Le mariage sous L'Ancien Régime

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Voir l'édition moderne procurée par Marc Escola dans Nouvelles galantes du XVIIe siècle, Paris, GF Flammarion, 2004.
LE
COMTE
D'AMBOISE.
LIVRE PREMIER,
[Vignette, feuilles, fleurs et plumes.]
[L'impreinte de la Bilbliotheque de l'Arsenal]
A PARIS
Chez C. BARBIN, Au
Palais, ſur le ſecond perron
de la ſainte Chapelle.
[Filet simple.]

M. DC. LXXXIX.
Avec Privilege du Roy. 1
3
[Bandeau.]

A
MADAME
LA
DAUPHINE.

MADAME
L'accueïl favorable
que vous avez eu

ã ij 4EPITRE.
la bonté de faire à
ma premiere Nou-
velle, me fait eſpe-
rer la meſme grace
pour celle-cy. J'ay
meſme plus de be-
ſoin de voſtre pro-
tection que jamais;
je fais l'Hiſtoire
d' un Homme qui
eſt aſſez genereux
pour ceder ſa Maî-
5EPITRE.
treſſe à ſon Rival;
& comme il y a
peu de gens capa-
bles des grands ef-
forts, & qu'on n'eſt
touché que des
choſes auſquelles
on ſe ſent quelque
diſpoſition, j'ay lieu
de craindre pour le
ſuccez de ce Livre.
Mais, MADAME,
ã iij 6EPITRE.
les grands ſenti-
mens ſe trouvent
dans les Ames Roy-
ales. Ils ſont ſur tout
dans la voſtre au
ſuprême degré , &
peut-eſtre que par
là le Comte d'Am-
boiſe pourroit vous
plaire. Si j'oſois l'eſ-
perer , ie ne ſerois
pas à plaindre, puis
7EPITRE.
que ceux qui ne ſe-
roient pas propres
à le goûter, ſeroient
du moins capables
de reſpecter voſtre
goût. Mais , MA-
DAME , ce n'eſt
point dans cette
ſeule veüe que je
prends la liberté de
vous le preſenter,
c'eſt pour avoir la
8EPITRE.
gloire de vous ren-
dre une ſeconde
fois un homage qui
vous eſt ſi legitime-
ment dû par vôtre
rang, par vos quali-
tez éminentes, & ſur
tout par vos bontez.
Je ſuis, avec un pro-
fond reſpect,

MADAME,
Voſtre trés-humble
& trés-obéiſſante
ſervante ***
9

[Bandeau.] AU
LECTEUR:

ON a trouvé que
dans ma premiere
Nouvelle il y avoit
des endroits où la Na-
ture n'eſtoit pas aſſez
bien copiée , & te-
noient plus de la penſée

10
que du ſentiment. Quoy
que je ne ſois pas hon-
teuſe de ce reproche, j'ay
taſché cependant ſur les
Remarques qu'on m'a
faites , à porter mes
veües juſqu' à faire la
difference d'une verita-
ble paſſion , d' avec ce
qui n'en eſt qu'une idée
trop raiſonnée. Et j'eſ-
pere qu'on trouvera cet-
te Hiſtoire plus naturel-
le que l' autre, par les

11
ſentimens. Auſſi on la
trouvera plus extraor-
dinaire par l'action ; &
je croy que ce n'eſt pas
un deffaut , car quoy
que les gens d'un goût
mediocre ſoient accoû-
tumez à trouver ridi-
cule tout ce qui n'eſt pas
ordinaire , les gens de
beaucoup d' eſprit, trou-
vent du dégoût aux
choſes communes. Il
leur ſemble qu'ils voyent

12
toûjours le meſme Ro-
man, parce qu'ils voyent
toûjours de ſemblables
traits. Ie me flate que
l'on n'a point encore vû
ce trait-cy ; & meſme
ſi j'ay quelque choſe à
craindre , c'eſt qu'il ne
ſoit trop peu vray-ſem-
blable qu' un Amant
ſoit genereux. La ma-
niere dont on parle des
Amans donne lieu à ce
ſcrupule; mais aprés tout

13
ce n'eſt qu'un ſcrupule,
ſur lequel je paſſe en fa-
veur de ce qu'il y a de
grand dans cette idée.
Peut-eſtre ſe plaindra-
t-on de ce que je ne re-
compenſe pas la vertu
du Compte d' Amboiſe ,
mais je veux punir ſa
paſſion, & j'ay déja de-
claré dans la Préface d' E
leonor d' Yvrée, que
mon deſſein eſtoit de ne
faire voir que des Amans

14
malheureux, pour com-
batre autant qu'il m'eſt
poſſible, le penchant qu'on
a pour l'Amour.

[Cul de lampe fleuri avec une figure masculine au centre]

[Vignette, fleurs et vignes.] LE
COMTE
D'AMBOISE.
[Filet simple.] NOVVELLE.
Livre Premier.

LE Regne de
François ſecond
ſembloit dans
ſes commencemens devoir
eſtre agréable & heureux.

A
2Le Comte La Reine ſa femme eſtoit
une des plus belles & des
plus ſpirituelles perſonnes
du monde ; ſa Cour eſtoit
compoſée d'une partie de
ces Hommes illuſtres qui
avoient formé celle de
Henry ſecond, & les Da-
mes avoient autant d'a-
grément, que les Hommes
avoient de valeur : Le
Comte d' Amboiſe, & le
Marquis de Sanſac s' y
faiſoient diſtinguer ; leurs
Familles avoient toûjours
eſté oppoſées d'intereſt, &
3d'Amboiʃe. quoy qu'ils ne fuſſent pas
ennemis declarez, ils a-
voient une certaine ému-
lation qui ſembloit devoir
avoir quelque ſuite. Ils
eſtoient tous deux égale-
ment bien faits, rien ne
pouvoit eſtre diſputé à
l'un que par l'autre ; auſſi
ſembloit-il qu'ils dûſſent
ſe diſputer toutes choſes.
La Comteſſe de Roye
eſtant veuve, s'eſtoit re-
tirée à deux lieuës de Paris
à une maiſon de campa-
gne, où elle ne recevoit

A ij
4Le Comte de viſites que de quel-
ques amis particuliers. Elle
avoit une fille parfaitement
belle, qui n'avoit point
encore parû. Elle vouloit
la marier avant que de la
mener à la Cour, & elle
choiſit le Comte d'Am-
boiſe entre tous ceux
qu'on luy propoſa. Ce ma-
riage qui eſtoit également
avatageux pour luy & pour
Mademoiſelle de Roye, fut
arreſté avant meſme qu'ils
ſe fuſſent vûs ; mais com-
me elle avoit la reputa-
5d'Amboiʃe. tion d'eſtre fort belle,
Monſieur d'Amboiſe ſe fit
un grand plaiſir de penſer
qu'elle ſeroit à luy ; & l'on
peut dire que le deſir &
l'eſperance formoient déja
dans ſon cœur un com-
mencement de paſſion, a-
vant qu'il en eût vû l'objet.
Bien que Mademoiſelle
de Roye dût avoir pris cette
eſpece d'indolẽce que la ſo-
litude dõne ordinarement,
la vivacité de ſon eſprit
luy faiſoit ſaiſir aisément les
premieres impreſſions qui

A iij
6Le Comte luy eſtoient données, &
ce qu'elle entendoit dire à
ſa mere, de la bonne mine,
de l'eſprit & de la gene-
roſité du Comte, la rem-
pliſſoit d'une eſtime qui
la diſpoſoit à quelque
choſe de plus.
Le jour qu'il devoit luy
faire ſa premiere viſite,
elle s'eſtoit parée avec plus
de ſoin qu'à l'ordinaire,
& elle eſtoit d'une beauté
à charmer tous ceux qui
la voyoient. C'eſtoit un
de ces agreables jours
7d'Amboiʃe. d'Eſté qui invitent à ſe
promener. Le Soleil qui
n'avoit point parû, laiſ-
ſoit une fraîcheur deli-
cieuſe ; & Mademoiſelle
de Roye ſe promenoit
dans une des avenuës de
la maiſon, avec deux Da-
mes des amies de ſa mere,
qui eſtoient venuës dîner
avec elles. Comme il eſtoit
aſſez bonne heure pour
n'attendre pas encore le
Comte d'Amboiſe, & que
Madame de Roye eſtoit
occupée de quelques af-

