Le mariage sous L'Ancien Régime

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Le second et dernier tome du roman LA COMTESSE DE CANDALE.
LA
COMTESSE
DE
CANDALE
SECONDE PARTIE
[Vignette.]
A PARIS,
Chez JEAN RIBOU, au Palais,
vis-à-vis la porte de l’Egliſe de la Sainte
Chapelle, à l’Image de S. Loüis.

[Filet.]
M. DC. LXXII.
Avec Privilege du Roy.
[L'empreinte de la BIBLIOTHEQUE DE L'ARSENAL]
1
[Bandeau.]

LA COMTESSE DE CANDALE.

IE la1 trouvay ſeu-
le, la teſte pen-
chée dans une de
ſes mains, & à demy
couchée ſur un lit de
repos, elle eſtoit negli-
gemment habilée, & ſans
art, & ſans autre parure
II. Part.   A 2 La Comteſſe que ſa propre beauté, ſon
air eſtoit languiſſant &
triſte, ſes yeux brilloient
moins que de coûtume,
mais ils eſtoient plus
doux & plus touchans ;
ie m'apperçeus qu'elle fit
quelque effort pour ſe
contraindre en me
voyant, & que ce n'é-
toit pas ſans peine qu'elle
cachoit la cruelle douleur
qu'elle ſentoit. Avant
que de partir, me dit-elle,
i'ay bien voulu vous ap-
prendre, ce que vous
avez touſiours feint d'i-
3 de Candale. gnorer, quoy que ie vous
aye aſſez fait connoiſtre
mes ſentimens, pour vous
devoir perſuader que l'a-
mour les avoit fait nai-
ſtre. Mais, helas ! noſtre
deſtinée eſt bien diffe-
rente ; d'abord que ie
vous vis, vous me plu-
ſtes, & ie vous aimay,
ma veuë n'a pas fait le
meſme effet ſur vous ;
vous aioûtaſtes la haine &
le mépris à voſtre indiffe-
rence naturelle, & ce qui
me ſemble encore plus
cruel que tout cela, c'eſt
A ij 4 La Comteſſe que vous n'avez pas ſeu-
lement voulu remarquer
que ie ne pretendois plai-
re qu'à vous. Ne m'acuſez
point de tant de crimes à
la fois, Madame, luy répõ-
dis-ie, i'avouë que ie ſuis
coupable de vous avoir
veuë ſans vous aimer, c'eſt
mon cœur qui a fait la
faute, & non pas ma vo-
lonté, qui le deſiroit, mais
cette inſenſible ne le
vouloit pas & peut eſtre
ne ſçavez vous que trop
qu'il eſt impoſſible de
s'oppoſer à ce qu'il veut.
5 de Candale. Cruelle & foible raiſon
que tout cela, interrom-
pit-elle en ſoupirant,
pour iuſtifier la plus mé-
priſante ingratitude dont
on aye iamais payé la vio-
lence & la pureté d'une
paſſion qui pourroit fai-
re le bon-heur du plus
hõneſte homme du mon-
de, s'il en ſçavoit connoî-
tre toute la douceur ; mais
pourquoy eſt-ce que ie
vous repreſente le merite
de mon amour, ie ſçay
que ie ne le devrois pas
faire, & que ſi ma con-
A iii 6 La Comteſſe duite eſtoit connuë, elle
ſeroit generalement con-
damnée de toute la terre ;
mais, helas ! ſi mon cœur
pouvoit eſtre ſatisfait, la
honte d'en eſtre blaſmée
me toucheroit peu : cepẽ-
dant ie répondois à tout
ce qu'elle me diſoit, mais
c'eſtoit d'une maniere qui
ne luy donnoit aucune
eſperance. Comme elle
vit que i'eſtois inflexible,
elle me declara quel deſ-
ſein avoit Madame de
Beauieu
, & qu'elle ne
s'eſtoit engagée à la ſer-
7 de Candale. vir que par l'inclination
qu'elle avoit pour moy ;
elle m'apprit auſſi, que
i'eſtois l'obiet de toutes
les ialouſies du Comte2, &
que la Princeſſe l'alloit
remettre entre ſes mains.
Faites au moins un mo-
ment de reflexion ſur
mon mal-heur, me dit-
elle, iugez ſi ie le merite,
& ce que i'auray à ſouffrir
de ſes ſoupçons & de ma
tendreſſe ; ſi vous pou-
viez vous reſoudre à fein-
dre de m'aimer, mon de-
ſeſpoir ne ſeroit pas ſi
A iiii 8 La Comteſſe grand ; pour vous propo-
ſer de répondre à ma paſ-
ſion, ie ne le veux plus
faire, la propoſition ne
vous plaiſt pas, & ie crain-
drois de m'attirer de nou-
veaux outrages, il n'y a
donc que la feinte qui
puiſſe me garantir des
cruautez d'un mary ia-
loux, & des maux d'u-
ne abſence que i'appre-
hende encore mille fois
plus. Ses larmes & ſa beau-
té prioient pour elle, ie
commençay à me repen-
tir d'avoir eſté ſi peu ſen-
9 de Candale. ſible en la voyant ſi ten-
dre, & ie me reprochay
ſecrettement la dureté
que i'avois euë ; ie pris
donc plaiſir à la regarder,
à l'admirer, & à la trou-
ver belle, pour voir ſi ie
ne me laiſſerois pas vain-
cre ; ie ſentis que mon
cœur me conſeilloit d'ai-
mer, ie ſuivis donc ſon
cõſeil, & ie m'en trouvay
bien. Alors ie me iettay
à ſes pieds, & ie luy de-
manday pardon de ce que
i'avois eſté ſi iniuſte. Il
10 La Comteſſe ne tient qu'à vous de
vous vanger, Madame,
luy dis-ie, & de me ren-
dre cruauté pour cruauté.
Ie conſens agreablement
à la vengeance, me ré-
pondit-elle, & comme
ie n'en trouve point de
plus douce que de vous
faire prendre beaucoup
d'amour, ie ſens bien que
ie me vengeray long-
temps. Ha ! Madame,
luy répondis-ie, ie con-
nois preſentement le prix
de voſtre cœur, mais n'a-
vez vous aucun regret
11 de Candale. qu'il m'ait ſi peu couſté.
Au contraire, interrom-
pit elle, i'ay une ioye
que ie ne puis exprimer,
de ce que ie vous ay aimé
la premiere, vous m'en
eſtes plus obligé, & par ce
que i'ay fait, ie vous mon-
tre ce que vous devez fai-
re. Enfin cét entretien qui
avoit commencé avec
tant d'amour & de dou-
leur de ſon coſté, & avec
tant d'indifference du
mien, finit avec mille
tendres aſſeurances que
nous nous donnaſmes de
12 La Comteſſe nous aimer touſiours.
Madame de Beauieu
ayant ſceu que i'eſtois
chez la Comteſſe, y vint
comme nous eſtions
preſts aller chez elle ; la
ioye qu'elle vit ſur ſon
viſage, luy fit iuger qu'el-
le avoit enfin trouvé
l'heureux ſecret de m'at-
tendrir, & comme il luy
eſtoit tres-important de
luy apprendre ce qui s'é-
toit paſſé entre nous,
elle le fit dés que ie me
fus retiré. Le Comte eſ-
peroit qu'il emmeneroit
13 de Candale. Madame de Candale,
mais mon amour arrivant
ſur le point de ſon dé-
part, la Princeſſe ſe ſervit
d'un pretexte aſſez ſpe-
cieux pour la retenir, ſans
qu'il euſt ſuiet de s'en
plaindre, luy ayant re-
montré qu'il ne pouvoit
point mener ſa femme en
Caſtille ſans de grandes
incommoditez, qu'auſſi
de la laiſſer dans ſes terres,
la ſollitude eſt ſouvent
plus dangereuſe pour la
vertu que le grand mon-
de, qu'elle luy promet-
14 La Comteſſe toit de prendre ſoin de ſa
conduite, & qu'à ſon re-
tour elle luy remettroit
entre ſes mains. Outre ce-
la, elle luy fit trouver de ſi
grands avantages dans
l'accommodement qu'el-
le ménagea aupres du
Roy en ſa faveur, tou-
chant de certaines Terres
ſur leſquelles il avoit de
iuſtes pretentions, & qui
luy furent accordées, qu'il
ne put s'opoſer à la volon-
té de Madame de Beau-
ieu
; il partit deux iours
apres, un peu moins ia-
15 de Candale. loux qu'il n'eſtoit, quoy
qu'il en euſt beaucoup
plus de ſuiet : mais com-
me vous pouvez penſer,
nous n'avions garde de
luy dire qu'il n'avoit
pas raiſon de l'eſtre ſi
peu. Chaumont conti-
nuoit à ne me point voir,
& ſe conſoloit avec Hau-
teville de ce que ie ne le
regardois pas ; Madame
de Candale entreprit de
renoüer noſtre amitié,
elle le pouvoit, & l'on ne
refuſe rien à ce qu'on ai-
me : eſtant un ſoir chez
16 La Comteſſe Madame de Beauieu, la
Comteſſe le prit par la
main, & me pria de le
remettre avec moy dans
le meſme eſtat qu'il
eſtoit, mais ſi ie ne ſuis
point amoureux, Chau-
mont
, luy dis-ie. Ie ne
puis eſtre voſtre amy, me
répondit-il, faites-moy
voir que vous aimez, &
ie reviendray à vous auſſi
fidelle, & auſſi attaché à
vos intereſts que i'aye ia-
mais eſté. Ne voyez-vous
pas bien, luy répartis-ie,
que ie ſuis changé, de-
mandez 17 de Candale. mandez pluſtoſt à Mada-
me de Candale, ſi ie ne dis
pas la verité, elle rougit
un peu, & parut interdite :
mais voulant deſabuſer
Chaumont de la penſée
qu'il avoit ; ſi vous n'aioû-
tez point de foy aux pa-
roles du Prince, luy dit-
elle peut-eſtre m'en croi-
rez-vous, lors que ie vous
aſſureray que le Prince
n'eſt plus indifferent, il
eſt ſenſible, il eſt tendre,
il eſt amoureux, & il a
autant d'empreſſement à
perſuader de ſon amour,
II. Part.   B 18 La Comteſſe qu'il en avoit autrefois
à faire connoiſtre qu'il ne
vouloit point en avoir. Ie
croy que ce n'eſt qu'à
vous que ie ſuis obligé de
ce changement, répon-
dit-il, & i'avois touſiours
bien iugé, que s'il devoit
aimer un iour, ce ne pou-
voit eſtre que vous. Me
trompay-ie Madame, &
n'eſtes-vous pas l'obiet
de ſa paſſion ; ſi c'eſt un
autre, ie ne veux point
d'accommodement avec
un Prince, qui n'a ny diſ-
cernement ny delicateſſe.
19 de Candale. Madame de Candale
l'empeſcha de continuer,
en l'aſſeurant que ſur ſa
parole, il pouvoit en tou-
te ſeureté accepter l'offre
que ie luy faiſois, de luy
redonner mon amitié.
Pendant que le Comte
de Candale prenoit le
chemin de Caſtille, i'eſ-
ſayois de me rendre di-
gne d'eſtre aimé de la
Comteſſe, mon grand
ſoin eſtoit de luy prou-
ver mon amour, & dés
qu'elle en fut perſuadée,
ie me crus heureux, par-
B ii 20 La Comteſſe ce que ie ne deſirois rien
de plus.
Le Duc de Bourbon
chercha d'abord vaine-
ment la cauſe de ma ioye,
mais que ne trouve point
un rival quand il eſt ia-
loux, qu'il eſt malheu-
reux, & qu'il commence
à ſoupçonner le bon-heur
d'un autre : il crut s'ap-
percevoir du mien, il me
ſembloit que ie cachois
aſſez bien ma bonne for-
tune, mais elle ne paroiſ-
ſoit que trop, puis que le
Duc en comprit le ſuiet.
21 de Candale. Il s'imagina qu'il n'eſtoit
pas impoſſible de trou-
bler l'heureux eſtat où l'a-
mour nous avoit mis ;
mais il n'eſtoit pas ſi aiſé
de reüſſir qu'il penſoit.
Madame de Beauieu
eſtoit encore ſans inquie-
tude, oſté celles que luy
donnoient les plus im-
portantes affaires du
Royaume ; ce n'eſt pas
que la continuelle appli-
cation avec laquelle elle
s'y attachoit, ne luy en
fit ſouffrir de tres-gran-
des, mais elle les ſuppor-
22 La Comteſſe toit patiemment, dans
l'eſperance qu'elle avoit
que le Roy la nomme-
roit à la Regence à mon
preiudice, & que ie ne
m'oppoſerois point à ſa
grandeur, eſtant gouver-
né par Madame de Can-
dale que i'aimois, & qui
ne devoit faire que ce
qu'elle luy preſcriroit ;
comme ſi l'amour rece-
voit des loix de quel-
qu'autre puiſſance, &
qu'il ne fuſt pas toû-
iours le maiſtre, mais ce
n'eſtoit pas le deſſein de
23 de Candale. la Comteſſe, la tendreſſe
qu'elle avoit pour moy,
luy rendoit mes intereſts
chers, & ſans doute, elle
ſe ſeroit trahie elle-meſ-
me plutoſt que de me
trahir.
Nous avions donc à
peu pres les ſentimens
que ie viens d'expliquer,
lors que la Princeſſe de-
vint chagrine, ſans en
avoir aucun ſuiet appa-
rent. Hauteville luy en
demanda la cauſe, mais
ſoit qu'elle l'ignoraſt, ou
qu'elle ne voulut point
24 La Comteſſe luy dire, elle luy en dé-
guiſa la verité. Si i'avois
eſté moins prevenu de
mon amour que ie n'é-
tois, il m'auroit eſté fa-
cile de la connoiſtre, elle
ſe troubloit à ma veuë,
elle ne pouvoit s'empeſ-
cher de rougir en me par-
lant, elle commençoit à
porter envie à Madame
de Candale, & elle n'a-
voit plus les meſmes
bontez pour elle.
La Comteſſe remarqua
ce changement plûtoſt
que moy, elle me l'ap-
prit 25 de Candale. prit, & ie luy donnay un
moyen pour découvrir
ſi nos ſoupçons eſtoient
bien ou mal fondez.
Dans l'oiſivité où la
Cour eſtoit alors, chacun
cherchoit une affaire d'a-
mour à ménager, ou ſon-
geoit à l'intereſt de la for-
tune ; la Trimoüille n'é-
tant pas encore aſſez bien
eſtably, & ſon ambition
luy perſuadant la gloire
& le plaiſir qu'il auroit s'il
pouvoit ſe faire aimer de
la Princeſſe, il ſe reſolut
ſans peine à ſuivre ce con-
II. Part.   C 26 La Comteſſe ſeil, qui eſtant outre cela
authoriſé de ſon cœur &
de ſes deſirs, luy fit plus
facilement entreprendre
ce deſſein. Comme Ma-
dame de Beauieu
a de
coûtume de paroiſtre
douce, engageante &
flateuſe, quand elle veut
plaire, il euſt d'abord au-
tant d'eſperance que d'a-
mour ; mais dans la ſuite,
il comprit que s'il avoit
en ſuiet d'aimer, c'eſtoit
bien à tort qu'il avoit crû
avoir raiſon d'eſperer.
Dés que Madame de
27 de Candale. Candale put voir la Prin-
ceſſe
, elle mit en uſage
l'artifice, dont nous
eſtions tombez d'accord
qu'elle ſe ſerviroit, afin
de comprendre quels ſen-
timens on auroit pour
moy.
Madame de Beauieu
luy demanda ſi elle eſtoit
contente de ma tendreſſe,
& comme ie me trouvois
de la ſienne, elle luy dit
cela avec un trouble &
une agitation ſi grande,
qu'il fut aiſé à la Comteſ-
ſe de le remarquer, &
C ii 28 La Comteſſe voulant tirer de plus for-
tes preuves de ce qu'elle
ſoupçonnoit déia, Ma-
dame, luy répondit-elle,
ie ne puis douter de ſa
paſſion, il eſt ſeur de la
mienne, & nous ſommes
aſſez heureux pour eſtre
perſuadez qu'elle ne fini-
ra iamais ; mais, Madame,
ie vous ſuis redevable de
tout mon bon heur, &
ſans vous, ie n'aurois ia-
mais oſé luy dire, que dés
le moment que ie l'ay vû,
i'ay deſiré de luy plaire.
Lors que ie pẽſe au plaiſir
29 de Candale. que l'amour me donne,
ie me hais de n'avoir pas
plutoſt aimé, que ſes
douceurs ſont tendres &
deſirables, & que i'ay per-
du de momens dans l'in-
difference que i'aurois pû
mieux employer ; mais ie
commence à connoiſtre
que mon cœur attendoit
le Prince, & il eſt enfin
arrivé tel que ie ſouhaitois
qu'il fuſt. Prenez donc
part à ma ioye, Madame,
continuoit la Comteſſe,
& ne dédaignez point
d'eſtre la confidente de
C iii 30 La Comteſſe deux Amans, qui peut-
eſtre n'auroient iamais
eſté heureux, ſi vous n'a-
viez bien voulu vous
abaiſſer iuſques à en
prendre ſoin ; aſſeurez-
vous, que nous ne
nous rendrons pas indi-
gnes de vos bontez, &
que nous nous donne-
rons tant de marques
d'un violent amour, qu'il
nous ſera facile de vous
exempter du déplaiſir
d'avoir travaillé inutile-
ment à noſtre bonne for-
tune. Madame de Beau-
31 de Candale. ieu n'écoutoit pas ſans
douleur, un diſcours qui
la deſeſperoit, auſſi ne
put-elle y répondre tran-
quillemẽt. N'eſtant donc
pas en eſtat d'en ſouffrir
plus long-temps la
cruauté, elle feignit de ſe
trouver mal, & la Com-
teſſe luy propoſa des re-
medes, mais comme elle
s'aperceut qu'elle vouloit
eſtre ſeule, elle ſe retira
vivement touchée, &
ayant de fortes apprehen-
ſions, que ie ne fuſſe pas
aſſez amoureux & fidelle,
C iii 32 La Comteſſe pour pouvoir reſiſter au
merite, & à la beauté & au
credit de cette Princeſſe.
Le meſme iour, apres
m'avoir dit que ie ne de-
vois point douter que ie
n'en fuſſe aimé, elle me
fit connoiſtre ſes crain-
tes, mais d'une maniere
ſi tendre, que ie l'en ai-
may encore plus, i'eſ-
ſayay de luy faire perdre
ſes ſoupçons, & i'eus le
plaiſir de voir que mon
amour avoit le pouvoir
de la r'aſſurer contre tout
ce qu'elle eut pû craindre.
33 de Candale.
Madame de Beauieu
n'ayant qu'Hauteville
aupres d'elle, ſe plaignit
de la dureté qu'elle avoit
de ne luy demander pas
ſeulement la cauſe de ſon
incommodité. Elle ne
m'eſt pas ſi inconnuë que
vous croyez, Madame,
luy répondit elle en ſe
mettant à genoux aupres
du lit ſur lequel la Prin-
ceſſe
eſtoit negligem-
ment couchée, & ſi ie
n'apprehendois de vous
déplaire : ie vous di-
rois que tout voſtre mal
34 La Comteſſe vient de ce que vous ai-
mez le Prince, & que
vous eſtes ialouſe de la
Comteſſe ; mais i'ay trop
de reſpect pour vous, ie
n'oſerois vous dire de
ſemblables choſes, & ie
me garderay bien de vous
en parler de ma vie. Qui
peut vous avoir appris ce
ſecret, interrompit-elle,
ſans ſe fâcher de la liberté
que Hauteville venoit de
prendre. Ie ne l'ay enco-
re découvert à perſonne ;
c'eſt de vous ſeule que ie
l'ay ſceu répondit-elle,
35 de Candale. vos regards, vos deſirs,
voſtre ioye, voſtre in-
quietude, tout cela m'a
fait connoiſtre ce que
vous avez reſolu de ca-
cher, vous ne devez pas
m'en eſtimer moins, ſi
ie vous parle ainſi, ie ne
le fais que dans le deſſein
de vous repreſenter que
vous devez mieux dégui-
ſer vos ſentimens que
vous n'avez fait, de crain-
te que le Prince & la
Comteſſe ne s'en apper-
çoivent, & qu'ils ne pren-
nent des precautions
36 La Comteſſe contre tout ce que vous
pourriez entreprendre
pour les découvrir. Ma-
dame de Beauieu
ne put
aſſez loüer de diſcerne-
ment & la diſcretion
d'Hauteville.
Mais quoy qu'elle
aye pû faire pour cacher
ſa paſſion, ie l'ay veuë
augmenter ſans y aider
d'aucuns ſoins ny d'aucu-
ne complaiſance, ſi ce
n'eſt qu'eſtant devenu ia-
loux du Duc de Bourbon,
i'en fis mes plaintes à
Madame de Candale. Ie
37 de Candale. crus qu'elle eſtoit coupa-
ble, ie luy fis des repro-
ches que ie ne luy devois
pas faire, elle s'irrita, ie
me mis en colere, ie ne-
gligeay de l'adoucir, & il
me parut qu'elle ne ſe
mettoit gueres en peine
de m'appaiſer3. Alors le
Duc d'Orleans apprit à
Comines, comme il avoit
voulu rendre à la Com-
teſſe la ialouſie qu'elle luy
avoit donnée ; il luy dit
auſſi comme la Princeſſe
avoit chargé la Tri-
moüille
de l'engager dans
38 La Comteſſe ſes intereſts, la réponce
qu'il y avoit faite, & que
luy-meſme ayant eſté
prié par elle de ſe rendre
dans ſa chambre, il avoit
pris celle de Madame de
Candale pour la ſienne.
Enfin il luy parla de tout
ce qui pouvoit l'inſtruire
des divers ſentimens, des
differentes perſonnes qui
avoient part à ſon hiſtoi-
re. Vous iugez donc,
pourſuivit le Prince, que
ie ne ſuis pas ſans inquie-
tude, ie ne ſuis malheu-
reux, que parce que ie ſuis
39 de Candale. trop aimé, ſi ie l'eſtois
moins ie ne ſerois pas ſi à
plaindre ; mais ie connois
l'eſprit de Madame de
Beauieu
, elle veut forte-
ment ce qu'elle veut, &
l'on ne luy reſiſte pas ſans
eſtre en peril de ſa vie. Ie
ne crains point pour la
mienne, mais pour celle
de la Cõteſſe. Madame de
Beauieu
a tout credit ſur
l'eſprit du Roy, ſi ie re-
fuſe ſa tendreſſe, elle s'en
vengera ſur ce que i'aime,
& quand meſme il me ſe-
roit poſſible de l'accepter,
40 La Comteſſe Madame de Candale ne
ſouffriroit pas tranquille-
ment la cruauté de cette
avanture, & ie ſuis trop
amoureux pour faire ia-
mais rien contre la fideli-
té que ie luy dois.
Quoy que Comines
ne fuſt point ſenſible à
l'amour, il ne pouvoit
blâmer celuy du Duc
d'Orleans
, ce n'eſt pas
qu'il ne previt que cette
paſſion cauſeroit d'étran-
ges deſordres, mais il crut
que les prudentes precau-
tions qu'il conſeilloit au
Prince 41 de Candale. Prince de prendre, ou
pouroient l'exempter du
malheur dont il ſem-
bloit eſtre menacé, ou du
moins en retarder l'effet.
Apres cela, ils s'en re-
tournerent enſemble au
Chaſteau, Comines dans
la Chambre du Roy, &
le Prince chez Madame
de Candale, où Chau-
mont
ne le ſuivit point,
parce qu'il avoit deſſein
d'obſerver ſi Hauteville
regarderoit encore Pont-
dormy4 auſſi favorable-
ment qu'elle avoit fait.
II. Part.   D 42 La Comteſſe Auſſi-toſt qu'elle le vit,
comme ie ne ſuis point
ialouſe, luy dit elle, ie
ne pretends point que
vous ſoyez ialoux ; ſi i'a-
vois crû que l'on s'ai-
maſt pour ſe faire de la
peine, ie n'aurois iamais
aimé, ne prenons de l'a-
mour que ce qu'il voudra
nous donner de plaiſirs,
& laiſſous aux malheu-
reux des inquietudes &
des ſouffrances, que nous
ne devons point recevoir
dans nos cœurs, puis que
415 de Candale. nous avons mille choſes
douces & ſatisfaiſantes à
y mettre. Chaumont ne
pouvoit contenir ſa ioye
en voyant Hauteville ſi
tendre & de ſi bon ſens, &
par la reſponce qu'il luy
fit, non ſeulement il
approuva ce qu'elle ve-
noit de luy dire, mais il
la preſſa d'avancer les mo-
mens de ſa bonne for-
tune.
Le Duc de la Trimoüil-
le
qui croyoit eſtre aimée
de Madame de Beauieu,
eſtoit perſuadé qu'il ne
D ii 44 La Comteſſe pouvoit manquer d'eſtre
heureux ; elle paroiſſoit
ſenſible, & auſſi touchée
qu'elle eſtoit belle & tou-
chante, c'eſt à dire infini-
ment ; mais comme cette
Princeſſe le iugeoit utile
à ſon deſſein, elle ne fai-
ſoit ſemblant de l'aimer,
qu'afin de le mieux trom-
per, & qu'il s'engageaſt
plus facilement à faire
reüſſir l'ingenieux artifice
qu'elle avoit inventé
pour perdre Madame de
Candale dans l'eſprit du
Duc d'Orleans. I'ay des-
45 de Candale. ia dit qu'elle l'avoit pre-
paré à feindre d'en aimer
une autre, luy faiſant croi-
re que c'eſtoit pour mieux
cacher l'intelligence qui
eſtoit entr'eux ; mais
comme ie n'ay point
nommé qui elle eſtoit,
il me ſemble à propos de
faire ſçavoir que c'eſtoit
Madame de Candale.
On feint touſiours mal
une paſſion qu'on n'a pas,
mais pour peu qu'on s'at-
tache à loüer une Dame,
& à rendre des ſoins, c'eſt
aſſez pour allarmer l'A-
D iii 46 La Comteſſe mant aimé, & pour luy
donner de la ialouſie : &
c'eſtoit par là que la
Princeſſe avoit iugé qu'il
falloit commencer à dé-
truire un amour qui la
deſeſperoit.
Le Prince fut ſurpris
du changement de la Tri-
moüille
, & ce nouveau
rival luy fit craindre tout
ce qu'on craint quand on
aime fortement, ce n'eſt
pas qu'il ne fuſt maiſtre
du cœur de Madame de
Candale, mais peut-on
répondre de l'eſtre toû-
47 de Candale. iours, & eſt-ce aſſez pour
conſerver ce que nous
avons acquis avec bien de
la peine, que d'eſtre toû-
iours ardant, & touſiours
fidelle ? non, ſans doute,
la durée de nos paſſions
ne dépend point de nous,
& quand ce changement
arrive, on ne devroit non
plus s'en eſtonner que de
celuy des ſaiſons : mais ce
qui fait qu'on en ſouffre
de ſi vives douleurs, c'eſt
qu'on aime tant, qu'on
ne peut point s'imaginer
48 La Comteſſe que l'amour ceſſe, & lors
qu'il vient à manquer,
celuy des deux Amans
qui aime encor, ſe plaint,
ſe deſeſpere, & veut mou-
rir ; mais dans la ſuite, il
a honte de ſa foibleſſe, il
ſe conſole, & veut vivre.
Ie laiſſe à iuger s'il fait
bien ou mal, ie n'oſerois
decider. Mais revenons
au Duc d'Orleans, qui
euſt la ſatisfaction d'en-
tendre dire à la Comteſſe,
la crainte qu'elle avoit
que la Trimoüille ne fut
amoureux d'elle, la ſin-
cerité 49 de Candale. cerité qu'elle euſt, luy at-
tira de nouvelles marques
de la tendreſſe du Prince,
auſſi les meritoit-elle
bien.
Quelques iours s'eſtant
paſſez, pendant leſquels
Madame de Beauieu
avoit le plaiſir de voir que
la Trimoüille travailloit
utilement à faire reüſſir
ſon deſſein, ſa ialouſie luy
en ayant fait avancer
l'execution, elle s'y pre-
para ſi ſecrettement, que
meſme elle n'en fit aucu-
ne confidence à Haute-
II. Part.   E 50 La Comteſſe ville, craignant qu'elle
n'aimaſt Chaumont, &
que ne pouvant rien luy
cacher, le Prince n'en fuſt
averty par luy. La Prin-
ceſſe
voulant donc s'eſta-
blir ſur les ruines de ſa ri-
vale, & prenant ſon temps
qu'elle pouvoit luy parler
en liberté. I'ay touſiours
eſté de vos amies, luy dit-
elle, d'une maniere obli-
geante & flateuſe, quoy
que peut-eſtre vous ne
l'ayez pas cru, mais ie
veux vous en donner au-
iourd'huy une marque ſi
51 de Candale. veritable, que vous n'ayez
iamais lieu de douter de
l'eſtime ; ſi elle euſt oſé,
elle euſt dit de la tendreſ-
ſe que i'ay pour vous. Ie
ſçay le pouvoir que Ma-
dame de Candale a ſur
vous, ie connois que vous
l'aimez, ie ne dis pas que
ſa beauté ne le merite,
mais ſa conduite l'en rend
indigne. Le Prince
écoutoit paiſiblement ce
qu'elle luy diſoit, s'ima-
ginant que c'eſtoit quel-
que impoſture dont elle
ſe ſervoit pour l'obliger à
E ij 52 La Comteſſe rompre avec la Comteſ-
ſe : mais voyant qu'elle
luy apprenoit des circon-
ſtances aſſez particulieres
pour ne les devoir point
negliger, il ſe reſolut de
s'en éclaircir luy-meſme,
quoy qu'il fuſt perſuadé
du contraire. Madame de
Beauieu
ayant remarqué
qu'il commençoit à pren-
dre de l'inquietude, con-
tinua de luy en tant don-
ner par tout ce qu'elle luy
apprit en ſuite, que peu à
peu la confiance qu'il
avoit en la fidelité de
53 de Candale. Madame de Candale di-
minua, on luy faiſoit voir
des apparences ſi grandes
de trahiſon, qu'il com-
mença à croire qu'il pou-
voit eſtre trahy. Que vô-
tre amitié me couſte cher,
Madame, répondit il, en-
fin, que ne me laiſſiez-
vous dans la creance où
i'eſtois, ſãs venir troubler
un commerce le plus ten-
dre & le plus doux, que
l'amour aye iamais pris
plaiſir d'eſtablir entre
deux vrays Amans. He-
las ! vous croyez peut-
E iii 54 La Comteſſe eſtre me rendre un bon
office, en m'avertiſſant
qu'on me trahit, qu'on
m'abandonne, & qu'on
ne m'aime plus ; mais
ſçachez que vous me de-
ſeſperez, & qu'au mo-
ment que ie vous parle, ie
ſuis le plus mal-heureux
de tous les hommes, par-
ce que ie ſens bien que
i'ay beaucoup d'amour &
de conſtance, & que ie ne
ſçaurois imiter le procedé
d'une ingrate qui ne de-
voit iamais m'aimer, ou
qui devoit m'aimer
56 de Candale. touſiours. La Princeſſe
qui ne le croyoit point ſi
amoureux, eut un vio-
lent dépit de le voir ſi
ſenſiblement touché, elle
voyoit bien qu'il eſtoit
cruellement irrité contre
Madame de Candale, &
que dans l'état où ſon
artifice l'avoit mis, il y
avoit lieu de penſer qu'il
pourroit ſe venger de ſon
infidelité en aimant ail-
leurs ; mais malgré cela,
elle eut deſiré eſtre en la
place de la Comteſſe, tant
elle craignoit que ſon ar-
E iiii 56 La Comteſſe tifice ne fuſt découvert,
& que la cauſe des ſoup-
çons eſtant perduë, l'a-
mour ne ſe remit entr'eux
plus fortement qu'il n'a-
voit iamais eſté. Le Prince
ne pouvant ſoutenir plus
long-temps un entretien
qui le deſeſperoit, ne re-
mit pas à un autre iour
l'éclairciſſement qu'il
eſtoit reſolu d'avoir, ſur
tout ce que luy avoit ap-
pris Madame de Beauieu,
chez laquelle la Comteſ-
ſe entra dans le moment
qu'il en ſortoit, elle s'a-
57 de Candale. perceut de l'inquietude
& du chagrin de ſon
Amant, & elle l'appella
pour en ſçavoir le ſuiet ;
mais quoy qu'il ne fuſt
pas encore aſſez éloigné
pour ne pouvoir enten-
dre ſa voix, il ne voulut
pas répondre, & ſans per-
dre de temps, il ſe rendit
dans la chambre de Ma-
dame de Candale, où il
ne trouva qu'une ſeule
fille qui eſtoit à elle, il luy
fit pluſieurs demandes
differentes, & elle ne
répondit que trop pour
58 La Comteſſe ſon repos, & ſous pro-
meſſe d'une recompenſe
conſiderable, l'ayant en-
gagée à luy remettre en-
tre les mains la caſſette de
ſa maiſtreſſe, il ne luy fut
pas mal-aiſé de l'ouvrir,
cette infidelle luy en
ayant donné la clef.
Il y vit mille choſes qui
condamnoient Madame
de Candale dans les Let-
tres qu'il y trouva, il re-
connut que le caractere
eſtoit de la Trimoüille, &
dans la premiere qu'il ou-
vrit, il y lut ces paroles.
59 de Candale.
Q Ve nous commençons
bien à nous aimer,
Madame, qu'il eſt doux d'ai-
mer ainſi, & que voſtre
tendreſſe me rend heureux ;
mais, helas ! ſi elle venoit à
me manquer que ie ſerois à
plaindre, s'il eſt vray ce
qu'on dit que tãt plus l'amour
eſt violent & moins il eſt du-
rable, que ne dois-ie point
craindre du voſtre, ie reſpons
de l'ardeur & de la fermeté
du mien, mais ſi vous ne me
r'aſſurez ce ſoir par ces meſ-
mes bontez auſquelles vous
m'avez veu ſi ſenſible & ſi

