Le mariage sous L'Ancien Régime

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Voir l'édition moderne procurée par Marc Escola dans Nouvelles galantes du XVIIe siècle, Paris, GF Flammarion, 2004..
LE
COMTE
D'AMBOISE.
NOUVELLE.
LIVRE SECOND.
[Vignette, feuilles, fleurs et plumes.]
[L'impreinte de la Bilbliotheque de l'Arsenal]
A PARIS ,
Chez Claude Barbin , au
Palais , ſur le Second Perron de la
Sainte Chapelle.
[Filet simple.]

M. DC. LXXXIX.
Avec Privilege du Roy. 1
3

[Bandeau, figures féminines et masculines.] LE
COMTE
D'AMBOISE.
[Filet simple.] NOUVELLE.
LIVRE SECOND.

M Ademoiselle de
Roye vint enfin les
joindre ; ils n'eſtoient
pas loin de la porte du

A ij 4Le Comte Jardin, & ils allerent au
devant d'elle juſque-là :
Elle felicita le Comte de
ce qu'il eſtoit en ſi bonne
Compagnie , & crut par
là l'obliger à dire quelque
choſe de flateur pour Ma-
demoiſelle de Sanſac ; mais
il affecta d'abord de juſti-
fier ſon intention d'une
maniere qui fit craindre à
Mademoiſelle de Roye ,
qu'il ne deſ-obligeaſt ſon
Amie ; elle prit un pretex-
te pour retourner ſur le
champ , & emmena Ma-
5d'Amboiſe. demoiſelle de Sanſac. Je
veux , dit-elle à Monſieur
d'Amboiſe , vous l'enle-
ver , pour vous punir de
voſtre diſſimulation. En
achevant ces parolles, elle
monta en Carroſſe avec
tant de precipitation , qu'il
n'eut pas le loiſir de ré-
pondre.
Il eſtoit au deſeſpoir de
voir l'opiniâtreté de Ma-
demoiſelle de Roye , à ſe
perſuader une choſe qu'il
ſçavoit pourtant bien qui
ne la fâcheroit pas ; ſoit

A iij 6Le Comte qu'il apprehendaſt de luy
donner le moindre ſenti-
ment de jalouſie , ſoit qu'il
apprehendaſt de ne luy en
donner aucun , il ne pou-
voit s'en consoler , le cha-
grin , la joye , ou l'indiffe-
rence de cette belle per-
ſonne devenoient égale-
ment cruels pour luy.
Il fut ſur le point de cou-
rir apres elle , & de ne la
point quitter qu'il ne fût
pleinement juſtifié ; mais
le pretexte qu'elle avoit
pris pour retourner , luy
7d'Amboiſe, donnant lieu de croire
qu'elle ne ſeroit pas ſi-toſt
chez elle , il alla chez le
Roy , & il laiſſa malgré
luy ces deux Amies en li-
berté.
Lors qu'elles furent re-
tournées au logis de Made-
moiſelle de Roye , & en-
trées dans ſa Chambre, elle
ſe trouva embaraſsée. Le
peu de ſuccez qu'elle pré-
voyoit à la paſſion de Ma-
demoiſelle de Sanſac , luy
faiſoit apprehender de la
mettre ſur ce ſujet ; cepen-

A iiij 8Le Comte dant elle s'apperceut que
ſon ſilence l'affligeoit en-
core davantage ; de ſorte
qu'elle la fit parler pour
luy laiſſer prendre quelque
ſoulagement , ſi ce n'eſtoit
plus pour la conſoler.
Si l'on oſoit, luy dit elle,
vous demander par quelles
manieres le Comte d'Am-
boiſe a pû s'attirer des ſen-
timens dont il eſt ſi peu di-
gne... Je ſçay que j'ay tort,
interrompit Mademoiſelle
de Sanſac : mais je puis ce-
pendant m'excuſer ; je
9d'Amboiſe. voyois inceſſamment le
Comte d'Amboiſe avec
vous ; je le trouvois aima-
ble par l'ardeur avec la-
quelle il aimoit ; j'eſtois
charmée de ſa delicateſſe.
Vous ne l'aimiez pas ; &
quoy que cette pensée me
donnaſt un plaiſir ſecret ,
je blâmois voſtre injuſtice,
& j'allay trop loin en vou-
lant l'éviter. Quand je par-
lay à la Reine pour empeſ-
cher voſtre Mariage avec
luy , je croyois m'y enga-
ger pour l'amour de vous,
10Le Comte ou pour l'amour de mon
frere ; cependant j'ay con-
nu depuis que c'eſtoit mon
intereſt ſeul qui me fai-
ſoit agir ; Madame de
Roye rendit tous mes pro-
jets inutiles, par ſa fermeté
dans ſes premiers ſentimens
pour le Comte ; j'eus du
dépit d'avoir mal réüssi.
Vous retournaſtes à la
Campagne, le Comte vous
alloit voir ſouvent ; je ne
le voyois preſque plus , ce-
la me fit ſentir à quel point
il m'eſtoit cher ; je voulus
11d'Amboiſe. m'oppoſer à mon pen-
chant , mais ce fut inutile-
ment , & meſme en cher-
chant à rappeller ma rai-
ſon , je ſongeois ſans ceſſe
à luy , & j'achevay de la
perdre.
Elle ſe teut durant quel-
que temps ; puis elle pour-
ſuivit , voyant que Made-
moiſelle de Roye ne par-
loit pas. Je ſentis diſtincte-
ment la jalouſie ; j'eus des
remords d'avoir eſſayé de
vous oſter au Comte , puiſ-
qu'il n'en eſtoit pas plus à
12Le Comte moy : mais je fus au deſeſ-
poir , quand il ſongea une
ſeconde fois à vous épou-
ſer, & je n'eus de repos que
lors que par un excez d'a-
mour extraordinaire , il
vous eut cedée à ſon Rival.
Cette action augmenta
beaucoup mon eſtime , il
me ſembla qu'elle autho-
riſoit ce que je ſentois pour
luy ,& meſme ce que j'a-
vois fait contre luy ; quoy
que cét exemple de gene-
roſité me condamnaſt ; je
ne vis point la difference
13d'Amboiſe. de ſon procedé & du mien;
je crûs que ma conduite
eſtoit juſtifiée par ce deſin-
tereſſement , & par voſtre
indifference ; mais ce n'é-
toit en effet qu'un peu d'eſ-
perance qui juſtifioit tout.
Helas ! je ne fus pas long-
temps dans cette ſituation ;
ſi j'eus des momens moins
deſ-agreables , ce ne furent
que des momens , vous
ſçavez ſi j'ay eu lieu de me
flater.
Mademoiſelle de Sanſac
ne pût continuer un tel
14Le Comte diſcours , & jettant un tor-
rent de larmes , elle con-
traignit Mademoiſelle de
Roye à luy parler. Je ſuis
plus mal-heureuſe que
vous , luy dit-elle, je ſens
tous vous maux comme
vous meſme , & j'ay enco-
re le chagrin de vous les
avoir cauſez ; c'eſt par moy
que vous avez connu par-
ticulierement le Comte
d'Amboiſe , c'eſt peut-eſtre
pour l'amour de moy qu'il
ne prend pas les ſentimens
qui ſont deûs à voſtre me-
15d'Amboiſe. rite ; enfin c'eſt mon indif-
ference pour luy , qui a
donné lieu à voſtre pitié ;
tout vous devient un poi-
ſon , je n'oſe rien entre-
prendre , & apres avoir fait
tous vos chagrins , j'ay la
douleur de ne pouvoir
vous en tirer ; vous ne de-
vez plus avoir d'amitié
pour moy ; vous me regar-
dez comme une Rivalle ,
peut-eſtre vous me haïſſez.
Non, interrompit Made-
oiſelle de Roye , c'eſt
d'Amboiſe qu'il faut haïr ,
16Le Comte & ce n'eſt point vous ;
mais je ne puis meſme
avoir le ſoulagement de
haïr l'un ou l'autre. Que
m'a-t-il fait ? il ne m'a point
trahie , puiſqu'il ne m'a ja-
mais aimée ; helas ! faut-il
que ce ſoit là ce qui m'oſte
le droit de me plaindre?
Ses pleurs qui redou-
blerent , l'obligerent une
ſeconde fois au ſilence ; &
Mademoiſelle de Roye
voyant de l'alteration ſur
ſon viſage , craignit qu'el-
le ne ſe portaſt mal , & l'o-
bligea
17d'Amboiſe. bligea de ſe mettre ſur un
lit ; Elle paſſa en ſuite dans
ſon Cabinet pour parler à
un de ſes Gens , on l'aver-
tiſſoit de la part de Ma-
dame de Roye , que le
Comte d'Amboiſe devoit
venir , & qu'elle eût à le
recevoir s'il arrivoit avant
ſon retour. Il vint en ce
moment ; & n'ayant veu
perſonne dans l'Anti-
chambre , n'y meſme dans
la Chambre , parce que
Mademoiſelle de Roye
avoit ordonné à ſes Fem-

II. Partie. B
18Le Comte mes lors qu'elle eſtoit en-
trée avec Mademoiſelle de
Sanſac , de paſſer dans ſon
Cabinet, qui en eſtoit aſſez
éloigné , afin qu'elles ne
fuſſent pas témoins de leur
converſation. Il alloit ſor-
tir , mais Mademoiſelle
de Sanſac s'eſtant tournée
avec quelque bruit pour
voir qui arrivoit , il s'ap-
procha du lit dont les ri-
deaux eſtoient à demy fer-
mez. Il ne la reconnut
point , elle avoit une par-
tie de ſes coëffes ſur ſon vi-
19d'Amboiſe. ſage ; il crût que c'eſtoit
Mademoiſelle de Roye
qui ſe repoſoit ſur ſon lit ;
de ſorte que l'eſprit encore
tout remply de l'Avanture
du Jardin , & craignant
meſme de perdre l'occa-
ſion de luy parler , Made-
moiſelle , luy dit-il , je ne
puis differer un moment à
me juſtifier , auriez-vous
bien la dureté de croire
que je pourrois aimer Ma-
demoiſelle de Sanſac ? je
n'eus pas hier de loiſir de
vous répondre ſur ce que
B ij
20Le Comte vous me voulûtes : faire
penſer de ſes ſentimens ,
mais en eſtoit-il beſoin ? Si
voſtre indifference ne m'a
pas fait changer , toute la
paſſion qu'on pourroit
avoir pour moy ne le feroit
pas davantage.
Mademoiſelle de Roye
qui comprit que quel-
qu'un entroit , & que meſ-
me on vint avertir par un
autre coſté que c'eſtoit
Monſieur d'Amboiſe , re-
vint dans la Chambre , &
luy dit à demy bas , qu'une
21d'Amboiſe. Dame de ſes amies dormoit
ſur ce lit , & qu'elle alloit
le recevoir dans une autre
chambre , mais elle ne
ſçavoit pas qu'il en avoit
déja trop dit.
Mademoiſelle de Sanſac
en avoit eſté frapée comme
d'un coup de foudre , &
ce dernier malheur eſtoit ſi
affreux , qu'il n'y avoit que
la mort qui pût luy en oſter
la honte & la douleur. Elle
demeura ſur le lit de Ma-
demoiſelle de Roye , acca-
blée de mille penſées diffe-
B iij
22Le Comte rentes , ſans prendre au-
cune reſolution.
Monſieur d'Amboiſe
eſtoit avec Mademoiſelle
de Roye ; il luy diſoit les
meſmes choſes qu'il avoit
crû luy dire , lors qu'il
avoit parlé à Mademoiſelle
de Sanſac ; mais elle luy
marqua , qu'elle prenoit
peu de plaiſir à les enten-
dre , & que ſi quelque
choſe eſtoit capable de la
toucher , ce ne ſeroit que
les ſentimens qu'il pren-
droit pour ſon Amie. Il fut
23d'Amboiſe. outré de cette indifference,
& il demeura ſaiſi d'une ſi
vive douleur , qu'il ceſſa
de luy parler.
Madame de Roye revint
pluſtoſt qu'elle n'avoit
penſé , & Mademoiſelle
de Roye alla retrouver
Mademoiſelle de Sanſac ,
dont le deſeſpoir redoubla
par ſa preſence. Elle fit un
cry douleureux lors qu'elle
la vit ! Ha ! vous m'avez
trahie , luy dit-elle , j'eſpe-
rois du moins que le
Comte ignoreroit ma foi-
24Le Comte bleſſe ; mais il manquoit
quelque choſe à voſtre
victoire , vous avez trouvé
de la gloire au ſacrifice
qu'il vous a fait de moy.
Je vous demande pardon
de vous ſoupçonner de
cette penſée ; mais pour-
quoy luy dire que je l'ai-
mois , puiſqu'il vous aime ?
Elle n'eut pas la force de
pourſuivre , ſes larmes
couloient en abondance ,
& elle ne pouvoit que
pleurer.
Mademoiſelle de Roye
comprit 25d'Amboiſe. comprit une partie de ce
qui s'eſtoit paſſé ; elle
n'avoit rien à luy répond-
dre , & il n'eſtoit pas temps
de juſtifier ſon intention ,
quand elle eſtoit coupable
par de ſi triſtes effets ; tout
ce qu'elle pouvoit faire ,
eſtoit de l'aſſeurer qu'il ſe-
roit aisé de deſabuſer le
Comte de la penſée d'eſtre
aimé ; mais le remede n'e-
toit point encore du gouſt
de Mademoiſelle de Sanſac:
Non, dit-elle , qu'il le
ſçache , & je ne le verray