A iiij
8Le Comte faires, elle fut bien aiſe
que la promenade les amu-
ſât durant le temps qu'el-
le ſeroit obligée d'y don-
ner. Elles avoient déja at-
teint le bout d'une allée
où eſtoit un cabinet ou-
vert de tous coſtez, fort
agreable , & dans le-
quel elles alloient entrer
pour s'aſſeoir , lors qu'el-
les apperçeurent un Cava-
lier qui mettant pied à
terre, laiſſa ſes gens der-
riere luy, & s'avança vers
elles. A meſure qu'il s'apro-
9d'Amboiʃe. choit, elle remarquoit ſa
taille & ſon air, qui luy
parurent dignes de toute
l'attention qu'elle leur
donnoit. Elle ne douta
point que ce ne fût Mon-
ſieur d'Amboiſe ; il ve-
noit au jour marqué, ſon
empreſſement ne pouvoit
luy déplaire. La bonne
mine de celuy qu'elle
voyoit, répondoit à l'idée
qu'elle s'eſtoit faite dù
Comte. Ces Dames qui
eſtoient avec elle, ne le
connoiſſoient point ; par-
10Le Comte ce qu'elles n'eſtoient pas
de la Cour. Elles avoient
apris qu'on l'attendoit ce
jour là, & elles crurent auſſi
que c'eſtoit luy. Elles luy
dõnerent des loüanges qui
aiderent encore à la pre-
venir en ſa faveur.
Mademoiſelle de Roye
trouva ſon devoir bien
doux, elle ſe haſta peut-
eſtre un peu trop de le
ſuivre ; c'eſtoit Monſieur
d'Amboiſe qui luy devoit
inſpirer cette joye que
donne la premiere ren-
11d'Amboiʃe. contre de ce qui doit plai-
re ; & c'eſtoit pour le Mar-
quis de Sanſac qu'elle la
ſentoit. Le hazard l'avoit
conduit en ce lieu, il ve-
noit de chez une Dame de
ſes parentes , & s'eſtant
trouvé proche de la mai-
ſon de Madame de Roye
comme il avoit entendu
parler de la beauté de ſa
fille , il prit l'occaſion de
leur faire une viſite. Il
n'avoit point vû Mada-
me de Roye depuis la mort
de ſon mary ; Elle vivoit
12Le Comte dans une ſi grande retraite,
qu'on n'avoit encore oſé
la troubler ; cependant
aprés un an de veuvage,
il crût qu'elle ne feroit
pas de difficulté de le re-
cevoir.
Il s'approcha de ces Da-
mes , & quoy qu'il n'en
connût aucune, il leur dit
tout ce que la poli-
teſſe & la galanterie luy inſ-
pirerent en cette rencon-
tre , mais il diſtingua
d'abord Mademoiſelle de
Roye des autres. Auſſi quoi
13d'Amboiʃe. que l'une d'elles eût de la
jeuneſſe , & meſme de la
beauté , celle de Mada-
moiſelle de Roye eſtoit ſi
parfaite qu'on ne pouvoit
regarder qu'elle en un lieu
où elle eſtoit ; Elle trouva
je ne ſçay quoy d'agreable
dans cette avanture qui luy
donna envie de la faire du-
rer. Elle pria ces Dames de
ne point dire ſon nom, &
ſçachant que les affaires
qui retenoient ſa mere, ne
ſeroient pas ſi-tôt finies,
elle propoſa à la compa-
14Le Comte gnie d'aller s'aſſeoir dans
le Cabinet.
Le chemin que le Mar-
quis de Sanſac avoit tenu,
ne permettoit pas de dou-
ter qu'il n'allaſt chez Ma-
dame de Roye ; il ne ſe
deffendit point d'avoir eu
ce deſſein , & ces Dames
ſe confirmant dans la pen-
ſée qu'il fût Monſieur
d'Amboiſe , luy firent
pluſieurs queſtions fines
ſur Mademoiſelle de Roye,
qui luy firent juger qu'el-
les le prenoient pour ce
15d'Amboiʃe. Comte, qu'il ſçavoit eſtre
ſur le point de l'épouſer.
Elles luy demanderent s'il
n'avoit rien à ſe reprocher,
de s'amuſer avec elles lors
qu'il eſtoit ſur le point de
voir une ſi belle perſonne.
Elle rougit malgré elle,
d'une maniere qui aida à le
perſuader qu'il ne s'eſtoit
pas trompé quand il avoit
penſé qu'elle eſtoit Made-
moiſelle de Roye.
Le lieu où il la rencon-
troit , & ſon extraordi-
naire beauté, luy en a-
16Le Comte voient déja donné de
grands ſoupçons ; il n'en
douta plus, il jugea meſ-
me par ce qu'on luy diſoit,
qu'elle n'avoit point en-
core vû le Comte d'Am-
boiſe , & qu'on l'atten-
doit. L'avanture luy parut
agreable à ſon tour, cette
erreur le faiſoit regarder
favorablement d'une belle
perſonne, il prit le party
de ne pas répondre po-
ſitivement pour ne les deſ-
abuſer point, & pour pou-
voir auſſi ſe tirer de ce pas
lors
17d'Amboiʃe. lors qu'elles viendroient à
le connoître. On ne ſçau-
roit, dit-il, avoir une plus
grande idée de la beauté
de Mademoiſelle de Roye,
que j'en ay, cependant j'ay
peine à croire qu'elle ſoit
au deſſus de ce que je vois
icy , ajouſta-t'il en la re-
gardant d'une maniere qui
la perſuadoit qu'il en eſtoit
touché. Elle prenoit un
plaiſir tres-ſenſible à ce qui
ſe paſſoit, & elle eſtoit flatée
de ce prompt effet de ſes
charmes, d'une maniere qui