60 La Comteſſe reconnoiſſant, ie ne croiray
pas mon bon-heur auſſi
grand qu'il eſt.

Que cette Lettre luy
fit faire de triſtes & de
douloureuſes reflexions,
qu'il ſe crut malheureux,
& iuſqu'où ne penſa-t'il
point que ſon rival avoit
porté ſa bonne fortune,
il n'euſt pas la force d'en
lire davantage, mais vou-
lant convaincre la Com-
teſſe de ſon infidelité, il
garda quelqu'unes de ſes
Lettres, & ſe retira chez
61 de Candale. luy, pour faire part à
Chaumont du malheur
qui luy eſtoit arrivé.
Madame de Candale
avoit eſté trouver la Prin-
ceſſe
, pour la prier de fai-
re oſter les Lions7 de deſ-
ſous ſa chambre, elle en
avoit une frayeur qu'on
ne peut exprimer, & elle
ne pouvoit entendre les
rugiſſemens qu'ils fai-
ſoient une partie de la
nuit, ſans eſtre ſur le
point de s'évanoüir ; elle
luy promit qu'elle y don-
neroit ordre dés le meſ-
62 La Comteſſe me iour, & la Trimoüille
eſtant entré, il feignit ſi
bien d'eſtre amoureux,
que la Comteſſe iugea à
propos de concerter avec
le Prince, de quelle ma-
niere elle s'en defferoit.
Elle attendoit donc avec
impatience qu'il ſe rendit
chez elle, mais il eſtoit
trop prevenu de ſa ialou-
ſie, & trop accablé de ſon
infortune, pour eſtre en
eſtat de prendre le party
qui eſtoit ſans doute le
meilleur. Voulant donc
voir ſi la Trimoüille
63 de Candale. entreroit dans ſa cham-
bre, comme il ſembloit
en demander la permiſ-
ſion par ſa Lettre, il eut
la douleur de le recon-
noiſtre d'un endroit où il
s'eſtoit caché, & de re-
marquer que la porte luy
avoit eſté ouverte avec
une promptitude qu'on
n'avoit iamais euë pour
luy-meſme, quoy qu'il
ne ſe fuſt pas informé ſi
la Lettre qu'il avoit leuë
eſtoit écrite du meſme
iour. Il fut ſi ingenieux à
redoubler ſa douleur par
64 La Comteſſe ſa precaution, qu'il vit ce
qu'il n'auroit pas voulu
voir.
Le lendemain dés la
pointe du iour, il monta
à cheval, ſuivy de Chau-
mont
, & de quelques
autres, afin de ne pas ſi-
toſt montrer à la Cour
une inquietude, qui pou-
vant recevoir de differen-
tes interpretations, ne
ſeroit peut-eſtre pas
expliquée de la maniere
qu'il auroit pû deſirer
qu'elle le fuſt.
La maladie du Roy
augmentoit 65 de Candale. augmentoit tous les
iours, & meſme les
Medecins ne pouvoient
s'empeſcher de dire en
ſecret qu'il avoit peu de
iours à vivre. Madame de
Beauieu
profitant de l'a-
vis qu'elle venoit d'en re-
cevoir par un d'eux, prit
ſon temps que le Duc
d'Orleans
eſtoit à la chaſ-
ſe, pour faire entendre au
Roy au deſceu de Comi-
nes
, que ce Prince eſtoit
allé à Blois, où il ſe de-
voit faire une aſſemblée
des plus Grands du
II. Part.   F 66 La Comteſſe Royaume, & la conve-
nir des moyens de refor-
mer l'Eſtat, & de ſe ſaiſir
de ſa Personne. Le Roy
à qui ſa longue maladie
avoit alteré ce grand &
admirable genie qui l'a-
voit fait triompher de ſes
ennemis, & craindre de
tous les autres Princes de
l'Europe, fut entierement
troublé de ce que luy
apprenoit Madame de
Beauieu
, ſes cruautez & ſes
ſoupçons augmenterent,
il fit fortifier le Chaſteau,
& commanda aux Ar-
67 de Candale. chers de ſa Garde, de ne
laiſſer entrer perſonne
que par un ordre de ſa
main, ou de celuy de la
Princeſſe. Comines aver-
ty des nouvelles défian-
ces du Roy, & iuſqu'où
Madame de Beauieu
avoit deſſein de porter
ſon authorité, fit ſçavoir
en diligence au Duc
d'Orleans
le changement
qui eſtoit arrivé depuis
ſon départ. Comme il
eſtoit incertain ſi on ne
le feroit point arreſter,
il luy conſeilla de ſe reti-
F ij 68 La Comteſſe rer à Blois, afin qu'il put
en ſeureté prendre les
precautions qu'il iugeroit
neceſſaires pour ſe ga-
rentir du pouvoir d'une
femme qui eſtoit irritée,
& qui pouvoit tant.
C'eſtoit trop de mal-
heur à la fois pour un
Prince qui n'avoit point
fait d'autre crime que ce-
luy de paroiſtre trop ai-
mable, quoy que Mada-
me de Candale luy ſem-
blaſt infidelle, & que ſon
dépit luy alleguaſt mille
raiſons pour ne la plus
69 de Candale. aimer, ſon amour for-
çoit ſon cœur à ne le
pas croire. Il prend
donc la reſolution de
la voir, mais à quels
perils ne s'expoſe-t'il
point s'il l'entreprend, il
ſe met à la mercy d'une
femme en colere & mé-
priſée, qui a tout credit ſur
l'eſprit du Roy, s'il aban-
donne la Comteſſe au
pouvoir de ſa rivale, il a
tout à craindre pour ce
qu'il aime, & c'eſt ce qui
le rend le plus deſeſperé
de tous les hommes, il
E iii 70 La Comteſſe veut aller au Chaſteau du
Pleſſis-les-Tours
, il a
deſſein de voir Madame
de Candale ; mais de la
maniere que celuy qui
luy a apporté la Lettre de
Comines parle de la ſeve-
rité avec laquelle on exa-
mine ceux qui entrent
dans le ChaſteauChaſteau, il iuge
que cela eſt bien difficile :
c'eſt en vain que Chau-
mont
veut luy remontrer
qu'il court riſque de la
vie, ou du moins d'eſtre
arreſté, s'il eſt reconnu,
comme il ſera ſans doute.
71 de Candale. Il ne veut point écouter
le conſeil de ſon favory,
& tout ce qu'il peut ob-
tenir de luy, c'eſt d'en-
voyer un de ſes gens au
Pleſſis-les-Tours, pour
luy raporter fidellement
toutes choſes, pendant
qu'il ſe mettra en ſeureté
iuſqu'au lendemain, à
quelques lieuës de là, ne
pretendant point differer
plus long-temps à eſſayer
d'entrer dans le Chaſteau.
Il fait réponce à Comi-
nes
, luy recommande ſes
intereſts, & l'avertit de
72 La Comteſſe l'infidelité de Madame
de Candale, à laquelle il
écrit ; celuy à qui il avoit
cõmandé d'aller au Cha-
teau du Pleſſis
eſtant de
retour, il ne fuſt que trop
confirmé dans la nouvel-
le que Comines luy avoit
mandé. Pendant que ce
Prince eſt ſi cruellement
agité des differens ſuiets
qu'il a de ſe deſeſperer,
Madame de Beauieu n'eſt
gueres plus tranquille,
quoy que ſon dépit & ſa
colere luy ayent fait en-
treprendre contre luy,
quand 73 de Candale. quand elle examine ſes
ſentimens, elle trouve
qu'ils ſont preſque tous
amoureux ; mais c'eſt en
vain qu'elle s'irrite d'e-
ſtre ſi tendre, l'amour
eſt plus fort que ſon reſ-
ſentiment : elle connoiſt
bien qu'elle ne devroit
pas aimer, mais ſon cœur
ne peut s'en empeſcher,
& elle n'a pas touſiours la
force de luy reſiſter. La
cruelle inquietude de
Madame de Candale ne
luy fait pas moins ſouf-
frir de peines que le Duc
II. Part.   G 74 La Comteſſe d'Orleans & Madame de
Beauieu
en endurent, el-
le voit redoubler les gar-
des pour la ſeureté du
Chaſteau, la Princeſſe la
fait obſerver, elle entend
dire que le Prince conſ-
pire contre le Roy, &
qu'il eſt party, elle ne
peut croire qu'il puiſſe
avoir une ſi coupable
penſée, mais elle l'acuſe
de negligence, de tiedeur,
& de peu d'amour, & c'eſt
là le grand crime qu'elle
eſt reſoluë de luy repro-
cher, ſi iamais elle le peut
75 de Candale. voir ; elle ſeroit bien
plus à plaindre, ſi elle
ſçavoit les iniurieux
ſoupçons qu'il a conceu
contr'elle ; mais elle ne
peut les apprendre que
par luy-meſme, & il n'eſt
pas aiſé qu'ils ſe puiſ-
ſent retrouver enſemble.
Le Duc de Bourbon avoit
une ſecrette ioye du mal-
heur du Prince, qu'il ne
cachoit pas ſi bien, que
Comines qui eſtoit pene-
trant, & qui ſçavoit ſi bien
démeſler les divers inte-
reſts des plus grands, n'en
G ii 76 La Comteſſe comprit facilement la
cauſe. Cõme il aimoit le
Prince, & qu'il connoiſ-
ſoit ſa vertu, il ne l'accu-
ſoit que d'eſtre mal-heu-
reux. Il eſtoit donc reſo-
lu de le ſervir, eſtant aſ-
ſuré qu'il n'avoit attente
ſans y penſer que ſur le
cœur de la Princeſſe , &
non pas contre le Roy &
l'Eſtat, comme on vou-
loit perſuader ; mais
quand on veut perdre
quelqu'un, on ſe ſert toû-
iours des pretextes les
plus ſpecieux, afin que
77 de Candale. l'apparence du crime
puiſſe effacer le merite &
l'innocence de l'accuſé.
Chaumont voyant
que tout ce qu'il pouvoit
dire au Prince, au lieu de
luy faire perdre le deſſein
d'aller au Pleſſis, luy en
augmentoit plus forte-
ment l'envie, fut con-
traint d'approuver ſa re-
ſolution, apres luy avoir
vainement repreſenté le
peril où ſon imprudence,
& ſa precipitatiõ l'alloient
expoſer ; il falloit donc
trouver le moyen de
G iii 78 La Comteſſe tromper les Gardes, & la
défiance de Madame de
Beauieu
, & ils ne ſça-
voient par quel moyen y
reüſſir. Chaumont avoit
écrit à Hauteville par le
Domeſtique de Comi-
nes
, afin qu'elle luy man-
daſt le ſuiet d'un ſi
prompt changement, &
qu'elle fit en ſorte qu'il
put la voir, mais la Lettre
ne put luy eſtre renduë,
& ce ne fuſt pas ſans dif-
ficulté qu'on permit à
Comines de faire entrer
celuy qu'il avoit envoyé
79 de Candale. au Duc d'Orleans : le len-
demain ce Prince vint ſe-
crettement dans Tours,
& la il ſceut par quel-
qu'un de ſes amis, que
dans le dernier conſeil
qui s'eſtoit tenu, on
avoit reſolu de l'arreſter,
il douta de la verité de cét
avis, & crut que Chau-
mont
luy avoit fait don-
ner, de crainte qu'il ne put
s'oppoſer à la reſolution
qu'il avoit priſe d'entrer
dans le Chaſteau un peu
avant la nuit. Le Prince
& Chaumont, qui s'é-
A iiii 80 La Comteſſe toient déguiſez, appre-
hendant d'eſtre connus,
apperceurent dans un dé-
tour qui les avoit ca-
chés à la veuë du Pleſſis,
quand meſme il auroit
eſté plus grand iour, une
charette arreſtée, & deux
hommes deſſus qui pa-
roiſſoient eſtre dans une
penible occupation, ils
s'en approcherent, & de-
mandant ce que pouvoit
eſtre, l'un des deux veſtu
à l'Affricaine, crut re-
connoiſtre la voix du
Prince, qui avoit parlé, &
81 de Candale. ayant en ſuite obſervé
ſon viſage, il ne douta
plus que ce ne fuſt le Duc
d'Orleans
, qui le recon-
nut pour un homme qui
avoit autrefois eſté à luy,
& qui par diverſes avan-
tures qui ne ſont point
de mon ſuiet, avoit eſté
pris des Corſaires, & qui
s'eſtant rendu habile, pa-
tient & hardy à gouver-
ner des Lions, avoit eſté
choiſi pour en amener au
Roy deux des plus grands
qu'on aye iamais veus, il
n'en avoit pû conſerver
82 La Comteſſe qu'un de vivant, malgré
tous les ſoins qu'il s'é-
toit donné, & lors que le
Prince ſe trouva pres de
cette charette, l'autre ſe
mouroit, & c'eſtoit la
cauſe qui l'avoit fait ar-
reſter, afin d'eſſayer s'il
ne pourroit point luy
ſauver la vie, mais ce fut
inutilement. Le Prince
voyant une ſi grande fa-
cilité d'entrer dans le
Chaſteau ſans qu'on put
en avoir aucun ſoupçon,
ne fit donc aucune diffi-
culté de ſe découvrir à
83 de Candale. l'Africain, & quoy que
put dire Chaumont
pour le détourner d'un
deſſein auſſi perilleux
que celuy qu'il entre-
prenoit, il voulut eſtre
mis dans la loge où eſtoit
le Lion mort, afin d'e-
ſtre introduit plus ſeu-
rement dans le Pleſſis.
Chaumont s'obſtinant à
ne le point abandonner,
fut caché ſous un tas de
paille qui eſtoit ſur la
charette, qui ne tarda pas
long temps à ſe rendre à
la porte du Chaſteau, qui
84 La Comteſſe ne fuſt point ouverte
ſans la permiſſion de Ma-
dame de Beauieu
, qui
ayant ſceu que c'eſtoit
des Lions qui arrivoient,
envoya un ordre pour les
laiſſer paſſer, non pas
ſans qu'on viſitaſt les lo-
ges, ce qui fut fait avec
de ſi grandes frayeurs par
ceux qui en eurent la
commiſſion, qu'ils ne
découvrirent point ce qui
eſtoit caché. Eſtant donc
heureuſement entrez, ils
attendirent que la nuit
fut plus avancée & plus
85 de Candale. ſombre qu'elle n'eſtoit, le
Prince pour aller faire
mille reproches à Mada-
me de Candale, & Chau-
mont
pour ſçavoir la cau-
ſe de toutes les precau-
tions qu'on prenoit. L'A-
fricain qui eſtoit inſtruit
de ce qu'il avoit à faire,
fit demander à Madame
de Beauieu
, en quel en-
droit elle deſiroit que les
Lions fuſſent mis. Dans
le temps qu'elle com-
mandoit de les mettre
avec les autres ſous la
chambre de la Comteſſe,
86 La Comteſſe un imprudent paſſant
aupres de la charette avec
un flambeau, le feu ſe prit
à la paille, & dans un mo-
ment tout fut embraſé.
Chaumont ſongeant à ſa
vie, afin d'eſtre en eſtat
de conſerver celle du
Prince, eut à peine le
temps de ſe ſauver, déia
une partie de la loge où
eſtoit le Lion, commen-
çoit à bruſler lors qu'il en
ſortit, il ſe ietta ſur tout
ce qu'il puſt rencontrer
dans ſon chemin, & ſe
fit craindre aux plus in-
87 de Candale. trepides, par la furie dont
il s'élançoit entre les ar-
mes de ceux qui avoient
aſſez de fermeté pour s'o-
poſer à ſon paſſage, le
Prince n'apprehendoit
point la perte de ſa vie, &
il en donnoit d'aſſez
grandes marques en ſe
venant livrer entre les
mains de ſes ennemis ;
mais ne voulant point
perir ſi honteuſement, &
eſtant aidé du ſecours de
Chaumont, il fut heu-
reuſement garenty de la
violence du feu, qui
88 La Comteſſe cauſa une grande frayeur
par tout le Chaſteau, mais
non pas ſi cruelle que le
Lion furieux. L'Africain
entendant le ſuiet de ce
deſordre, courut à la cha-
rette pour ſauver le Duc
d'Orleans
, mais l'ayant
rencontré qui luy avoit
fait ſigne de ſe taire, il
n'euſt plus d'autre ſoin
que de ſe faire reconnoî-
tre au Lion, qui s'eſtant
enfin appaiſé, s'en revint
à ſon maiſtre auſſi doux
qu'il avoit eſté furieux. A
peine le trouble & le de-
ſordre 89 de Candale. ſordre venoit de ceſſer,
lors qu'un autre accident
le recommença. Madame
de Candale eſtoit dans ſa
chambre, n'ayant avec
elle que cette fille que le
Prince croyoit avoir ga-
gnée, lors qu'elle luy re-
mit entre les mains la
caſſette de ſa Maiſtreſſe,
& où par les Lettres
qu'il y vit, il crut qu'il
devoit eſtre perſuadé de
ſon infidelité. Comme il
faiſoit grand chaud, &
qu'elle ne vouloit voir
perſonne, elle n'avoit ſur
II. Part   H 90 La Comteſſe elle qu'un de ces man-
teaux legers, que la ne-
gligence fait porter.
Qu'elle étoit aimable, que
ſa beauté eſtoit deſirable,
& que ſi le Prince l'euſt
vû dans un ſi charmant
eſtat, qu'il eut facilement
oublié ſa perfidie, pour
ne ſe ſouvenir que des
belles choſes qu'il eut pû
remarquer. Elle ſe pro-
menoit, ayant les fene-
ſtres ouvertes pour
mieux recevoir le frais,
que la chaleur du iour luy
avoit oſté, lors que tout
91 de Candale. d'un coup le plancher
fondit ſous elle avec un
bruit épouvantable. Le
Duc d'Orleans en ayant
appris le ſuiet, ſe ietta
dans le débris de cette
chambre, & la premiere
choſe qu'il trouva, ce fut
cette fille perfide qui
eſtoit morte par l'acca-
blement de ce débris.
Helas ! dans ce moment
il ne douta point que
Madame de Candale
n'euſt perdu la vie, qu'il
eſtoit malheureux, qu'il
eſtoit à plaindre, & qu'il
H ii 92 La Comteſſe fut deſeſperé, lors qu'il
apperceut la Comteſſe
paſle & ſans mouvement,
aupres de la loge d'un
Lion, dont la porte eſtoit
toute ouverte, ſans qu'il
euſt oſé ſortir à cauſe de
la frayeur qu'il avoit euë.
Elle eſt morte, s'écria-t'il
triſtement, & ie vis en-
core ; ſa douleur l'empeſ-
cha de parler davantage,
& voulant s'éclaircir ſi
elle eſtoit encore en eſtat
de recevoir quelque ſe-
cours, il s'apperceut qu'el-
le eſtoit ſeulement éva-
93 de Candale. noüye. Comme elle com-
mençoit à ouvrir les
yeux, elle ſe vit entre les
bras d'un homme qui luy
paroiſſoit inconnu, &
dans le temps qu'elle fai-
ſoit quelques efforts pour
s'en retirer, le Duc de la
Trimoüille arriva, de qui
elle receut agreablement
une office ſi dangereux à
rendre, à cauſe du Lion,
dont les rugiſſemens
donnant une nouvelle
frayeur à Madame de
Candale, obligerent la
Trimoüille à l'emporter
H iii 94 La Comteſse de ce lieu, & à la mettre
en ſeureté dans la cham-
bre prochaine.
Le Prince voyant le
mépris que la Comteſſe
avoit pour luy, & à la vuë
de ſon rival, fut encore
confirmé plus fortement
dans ſon infidelité, & ne
pouvant ſonger au mal-
heur qui luy arriveroit,
s'il eſtoit connu, ſa ialou-
ſie luy conſeilla de ſuivre
la Comteſſe à deſſein de
luy reprocher ſa perfidie,
& de luy dire qu'il eſtoit
au deſeſpoir de l'avoir ai-
95 de Candale. mée. Tout le mõde avoit
couru au bruit de ce nou-
vel accident, & la Princeſ-
ſe
eſtant avertie qu'on
croyoit que Madame de
Candale fut morte, en
montroit une douleur
feinte avec tant de vray-
ſemblance qu'on l'auroit
cru veritable, ſi pluſieurs
gens comme le Duc de
Bourbon
, Comines, &
d'autres encore, qu'il eſt
inutile de nommer, n'a-
voient eu raiſon de iuger
du cõtraire ; elle vint elle-
meſme pour en ſçavoir la
96 La Comteſſe verité, & ceux qui obſer-
verent ſon viſage & ſes
actions, & qui ſçavoient
l'intereſt qu'elle prenoit
à la perte de Madame de
Candale, remarquerent
aiſement qu'elle ne l'eut
point deſirée en vie. Co-
mines, qui, comme i'ay
dit, eſtoit ſi penetrant &
ſi habile, faiſant une for-
te reflexion ſur cét acci-
dent, eut de grands ſoup-
çons qu'il n'euſt eſté ſe-
crettement preparé par la
haine qu'elle avoit contre
la Comteſſe. Il y avoit
aſſez 97 de Candale. aſſez d'apparences, & peu
de iours apres, il ne dou-
ta plus qu'elle n'euſt fait
travailler à la ruine de ſa
rivale.
Chaumont qui eſtoit
entré dans la chambre
d'Hauteville, voulut ſor-
tir entendant du bruit
dans la cour, mais elle le
renferma malgré luy,
apprehendant qu'il ne fut
découvert : ayant ſceu
que Madame de Beauieu
décendoit elle la ſuivit,
afin de s'informer de la
cauſe de ce nouveau de-
II. Part.   I 98 La Comteſſe ſordre ; le premier obiet
qui parut aux yeux de
cette en entrant
dans la chambre où on
avoit fait mettre Mada-
me de Candale, ce fut
le Duc d'Orleans, qu'elle
ne s'attendoit pas de
trouver en ce lieu, elle
commanda prompte-
ment que la porte du
Chaſteau fut fermée, &
que perſonne n'en ſortit
ſans ſon ordre, il faut
avoüer que la ialouſie eſt
bien plus clair-voyante
que l'amour. La tendre
99 de Candale. Comteſſe ne reconnut
point ſon Amant, mais il
ne put ſe cacher aux yeux
de la ialouſe Madame de
Beauieu
, qui comprit
qu'il ne venoit dans le
Chaſteau que pour voir
Madame de Candale. Elle
ſçavoit qu'il n'avoit pû
luy parler depuis qu'il en
eſtoit ſorty pour la chaſ-
ſe ; & craignant que le
moindre entretien qu'ils
auroient enſemble, ne
fit découvrir l'artifice
dont elle s'eſtoit ſervie
pour les broüiller, elle
I ij 100 La Comteſſe fit porter la Comteſſe
dans une autre chambre,
ſous pretexte de l'incom-
modité qu'elle pourroit
recevoir dans celle où elle
eſtoit, & elle pria le Prin-
ce de luy donner la main,
il fut ſur le point de la
refuſer, mais iugeant que
dans la cruelle coniõcture
où il eſtoit, il devoit ſuſ-
pendre l'effet de ſon reſ-
ſentiment, il la conduiſit
dans ſa chambre, ſans que
Madame de Candale, qui
eſtoit encore troublée de
la frayeur de ſa chute, &
101 de Candale. de la peur qu'elle avoit
euë du Lion, euſt eu le
moindre ſoupçon que le
Prince eſtoit dans le Châ-
teau qu'il l'euſt ſecouruë,
& qu'elle eut iniurieuſe-
ment refuſé la continua-
tion de l'office qu'il luy
vouloit rendre, au mo-
ment qu'elle avoit apper-
ceu le Duc de la Tri-
moüille. La Princeſſe fit
ſçavoir au Roy que le
Duc d'Orleans eſtoit en-
tré dans le Chaſteau, &
qu'elle avoit découvert
qu'il devoit executer un
I iii 102 La Comteſse deſſein contre ſa perſon-
ne, & que ſon avis eſtoit
de l'arreſter, avant qu'il
ſe fut mis en eſtat de rien
entreprendre. Le Roy
qui pour les moindres
ſoupçons, faiſoit perir
les plus Grands, conſen-
tit aiſement à ce que Ma-
dame de Beauieu
deſiroit,
iugeant qu'il ne pourroit
point attenter à ſa vie,
eſtant mis dans un lieu de
ſeureté.
Chaumont n'eſtoit pas
ſans inquietude dans la
chambre d'Hauteville :
103 de Candale. ayant enfin long temps
attendu ſon retour, il
eſtoit ſur le point de for-
cer la porte, ou de trou-
ver quelqu'autre moyen
de ſortir, lors qu'elle re-
vint pour luy apprendre
la cauſe de ce deſordre, &
tout ce qui s'eſtoit paſſé.
Chaumont qui eſtoit
amoureux, & qui ne vou-
loit pas laiſſer échaper
une ſi belle occaſion, dit
tout ce qu'il falloit dire
pour eſtre aimé, & s'il ne
le fuſt, il euſt lieu de le
croire, tant Hauteville
I iiii 104 La Comteſſe luy ſembloit tendre, il
auroit ſans doute demeu-
ré plus long-temps dans
vne ſi charmante occupa-
tion, ſi le ſouvenir des
malheurs du Prince ne
l'en avoit retiré, il ſon-
geoit aux moyens d'en
détourner le cours, mais
il n'en imaginoit aucun,
lors qu'il penſa eſtre ſur-
pris par l'arrivée impre-
veuë de la Princeſſe, & à
peine euſt-il le temps de
ſe cacher. Quoy que Hau-
teveille fut émeuë & trou-
blée de ce contre-temps,
105 de Candale. Madame de Beauieu ne
s'en apperceut point, tant
elle eſtoit accablée de
ſoucis, de ſoupçons &
d'inquietudes, ſans con-
ter ce que ſon amour &
ſa ialouſie luy faiſoient
ſouffrir de peines, & qui n'é-
toient pas les moins
cruelles.
Cependant le Duc
d'Orleans
eſtoit ſevere-
ment gardé, la Trimoüil-
le eſtoit celuy qui en
avoit le ſoin, & qui em-
peſchoit que perſonne ne
luy parlaſt, le lendemain
106 La Comteſſe qu'il fuſt arreſté, il eut
un entretien avec luy, par
lequel il demeura éclair-
cy de mille choſes, & de-
ſabuſé de celles qui luy
eſtoient les plus impor-
tantes. Puis-ie ſçavoir de
vous, luy dit-il, ſans pa-
roiſtre trop curieux, quel
eſt le ſuiet de ma priſon,
il m'eſt inconnu, répon-
dit il, & n'oſant m'en in-
former, ie me ſuis con-
tenté d'obeïr. Il ne ſe re-
buta point pour une ré-
ponce ſi pleine de circon-
ſpection, & vint en ſuite
107 de Candale. à luy demander, ſi ſa paſ-
ſion eſtoit bien receuë, s'il
eſtoit aimé, & ſi on l'a-
voit rendu heureux : la
Trimoüille qui croyoit
que c'eſtoit de Madame
de Beauieu
qu'il voulut
parler, feignit de ne
point entendre, afin de
n'eſtre pas obligé d'ap-
prendre le ſecret de ſon
amour, ou de le déguiſer
ſous les faux ſemblant
d'un menſonge, auquel ſa
ſincerité ne pouvoit ſe
reſoudre. La diſcretion
eſt loüable, & plus dans
108 La Comteſſe un Amant que dans tout
autre, continua le Prince,
& puis qu'elle vous obli-
ge d'en uſer ainſi, ce n'eſt
ſans doute que pour ca-
cher voſtre bon-heur,
mais il ne m'eſt pas ſi in-
connu que vous penſez,
ie n'ay point employé
mes ſoins inutilement à
le découvrir, & i'ay pris
un trop grand intereſt,
pour n'en ſçavoir pas
iuſqu'aux moindres cir-
conſtances. Ie ne ſçay ce
que ie vous dois répon-
dre, luy dit-il, avec une
109 de Candale. agitation qui faiſoit aſſez
connoiſtre le trouble de
ſes ſentimens, ſi ce n'eſt
que pour vous vanger de
mon ſilence, vous pre-
tendez m'apprendre que
ie ſuis plus malheureux
que ie n'avois cru. On eſt
bien éloigné de l'eſtre,
interrompit le Prince,
quand on peut écrire ſi
tendrement, alors il luy
montra les Lettres qu'il
avoit trouvées dans la
caſſette de Madame de
Candale : à cette veuë la
Trimoüille ſe crut perdu,
110 La Comteſſe & il ne douta plus,
que la Princeſſe ne
l'euſt ſacrifié, à deſ-
ſein de s'en faire aimer
plus facilement, en luy
donnant une ſi grande
marque d'amour. Ha !
dit-il, ie ſuis trahy, on
m'abandonne, & ie ſens
bien que ie ſuis trop
amoureux pour en pou-