II. Partie. C
26Le Comte jamais. Là-deſſus elle ſe
leva de deſſus le lit où elle
eſtoit , elle ſortit de chez
Madame de Roye dans le
deſſein de n'y revenir plus,
& le lendemain elle alla à
une maiſon de campagne
que ſon Pere avoit auprés
de Tours. Là elle eſſaya
d'oublier tout le monde ,
elle abandonna le deſſein
de pourſuivre le mariage
de ſon frere avec Made-
moiſelle de Roye , quoy
qu'il pût ſervir à la vanger
de d'Amboiſe ; & tous ſes
27d'Amboiſe. ſentimens cederent à ſa
honte ; ainſi elle ne laiſſa
à cette Amie que le cha-
grin d'avoir perdu une
perſonne à qui elle con-
fioit ſes ſentimens , & de
conſerver toûjours un
Amant mal-heureux.
La conſtance de Mon-
ſieur d'Amboiſe eſtoit ſi
cruelle à Mademoiſelle de
Roye , par les ſuites qu'el-
le avoit eues , qu'elle
commença à luy en faire
un crime ; elle ne luy par-
loit plus qu'avec une ſor-
C ij
28Le Comte te d'aigreur , contre la-
quelle il n'eſtoit point
preparé. Il n'avoit pas
pensé qu'elle le traiteroit
plus mal , parce qu'il ne
pouvoit aimer qu'elle. Il
entroit dans cette nou-
velle rigueur une ſorte
d'injuſtice & de mépris ,
qui ne luy parut pas ſup-
portable ; il penſa qu'il
pourroit vivre ſans aimer
une perſonne dont l'in-
gratitude meritoit ſa hai-
ne , ou pluſoſt ſon ou-
bly , & il recommença à
29d'Amboiſe. l'éviter plus qu'il n'avoit
jamais fait.
Sanſac fut au deſeſpoir
de l'abſence de ſa Sœur ;
il n'avoit plus perſonne
auprés de ſon Pere qui
parlaſt pour luy , de ſorte
qu'aprés avoir écrit inuti-
lement à Mademoiſelle de
Sanſac , il alla la trouver
au lieu où elle eſtoit. Il
fit tous ſes efforts pour
l'obliger à revenir , mais
il n'obtint rien d'elle , &
il ne la tira pas un mo-
ment de l'accablement
C iij 30Le Comte mortel où elle eſoit
plongée.
Madame de Tournon
qui le voyoit tres affligé ,
& qui méditoit les moyens
de le retirer d'auprés
Mademoiſelle de Roye ,
feignit une nouvelle cha-
leur pour ſes intereſts ,
elle luy dit qu'un de ſes
amis qui pouvoit tout
ſur l'eſprit du Comte de
Sanſac , ſeroit bien-toſt à
Paris , & qu'elle employe-
roit tout le credit qu'elle
avoit ſur cét Amy , pour
31d'Amboiſe. faire réüſſir le deſſein du
Marquis.
Sanſac ſçavoit qu'en
effet celuy dont elle par-
loit , eſtoit fort conſide-
ré de ſon Pere. Quel plai-
ſir d'enviſager un moyen
de parvenir au bon heur
qu'il attendoit depuis ſi
long temps ! La force de
ſes ſentimens luy redon-
na de l'amitié pour cette
Comteſſe. Il luy promit
une reconnoiſſance eter-
nelle , & il retourna chez
elle avec aſſiduité.
C iiij 32Le Comte
Elle avoit introduit le
Comte de Sancerre chez
Madame de Roye : il
eſtoit d'un caractere d'eſ
prit à faire plaiſir à tous
ceux qu'il voyoit ; il y
alloit ſouvent , & ſon
amour s'augmentoit tous
les jours par la connoiſ-
ſance particuliere de l'eſ-
prit de Mademoiſelle de
Roye ; cette paſſion eſtoit
meſme irritée par celle
qu'il luy connoiſſoit pour
le Marquis de Sanſac.
Bien ſouvent un Rival
33d'Amboiſe. fait valoir le merite d'u-
ne Maiſtreſſe , & quand
il ne ſçauroit la faire haïr ,
il la fait infiniment ai-
mer.
Quoy que Monſieur
d'Amboiſe évitaſt Made-
moiſelle de Roye , il n'é-
toit pas poſſible qu'il ne
la rencontraſt jamais , &
il y avoit un mois qu'il
ne l'avoit veuë , lors qu'il
ſe trouva auprés d'elle un
jour que la Reine Re-
gente
recevoit des Am-
baſſadeurs d'Eſpagne. D'a-
34Le Comte bord qu'il apperceut Ma-
demoiſelle de Roye , ſon
premier mouvement fut
de changer de place ,
mais elle le ſalüa d'une
maniere , qui bien qu'aſ-
ſez indifferente , avoit un
charme par lequel il ſe
ſentit arreſté ; il n'oſa ce-
pendant luy parler , mais
lors que la Ceremonie
fut achevée , les Hom-
mes donnerent la main
aux Dames pour les re-
mettre dans leur Carroſſe.
Le Marquis de Sanſac fut
35d'Amboiſe. obligé de prendre celle
de Madame de Roye , &
Monſieur d'Amboiſe dit
à Mademoiſelle de Roye
qu'il n'oſoit luy offrir la
ſienne ; elle ne luy répon-
dit rien , & luy tendit la
main avec aſſez de civi-
lité.
Jamais Mademoiſelle
de Roye n'avoit eſté ſi
parée ny ſi belle ; les ap-
plaudiſſemens qu'elle avoit
receus , faiſoient paroiſtre
ſur ſon viſage une joye
modeſte , qui auroit ex-
36Le Comte cité de l'amour dans les
cœurs les plus inſenſibles.
Quoy que la paſſion de
Sanſac fût au point de ne
pouvoir augmenter , il
avoit neantmoins ſenty
un nouveau plaiſir à la
regarder. D'Amboiſe ſe
ſouvint des premieres fois
qu'il l'avoit veuë ; il fit
un profond ſoûpir , & il
la regarda avec des yeux
moüillez de larmes.
Comme il y avoit de
grands Appartemens à
traverſer , & que beau-
37d'Amboiſe. coup de gens s'eſtoient
mis entre Madame &
Mademoiſelle de Roye ,
il eut le loiſir de luy par-
ler. Je ſuis honteux Ma-
demoiſelle , luy dit-il ,
de vous marquer que vos
mépris & voſtre haine
ne ſçauroient m'empeſ
cher de vous aimer ; quels
remedes tenterez vous en-
core ? ils ſeront inutiles,
il n'y a que ma mort qui
puiſſe vous défaire de
moy. Vous m'aviez pro-
mis , luy dit Mademoi-
38Le Comte ſelle de Roye , que vous
ne me tiendriez plus de
pareils diſcours , que vou-
lez-vous que je vous y ré-
ponde ? Rien , Mademoi-
ſelle , luy dit-il d'un air
indigné , je n'ay merité
que voſtre indifference.
Hé bien, adjoûta-t-il tout
tranſporté , rendez-la moy,
puiſque je ſuis aſſez mal-
heureux pour croire que
voſtre colere m'eſt enco-
re un plus grand mal.
Mais, luy dit Mademoi-
ſelle de Roye , devez-
39d'Amboiſe. vous eſtre ſurpris de mon
reſſentiment ? vous eſtes
cauſe que j'ay perdu mon
Amie. Mademoiſelle , in-
terrompit-il , dequoy pou-
vez-vous m'accuſer ? ai-je
pris ſoin de toucher ſon
cœur ? m'eſtoit-il poſſible
d'aimer autre choſe que
vous ? Non , Mademoi-
ſelle , adjoûta-t-il comme
hors de luy , vous ne me
devez point de tendreſſe ,
je deteſte la mienne ; mais
je vous aime , & je ſuis
digne de voſtre pitié.
40Le Comte Ne vous plaignez donc
point , luy dit Mademoi-
ſelle de Roye , je vous ay
donné ce que j'ay pû
vous donner , & hors l'a-
mour vous avez eu tous
mes autres ſentimens ; je
vous en promets la con-
tinuation , & ne nous
faiſons plus de repro-
ches.
Le Comte n'avoit pas
lieu d'eſtre content , mais
il n'avoit pas droit de ſe
plaindre. Il la remit au
Carroſſe de ſa mere , où
Sanſac 41d'Amboiſe. Sanſac eſtoit qui l'atten-
doit. Ces deux Amans ſe
ſalüerent avec un ſoûris ,
qui exprimoit tous les
mouvemens de leur cœur.
D'Amboiſe qui avoit feint
de ne pas regarder Ma-
demoiſelle de Roye , l'a-
voit cependant remarqué,
& il en fut penetré d'une
douleur mortelle ; alors
ſon mal fut extrême ,
puiſqu'il reſolut de ſe
guerir. Il ſentit qu'il ſe-
roit toûjours exposé à
chercher Mademoiſelle de

II. Partie. D
42Le Comte Roye , à la rencontrer , &
à ſouffrir tout ce que l'a-
mour deſeſperé & la ja-
louſie ont de plus af-
freux. De ſorte que
voyant qu'il luy eſtoit
neceſſaire de quitter Pa-
ris , il alla à une Terre
qu'il avoit proche de
Reims , & il ſe promit
de ne plus revenir , qu'il
n'eût éteint tous les reſtes
de ſa mal-heureuſe paſ-
ſion ; ainſi Mademoiſelle
de Roye fut délivrée pour
quelque temps d'unAmant
43d'Amboiſe. qui commençoit à l'im-
portuner , parce qu'elle
avoit des égards pour luy,
& qu'elle n'oſoit le mal-
traiter.
Mais c'eſtoit le Comte
de Sancerre & Madame
de Tournon , dont elle
n'avoit rien apprehendé ,
qui devoient cauſer tous
les mal heurs de ſa vie.
Sancerre vouloit l'enga-
ger avant que de ſe de-
clarer ſon Amant ; de ſor-
te qu'il avoit commencé
à entrer en liaiſon avec
D ij
44Le Comte elle , en luy parlant ſou-
vent de Sanſac , & à la fa-
veur de ce nom il ſe ren-
doit aimable ; elle le
voyoit avec un plaiſir qui
eſtoit meſme ſuſpect à
Sanſac , il craignoit de
trouver un Rival dans un
homme qui luy paroiſſoit
redoutable , & qui eſtoit
aſſidu chez Mademoiſelle
de Roye ; il luy avoüa ſes
ſoupçons , mais elle l'aſ-
ſeura ſi fortement qu'il
n'eſtoit qu'Amy , & elle
en eſtoit ſi perſuadée ,
45d'Amboiſe. qu'elle ne fit meſme point
de reflection aux inquie-
tudes de Sanſac. Il avoit
auſſi tant de raiſons de
s'aſſeurer de l'inclination
de Mademoiſelle de Roye,
qu'il voulut bien d'abord
luy ſoûmettre ſa jalou-
ſie.
Madame de Tournon
qui par les promeſſes qu'-
elle luy avoit faites de
s'employer pour ſon Ma-
riage , l'avoit engagé à
luy rendre des ſoins , fit
ſemer par le Comte de
D iij
46Le Comte Sancerre que ce Marquis
eſtoit devenu amoureux
d'elle. Quoy que Made-
moiſelle de Roye eût eſté
avertie des raiſons qu'il
avoit de la ménager , cet-
te Comteſſe eſtoit encore
aſſez aimable pour pou-
voir donner des inquietu-
des à une Rivale.
Mademoiſelle de Roye
apprit à Sanſac ce qu'on
diſoit de luy ; il demeura
dans une ſurpriſe qui pa-
rut naturelle ; il luy ré-
pondit d'une maniere ſi
47d'Amboiſe. tendre , & il l'aimoit ſi
veritablement , qu'il ne
pouvoit manquer d'eſtre
bien-toſt juſtifié. Il luy
offrit de rompre avec
Madame de Tournon ,
mais ils croyoient tous
deux avoir le meſme in-
tereſt à la conſerver pour
Amie. Elle le pria à la fin
de ne point changer de
conduite , & elle l'aſſeura
que jamais elle n'en au-
roit de chagrin.
Sa jalouſie parut ſi ten-
dre à ſon Amant , que
48Le Comte dans ce moment il per-
dit celle qu'il avoit euë
de Sancerre ; il fut meſ-
me ſi honteux d'avoir pû
ſoupçonner d'infidelité un
cœur ſi delicat , qu'il crai-
gnit de la faire ſouvenir
des craintes qu'il luy
avoit marquées ; mais
cette paix ne dura pas
long-temps , Madame de
Tournon voulant qu'ils
priſſent en meſme temps
de l'ombrage , gagna cel-
le des Femmes de Made-
moiſelle de Roye , en qui
elle
49d'Amboiſe. elle avoit le plus de con-
fiance ; elle luy donna
une Lettre qui s'adreſ-
ſoit à Mademoiſelle de
Roye , mais elle la pria
de ne la luy montrer pas,
& de faire en ſorte que
Sanſac la lût , ſans qu'il
parût qu'on eût eu le
deſſein de la luy laiſſer
voir.
Le hazard favoriſa ſon
intention peu de jours
apres , & la choſe fut
ponctuellement execu-
tée. Sanſac vint le ſoir

II. Partie. E
50Le Comte chez Madame de Roye ,
elle n'y eſtoit pas ; ſes
amis attendoient quel-
quefois ſon retour , mais
ce jour-là elle devoit
ſoupper avec ſa Fille
chez Madame de Tour-
non ; cependant cette
femme feignit de l'igno-
rer , elle dit à Sanſac
qu'elles alloient revenir ,
& elle voulut le faire en-
trer dans l'Appartement
de Madame de Roye ,
dont elle avoit exprés
égaré la clef , pour avoir
51d'Amboiſe. lieu de le mener dans ce-
luy de Mademoiſelle de
Roye. Elle venoit d'y
porter promptement le
Billet dont elle eſtoit
chargée , il eſtoit ſur la
table décacheté , & pa-
roiſſoit y avoir eſté ou-
blié. Elle y laiſſa le Mar-
quis ſeul , il leut le bil-
let qui eſtoit de la main
du Comte de Sancerre ,
dont Sanſac connoiſſoit
l'écriture. Sancerre par
ce Billet , avoüoit à Ma-
demoiſelle de Roye qu'il
E ij 52Le Comte avoit crû long-temps
n'eſtre que ſon Amy ;
qu'en ſuite il luy avoit
déguisé ſes veritables
ſentimens à la faveur de
ce nom , & qu'enfin il
ne pouvoit plus s'empeſ-
cher de les luy faire con-
noiſtre. Sanſac le leut
avec le meſme chagrin ,
que ſi en apprenant l'a-
mour du Comte il eût
appris qu'il eſtoit aimé.
Cette femme rentra
dans la Chambre , lors
qu'elle jugea qu'il auroit
53d'Amboiſe. lû le Billet , & elle luy
dit que Madame de
Roye venoit de renvoyer
ſes gens , & qu'elle paſ-
ſoit le ſoir chez Mada-
me de Tournon. Il y
alla auſſi toſt , ſans dou-
ter que Sancerre ne s'y
trouvaſt ; cependant ayant
reconnu de loin ſes li-
vrées à la porte , il fut
frapé de cette veuë com-
me s'il ne s'y eſtoit pas
attendu. Il entra chez
Madame de Tournon ,
pour voir de quelle ma-
E iij 54Le Comte niere Mademoiſelle de
Roye ſe conduiroit avec
ſon nouvel Amant ;
mais comme elle n'avoit
pas veu la Lettre qui
pouvoit l'inſtruire des
ſentimens de ce Comte ,
elle ne changeoit point
de conduite avec luy.
Sanſac eſtoit au de-
ſeſpoir de luy trouver ſa
vivacité ordinaire ; la ja-
louſie luy faiſoit meſme
croire qu'elle eſtoit en-
core augmentée ; jamais
il n'avoit trouvé les cho-
55d'Amboiſe. ſes que Sancerre diſoit ,
ſi peu propres à plaire ,
& jamais il n'avoit tant
craint qu'elles ne plûſ-
ſent , enfin il ſortit dans
le plus furieux chagrin
où il eut eſté de ſa vie.
Le lendemain il ne put
voir Mademoiſelle de
Roye en particulier , &
le jour ſuivant on partit
pour aller à Reims au
Sacre de Charles Neuf.
Un temps conſidera-
ble s'eſtoit déja écoulé
depuis la mort de Fran-
E iiij 56Le Comte çois Second
; les plaiſirs
renaiſſoient à la Cour ,
& meſme ils n'avoient
preſque pas diſcontinué ,
parce que la Reine Re-
gente
qui vouloit eſtre
abſoluë , entretenoit tous
dans l'oiſiveté & la mo-
leſſe ; elle rendoit cha-
que jour celebre par
quelque Feſte ; & eſtant
toûjours ſuivie des plus
belles Femmes qui fai-
ſoient agir leurs Amans
à ſon gré , elle regnoit
avec une pleine authori-
57d'Amboiſe. té par le moyen de la ga-
lanterie.
Madame de Roye ,
qu'une legere indiſpoſi-
tion obligeoit à demeu-
rer à Paris , voulut rete-
nir ſa Fille auprés d'elle,
mais la Reine la pria de
ne les point priver d'une
perſonne qui embelliſ-
ſoit ſa Cour ; de ſorte
qu'elle la confia à Ma-
dame de Tournon , qu'-
elle croyoit toûjours la
plus ſincere de ſes Amies.
Sa Fille ne luy avoit
58Le Comte point dit les ſoupçons
qu'elle avoit eus de cet-
te Comteſſe , de peur
qu'elle ne les eût trou-
vez trop peu raiſonna-
bles.
Durant le Voyage ,
Madame de Tournon
obſedoit Mademoiſelle
de Roye , & ſur le pre-
texte d'amitié ne la quit-
ta pas un moment ; com-
me la Lettre que Sanſac
avoit veuë n'avoit eſté
écrite qu'afin qu'il la
vît , Mademoiſelle de
59d'Amboiſe. Roye n'en avoit point
entendu parler , Sancerre
ſe gardoit bien de luy
laiſſer ſoupçonner enco-
re qu'il l'aimaſt. Il faloit
que ſon Rival fût détruit
auparavant , & il ſe con-
tentoit de travailler de
concert avec Madame de
Tournon à broüiller ces
deux Amans , & à les
empeſcher de s'éclair-
cir.
Madame de Tournon
avoit dit à Sanfac , qu'en-
core qu'elle voulût bien
60Le Comte le ſervir dans ſon Ma-
riage auprés de ſon Pere,
elle ne vouloit point
entrer avec Mademoi-
ſelle de Roye dans la
confidence de ſon a-
mour , & qu'il ne luy
convenoit point de pren-
dre ces ſortes de manie-
res avec une jeune per-
ſonne. Il ne pouvoit la
blaſmer de cette reſerve ,
& il en ſoupçonnoit d'au-
tant mois qu'elle fût ca-
pable de prendre un au-
tre intereſt en luy , que
61d'Amboiſe. celuy de l'amitié. Ce
Marquis entretenoit toû-
jours ſa jalouſie dans ſon
cœur. Il voyoit que Ma-
demoiſelle de Roye ne
rompoit point avec San-
cerre , & il la trouvoit
déja trop coupable pour
meriter ſes reproches ,
mais il luy marquoit une
froideur extraordinaire ;
elle l'attribuoit à ſa nou-
velle paſſion pour la
Comteſſe , & elle en
conſervoit au dépit qui
ne parut auſſi d'abord
62Le Comte que par ſa froideur ,
mais il eſtoit impoſſible
qu'ils demeuraſſent long-
temps dans cét eſtat. Ils
avoient des ſouçons mu-
tuels qui devoient ſe
tourner en certitude, ou
il faloit qu'ils s'éclairciſ-
ſent de leurs doutes ; il
leur arriva une Avan-
ture qui acheva de les
broüiller.
La Reine donna le Bal
à Reims le ſoir du Sacre
de Charles Neuf ; com-
me c'eſtoit la Saiſon des
63d'Amboiſe. Maſques , elle fit le plan
d'une Maſcarade ; elle
ordonna qu'une Troupe
de Bohémiens & une
Troupe de Bohémien-
nes , vinſſent ſeparément
prédire la bonne fortune
du jeune Roy ; qu'en
ſuite chaque Bohémien
prendroit une Bohémien-
ne , & qu'ils danſeroient
enſemble pour ſe réjoüir
de s'eſtre rencontrez à
dire des choſes agrea-
bles.
La Comteſſe de Tour-
64Le Comte non & Mademoiſelle de
Roye eſtoient de la Maſ-
carade ; leur taille eſtoit
à peu prés égale , leurs
cheveux eſtoient d'un
brun fort approchant , &
dont le peu de differen-
ce ne ſe remarquoit point
aux flambeaux ; l'habille-
ment de ces Bohémien-
nes eſtoit meſme ordon-
né d'une maniere à ne
laiſſer preſque pas diſtin-
guer celles qui avoient
le moindre rapport ; de
grandes robbes volantes
leur 65d'Amboiſe. leur couvroient toute la
gorge , & deſcendoient
juſqu'à terre , ſans que
rien marquaſt la taille ;
leurs cheveux qui retom-
boient ſur les épaules ,
eſtoient renoüez avec
quantité de rubans , &
les Dames faiſoient part
à leurs Amans de ceux
dont elles devoient por-
ter le jour de la Feſte ;
parce que la Reine qui
vouloit entretenir tout
dans la galanterie , l'a-
voit ainſi ſouhaité , afin

