Le mariage sous L'Ancien Régime

Ce poème paraît dans le Premier livre de la muse folastre (1615), dans Le parnasse des plus excellens poetes de ce temps en 1607, et pour la première fois en 1570 dans le recueil L'amoureux passe-temps.

CONSOLATION POUR LES COCUS


Vous souvient-il, mon Compère,
Lors qu'estiez en si grand colere,

Quand vous me tinstes un propos,

Disant que jamais en repos

N'aviez l'esprit, le corps, ni l'ame,

Tant vous craignez que vostre femme,

Depuis qu'ensemble avez vescu,

Ne vous ait fait souvent Cocu?

Et que chacun qui vous saluë

Vous monstre au doigt parmi la ruë,

Dont le souci vous cuit si fort

Que ne souhaittez que la mort;

Mesme qu'en toute compagnie

Ne servez que de mocquerie?

O! que c'est pour vous grand malheur

De ne cognoistre ce bonheur

Qui arrive et tombe en partage

Aux Cocus comme un heritage!

Car, voudriez-vous un plus grand bien

Qu'estre du rang des gens de bien?

Appartient-il un si beau tiltre



172LES AMOUREUX PASSE-TEMPS
De Cocu à quelque belistre,

Qui sera contraint par la faim

Mandier tous les jours son pain?

Jamais n'advient ceste disgrace

Au Cocu de porter besace,

Et beaucoup, pour n'estre Cocus,

Par la pauvreté sont vaincus.

Bien peu de Cocus ont souffrance;

Cocus ont toujours abondance;

Cocus se trouvent à miliers,

Du commun amis familiers,

Et se voit en leur compagnie

Une multitude infinie

De gens qu'on tient des plus heureux

Si ce n'est quelque mal-heureux,

Dont la femme, pour n'estre belle,

Ne peut estre que maquerelle.

Bref, Compere, si les escus

Nous avions de tous les Cocus,

Au Turc pourrions faire la guerre.

Mais n'as-tu point, Compere Pierre 1,

Grand regret d'avoir tant vescu,

Sans cognoistre l'heur d'un cocu?

S'il a commis un acte infame,

Pourveu qu'il ait fort belle femme,

Il se peut faire, en moins de rien,

Qu'il sera fort homme de bien.

Tousjours un Cocu, mon Compere,

Sans aucun soin fait bonne chere,

Car onc ne manque quelque sot

Qui fait chez lui boüillir le pot.

Vous avez argent en la bource,

Car vostre femme en est la source,

Qui fait son cas si gentiment

Qu'on fournit à l'apointement.



173JEAN PASSERAT
Jamais n'estes melancolique,

Car le plaisir de la Musique,

Que vous avez matin et soir

Vous fait cent plaisirs recevoir.

Vous allez en banquets et dances,

Vous faites mille cognoissances,

Vous recevez tousjours honneurs

Des Princes et des grands Seigneurs,

Qui se rendent si accostables,

Qu'ils vous font asseoir à leurs tables.

Mais vostre femme, à mon advis,

Doit estre size vis-à-vis,

Pour les caresser et pour dire

Tousjours le petit mot pour rire.

Seriez-vous donc le bien venu

Si pour Cocu n'estiez tenu?

Si vous avez quelque querelle,

Vous aurez tost pour l'amour d'elle

Nombre d'amis qui auront soing

Mettre pour vous l'espee au poing.

Mais si vostre femme n'est bonne

Pour faire plaisir à personne,

On vous mettra, sans nul regard,

Comme un ladre bien loin à part,

Et demeurerez miserable.

Mais un Cocu est admirable.

Ce nom est doux comme du miel,

Ce nom est escrit dans le ciel,

Ce nom de Cocu vous honore,

Ce nom de Cocu vous decore,

Et par ce nom on est contraint

Vous adorer tout comme un saint.

Mais advisez, si Dieu vous prise,

Qu'il vous fait semblable à Moyse

Car, quand les Tables il reçeut



174LES AMOUREUX PASSE-TEMPS
Soudainement il s'aperçeut,

Estant descendu de la nuë,

Qu'il avoit la teste cornuë 2,

Qui me fait croire en verité,

Qu'en cornes a divinité.

Bref, ceste corne, est si divine

Que toutes les poisons domine,

Et, pour ne celer leur honneur,

Je veux parler de leur valeur:

Premierement, de la Licorne

N'est-elle excellente la corne?

Si excellent est son pouvoir

Que chacun en desire avoir.

Chacun sa grand vertu admire,

Voilà pourquoy on la desire;

Les uns l'enchassent dedans l'or,

D'autres l'estiment un tresor.