voir faire autant : helas !
repartit le Duc d'Orleans,
que vous eſtes iniuſte de
vous plaindre au milieu
de voſtre bonne fortune,
que craignez-vous, on
111 de Candale. vous aime, on vous l'a
dit, que deſirez-vous da-
vantage ? Ha ! ie ne veux
rien, interrompit prom-
ptement la Trimoüille,
que faire mille reproches,
& ne voir iamais, ſi ie
puis, une Princeſſe infi-
delle, qui devoit plûtoſt
me haïr, que de m'aimer
ſi peu. Le Prince l'enten-
dant parler ainſi, vit
qu'il l'avoit trompé ſans
y penſer, & qu'il s'eſtoit
auſſi trompé luy-meſme.
Comme il eſtoit neceſ-
ſaire de s'expliquer plus
112 La Comteſſe clairement, afin de
mieux comprendre le
miſtere d'une avanture
qui leur paroiſſoit ſi ſin-
guliere, la Trimoüille
commença de le faire, en
luy avoüant qu'il avoit
écrit à Madame de Beau-
ieu
toutes les Lettres qu'il
avoit entre les mains : le
Prince ſembloit douter
d'une verité ſi douce,
mais faiſant reflexion ſur
la probité de celuy qui
luy parloit, il n'euſt plus
de peine à croire une cho-
ſe qu'il deſiroit, & qu'il
n'oſoit 113 de Candale. n'oſoit pas eſperer. Ayant
en ſuite appris à la Tri-
moüille quels avis Ma-
dame de Beauieu
luy
avoit donnez de la cri-
minelle conduite de la
Comteſſe, comme pour
en eſtre plus certain, il
avoit trouvé toutes les
Lettres qu'il voyoit dans
ſa caſſette, & que iu-
geant ſur des apparences
ſi fortes & ſi convain-
quãtes, il n'avoit pû dou-
ter de ſon infidelité, &
qu'il ne fut l'heureux ri-
val, qui luy enlevoit en
II. Part.   K 114 La Comteſſe un moment, une perſon-
ne de laquelle il croyoit
eſtre aimé toute ſa vie.
La Trimoüille vit bien
qu'il eſtoit le mal-heu-
reux de l'avanture, &
venant à penſer quel
eſtoit l'eſprit artificieux
de la Princeſſe, & de quel-
le maniere elle l'avoit
traité, dans le temps meſ-
me où elle avoit ſuiet
d'eſtre la plus contente
de luy, il comprit que
c'eſtoit la feinte qui l'a-
voit fait agir ainſi, & non
pas l'amour, afin de
115 de Candale. deſ-unir plus ingenieu-
ſement le Prince &
Madame de Candale.
Tout cela n'eſtoit que
trop veritable pour luy.
Que cette connoiſſance
le rendit deſeſperé, &
qu'il falloit eſtre amou-
reux, pour aimer enco-
re une perfide, qui
n'avoit eu d'autre deſ-
ſein que de le faire ſervir
à la vanger du mépris du
Prince, & du merite, &
de la beauté de ſa rivale,
mais ſon cœur ne pou-
vant aimer à demy, il fut
K ii 116 La Comteſſe contraint de ſuivre les
mouvemens qu'il luy
inſpiroit, ſans qu'il eut
la force de s'y oppoſer.
Le Prince qui avoit le
plaiſir de connoiſtre que
Madame de Candale n'é-
toit pas infidelle, effaça
dans un moment la dou-
leur qu'il avoit d'eſtre ar-
reſté ; ce n'eſt pas qu'il ne
fuſt ſenſible à celle de la
Trimoüille, qu'il ne le
plaignit en amy ſincere,
& qu'il n'eſſayaſt de le
conſoler, par tout ce qu'il
iugeoit capable d'en di-
117 de Candale. minuer la violence & de
luy arracher une paſſion,
qu'il ne devoit plus con-
ſerver, apres avoir ſouffert
de ſi grands & de ſi cruels
outrages ; mais toutes les
raiſons qu'il puſt luy dire
furent inutiles. Pendant
cét entretien, Comines
en avoit eu un autre avec
le Roy, dont le Prince
avoit eſté le ſuiet ; ce ſage
Politique apprehendant
l'humeur vindicative de
Madame de Beauieu,
avoit pris ſon temps
qu'elle n'eſtoit pas au-
K iii 118 La Comteſſe pres de luy, pour luy re-
preſenter que ſur des
ſoupçons mal fondez, il
ne falloit pas condamner
comme criminelle la con-
duite du Prince, qu'il
avoit luy-meſme iugé
aſſez vertueux pour luy
faire épouſer ſa fille. Il
ſceut enfin ſi iudicieuſe-
ment remontrer au Roy
qu'il avoit eſté prevenu
par la haine de ſes enne-
mis, plûtoſt que parfai-
tement inſtruit du crime
dont il eſtoit accuſé, qu'il
en tira un pouvoir ſigné
119 de Candale. de ſa main, pour exami-
ner s'il eſtoit innocent ou
coupable, & pour luy en
venir faire le raport, afin
qu'il put en iuger par ſes
propres lumieres.
Comines ſortit tres-
ſatisfait de ce qu'il avoit
obtenu en faveur du
Prince, & n'ayant enco-
re pû rendre la Lettre
qu'il luy avoit envoyée
pour Madame de Canda-
le, il entra librement dans
la chambre où on l'avoit
mis. Il ſçavoit, comme
toute la Cour, que le Prin-
120 La Comteſſe ce avoit eſté ſurpris dans
le Chaſteau en habit dé-
guiſé, & la Comteſſe
eſtoit ſeule qui l'ignoraſt,
par le ſoin que Madame
de Beauieu
avoit pris de
le luy cacher ; d'abord
qu'elle vit la Lettre du
Prince, elle eut une ioye
qui faiſoit aſſez paroiſtre
la tendreſſe qu'elle avoit
pour luy ; mais l'ayant
leuë, & n'y voyant que
des reproches & des ou-
trages, au lieu des mar-
ques & des aſſurances
d'amour & de fidelité,
elle 121 de Candale. elle fut vivement tou-
chée des iniuſtes ſoup-
çons qu'il luy faiſoit pa-
roiſtre ; il en avoit déduit
la cauſe avec ſoin, & la
moindre circonſtance n'y
eſtant pas oubliée, elle ne
douta point que tout ce-
la ne partit de l'artifice de
la Princeſſe, & qu'elle
n'euſt gagné la fille qui
eſtoit morte ſous le dé-
bris de ſa chambre. Ve-
nant à ſe reſſouvenir
qu'elle l'avoit envoyée
chercher pluſieurs fois
pour parler à elle, il ne
II. Part.   L 122 La Comteſſe luy fut pas mal-aiſé de
s'en éclaircir, lors que
s'eſtant fait apporter ſa
caſſette, qu'elle ouvroit
rarement, elle y vit des
Lettres qu'elle n'y avoit
iamais veuës, & dont el-
le ne connoiſſoit pas le
caractere. Comines y
eſtoit preſent, & confir-
moit la Comteſſe dans la
penſée où elle eſtoit : en
ſuite luy demandant ſi le
Prince ſeroit encore long-
temps à Blois, elle ſceut
qu'il eſtoit arreſté, &
dans le Chaſteau. S'il euſt
123 de Candale. pû voir ſes larmes & ſa
douleur, il euſt encore
eſté perſuadé plus forte-
ment qu'il n'eſtoit de ſon
amour & de ſa conſtance.
Ne puis-ie le voir un mo-
ment, luy dit-elle, ie ne
veux que luy montrer,
que ma tendreſſe n'a ia-
mais eu d'autre obiet que
luy ; il en fit difficulté, de
crainte que Madame de
Beauieu
, qui le haïſſoit, ne
ſe ſervit de ce pretexte
pour le perdre : mais le
pouvoir que le Roy luy
avoit donné, l'empeſ-
L ii 124 La Comteſſe chant de craindre ſa cole-
re & ſa haine, il la mena
dans la chambre où le
Prince eſtoit gardé. Quoy
que la Trimoüille eut deſ-
ſein de le ſervir, il vou-
loit faire exactement la
charge qui luy avoit eſté
donnée : d'abord il s'op-
poſa civilement à l'en-
trée de Madame de Can-
dale & de Comines, mais
ayant veu l'ordre du Roy,
il obeït. Iamais entre-
veuë ne fuſt plus tou-
chante, la Comteſſe ſe
iuſtifia fort facilement,
125 de Candale. & la tendreſſe de ſon
cœur iointe à la grandeur
de ſa beauté, fit bien-toſt
iuger au Prince qu'elle
n'avoit point ceſſé de
l'aimer. Lors qu'elle ſceut
les perils auſquels il s'é-
toit expoſé en entrant
dans ce Chaſteau, il luy
ſembloit que le danger
eſtoit encore preſent,
tant elle avoit d'appre-
henſions ; mais quand il
vint à luy dire qu'il avoit
eſté le premier à la ſecou-
rir, & que ſortant de ſon
évanoüiſſement, elle
L iii 126 La Comteſſe avoit refuſé ſes ſoins pour
accepter ceux de la Tri-
moüille, elle fut un mo-
ment ſans pouvoir croire
ce qu'il luy apprenoit ;
mais la Trimoüille luy
ayant confirmé ce qu'il
venoit de luy dire, elle ne
ſceut à quoy en attribuer
la cauſe qu'à ſon dégui-
ſement, & la frayeur quel-
le avoit de ſa chute & du
Lion, aupres de la loge
duquel elle eſtoit tom-
bée. Quoy qu'ils ne fuſ-
ſent pas en liberté de ſe
parler, ils ne laiſſerent pas
127 de Candale. de ſe dire aſſez de choſes
pour eſtre perſuadez que
leur paſſion ne finiroit
iamais.
Madame de Beauieu
n'eſtoit entrée dans la
chambre d'Hauteville,
que pour ſe delivrer de
de tous ceux qui eſtoient
dans la ſienne, & Chau-
mont
avoit une grande
impatience qu'elle fut
ſortie, de crainte d'eſtre
découvert, lors que le
Duc de Bourbon vint
avertir la Princeſſe que
Madame de Candale &
L iiii 128 La Comteſſe Comines eſtoient avec
le Duc d'Orleans, elle
ſortit en diligence, la
colere peinte ſur le viſa-
ge, & qui devoit faire
tout craindre à ſes deux
Amans, d'une femme
amoureuſe, ialouſe &
irritée. A peine put-elle
croire ce que ſes gens luy
faiſoient voir. Cependant
il n'eſtoit que trop verita-
ble pour ſon repos, qu'ils
luy montroient le Prince
& la Comteſſe dans un
entretien qui leur ſem-
bloit bien doux à ce
129 de Candale. qu'elle en pouvoit iuger
par leurs regards & par
leurs actions, pour leurs
paroles, il luy fut impoſ-
ſible de les entendre, par
les ſoins qu'ils avoient
pris à parler bas. Elle
fut un moment dans la
chambre ſans qu'ils s'en
apperceuſſent, tant ils
prenoient plaiſir à ce
qu'ils diſoient ; la Tri-
moüille & Comines qui
n'eſtoient pas ſi occupez,
furent les premiers qui la
virent, ſurpriſe, eſtonnée,
preſque immobile, &
130 La Comteſſe ſemblant douter ſi ſes
gens luy diſoient la veri-
té. Comines en avertit le
Prince, qui eut d'abord
la prudence de ne luy
témoigner aucun reſſen-
timent, quoy qu'il n'en
euſt que trop de ſuiet.
Elle ſe plaignit à la Tri-
moüille, de ce qu'il avoit
ſi mal ſuivi ſes ordres ;
mais Comines luy ayant
fait voir celuy du Roy,
elle ne ſceut que répon-
dre. Ie n'accuſe que
vous de mon malheur,
luy dit enfin le Prince,
131 de Candale. que vous ay-ie fait pour
me traiter ſi cruellement ?
Vous luy avez plû, &
vous ne l'avez point ai-
mée, interrompit la
Comteſſe, n'en cherchez
point d'autre ſuiet : mais,
Madame, continua-t'el-
le en luy adreſſant la pa-
role, que ne l'aimiez-vous
plûtoſt, ou pourquoy
l'avez-vous aimé depuis ?
helas ! pourquoy faut-il
que l'iniuſtice de voſtre
paſſion cauſe toute l'in-
fortune de la noſtre ; peut-
eſtre que ſans vous le
132 La Comteſſe Prince m'auroit touſiours
eſté indifferent, vous
m'avez conſeillée, vous
m'avez preſſée, & meſ-
me vous m'avez con-
trainte de luy donner de
l'amour, dans le deſſein
de me faire employer le
pouvoir que i'aurois ſur
luy à le mettre dans vos
intereſts ; dés le moment
que ſon cœur devient
ſenſible, & que ie ſuis aſ-
ſez heureuſe pour le voir
répondre à la tendreſſe
du mien, vous voulez
non ſeulement rompre
133 de Candale. un commerce que l'a-
mour a pû rendre ſi doux,
mais encore faire arreſter
le Prince, ſous des pre-
textes iniurieux à ſa vertu
& à ſa reputation. Ha !
Madame, revenez à vous,
faites reflexion ſur tout
ce que ie viens de vous di-
re, perdez des ſentimens
indignes de voſtre rang
& de voſtre beauté, &
faites que nous ayons la
ioye de vous voir repen-
tir, d'avoir voulu deſ-u-
nir deux Amans qui ne
vous demandent rien que
134 La Comteſſe de pouvoir eſtre en ſeu-
reté contre voſtre ialou-
ſie. Ie ne croyois pas, luy
répondit la Princeſſe
pleine d'un dépit qu'elle
ne put cacher, qu'une
femme eut aſſez oublié le
ſoin de ſa vertu & de ſa
gloire, pour parler de la
maniere que vous venez
de faire. Pour peu que
vous euſſiez fait de refle-
xion ſur voſtre conduite,
luy dit le Duc d'Orleans,
vous deviez avoir remar-
qué, que vous eſtes mille
fois plus criminelle que
135 de Candale. Madame de Candale, de-
quoy eſt-elle coupable,
eſt-ce à cauſe qu'elle
m'aime ? ſi ſa faute eſt
grande, la voſtre eſt bien
plus à condamner. A ces
mots, il tira de ſa poche
les Lettres que la Tri-
moüille luy avoit écrit,
& luy fit connoiſtre que
ſon artifice n'avoit pas
auſſi bien reüſſi qu'elle
avoit eſperé, puis qu'il en
avoit découvert le ſecret,
& qu'il n'en eſtoit pas
moins amoureux de la
Comteſſe. La Trimoüil-
136 La Comteſſe le voyant les Lettres, crut
qu'il devoit ſe meſler à
l'entretien ; mais la Prin-
ceſſe eſtant trop cruelle-
ment touchée de cette
avanture pour pouvoir
écouter les plaintes qu'il
euſt pû luy faire, l'inter-
rompit fierement, & luy
commanda de ſe taire.
Comines obſervoit avec
ſoin, leurs penſées, leurs
diſcours & leurs ſenti-
mens, & s'il avoit la ſatis-
faction de croire que le
Prince n'avoit point fait
d'autre crime que celuy
de 137 de Candale. de paroiſtre trop aimable,
il avoit auſſi le déplaiſir
de connoiſtre que la Prin-
ceſſe ne ſe reſoudroit ia-
mais à perdre les deſſeins
de vengeance qu'elle
avoit contre le Duc d'Or-
leans
& contre Madame
de Candale, que ce Prin-
ce ne luy donnaſt d'aſſez
grandes marques de ſa
paſſion, pour pouvoir
eſtre perſuadée que ſa ri-
vale n'avoit plus aucun
credit dans ſon cœur.
Madame de Beauieu ſor-
tit avec la Comteſſe, en
II. Part.   M 138 La Comteſſe apparence, pour laiſſer à
Comines le ſoin de s'ac-
quiter de la commiſſion
qu'il avoit du Roy, mais
en effet pour oſter au
Prince la veuë de ce qu'il
aimoit. Eſtant donc en
liberté de luy parler, parce
que la Trimoüille s'eſtoit
retiré à quelque pas d'eux,
il luy fut aiſé d'eſtre en-
core plus fortement con-
firmé dans la penſée qu'il
avoit, que ce Prince eſtoit
innocent, & qu'il n'avoit
point fait d'autre crime
que celuy que ie viens de
139 de Candale. dire. Il le quitta, luy pro-
mettant de le ſervir, &
de ne point faire ſon rap-
port au Roy, ſans em-
ployer tout ſon credit
pour obtenir ſon élar-
giſſement.
Lors que le Duc de
Bourbon
eſtoit entré
dans la chambre d'Hau-
teville, il eſtoit ſuivy d'un
petit chein, qui fit décou-
vrir Chaumont en aboyãt
aupres de l'endroit où il
eſtoit. Le Duc qui
eſtoit curieux, & ialoux,
voulant s'éclaircir du ſu-
M ij 140 La Comteſſe jet qui le faiſoit aboyer,
leva la tapiſſerie, & re-
connut Chaumont. Hau-
teville demeura interdite,
& ne put répondre aux
diverſes queſtions qu'il
luy faiſoit ſur le déguiſe-
ment de Chaumont, &
ſur ce qu'il le trouvoit ca-
ché dans ſa chambre. Il
crut qu'il eſtoit un des
Amans de la Princeſſe, ou
qu'eſtant dans la confi-
dence du Prince, pour qui
il avoit de grands intereſts
à menager, elle n'igno-
roit pas qu'il ne duſt eſtre
141 de Candale. dans ce lieu.
Le Duc n'eſtoit mal-
heureux que par ſoup-
çons, mais la Trimoüille
l'eſtoit par l'entiere con-
noiſſance qu'il avoit de la
cruauté de Madame de
Beauieu
, qui bien loin de
s'opoſer à l'eſperance qu'il
euſt pû avoir d'eſtre aimé,
luy avoit fait croire qu'il
eſtoit heureux, afin de ſe
ſervir de ſa credulité pour
deſ-unir le Prince & la
Comteſſe. Comme cela
avoit eſté ſur le point
d'arriver, ayant gagné la
M iii 142 La Comteſſe fille dont i'ay parlé, à qui
elle avoit donné les Let-
tres de la Trimoüille,
pour les mettre, lors
qu'elle l'en avertiroit, dans
la caſſette de ſa maiſtreſ-
ſe, ſon mal-heur eſtoit ſi
grand, qu'il n'oſoit s'en
plaindre à celle qui l'avoit
cauſé. S'il avoit pû ceſſer
d'aimer, il ſe ſeroit épar-
gné bien des peines & des
ſouffrances : mais l'amour
qui vient touſiours ſans
qu'on y penſe, ne s'en re-
tourne pas touſiours
quand on le veut : il ſe
143 de Candale. reſolut donc à ſouffrir, &
à conſerver ſa paſſion. La
ſuite fera iuger s'il ſceut
prendre le bon party, où
s'il euſt mieux fait d'en
choiſir un autre.
Madame de Beauieu
ayant ſceu en quel en-
droit on avoit trouvé
Chaumont, comprit par
ſon déguiſement, & par le
ſecret qu'Hauteville luy
avoit gardé, qu'elle avoit
fait plus qu'elle ne luy
avoit commandé. Comi-
nes
qui avoit appris du
Prince, qu'il eſtoit entré
144 La Comteſſe avec luy dans le Chaſteau,
ſçachant qu’on l’avoit
ſurpris dans la chambre
d’Hauteville, voulut
qu’il luy fut remis entre
les mais, en vertu du
pouvoir que le Roy luy
avoit donné, d’examiner
tous ceux qu’il iugeroit
neceſſaires à iuſtifier le
Prince, ou à le condam-
ner. Il l’amena dans ſa
chambre, pour ſçavoir
de luy quel deſſein avoit
le Duc d’Orleans lors
qu’il eſtoit ſorty du Châ-
teau, & pourquoy il y
eſtoit 145 de Candale. eſtoit rentré ſous un dé-
guiſement, qui donnoit
d’étranges ſoupçons à
toute la Cour. Chau-
mont
qui ne penſoit qu’à
ſon amour, au lieu de
penſer au peril où il
eſtoit, luy répondit en
riant : dites-moy de
quelle manière vous avez
ſceau que i’eſtois aimé
d’Hauteville, & devenu
ialoux de Pont-dormy,
& ie répondray à ce que
vous me demandez. Co-
mines le ſatisfit en peu de
paroles, en luy apprenant
II. Part.   N 146 La Comteſſe qu’il l’avoit ſceu par un
entretien qu’il avoit eu
avec Hauteville, un iour
qu’il luy faiſoit des re-
proches de ſon infidelité.
Apres cela Chaumont
l’aſſura par tant de ſer-
mens, que le Prince n’a-
voit eu d’autre deſſein
que de voir Madame de
Candale, qu’il n’euſt plus
aucun ſuiet d’en douter.
Comines fut rendre com-
pte au Roy de la commiſ-
ſion qu’il luy avoit don-
née, & il ne balança
point à l’aſſurer ſur ſa
147 de Candale. propre vie de l’innocence
du Duc d’Orleans : mais
comme il eſtoit prevenu
par les artifices & par le
conſeil dangereux de Ma-
dame de Beauieu
, elle
luy remettoit en un mo-
ment plus de défiances
dans l’eſprit, qu’il ne luy
en pouvoit oſter par les
avis ſalutaires qu’il avoit
tant pris de peines à luy
faire ſuivre.
Que ne peut point la
vengeance dans un cœur
amoureux qui n’eſt pas
content, & qui ſe croit
N ij 148 La Comteſſe offencé, raiſon, pruden-
ce, intereſt, vertu meſ-
me, tout cela eſt foible
pour reſiſter à ce qu’elle
veut entreprendre.
La vindicative Mada-
me de Beauieu
, eſt une
preuve de la verité de cet-
te maxime. Elle va trou-
ver le Roy, luy renou-
velle ſes ſoupçons, luy
change ſes ſentimens, &
fait tant qu’il luy remet
entre les mains la charge
de garder le Prince plus
ſeverement qu’il n’a eſté.
Le Duc de Bourbon con-
tinuë de s’intereſſer plus
149 de Candale. fortement pour la Com-
teſſe qu’il n’a iamais fait,
malgré la colere de cette
Princeſſe, il s’offre gene-
reuſement à la garentir
des malheurs qui luy peu-
vent arriver, ſi elle de-
meure encore deux iours
dans le Chaſteau. Elle
louë la genereuſe action
du Duc, mais elle ne peut
ſe reſoudre d’abandonner
ſon Amant. Madame de
Beauieu
prend ombrage
de ſon mary, & crai-
gnant qu’il ne s’oppoſe à
ſes deſſeins, à cauſe de
N iii 150 La Comteſſe l’amour qu’il a pour la
Comteſſe, ayant appris
qu’il eſtoit ſorty du Châ-
teau pour aller dans la
Ville avec Comines,
changea les Archers de la
Garde, qui luy eſtoient
moins affectionnez que
d’autres, qu’elle mit en
leur place, avec un ordre
expres de refuſer la porte
au Duc de Bourbon & à
Comines, & pour plus
de ſeureté, elle la fit fer-
mer, avec deffence de
l’ouvrir. C’eſt alors que
s’eſtant renduë maiſtreſſe
de la deſtinée du Duc
151 de Candale. d’Orleans & de Madame
de Candale, elle veut, ou
ſe faire aimer de ce Prin-
ce, ou faire perir ſon heu-
reuſe rivale, à la veuë de
ſon fidelle Amant.
Les nouvelles precau-
tions que la Trimoüille
prit pour le garder plus
exactement, luy firent
iuger que l’iniuſte auto-
rité de la Princeſſe, l’avoit
encore une fois emporté
ſur ſon innocence. De
qu’elle inquietude n’é-
toit-il point agité,quand
il venoit à penſer à la
N iiii 152 La Comteſſe cruauté qu’elle avoit euë
de ſe reſoudre à faire perir
la Comteſſe par la chute
de ſa chambre, qui n’é-
toit arrivée que par ſon
ordre, ou par la furie des
Lyons, comme Haute-
ville l’avoit appris à
Chaumont, qui le redit au
Prince, Comines luy
ayant laiſſé la liberté de
s’en retourner avec luy ;
mais Madame de Beauieu
l’ayant ſceu, ne l’y laiſſa
pas long-temps, elle le
fit garder dans un lieu
éloigné, & quoy qu’elle
153 de Candale. n’euſt point fait arreſter
Hautevile, elle eſtoit ſi
fort obſervée, qu’elle n’en
eſtoit gueres plus libre.
Le Duc de Bourbon &
Comines à leur retour de
la Ville, furent eſtrange-
ment ſurpris de trouver
les portes fermées, & ils
eurent encore plus de ſu-
iet de l’eſtre, lors qu’a-
pres avoir long-temps
appellé, un Archer de la
Garde parut ſur une des
Tours, qui leur apprit le
nouvel ordre que le Roy
avoit donné. Quoy qu’ils
154 La Comteſſe puſſent employer, prie-
res & promeſſes pour fai-
re ouvrir la porte, l’Ar-
cher ne voulut plus leur
répondre, & ils furent
contraints de ſe retirer
dans la Ville. Madame
de Beauieu
n’ayant plus
rien dans le Chaſteau qui
put s’oppoſer à ſes deſ-
ſeins, envoya chercher
la Trimoüille ; dés qu’elle
le vit, ce ne ſont point
des plaintes & des repro-
ches que ie veux de vous,
luy dit-elle, mais un ſer-
vice important, qui peut
155 de Candale. eſtablir mon repos & me
rendre contente. I’obeï-
ray ſi ie puis, répondit-il
triſtement, & quoy que
voſtre outrageant proce-
dé m’ait rendu le plus
malheureux Amant qui
aye iamais eſté, s’il fal-
loit donner ma vie pour
vous rendre heureuſe,
vous verriez avec quelle
ioye ie l’abandonnerois :
ce n’eſt point ce que ie
veux, repartit-elle, mais
puis-ie croire que vous
m’aimiez aſſez, pour re-
preſenter au Duc d’Or-
156 La Comteſſe leans, le peril où il s’ex-
poſe, s’il ne répond à ma
paſſion. Ha ! Madame,
qu’elle commiſſion me
donnez vous, s’écria-t’il,
non ie ne puis conſentir
à travailler au bon-heur
de mon rival, & i’aime
mieux mourir. Non,
vous ne mourez point,
répondit elle fierement,
mais vous ne me verrez
iamais, ſi vous ne me fai-
tes aimer du Prince ; de-
quoy vous plaignez-
vous, ſans doute c’eſt de
n’eſtre point aimé, le ſuis-
157 de Candale. ie de celuy que i’aime ;
penſez-vous ſi ie vous
donne des marques de ma
cruauté, que ie n’en re-
çoive pas d’auſſi grandes
& d’auſſi ſenſibles de la
ſienne : vous devriez me
plaindre en l’eſtat où ie
ſuis, prevenir mes deſirs,
me ſervir de la maniere
que ie veux eſtre ſervie,
faire ceder voſtre intereſt
au mien, & faiſant une
action d’une generoſité
extraordinaire, vous met-
tre en eſtat de mieux me
prouver voſtre amour
158 La Comteſſe que vous n’avez fait. La
Trimoüille ſoûpiroit ſans
répondre, & ſembloit
eſtre dãs l’irreſolution de
ſçavoir quel party il choi-
ſiroit, lors que levant les
yeux, qu’il avoit preſque
touſiours tenus baiſſez,
& les attachant ſur la
Princeſſe qui paroiſſoit
eſtre irritée : ie me rends,
Madame, luy dit-il, & ſans
conſulter plus long-
temps une importune
raiſon, dont ie ne veux
pas ſuivre les avis, ie vous
ſuplie de m’inſtruire de
159 de Candale. quelle manière ie dois
agir avec le Prince. Ma-
dame de Beauieu
fut ſi
ſatisfaite, qu’elle luy dit
mille choſes obligeantes ;
il ſçavoit que c’eſtoit ſon
obeïſſance qui les atti-
roit, & eſtant ialoux ſans
eſtre aimé, & chargé d’u-
ne ſi cruelle commiſſion,
l’on peut iuger ſi iamais
on fuſt plus à plaindre, ny
plus malheureux.
Madame de Candale
n’avoit pas l’eſprit tran-
quille, ne pouvant voir
ſon Amant, & eſtant
160 La Comteſse dans une chambre dont la
ſortie luy eſtoit défen-
duë, quoy qu’elle dut
craindre pour ſa propre
vie, toute la crainte
eſtoit pour le Prince, qui
avoit auſſi les meſmes
apprehenſions. Il n’ima-
ginoit aucun moyen
pour la garentir de la
cruelle tirannie de la
Princeſſe, lors que la Tri-
moüille vint luy en pro-
poſer un de ſa part, apres
luy avoir remis entre les
mains une Lettre qu’elle
luy écrivoit.
LETTRE
161 de Candale.