II. Partie. F
66Le Comte que ceux qui avoient des
Maiſtreſſes dançaſſent a-
vec elles. Mademoiſelle
de Roye ſe trouva em-
barraſsée dans cette con-
joncture , la froideur qui
eſtoit entre Sanſac & el-
le , luy donnoit de la re-
pugnance à luy faire cet-
te ſorte de faveur , ce-
pendant il luy eſtoit im-
poſſible de la faire à un
autre , elle luy paroiſſoit
peu conſiderable en ſoy ,
& c'eſtoit trouver une
occaſion de ſe plaindre
67d'Amboiſe. qu'elle ne put negliger ;
elle luy envoya de ſes
rubans , & elle luy écri-
vit avec tant de dépit ,
de douleur & de ten-
dreſſe , que cette Lettre
auroit neceſſairement pro-
duit un éclairciſſement
entre-eux , ſi l'artifice de
Madame de Tournon n'a-
voit prévalu.
Le Billet ayant paſſé
par les mains de cette
femme que Madame de
Tournon avoit gagnée ,
il luy fut montré ; cette
F ij 68Le Comte Comteſſe vit quelque
ouverture à joüer un
mauvais tour à ces deux
Amans , elle garda les
rubans de Mademoiſelle
de Roye , & elle en en-
voya d'autres au nom de
cette jeune perſonne ,
c'eſtoit de ceux dont el-
le-meſme devoit porter.
Son intention eſtoit de
tromper Sanſac , & de
paſſer pour Mademoiſel-
le de Roye à la faveur
du déguiſement , de met-
tre cette Amante dans la
69d'Amboiſe. derniere colere contre
luy , & de les empeſ-
cher autant qu'elle pour-
roit de s'éclaircir , enfin
de rejetter la mépriſe des
rubans ſur les femmes
qui les ſervoient , ſi l'on
en venoit à l'éclairciſſe-
ment. Cependant elle
trouvoit elle-meſme l'ar-
tifice groſſier , & elle en
eſperoit peu de choſe ;
mais elle avoit commen-
cé à ſemer la meſ-intelli-
gence entre-eux , il faloit
hazarder tout ce qui pou-
F iij 70Le Comte voit l'augmenter ; & leurs
cœurs eſtant déja préve-
nus de jalouſie , les moin-
dres apparences pou-
voient achever de les re-
volter.
Sanſac receut les ru-
bans de Madame de Tour-
non , qu'on luy envoya
de la part de Mademoi
ſelle de Roye , & il écri-
vit à celle-cy avec tant
d'amour & tant de jalou-
ſie , que Madame de
Tournon à qui cette
Lettre fut montrée , ap-
71d'Amboiſe. prehenda & eſpera tout
en meſme temps de cet-
te diſpoſition ; elle pria
cette femme qu'elle avoit
gagnée de faire dire à
Sanſac que Mademoiſelle
de Roye luy parleroit le
ſoir apres la Maſcarade ,
& elle avoit reſolu de
luy dire ſous le Maſque
des choſes qui le perſua-
deroient que ſon Rival
eſtoit aimé ; on ſupprima
les Lettres qu'ils s'écri-
voient de part & d'autre,
& on dit ſeulement à
72Le Comte Mademoiſelle de Roye
que Sanſac luy eſtoit
tres-obligé de ſes rubans ;
ce mépris qu'elle avoit ſi
peu merité , l'a mit dans
une colere inconcevable.
D'abord elle fut ſurpriſe
de ce procedé , mais ſon
eſprit eſtoit aigry de lon-
gue main par la froideur
extraordinaire qu'on luy
marquoit , & tout paroiſt
vray-ſemblable à la jalou-
ſie. Combien s'accuſa-t-el-
le de l'âcheté , d'avoir pû
faire une démarche ſi
mal 73d'Amboiſe. mal receuë ; ce qui luy
avoit d'abord paru ſi le-
ger , luy parut alors ter-
rible ; & ſa douleur l'au-
roit empeſchée de ſe
trouver à la Maſcarade ,
ſi elle n'avoit encore
voulu voir de quelle
maniere il s'y condui-
roit.
Les Maſques danſe-
rent ; chaque Bohémien-
ne avoit un Bohémien
qui portoit ſa couleur.
Mademoiſelle de Roye
vit quelqu'un qui por-

II. Partie. G
74Le Comte toit la ſienne , & d'a-
bord elle ne le reconnut
pas pour eſtre le frere
de Madame de Tournon
qui devoit danſer avec
cette Comteſſe , mais el-
le remarqua aisément que
ce n'eſtoit point Sanſac
qui dançoit avec elle.
Ce Marquis n'eſtoit
pas fait d'une maniere
à pouvoir eſtre confon-
du avec les autres , il
eſtoit plus grand que
tous ceux qui eſtoient de
la Maſcarade , de ſorte
75d'Amboiſe. qu'elle l'apperceut avec
les couleurs de Madame
de Tournon , qu'elle ne
pouvoit méconnoiſtre
parce qu'elle s'eſtoient
habillées enſemble. San-
ſac qui la prenoit pour
Mademoiſelle de Roye ,
trompé par les rubans
qu'on luy avoit envoyez
de ſa part , dança toû-
jours avec elle , & elle
affecta ſi bien l'air de la
danſe de celle qu'elle
vouloit repreſenter , que
le Marquis n'ayant au-
G ij 76Le Comte cun ſoupçon de l'artifice,
s'y méprit abſolument.
Mademoiſelle de Roye
ſentoit le plus violent
dépit qu'elle eût eu de ſa
vie , elle ne douta point
que la Comteſſe n'eût
auſſi envoyé de ſes ru-
bans à Sanſac pour avoir
le plaiſir de ſe voir pre-
ferer hautement ; dans la
diſpoſition où elle eſtoit,
il ne luy en faloit pas
tant pour la convaincre
que Sanſac & Madame
de Tournon eſtoient dans
77d'Amboiſe. une parfaite intelligence ,
& le trouble de ſon eſ-
prit la fit danſer avec
tant de deſordre , que
perſonne ne ſoupçonna
que ce fût elle.
Apres qu'elle eut fait
une reveuë de tous les
perſonnages de la Maſ-
carade , elle connut que
c'eſtoit avec le frere de
Madame de Tournon
qu'elle avoit dansé , elle
n'examina point ſi Sanſac
avoit voulu la tromper
en mettant quelqu'un à
G iij 78Le Comte ſa place , ou s'il n'avoit
ſongé qu'à ſe tirer d'af-
faire ; mais toûjours elle
ſe croyoit traitée d'une
maniere ſi fâcheuſe , que
ſon amour propre eſtoit
preſque auſſi bleſsé que
ſa tendreſſe.
Si-toſt que la Maſca-
rade fut finie , elle ſe
coula doucement vers la
porte , & ſortit ſans eſtre
remarquée que de San-
cerre , qui avoit toûjours
eu les yeux ſur elle , &
qui la reconnoiſſoit aux
79d'Amboiſe. rubans que Madame de
Tournon avoit interce-
ptez , & qu'elle luy avoit
montrez. Il ſortit auſſi
pour luy donner la main,
& elle luy fut obligée de
cette honneſteté ; elle luy
dit qu'elle ne rentreroit
pas , de ſorte qu'il la con-
duiſit juſque chez elle.
Il avoit trop d'intereſt à
ſçavoir ce qui ſe paſſoit
dans ſon cœur à l'occa-
ſion de Sanſac , pour ne
luy en parler pas , & il
faloit dans ce deſordre
G iiij 80Le Comte porter les derniers coups
à ſon Rival ; il feignit
d'un air miſterieux de
n'eſtre point tout à fait
ſurpris de ce qui eſtoit ar-
rivé ; c'en eſtoit aſſez
pour engager Mademoi-
ſelle de Roye mal-gré
elle à luy faire pluſieurs
queſtions , auſquelles il
répondit d'une maniere
qui augmentoit infini-
ment ſa jalouſie & ſa
douleur ; quoy qu'elle
eut eu mille ſoupçons ,
elle s'accuſa en elle-meſ-
81d'Amboiſe. me de s'eſtre aveuglée ,
& d'avoir conſervé trop
de tranquillité dans le
temps qu'on la trahiſſoit.
Elle ne ſe laſſoit point
de luy faire de nouvelles
demandes, & il demeura
plus long temps avec elle
qu'elle ne luy auroit per-
mis d'y demeurer , ſi elle
avoit eſté moins agi-
tée.
Sanſac apres avoir dansé
avec Madame de Tour-
non , qu'il prenoit toû-
jours pour Mademoiſelle
82Le Comte de Roye , la mena en un
coin de la Salle pour luy
parler ; elle n'oſtoit point
ſon Maſque qui tenoit à
ſa coëfure2 , de ſorte qu'il
ne ſe détrompoit point.
Il luy dit qu'il eſtoit de-
ſeſperé , qu'il ſçavoit que
Sancerre luy avoit écrit ,
& avoit osé luy faire con-
noiſtre ſa paſſion , que
cependant elle ne l'en a-
voit pas plus mal traité ,
qu'elle le voyoit avec
plaiſir , & qu'enfin il ne
pouvoit plus vivre ſi elle
83d'Amboiſe. continuoit d'avoir le meſ-
me procedé avec luy.
Madame de Tournon fei-
gnant un ton embarraſsé,
luy dit qu'il eſtoit diffi-
cile qu'elle rompît avec
un amy de ſa Mere. Ha !
Mademoiſelle, luy dit-il ,
que me faites-vous envi-
ſager ? Pourquoy vous
allarmer , luy dit-elle
d'un ton encore plus em-
barraſsé qu'auparavant ?
quand il ſeroit vray que
Sancerre auroit d'autres
ſentimens pour moy que
84Le Comte ceux de l'eſtime & de
l'amitié , vous ne devez
point penſer que j'en aye
d'autres pour luy. Quoy ?
Mademoiſelle , reprit-il ,
eſt-il poſſible que vous
ayez de l'eſtime & de
l'amitié pour un homme
qui ſe declare voſtre A-
mant ? je ſuis perdu ſi
vous ne vous dédites de
ces cruelles paroles. Je ne
m'en dédiray point , luy
dit Madame de Tour-
non , il y a de l'injuſtice
à ce que vous demandez.
85d'Amboiſe. C'en eſt trop , interrom-
pit Sanſac , ou trompez-
moy mieux , ou achevez
de me détromper , je ne
ſçaurois demeurer dans
l'incertitude où je ſuis ;
dites que vous aimez
Sancerre , que vous ne
ſçauriez rompre avec luy ,
& je ne vous importune-
ray plus de ma jalouſie ,
ny de mes reproches.
Madame de Tournon ne
luy répondit rien. Je
vous entends , Mademoi-
ſelle , luy dit Sanſac tranſ-
86Le Comte porté de fureur , vous
n'aurez plus à ſouffrir
mes plaintes , mais ce ſe-
roit en vain que vous au-
riez attendu de moy de
la moderation , & tant
qu'il me reſtera de la vie ,
j'empeſcheray que mon
Rival ne ſoit plus heu-
reux que moy. Là-deſſus
il la quitta bruſquement,
& elle ne fit aucune dé-
marche pour le rete-
nir.
Madame de Tournon
eſtoit dans une joye ex-
87d'Amboiſe. traordinaire , jamais elle
n'auroit osé eſperer un
tel ſuccez , & tous ſes
artifices eſtoient ſi heu-
reux , qu'ils ne luy don-
noient aucun remords.
Quoy que la Maſcarade
fût finie , le Bal conti-
nuoit ; Madame de Tour-
non apres avoir changé
d'habits , rentra dans la
Salle où l'on dançoit ;
Sanſac y eſtoit allé pour
chercher Sancerre , &
pour l'obliger à ſe venir
battre , mais il ne l'y
88Le Comte trouva pas , & il enten-
dit que Madame de
Tournon diſoit que Ma-
demoiſelle de Roye s'é-
toit retirée avec un grand
mal de teſte. En effet ,
Mademoiſelle de Roye
l'avoit fait dire , afin
qu'on ne fût pas ſurpris
de ce qu'elle ne venoit
point au Bal. Comme
ce Marquis ne voyoit
point Sancerre, il penſa
qu'il pouvoit l'avoir ſui-
vie , & il ne luy fut pas
poſſible de ne point cher-
cher 89d'Amboiſe. cher à s'en éclaircir. Il al-
la chez Mademoiſelle de
Roye , ſur le pretexte
de demander des nouvel-
les de ſa ſanté ; & ayant
ſçeu par les gens de San-
cerre qu'il y eſtoit , il de-
manda à la voir , pour
luy faire mal-gré ſa pro-
meſſe tous les reproches
qu'il croyoit qu'elle me-
ritoit ; mais la colere où
eſtoit Mademoiſelle de
Roye l'empeſcha de le
recevoir , elle luy envoya
dire qu'elle ne pouvoit