B
18Le Comte aidoit encore à la rendre
favorable à celuy qui luy
en faiſoit connoître le
pouvoir. Ils avoient déja
eſté une heure dans ce Ca-
binet, lors qu'une groſſe
pluye les y tint aſſiegez.
Perſonne n'en fut fâ-
ché, la converſation eſtoit
ſi brillante, qu'il ne leur é-
toit pas poſſible de ſonger
au temps qu'ils y demeu-
roient. Monſieur de San-
ſac avoit un agrément in-
finy dans ſa perſonne, &
dans tout ce qu'il diſoit,
19d'Amboiʃe. & ſa vivacité naturelle é-
toit encore augmentée
parce qu'il y avoit de pi-
quant dans cette rencon-
tre.
Mademoiſelle de Roye
étoit charmée de le trouver
ſi digne de luy plaire, leurs
yeux ſe rencontrerent plus
d'une fois d'une maniere
qui la fit rougir, & qui luy
fit enſuite éviter ceux de
Monſieur de Sanſac. En
effet bien qu'elle crût qu'il
eſtoit le Comte d'Amboi-
ſe , & qu'elle devoit l'é-
B ij
20Le Comte pouſer, elle ſentoit ſans le
démeſler , je ne ſçay quoy
d'indépendant de ſon de-
voir. Elle eut tout le loiſir
de s'abandonner à une er-
reur qui luy devoit eſtre ſi
fatale dans la ſuite : car l'o-
rage ne ceſſoit point , &
ils ne pouvoient ſortir du
Cabinet. Enfin Monſieur
d'Amboiſe arriva, & com-
me il vit des Dames dans
le Cabinet, il y entra, pen-
ſant que ce fût Madame
& Mademoiſelle de Roye.
Il n'y trouva point cette
21d'Amboiʃe. Comteſſe qu'il avoit veuë
à la Cour ; mais il reconnut
auſſi-toſt ſa fille au por-
trait qu'on luy en avoit
fait, & ſur les meſmes ap-
parences qui avoient déja
fait croire au Marquis de
Sanſac, que c'eſtoit elle; de
ſorte qu'il luy adreſſa ſes
complimens. Cependant
comme il pouvoit ſe trom-
per, & que la preſence de
tant de perſonnes le rete-
noit, il ne luy dit rien qui
marquaſt préciſément qu'il
eſtoit celui qu'elles atten-
doient.
22Le Comte
Il ne meritoit pas moins
que le Marquis de Sanſac
d'occuper cette Compa-
gnie. Une taille agréable
& au deſſus de la medio-
cre, un air noble, je ne
ſçay quoy de fin & de
paſſionné, le rendoient trés
capable de plaire. Ces
Dames luy rendirent tou-
te la juſtice qui luy eſtoit
deuë ; mais Mademoiſelle
de Roye fut fâchée d'eſtre
déja contrainte de douter
qui des deux eſtoit ſon
Amant : Elle les regarda
23d'Amboiʃe. l'un & l'autre, comme
pour leur demander le-
quel elle eſtoit obligée
d'aimer ; mais c'eſtoit a-
vec une certaine differen-
ce qui ſembloit marquer
qu'elle eût bien voulu que
c'eût eſté Monſieur de
Sanſac.
La plus âgée de ces
Dames, qui voyoit l'em-
barras de cette jeune per-
ſonne, jugea qu'il falloit
le faire ceſſer. Comme les
Femmes de mademoiſelle
de Roye avoient eſté con-
24Le Comte traintes de ſe retirer dans
le Cabinet, à cauſe de la
pluye, elle envoya l'une
d'elles demander le nom
de monſieur d'Amboiſe à
ſes Gens, & l'ayant ſçu,
elle le fit connoiſtre à
mademoiſelle de Roye.
Cette jeune perſonne
ne pût s'empeſcher de le
regarder avec plus de froi-
deur que naturellement
elle ne devoit en avoir. La
vivacité de la converſa-
tion avoit animé ſon vi-
ſage, & augmentoit enco-
re
25d'Amboiʃe. re ſa beauté ; Monſieur
d'Amboiſe la conſideroit
avec l'intereſt d'un hom-
me à qui elle eſtoit deſti-
née, & malgré l'idée qu'il
avoit conceuë d'elle , il
trouvoit lieu d'eſtre ſur-
pris ; mais la maniere
dont elle le receut , ne
luy permit pas de goûter
ce charme qu'exite dans
le cœur la naiſſance d'une
paſſion, & l'amour luy dé-
nia juſqu'à ſon premier
plaiſir.
Elle regarda, ſans s'en
C
26Le Comte appercevoir , Monſieur
de Sanſac avec moins
de précaution qu'aupara-
vant, comme ſi elle luy
eût dit adieu par ce re-
gard, & qu'elle fût deve-
nuë plus hardie lorſqu'il
luy falloit ôter l'eſperance,
qu'elle ne l'avoit eſté un
moment plûtoſt, lors qu'-
elle avoit crû pouvoir luy
en donner.
Monſieur d'Amboiſe
avoit les yeux trop atta-
chez ſur Mademoiſelle de
Roye, pour ne pas ſuivre
27d'Amboiʃe. les ſiens ; peut-étre auſſi
que l'oppoſition naturelle
de Sanſac & de luy, avança
ſes craintes, enfin il ſoup-
çonna une partie de la
verité.
L'orage continüoit toû-
jours, & Madame de Roye
qui avoit achevé les affai-
res qui l'avoient retenuë,
les vint reprendre dans ſon
Carroſſe. Elle ne s'atten-
doit point de trouver le
Marquis de Sanſac dans ce
lieu. Cependant elle ne
manqua pas de luy faire
beaucoup de civilités. Cet-
C ij
28Le Comte te Comteſſe marqua à
Monſieur d'Amboiſe tou-
te l'eſtime qu'elle avoit
pour ſon merite, & la joye
où elle eſtoit de le voir ;
mais ces honneſtetez ne
luy ôtoient pas l'idée deſa-
greable qu'il avoit priſe
malgré luy.
Madame de Roye les me-
na dans ſon appartement,
& les divers mouvemens
qui partageoient cette
compagnie, y firent naître
quelque ſorte d'ennuy. Le
Comte d'Amboiſe qui na-
29d'Amboiʃe. turellement n'aimoit pas
Sanſac , trouvoit la viſite
de ce Marquis trop lon-
gue. Peu s'en faloit que
Monſieur de Sanſac ne
trouvaſt la même choſe de
celle du Comte d'Amboiſe,
quoiqu'il n'ignoraſt pas le
deſſein qui l'amenoit, ce-
pendant il falut qu'il luy
cedaſt la place.
Les Dames s'en allerent
auſſi, de ſorte que le Comte
d'Amboiſe demeura le der-
nier. Il marqua à Made-
moiſelle de Roye combien
C iij
30Le Comte l'avantage de luy eſtre deſ-
tiné le charmoit, mais il
luy dit en même temps que
s'il n'eſtoit pas aſſez heu-
reux pour toucher ſon
cœur, il ſe trouvoit fort à
plaindre. Mademoiſelle
de Roye luy repondit qu'-
elle n'avoit point de cœur
à donner, mais ſeulement
une devoir à ſuivre. L'air
dont elle prononça ces pa-
roles n'eſtoit pas propre à
donner des eſperances à un
Amant. Elle prit peu de
ſoin de ſoûtenir la conver-
31d'Amboiʃe. ſation, mais elle laiſſa voir
aſſez d'eſprit pour achever
ce que ſa beauté avoit
commencé, & aſſez de dif-
ficultez à la poſſeſſion de
ſon cœur, pour rendre la
paſſion du Comte d'Am-
boiſe trés-vive dés ce jour-
là.
Lors que Mademoiſelle
de Roye fut ſeule, elle de-
meura dans une profonde
rêverie, & quoiqu'elle ne
démêlaſt pas encore ſes
ſentimens, à l'égard de
Monſieur d'Amboiſe & de
C iiij
32Le Comte Monſieur de Sanſac, il luy
ſembloit neanmoins que
ce dernier eſtoit le plus ai-
mable.
De ſon côté il avoit eſté
frapé de la beauté de Ma-
demoiſelle de Roye. Il
avoit remarqué que ſa con-
verſation ne luy déplaſoit
pas, & qu'elle avoit reçû
le Comte d'Amboiſe avec
aſſez de froideur, de ſorte