[Bandeau.] LETTRE
DE MADAME
DE BEAVIEV
AV DVC
D'ORLEANS

I L faut enfin que ie m’ex-
plique, & que ie vous
faſſe connoiſtre quels ſont
mes ſentimens, ſçavez-vous
bien que ie vous aime, que
ie veux eſtre aimée, & qu’il
eſt dangereux de refuſer mon
II. Part.   O 162 La Comteſſe amour ; ie me laſſe de vos
mépris, & ſi vous les con-
tinuez, ie ſçauray me van-
ger de vos refus ſur celle qui
les cauſe.

Il fremit à la lecture de
cette Lettre, & s’informa
de la Trimoüille avec un
douloureux empreſſe-
ment, ſi Madame de
Candale n’eſtoit pas mor-
te. Sa vie eſt en danger,
répondit-il, & vous de-
vez tout craindre de la co-
lere & du reſſentiment de
la Princeſſe, ſi vous ne
163 de Candale. l’aimez. Le Prince l’en-
tendant parler ainſi, crut
que n’en eſtant plus
amoureux, il en eſtoit
devenu le confidant, mais
il fut eſtrangement ſur-
pris, lors qu’il luy perſua-
da le contraire, par tout
ce qu’il luy apprit en ſui-
te ; à quoy me reſoudray-
ie, luy dit le Prince, quand
meſme ie pourrois con-
ſentir à l’aimer, ie ſerois
ingrat, infidelle & par-
iure, ie ſens bien que ces
noms n’ont pas eſté faits
pour moy, & que ie ne
O ii 164 La Comteſſe meriteray iamais que
Madame de Candale
m’appelle ainſi ; mais ſi
ie ne réponds point à ſa
paſſion, elle ſe vangera
ſur ce que i’ayme, ie
ſeray privé de ſa veuë, on
aura, ſans doute, la cruau-
té de me faire ſouffrir
tous les maux enſemble,
en luy faiſant perdre la
vie. Ha ! la Trimoüille,
cette penſée me deſeſpe-
re ; allez promptement
dire à Madame de Beau-
ieu
que ie l’aime, & que
ie feray tout ce qu’elle
165 de Candale. voudra, à condition que
la vie de la Comteſſe ſera
conſervée. La Trimoüil-
le iugeoit bien que la
crainte de perdre la Com-
teſſe, luy faiſoit prendre
une telle reſolution ;
mais, cependant, il ne
laiſſoit pas d’eſtre vive-
ment touché de ce qu’on
l’avoit contraint de ſolli-
citer le Prince à ne pas
refuſer le cœur de ſa Mai-
ſtre, & de ce qu’il ſem-
bloit y conſentir. Il fut
luy rendre compte de ce
qu’il avoit fait, & pour
O iii 166 La Comteſse l’en mieux perſuader, il
luy apporta la réponce
du Prince.
Quoy qu’elle crut y
voir encore une violente
paſſion pour la Comteſſe,
elle eſſaya de ſe tromper,
& il ne luy fut pas trop
difficile de croire la choſe
du monde qu’elle deſiroit
le plus, qui eſtoit d’eſtre
aimée de luy.
Mais comme elle deſi-
roit d’autres aſſurances
que celles qu’il luy don-
noit par écrit, elle le fit
reſoudre à dire en ſa pre-
167 de Candale. ſence à Madame de Can-
dale qu’il ne l’aimoit plus.
Si le Prince l’eut pû aver-
tir de ce qu’on le contrai-
gnoit de faire contre ſes
propres ſentimens, on
doit iuger qu’il l’euſt fait,
mais il eſtoit ſeverement
gardé, & quand meſme il
ne l’euſt pas eſté, à qui
euſt-il pû ſe confier,
Chaumont eſtant arreſté
& Comines hors du
Chaſteau, ſans avoir la
liberté ny l’eſperance d’y
rentrer. Le Duc de Bour-
bon
qui eſtoit ialoux, iu-
168 La Comteſſe gea que la Princeſſe luy
avoit fait fermer la porte,
afin de pouvoir en toute
ſeureté aimer le Prince,
& luy en donner des mar-
ques ; la penſée qu’il euſt
qu’elle eſtoit capable de
luy faire un ſi ſenſible
outrage, luy cauſa ſans
doute une douleur vio-
lente : encore s’il euſt pû
s’en vanger par la ten-
dreſſe de Madame de
Candale, il ſentoit bien
qu’un ſi grand bon-heur
l’euſt pû conſoler de
l’infidelité de ſa femme ;
mais 169 de Candale. mais malheureuſement
elle n’en avoit que pour
le Prince, & de la manie-
re qu’elle l’aimoit, il ne
voyoit que trop que ſa
paſſion n’eſtoit point
preſte à finir.
Quoy que Comines
fut ſans amour, il n’eſtoit
pas ſans amitié, il en avoit
une tres-grande pour le
Prince, & il ne pouvoit
le voir expoſé à la van-
geance de Madame de
Beauieu
, ſans avoir de
mortelles apprehenſions
pour la vie, il communi-
II. Part.   P 170 La Comteſſe qua ſes craintes au Duc,
qui ne luy cacha point
auſſi toutes les ſiennes.
Leurs intereſts communs
les obligeants à reünir
leurs deſſeins, ils cher-
cherent enſemble les
moyens d’entrer dans le
Chaſteau ; la difficulté
deſeſperoit le Duc, &
Comines de ſon coſté ne
voyoit aucune apparen-
ce ny n’imaginoit aucun
artifice qui put triom-
pher de la prevoyance &
de l’habilité de la Prin-
ceſſe.
171 de Candale.
Chacun avoit ſa dou-
leur, comme il vous eſt
aiſé de iuger, mais celle
de la Trimoüille eſtoit la
plus cruelle & la plus vi-
ve : il aimoit une Prin-
ceſſe loüable par ſa beau-
té, & par ſa grande naiſ-
ſance, on l’avoit crû di-
gne d’eſtre aimé, il s’é-
toit flatté de n’eſtre pas
hay, & il ioüiſſoit de tout
le plaiſir que peut donner
une ſi douce penſée, lors
que l’on luy fait connoî-
tre qu’on n’a iamais eſté
ſenſible pour luy, & que
P ii 172 La Comteſſe ſi on luy a paru tendre,
c’eſtoit afin de le mieux
tromper, & de le faire
ſervir à des deſſeins bien
contraires à l’amour qu’il
croyoit qu’on eut pour
luy ; ce malheur luy
ſembloit bien grand,
mais ce n’eſtoit rien en
comparaiſon de celuy
qu’il ſouffroit de ſa trop
conſtante paſſion, qui
l’obligeoit à perſuader le
Prince de répondre à la
tendreſſe de Madame de
Beauieu
.
I’eſſayerois en vain de
173 de Candale. vous faire comprendre
toute ſon infortune, il
n’y a que luy qui puiſſe la
repreſenter.
Comme on luy avoit
confié la garde du Prince,
il ne ſe cachoit point de
luy pour ſe plaindre, &
le Prince ne ſe contrai-
gnoit point auſſi en ſa
preſence, ainſi ils s’en-
trediſoient la cauſe de
leur deſeſpoir, mais apres
ſe l’eſtre dit, ils en eſtoient
plus à plaindre, ſans en
eſtre moins malheureux.
La Princeſſe s’imagi-
P iij 174 La Comteſſe nant que la Lettre qu’elle
venoit de recevoir du
Duc d’Orleans pourroit
ſervir utilement à détrui-
re l’amour que Madame
de Candale avoit pour
luy, ſe fit ouvrir la cham-
bre où elle eſtoit gardée.
Vous penſiez que le
Prince vous aimoit, luy
dit-elle avec un air mé-
priſant & fier, & vous
flattant de la douceur d’u-
ne telle penſée, vous luy
rendiez tendreſſe pour
tendreſſe. Il vous trom-
poit, ſon cœur n’a ia-
175 de Candale. mais eſté qu’à moy, &
c’eſt par mon ordre qu’il
a ſi bien feint de vous le
donner. Madame de
Beauieu
ayant compris
par la réponce que la
Comteſſe luy fit, qu’el-
le eſtoit trop perſuadée
de l’amour du Prince,
pour pouvoir ſe reſoudre
à eſtre auſſi credule qu’el-
le deſiroit la faire devenir,
luy fit voir la Lettre que
la Trimoüille luy avoit
apportée, où elle lut.



P iiii 176 La Comteſſe

[Bandeau.] LETTRE
DV DVC
D'ORLEANS
A MADAME
DE BEAUIEU

P ErdeZ voſtre reſſenti-
ment, Madame, ie ne
ſuis pas inſenſible, & ie
ſçay bien aimer, ne penſez
pas tant à chercher l’explica-
tion de ces paroles, ne voyez-
vous pas qu’elles veulent
177 de Candale. dire que ie ſuis trop heureux,
ſi ie vous puis perſuader que
ie vous aime.


C’eſtoit le contenu de
la Lettre que la Princeſſe
luy montroit ; mais elle
luy en avoit caché la fin,
que voicy.


Apres cela, ne ſerez vous
pas contente, & ne me ferez-
vous pas connoiſtre que ie
n’ay rien à craindre pour
Madame de Candale. Ha !
Madame, aſſurez-moy de
178 La Comteſſe ſa vie, & ie vous reſpons
de mon amour.