II. Partie. H
90Le Comte parler à cauſe de ſon mal
de teſte , dans le meſme
moment elle renvoya
Sancerre ; mais comme il
comprenoit que Sanſac
avoit remarqué ſes gens,
& qu'il jugea que peut-
eſtre ce Rival auroit la
curioſité de ſçavoir s'il
ſeroit long-temps avec
Mademoiſelle de Roye ,
il demeura dans l'Anti-
chambre avec celle de
ſes Femmes que Madame
de Tournon avoit ga-
gnée , ſans que Made-
91d'Amboiſe. moiſelle de Roye ſçeût
qu'il y eſtoit , & ſans
qu'elle y ſongeaſt.
Sanſac l'attendoit ſur
ſon paſſage , agité de tout
ce que la rage a de plus
affreux ; il vit venir le
Comte d'Amboiſe , &
dans le trouble où il
eſtoit , il ne put ſe def-
fendre de luy parler.
D'Amboiſe ayant eſté
obligé de ſe trouver à
Reims pour le Sacre de
Charles Neuf , avoit en-
tendu dire que Made-
H ij 92Le Comte moiſelle de Roye ſe por-
toit mal , & s'eſtoit trou-
vé encore aſſez ſenſible à
ce qui la regardoit pour
venir avec empreſſement
s'informer de ſa ſanté.
Vous voyez un homme
deſeſperé , luy dit Sanſac
ſi-toſt qu'il l'apperceut ,
vous m'avez plongé dans
l'abiſme où je ſuis , &
vous vous en eſtes reti-
ré ; vous m'avez cedé une
perſonne qui fait tout le
mal heur de mes jours ,
elle aime Sancerre , il eſt
93d'Amboiſe. preſentement avec elle ,
& elle refuſe de me voir.
Je n'ay rien à vous répon-
dre , luy dit Monſieur
d'Amboiſe , j'ay oublié
Mademoiſelle de Roye
en vous la cedant ; là-
deſſus il vit ſortir le
Comte de Sancerre de
chez elle , & il quitta
Sanſac bruſquement , de
peur que ſon air ne dé-
mentît les paroles qu'il
venoit de luy dire.
Dans quelle bizarre ja-
louſie ce Comte entra-t-il
H iij 94Le Comte alors ? il luy ſembla que
Mademoiſelle de Roye
luy faiſoit une ſeconde
infidelité , elle avoit eſté
forcée par ſon inclination
à aimer Sanſac ; d'Am-
boiſe commençoit à croi-
re qu'elle aimeroit toû-
jours celuy qu'elle luy
avoit d'abord preferé , &
cela avoit en quelque
ſorte aſſoupy la premiere
ardeur de ſes ſentimens ;
mais ce changement le
réveilla, luy redonna des
deſirs , du dépit & de
95d'Amboiſe. l'emportement. Il penſoit
qu'elle pouvoit eſtre in-
conſtante, & il l'eſtimoit
moins , mais il en avoit
une nouvelle vivacité ;
il ſe ſentoit preſt à ſe
vanger de celuy qui luy
enlevoit un bien qu'il
avoit crû perdu pour luy,
mais il trouvoit qu'il y
avoit une ſorte d'amour
à ſe vanger , qui ne con-
venoit point à un hom-
me qui n'avoit jamais
eſté aimé ; il avoit hon-
te d'eſtre encore tour-
96Le Comte menté par les démélez de
Sanſac & de Sancerre ,
pour Mademoiſelle de
Roye , & il retourna à la
Campagne dés le meſme
moment.
Sanſac ayant marqué à
Sancerre que ſon deſſein
eſtoit de ſe battre contre
luy , ils allerent aſſez loin
du lieu où ils ſe trou-
voient , de peur d'eſtre
détournez ils ſe battirent
avec une égale impetuo-
ſité , & ils auroient ter-
miné leur querelle par la
fin 97d'Amboiſe. fin de leur vie , ſi leurs
gens à qui ils avoient
deffendu de les ſuivre ,
ne ſe fuſſent doutez de
leur intention , & n'en
euſſent averty quelques-
uns de leurs amis qui les
trouverent , & qui les ſe-
parerent.
Mademoiſelle de Roye
fut quelques jours ſans
ſortir de la chambre , ſur
le pretexte de ſon mal de
teſte , de ſorte qu'elle ne
voyoit point Sanſac. Le
combat de ce Marquis

II. Partie. I
98Le Comte avec Sancerre faiſoit beau-
coup de bruit à la Cour ,
mais on n'en diſoit point
le ſujet ; Sancerre avoit
de trop grandes raiſons
de le cacher , tant qu'il
ne ſeroit point étably au-
prés de Mademoiſelle de
Roye. Madame de Tour-
non entra dans cette af-
faire avec Sanſac , & l'en-
gagea au ſecret , luy di-
ſant qu'il devoit des
égards à une perſonne
qu'il avoit ſi long-temps
aimée , mais en effet , c'é-
99d'Amboiſe. toit pour empeſcher que
Mademoiſelle de Roye
n'approfondît ce démélé,
ſi elle avoit ſçeu la part
qu'elle y avoit. Sanſac
ſuivit les conſeils de cet-
te Comteſſe , quoy que
ſa colere contre Made-
moiſelle de Roye ne
fût point diminuée. Cét
Amant eſſayoit en vain
d'étouffer ſa paſſion ; il
haïſſoit Mademoiſelle de
Roye , mais il ſongeoit
inceſſamment à elle , &
c'eſt l'oubly qui fait la
guériſon.I ij 100Le Comte
Mademoiſelle de Roye
ayant demandé à Sancer-
re le ſujet de ſon combat
avec Sanſac , il luy dit
que le Marquis l'avoit
querellé ſur un pretexte
aſſez leger ; mais que la
veritable cauſe de ſa hai-
ne pour luy , eſtoit qu'il
l'avoit rencontré trop ſou-
vent à ſon gré chez Ma-
dame de Tournon , pour
qui il ne pouvoit ſe per-
ſuader qu'on n'eût qu'u-
ne ſimple amitié. Made-
moiſelle de Roye ava-
101d'Amboiſe. loit ce poiſon ſans reſiſ-
tance , rien ne deffendoit
plus Sanſac dans ſon cœur
contre ces ſortes de ſur-
priſes , & elle avoit une
facilité à croire toutes les
choſes qu'on diſoit de
luy au ſujet de Madame
de Tournon , qui don-
noit beaucoup d'eſperan-
ce à ſon Rival.
Madame de Tournon
marquoit toûjours à Ma-
demoiſelle de Roye la
meſme amitié , mais on
la recevoit avec une
I iij 102Le Comte grande froideur ; ces deux
Rivales ne ſe parloient
plus du Marquis de San-
ſac , & ce n'eſtoit que
par leur affectation à évi-
ter de prononcer ſon
nom , qu'elles ſe faiſoient
de la peine l'une à l'au-
tre.
Le Comte de Sanſac ,
pere du Marquis , eſtoit
Gouverneur de Tourai-
ne ; il eſtoit malade à
Tours , & dans cét âge
où l'on n'eſpere plus de
guerir ; la ſurvivance de
103d'Amboiſe. ſon Gouvernement fut
en ce temps-là donnée à
ſon fils, par le credit de
Madame de Tournon ;
comme il ignoroit qu'el-
le fût la cauſe de tous
ſes déplaiſirs , il voulut
bien luy avoir cette obli-
gation ; neantmoins il fa-
lut qu'il s'éloignaſt ; il
luy dit la neceſſité où il
eſtoit de fuïr Mademoi-
ſelle de Roye , & cette
Comteſſe ne s'oppoſa
point au deſſein qu'il
avoit d'aller à Tours ,
I iiij 104Le Comte l'abſence devoit l'empeſ-
cher de s'éclaircir avec
Mademoiſelle de Roye ,
& le guérir de ſa paſ-
ſion.
Ce Marquis partit
promptement de Reims ,
& peu de jours apres la
Cour retourna à Paris.
Madame de Tournon
prit de grands ſoins de
faire informer Mademoi-
ſelle de Roye de la part
qu'elle avoit euë à ce
qu'on avoit fait pour
Sanſac ; en effet, il avoit
105d'Amboiſe. falu une perſonne qui
eût du credit ſur l'eſprit
de la Reine , pour l'en-
gager à faire quelque
grace à cette Famille.
Mademoiſelle de Roye
fut remiſe entre les mains
de ſa mere , à qui elle
apprit que Madame de
Tournon eſtoit ſa Riva-
le , & l'avoit trahie. Ma-
dame de Roye eut du
chagrin du changement
de Sanſac ; l'engagement
où beaucoup de gens ſça-
voient qu'il eſtoit avec
106Le Comte Mademoiſelle de Roye ;
avoit éloigné les partis ,
& cette infidelité luy fai-
ſoit quelque tort ; Ma-
demoiſelle de Roye ſen-
toit vivement cét af-
front , & ne ſe conſoloit
pas de n'avoir point ai-
mé d'Amboiſe , qui avoit
une ſi veritable paſſion
pour elle , & dont les
grandes qualitez & la con-
ſtance devoient l'avoir ar-
rachée à l'inclination qu'-
elle avoit pour Sanſac.
Le Comte de Sancerre
107d'Amboiſe. qui eſtoit toûjours atta-
ché à elle ſous le nom
d'amy , crut que le temps
eſtoit favorable pour a-
voüer ſa tendreſſe , mais
il reſiſta à l'envie de ſe
faire un merite auprés
d'elle de l'avoir toûjours
cachée. Il craignit de ſe
charger des chagrins qu'-
elle avoit eus contre San-
ſac , s'il faiſoit voir qu'il
avoit toûjours eſté ſon
Rival , & de ren-
dre ſuſpectes les choſes
qu'il avoit dites de luy ;
108Le Comte de ſorte qu'il feignit un
commencement de paſ-
ſion , que l'occaſion de
voir tous les jours une
belle perſonne ſans enga-
gement , faiſoit naiſtre.
Mademoiſelle de Roye
s'eſtoit trop mal trouvée
de l'amour , pour le ſui-
vre une ſeconde fois ; &
ſi ſon cœur pouvoit en-
core eſtre entraîné , ce
n'eſtoit que par la recon-
noiſſance du coſté de
Monſieur d'Amboiſe ; elle
répondit à Sancerre avec
109d'Amboiſe. cette indifference , qu'un
Amant trouve plus in-
ſupportable que la cole-
re. Auſſi comprit-il dés
ce moment tout ce qu'il
en devoit attendre ; ce-
pendant il ne ſe rebuta
point , il luy parla plus
d'une fois.
Son amour eſtoit las
de ſe contraindre , il im-
portunoit s'il ne pouvoit
plaire ; de ſorte que Ma-
demoiſelle de Roye fut
obligée de luy marquer
que s'il continuoit ces
110Le Comte diſcours , elle ne le ver-
roit jamais. Elle le luy
dit d'un air ſi tranquille,
qu'il ne douta point qu'-
elle n'executaſt la mena-
ce , & il en eut un ſi
cruel dépit , qu'il ceſſa
luy-meſme de la voir.
C'eſtoit en vain que
le Comte d'Amboiſe
cherchoit à la campagne
un repos qu'il n'y avoit
pas trouvé la premiere
fois , une nouvelle raiſon
de ſe guérir ne faiſoit
qu'augmenter ſon mal ;
111d'Amboiſe. le Comte de Sancerre ,
Mademoiſelle de Roye
& Sanſac ſe preſentoient
ſans ceſſe à ſon imagina-
tion , & le tourmentoient.
Il retourna à Paris entraî-
né par ſon inquiétude , &
ſans ſçavoir ce qu'il y
vouloit faire. D'abord
il n'alla point chez Ma-
dame de Roye , & il
eſtoit tout à fait reſolu
à éviter ſa Fille ; cepen-
dant s'eſtant informé de
ce qu'elle faiſoit , il ſçeut
que Sancerre avoit ceſsé
112Le Comte de la voir , & on luy dit
en meſme temps que c'é-
toit parce que ce Comte
eſtoit devenu amoureux
d'elle ; que ſa paſſoin l'a-
voit importunée , & qu'en-
fin elle l'avoit en quelque
ſorte banny. Comme on
cache peu les choſes qui
ſont indifferentes , Ma-
demoiſelle de Roye avoit
avoüé la verité à quel-
ques amies qui luy a-
voient demandé pour-
quoy Sancerre ne la
voyoit plus ; & d'Am-
boiſe
113d'Amboiſe. boiſe qui cherchoit à le
ſçavoir , ne pouvoit man-
quer d'en eſtre inſtruit ;
il perdit par là toute ſor-
te d'ombrage du Comte
de Sancerre , de l'idée du-
quel il avoit eſté plus
importuné , que verita-
blement jaloux ; il penſa
que Mademoiſelle de
Roye avoit ſeulement
voulu chagriner Sanſac ,
pluſtoſt que de le trahir
lors qu'elle avoit refusé
de le voir , apres la Maſ-
carade qui s'eſtoit faite