qu'il ne remportoit que
des idées agreables.
Il parla d'elle à la Cour
avec de ſi grands eloges,
33d'Amboiʃe. que la Reine eut de l'im-
patience de la voir,
& comme il avoit
ſceu de Madame de
Roye, qu'elles ne revien-
droient pas ſi-tôt de la
campagne, il le dit à la
Reine qui témoigna en
eſtre fâchée.
Sanſac qui ne cherchoit
qu'un pretexte pour re-
tourner chez Madame de
Roye, ſe fit un plaiſir de
luy aller apprendre les ſen-
timens de la Reine ; il vit
Mademoiſelle de Roye
34Le Comte une ſeconde fois, il crut
démêler quelque joye dans
ſes yeux ; il luy dit mille
choſes, que les diſpoſitions
où elle eſtoit pour luy, luy
faiſoient entendre facile-
ment, & qui ne pouvoient
cependant déplaire à Ma-
dame de Roye. Le Comte
d'Amboiſe qui eſtoit en
droit de les aller voir ſou-
vent, arriva dans le temps
que Monſieur de Sanſac en
ſortoit. Une ſeconde viſite
de ce Marquis le chagrina.
Son inquiétude qui parut
35d'Amboiʃe. malgré luy à Mademoiſelle
de Roye, le luy fit trouver
biſarre, & acheva de le
perdre auprés d'elle.
Elle ſentit ſon éloigne-
ment pour luy avant que
de connoiſtre que Sanſac
en eſtoit la cauſe. Les ſoins
que le Comte luy rendoit
luy devinrent incommo-
des, & luy donnerent d'a-
bord une repugnance
pour luy qu'elle combatoit
en vain. Un Amant pour
qui l'on eſt obligée d'a-
voir des égards , ſe fait
36Le Comte toûjours beaucoup haïr,
quand il ne ſe fait pas ai-
mer.
Le Comte d'Amboiſe
s'appercevoit bien que
Mademoiſelle de Roye ne
l'aimoit pas, il en ſoupçon-
noit la cauſe, & ſuivant la
coûtume des Amans mal-
heureux, il cherchoit à s'é-
claircir plus particulie-
rement de ce qu'il ne ſça-
voit pas aſſez pour eſtre
tout-à-fait miſerable.
Un jour que le Roy é-
toit à la promenade, &
37d'Amboiʃe. que toute la Cour le ſui-
voit , ce Comte voyant
que Sanſac eſtoit à quel-
ques pas de la foule, s'ap-
procha de luy pour parler
de Mademoiſelle de Roye.
Mais quoiqu'ils euſſent
également envie de parler
d'elle, aucun d'eux ne pou-
voit ſe reſoudre à com-
mencer. Enfin d'Amboiſe
ſuivit ſon deſſein, il la
loüa beaucoup, mais San-
ſac la loüa peu, autant peut eſtre pour n'eſtre pas d'ac-
cord avec ſon Rival, que
38Le Comte de peurde ſe découvrir. Ce-
pendant le Comte d'Am-
boiſe n'eſtoit pas en eſtat
de ſe r'aſſurer , il auroit
eſté inquiet ſi le Marquis
de Sanſac avoit trop ad-
miré Mademoiſelle de
Roye, & il le fut encore
de ce qu'il ne vouloit pas
l'admirer aſſez.
Peu d'heures aprés, ſa ja-
louſie fut entierement
confirmée. Le ſoir chez le
Roy, la converſation s'é-
tant tournée ſur la beau-
té de quelques femmes de
39d'Amboiʃe. la Cour, le Marquis de
Sanſac qui n'étoit plus
alors retenu par la preſence
de Monſieur d'Amboiſe,
ne put s'empêcher de
loüer extrêmement Mada-
moiſelle de Roye, & il en
parloit même avec beau-
coup de vivacité, lorſque
le Comte arriva. Le Roy
l'appercevant de loin, voi-
la Sanſac, luy dit-il , en
élevant la voix , qui dit
plus de merveilles de la
beauté de Mademoiſelle
de Roye, que vous ne nous
40Le Comte en avez jamais dit. Ces
deux Rivaux rougirent à
ce mot ; cette rougeur fut
remarquée; on leur en fit
la guerre le reſte du ſoir,
& ils eurent beſoin de tout
leur eſprit pour la ſoûtenir.
Ils connurent plus particu-
lierement dans cette occa-
ſion tout ce qu'ils en
avoient l'un & l'autre, &
ils ne s'eſtimerent que
pour ſe haïr davantage.
Le Comte de Sanſac pere
du Marquis, ſouhaitoit de
marier ſon fils à Made-
moiſelle
41d'Amboiʃe. moiſelle d'Anebault , de
qui la beauté pouvoit
rendre heureux un hom-
me qui n'auroit pas aimé
Mademoiſelle de Roye ; il
n'oſoit s'oppoſer ouverte-
ment aux volontez de ſon
pere , mais il reculoit ce
mariage, & il y avoit beau-
coup de repugnance. Ma-
dame de Roye mena dans
ce temps-là ſa fille à la
Cour, où elle receut tous
les applaudiſſemens qu'elle
meritoit.
Elle fit des Amans & des
D
42Le Comte Ennemies. La Comteſſe
de Tournon fut de celles
à qui ſa beauté donna le
plus de chagrin, & qui le
diſſimula le mieux. Le
Comte de Sancerre la trou-
va parfaitement aimable,
& n'oſa dire qu'il l'aimoit,
parce qu'il ne ſoupçonna
pas que Monſieur d'Am-
boiſe pût eſtre haï. Il fit
un voyage peu de temps
aprés qui luy ſervit à ca-
cher ſa paſſion, mais qui
ne l'en guerit pas.
Mademoiſelle de Roye
43d'Amboiʃe. ne tarda guere à appren-
dre qu'on marioit le Mar-
quis de Sanſac à Made-
moiſelle d'Annebault ; elle
fut ſurpriſe de cette nou-
velle, & encore plus de s'y
trouver ſi ſenſible. Malgré
elle, elle s'attachoit à la
railler, & à luy trouver
des défauts.
Le mariage de Monſieur
d'Amboiſe eſtoit ſur le
point de ſe conclure, lors
qu'il y ſurvint des difficul-
tez qu'on n'avoit pas pre-
veuës. Le Roy eut quel-
D ij
44Le Comte que connoiſſance d'un
ſoulevement que le Prince
de Condé
vouloit exciter
dans le Royaume, & parce
que ce Comte étoit parti-
culierement attaché à luy,
on crut qu'il y avoit quel-
que part, bien qu'on n'eût
aucune preuve contre luy,
il ſuffiſoit qu'on eût des
ſoupçons pour devoir veil-
ler de prés ſur ſes démar-
ches. Il n'étoit point de la
politique de luy laiſſer
épouſer une parente de la
Princeſſe de Condé, avant
45d'Amboiʃe. que ſa conduite fût éclair-
cie.
Il ſe paſſa beaucoup de
choſes durant ce retarde-
ment. Madame de Roye
ne fçachant point les ſen-
timens que Sanſac avoit
pour ſa fille , le recevoit
comme les autres Gens de
la Cour. Cette jeune per-
ſonne s'informoit avec
trop de ſoin de ce qui re-
gardoit le mariage de Ma-
demoiſelle d'Annebault,
pour ignorer la reſiſtance
qu'il y apportoit, & il ne
46Le Comte luy eſtoit pas même diffi-
cile de comprendre qu'elle
y avoit part. L'application
qu'elle avoit pour toutes
les actions de ce Marquis,
la confirmoit à tous mo-
mens dans la pensée qu'-
elle l'avoit touché. Elle
ſuivoit ſon penchant avec
ſcrupule, mais elle le ſui-
voit.
Sanſac remarquoit tous
les jours de petits effets
de la paſſion de Mademoi-
ſelle de Roye, qui le char-
moient ; cependant dans
47d'Amboiʃe. les termes où elle étoit
avec Monſieur d'Amboiſe,
il n'oſoit luy parler ouver-
tement de peur de perdre
ces marques de ſa tendreſſe
s'il la forçoit de les démê-
ler ; mais il fit confidence
à Mademoiſelle de Sanſac
ſa ſœur, des ſentimens qu'-
il avoit pour Mademoi-
ſelle de Roye, & il la pria