Elle ne parut que le-
gerement émeuë de ce
qu’elle venoit de lire, par-
ce qu’elle ſoupçonnoit
l’eſprit ialoux & artifi-
cieux de la Princeſſe, ce
n’eſt pas qu’elle ne recon-
nut le caractere du Duc
d’Orleans
, mais elle s’i-
maginoit qu’il pouvoit
eſtre contrefait, & que le
Prince l’aimoit trop pour
l’abandonner. Madame
de Beauieu
luy demanda
179 de Candale. ce qu’elle penſoit de cette
Lettre, & ſi elle doutoit
encore qu’elle ne fuſt
trompée : ie douteray
touſiours, Madame, luy
répondit-elle, iuſqu’au
moment qu’on m’aura
fait connoiſtre qu’on ne
m’aime plus ; ie voy bien
que cette Lettre me le dit,
mais le cœur de mon
Amant ne me le dit pas,
ie ſuis reſoluë de n’en
croire qu’à ſes paroles, &
tant qu’on me refuſera ſa
veuë, ie croiray encore
qu’on me veut tromper,
180 La Comteſſe afin de le trahir avec plus
de ſeureté. Ie commence
à comprendre, pourſui-
vit-elle, en vous voyant
feindre ſi ingenieuſe-
ment, qu’on me mépriſe
& qu’on me quitte, qu’il
n’y a rien qu’on n’entre-
prenne pour ſe vanger
d’une rivale aimée, mais
quelle vengeance ſçau-
riez-vous tirer du Prince
& de moy, quãd vous me
ferez perir, comme vous
avez deſia eſſayé par la
chute de ma chambre, &
par la fureur des Lions,
181 de Candale. croyez-vous qu’il ſoit
aſſez perfide pour aimer
ce qu’il a tant de raiſon de
haïr ; non, non, Mada-
me, deſabuſez vous, ie
le connois, il m’aimera
touſiours, & quoy qu’il
puiſſe faire, il ne ſçau-
roit me perſuader que la
paſſion que i’ay pour luy,
ne fait plus tout le bon-
heur & tout le plaiſir de
ſa vie.
Madame de Beauieu
n'écoutoit pas ſans colere
tout ce que diſoit la Com-
teſſe, pour luy prouver
182 La Comteſſe ſon amour & celuy du
Duc d’Orleans : voyant
donc qu’elle ne vouloit
croire, ny à ſa Lettre, ny
à tout ce qu’elle inven-
toit de vray-ſemblable,
pour luy mieux faire
croire qu’on ne l’aimoit
plus, elle ſortit de la
chambre, en luy pro-
mettant de luy faire voir
le Prince, & qu’alors
eſtant perſuadée de ſon
inconſtance, rien ne l’em-
peſcheroit de s’apperce-
voir que les hommes ne
diſent pas touſiours la
183 de Candale. verité, quand ils aſſeu-
rent que leur paſſion eſt à
l’épreuve du temps & de
l’abſence.
Dés que la Princeſſe ſe
fut retirée, Madame de
Candale ne put retenir ſes
larmes, elle laiſſa auſſi
agir librement ſa douleur,
n’eſtant plus contrainte
par la veuë d’une rivale
artificieuſe & cruelle.
Ce n’eſt pas que lors
qu’elle venoit à penſer
qu’elle verroit bien-toſt
ſon Amant, cette penſée
n’en diminuaſt la violen-
184 La Comteſſe ce ; mais comme un grand
amour n’eſt iamais ſans
une grande crainte, le ſien
apprehendoit, meſme les
choſes les moins redouta-
bles.
La Princeſſe avoit une
inquietude qu’elle ne
pouvoit ſurmonter ; la
Lettre du Prince l’aſſu-
roit de ſa paſſion, mais
la confiance de Madame
de Candale luy diſoit
tout le contraire, elle
n’oſoit donc croire ce
qu’elle deſiroit, & ce qui
la confirmoit dans cette
creance 185 de Candale. creance, c’eſtoit la fin de
la Lettre où elle remar-
quoit tant d’apprehen-
ſoin pour la vie de la
Comteſſe.
Comme elle penſoit
aux moyens de s’éclaircir
des veritables ſentimens
du Prince, la Trimoüil-
le luy vint dire qu’il de-
mandoit à la voir, & qu’il
paroiſſoit ſi indifferent
pour Madame de Canda-
le, qu’il eſtoit bien aiſé
de iuger qu’il ne l’aimoit
plus.
Elle fut quelque temps
II. Part.   Q 186 La Comteſſe appuyée ſur la feneſtre de
ſa chambre, ayant peine
à reſoudre ce qu’elle de-
voit faire, mais ayant in-
ſtruit la Trimoüille du
deſſein qu’elle avoit, elle
attendoit avec impatien-
ce que le Prince vint la
trouver, en ayant don-
né l’ordre.
Il arriva enfin, mais
triſte & changé, & dans
une negligence à laquelle
on pouvoit connoiſtre
qu’il n’avoit pas deſſein
de plaire ; cependant il
eſtoit bien éloigné d’e-
187 de Candale. ſtre ce qu’il paroiſſoit, ſa
plus grande crainte eſtoit
de ne pouvoir perſuader
la Princeſſe qu’il n’aimoit
plus Madame de Canda-
le ; il venoit donc pour
l’en aſſurer, mais dans
tout ce qu’il fut contraint
de luy dire d’amoureux
dans une ſi cruelle con-
ioncture, il feignit ſi mal
un amour qu’il ne ſentoit
pas, qu’une autre moins
prevenuë qu’elle auroit
pû voir ſans peine, que
ſon cœur n’aprouvoit pas
ce que ſa bouche diſoit,
Q ii 188 La Comteſſe mais eſtant charmée par
la veuë d’un homme
qu’elle aimoit éperduë-
ment, elle prenoit plaiſir
à l’entendre parler de
ſon amour, & ce plaiſir
penetroit ſi facilement
iuſques dans le plus ſenſi-
ble endroit de ſon ame,
qu’elle eſtoit aſſez inge-
nieuſe pour le faire durer,
afin d’en gouſter plus
long temps toute la
douceur.
Ce qui l’augmentoit
encore, c’eſt qu’elle ſça-
voit que ſa rivale pouvoit
189 de Candale. écouter ce que le Duc
d’Orleans
luy diſoit, l’a-
yant fait amener dans ſon
cabinet par la Trimoüil-
le, qui entra enfin avec
elle dans ſa chambre. Dés
que Madame de Beauieu
la vit, eſtes-vous encore
incredule, luy dit-elle, &
doutez-vous à preſent
de mon bon-heur & de
vôtre infortune.
La Comteſſe moins
preoccupée, avoit com-
pris qu’elle eſtoit la rai-
ſon qui avoit obligé ſon-
Amant d’en uſer comme
Q iii 190 La Comteſſe il avoit fait. Ne voulant
donc point détromper la
Princeſſe, ie vous avouë,
luy répondit-elle, fei-
gnant d’aioûter foy aux
paroles du Prince, que
i'ay crû ſi fortement que
i’eſtois aimée, que ma
paſſion & celle de cét in-
grat me perſuadoient que
ie le ſerois touſiours : he-
las ! que ie ſens vivement
la douleur de ne l’eſtre
plus, & qu’il eſt cruel
d’eſtre abandonné dans le
moment qu’on merite
tant d’amour ; pardonnez-
191 de Candale. moy, ces plaintes, Ma-
dame, continua-t’elle,
ce ſont les derniers ef-
fets d’une tendreſſe mou-
rante ; vous les devez
trouver bien douces, puis
quelles ſont les marques
du glorieux triomphe de
voſtre beauté, comme
elles le ſont encore des
foibles agréemens d’une
malheureuſe.
Pour vous, dit-elle au
Prince qui aviez ſeduit
mon cœur par la feinte
au lieu d’employer l’a-
mour à vous en rendre
192 La Comteſſe maiſtre, vous n’aurez
pas long-temps la ioye
de m’avoir trahie, ie vous
haïray autant que ie vous
ay aimé, & ma haine ne
ſera peut-eſtre pas ſi im-
puiſſante qu’elle ne me
vange un iour de voſtre
perfidie. Il répondit à ces
reproches d’une maniere
à la confirmer dans ſa
premiere penſée, & elle
feignit ſi bien d’en eſtre
cruellement irritée, que
ſur de ſi flatteuſes appa-
rences, la Princeſſe ſe
laiſſa perſuader que le
Duc 193 de Candale. Duc d’Orleans l’aimoit.
Madame de Candale
ſortit, apres luy avoit de-
mandé permiſſion de ſe
retirer dans ſa maiſon
pres de Loches, ce qui
luy fut accordé facile-
ment, & le temps de ſon
départ remis au quatrié-
me iour.
L’on peut aſſez s’ima-
giner quel perſonnage
faiſoit le trop amoureux
la Trimoüille, pendant un
entretien où il avoit tant
trouvé de ſuiet, ou de ſe
deſeſperer, ou de n’aimer
II. Part.   R 194 La Comteſſe plus, mais ſoit tempera-
ment ou prevoyance, il
ne fit ny l’un ny l’autre.
Madame de Beauieu
le regardoit à peine, &
depuis qu’elle paroiſſoit
ſi contente du Prince, il
en eſtoit encore plus
malheureux s’il pouvoit
l’eſtre ; cependant il eſtoit
touſiours le fidelle Gar-
dien de ſon trop heureux
rival, qui n’avoit pas plus
de liberté qu’auparavant,
non plus que la Comteſ-
ſe, qui euſt deſiré luy par-
ler, afin de ſçavoir plus
195 de Candale. poſitivement ce qu’elle
avoit à craindre de la
Princeſſe, & à eſperer de
la paſſion du Prince qu’el-
le croyoit conſtante,
quoy qu’il luy en euſt
donné des marques tou-
tes contraires.
Vn ſoir qu’elle pen-
ſoit par quel moyen elle
pourroit eſtre delivrée de
ſes ſoupçons & de ſes in-
quietudes, elle entendit
qu’on frappoit aſſez dou-
cement à ſa feneſtre ; d’a-
bord elle eut quelque
frayeur, parce qu’elle
R ii 196 La Comteſſe eſtoit ſeule, mais s’eſtant
r’aſſurée elle s’en appro-
cha & l’ouvrit. Vn hom-
me qu’elle ne connut pas,
luy remit promptement
une Lettre entre ſes
mains, & ſe retira auſſi-
toſt de crainte d’eſtre ap-
perceu, en diſant qu’il
reviendroit le lendemain
à la meſme heure pour en
prendre la réponce, elle
vit que c’eſtoit le Prince
qui luy écrivoit, & ce fut
avec une grande ioye
qu’elle leut.
197 de Candale.
I E ſuis contraint de fein-
dre de ne vous aimer plus,
Madame, & vous devez
iuger que i’y ſuis forcé par de
puiſsantes raiſons. Si noſtre
ennemie connoiſsoit mes ſen-
timens, elle nous empeſche-
roit d’eſtre heureux, & ce
n’eſt pas ce que ie deſire, ny
ce que vous devez deſirer ;
continuez à luy faire croire
que voſtre cœur ne prend plus
aucun intereſt au mien, &
pour luy mieux confirmer,
preſsez voſtre départ, &
laiſsez-moy le ſoin du reſte.
R iii 198 La Comteſſe
Voyez iuſqu’où Ma-
dame de Candale portoit
la confiance qu’elle avoit
au Duc d’Orleans, elle
n’euſt pas le moindre
ſoupçon de ſa fidelité,
auſſi eſtoit-elle perſuadée
de ſa paſſion.
Depuis que Madame
de Beauieu
s’eſtoit attirée
tant de marques de ſenſi-
bilité du Prince en pre-
ſence de la Comteſſe, la
ioye paroiſſoit dans ſes
moindres actions, ſes
yeux eſtoient plus bril-
lans, & ſa beauté ſem-
199 de Candale. bloit plus deſirable.
Comme elle aimoit en
femme vivement tou-
chée, ſa paſſion luy fai-
ſoit imaginer mille dou-
ceurs dans le veuë & dans
l’entretien du Prince, &
la forçoit agreablement à
comprendre qu’elle avoit
encore de plus grands
plaiſirs à luy donner.
Tant de biens offerts ne
ſont point à refuſer,
quand c’eſt l’amour qui
nous les offre, diſoit-elle
à Hauteville, apres luy
avoir fait connoiſtre tous
R iiii 200 La Comteſſe ſes ſentimens. L’on peut
iuger qu’elle luy conſeil-
loit d’accepter le preſent,
& que la Princeſſe y con-
ſentoit : elle luy avoit
depuis peu pardonné la
faute d’aimer Chaumont
plusqu’elle ne luy avoit
commandé, & luy avoit
meſme rendu toute la
conſiance qu’elle luy
avoit oſtée.
L’air content que la
Trimoüille remarqua
dans la Princeſſe, luy fit
craindre qu’elle ne le de-
ſtinaſt à de plus ſenſibles
201 de Candale. malheurs que ceux qu’il
avoit deſia éprouvez.
Helas ! ſes craintes
n’avoient qu’un fonde-
ment trop ſolide, elle luy
fit confidance de ce que
ſes deſirs vouloient de
ceux de ſon rival, & elle
luy ordonna de l’avertir
qu’il ſe preparaſt à y ré-
pondre le lendemin au
ſoir, à l’heure qu’elle luy
marquoit.
L’on doit tomber d’ac-
cord, qu’il faut bien ai-
mer pour pouvoir ſe re-
ſoudre à eſtre, non ſeu-
202 La Comteſſe lement le confidant de
l’amour que ſa Maiſtreſſe
a pour un autre, mais
pour s’acquiter encore
ſans murmurer, & ſans
ſe plaindre, de la plus
cruelle commiſſion qu’on
ayt iamais donné à ſon
Amant.
Il l’accepta donc ſans
faire de plaintes, ny de
reproches, & dit fidelle-
ment au Prince tout ce
qu’il avoit ordre de luy
dire. Vn compliment ſi
ſingulier & ſi amoureux,
auquel il ne s’attendoit
203 de Candale. pas, l’affligea ſenſible-
ment ; il fut quelque
temps ſans répondre,
mais eſtant preſſé de le
faire ; attendez, luy dit-il,
un moment de reflexion
ſur une ſi cruelle avanture
me garantira peut eſtre du
peril où ie ſuis d’étre infi-
delle, ou de cauſer la mort
à ce que i’aime. Alors
il luy apprit qu’il feignoit
d’aimer la Princeſſe, afin
que l’ayant trompée par
une ſi tendre apparence,
il put conſerver avec plus
de ſeureté ſon amour & la
204 La Comteſſe vie de Madame de Can-
dale.
Apres donc qu’il y euſt
penſé aſſez long-temps,
le deſſein qui nous doit
rendre heureux eſt tout
trouvé, la Trimoüille,
luy dit-il en l’embraſ-
ſant, & ceux qui doivent
l’executer auſſi. Il faut
que vous aidiez à mon
amour, & ie vous pro-
mets d’aider au voſtre, &
pour mieux expliquer ce
que vous ne comprenez
pas encore, c’eſt qu’il faut
que ſous mon habit, vous
205 de Candale. teniez ma place aupres de
Madame de Beauieu.
Moy, interrompit prom-
ptement la Trimoüille,
que ie trahiſſe la ſeule
perſonne que i’adore, ha !
ie ne puis y conſentir, &
i’aime mieux eſtre infor-
tuné, parce qu’elle le
deſire, que d’eſtre heu-
reux ſans ſon conſente-
ment.
Sans doute un ſi beau
ſentiment, ne merite rien
moins que le malheur
que vous avez, répondit le
Prince, mais dequoy
206 La Comteſſe vous ſert-il dans l’amour,
il ne faut rien faire que
d’utile ſi l’on peut, iuſ-
qu’icy qu’avez-vous ob-
tenu par vos ſoins & par
vos reſpects, & par une
obeïſſance la plus cruelle
qu’on aye iamais euë,
quand vous la tromperez,
quand vous l’attraperez,
vous ne ferez rien dont
elle ne vous aye donné
l’exemple ; la difference
qu’il y aura entre vous,
c’eſt qu’elle vous a rendu
malheureux en vous
trahiſſant, & que par la
207 de Candale. tromperie que vous luy
ferez ſeurement, elle ſera
heureuſe : & vous ſerez
heureux, outre cela i’au-
ray le plaiſir d’aimer ſans
crainte, & d’eſtre aimé
de meſme, vous voyez
que toute noſtre felicité
dépend de vous, ſeriez-
vous aſſez cruel pour vous
y oppoſer, vous qui y
avez un ſi grand intereſt.
Si i’eſtois moins amou-
reux, ie ne ſerois pas ſi
delicat, repartit la Tri-
moüille, mais quand ie
viens à penſer que ie tiens
208 La Comteſſe voſtre place, qu’on m’ac-
corde des faveurs qu’on
croit vous donner, &
qu’on n’avoit deſtiné que
pour vous : helas ! que
cette penſée augmente
cruellement mes ſouf-
frances, & que ie ſuis à
plaindre de ne pouvoir
les fuyr par le moyen que
vous me propoſez. Il n’y
a que vous au monde qui
refuſe d’eſtre heureux,
repliqua le Prince en co-
lere, ie ne vous parle donc
plus comme à mon amy,
mais comme au confi-
dant 209 de Candale. dant de la Princeſſe. Ie
vous charge de l’aſſurer
que i’obeïray avec plaiſir
à tout ce qu’elle voudra
me commander. La Tri-
moüille paſlit & ſoûpira,
entendant la reſolution
qu’il prenoit : quoy, vous
pourriez trahir Madame
de Candale, luy dit-il
triſtement ; appellez-
vous trahiſon, repartit le
Prince, ce qui n’eſt qu’un
effet d’un grand amour,
ie veux luy ſauver la vie
par ma feinte, & comme
aux maux violens, il faut
II. Part.   S 210 La Comteſſe des remedes qui le ſoient
auſſi, i’y employeray
iuſqu’à l’infidelité s’il en
eſt beſoin.
La Trimoüille luy
ayant demandé du temps
pour prendre ſa derniere
reſolution, luy donna
deux heures, leſquelles
eſtant finies, il revint
preſt à executer le deſſein
qui luy avoit eſté propo-
ſé ; le Prince euſt une
ioye inconcevable de ce
que la Trimoüille avoit
enfin ſurmonté les hon-
teux ſcrupules qui s’op-
211 de Candale. poſoient à ſon bon-heur,
c’eſtoit luy qui avoit por-
té ſecrettement la Lettre
à Madame de Candale, &
qui n’avoit pas voulu ſe
faire connoiſtre, ny de-
meurer long-temps avec
elle à ſa feneſtre, de crain-
te que Madame de Beau-
ieu
ne vint à le ſçavoir.
Il en fut prendre la
réponce à l’heure qu’il
avoit promis, & la rendit
au Prince, qui eut la ioye
d’y voir mille marques
d’amour, & pas une de
ſoupçon ny de ialouſie.
S ij 212 La Comteſſe
L’impatience de Ma-
dame de Beauieu
, ne luy
permit pas d’attendre que
la Trimoüille revint luy
dire, comme le Prince
avoit receu l’amoureuſe
propoſition qu’elle luy
avoit fait faire, elle l’en-
voya chercher, & il luy
rendit compte de ſa com-
miſſion, feignant une
douleur inconcevable du
bon-heur qu’elle prepa-
roit à ſon rival.
Les fidelles Conſeillers
qui avoient tousiours tra-
vaillé au repos & au bien
213 de Candale. de l’Eſtat, ne pouvoient
s’empeſcher de ſe mon-
trer les uns aux autres la
cruelle douleur qu’ils reſ-
ſentoient de ce que le
Roy avoit peu de iours à
vivre, ils prevoyoient dé-
ja les troubles & les de-
ſordres qui ſe forme-
roient dans le Royaume,
& la difficulté qu’il y au-
roit à les appaiſer. Ils
euſſent bien deſiré d’y
pouvoir remedier, en luy
repreſentant qu’il devoit
y donner ordre, mais les
uns n’oſoient luy en por-
S iii 214 La Comteſſe ter la parole à cauſe de
ſon humeur ſevere, & les
autres craignoient le
pouvoir de la Princeſſe.
Les choſes eſtoient à
peu pres dans cét eſtat,
lors que Madame de Can-
dale luy fit dire, que ne
luy eſtant plus ny utile
ny agreable, elle la ſup-
plioit qu’il lui fuſt permis
de ſe retirer, & qu’elle luy
en demandoit un ordre
par écrit, afin qu’on ne
luy refuſaſt point la ſor-
tie du Chaſteau, & que
quand le Comte ſon ma-
215 de Candale. ry ſeroit de retour de Ca-
ſtille
, elle puſt iuſtifier ſa
retraite par le comman-
dement qu’il luy en avoit
eſté fait.
Madame de Beauieu
n’euſt point de peine à
luy accorder ce qu’elle
deſiroit le plus (i’entens
apres l’entretien qu’elle
attendoit) mais ne vou-
lant point que l’ordre fut
remis entre ſes mains que
le Prince ne fut venu dans
ſa chambre, & ne luy euſt
donné de fortes & ſenſi-
bles preuves de ſa paſſion,
216 La Comteſſe elle chargea Hauteville
de le luy donner, quand
elle l’en avertiroit.
C’eſtoit le meſme iour
dont elle avoit deſtiné la
fin à la veuë du Prince.
Cette heure bien heureu-
ſe & ſi long-temps atten-
duë, étoit preſte d’arriver,
mais la Trimoüille timi-
de & trop reſpectueux,
dans le moment qu’il le
devoit eſtre le moins,
avoit repris toutes ſes
craintes, & ne pouvoit ſe
reſoudre d’eſtre heureux
par le moyen que luy
propoſoit 217 de Candale. propoſoit le Duc d’Or-
leans
, qui eſtoit au deſeſ-
poir de le voir ſi obſtiné à
eſtre malheureux, l’occa-
ſion eſtant ſi belle pour
ne l’eſtre plus.
Si vous me fachez, luy
diſoit-il, i’obeiray à Ma-
dame de Beauieu
, & à
mon retour ie vous feray
une peinture ſi touchan-
te de ſon amour & de mes
plaiſirs, que vous vous
repentirez en vain de n’a-
voir pas voulu eſtre heu-
reux. Enfin, il luy dit
tant d’autres choſes, qu’il
II. Part.   T 218 La Comteſſe ſe laiſſa perſuader ; ayant
donc pris l’habit du Prin-
ce, il entreprit cette
amoureuſe expedition,
avec bien moins de cou-
rage, que n’en peut avoir
un homme forcé d’aller
au combat malgré luy.
La nuit commençoit à
venir, & par le ſilence, &
par la ſolitude que la Tri-
moüille remarqua en en-
trant dans l’appartement
de la Princeſſe, il iugea
qu’elle s’eſtoit enfin diſ-
poſée d’accorder des fa-
veurs au Prince, qu’on
219 de Candale. n’accorde gueres ſans
qu’un grand amour ne
nous y oblige.
Sous le nom & ſous
l’habit de ſon rival, la
porte luy fut ouverte ; un
reſte de honte & de pu-
deur avoit fait placer Ma-
dame de Beauieu
dans
l’endroit le plus obſcur de
ſa chambre ; comme elle
avoit l’imagination plei-
ne du Prince qu’elle at-
tendoit, elle n’eut pas le
moindre ſoupçon de la
tromperie qu’on luy fai-
ſoit. Dans ces ſortes d’en-
T ij 220 La Comteſſe tretiens, on cherche peu
l’éloquence & l’agrée-
ment du diſcours ; il eſt
vray qu’on a mille choſes
tendres à ſe dire, mais les
ſoûpirs & les tranſports
amoureux les expliquent
bien mieux que la parole
ne ſçauroit faire. La Prin-
ceſſe que la paſſion & l’ob-
ſcurité rendoient hardie,
fit d’abord aſſeoir la Tri-
moüille aupres d’elle,
croyant que ce fuſt le
Prince, & luy fit con-
noiſtre quel eſtoit la vio-
lence & l’ardeur de ſon
amour.
221 de Candale.
Vn ſcrupule d’Amant
delicat lui prit mal à pro-
pos, il ne put voir la Prin-
ceſſe ſi tendre, ſans en
eſtre cruellement irrité ;
il euſt deſiré de la trouver
inſenſible, mais elle avoit
le cœur plein d’amour, &
il eſtoit non ſeulement au
deſeſpoir que ce ne fuſt
pas pour luy, mais enco-
re de ne pouvoir eſtre
heureux que ſous la for-
me du Duc d’Orleans.
Madame de Beauieu s’a-
perceut de l’indifference
de ſes reponces, & elle
T iii 222 La Comteſse eſſaya de les rendre plus
douces ; enfin il ſe laiſſa
vaincre, mais parmy tant
de plaiſirs, il ne pouvoit
eſtre content, ny croire
ſa fortune auſſi grande
qu’elle eſtoit, parce qu’il
n’avoit pas eſté heureux
en perſonne.
La Princeſſe eſtoit ſa-
tisfaite du pouvoir de ſa
beauté, & plus encore
du doux eſtat où ſon
amour l’avoit mis, elle
ioũſſoit donc pleine-
ment de ſon bon-heur, &
croyant qu’elle devoit
223 de Candale. eſtre ſeure de la tendreſſe
du Prince, elle ſe leva
pour appeler Hauteville,
à qui elle commanda de
porter à Madame de
Candale l’ordre de ſe re-
tirer ; elle ſortit pour fai-
re ce qu’on luy comman-
doit, & Madame de Beau-
ieu
ſe reprocha de la Tri-
moüille, qui avoit trouvé
tant de plaiſir à la trom-
perie qu’on luy avoit
contraint de faire, qu’il ſe
preparoit à en recom-
mencer une autre, voyant
que la Princeſſe prenoit
T iiii 224 La Comteſſe plaiſir à eſtre trompée,
lors qu’il arriva un mal-
heur, qui, ſans doute, ne
pouvoit point eſtre pre-
veu. Qu’il eſt difficile de
& qu'on doit bien em-
ployer les momens de
ſon bon-heur, puis
qu’ils paſſent ſi prompte-
ment, & qu’ils ne revien-
nent preſque iamais.
Pour vous faire com-
prendre quel eſtoit donc
ce mal-heur, c’eſt qu’on
ouvrit bruſquement la
porte de Madame de
225 de Candale. Beauieu
, & c’eſtoit le
Duc de Bourbon qui l’a-
voit ouverte, Madame
luy dit-il, le Roy ſe
meurt, il vous demande,
penſez à vos intereſts.
Iugez de la cruelle ſur-
priſe qu’il euſt, lors que
à la clarté d’un flambeau
qu’un valet de chambre
du Roy avoit apporté, il
la vit dans un deſordre
amoureux, & la Tri-
moüille aupres d’elle, ſous
l’habit du Prince, ſa dou-
leur ne ſe put exprimer,
& il faudroit eſtre auſſi
226 La Comteſſe malheureux que luy pour
le pouvoir.
Tout ce qu’on en peut
dire, c’eſt qu’il ſe confioit
ſur la vertu de ſa femme
& ſur l’amitié de la Tri-
moüille, mais il ſe trou-
va trompé de tous les
deux. Iugeant donc
les plaintes inutiles où
l’outrage eſtoit ſi grand,
& ſi viſible, il ſe retira
en ſoûpirant, dans le
meſme moment, qu’on