II. Partie. K
114Le Comte à Reims , & qu'elle avoit
receu Sancerre ; qu'enfin
ce pourroit eſtre la ſuite
de quelque querelle d'A-
mans qu'il n'avoit point
ſçeuë , & il ne luy eſtoit
que trop aisé de ramener
toute ſa haine du coſté
de Sanſac ; mais il apprit
bien-toſt auſſi , que ce
Marquis eſtoit devenu
amoureux de Madame de
Tournon , & cette nou-
velle produiſit en luy
pluſieurs mouvemens, en-
tre leſquels il ne déméla
115d'Amboiſe. d'abord que la curioſité
de ſçavoir ce que penſoit
Mademoiſelle de Roye ;
il retourna chez elle avec
empreſſement.
Madame de Roye le
receut avec ſes honneſte-
tez ordinaires ; Mademoi-
ſelle de Roye luy parut
mélancolique , mais civile
& pleine d'égards ; com-
me il y avoit du monde
dans la chambre , il ne
put entrer dans aucune
converſation particuliere
avec elle ce jour-là, mais
K ij
116Le Comte elle ne laiſſa pas de re-
marquer qu'il l'aimoit
encore, elle fit reflection
ſur le procedé de ce Com-
te , & ſur celuy de San-
ſac ; elle oppoſoit la con-
ſtance de l'un à la lege-
reté de l'autre ; & quoy
que des pensées ſi avan-
tageuſes pour d'Amboiſe
n'entraînaſſent point en-
core le cœur de Made-
moiſelle de Roye , c'é-
toit cependant beaucoup
qu'elle luy donnaſt une
ſi entiere preference dans
ſon eſprit.
117d'Amboiſe.
La premiere fois qu'il
la vit ſeule , il luy vou-
lut parler de Sanſac ,
mais elle en évita d'a-
bord le diſcours , par une
confuſion ſecrette de luy
paroître abandonnée d'un
homme qu'elle luy avoit
preferé ; cependant il luy
fit connoiſtre qu'il n'i-
gnoroit pas ce qu'on di-
ſoit du changement de
Sanſac , & ce fut d'une
maniere qui en oſtoit en
quelque façon la honte
à Mademoiſelle de Roye ;
K iij
118Le Comte elle eſtimoit aſſez ce Com-
te pour prendre le party
de la ſincerité avec luy.
Ayez le plaiſir de vous
vanger de moy , luy dit-
elle , je dois vous laiſſer
joüir de ce triomphe ; hé
bien ? il eſt vray que
Sanſac me quitte pour
Madame de Tournon.
Eſt-il poſſible , Mademoi-
ſelle , interrompit-il, cela
peut-il eſtre ? quoy qu'on
me l'ait dit , quoy que
vous me le confirmiez , je
connois trop l'impoſſibili-
té de ceſſer de vous aimer,
119d'Amboiſe. pour le pouvoir croire.
Rien n'eſt plus vray , luy
dit Mademoiſelle de Roye;
mais qu'y a-t-il là qui ſoit
incroyable ? on ne voit
que des exemples d'in-
conſtance. Mademoiſelle,
luy dit-il , n'en voyez-
vous point d'autres ? ne
connoiſſez-vous point un
Amant méprisé , haï &
conſtant ? Je ne le con-
nois point méprisé ni
haï , luy dit Mademoiſel-
le de Roye, d'un air qu'il
ne luy avoit pas encore
veu , je commence à faire
120Le Comte la difference de luy au
reſte des hommes ; j'é-
tois deſtinée peut-eſtre à
luy rendre juſtice un
jour , & ce jour pour-
roit eſtre arrivé. Helas !
Mademoiſelle , luy dit-il,
ne vous y trompez point,
ce jour eſt encore de ceux
que vous donnez à San-
ſac , & c'en ſeroit le plus
heureux , s'il ſçavoit goû-
ter ſon bon-heur ; quand
vous voudriez me faire
ſervir à voſtre vengean-
ce , ce ſeroit ſans ſonger
à
121d'Amboiſe. à moy ; Sanſac vous eſt
bien cher , puiſque ſon
crime vous engage à di-
re des choſes flateuſes à
ſon Rival. C'eſtoit ainſi
que le Comte d'Amboiſe
faiſoit connoiſtre à Ma-
demoiſelle de Roye qu'-
elle avoit moins d'envie
de luy marquer ſa recon-
noiſſance , que de faire
encore quelque déplaiſir
à Sanſac ; neantmoins l'eſ-
perance rentroit dans le
cœur de ce Comte ; c'é-
toit déja un grand point,

II. Partie. L
[Empreinte de la BIBLIOTHEQUE DE L'ARSENAL]

122Le Comte que de n'avoir plus à
craindre la tendreſſe d'un
Rival , & de n'avoir à
combattre que celle de
Mademoiſelle de Roye ,
qu'elle combatoit elle-
meſme.
Madame de Tournon
entretenoit un commer-
ce de Lettres avec ce
Marquis , inſenſiblement
elle en eſtoit venuë juſ-
qu'à luy faire compren-
dre , qu'elle auroit voulu
le conſoler de l'infideli-
té de Mademoiſelle de
123d'Amboiſe. Roye , il avoit ſaiſi cette
occaſion de l'oublier ,
l'envie qu'il en avoit luy
faiſoit quelquefois croire
qu'il y avoit réüſſi , &
donnoit un air d'ardeur
à ſes Lettres , dont Mada-
me de Tournon eſtoit
contente. Il avoit cepen-
dant bien moins d'envie
de la perſuader qu'il l'ai-
moit , que d'en perſuader
Mademoiſelle de Roye ,
qu'il oſoit encore re-
voir.
La maladie du Comte
L ij
124Le Comte de Sanſac ſon pere eſtoit
une raiſon pour le rete-
nir à Tours ; il écrivoit
à ſes amis , qu'il eſtoit a-
moureux de cette Com-
teſſe , & ils ne luy par-
loient plus de Mademoi-
ſelle de Roye , parce qu'-
il les en avoit priez ſans
leur en dire la raiſon.
Dans le temps que San-
cerre eſtoit encore des
amis de Mademoiſelle de
Roye , Madame de Tour-
non luy avoit écrit qu'ils
eſtoient dans une parfai-
125d'Amboiſe. te intelligence , & de-
puis perſonne ne l'en
avoit deſ-abusé. Cette
Comteſſe qui recevoit
ſouvent des Lettres de
Sanſac , parce qu'elle luy
écrivoit tous les jours ,
faiſoit montrer à Made-
moiſelle de Roye les plus
tendres de celles qu'elle
avoit de luy , comme ſi
on les avoit ſurpriſes.
Mademoiſelle de Roye
entroit dans une colere
inconcevable lors qu'elle
les voyoit , & l'incon-
L iij
126Le Comte ſtance de Sanſac faiſoit
plus auprés d'elle pour
Monſieur d'Amboiſe ,
que tous les ſervices de
cét Amant n'avoient pû
faire. Le Comte de San-
ſac mourut dans ce temps-
là , & ſa mort mettoit ſon
Fils en liberté d'achever
ſon Mariage avec Made-
moiſelle de Roye ; mais
il n'en profita pas. Ma-
dame de Tournon qui
n'y voyoit plus d'obſta-
cles que ceux qu'elle y
apporteroit, redoubla ſes
127d'Amboiſe. artifices ; elle fit dire par
tout qu'elle épouſeroit ce
Marquis ſi-toſt qu'il ſe-
roit de retour à Paris , où
il devoit revenir dans peu
pour prendre les ordres
du Roy. Le deſſein de
Madame de Tournon
eſtoit d'engager avant ce-
la Mademoiſelle de Roye
à prendre un party. Ma-
dame de Roye ne pou-
voit ſoûtenir l'affront
qu'on faiſoit à ſa Fille ,
elle luy dit qu'il eſtoit de
leur gloire de prévenir
L iiij
128Le Comte Sanſac. Mademoiſelle de
Roye eſtoit encore plus
irritée , & ne cherchoit
qu'à ſe vanger. Le Ma-
reſchal de Coſſé fit faire
dans ce temps-là des pro-
poſitions pour l'épouſer ;
mais la diſproportion de
leur âge faiſoit balancer
Mademoiſelle de Roye
mal-gré les avantages de
cét eſtabliſſement. Le
Comte d'Amboiſe avoit
toûjours la meſme paſ-
ſion pour Mademoiſelle
de Roye , mais il avoit
129d'Amboiſe. plus d'une fois renoncé à
elle. Il eſt vray que les
raiſons qu'il en avoit
euës ne ſubſiſtoient plus,
rien ne convenoit mieux
à cette belle perſonne ,
qu'un Amant qui l'avoit
toûjours tendrement ai-
mée , & qu'elle eſtimoit
plus que tous les autres
hommes. Madame de
Roye demanda conſeil à
ce Comte comme à un
amy , ſur les deſſeins du
Mareſchal de Coſſé , il
fut ſaiſi d'un trouble qui
130Le Comte l'empeſcha de répondre.
Je vois avec ſurpriſe, luy
dit-elle , que ce qui re-
garde ma Fille ne vous
eſt pas encore indifferent,
cependant tout ce que
vous avez déja fait me
donnoit lieu de croire
que vous la verriez ſans
peine en épouſer un au-
tre ; vous ſçavez que je
vous l'avois deſtinée , &
que je vous euſſe preferé
à tous les hommes , ſi
vous aviez voulu profi-
ter de mes ſentimens. Je
131d'Amboiſe. n'ay rien à vous répon-
dre, Madame, luy dit-il,
vous ne ſçauriez ignorer
les diſpoſitions où je ſe-
ray toute ma vie pour
Mademoiſelle de Roye ,
je ne m'aſſeure point
qu'il y ait moins d'obſta-
cles pour moy dans ſon
cœur , mais je m'en flate,
& il n'en faut pas tant
pour rendre ma paſſion
extraordinaire ; ſi vous y
aviez quelque égard ,
vous ſouffririez que je
conſultaſſe Mademoiſelle
132Le Comte de Roye pour la dernie-
re fois. Hé bien ! con-
ſultez-la , luy dit cette
Comteſſe , j'ay pour
vous la meſme conſide-
ration que j'ay toûjours
euë.
La conjoncture eſtoit
delicate pour le Comte
d'Amboiſe , il s'eſtoit
déja engagé deux fois
avec Mademoiſelle de
Roye , une troiſiéme de-
voit le faire trembler ,
mais la concurrence du
Mareſchal de Coſſé le
133d'Amboiſe. déterminoit à épouſer
Mademoiſelle de Roye
pour la luy oſter ; il alla
ſe jetter aux peids de cet-
te belle perſonne. Made-
moiſelle , luy dit-il , vous
voyez le plus amoureux
de tous les hommes ,
cous ſçavez que vos ri-
gueurs ne m'ont point
empeſché de l'eſtre , &
que n'ont point fait vos
honneſtetez ? j'aurois dû
mal-gré elles eſtre ſeur
que vous ne m'aimerez
jamais , & cependant el-
134Le Comte les m'ont fait eſperer , ou
elles m'ont tenu lieu de
bon-heur , tant que vous
n'avez eſté à perſonne ;
mais vous ne ſçauriez
plus éviter d'eſtre à quel-
qu'un , & je crains que
vous n'en trembliez. Ce
ne ſerõt point les engage-
mens qui me feront peur,
luy dit Mademoiſelle de
Roye , ce ne pourroient
eſtre que les gens avec
qui je ſerois obligée à
m'engager. Hé ! Made-
moiſelle, luy dit-il, eſtes-
135d'Amboiſe. vous en eſtat de faire des
differences ? j'apprehende
que quelque fâcheux
ſouvenir ne vous rende
toûjours le choix d'un
Mary deſ-agreable , ou
du moins indifferent ;
tout vous ſera égal. Mais ,
adjoûta-t-il , pourquoy
vous preſſer de vous de-
clarer ? vos bontez ne
me donnent point aſſez
de hardieſſe pour me fai-
re croire que ſi vous
eſtiez capables de diſtinc-
tions , elle fuſſent en
136Le Comte ma faveur ; vous m'a-
vez trop accoûtumé à
eſtre mal-heureux , pour
me laiſſer prendre des eſ-
perances.
Vous m'offenſez , luy
dit-elle , par ces ſouve-
nirs que vous voulez que
j'aye , cependant je veux
bien vous répondre pre-
cisément ſur le reſte ;
vous avez d'ailleurs aſſez
merité que je m'expli-
quaſſe avec vous ſans dé-
tour ; & puiſque je ne
ſçaurois me diſpenſer
d'entrer
137d'Amboiſe. d'entrer dans quelque
liaiſon , je ſerois fâchée
que ce ne fût pas avec
vous. Quelles paroles
pour Monſieur d'Amboi-
ſe ? pouvoit-il faire des
reflections contraires à
ſon bon-heur ? Il pria
Madame de Roye de
le preferer au Mareſchal
de Coſſé ; & comme elle
y avoit beaucoup de pen-
chant , ſon Mariage fut
une troiſiéme fois reſolu.
Il ſembla alors à cét A-
mant , qu'il n'avoit plus

II. Partie. M
138Le Comte rien à redouter , & qu'il
eſtoit au deſſus de tous
ſes mal-heurs. Plus de
Rival. Plus d'obſtacles.
Il alloit eſtre uny pour
jamais à une perſonne
qu'il avoit long-temps ai-
mée , & dont il croyoit
enfin eſtre aimé. Son
mal-heur avoit tant duré,
qu'il ne vouloit plus re-
tarder ſon bon-heur ; il
ſupplia Madame de Roye
de ne point faire differer
la Ceremonie de ſes Nop-
ces. Mademoiſelle de
139d'Amboiſe. de Roye , qui par eſtime
pour Monſieur d'Amboi-
ſe , & par un ſecret dépit
contre Sanſac , s'eſtoit re-
ſoluë à ce mariage , n'eut
pas de peine à conſentir
qu'il fût achevé prom-
ptement , & il le fut à
deux jours de là.
Quand il avoit eſté ar-
reſté , les amies de Sanſac
le luy avoient écrit , non
pas comme une choſe
qui l'intereſſaſt , mais
comme une nouvelle.
Quel coup de foudre pour
M ij
140Le Comte luy ? & quels ſentimens
ſe réveillerent dans ſon
cœur ? Il ſentit que le
dépit , le temps , & l'ab-
ſence , n'avoient fait que
les aſſoupir , & qu'ils ne
les avoient point affoi-
blis. Il ne concevoit pas
qu'elle eût aimé Sancerre,
& qu'elle épouſaſt ſi-toſt
d'Amboiſe , & cette re-
flection le portoit inſen-
ſiblement à douter qu'el-
le eût aimé ce premier ;
cependant il penſoit qu'-
elle luy en avoit fait l'a-
141d'Amboiſe. veu par ſon ſilence ; il
avoit veu ſortir Sancerre
de chez elle , on luy en
avoit refusé l'entrée ; &
quoy que toutes ces cir-
conſtances rappellées dans
ſa memoire , le fiſſent en-
core fremir , il ſe diſoit
que ce n'eſtoit point des
certitudes , que peut-eſtre
quelque choſe qu'il igno-
roit avoit donné lieu à
ces irregularitez ; il re-
donnoit du prix à Made-
moiſelle de Roye dans ſon
imagination , à meſure
M iij
142Le Comte qu'il craignoit de la per-
dre ; tout ce qui pouvoit
la juſtifier luy venoit dans
la pensée , comme tout
ce qui pouvoit la rendre
coupable , s'y eſtoit au-
trefois preſenté ; la bi-
zarrerie d'épouſer d'Am-
boise dans le temps qu'-
elle devoit épouſer San-
cerre, ſi elle l'eût aimé ,
le mettoit hors de meſu-
re , & luy faiſoit croire
tout poſſible , juſqu'à n'a-
voir point eſté trahy. Il
s'accuſoit déja d'avoir
143d'Amboiſe. peut-eſtre donné trop toſt
de la jalouſie à Mademoi-
ſelle de Roye par Mada-
me de Tournon. D'Am-
boiſe qu'il avoit toûjours
veu ſi éloigné d'eſtre ai-
mé de Mademoiſelle de
Roye , ne luy paroiſſoit
point avoir dû s'emparer
avec tant de promptitude
d'un cœur qui s'eſtoit
toûjours refusé à luy : ce-
pendant dans quelques
momens il penſoit que la
meſme inconſtance qui
l'avoit portée à aimer
144Le Comte Sancerre , pouvoit l'avoir
portée auſſi à aimer d'Am-
boiſe , mais cette idée luy
ſembloit ſi cruelle , qu'il
la rejettoit d'abord ; enfin
il ne déméloit plus rien ,
ſinon qu'il ne pouvoit
ſouffrir que quelqu'un
fût heureux en épouſant
Mademoiſelle de Roye.
Il ne croyoit point que
ſon Mariage ſe deuſt fai-
re avec tant de precipita-
tion , & il eſpera d'y
mettre encore des obſta-
cles , neantmoins il ne
pouvoit
145d'Amboiſe. pouvoit retourner à Paris
comme il l'auroit ſou-
haité , parce que les Hu-
guenots3 avec qui on a-
voit fait un Traité de
Paix l'avoient rompu ,
& s'eſtoient emparés de
pluſieurs Villes , ils a-
voient meſme des Trou-
pes proche de Tours , de
ſorte qu'il ne luy eſtoit
pas poſſible de quitter
ſon Gouvernement ; mais
il ne voulut point diffe-
rer de faire ſçavoir à
Mademoiſelle de Roye