de faire, s'il ſe pouvoit,
une étroite liaiſon avec
elle, & de tâcher à détruire
Monſieur d'Amboiſe dans
ſon eſprit, afin que le ma-
48Le Comte riage de ce Comte eſtant
déja reculé par des raiſons
de politique, le fût encore
par l'éloignement qu'elle
auroit pour luy.
Mademoiſelle de Sanſac
eut d'abord quelque peine
à rendre de méchans of-
fices à un homme pour
qui elle avoit une eſtime
ſinguliere; mais cette mê-
me eſtime la porta inſen-
ſiblement à agir contre
ſon mariage. Comme elle
avoit beaucoup d'eſprit, &
qu'elle étoit ſœur de San-
ſac,
49d'Amboiʃe. ſac, il ne luy fut pas dif-
ficile d'entrer dans un
commerce d'amitié trés-
étroit avec Mademoiſelle
de Roye, qui ne luy cacha
point le chagrin où elle
étoit, de ſe voir deſtinée
à un mary pour qui elle
avoit ſi peu d'inclination.
Elle rendoit juſtice à ſes
bonnes qualitez, mais c'é-
toit avec une eſpece de
dépit. Son mérite luy étoit
un reproche ſecret de l'in-
difference qu'elle avoit
pour luy; Elle le haiſſoit de
E
50Le Comte ce qu'il l'aimoit, & de ce
qu'il eſtoit aimable.
Mademoiſelle de Sanſac
qui eſtoit fille2 de la Reine,
& celle qui en eſtoit la
mieux traitée, luy offrit
toute ſa faveur auprés de
cette Princeſſe , pour faire
en ſorte qu'elle parlaſt à
Madame de Roye, afin
qu'on rompît ce mariage.
Mademoiſelle de Roye qui
craignoit de déplaire à ſa
mere, s'y oppoſa d'abord
avec aſſez de vivacité ;
neanmoins elle laiſſa en-
51d'Amboiʃe. trevoir que ſi la choſe
avoit pû ſe faire ſans ſa
participation, elle en au-
roit eu de la joye.
Il n'en falloit pas da-
vantage pour obliger
Mademoiſelle de Sanſac à
la ſervir. Elle avoit be-
ſoin d'aller aux Eaux de
Spa pour ſa ſanté , & elle
vouloit avant que de par-
tir, en parler à la Reine,
afin de ne pas manquer le
temps d'obliger ſon amie.
Quoique Mademoiſelle de
Roye fût bien éloignée de
E ij
52Le Comte luy avoüer l'inclination
qu'elle avoit pour ſon fre-
re, c'eſtoit beaucoup qu'-
elle évitaſt de parler de
luy.
La haine du Comte
d'Amboiſe pour Sanſac
augmentoit extraordinai-
rement. Mademoiſelle de
Roye ſans s'en appercevoir
donnoit à ce dernier des
marques d'une eſtime tou-
te particuliere, qui ne pou-
voiẽt échaper à la penetra-
tion d'un Amant ; auſſi ba-
lançoit-il quelque fois ſur
53d'Amboiʃe. le party qu'il devoit pren-
dre. Il luy eſtoit déſagrea-
ble d'épouſer une perſon-
ne prevenuë d'une autre
inclination ; la raiſon s'op-
poſoit à ce deſſein, mais
il eſtoit amoureux. Com-
ment perdre l'eſperance de
la voir à luy? Aprés bien
des incertitudes, il voyoit
qu'il ne luy étoit pas poſ-
ſible de prendre aucune
reſolution.
Le Marquis de Sanſac
témoigna tant de froideur
pour Mademoiſelle d'An-
E iij
54Le Comte nebault, qu'elle travailla
de ſon côté à éviter de
l'épouſer, de ſorte que ce
mariage fut rompu. Ma-
demoiſelle de Roye en eut
une joye ſi grande, qu'il
ne luy fût pas poſſible de
la cacher à Mademoiſelle
de Sanſac, à qui tous ces
mouvemens n'étoient pas
indifferens. Elle voyoit
ſouvent le Comte d'Am-
boiſe chez cette amie.
Elle l'avoit trouvé auſſi
aimable que malheureux,
& inſenſiblement la pitié
55d'Amboiʃe. l'avoit menée à d'autres
ſentimens. Elle entroit
toûjours plus fortement
dans les intereſts de ſon
frere, & même elle croïoit
ſervir Monſieur d'Amboi-
ſe, en l'empêchant d'épou-
ſer une perſonne qui le
haïſſoit.
Le Comte de Sanſac ſon
pere, fut pouſſé par elle à
ſouhaiter que ſon fils épou-
ſaſt Mademoiſelle de
Roye; ce qui pouvoit n'é-
tre pas difficile dans la con-
joncture preſente. La Mai-
E iiij
56Le Comte ſon d'Amboiſe n'avoit ja-
mais ménagé les Sanſacs
dans aucune occaſion. Les
Sanſacs que la faveur ren-
doit hardis, avoient ſou-
vent cherché à leur dé-
plaire, de ſorte que rien
ne les retint, & Made-
moiſelle de Roye eſtoit un
party ſi conſiderable, qu'-
ils entreprirent de faire
parler à Madame de Roye;
cependant ils ne voulurent
d'abord demander qu'une
preference, ſi le mariage
de monſieur d'Amboiſe ne
57d'Amboiʃe. s'achevoit pas. mademoi-
ſelle de Sanſac pria la Rei-
ne
de vouloir bien entrer
dans cette affaire. Cette
Princeſſe le luy promit, &
Mademoiſelle de Sanſac
partit pour les Eaux de
Spa. Aprés cette promeſſe,
la Reine luy tint bien tôt
parolle ; elle fit des pro-
poſitions à Madame de
Roye. Elle luy laiſſa com-
prendre que l'attachement
de Monſieur d'Amboiſe
pour le Prince de Condé,
le rendoit toûjours ſuſ-
58Le Comte pect, & qu'il eſtoit des
partis plus avantageux par
la faveur & par l'amitié
du Roy ; mais Madame de
Roye eſtoit de ces femmes
exactes à ce qu'elles ont
promis. Les bonnes quali-
tez du Comte luy avoient
donné pour luy une ami-
tié que ſon malheur aug-
mentoit encore. Elle ſup-
plia la Reine de ſouffrir
qu'elle tinſt parole à Mon-
ſieur d'Amboiſe, & qu'elle
eſperaſt que le Roy le re-
connoîtroit innocent , &
59d'Amboiʃe. luy rendroit ſa bien veil-
lance.
La Reine qui cherchoit
à obliger Mademoiſelle
de Sanſac, preſſa Madame
de Roye encore plus for-
tement, & n'oublia rien de
ce qui pouvoit favoriſer les
Sanſacs. Enfin elle luy de-
manda ſa parole pour le
Marquis , ſi elle rompoit
avec le Comte d'Am-
boiſe. Madame de Roye
fut bleſſée des propoſitions
qu'ils luy faiſoient faire
dans le temps qu'elle étoit
60Le Comte engagée avec un homme
qu'ils n'aimoient pas, &
de ce qu'ils ſaiſiſſoient ſi
promptement une occa-
ſion d'inſulter à ſa diſgra-
ce. Elle dit à la Reine qu'-
elle étoit au deſeſpoir de ne
pouvoir luy rien promet-
tre là deſſus, parce que ſa
fille avoit de l'antipathie
pour le Marquis de San-
ſac ; ce n'eſtoit pas qu'elle
le crût, mais elle ſe tiroit
parlà d'un pas embaraſ-
ſant.
Ce méchant ſuccés mit
61d'Amboiʃe. Sanſac dans un chagrin &
dans une confuſion étran-
ge ; quoique les regards
de Mademoiſelle de Roye
l'euſſent ſouvent aſſuré qu'-
il n'eſtoit point haï , il
n'oſoit plus les en croire.
Enfin il eſtoit ſeur de la
haine de Madame de Roye,
s'il doutoit encore de celle
de ſa fille, & il perdoit
l'eſperance d'eſtre jamais
heureux.
Madame de Roye ne
voulut point inſtruire cet-
te jeune perſonne de ce
62Le Comte qui s'étoit paſſé, pour ne
la pas détourner des ſen-
timens qu'elle devoit avoir
pour le Comte d'Amboiſe.
Elle jugea auſſi qu'il falloit
qu'il l'ignoraſt luy-même,
de peur que malgré les