vint encore preſſer Ma-
dame de Beauieu
de ſe
rendre en diligence aupres
227 de Candale. du Roy, le Duc de Bour-
bon
& Comines avoient
des amis & des ſervi-
teurs dans le Chaſteau,
& ce fut par leur adreſſe,
& par la prudente con-
duite qu’ils eurent, qu’ils
leur ménagerent ſecret-
tement l’entrée du Pleſ-
ſis-les-Tours
, en gagnant
quelques Archers de la
Garde. Le Duc qui s’é-
toit informé en quel
eſtat le Roy eſtoit, ayant
appris qu’il ſe mouroit,
avoit eſté promptement
en avertir la Princeſſe,
228 La Comteſſe qui n’avoit pas moins
de douleur que ſon mary :
elle traita la Trimoüille
avec un air ſi plein d’or-
gueil & de mépris, quoy
qu’elle vint de le traiter ſi
amoureuſement, qu’il
crut avoir ſuiet de ſe croi-
re tres-malheureux ; d’a-
bord qu’elle vit entrer
Hauteville qui revenoit
de faire la commiſſion
qu’elle luy avoit donnée,
ha ! ce n’eſt pas la ſeule
iniure que me fait le
Prince, luy dit-elle tout
bas, il eſt ſans doute chez
229 de Candale. Madame de Candale :
ce fut en vain qu’Haute-
ville l’aſſura qu’elle ne l’y
avoit pas veu, elle ne
vouloit pas l’en croire, &
elle ſeroit allée s’en éclair-
cir elle meſme, ſi le Duc
de Bourbon
par ſon re-
tour, ne l’avoit contrain-
te de ſe rendre chez le
Roy. En y allant, elle
commanda qu’on s’aſſu-
raſt de la Trimoüille,
qu’on garda le Prince
plus ſeverement qu’il
n’avoit eſté, qu’on re-
fuſaſt la porte à la Com-
230 La Comteſſe teſſe, ſi elle vouloit ſor-
tir.
Au meſme temps que
la Trimoüille avoit pris
le chemin de la chambre
de la Princeſſe, ſous l’ha-
bit du Duc d’Orleans, le
Prince eſtoit entré dans
celle de Madame de Can-
dale ſous le ſien, ainſi
il luy avoit eſté facile de
tromper les Gardes ; d’a-
bord qu’il fut entré, il
ne penſa qu’au moyen
d’executer le deſſein qu’il
avoit fait pour ſortir du
Chaſteau, & il crut qu’il
231 de Candale. y pourroit reüſſir. Dans
ce moment, Hauteville
ayant demandé à parler à
la Comteſſe, elle luy
donna l’ordre qu’elle
avoit tant d’envie d’ob-
tenir ; le Prince eſtoit ca-
ché, ainſi Hauteville ne
s’apperceut point qu’il
fut avec elle.
Le Duc de Bourbon
eſtant ſorty de la Cham-
bre de ſa femme (qui
ne pouvoit point ſoup-
çonner ſon retour dans le
Chaſteau) apres luy avoir
dit que le Roy ſe mour-
232 La Comteſſe roit, crut qu’il devoit
prendre ce moment
pour voir Madame de
Candale : il fut chez elle,
& y trouva le Prince ; n’é-
toit il pas bien malheu-
reux, il venoit de ſur-
prendre ſa femme avec
la Trimoüille, qu’il
croyoit ſon amy, & il
trouvoit encore ſon rival
ſeul avec ſa maiſtreſſe ;
mais quel rival, un rival
aimable, amoureux, &
qui eſtoit aimé ; leur en-
tretien n’avoit pas eſté ſi
doux que celuy de la Tri-
moüille 233 de Candale. moüille & celuy de la
Princeſſe ; mais le Duc
eſtoit ialoux, & quand on
l’eſt, on s’imagine ſou-
vent le bon-heur de ſon
rival beaucoup plus grand
qu’il n’eſt : il ne ſoutint
pas ce nouveau malheur
avec autant de conſtance
qu’il avoit ſouſtenu l’au-
tre, quoy qu’il fut plus
iniurieux à ſon honneur ;
la raiſon de cela, c'eſt
qu'on ſent touſiours plus
cruellement les maux
que l’amour nous fait, que
ceux qui nous viennent
II. Part.   V 234 La Comteſse d’ailleurs. Il ſe retira donc
confus & deſeſperé, &
leur laiſſa par la retraite, la
liberté de pouvoir dili-
gemment à ſortir du
Pleſſis-les-Tours. La
Comteſſe fit prendre un
de ſes habits au Prince, les
Gardes qui eſtoient aux
portes du Chaſteau, ayant
vû l’ordre, ne firent au-
cune difficulté de les laiſ-
ſer ſortir, la Princeſſe ne
l’ayant pas encore défen-
du.
Quel deſeſpoir n’euſt-
elle pas, lors qu’on luy
235 de Candale. apprit leur ſortie, elle fut
ſur le point de faire punir
les Gardes, mais le Duc
luy repreſenta que ce n’é-
toit pas leur faute, &
qu’en voyant un ordre
écrit & ſigné de ſa main
ils y avoient obey prom-
ptement, de crainte d’e-
ſtre coupable, s’ils en dif-
feroient l’execution. Ce
fut encore un redouble-
ment de douleur pour la
Princeſſe, d’avoir elle-
meſme ſervy, ſans qu'elle
s’en apperceut, à l’évaſion
du Prince & de la Cõteſſe.
V ij 236 La Comteſſe
Avant que le Roy mou-
rut, le Conſeil s’aſſembla
dans ſa Chambre, comme
il ſentoit que ſes forces
diminuoient, & qu’il
n’avoit plus que quelques
heures à vivre, il declara
qu'il vouloit pourvoir à
la Regence, à cauſe du
bas âge où il laiſſoit Char-
les ſon fils. Peu de Con-
ſeillers, mais habiles &
fidelles, propoſerent le
Duc d’Orleans ; entre leſ-
quels eſtoit Comines, qui
fortifioit ſon avis du droit
& du merite du Prince.
237 de Candale. Tous les autres, ou ga-
gnez, ou eſperant profi-
ter des deſordres que ſon
adminiſtration pourroit
cauſer, détruiſirent par le
nombre plûtoſt que par
des iuſtes raiſons, tout ce
qu’avoit dit Comines.
Enfin, Madame de
Beauieu
fut nommée à la
Regence, par l’avis des
principaux du Conſeil,
& par le choix du Roy.
Dés qu’il fut mort, le Duc
d’Orleans
qui avoit des
amis & des ſerviteurs, ſe
mit en eſtaſt de s’oppoſer
V iij 238 La Comteſſe à l’authorité de la Prin-
ceſſe.
On fit ſçavoir à Char-
les la mort du Roy ſon
pere, il eſtoit dans le Cha-
ſteau d’Amboiſe, où il
avoit preſque touſiours
eſté élevé, & meſme gar-
dé ſeverement, de crain-
te que les Grands du
Royaume ne ſe ſerviſſent
de ſon nom pour broüil-
ler l’Eſtat. Eſtant donc
parvenu à la Couronne,
& Madame de Beauieu ſa
ſœur ayant obtenu la
Regence de la façon que
239 de Candale. ie viens de dire, le Prince
ſe retira à Angers, où
eſtoit alors Madame de
Candale, afin de prendre
ſes meſures ſur les occur-
rances, & de ſe fortifier,
s’il en eſtoit beſoin, con-
tre le pouvoir & contre la
haine de la Princeſſe,
qui cacha finement la
douleur qu’elle avoit de
ne l’avoir pas mieux fait
garder, & la Comteſſe
auſſi, ſous celle de la mort
du Roy ſon pere.
Ne pouvant donc ſe
vanger auſſi prompte-
240 La Comteſſe ment qu’elle eut deſiré,
elle fit ſentir à Comines,
combien il eſtoit dange-
reux de donner des avis
contre l’intention du
Roy & la ſienne, elle le
fit arreſter, & l’envoya au
Chaſteau de Loches, où
il fut tres long-temps,
& ſi ſa probité & ſon in-
nocence, n’euſt eſté ſoû-
tenu d’un grand eſprit,
dont la mauvaiſe fortu-
ne n’avoit pû détruire la
fermeté, il auroit, ſans
doute, pery par la haine
de ſes ennemis, plûtoſt
que 241 de Candale. que par aucun crime qui
puſt meriter la mort.
La Cour eſtant reve-
nuë à Paris, ceux qui ne
deſiroient que le repos &
le bien de l’Eſtat, & qui
avoient pû conſerver la
liberté de dire leurs ſenti-
mens à la Regente, fu-
rent aſſez habile & aſſez
heureux pour ménager
l’accomodement du
Prince avec elle. Com-
me il y trouvoit ſon
avantage & ſeureté, il
ſe rendit à Paris, & fut
content de l’obligeante
II. Part.   X 242 La Comteſſe reception que le Roy luy
fit, mais pas de celle
de Madame de Beauieu ;
il la trouvoit touſiours
amoureuſe & preſſante,
& il eut bien deſiré de ne
la pas trouver ainſi, toute
autre qu’elle n’auroit
plus aimé, mais les con-
tinuels refus du Prince, ne
l’irritoient pas encore aſ-
ſez pour le haïr.
Ce ne fut que beau-
coup de temps apres, que
la vengeance & le reſſen-
timent, prirent la place
de l’amour, il s’en apper-
243 de Candale. ceut avec joye, parce qu'il
croyait ſa haine moins
dangereuſe que ſa paſ-
ſion, & que Madame de
Candale eſtoit à Blois en
ſeureté, contre ce qu’elle
euſt pû entreprendre de
funeſte contre ſa vie.
Cependant, il ſe vit
expoſé à de grands perils,
lors qu’apres avoir eſté
refuſé d’une chose ſi peu
importante, qu’une pa-
reille venoit d’étre accor-
dée à un ſimple Gentil-
homme, ne pouvant ſup-
porter la honte de ce re-
X ii 244 La Comteſſe fus, & ioüant à la Paul-
me où toutes les Dames
eſtoient dans les Gale-
ries, ſelon la coûtume,
Madame de Beauieu iu-
gea ſeule contre luy un
coup qui eſtoit en diſpu-
te ; il ſe mit en colere, &
ſçachant qui l’avoit iugé
ſi iniuſtement, il ne put
conſerver tout le reſpect
qui eſtoit dû à ſon rang,
& à ſa naiſſance.
Cét iniurieux traite-
ment l’irrita de telle ſor-
te, qu’elle fit des atten-
tats ſur ſa perſonne : il fut
245 de Candale. contraint de ſortir de Pa-
ris en diligence, & la
Ville d’Orleans luy ayant
fermé ſes portes, il s’en
alla à Blois, où Madame
de Candale eut avis que
le Comte ſon mary reve-
noit de Caſtille, avec tout
le chagrin d’un homme
qui avoit mal reüſſi dans
ſon Ambaſſade, & à qui
on avoit pris ſoin de
mander le commerce
amoureux que ſa femme
avoit avec le Prince.
La Comteſſe avoit eſté
fidellement avertie de
X iij 246 La Comteſſe tout cela, par un Dome-
ſtique qui eſtoit aupres de
luy, & qui luy avoit en-
core fait ſçavoir la crainte
où il eſtoit qu’on ne l’en-
levaſt. L’avis n’eſtoit que
trop veritable, & ſans la
prevoyance du Duc d’Or-
leans
, Madame de Beau-
ieu
, qui avoit donné pou-
voir au Comte de ſe ſaisir,
& de luy, & de la Com-
teſſe, ils auroient eſté en-
core une fois entre les
mains de leur ennemie.
Ce dernier accident ſer-
vit beaucoup à faire re-
247 de Candale. ſoudre Madame de Can-
dale, à ſe mettre ſans
ſcrupule, ſous la prote-
ction du Prince, quoy
qu’elle s’y fuſt touſiours
fortement oppoſée.
Que pourra-t’on dire de
vous & de moy, Mada-
me, luy avoit-il dit, lors
qu’elle ſe vouloit retirer
dans ſes Terres, on dira
que ie vous aime, & que
vous m’avez aimé ; l’a-
mour n’eſt pas un crime,
& ſi s’en eſt un, tout le
monde en doit eſtre pu-
ny : outre cela, ſi vous
X iiii 248 La Comteſſe partez, vous vous expo-
ſez à la vengeance de la
Regente, & par là, vous
me deſeſperez : elle ne ſe
rendoit pas à mille autres
raiſons qu’il luy alleguoit
encore, mais les gens qui
devoient les ſurprendre
eſtant découverts & pris,
& quelques-uns ayant
avoüé quel eſtoit leur
deſſein, & qui les avoient
employez pour l’execu-
ter, elle ne reſiſta plus ;
& Chaumont qui avoit
obtenu ſon élargiſſe-
ment, dés l’accommode-
249 de Candale. ment du Prince avec la
Regente, auſſi bien que
la Trimoüille, eut charge
de ſon Maiſtre, de la con-
duire en Bretagne, où il
l’envoyoit, pour luy de-
mander azile contre les
perſecutions de Madame
de Beauieu
, n’en pou-
vant plus trouver en
France, ny meſme aucu-
ne ſeureté, ny pour ſa
vie, ny pour celle de Ma-
dame de Candale. Chau-
mont
obtint du Duc de
Bretagne, non ſeulement
un azile pour le Prince,
250 La Comteſſe mais aſſurance de le pro-
teger & de le ſervir envers
tous, & contre tous ; la
Comteſſe receut auſſi
mille civilitez du Duc,
qui luy fit donner un
appartement dans ſon
Chaſteau, & qui com-
manda aux ‘ieunes Prin-
ceſſes ſes filles de l’aimer ;
& elles n’eurent pas la
moindre peine à luy
obeïr.
La plus-grande partie
de la Cour, avoit cherché
la cauſe de la diſgrace de
la Trimoüille, qui leur
251 de Candale. ſembloit en grande con-
ſideration aupres de Ma-
dame de Beauieu
, qui ſe
confioit en luy de la
garde du Prince ; mais
perſonne ne l’avoit pû
trouver, chacun raiſon-
noit là deſſus ſelon ſon
intereſt, ou ſelon ſa paſ-
ſion, mais pas un ne de-
vina la verité.
Eſtant donc ſorty, com-
me i’ay dit, par l’accom-
modement du Prince, la
Princeſſe qui en avoit be-
ſion, le remit dans ſa con-
fiance, mais elle ne luy
252 La Comteſſe redonna pas les meſmes
occaſions de la tromper,
ce n’eſt pas que tant de
marques de paſſions inu-
tilement donnez, & tant
de conſtance, & tant d’a-
mour, dans un temps, où
il n’en devoit pas conſer-
ver, ne fiſſent connoiſtre
à la Princeſſe qu’elle avoit
tort d’eſtre ingrate : mais
comme elle ne penſoit
qu’à ſe vanger de l’iniu-
rieux mepris que le Duc
d’Orleans
avoit eu pour
elle, la Trimoüille n’é-
toit traité que comme un
253 de Candale. homme pour qui elle
avoit de l’eſtime, mais
ce n’eſtoit pas contente-
ment pour luy, le ſouve-
nir de ſon bon heur luy
faiſoit deſirer de ſe re-
trouver avec la Princeſſe,
dans l’eſtat amoureux où
il avoit eſté, & quoy qu’il
euſt beaucoup ſouffert à
ſe reſoudre d’eſtre heu-
reux ſous l’habit de ſon
rival, il euſt bien ſouhai-
té eſtre encore en la meſ-
me peine pour en rece-
voir le meſme plaiſir.
Comme c’eſtoit à la
254 La Comteſſe ſollicitation du Prince
qu’il l’avoit obtenu, il
avoit employé tout le
credit qu’il avoit aupres
de la Princeſſe pour
l’empeſcher de conti-
nuër ſes deſſeins contre
ſa vie, & contre celle
de Madame de Candale ;
mais voyant qu’il l’em-
ployait inutilement, il
prit le party de ſauver le
Prince, en feignant de
vouloir travailler à le
faire perir. Apres donc
qu’elle luy eut fait avoüer
toutes les circonſtances
255 de Candale. du crime pretendu dont
elle l’accuſoit, & le
luy avoit pardonné, elle
ſouffrit qu’il la vit, &
qu’il luy parlaſt de ſa
paſſion ; les plaintes
& les reproches eſtant
finies de part & d’au-
tre, elle luy confia un
nouveau deſſein qu’elle
avoit pour perdre le Duc
d’Orleans
, & luy pro-
mit, s’il vouloit travail-
ler à ſatisfaire ſa ven-
geance, de le rendre en-
tierement heureux : quand
une fois on l’a eſté
256 La Comteſſe & qu’on craint de ne l’e-
ſtre plus, que ne fait-on
pas pour l’eſtre encore ;
à la verité on ne luy en
faiſoit la promeſſe qu’à de
honteuſes conditions,
mais il aimoit mieux les
accepter, de crainte qu’el-
le ne ſe ſervit de quel-
qu’autre moins bien in-
tentionné que luy pour
le Prince.
Sur la nouvelle qu’on
receut de ſon arrivée en
Bretagne, & de la retrai-
te, & du ſecours que le
Duc luy donnoit ; la Re-
gente 257 de Candale. gente fit aſſembler un
grand corps de Troupes,
& en donna la plus gran-
de partie du commande-
ment à la Trimoüille,
ſous le titlre de Lieute-
nant général des Armées
du Roy.
Le Duc d’Orleans eſtoit
arrivé à Nantes, comme
on l’avoit mandé ; là par-
my les preparatifs de
guerres, ce Prince amou-
reux & bien aimé, paſſoit
de doux momens aupres
de Madame de Candale.
Iamais paſſion ne fut plus
II. Part.   Y 258 La Comteſſe tendre que la leur, & ils
avoient le plaiſir d’eſtre
perſuadez qu’ils s’aime-
roient touſiours. Ce n’eſt
pas que la beauté d’Anne
de Bretagne, ne fit crain-
dre à la Comteſſe pour la
conſtance de ſon Amant,
mais il la r’aſſurot par
mille marques d’amour.
Le Duc de Bourbon,
trahy par ſa femme,
trompé par la Trimoüil-
le, & mepriſé de Madame
de Candale, qu’il ne
voyoit plus, & qu’il ai-
moit encore, menoit ſans
259 de Candale. doute une triſte vie, il
n’oſoit ſe plaindre de la
Regente, parce qu’il avoit
de l’ambition, & qu’elle
pouvoit tout, & quand il
ſe ſeroit vangé de la Tri-
moüille, en auroit-il eſté
moins deshonoré, la
Comteſſe eſtoit abſente,
& il n’y avoit point d’ap-
parence, que l’éloigne-
ment fit ce que beaucoup
d’amour, de reſpect & de
ſoin n’avoient pû faire ;
eſſayant donc enfin de
trouver quelques remedes
à tant de ſouffrances, il
Y ij 260 La Comteſſe obtint de ſon cœur un
changement qu’il ne
croyoit pas ſi prompt. Il
entreprit de ſe faire aimer
d’Hauteveille, qui avoit
rompu tout commerce
avec Chaumont, ayant
appris qu’il eſtoit devenu
amoureux en Bretagne : il
reüſſit dans ſon deſſein,
& le plaiſir que luy donna
cette nouvelle paſſion,
luy fit perdre aiſément le
ſouvenir de ſes malheurs.
Les Troupes deſtinées
contre la Bretagne, eſtant
ſur le point de s’aſſem-
261 de Candale. bler, la Trimoüille alla
prendre congé de la Re-
gente, qui luy renouvella
les promeſſes qu’elle luy
avoit faites. Cõme il étoit
tendrement émeu par un
diſours ſi obligeant, &
par la veuë d’une des plus
aimable perſonne du
monde qu’il aimoit, & de
qui il avoit receu des fa-
veurs ſi deſirables, apres
l’avoir regardée quelque
temps ſans luy répondre,
Madame, luy dit-il en
ſoûpirant, oſeray ie vous
dire ce que ie penſe, elle
Y iii 262 La Comteſſe le luy permit ; ie crains,
pourſuivit-il, que mon
entrepriſe n’aye un ſuc-
cez malheureux, ſi vous
ne m’avancez quelques-
uns de ces plaiſirs promis.
Elle n’avoit plus pour luy
cette cruelle indifference
dont il avoit tant ſouf-
fert, & elle commençoit
à comprendre, que la
Trimoüille n’eſtoit pas
moins aimable que le
Duc d’Orleans ; pour
toute réponſe, elle luy
dit, noſtre deſſein reüſſi-
ra ſans doute, ie le deſire,
263 de Candale. & i’eſpere tout de voſtre
conduite & de voſtre
paſſion. A ces mots, elle
luy dit adieu, mais il ne
ſe preſſoit point de ſe re-
tirer, parce qu’il iugeoit
que ſa veuë ne déplaiſoit
pas, de la manière que
cét entretien continuoit ;
la Trimoüille croit trou-
ver dans le cœur de la
Princeſſe les meſmes de-
ſirs qu’il avoit dans le
ſien, & ſa creance eſtoit
bien fondée, mais des
faſcheux vinrent l’inter-
rompre, ainſi il prit con-
264 La Comteſſe gé d’elle, & fut contraint
de partir.
Ie ne m’amuſeray point
à decrire une Guerre,
dont la cauſe & les chefs
n’ont eſté ignorez de per-
ſonne : ie diray ſeulement
que le Duc d’Orleans
ayant fait un corps de
Troupes conſiderable, ſe
mit en eſtat de reſiſter à
l’Armée du Roy, qu’il
perdit la bataille qui fut
donnée à S. Aubain, qu’il
fut pris par la Trimoüille,
& mené au Chaſteau de
Luſignan, & quelque tẽps
apres 265 de Candale. apres dans la Tour de
Bourges, où il fut ſevere-
mẽt gardé, & n’ayãt gue-
re l’eſperance en la vie.
La Guere de Bretagne
eſtant terminée, pen-
dant laquelle le Comte de
Candale mourut de cha-
grin & de ialouſie ; la
Comteſſe fut contrainte
de revenir en France avec
Anne de Bretagne, que
Charles VIII. épouſa peu
de temps apres.
Quoy que la Trimoüil-
le prit ſoin de diminuer la
haine que la Regente
II. Part.   Z 266 La Comteſse avoit pour elle & pour le
Prince, il ne pouvoit luy
faire perdre entierement
le deſſein de ſe vanger
d’eux.
Ayant donc utilement
ſervy la Princeſſe, il de-
manda reſpectueuſement
l’amoureuſe recompenſe
qu’on luy avoit promis, il
l’obtint, & fut heureux,
ſi on peut l’eſtre eſtant
bien aimé.
Le Roy eſtant ieune, &
voulant donner de l’em-
ploy à ſa valeur & à ſon
ambition, pour mieux
267 de Candale. faire valoir les preten-
tions qu’il avoit ſur le
Duché de Milan, & ſur
le Royaume de Naples,
reſolut d’aller en Italie
avec une belle & nom-
breuſe Armée.
Le Duc d’Orleans eſtoit
encore dans la Tour de
Bourges, moins malheu-
reux par ſa propre infor-
tune, que par la cruelle
incertitude de n’avoir pû
apprendre aucunes nou-
velles de la Comteſſe.
Vn ſoir qu’il ſouffroit
plus de ſa douleur qu’il
Z ii 268 La Comteſse n’avoit encore ſouffert, il
entendit ouvrir la porte
de ſa chambre, & y vit
entrer un Officier qui
luy apprit la Mort de Ma-
dame de Candale.
Son depit fut
grand, mais quoy qu’il
ne parut point par des
marques exterieures, il
ne laiſſoit pas d’en ſentir
toute la cruauté, & ayant
vû l’ordre que cét Officier
avoit pour le faire ſortir,
il ne douta point que le
Regente n’euſt fait perir
269 de Candale. la Comteſſe, & qu’elle
n’euſt auſſi pris la reſolu-
tion de ſe vanger par ſa
mort des mépris qu’il
avoit eu pour elle : il ſe
laiſſa donc conduire pen-
dant quelques iours, ſans
s’informer ſeulement où
on le conduiſoit.
Eſtant arrivé au com-
mencement de la nuit,
au lieu qu’on luy avoit
deſtiné, il vit entrer Ma-
dame de Beauieu
, un
poignard & une coupe à
la main, elle n’eſtoit ſui-
vie que de la Trimoüille,
Z iii 270 La Comteſſe & d’un Domeſtique au-
quel elle ſe confioit.
S’eſtant donc approchée
du Prince, avec une
action qui faiſoit aſſez
connoiſtre le deſſein
qu’elle avoit, il faut mou-
rir, luy dit-elle, ou par
le fer, ou par le poiſon :
ha ! Madame, luy dit-il
triſtement, que l’office
que vous me rendez m’eſt
agreable, ie ne voulois
vivre que pour aimer, &
que pour eſtre aimé de
Madame de Candale, &
puis qu’elle ne vit plus,
271 de Candale. ie recevray la mort com-
me le ſeul bien que ie
puis deſirer. La Princeſſe
rougit & fut émeuë à ces
paroles, & le Prince ayant
choiſi le poignard, il ten-
doit deſia la main pour le
prendre, lorsque Mada-
me de Candale parut ſui-
vie de Chaumont ; dés
qu’il la vit, le poignard
luy tomba des mains, &
il courut l’embraſſer, ſans
avoir égard à la preſence
de la Princeſſe : mais Ma-
dame de Candale, luy
ayant appris en deux
Z iiii 272 La Comteſſe mots, l’heureux chan-
gement de la Regente, il
vint ſe ietter à ſes pieds,
& elle luy pardonna ſon
indifference, parce qu’el-
le aimoit la Trimoüille,
qui avoit preveu que ſi le
Roy partoit ſans emme-
ner le Duc d’Orleans, il
couroit riſque de perdre
la vie. Il repreſenta donc
dans le Conſeil, le peril
qu'il y avoit de laiſſer un
premier Prince du Sang
dans le Royaume, dont
dont la faction n'eſtoit pas ſi
diſſipé qu'elle ne puſt ſe
273 de Candale. r’aſſembler. Madame de
Beauieu
qui commençoit
à s’accoutumer à l’abſen-
ce du Prince par le plaiſir
qu’elle recevoit d’eſtre
aimée de la Trimoüille,
avoit enfin perdu la plus
grande partie de ſa haine,
& ce qu’elle en avoit en-
core, l’ayant quittée à
cauſe que ſon Amant l’en
prioit, elle conſentit en-
fin à la ſortie du Duc
d’Orleans
, ne voulant
tirer aucune vengeance
de luy, que de luy don-
ner quelques iours de
274 La Comteſſe douleur, en luy faiſant
dire la mort de Madame
de Candale, & en fei-
gnant de n’eſtre venuë
dans ſa chambre que pour
le faire mourir. On ne
peut bien repreſen-
ter l’agreable ſurpriſe
que le Prince avoit de
n’eſtre plus hay de la
Regente, pour en avoir
eſtre trop aimé : elle luy
donna depuis autant de
marque d’eſtime, qu’el-
le luy en avoit donné
de haine, & elle vit
continuer ſans ialouſie &
275 de Candale. ſans amour, le commer-
ce amoureux du Duc
d’Orleans
& de Madame
de Candale.