II. Partie. N
146Le Comte l'eſtat où ſon Mariage
l'alloit reduire , quoy
qu'il ignoraſt les diſpoſi-
tions où elle eſtoit pour
luy. Il alla chez Made-
moiſelle de Sanſac ſa
ſœur , qui n'eſtoit qu'à
deux lieuës de là , il luy
apprit ce Mariage qu'il
ſçavoit bien qui la devoit
toucher autant que luy,
il la conjura de partir ſur
le champ , de donner à
Mademoiſelle de Roye
une Lettre qu'il luy écri-
voit , & de mettre en
147d'Amboiſe. uſage tout ce qui pou-
voit l'empeſcher d'épou-
ſer le Comte d'Amboiſe.
La paſſion de Made-
moiſelle de Sanſac eſtoit
de celles que rien ne peut
guerir , elle fut ſaiſie d'é-
tonnement & de dou-
leur ; & quoy qu'elle eſ-
ſayaſt de cacher ces mou-
vemens , elle aſſeura ſon
frere qu'il pouvoit ſe re-
poſer ſur elle du ſoin de
cette affaire , dont elle
viendroit infailliblement
à bout ſi quelqu'un y
N ij

148Le Comte pouvoit réüſſir , & qu'el-
le n'oublieroit rien pour
le ſervir. Il retourna à
Tours apres cette aſſeu-
rance , & elle ne ſongea
plus qu'aux moyens de
luy tenir parole.
Elle ne balança point
à choiſir les voyes les
plus promptes , & qui luy
parurent les plus ſeures ,
il luy ſembla que ce ſe-
roit en vain que Made-
moiſelle de Roye ſeroit
perſuadée de la tendreſſe
de Sanſac , & que quand
149d'Amboiſe. elle rentreroit dans ſes
premiers ſentimens pour
luy , ils ſeroient inutiles ,
parce que ſa timidité l'em-
porteroit toûjours ſur ſon
inclination , & qu'enfin il
ſeroit plus aisé de jetter
dans l'eſprit de d'Amboi-
ſe des ſcrupules qui l'o-
bligeaſſent à prendre le
party qu'il avoit pris plus
d'une fois , que d'entre-
prendre aucune autre cho-
ſe pour rompre ſon Ma-
riage ; qu'apres tout , ce
ne luy ſeroit pas un mal-
N iij
150Le Comte heur de n'épouſer point
une perſonne qui avoit
eſté ſi long-temps préve-
nuë pour Sanſac ; qu'il
n'y avoit preſque pas lieu
de douter que ſa tendreſ-
ſe ne ſe réveillaſt , lors
qu'elle le verroit revenir
à elle.
Mademoiſelle de San-
ſac écrivit à Monſieur
d'Amboiſe , & elle luy en-
voya la Lettre que San-
ſac écrivoit à Mademoi-
ſelle de Roye ; elle dé-
guiſa ſon écriture , afin
151d'Amboiſe. qu'on ne ſçeût pas que
ces Lettres vinſſent de ſa
part , & elle partit quel-
ques momens apres pour
apprendre l'effet qu'ellles
auroient produit. D'Am-
boiſe les receut le lende-
main de ſon Mariage , &
lors qu'il croyoit que ſa
felicité ne ſeroit jamais
troublée ; il ouvrit celle
de Mademoiſelle de San-
ſac , dont il ne connut
point le caractere, & qui
eſtoit conceuë en ces
termes.
N iiij

152Le Comte

[Bandeau.] LETTRE.

IE n'ignore point vô-
tre delicateſſe ; puiſ-
que vous épouſez Ma-
demoiſelle de Roye ,
vous croyez eſtre Maî-
tre de ſon cœur ; je vous
donne un moyen de vous
en aſſeurer , voicy une
Lettre que Sanſac luy

153d'Amboiſe. écrit , puiſqu'il l'aime
encore , il peut en eſtre
encore aimé , conſultez-
la ſur cette Lettre ; ſi elle
la reçoit avec indiffe-
rence , vous n'en aurez
que plus de repos dans
voſtre Mariage ; & ſi
vous vous appercevez
que ſa paſſion ne ſoit
pas éteinte , vous pour-
rez éviter un engage-
ment qui ne feroit ja-
mais voſtre bon-heur.
154Le Comte
Il leut en ſuite celle
de Sanſac dont il con-
noiſſoit l'écriture , & il y
trouva ces paroles.
[Bandeau.]
155d'Amboiſe.

[Motif géométrique] A MADEMOISELLE DE ROYE

ON m'apprend que
vous allez épouſer
Monſieur d'Amboiſe ,
& cette nouvelle fait
une impreſſion ſi vive
ſur moy , que je ne ſçau-
rois m'empeſcher de vous

156Le Comte écrire , mal-gré tous les
ſujets que j'ay de me
plaindre de vous. Ie ne
ſuis pas en eſtat de vous
faire des reproches ; je
vous aime , & je vous
perds , c'eſt à moy de me
juſtifier , & de vous
demander grace ; j'ay
feint d'aimer Madame
de Tournon ; j'ay vou-
lu me guerir ou pluſtoſt
me vanger , mais je n'ay
fait qu'entretenir ma

157d'Amboiſe. paſſion par cette eſperan-
ce. Peut-eſtre auſſi que
ma conduite vous a dé-
plû. Peut-eſtre a-t elle
precipité la reſolution
que vous prenez. He-
las ! je me flate , je ſe-
rois encore trop heureux
d'avoir part aux raiſons
de voſtre Mariage , tout
funeſte qu'il eſt pour
moy. Non , vous ai-
mez d'Amboiſe comme
vous en avez aimé un

158Le Comte autre. Ie vous demande
pardon ſi je vous offen-
ſe ; je ſouhaite de vous
offenſer , faites ceſſer ce
reproche s'il vous eſt
trop ſenſible ; faites re-
vivre cette inclination
dont vous m'aviez fla-
té , & qui devoit du-
rer toûjours. Quoy ?
vous la porteZ à d'Am-
boiſe , apres que voſtre
cœur m'avoit diſtingué
de luy d'une maniere ſi

159d'Amboiſe. obligeante ; je m'oppoſe
à voſtre Mariage , par
le droit que m'ont don-
né ſur vous vos premiers
ſentimens ; & s'il vous
en reſte quelque choſe ,
je vous aime aſſeZ , pour
pouvoir pretendre de les
rappeller tous. Vous
croyiez autrefois que
nous en eſtions nez l'un
pour l'autre ; pourquoy
nous ſeparer , quand je
vous aime encore ? Ha !

160Le Comte quittez la pensée d'en-
trer dans un nouvel en-
gagement , ſinon , crai-
gnez la fureur d'un
Amant qui perdra tout,
pluſtoſt que de perdre un
bien qu'il a merité par
ſa tendreſſe & par la
voſtre.
Quel effet produiſit la
lecture de ces Lettres
dans le cœur de Mon-
ſieur d'Amboiſe ? il ſe
voyoit contraint de dou-
ter
161d'Amboiſe. ter s'il eſtoit aimé, dans
le temps qu'il eſtoit poſ-
ſeſſeur de la perſonne
qu'il aimoit. Quelle hor-
reur ſe preſentoit à ſon
eſprit ? il demeuroit acca-
blé de cette idée , & ſon
Mariage eſtoit encore le
plus funeſte de tous ſes
maux. Tant qu'il n'avoit
eſté qu'Amant , l'entiere
aſſeurance de n'eſtre pas
aimé luy avoit paru moins
cruelle, que l'incertitude
où il ſe voyoit alors re-
duit ; comme il n'avoit

II. Partie. O
162Le Comte jamais aimé ſi vivement ,
jamais il n'avoit eſté ſi
ſenſible aux atteintes de
la jalouſie ; eſtre au com-
ble de ſes vœux , & voir
renverſer tout ſon bon-
heur par des pensées in-
ſupportables , par des dou-
tes dont il ne pouvoit s'é-
claircir , ne pouvoir aban-
donner ny haïr la Com-
teſſe d'Amboiſe , n'y l'ai-
mer , eſtoit l'eſtat où il ſe
trouvoit , & auquel il n'y
avoit point de remede.
La Comteſſe d'Amboiſe
163d'Amboiſe. s'apperceut de ſa froideur
& de ſon chagrin ; elle
luy en demanda la cauſe
d'une maniere qui devoit
le raſſeurer , mais ſes ami-
tiez luy devenoient ſuſ-
pectes , ou pluſtoſt il luy
ſembloit qu'il n'en joüiſ-
ſoit que par ſurpriſe ; il
fut pluſieurs fois ſur le
point de luy montrer la
Lettre de Sanſac , pour
n'avoir plus à douter du
mal-heur qu'il apprehen-
doit , & pour ſe faire s'il
ſe pouvoit là-deſſus un
O ij
164Le Comte triſte repos ; mais il ſe re-
tint autant de fois , & il
ſentit qu'il avoit encore à
en craindre la certitude ;
il ne répondit à cette
Comteſſe que des choſes
qui ne la ſatisfaiſoient pas,
& qui la mettoient dans
une inquietude extraordi-
naire.
Lors que Mademoiſelle
de Sanſac fût arrivée à
Paris , elle apprit que
Mõſieur d'Amboiſe eſtoit
marié avec Mademoiſelle
de Roye ; elle comprit
165d'Amboiſe. tout le deſordre que les
Lettres qu'elle avoit en-
voyées avoient dû faire ,
& le chagrin de ſon im-
prudence joint à celuy
qu'elle avoit de ce Ma-
riage , luy fit prendre dés
ce meſme jour le party
de ſe mettre dans un Con-
vent , tant pour éviter les
reproches de ſon frere ,
que pour ſe faire une ver-
tu capable de ſurmonter
la paſſion qu'elle avoit
dans le cœur ; elle écrivit
cependant au Marquis de
O iij
166Le Comte Sanſac avant que d'y en-
trer , elle luy apprenoit
que Mademoiſelle de
Roye eſtoit mariée ; elle
luy avoüoit auſſi que
croyant le ſervir , & igno-
rant que le Comte d'Am-
boiſe fût déja hors d'état
de profiter des avis qu'on
luy donnoit , elle luy a-
voit envoyé la Lettre qu'
il écrivoit à Mademoiſel-
le de Roye , avec un Bil-
let d'un caractere inco-
nu , qui pouvoit le por-
ter à rompre encore luy-
167d'Amboiſe. meſme ſon mariage ; en-
fin elle prioit ce Marquis
de la laiſſer en repos , &
de ne luy parler jamais de
cette faute , qu'elle alloit
expier toute ſa vie.
Sanſac ne receut point
cette Lettre à Tours , par-
ce que les Troupes du
Prince de Condé qui a-
voient eu deſſein de ſur-
prendre la Ville , en
ayant eſté empeſchées par
la vigilance du Gouver-
neur , s'eſtoient jettées
dans Orleans , & luy
168Le Comte donnoient lieu de reve-
nir à Paris. Il apprit en ar-
rivant que Mademoiſelle
de Roye eſtoit mariée , &
il en eut autant de ſur-
priſe que de douleur ;
quoy qu'il eût craint ce
Mariage , il n'avoit pû ſe
perſuader qu'il ſe feroit ;
meſme ſes reflections n'a-
voient fait qu'attendrir
ſon cœur , & le rendre
plus capable de ſentir cet-
te perte ; bien loin de le
preparer à la ſupporter, il
s'abandonna à tout ce que
le
169d'Amboiſe. le deſeſpoir a de plus af-
freux ; mais il ne fut pas
long-temps dans cette pei-
ne , d'Amboiſe eſtoit deſ-
tiné à mourir de chagrin
au milieu de ſon bon-
heur , & on apprit bien-
toſt le peril où eſtoit ce
Comte.
Monſieur d'Amboiſe
n'avoit pû ſoûtenir les di-
verſes agitations de ſon
eſprit , la fiévre luy prit
avec une violence ſi ex-
traordinaire , que dés les
premiers jours ſa vie fut