diſpoſitions où l'on eſtoit
contre-luy à la Cour , il
n'en vinſt à des extremitez
fâcheuſes avec un homme
que le Roy aimoit. Elle
remena le lendemain ſa
Fille à la campagne , à
une maiſon plus éloignée
que celle où elle eſtoit
63d'Amboiʃe. d'abord, en attendant quel-
que changement aux af-
faires du Comte, auquel
elle témoigna que l'air de
diſgrace où il eſtoit, n'ap-
porteroit aucune altera-
tion aux ſentimens qu'elle
avoit pour luy.
mais que ſervoient ces
ſentimens au Comte
d'Amboiſe? Il eſtoit preſ-
que ſeur que ceux de ſa
maîtreſſe luy eſtoient con-
traires. Il reſolut de s'en
éclaircir , & de faire en
ſorte que mademoiſelle de
64Le Comte Roye ſe trouvaſt engagée
par les prieres qu'il luy
feroit, ou par ſon propre
intereſt, de luy avouër une
choſe dont le ſoupçon luy
eſtoit déja ſi funeſte, que
la certitude ne pouvoit
l'eſtre davantage. Si Made-
moiſelle de Roye eſtoit
prevenuë d'une autre in-
clination, il valoit mieux
qu'il en fuſt une une fois per-
ſuadé, que de le craindre
toujours. Cependant il
eut des occaſions de s'en
inſtruire , mais il n'avoit
pas
65d'Amboiʃe. pas la force d'en profiter;
& quand il eſtoit ſur le
point de l'apprendre, il ne
vouloit plus le ſçavoir.
Mademoiſelle de Roye
étoit partie ſi prompte-
ment pour la campagne,
que Sanſac n'avoit pû
trouver l'occaſion de luy
parler. Les difficultez qu'-
il trouvoit à s'expliquer
avec elle, ne le rebutoient
point ; il étoit piqué des
paroles que Madame de
Roye avoit dites à la Rei-
ne, & l'amour joint au dé-
F
66Le Comte pit, luy faiſoit chercher
tous les moyens de s'éclair-
cir. Mademoiſelle de San-
ſac étoit trop éloignée
pour pouvoir le ſervir au-
prés de Mademoiſelle de
Roye. Il jetta les yeux
ſur Madame de Tour-
non ; c'eſtoit la plus adroi-
te & la plus inſinuante de
toutes les femmes. Elle
avoit trouvé le ſecret
de s'attirer l'eſtime &
l'amitié de Madame de
Roye , & elles avoient
toûjours eſté dans une
grande liaiſon enſemble.
67d'Amboiʃe. Monſieur de Sanſac penſa
qu'il pourroit aller chez
madame de Roye avec
elle , & qu'il trouveroit
les moyens de parler à ma-
demoiſelle de Roye. Il
rendit à madame de Tour-
non des viſites qu'elle re-
ceut avec plaiſir. Quoi-
qu'elle ne fuſt pas dans la
premiere jeuneſſe , elle é-
toit encore aſſez aimable
pour pouvoir ſe flatter ai-
ſement d'eſtre aimée ; &
le Comte de Tournon
dont elle eſtoit veuve, luy
F ij
68Le Comte avoit laiſſé des biens ſi
conſiderables, que la pen-
sée de pouvoir faire une
fortune éclatante à ce
marquis, aida encore à la
ſeduire pour luy.
Bien qu'elle dûſt con-
noître que les ſoins qu'il
luy rendoit, n'avoient pas
le caractere de l'amour, on
ſe trompe aiſement ſur une
matiere ſi delicate. L'ap-
plication qu'on apporte à
l'examiner, eſt un moyen
preſque ſeur de s'y mé-
prendre; Ainſi madame de
69d'Amboiʃe. Tournon donnoit à tou-
tes les actions de Sanſac,
les ſens qui convenoit le
mieux aux ſentimens qu'-
elle avoit pour luy.
mais elle ne put jouïr
longtemps de ſon erreur.
Il luy laiſſa le triſte loiſir
de faire des reflections diſ-
tinctes ; elle vit la diffe-
rence du procedé qu'il te-
noit au ſien. Enfin, com-
me il avoit peu d'applica-
tion aux actions de la
Comteſſe, & qu'il croyoit
qu'elles ne partoient que
70Le Comte de l'amitié, parce qu'il ne
ſentoit rien de plus pour
elle, il luy propoſa lorſ-
que quelques jours furent
paſſez , d'aller avec elle
chez madame de Roye.
Cette propoſition fit ou-
vrir les yeux à madame de
Tournon, & elle demeura
perſuadée qu'il eſtoit
amoureux de mademoiſelle
de Roye , lorſqu'elle luy
eut parlé de cette belle
perſonne. La honte de s'ê-
tre trompée, la douleur
d'aimer en vain, & le dé-
71d'Amboiʃe. pit de voir triompher ma-
demoiſelle de Roye qu'elle
haiſſoit, ne pouvoient de-
meurer ſans effet dans le
cœur de madame de Tour-
non ; cependant ſa diſſi-
mulation naturelle l'em-
pêcha d'êclater. Elle luy
promit de faire la partie
qu'il luy propoſoit , mais
elle s'eſtoit déja apperçûë
que madame de Roye
avoit quelque chagrin
contre les Sanſacs. Elle
luy écrivit que le marquis
l'avoit priée de le mener
72Le Comte chez elle. madame de
Roye qui aprés les pro-
propoſitions qui s'eſtoient
faites , & ce qu'elle avoit
dit à la Reine , ſentit qu'-
elle ſeroit aſſez embaraſſee
de cette viſite, répondit
promptement à madame
de Tournon, pour l'enga-
ger à détourner Sanſac de
ce deſſein. madame de
Tournon qui en écrivant
à madame de Roye, n'a-
voit cherché qu'à s'atti-
rer cette réponſe, montra
la Lettre à Sanſac, comme
à
73d'Amboiʃe. à un amy pour qui elle n'a-
voit rien de caché.
Sanſac, que ce méchant
ſuccés chagrina, ne con-
ſulta plus la Comteſſe ſur
une choſe dont il n'étoit
pas temps de lui décou-
vrir le motif; il voulut al-
ler chez Madame de Roye,
mais il ne vit point ſa fille,
quoiqu'il l'eût demandée,
On lui dit qu'elle ſe por-
toit mal; il y retourna une
ſeconde fois, & on refuſa
encore de la lui laiſſer
voir, ſur des pretextes
G
74Le Comte qui luy parurent peu vray-
ſemblables. Il ſçeut que
Monſieur d'Amboiſe étoit
avec elle, de ſorte que
honteux du peu de ſuccés
de ſes viſites, & deſeſperé
d'avoir un Rival plus heu-
reux que luy, il prit la re-
ſolution de quitter Paris,
& il alla à une de ſes Ter-
res qui en étoit fort éloi-
gnée.
Mademoiſelle de Roye
que la precipitation avec
laquelle on l'avoit reme-
née à la campague, avoit
75d'Amboiʃe. toûjours inquietée , & qui
voyoit avec chagrin qu'-
on l'empêchoit de rece-
voir les viſites de Sanſac,
penſa que peut-eſtre Ma-
dame de Roye avoit dé-
couvert ſes ſentimens pour
luy , & elle en étoit dans
une honte & dans un ac-
cablement extrêmes.
Monſieur d'Amboiſe lui
marquoit combien il étoit
affligé de luy voir cette
mélancolie, ſans toutefois
s'en plaindre , & ſans luy
marquer qu'il pouvoit en
G ij
76Le Comte partie la penetrer. Une
conduite ſi reſpectueuſe
toucha Mademoiſelle de
Roye, & la pitié ſucceda à
ſa haine, mais l'amour ne
ſucceda point à la pitié.
Il eſtoit trop innocent
de la conſpiration du Prin-
ce de Condé
, pour en eſtre
accusé longtemps, & il en
eſtoit alors preſque juſti-
fié. Mademoiſelle de Roye
vit qu'elle alloit l'épouſer,
il en uſoit d'une maniere
qui meritoit quelque dou-
ceur de ſa part , & il luy
77d'Amboiʃe. ſembla que le devoir ſup-