FIN.
[L'impreinte de la BIBLIOTHEQUE DE L'ARSENAL]
1. 
Il s'agit bien sûr de la Comtesse de Candale. Le narrateur est toujours le Duc d’Orleans
2. 
Le Comte de Candale.
3. 
Ici s'arrête le récit narré par le Duc d'Orléans. Le narrateur omniscient et « invisible » du début du premier tome reprend l'histoire.
4. 
Encore une fois, l'auteur se sert d'un noble de la cour qui existait historiquement pour donner de la couleur locale à sa fiction. "Pontdormy" est Antoine de Créquy, Seigneur de Pontdormy, mort en 1521 menant une bataille pour François Ier contre son ennemi Charles Quint du Saint Empire Romain. Son rôle est évoqué dans les Mémoires du Messire Martin du Bellay Seigneur de Langey de 1524
5. 
De fait, le numéro de page est 43 et non pas 41 comme l'a mis l'imprimeur.
6. 
En vérité, page 55.
7. 
La ménagerie des animaux exotiques était un phénomène courant au Moyen Âge et au début de l'époque moderne, qui servait à "la mise en scène du pouvoir et du faste des princes médiévaux" selon Thierry Buquet dans son étude « Les animaux exotiques dans les ménageries médiévales », in Jacques Toussaint, Fabuleuses histoires des bêtes et des hommes, Trema - Société archéologique de Namur, p.97-121, 2013, Internet, 21 février 2017. https://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-00905429