II. Partie. P
170Le Comte en danger ; la Comteſſe
d'Amboiſe eſtoit inceſ-
ſamment auprés de luy ,
fondant en larmes ; l'af-
fliction qu'elle luy faiſoit
paroiſtre , & les ſoins qu'-
elle prenoit pour ſa con-
ſervation , le touchoient
ſenſiblement , mais ils le
deſeſperoient quand il
ſongeoit qu'il n'oſoit les
prendre pour des marques
d'amour ; cependant il ne
pouvoit ſe deffendre d'en
avoir de la reconnoiſſan-
ce , il voyoit que Mada-
171d'Amboiſe. me d'Amboiſe eſtoit di-
gne d'une eſtime infinie ,
& que s'il n'avoit pû tou-
cher ſon cœur , il faloit
en mourir ſans ſe plain-
dre d'elle ; il ſentit qu'il
n'avoit que peu de jours
à vivre , & il reſolut de
ne luy parler point des
Lettres qui luy donnoient
la mort , de peur de luy
marquer de la jalouſie ,
& de luy oſter peut-eſtre
par là la liberté de ſuivre
ſon inclination quand il
ne ſeroit plus. Cét effort
P ij
172Le Comte de generoſité luy coû-
toit neantmoins enco-
re , ſes ſentimens n'é-
toient pas aſſez affoiblis
pour ne point s'oppoſer à
une reſolution qui leur
eſtoit ſi contraire , & ſes
delires découvroient quel-
quefois ce qu'il vouloit
cacher.
Madame d'Amboiſe qui
cherchoit à penetrer la
cauſe de ſon affliction &
de ſa maladie , déméla
enfin que la jalouſie le
tourmentoit. L'eſtime &
173d'Amboiſe. l'amitié qu'elle avoit pour
ſon Mary , ce qu'elle ſe
devoit à elle-meſme , ne
luy permettoient pas de
le laiſſer vivre ou mou-
rir avec des pensées ſi
deſ-avantageuſes pour el-
le ; elle ſe jetta plus d'u-
ne fois à ſes pieds , luy
diſant que le mépris qu'il
luy faiſoit paroiſtre en la
privant de ſa confiance,
luy eſtoit inſupportable.
Madame , luy dit-il , que
cherchez-vous à ſçavoir ?
croyez que la tendreſſe
P iij
174Le Comte que j'ay pour vous eſt la
cauſe du ſecret que je
vous fais. Vous ne ſçau-
riez m'entendre , adjoû-
ta-t-il en ſoûpirant , & je
perds tout le plaiſir que
j'aurois à me faire un
merite auprés de vous de
ce dernier Sacrifice, mais
c'eſt pour vous laiſſer
plus de repos & de tran-
quillité.
Ces paroles augment-
toient encore l'inquietu-
de de Madame d'Amboi-
ſe , & luy faiſoient re-
175d'Amboiſe. doubler ſes inſtances ,
tant qu'enfin la mort de
ce Comte d'eſtant plus
incertaine & les Mede-
cins l'ayant annoncée à
ſa femme, la douleur ex-
traordinaire qu'elle luy
faiſoit paroiſtre juſques-
là , & la maniere dont
elle le preſſoit , eut le
pouvoir de luy arracher
ce qu'il avoit gardé juſ-
ques-là. On croit que
voſtre mal redouble, luy
dit-elle en l'embraſſant,
ſans doute voſtre inquie-
P iiij
176Le Comte tude y contribuë. Je ne
vous parle point de la
mienne, vous m'avez dé-
couvert mal-gré vous ,
une partie de ce que vous
pretendiez me cacher ; je
ſçais que vous avez des
pensées injuſtes de moy,
vous ne voulez pas me
donner lieu de me juſti-
fier , & vous negligez
d'eſtre content d'une per-
ſonne que vous n'aimez
plus ; j'ay avec la crainte
de vous perdre , la certi-
tude d'avoir déja perdu
177d'Amboiſe. voſtre amitié ; mais je
vous l'ay dit , je ne pre-
tens point vous toucher
par mes douleurs. Il ne
s'agit icy que de vous-
meſme , plaignez-vous
de moy pour vous ſoula-
ger , & vous éclairciſſez
pour vous mettre plus en
repos. Peut-eſtre ne me
trouverez-vous pas cou-
pable , ſi vous me faites
parler. Hé bien ! Mada-
me , luy dit Monſieur
d'Amboiſe , puiſque mes
reſveries ont commencé
178Le Comte à me trahir , & vous ont
chagrinée , il faut vous
apprendre tout , & repa-
rer ce qu'elles ont fait.
Liſez ces Lettres , luy dit-
il en luy preſentant cel-
les qu'il avoit receuës ,
voila ce qui cauſe mes
maux , je n'ay pû vivre
& douter que je fuſſe ai-
mé de vous , je meurs
pour vous laiſſer à un au-
tre qui ne vous aimera
jamais comme moy, mais
avec qui vous ſerez plus
heureuſe, parce que vous
179d'Amboiſe. l'aimerez davantage.
Madame d'Amboiſe
trembla de l'imprudence
ou de la malice de ceux
qui avoient envoyé la
Lettre d'avis à ſon Mary ;
elle ne les devinoit point,
& elle eſtoit ſi occupée
de le voir mourant pour
elle , que meſme dans ce
moment la Lettre de San-
ſac ne fit aucune impreſ-
ſion ſur ſon eſprit ; Mon-
ſieur d'Amboiſe qui eſtoit
appliqué mal-gré luy à
examiner les mouvemens
180Le Comte de ſon viſage , ne la vit
point changer de cou-
leur. Hé bien ! luy dit-
elle , Monſieur , vous a-
vez donc crû que je ne
pourrois recevoir une
Lettre de Sanſac, ſans re-
prendre pour luy des ſen-
timens qui vous fuſſent
deſ-agreables ; je vou-
drois qu'on me l'eût don-
née , je vous l'aurois re-
miſe entre les mains com-
me je l'y remets preſen-
tement. Ha ! s'il eſt vray ,
Madame , luy dit-il avec
181d'Amboiſe. un transport qui abregea
encore ſes jours , faut-il
mourir ? Quoy ! vous au-
riez oublié Sanſac , ad-
joûta-t-il avec des yeux
où l'amour n'eſtoit pas
éteint ? Je ſuis honteuſe,
luy dit-elle , d'avoir à
vous en donner de nou-
velles aſſeurances , mais
j'en ſeray contente ſi el-
les peuvent vous tirer de
l'eſtat où vous eſtes.
Non , Madame , luy dit-
il , je meurs avec autant
de ſatisfaction que de re-
182Le Comte gret ; mais enfin vos pre-
miers ſentimens ont eſté
pour Sanſac , je ne ſuis
point injuſte ny Tyran ,
c'eſt beaucoup pour moy
que d'avoir pû les étein-
dre un moment durant
ma vie , ils ſe rallume-
ront apres ma mort ; je
n'en murmure pas , ne
leur oppoſez point ma
memoire , vous ſçavez
que tant que je l'ay pû ,
j'ay preferé voſtre bon-
heur au mien , & j'envi-
ſage avec quelque ſorte
183d'Amboiſe. de joye que vous ſerez
parfaitement heureuſe ,
ſans que j'en ſois mal-
heureux. A peine eut-il
achevé ces parolles, qu'il
s'évanoüit ; on mena la
Comteſſe d'Amboiſe hors
de la chambre , mal-gré
ſes pleurs & ſes cris. Ma-
dame de Roye qui n'é-
toit guére moins affligée
de l'eſtat où elle voyoit
ce Comte, taſchoit neant-
moins à la conſoler au -
tant qu'il luy eſtoit poſ-
ſible.
184Le Comte
Monſieur d'Amboiſe
revint de ſon évanoüiſſe-
ment , il fit prier ſa fem-
me de ne plus entrer dans
ſa chambre , afin qu'elle
s'épargnaſt un ſpectacle
affligeant , & parce que
ſa veuë luy faiſoit quitter
la vie avec trop de re-
gret ; il mourut le lende-
main.
Madame de Roye me-
na la Comteſſe d'Amboi-
ſe dans un Convent ,
où elle demeura quinze
jours , & en ſuite elles
allerent
185d'Amboiſe. allerent enſemble à la
campagne. L'affliction de
cette veuve ne ſe mode-
roit point , il luy ſembla
qu'elle ne conſoleroit ja-
mais de la mort de ſon
Mary ; elle connut tout
le prix de l'affection qu'il
luy avoit portée , & com-
bien ſon cœur & ſon
merite eſtoient au deſſus
de celuy des autres hom-
mes ; elle alloit juſqu'à
l'admiration pour luy , &
elle eſtoit bien éloignée
de ſoupçonner qu'elle

II. Partie. Q
186Le Comte pût jamais avoir de ſen-
timens plus vifs pour
quelqu'un ; elle ne croyoit
meſme point en avoir eu
d'auſſi vifs , elle évitoit
de penſer à la Lettre du
Marquis de Sanſac , il
luy ſembloit que c'eſtoit
par indifference , mais el-
le ſongeoit inceſſamment
à la generoſité qu'avoit
euë ſon Mary , de con-
ſentir en mourant qu'elle
l'épouſaſt , quoy qu'elle
n'euſt pas deſſein d'en profiter.
187d'Amboiſe.
Sanſac avoit repris des
eſperances par la mort
de Monſieur d'Amboiſe ,
mais il comprit qu'il ſe-
roit quelque temps ſans
oſer voir ſa veuve , & il
alla à Tours lors qu'elle
partit pour la campagne ,
où elle demeura trois
mois ſans recevoir per-
ſonne ; cependant ſes af-
faires l'obligerent de re-
tourner à Paris , & il y
revint auſſi dés le mo-
ment qu'il le ſçeut ; quoy
qu'il n'oſaſt aller chez
Q ij
188Le Comte elle , il cherchoit les pro-
menades ſolitaires dans la
veuë de l'y rencontrer.
En effet , il ne fut pas
long-temps ſans avoir ce
plaiſir , ny meſme ſans ſe
faire remarquer. La Com-
teſſe d'Amboiſe ſe ſentit
émeuë la premiere fois
qu'elle le revit , il luy
ſembla que la preſence
d'un homme qui l'avoit
offensée pouvoit luy cau-
ſer ce trouble ; comme
elle eſtoit avec une Da-
me de ſes parentes à qui
189d'Amboiſe. elle ne vouloit point fai-
re connoiſtre qu'elle a-
voit remarqué Sanſac ,
elle fut contrainte de
continuer ſon chemin.
Sanſac la ſuivoit toû-
jours , & enfin elle re-
tourna le pluſtoſt qu'il
luy fut poſſible.
Lors qu'elle fut reve-
nuë chez elle , elle entra
dans ſon Cabinet , & el-
le ne pût s'empêcher de
lire la Lettre que Mon-
ſieur d'Amboiſe luy avoit
donnée de ce Marquis ,
Q iij
190Le Comte & qu'elle avoit gardée ;
elle la trouva pleine de
paſſion , & elle la releut
encore , en ſuite elle en-
tra dans une profonde
reſverie , dans laquelle
elle ne vouloit point di-
ſtinguer ſes propres pen-
sées.
Quelques jours apres
Monſieur de Sanſac ayant
gagné quelques-uns de
ſes gens , pour ſçavoir de
quel coſté elle devoit ſe
promener , la devança ,
parce qu'elle ne vint que
191d'Amboiſe. tard ; & lors qu'il la ren-
contra , il la ſalüa d'une
maniere triſte & reſpec-
tueuſe , qui luy donna
encore plus d'émotion
que la premiere fois.
Elle eſtoit deſcenduë de
ſon Carroſſe pour pren-
dre l'air ; mais apres avoir
ſalüé ce Marquis , elle y
remonta avec precipita-
tion ; cependant à peine
eut-elle fait quelques pas,
que ſon Carroſſe rompit ;
il eſtoit tard , elle eſtoit
aſſez loin de Paris , & elle
192Le Comte ſe trouva dans un tres-
grand embarras.
Monſieur de Sanſac qui
vit de loin le deſordre
qui eſtoit arrivé à ſon
équipage , s'approcha ; &
n'oſant parler à Madame
d'Amboiſe , il pria une
des Femmes qui accom-
pagnoient cette Comteſſe,
de luy offrir de ſa part
ſon Carroſſe pour la re-
mener. Madame d'Am-
boiſe ne put ſe diſpenſer
de répondre à cette hon-
neſteté , elle le remercia ,
&
193d'Amboiſe. & elle luy dit qu'on al-
loit chercher des gens
pour raccommoder ſon
Carroſſe. En effet , elle y
envoya à l'heure meſme ;
il luy dit qu'il eſtoit bien
mal-heureux d'eſtre refu-
sé dans une occaſion où
il eſtoit preſque impoſſi-
ble de ne pas accepter le
party qu'il propoſoit ;
que le Carroſſe de Mada-
me d'Amboiſe ne pou-
voit eſtre en eſtat d'aller
que la nuit ne fût fort

II. Partie. R
194Le Comte avancée ; qu'il alloit at-
tendre le retour de ceux
qu'elle envoyoit , & que
peut-eſtre la neceſſité
vaincroit la repugnance
qu'elle avoit à luy faire
une grace. Madame d'Am-
boiſe taſcha à luy répon-
dre ſans incivilité , mais
ſans luy promettre auſſi
qu'elle ſe ſerviroit de ſon
ſecours ; inſenſiblement
ils entrerent en conver-
ſation , Monſieur de San-
ſac trouva l'art de la fai-
195d'Amboiſe. re durer , en diſant à Ma-
dame d'Amboiſe des cho-
ſes qui l'obligeoient à ré-
pondre ; les gens qu'on
eſtoit allé querir pour
raccommoder le Carroſſe
arriverent , & dirent qu'il
eſtoit impoſſible qu'on
le menaſt à Paris ce jour-
là.
Madame d'Amboiſe
eſoit dans une furieuſe
inquietude , la nuit eſtoit
commencée ; Sanſac of-
froit de luy donner ſon
R ij
196Le Comte Carroſſe , & d'attendre en
ce lieu qu'il fût de re-
tour. Il y auroit eu de la
mal-honneſteté à l'y laiſ-
ſer , elle avoit cependant
de la peine à ſe reſoudre
de ſe mettre dans le meſ-
me Carroſſe , avec un
homme qui l'avoit aimée,
& qu'elle craignit qui
ne luy fût pas encore
indifferent. A la fin
la neceſſité l'obligea de
le prier de la mener
juſqu'aux premieres mai-
197d'Amboiſe. ſons , en attendant qu'-
elle envoyaſt querir un
Carroſſe à Paris. Com-
me ces maiſons eſtoient
tres-éloignées , elle ne
pouvoit avec bien-séance
le laiſſer dans la campa-
gne , & il trouvoit trop
de plaiſir à accompagner
Madame d'Amboiſe pour
s'en deffendre un mo-
ment ; de ſorte qu'il la
mena avec deux de ſes
femmes juſqu'au village
prochain. Quel charme
pour luy de ſe retrouver
R iij
198Le Comte avec elle ? il n'oſoit luy
dire que des choſes indif-
ferentes , mais il luy par-
loit , il la voyoit , & il eſ-
peroit que cette rencon-
tre ne ſeroit pas ſans ſui-
tes ; meſme l'air de miſte-
re qui ſe trouvoit par ha-
zard dans cette avanture ,
luy donnoit beaucoup de
plaiſir.
Les raiſons qui faiſoient
la joye de cét Amant ,
allarmoient la ſeverité de
Madame d'Amboiſe ; elle
eſoit ſi agitée de ſes pen-
199d'Amboiſe. sées differentes , qu'elle
ne parla qu'en deſordre.
Ce Marquis qui s'en ap-
perceut , n'en tiroit pas
un méchant augure ; ce-
pendant il n'oſa luy de-
mander la permiſſion de
la voir plus long-temps ,
apres qu'il l'eût miſe où
elle ſouhaitoit d'aller ,
mais il demeura aux en-
virons de la maiſon juſ-
qu'à ce qu'elle en fût
partie.
Le lendemain il luy
écrivit , pour luy deman-
R iiij
200Le Comte der une heure d'audience ,
avant qu'il allaſt à Char-
tres où le Roy l'envoyoit
avec un renfort de qua-
tre mille hommes , qui de-
voient ſe jetter dans la
ville , que les Huguenots4
avoient aſſiegée.
Cette Comteſſe fut
embarraſſée de la condui-
te qu'elle devoit tenir
dans cette occaſion ; tou-
te la nuit elle avoit eſté
occupée de la rencontre
qu'elle avoit faite , San-
ſac luy avoit paru plus
201d'Amboiſe. amoureux que jamais ,
mais elle n'oſoit le trou-
ver auſſi aimable ; cepen-
dant il eſoit preſque ju-
ſtifié dans ſon eſprit , au
ſujet de Madame de Tour-
non , par ſa Lettre qu'el-
le avoit releuë pluſieurs
fois. Monſieur d'Amboi-
ſe bien loin de craindre
qu'elle ne l'épouſaſt , le
luy avoit en quelque ſor-
te ordonné en mourant ,
toutefois il luy ſembloit
que ce n'eſtoit point aſſez
pour l'épouſer , mais que
202Le Comte c'eſtoit aſſez pour le voir
ſans ſcrupule ; qu'il faloit
qu'elle luy parlaſt , & qu'-
elle ſçeût qui avoit en-
voyé à Monſieur d'Am-
boiſe les Lettres qui a-
voient causé tant de de-
ſordres ; qu'enfin elle de-
voit apprendre à Sanſac
la reſolution qu'elle avoit
faite de demeurer veuve ;
dans cette pensée elle luy
fit dire qu'il pouvoit la
voir.
Avec quelle joye re-
vint-il chez elle , & ſe re-
203d'Amboiſe. trouva-t-il en liberté de
luy parler de ſes ſenti-
mens ? Il luy ſembla que
ſa beauté eſtoit encore
augmentée ; ſes habits de
deüil , & l'émotion qui
paroiſſoit ſur ſon visage ,
luy donnoient mille char-
mes. Il ſe jetta à ſes pieds ,
ſans pouvoir prononcer
une ſeule parolle , & ſans
ſonger meſme à ce qu'il
faiſoit.
Madame d'Amboiſe l'o-
bligea de ſe relever , avec
un ſerieux qui le glaça
204Le Comte de crainte ; il prit un ſie-
ge comme elle luy or-
donnoit , & il fut long-
temps ſans oſer lever les
yeux ſur elle ; ce reſpect
la toucha plus que le
tranſport de ſon amour
n'avoit fait.
J'ay eu la hardieſſe de
demander à vous voir ,
Madame , luy dit-il , ſans
preſque la regarder, mais
j'en ſuis aſſez puny , &
voſtre air m'annonce des
mal-heurs que j'avois
évité de prévoir. Mada-
205d'Amboiſe. me d'Amboiſe d'abord ne
luy répondit point. Vous
ne me dites rien , Mada-
me , adjoûta-t-il ? parlez,
deſeſperez-moy ; les du-
retez que vous me direz ,
me ſeront moins cruelles
que voſtre ſilence. Je
vous parleray auſſi , luy
répondit-elle , je ne vous
aurois pas laiſſé venir , ſi
je n'avois eu beaucoup de
choſes à vous dire , & je
ſuis ſeulement embarraſſée
par où je commenceray.
Je croy que je ne dois
206Le Comte point me réjoüir , Mada-
me , luy dit-il , des cho-
ſes que vous avez à me
dire , il m'eſt aisé de pré-
voir qu'elles ne me ſeront
pas avantageuſes, & vous
diminuez beaucoup la
grace que vous me fai-
tes , qui auroit eſté trop
grande ſi vous n'aviez eu
qu'à m'entendre. Je ne
feray point de difficulté
de vous avoüer , luy dit-
elle , que j'ay veu la Let-
tre que vous m'avez écri-
te à l'occaſion de mon
207d'Amboiſe. Mariage , & qui fut en-
voyée à Monſieur d'Am-
boiſe , il faut que je ſça-
che de vous à qui vous
l'aviez donnée , & com-
ment fut conduite une
affaire ſi mal-heureuſe
pour moy , par la mort
de Monſieur d'Amboiſe.
Sanſac luy conta que
luy eſtant impoſſible de
revenir à Paris , parce
qu'on craignoit une en-
trepriſe des Huguenots5
ſur Tours , il avoit con-
fié ſa Lettre à ſa Sœur ,
208Le Comte qui luy promettoit de la
luy remettre entre les
mains ; que Mademoi-
ſelle de Sanſac ignorant
auſſi bien que luy que
ſon Mariage fût déja fait,
avoit crû que les plus ſeur
moyen de l'empêcher ,
eſtoit d'envoyer ces Let-
tres à Monſieur d'Am-
boiſe : mais, Madame ,
adjoûta-t-il , je vois que
leur méchant ſuccez m'eſt
imputé , & que meſme
quand ma Lettre n'auroit
eſté veuë que de vous ,
je
209d'Amboiſe. je n'en devois attendre
que voſtre colere. Sans
doute , luy dit-elle , puiſ-
que j'eſtois femme de
Monſieur d'Amboiſe ,
mais j'avois eu lieu de
croire que Madame de
Tournon vous auroit
conſolé de mon Mariage ,
ou pluſtoſt qu'il ne vous
auroit point affligé. Ma-
dame de Tournon , s'é-
cria-t-il ? Eſt-il poſſible,
Madame, que vous croyez
qu'elle ait pût me conſo-
ler un moment de vous !