Mais regardez en mainte histoire

Comme la corne est en memoire;

Mesme, voyez es sacrez lieux,

Où sont les saincts portraicts des Dieux:

Vous verrez en grand reverence

Tousjours la corne d'abondance

Qu'ils portent en leur sainte main,

Comme un bien le plus souverain.

Or, l'ame qui est innocente

Aux enfers jamais ne lamente,

Car de Dieu il est approuvé

Que tout innocent est sauvé,

Et celui qui aura vescu

Sçachant bien qu'il estoit Cocu,

N'ayant pour telle experience

Qu'une penible patience,

Dieu luy est si doux et si bon,

Que des esleus est compagnon,



175JEAN PASSERAT
Car sa vie est, pour le vray dire,

Plaine des peines du martyre;

Or, il est escrit en maint lieu

Que tout martyr est pres de Dieu.

Voilà donc comme Dieu retire

Ceux qui ont souffert le martyre,

Dont l'esprit doux et gracieux

Ne trouble onc le repos des Cieux.
Respons-moy doncques, mon Compere,
As-tu cause d'estre en colere,

De ce que ta femme t'a fait

Devenir Cocu si parfait?

Repens, repens-toy dans ton ame

D'avoir voulu mal à ta femme;

Car, par sa grace et son moyen,

Tu crois en grace et en moyen;

Cent amitiez elle t'a faites

Te mettant au rang des Prophetes,

Et là-haut, un jour, dans les cieux

Tu seras mis au rang des Dieux.
D'oresnavant donc, mon Compere,
Appaise un peu ceste colere

Et t'esjouys d'avoir vescu

Jusques icy parfait Cocu,

Voire que Dieu t'a fait la grace

D'estre d'une si noble race.

Adieu donc, Compere, beaucoup

C'est t'en dire trop pour un coup.









176
1. 
Pierre : Nom courant pour le mari cocu.
2. 
Moïse est parfois dépeint avec des cornes (v. par exemple la sculpture de Michelange). Cette représentation est due à une erreur qui apparaît dans la traduction de l'hébreu vers le latin. Dans la légende, lorsque Moïse redescend du Mont Sinaï afin d'obtenir de Dieu de nouvelles tables de la Loi, il aurait rayonné : pour reprendre le passage de la Bible, Quand il descendit de la montagne, il ne savait pas, lui, Moïse, que la peau de son visage était devenue rayonnante en parlant avec le Seigneur (Exode). Le latin a confondu « rayonnant » avec le mot hébreu pour « cornu », ainsi faisant naître un motif artistique et littéraire qui demeure frappant de nos jours.

Moïse (en hébr. Mosché)

Prophète et fondateur de la religion juive et de la nation d'Israël (- XIIIe s.), on lui attribue la rédaction des premiers livres de la Bible.
Selon le livre d’Exode, Moïse monta sur le Mont Sinaï pour recevoir La Loi (Décalogue) dicté par Dieu. Pendant ce temps, les Israélites, ne pouvant plus supporter d’avoir affaire à un dieu invisible, persuadèrent Aaron, le frère de Moïse, de leur fabriquer un veau en or, l'acte qui brisa le premier des dix commandements. En conséquence de cette transgression, Moïse dut remonter le Mont Sinaï pour renouveler l’alliance entre le peuple juif et Dieu, après quoi il redescendit de la montagne, la peau toute rayonnante.
Moïse est le descendant direct d'Abrahahm.
  • « Moïse », Wikipédia l'encyclopédie libre (26 mai 2010), Los Angeles, Wikimedia Foundation, Internet, 26 mai 2010. http://fr.wikipedia.org/wiki/Moïse.
  • « Moïse (en hébr. Mosché, nom d'origine égyptienne) », Le Petit Robert : Dictionnaire illustré des noms propres, Paris, Dictionnaires le Robert, 1994.
  • Römer, Thomas, « Les cornes de Moïse », Évangile et liberté (2005), numéro 190, Évangile et Liberté, Internet, 22 juillet 2010. http://www.evangile-et-liberte.net/elements/numeros/190/article8.html.

Exode (en gr. exodos, en hébr. Shemoth)

Deuxième livre de l'Ancien Testament de la Bible. Il raconte l'exode hors d'Égypte des Hébreux sous la conduite de Moïse, le don des Dix Commandements et les pérégrinations du peuple hébreu dans le désert du Sinaï en direction de la Terre promise.
  • « Livre de l'Exode », Wikipédia l'encyclopédie libre (9 juillet 2011), Los Angeles, Wikimedia Foundation, Internet, 25 août 2011. http://fr.wikipedia.org/wiki/Exode.