tou-
ché de l’agitation où
il le voyoit. Pourquoy,
luy dit-il, me dégui-
ſez-vous vos ſenti-
mens ? Avoüez-moy
que vous aimez Cla-
rice, & ne me donnez
point d’autre raiſon.
Je l’aime, Seigneur,
il eſt vray, reprit l’Ad-
miral ; quand vous
m’interrompiſtes pour
me faire la meſme con-
fidence, j’eſtois dans le
deſſein de vous l’ap-
de Milan. 87 prendre ; j’avois meſme
commence, mais le
reſpect que j’ay pour
vous m’empeſcha de
vous avoüer que j’e-
ſtois voſtre rival ; &
c’eſt la ſeule faute que
vous puiſſiez me re-
procher, puiſque ma
paſſion, dont je n’ay
jamis oſé entretenir
Clarice, ne m’a pas
empeſché de l’infor-
mer de la voſtre. Le
Roy touché de ce diſ-
cours, & du deſordre
88La Ducheſſe où il le voyoit, n’eut
pas la force de pouſſer
ſon artifice plus loin,
& luy avoüa qu’il luy
avoit fait cette petite
tromperie pour s’é-
claircir de ce qu’il
ſoubçonnnoit déja. Il
l’aſſura qu’il vouloit
bien, pour l’amour de
luy, renoncer à Clari-
ce, à condition nean-
moins qu’il y renon-
ceroit luy-meſme, n’é-
tant pas raiſonnable
qu’il fuſt plus heureux
que de Milan. 89 que ſon Maiſtre. L’Ad-
miral penetré des bon-
tez du Roy, ſe jetta
à ſes pieds, & accepta
le party, malgré la re-
ſiſtance ſecrette de ſon
cœur.
Le Roy ſe diſpoſa
peu de temps aprés à
retourner en France ;
& afin que l’Admiral
euſt moins de peine à
s’éloigner de ſa Maî-
treſſe, il luy dit que
l’amitié plûtoſt que la
jalouſie l’avoit oblige
H 90La Ducheſſe à exiger de luy qu’il
renonceroit à Clarice,
prévoyant bien que
s’il l’euſt épouſée, il
n’auroit pû s’empeſ-
cher de hair le mary
d’une perſonne qu’il
auroit aimée ; & ne
pouvant d’ailleurs ſe
reſoudre à le laiſſer
Gouverneur de Milan,
ny à ſe priver d’un Fa-
vory qu’il aimoit ſi
cherement, & qui é-
toit ſi neceſſaire dans
ſon Conſeil. L’Admi-
de Milan. 91 ral, aprés l’avoir re-
mercié de ſes bontez,
l’aſſeura que quoy qu’il
aimaſt beaucoup Cla-
rice, il ſentoit bien
qu’il n’auroit jamais
eſté parfaitement heu-
reux loin de ſa Maje-
ſté. Cependant il ne
laiſſa pas d’écrire à la
Cõteſſe Viſconti tout
pour avoir occaſion de
continuer ce comer-
ce, il la ſupplia dans
ſa letter de trouver
H ij 92La Ducheſſe bon qu’il euſt ſoin de
ſes intereſts à la Cour,
& qu’il luy écriviſt
quelquefois pour luy
en rendre compte.
Le Roy, aprés avoir
donné le gouverne-
ment de Milan au Cõ-
neſtable de Bourbon,
retourna en France,
ſuivi de l’Admiral, qui
receut en arrivant à
Paris une réponſe fort
civile à la letter qu’il
avoit écrite à la Com-
teſſe Viſconti, quoy
de Milan. 93 que ſa joye fuſt impar-
faite, puiſque cette
lettre ne luy appre-
noit rien de la velle
Clarice, qui luy reve-
noit inceſſamment dãs
l’eſprit, il ne laiſſa pas
neanmoins d’écrire u-
ne ſeconde fois à la
Comteſſe, ſans luy rien
dire de ſa fille, de peur
d’irriter le Roy, s’il
manquoit à ce qu’il
luy avoit promis. Mais
le Roy s’eſtant embar-
qué à de nouvelles a-
H iij 94La Ducheſſe mours qui l’occupe-
rent entieremĕt, l’Ad-
miral qui aimoit toû-
jours Clarice avec la
meſme paſſion, crut
que ce Prince n’y pren-
droit plus d’intereſt,
& ſupplia la Comteſſe
Viſconti, dans la pre-
miere lettre qu’il luy
écrivit, de luy permet-
tre d’écrire à l’aimable
Clarice. La Comteſſe
luy fit réponſe, & luy
refuſa la permiſſion
qu’il luy demandoit.