Louis XII

(Blois 1462 - Paris 1515). Roi de France (1498-1515). D'abord Duc d'Orléans, Louis fut contraint par le roi Louis XI, son cousin, d'épouser la fille de ce dernier, Jeanne de France. Handicapée, Jeanne ne pouvait pas avoir d'enfants: Louis XI entendait mettre fin à la branche Orléans de la famille royale en insistant sur ce mariage. Mais le fils de Louis XI, Charles VIII, mourut sans enfants alors Louis d'Orléans lui succéda.
Pendant le règne de Charles VIII, Louis prit la tête de la guerre contre la monarchie au nom des ducs et princes que Louis XI avait voulu subjuger. Cette « Guerre folle » entre 1485 et 1488 mena à la défaite et l'emprisonnement de Louis d'Orléans pendant trois ans. Par la suite il se reconcilia avec Charles VIII et prit part au nom de ce roi aux guerres d'Italie, qui continuèrent pendant son règne à lui. Dès son avènement au trône, Louis XII fit annuler son mariage avec Jeanne de France, jamais consommé, pour épouser Anne de Bretagne, veuve de Charles VIII. Il montra une rare clémence vis-à-vis de ses anciens adversaires, et il introduisit des réformes de la justice et des impôts qui lui valurent le nom du « Père du peuple ».
  • « Louis XII », Le Petit Robert : Dictionnaire illustré des noms propres, Paris, Dictionnaires le Robert, 1994.
  • « Louis XII », Wikipédia l'encyclopédie libre (24 octobre 2016), Los Angeles, Wikimedia Foundation, Internet, 4 décembre 2016. https://fr.wikipedia.org/wiki/Louis_XII.

Anne de France (dite « la dame de Beaujeu »)

(1461-1522). Fille de Louis XI, duchesse de Bourbon et régente de France entre 1483 et 1491. En 1474, elle fut mariée à Pierre de Beaujeu, duc de Bourbon. À la mort de Louis XI, le frère d'Anne, Charles VIII, monta sur le trône à l'âge de 13 ans. Ainsi Anne agit-elle en régente à la place de son frère. Lors de la « Guerre folle », menée contre Anne et son mari par les princes, notamment Louis d'Orléans (le futur Louis XII), elle fut victorieuse en 1488. À ce moment-là, elle fait épouser son frère Charles à Anne de Bretagne pour cimenter la victoire et attacher cette province à la monarchie, parachevant en partie l'expansion territoriale entamée par son père.
  • « Anne de France (dite la dame de Beaujeu) », Le Petit Robert : Dictionnaire illustré des noms propres, Paris, Dictionnaires le Robert, 1994.
  • « Anne de France », Wikipédia l'encyclopédie libre (12 août 2009), Los Angeles, Wikimedia Foundation, Internet, 1er octobre 2009. http://fr.wikipedia.org/wiki/Anne_de_france.

La Castille (en esp. Castilla)

Région historique du centre de l'Espagne s'étendant sur la Meseta et traversée par la Cordillère centrale. La Vieille-Castille fit d'abord partie du royaume de Léon et devint indépendante au Xe s. La région fut toujours fortement défendue ceontre les Maures, notamment par le système fortifié (Castella) d'où la Castille tire son nom. Annexée au royaume navarrais de Sanche III, qui la donna à son fils Ferdinand Ier, elle prit alors le nom de royaume de Castille. Peu à peu, les rois de Castille étendirent leurs possessions en repoussant les Maures et annexèrent au XIIIe s. les territoires qui formèrent la Nouvelle-Castille (Tolède, Séville et Cadix). Pendant des siècles, le royaume fut plongé dans l'anarchie. Mais le mariage d'Isabelle de Castille et de Ferdinand d'Aragon (1469) réalisa l'union des deux royaumes et soumit l'Espagne à une autorité unique.
  • « Castille (la) en esp. Castilla », Le Petit Robert : Dictionnaire illustré des noms propres, Paris, Dictionnaires le Robert, 1994.

Louis XI, dit « le Prudent »

(Bourges 1423 - Plessis-les-Tours 1483). Roi de France de 1461 à 1483. Il épousa d'abord Marguerite Stuart, suivie de Charlotte de Savoie. Cette dernière donna naissance au futur roi Charles VIII et à Anne de France, régente pour son jeune frère qui n'a que 13 ans à la mort de Louis XI.
Louis XI était connu par ses détracteurs comme « l'universelle araignée » car il utilisa une politique violente, parfois qualifiée de surnoise, pour essayer de rattacher au royaume des provinces auparavent indépendantes (notamment la Bretagne, la Bourgogne, la Maine, l'Anjou, la Provence). Les conflits qu'il entraîna continuèrent après son règne, qui contribua beaucoup à la tendance de centralisation du pouvoir de la monarchie.
  • « Louis XI », Le Petit Robert : Dictionnaire illustré des noms propres, Paris, Dictionnaires le Robert, 1994.
  • « Louis XI », Wikipédia l'encyclopédie libre (17 novembre 2016), Los Angeles, Wikimedia Foundation, Internet, 4 décembre 2016. https://fr.wikipedia.org/wiki/Louis_XI.

Chaumont, Charles II d'Amboise de

Charles II d'Amboise, seigneur de Chaumont (1473-1511) fut successivement grand-maître, maréchal et amiral de France. Il mourut lors des guerres d'Italie menées par les rois de France à la fin du XVe et au XVIe siècle.
Charles soutint Léonard de Vinci, le faisant venir dans son palais de Milan pour faire des travaux d'hydraulique, des statues, et même les plans de son nouveau palais.

Pierre II Beaujeu

(1439 - 1503, château de Moulins). Sire de Beaujeu, duc de Bourbon et d'Auvergne. Une fois membre dévoué de la Ligue du Bien public, qui cherchait à diminuer les pouvoirs de Louis XI, le roi parvint à détacher le jeune noble de sa ligue pour le faire épouser sa fille, Anne de France (Madame de Beaujeu).
  • « Pierre II Beaujeu », Le Petit Robert : Dictionnaire illustré des noms propres, Paris, Dictionnaires le Robert, 1994.
  • « Pierre II de Bourbon », Wikipédia l'encyclopédie libre (12 août 2009), Los Angeles, Wikimedia Foundation, Internet, 1er octobre 2009. http://fr.wikipedia.org/wiki/Pierre_II_de_Bourbon.
  • « Ligue du Bien public », Wikipédia l'encyclopédie libre (12 août 2009), Los Angeles, Wikimedia Foundation, Internet, 1er octobre 2009. http://fr.wikipedia.org/wiki/Ligue_du_Bien_public.

La Trémoille ou de La Trimouille, Louis II de

(1460-1525). Vers l'âge de 14 ans, il fut envoyé comme page à la cour de Louis XI. À l'âge adulte il devint homme d'État et chef de guerre, servant les rois Charles VIII, Louis XII et François Ier.
En 1484, il épousa Gabrielle de Bourbon, cousine du monarque. Ce mariage, arrangé par Anne de France pour mieux attacher La Trémoille à la monarchie, fut long et heureux.
Pendant la « Guerre folle », il resta du côté d'Anne de France, alors la régente, remportant la victoire pour la monarchie en 1588 contre Louis d'Orléans, le futur Louis XII.

Commines ou Commynes, Philippe de

Philippe de Commines (1447-1511) était un homme politique, diplomate, historien et chroniqueur au service de Louis XI. Il soutint le Duc d'Orléans, le futur Louis XII comme successeur de Louis XI, d'où sa disgrâce sous le fils de ce dernier, Charles VIII.
De nos jours, Commines est surtout connu pour ses « Mémoires » des règnes de Louis XI et de Charles VIII.

François Ier

François (1494-1547) succéda à son beau-père Louis XII comme roi de France en 1515. Sa rivalité avec Charles Quint du Saint Empire Romain entraina la guerre presque continuelle; il fut même fait prisonnier de Charles brièvement en 1525 -- et cet antagonisme entre deux rois catholiques facilite la diffusion de la Réforme protestant en Europe. Le règne de François fut aussi marqué par le renforcement du pouvoir royal et par la construction d'un état puissant. Le développement de la vie de cour favorisa l'essor des arts et des lettres; le règne de François Ier est associé à l'avènement de la Renaissance italienne en France. Il attira à la cour des artistes tels que Léonard de Vinci et il fit construire plusieurs châteaux de la Loire dans le nouveau style qui fait d'eux moins des forteresses que des demeures de luxe.
  • « François Ier (France) », Le Petit Robert : Dictionnaire illustré des noms propres, Paris, Dictionnaires le Robert, 1994.
  • « François Ier », Wikipédia, The Free Encyclopedia (19 juin 2016), Los Angeles, Wikimedia Foundation, Internet, 24 juin 2016. https://fr.wikipedia.org/wiki/Fran%C3%A7ois_Ier_(roi_de_France).

Charles Quint (en esp. Carlos I)

Charles Quint (Charles d’Habsbourg, Charles I d'Espagne, 1500-1558), empereur du Saint-Empire romain germanique et Roi des Espagnes, était considéré le monarque le plus puissant de son temps. C’est le père de Philippe II d’Espagne.

Blois

La ville de Blois est la capitale du département actuel du Loir-et-Cher en France centrale. Le château de Blois, qui se trouve au coeur de la ville, était la résidence préférée des rois du XVIe siècle.
  • « Blois », Le Petit Robert : Dictionnaire illustré des noms propres, Paris, Dictionnaires le Robert, 1994.
  • « Château de Blois », Wikipédia l'encyclopédie libre (29 décembre 2016), Los Angeles, Wikimedia Foundation, Internet, 21 février 2016. https://fr.wikipedia.org/wiki/Ch%C3%A2teau_de_Blois.

Plessis-lès-Tours ou Plessis-les-Tours

Écart de la comm. de la Riche (arr. de Tours). Vestiges du château construit par Louis XI sur l'emplacement d'un manoir qu'il avait acquis en 1463. Il y mourut en 1483. Petit musée..
  • « Plessis-lès-Tours ou Plessis-lez-Tours », Le Petit Robert : Dictionnaire illustré des noms propres, Paris, Dictionnaires le Robert, 1994.

Tours

Département de l'Indre-et-Loire, sur la Loire. HISTOIRE. Sous l'impulsion de saint Martin, sont troisième évêque, la ville des Turons (civitas Turonum) devint au IVe s. l'un des plus importants centres religieux de la Gaule. L'influence de Tours comme foyer intellectuel et artistique alla grandissant aux siècles suivants avec Grégoire de Tours (VIe s.) sous la direction de qui la ville s'agrandit, puis avec Alcuin (VIIIe s.), fondateur d'une école renommée et d'une importante bibliothèque. Au XVe s., Louis XII introduisit l'industrie de la soie, qui assura pendant deux siècles la prospérité de la ville. Le calvinisme trouva au XVIe s. de fervents adeptes parmi les artisans et les ouvriers tourangeaux, et Tours devint un centre actif de la Réforme ; la révocation de l'édit de Nantes, provoquant l'émigration de nombreux soyeux, portera à la ville un coup dont elle ne commencera à se relever qu'au XIXe s., avec les débuts du chemin de fer.
  • « Tours », Le Petit Robert : Dictionnaire illustré des noms propres, Paris, Dictionnaires le Robert, 1994.

Loches

Ch.-l. d'arr. de l'Indre-et-Loire, sur l'Indre. 6 544 hab. (aggl. 10 198) (Lochois). Anc. cité fortifiée conservant deux de ses trois enceintes primitives : porte Royale (XIIIe s.) ; porte Picois et porte des Cordeliers (XVe s.) ; tour Saint-Antoine (XVIe s.), l'un des rares beffrois du centre de la France. Bâti sur un promontoire naturel, le château comprend le donjon (XIe s.) et les logis royaux des XIVe et XVIe., renfermant notamment le tombeau d'Agnès Sorel. Église Saint-Ours du XIIe s. Musée Lansyer : œuvres du paysagiste lochois (1835 - 1893). Musée du Terroir.
  • « Loches », Le Petit Robert : Dictionnaire illustré des noms propres, Paris, Dictionnaires le Robert, 1994.

Amboise

Ch. -1. de cant. de l'Indre-et-Loire, arr. de Tours, sur la Loire. 10 982 hab. (aggl. 15 391) (Amboisiens). Château construit par Charles VIII, agrandi par Louis XII et François Ier : chapelle Saint-Hubert de style gothique flamboyant ; logies du roi (aile gothique et aile Renaissance), contigue à la tour des Minimes. Église Saint-Denis en majeure partie du XIIe s. (voûtes angevines et chapiteaux historiés). Clos-Lucé, manoir du XVe s., où mourut Léonard de Vinci et où sont installées des maquettes de machines imaginées par lui.
  • « Amboise », Le Petit Robert : Dictionnaire illustré des noms propres, Paris, Dictionnaires le Robert, 1994.

Angers

Ch.-l. du dép. du Maine-et-Loire, sur la Maine à 5 km de la Loire. [...] HISTOIRE. L'antique cité des Celtes andécaves devint, après la conquête romaine, l'une des grandes villes de la Lyonnaise IIIe sous le nom de Juliomagus. Au IXe s., elle fut la capitale d'un comté héréditaire sur lequel régna, de 870 à 1205, la première maison d'Anjou d'où sont issus les Plantagenêts. L'histoire de la ville se confond alors avec celle du comté. Lors du soulèvement de la Vendée, Angers prit le parti républicain, et, les 3 et 4 déc. 1793, repoussa l'armée royaliste.
  • « Angers », Le Petit Robert : Dictionnaire illustré des noms propres, Paris, Dictionnaires le Robert, 1994.

Orléans

Ch.-l. du dép. du Loiret et de la région Centre, sur la Loire. [...] HISTOIRE. La cité carnute de Genabum occupait, au coeur d'une zone de passage très fréquentée, une situation qui lui valut d'être souvent convoitée par les conquérants au cours de son histoire [...] À l'époque de Charlemagne, la ville acquit le prestige d'une capitale intellectuelle, sous l'impulsion de l'évêque Théodulf, abbé de Fleury (auj. Saint-Benoît-sur-Loire) qui y créa plusieurs écoles dont la réputation dépassa rapidement les limites de l'Orléanais. Ces écoles devaient accéder en 1305, sous le pontificat de Clément V, au rang d'université. Sous les Capétiens, aux X et XIes., Orléans devint ville royale, et capitale de fait de la France : trois rois s'y firent sacrer. En 1428, la ville, qui s'était rangée dans le parti des armagnacs, derrière le « roi de Bourges » (le futur Charles VII), fut investie par les Anglais. Elle fut délivrée par Jeanne d'Arc le 8 mai 1429, après un siège de sept mois.
  • « Orléans », Le Petit Robert : Dictionnaire illustré des noms propres, Paris, Dictionnaires le Robert, 1994.

Bretagne

Région administrative de l'O. de la France, comptant 4 dép : Côtes-d'Armor, Finistère, Ille-et-Vilaine et Morbihan. [...] 27 000 km². (...) Unité historique liée au peuplement breton, mais amputée de la région nantaise, la Bretagne coïncide avec la partie péninsulaire du Massif armoricain.
  • « Bretagne », Le Petit Robert : Dictionnaire illustré des noms propres, Paris, Dictionnaires le Robert, 1994.

Nantes

Ch.-l. du dép. de la Loire-Atlantique et de la région Pays de la Loire, au fond de l'estuaire de la Loire, au confluent de l'Erdre et de la Sèvre Nantaise avec la Loire, à 56 km à l'intérieur des terres. [...] L'antique cité des Gaulois Namnetes devint sous l'Empire romain un important centre commercial et administratif. [...] Philippe Auguste [...] choisit pour capitale Nantes, qu'il entoura de fortifications et dut défendre contre les entreprises de Jean sans Terre (1214). Pendant les guerres de Succession de Bretagne, qui opposèrent Jean de Montfort à Charles de Bretagne, la ville prit parti pour celui-ci, après s'être un temps rangée aux côtés du premier. Elle ne se rendit au fils de Jean de Montfort, proclamé duc sous le nom de Jean IV, que lorsque ses alliés anglais se furent retirés. Pendant la Réforme, Nantes s'engagea anda ls Ligue, groupée autour du duc de Mercœur, alors gouverneur de la province. Elle se rendit en 1598 à Henri IV, qui y promulgua l'édit de Nantes. Dès le XVIIe s., la ville, tournée vers la mer, prit un essor considérable grâce au commerce tringulaire (avec l'Afrique et l'Amérique) qui ne devait cesser complètement que dans le deuxième tiers du XIXe s.
  • « Nantes », Le Petit Robert : Dictionnaire illustré des noms propres, Paris, Dictionnaires le Robert, 1994.

Lusignan

Ch.-l. de cant. de la Vienne, arr. de Poitiers. 2 749 hab. (Mélusins). Église Notre-Dame (XIe, XIIe, XVe s.). Vestiges du château des Lusignan dont la légende attribue la fondation à la fée Mélusine, épouse de Raimondin, comte de Poitou. Maisons anc..
  • « Lusignan », Le Petit Robert : Dictionnaire illustré des noms propres, Paris, Dictionnaires le Robert, 1994.

Bourges

Ch.-l. du dép. du Cher, au confluent de l'Yèvre et de l'Auron, en Champagne berrichonne. HISTOIRE. Anc. Avaricum, capitale gauloise des Bituriges Cubi, conquise par César en -52, elle devint métropole de l'Aquitaine Ire au IVe s. Au Moyen Âge, elle s'enrichit grâce aux opérations financières et commerciales de J. Coeur. Charles VII, le « roi de Bourges », en fit sa résidence : il y promulgua la pragmatique sanction (1438). Son fils Louis XI y fonda une célèbre université (1463) où devaient enseigner A. Alciat (1529 - 1533) et J. Cujas (1559 - 1566). De nombreux conciles se tinrent entre 1031 et 1584 dans cette anc. capitale du Berry.
  • « Bourges », Le Petit Robert : Dictionnaire illustré des noms propres, Paris, Dictionnaires le Robert, 1994.

Charles VIII

(Amboise 1470 - 1498). Fils du roi Louis XI et de Charlotte de Savoie, Charles VIII fut roi de France de 1483 à 1498. À la mort de son père, Charles VIII monta sur le trône à l'âge de 13 ans. Sa sœur Anne de France agit en régente jusqu'en 1491. Pendant la régence de celle-ci, elle lutta contre le Duc d'Orléans (le futur Louis XII) lors de la « Guerre folle » pendant laquelle les princes se révoltèrent contre le gouvernement d'Anne de France. Cette guerre se termina enfin en 1488 par la victoire de la monarchie sur Louis d'Orléans.
À partir de 1494, Charles partit à la conquête du royaume de Naples. Après plusieurs succès, les Espagnols et le Pape se liguèrent contre lui et il dut bâtir en retraite, perdant ses conquêtes, mais les guerres d'Italie seraient poursuivies par ses successeurs au XVI siècle. À sa mort, il fut succédé par son cousin Louis d'Orléans.
  • « Charles VIII », Le Petit Robert : Dictionnaire illustré des noms propres, Paris, Dictionnaires le Robert, 1994.
  • « Charles VIII de France », Wikipédia l'encyclopédie libre (12 août 2009), Los Angeles, Wikimedia Foundation, Internet, 1er octobre 2009. http://fr.wikipedia.org/wiki/Charles_viii_de_france.

Naples

Ville capitale de la province du même nom en Italie.
  • « Naples », Le Petit Robert : Dictionnaire illustré des noms propres, Paris, Dictionnaires le Robert, 1994.