pléroit aux mouvemens
de ſon cœur.
Un jour que la triſteſſe
du Comte d'Amboiſe é-
toit extraordinaire , elle
luy dit plus de choſes obli-
geantes qu'elle ne luy en
avoit jamais dit, mais el-
les ne firent que redou-
bler le chagrin de cét
Amant. Eh! Mademoi-
ſelle, lui dit-il, ne vous
contraignez point ; ces
dehors étudiez ne me
rendent pas moins à plain-
G iij
78Le Comte dre, vous affectez de me
marquer de la bonté, &
que je ſerois heureux, ſi
vous en aviez aſſez pour
chercher à me la cacher!
Ce diſcours embaraſſa Ma-
demoiſelle de Roye, il é-
toit aſſez fondé pour luy
cauſer un peu de deſor-
dre , elle fut longtemps
ſans répondre, & Mon-
ſieur d'Amboiſe s'enhar-
diſſant par ce ſilence, ou
plûtôt ſe confirmant dans
ſes ſoupçons , n'eut plus
la force de les empêcher
79d'Amboiʃe. de paroiſtre. Mademoi-
ſelle, luy dit-il, je ne vois
que trop que je vous ſuis
indifferent, pourquoi ne
voulez-vous pas que je le
voie? Ayez du moins de
la ſincerité, ſi vous n'avez
pas de tendreſſe. Je ſuis re-
duit au point de vous étre
obligé, ſi vous m'avouëz
que vous ne m'aimez
pas. Il accompagnoit ces
paroles de larmes ; Made-
moiſelle de Roye en fut
vivement penetrée. Pour-
quoy cette contrainte éter-
G iiij
80Le Comte nelle? Elle n'eſtoit point
encore ſa femme. Une pa-
reille confidence ne pou-
voit ſervir qu'à la dégager
& à la mettre dans la li-
berté de ſuivre ſes ſenti-
mens.
Si la plus grande eſtime
qui fut jamais, lui dit-
elle.... Non Mademoi-
ſelle, interrompit-il, tou-
te voſtre eſtime ne ſçau-
roit me conſoler de vôtre
indifference, mais ajoûta-
t-il, preſſé par ſa jalouſie,
ſi quelque choſe pouvoit
81d'Amboiʃe. l'adoucir, ce ſeroit une
confiance ſans reſerve, el-
le m'eſt bien deuë pour
me recompenſer de tout
ce que vous ne me don-
nez pas. Quelle eſt cette
confiance que vous de-
mandez encore, luy dit
Mademoiſelle de Roye? Il
me ſemble que je vous en
marque beaucoup. Ah!
Mademoiſelle, lui dit-il,
ce n'eſt point aſſez, mar-
quez m'en davantage,
c'eſt me punir de ma cu-
rioſité, que de la ſatisfai-
82Le Comte re, & toute la grace que
je vous demande, c'eſt que
vous m'appreniez mon
malheur tout entier. N'ai-
je point de Rival? Avoüez-
le moy. Devez-vous dou-
ter que je ne ſois indiffe-
rente, lui dit Mademoi-
ſelle de Roye, puiſque
vous ne m'avez pas renduë
ſenſible, vous qui m'eſtiez
deſtiné? Helas, Mademoi-
ſelle, lui dit-il, voſtre
cœur pouvoit eſtre preve-
nu....Prevenu, luy dit
Mademoiſelle de Roye?
83d'Amboiʃe. connoiſſois-je quelqu'un
avant que d'eſtre engagée
avec vous? Eh! Made-
moiſelle, interrompit-il,
emporté par ſa jalouſie,
n'aviez vous vû perſonne
avant moy? Il ne faut qu'-
un moment pour faire naî-
tre l'amour.
A ce mot qui marquoit
ſi preciſement ce qui s'é-
toit paſſé dans le cœur de
Mademoiſelle de Roye,
une ſi grande rougeur lui
couvrit le viſage, que
Monſieur d'Amboiſe ne
84Le Comte douta plus de ſa diſgrace;
il s'appuya ſur un ſiége, ne
pouvant ſupporter ſa dou-
leur. Que me faites-vous
enviſager, Mademoiſelle,
lui dit-il? Eh! qu'il faut
vous reſpecter pour vous
marquer de la moderation,
en découvrant que vous
avez pour un autre les
ſentimens qui m'étoient
dûs par la violente paſ-
ſion que j'ay pour vous!
Mademoiſelle de Roye
que ces paroles penetre-
rent juſqu'au fonds de l'a-
85d'Amboiʃe. me, ne pût retenir ſes lar-
mes, & elle marquoit une
ſi vive douleur, que mon-
ſieur d'Amboiſe, malgré
ſon deſeſpoir, fut touché
de l'eſtat où il l'avoit mi-
ſe. Il la regarda avec tou-
te la timidité que lui don-
noit la pensée de lui avoir
déplû, & il ſembloit par
ſon ſilence, lui faire répa-
ration d'avoir trop parlé.
Enfin il lui demanda par-
don de ce qu'il avoit dit,
ou pluſtoſt de ce qu'il
avoit vû. mademoiſelle
86Le Comte de Roye eſtoit dans un
deſordre extraordinaire.
Son trouble & ſa rougeur
l'avoient trahie ſi cruelle-
ment, qu'elle n'oſoit re-
garder monſieur d'Am-
boiſe ſans la derniere
confuſion, de ſorte que
ne ſçachant que lui ré-
pondre, & ayant du cha-
grin contre lui, elle ſe re-
tira dans ſon cabinet en
le priant de la laiſſer en
paix & de l'oublier.
Quels reſſentimens n'eut
point monſieur d'Amboiſe
87d'Amboiʃe. contre celui qui lui enle-
voit le cœur de ſa maî-
treſſe, & que s'il en avoit
ſuivy l'impetuoſité, il ſe
ſeroit porté à de crüelles
extrêmitez contre lui !
mais il penſa que dans
cette occaſion un éclat
lui attireroit toute la hai-
ne de mademoiſelle de
Roye, & qu'il ne falloit
point abuſer d'un ſecret
dont elle lui avoit dé-
couvert une partie, & qu'-
elle lui avoit laiſſé pene-
trer tout entier. Il ſe re-
88Le Comte preſentoit les larmes qu'il
lui avoit vû répandre, &
cette idée arrêtoit ſa
vengeance , quoiqu'elle
augmentaſt ſon chagrin.
Ils furent quelque temps
ſans ſe voir ; le Comte
d'Amboiſe eſtant ſur de
ne pas plaire à mademoi-
ſelle de Roye , & l'ayant
en quelque ſorte offencée,
n'oſoit ſe montrer à ſes
yeux ; mademoiſelle de
Roye n'apprehendoit pas
moins de recevoir de ſes
viſites. Il n'eſt point
d-hom-
89d'Amboiʃe. d'homme plus fâcheux
qu'un Amant jaloux,
quand il a raiſon de l'ê-
tre, & droit de le témoi-
gner.
Comme madame de
Roye s'apperçut que mon-
ſieur d'Amboiſe ne venoit
plus chez elle! Elle en de-
manda la raiſon à ſa fille,
& ſoupçonnant par l'em
barras de cette jeune per-
ſonne, qu'il y avoit eu
quelque démêlé entr'eux,
elle lui dit qu'elle vouloit
qu'on le menageaſt , luy
H
90Le Comte remit devant les yeux ce
qu'aſſeurement il lui ſeroit
un joir, & méme lui or-
donna de faire dire au
Comte, par un de leurs
amis communs, qu'elle ſe-
roit bien aise de le voir.
Il falut que mademoiſelle
de Roye obéît, mais elle
en fut plus revoltée con-
tre lui.
monſieur d'Amboiſe
ſentit bien qu'il ne devoit
pas penetrer plus loin que
l'apparence qui lui étoit
favorable ; encore qu'il
91d'Amboiʃe. craignît de voir mademoi-
ſelle de Roye, il ne laiſſa
pas d'aller chez elle le len-
demain avec empreſſe-
ment. Il la trouva ſeule
dans ſa chambre , la teſte
appuyée ſur une de ſes
mains, & dans une réve-
rie ſi profonde, qu'à pei-
ne s'en tira-t-elle par le
bruit qu'il fit en entrant.
La pensée que le marquis
de Sanſac l'occupoit à ce
point, renouvella la jalou-
ſie du Comte d'Amboiſe.
mademoiſelle , lui dit-il,
H ij