II. Partie. S
210Le Comte Madame d'Amboiſe ne
pût s'empêcher de luy
parler de la préference
qu'il avoit donnée à cet-
te Comteſſe le jour de la
Maſcarade ; mais il luy
proteſta avec tant d'inge-
nuité qu'il avoit crû dan-
ſer avec elle , & la con-
verſation qu'il penſoit
avoir euë avec elle auſſi ,
ſur le ſujet de Sancerre ,
les embarraſſant l'un &
l'autre , ils démélerent
enfin que Madame de
Tournon les avoit joüez.
211d'Amboiſe. La verité ſe montroit à
eux à meſure qu'ils ſe
parloient ; il ſe retrou-
voient innocens , une
douce joye rentroit dans
leurs cœurs, que de long-
temps ils n'avoient ſen-
tie.
Lors qu'ils n'eurent plus
de plaintes à faire , ils
ſe regarderent quelque
temps. Mais, Madame ,
reprit le Marquis de San-
ſac , que me ſert-il que
vous n'ayez point aimé
Sancerre , ſi je vous ſuis
S ij
212Le Comte indifferent ? Du moins
vous me le devez
eſtre , interrompit Mada-
me d'Amboiſe , j'avois
épousé le Mary le plus
digne d'eſtre aimé qui fut
jamais. Ses dernieres pa-
rolles meritent que je ſois
eternellement occupée de
luy. J'eſtois reſoluë à
vous en faire un ſecret ,
mais je me ſens engagée
à vous les dire , pour vous
marquer mieux l'obliga-
tion où je ſuis de l'aimer
toûjours. Elle luy fit un
213d'Amboiſe. recit de la converſation
que Monſieur d'Amboiſe
avoit euë avec elle ſur
ſon ſujet , en adouciſſant
neantmoins les termes
qui pouvoient trop le
flater ; mais cét Amant
ne laiſſa pas d'eſtre char-
mé de cette confidence.
Ha ! Madame , luy dit-il
en ſe jettant encore une
fois à ſes pieds , executez
les dernieres volontez de
Monſieur d'Amboiſe ; j'ay
merité de luy ſucceder ,
puiſque je ſuis choiſi par
S iij
214Le Comte luy , il n'y a que voſtre
indifference qui puiſſe
m'en rendre indigne ;
Mais , adjoûta-t-il , pour-
quoy vous ſerois-je in-
different ? je n'ay pas
ceſſé un moment d'eſtre
le plus amoureux de tous
les hommes ; je ſuis au-
torisé à vous le dire , &
vous ne devez plus faire
de ſcrupule que de ne
m'aimer pas. Je vois que
je vous en ay trop dit ,
interrompit - elle en rou-
giſſant , & en l'obligeant
215d'Amboiſe. à ſe lever avec plus de
douceur que la premiere
fois , il n'eſt plus temps
de déguiſer avec vous.
Hé bien ! ſçachez que
mon inclination n'eſt
pas éteinte. Que n'ay-je
pluſtoſt appris voſtre in-
nocence? je n'aurois point
eſté à Monſieur d'Am-
boiſe , il ne ſeroit point
mort , & rien ne m'au-
roit empeſchée d'eſtre à
vous ; mais puiſque je l'ay
épousé , ie luy dois un
ſacrifice pour tous ceux
216Le Comte qu'il m'a faits , j'ay par
cette raiſon formé le deſ-
ſein de demeurer veuve ;
& ſi j'avois aſſez de foi-
bleſſe pour ne le pas exe-
cuter , je ne ſerois point
heureuſe en vous épou-
ſant ; quelque amitié
que j'euſſe pour vous ,
mes reflections m'em-
peſcheroient de joüir de
la voſtre , & m'oſteroient
peut-eſtre la mienne à la
fin. Ah ! Madame , luy
dit-il , avec le deſeſpoir
dans l'ame , je vois que
vous
217d'Amboiſe. vous ne m'avez jamais
aimé. Je voudrois qu'il
fût vray , luy dit-elle en
ſoûpirant. Hé ! Madame ,
s'il ne l'eſt pas , reprit-il ,
pourquoy me dire des
choſes ſi cruelles , &
pourquoy vouloir que
je renonce à vous ? je ne
ſçaurois le faire , il m'eſt
plus aisé de mourir.
Quoy ? interrompit-elle ,
vous ne ſçauriez faire un
effort pour me laiſſer à
moy-meſme , comme
Monſieur d'Amboiſe en

II. Partie. T
218Le Comte a fait pour me laiſſer à
vous. Non , luy dit-il ,
Madame , ne me propo-
ſez point d'exemples ,
j'ay trop d'amour pour
ſonger ſeulement à vous
perdre ; & ſi vous m'ô-
tez l'eſperance , les perils
où je vais eſtre exposé ,
& où je ne me ménage-
ray point , vous délivre-
ront d'un Amant trop
paſſionné , pour vaincre
ſes ſentimens , ou pour les
cacher. Répondez moy
encore une fois , Mada-
2296d'Amboiſe. me , ma vie ou ma mort
ſont entre vos mains.
Ha ! que me dites-vous ,
luy dit Madame d'Am-
boiſe avec des yeux groſ-
ſis de larmes , pourquoy
voulez-vous que je me
determine ? laiſſez moy
du moins irreſoluë , puiſ-
que vous ébranlez déja
ma reſolution. Sanſac
voulut l'engager à luy
donner parolle poſitive
de l'épouſer , mais elle en
demeura à ce qu'elle ve-
noit de dire. Il fut obli-
T ij
230Le Comte gé de prendre congé
d'elle , & il alla à Char-
tres avec les quatre mille
hommes qu'il condui-
ſoit.
Lors qu'il fut party ,
Madame d'Amboiſe vit
combien elle avoit déja
fait de chemin ; que les
ſoupçons que Sanſac a-
voit diſſipez , luy eſtoient
devenus , pour ainſi dire,
un merite auprés d'elle ,
& qu'elle avoit trouvé
un grand ſujet de ſe
loüer de luy , à n'avoir
231d'Amboiſe. pas un grand ſujet de
s'en plaindre ; elle crût
qu'elle s'eſtoit démentie
trop aisément & trop
toſt ; & que lors qu'il
ſeroit des retours ſur cet-
te conduite , il auroit
moins d'eſtime pour elle
que d'amour ; cette pen-
sée la chagrina , elle ſe
dit meſme qu'un Mary
comme celuy qu'elle a-
voit eu , meritoit une
femme capable de grands
ſentimens & de fermeté ;
qu'enfin le plaiſir de pen-
T iij
232Le Comte ſer à luy , & d'eſtre con-
tente d'elle , devoit l'oc-
cuper toûjours.
Mais elle fit bien-toſt
apres d'autres reflections ;
Monſieur de Sanſac fut
tué devant Chartres , en
faiſant une ſortie ſur les
Huguenots7 , & elle en
eut une douleur ſi cruel-
le , qu'elle jugea qu'il ne
luy auroit pas eſté poſſi-
ble de vouloir meriter
long-temps ſon eſtime
aux dépens de la ten-
dreſſe qu'elle avoit pour
233d'Amboiſe. luy ; elle retourna à la
campagne , où elle paſſa
le reſte de ſes jours , rem-
plie de ſes diverſes af-
flictions , & ſans oſer les
déméler , de peur de re-
connoiſtre la plus forte.
FIN.
[L'empreinte de la BIBLIOTHEQUE DE L'ARSENAL]
[Cul de lampe.]
Extrait du Privilege du Roy.
PAr Grace & Privilege du Roy,
donné à Verſailles le 17. jour de
May 1688. Signé, Noblet: Il eſt
permis à Catherine Ber-
nard
de faire imprimer un Livre
intitulé , Le Comte D'Amboiſe ,
Nouvelle
, & ce pendant le temps
de huit années conſecutives , à
compter du jour qu'il ſera achevé
d'imprimer pour la premiere fois ;
Et deffenſes ſont faites à tous au-
tres de l'imprimer, vendre ni diſtri-
buer, ſans le conſentement de l'Ex-
poſante , ou de ſes ayans cauſe , à
peine de confiſcation des Exemplai-
res , de tous dépens , dommages &
intereſts , ainſi qu'il eſt plus au long
porté par ledit Privilege.
Ladite Catherine Ber-
nard
a cedé & tranſporté ſon
droit
droit de Privilege à Claude
Barbin
, Marchand Librarie ,
ſuivant l'accord fait entre-eux.
Registré ſur le Livre de la Commu-
nauté des Imprimeurs & Libraries de
Paris, le 17. Septembre 1688. ſuivant
l'Arreſt du Parlement du 8. Avril
1653. celuy du Conſeil Privé du Roy
du 27. Février 1665. & l'Edit de Sa
Majeſté donné à Verſailles au mois
d'Aouſt 1685. Le preſent Enregi-
ſtrement fait à la charge que le debit
dudit Livre ſe fera par un Imprimeur
ou Librarie , ſuivant l'Edit , Statuts
& Reglemens.

J.B. Coignard, Syndic.
Achevé d'imprimer pour la
premiere fois, le 4. Octobre 1688.

[Filet simple.]
De l'imprimerie de Iacques Langlois.
V
1. 
Cote de la Bibliothèque Nationale de France: 8°-B.L. 17.714.2
2. 
Coeffure. s. f. Couverture, ornement de teste.. « Coiffe », Dictionnaire de l'Académie française en ligne (1694), The ARTFL Project, Department of Romance Languages and Literatures, University of Chicago, Internet, 21 novembre 2016.
3. 
Les protestants ou réformateurs. Nous sommes en 1562, à l'époque de la première des huit guerres de religion entre protestants et catholiques. Cette première guerre se termine en 1563, la huitième en 1598 avec l'accession au trône d'Henri IV.
4. 
Les protestants ou réformateurs. Nous sommes en 1562, à l'époque de la première des huit guerres de religion entre protestants et catholiques. Cette première guerre se termine en 1563, la huitième en 1598 avec l'accession au trône d'Henri IV.
5. 
Les protestants ou réformateurs. Nous sommes en 1562, à l'époque de la première des huit guerres de religion entre protestants et catholiques. Cette première guerre se termine en 1563, la huitième en 1598 avec l'accession au trône d'Henri IV.
6. 
P. 219; erreur d'impression.
7. 
Les protestants ou réformateurs. Nous sommes en 1562, à l'époque de la première des huit guerres de religion entre protestants et catholiques. Cette première guerre se termine en 1563, la huitième en 1598 avec l'accession au trône d'Henri IV.

Charles IX de France

Second fils d'Henri II et de Catherine de Médicis, il devint roi de France (1560-1574) à l'âge de dix ans sous la régence da sa mère. Son règne fut dominé par les guerres de religion entre les catholiques et les protestants. Ses efforts de réconcilier les deux factions finirent par entraîner plus d'hostilité. En particulier, sous la pression des catholiques et sa mère, Charles IX ordonna le massacre de la Saint-Barthélemy (1572), dans lequel des milliers de protestants furent tués.
  • « Charles IX », Le Petit Robert : Dictionnaire illustré des noms propres, Paris, Dictionnaires le Robert, 1994.
  • « Charles IX de France », Wikipédia l'encyclopédie libre (17 mai 2010), Los Angeles, Wikimedia Foundation, Internet, 19 mai 2010. http://fr.wikipedia.org/wiki/Charles_IX_de_France.
  • « Saint-Barthélemy (massacre de la) », Le Petit Robert : Dictionnaire illustré des noms propres, Paris, Dictionnaires le Robert, 1994.

Catherine de Médicis

Cette célèbre reine de souche italienne, né en 1519 et morte en 1589, était la femme d'Henri II et la mère de François II, de Charles IX et de Henri III sur qui elle exerça une influence politique importante.

François II

Le fils aîné d'Henri II et de Catherine de Médicis, François II devint le roi de France à l'âge de 15 ans lors de la mort accidentelle de son père. De santé faible, il décéda seulement dix-sept mois plus tard. Ayant doté de pouvoir les frères Guise, les oncles de sa femme Marie Stuart, sous François II la suppression dure des protestants déclencha plusieurs décennies de guerres de religion en France.

Henri IV

Chef du parti des protestants qui devint roi de Navarre (1572-1610) et de France (1589-1610). En 1572, il épousa Marguerite de Valois, sœur de Charles IX, dans l'espoir de réconciler les catholiques et les protestants, mais ce mariage fut suivi du massacre de la Saint Barthélemy dans lequel milliers de protestants furent assassinés. En 1576, Henri IV reprit la tête de l'armée protestante; en 1593, il se convertit définitivement au catholicisme pour réunir son peuple. Il promulgua en 1598 l’Édit de Nantes, un édit de tolérance qui mit fin aux guerres de religion. Sans héritiers légitimes, Henri IV épousa Marie de Médicis en deuxième noces en 1600 après l’annulation de son mariage avec Marguerite. Le futur Louis XIII naquit de cette union. Henri IV fut assassiné en 1610 par le fanatique catholique Ravaillac.
  • « Henri IV », Le Petit Robert : Dictionnaire illustré des noms propres, Paris, Dictionnaires le Robert, 1994.
  • « Henri IV de France », Wikipédia l'encyclopédie libre (17 mai 2010), Los Angeles, Wikimedia Foundation, Internet, 20 mai 2010. http://fr.wikipedia.org/wiki/Henri_IV_de_France.

Louis Ier de Bourbon-Condé

Louis 1er de Bourbon (1530-1569), prince de Condé et duc d'Enghien, était le principal chef protestant pendant les guerres de religion (1562-1598) en France.