92Le Comte en ſoupirant , que ceux
qui peuvent vous faire
rêver, ſont heureux , &
qu'on eſt à plaindre quand
on eſt...
mademoiſelle de Roye
fut fachée qu'il commen-
çaſt ce diſcours. Le com-
mandement de madame de
Roye l'avoit miſe dans une
diſpoſition chagrine , de
ſorte que le regardant
avec quelque dépit, je n'ay
rien à vous répondre, lui
dit-elle , tout ce que je
dirois vous ſeroit ſuſpect,
93d'Amboiʃe. mais je prévois les mal-
heurs que vôtre défiance
me prepare. Vous prepa-
rer des malheurs, Made-
moiſelle, lui dit-il, eſt-ce
à moy que vous parlez?
Oüy , lui dit-elle, je ne
dois point me flater, vous
avec eu des commence-
mens de jalouſie, que j'ay
peut-eſtre augmentée par
ma faute, je ne puis plus
penſer que vous ne me
haïſſiez point.
Helas, Mademoiſelle ,
lui dit-il, ce n'eſt pas ma
94Le Comte haine que vous craignez,
vous ne craignez que mon
amour ; mais enfin je ne
me trouve plus digne de
vous, puiſque je n'ay pû
vous plaire ; c'eſt aſſez, je
ne vous contraindray pas
davantage , je vous fui-
ray , puiſque c'eſt la ſeule
marque de paſſion qui
vous puiſſe eſtre agreable
de moy. Je vous amieray
toujours avec un amour
violent, & je ne vous ver-
ray jamais.
Mademoiſelle de Roye
95d'Amboiʃe. ne lui en demandoit pas
tant, mais le chagrin où
elle l'avoit vû, & la diſ-
poſition où il lui paroiſ-
ſoit eſtre de ſe dégager,
lui donna la hardieſſe de
le lui propoſer. Elle lui
repreſenta avec douceur,
qu'il eſtoit deſormais im-
poſſible qu'il fût content
en l'épouſant , que puiſ-
qu'il avoit eu des ſoup-
çons une fois , il en au-
roit toujours , & qu'elle
l'eſtimoit trop pour vou-
loir le rendre malheureux.
96Le Comte Enfin , peu à peu elle
eſſaya de le porter à reti-
rer la parole qu'il avoit
donnée à Madame de
Roye. Il eſtoit dans un
deſeſpoir qui ne lui per-
mettoit pas de répondre,
Ses yeux eſtoient attachez
ſur Mademoiſelle de Roye.
Il ne s'étoit point atten-
du qu'on ne le r'aſſureroit
pas. Songez vous bien à
ce que vous exigez de
moy, Mademoiſelle , lui
dit-il , ſongez vous bien
que je vous aime , & le
plus
97d'Amboiʃe. plus grand effort de mon
amour, eſt-il dû à la plus
cruelle preuve de vôtre in-
difference? Vous pouvez
me refuſer, luy dit triſte-
ment Mademoiſelle de
Roye. Eh! Puis-je vous
déſobéïr, lui dit-il en ſe
levant , vôtre cœur ne
conſent point à mon bon-
heur, en voudrois-je mal-
gré lui? Mais du moins,
Mademoiſelle , jugez de
l'excés de ma tendreſſe,
par ce qu'elle me fait faire
contre moy.
I
98Le Comte
Il retourna à Paris, d'où
il écrivit à Madame & à
Mademoiſelle de Roye,
pour leur dire un éternel
adieu. Il prioit Madame
de Roye de lui pardonner
s'il partoit ſans la voir, &
s'il répondit ſi mal aux
intentions qu'elle avoit
bien voulu avoir en ſa fa-
veur, mais que l'éloigne-
ment que Mademoiſelle de
Roye avoit pour lui , y
mettoit un obſtacle invin-
cible, que le mariage ne
pouvoit faire ſon bon-
99d'Amboiʃe. heur , s'il ne faiſoit ce-
lui de la perſonne qu'il
aimoit, & qu'il alloit por-
ter ſa douleur dans des
lieux éloignez pour ſe gue-
rir, s'il ſe pouvoit, par l'ab-
ſence. En effet , peu de
jours aprés, s'étant abſo-
lument juſtifié d'eſtre en-
tré dans la conſpiration
du Prince de Condé , il
paſſa en Angleterre avec
la permiſſion du Roy.
Madame de Roye étoit
fort mécontente de ce
qu'un mariage qu'elle
I ij
100Le Comte avoit ſi ardemment ſou-
haité , trouvoit de pareils
obſtacles. Elle avoit une
ſi parfaite eſtime pour
Monſieur d'Amboiſe, qu'il
lui ſembloit qu'il n'y avoit
que lui qui fût digne de
ſon alliance. Elle parla à
ſa fille avec reſſentiment,
& lui dit, qu'elle ne me-
ritoit pas d'étre aimée du
Comte , & qu'elle ſeroit
bien punie de ſa froideur
pour lui, lors qu'elle épou-
ſeroit quelqu'un, qui en
auroit pour elle. Elle eſ-
101d'Amboiʃe. ſuya l'indignation de ſa
mere avec chagrin ,
mais ces menaces lui fai-
ſoient peu de peur ; Elle
ſongeoit que Sanfac alloit
profiter de la liberté où
d'Amboiſe l'avoit laiſſée,
mais elle ne ſçavoit pas ce
qui s'étoit deja paſſé à cet-
te occaſion.
Madame de Roye la re-
mena à Paris, & le bruit
s'étant repandu de ſa rup-
ture avec Monſieur d'Am-
boiſe, tous ceux qui pou-
voient pretendre à elle
I iij
102Le Comte ſongerent à l'obtenir.
Le Comte de Sancerre
qui avoit eu de l'inclina-
tion pour elle, dés le mé-
me inſtant qu'il l'avoit
veuë, n'étoit point alors
en France. Le Marquis de
Sanſac qui ignoroit que
Monſieur d'Amboiſe ſe
fût degagé , eſtoit encore
aux Terres de ſon pere,
mais il ne fut pas long-
temps ſans l'apprendre.
Entre tous ceux qui ſon-
gerent à Mademoiſelle de
Roye, le Vicomte de Ta-
103d'Amboiʃe. vanes fut le plus empreſſé,
& il fit des propoſitions
pour l'épouser. Si-toſt
qu'elle fut à Paris, mada-
me de Tournon l'appuya
de tout ſon pouvoir. Il
lui étoit d'une extrême
importance que ce maria-
ge fût arreſté avant que
Sanſac eût ſceu que le
Comte d'Amboiſe ne pre-
tendoit plus à Mademoi-
ſelle de Roye. Elle exage-
ra à Madame de Roye
tous les avantages de ce
party. Le Vicomte de
I iiij
104Le Comte Tavanes poſſedoit de
grands biens, & cherchoit
encore à les augmenter,
de ſorte qu'il regardoit
plus Mademoiſelle de
Roye par ceux qui lui é-
toient deſtinez , que par
ſa beauté.
Madame de Roye qui
n'avoit rien de caché pour
madame de Tournon, lui
avoit confié toute la con-
duite du Comte d'Am-
boiſe, à l'égard de ſa fille,
& l'avoit priée de dé-
couvrir ſi cette jeune per-
105d'Amboiʃe. ſonne n'avoit point quel-
que ſecrette inclination.
Quoique ſes ſoupçons euſ-
ſent d'abord tombé ſur le
Marquis de Sanſac , le re-
fus qu'elle avoit fait de
lui, la mettant hors d'é-
tat de renoüer avec bien- séance, lui donnoit de l'é- loignement pour ce ma-
riage.
madame de Tournon ne
croyoit que trop que
puiſqu'il aimoit mademoi-
ſelle de Roye, il en étoit
aimé, & elle n'en cher-
106Le Comte choit point d'autre certi-
tude. Cependant elle dit
à Madame de Roye qu'a-
près l'avoir examinée, elle
lui trouvoit de l'indiffe-
rence pour tous les hom-
mes , & méme beaucoup
pour Sanſac en particulier;
qu'apparemment trop d'a-
mour de la part du Com-
te d'Amboiſe, l'avoit em-
péché d'épouſer une per-
ſonne incapable de ſentir
jamais de paſſion, ny mê-
me de connoiſtre les ſen-
timens qu'on avoit pour
107d'Amboiʃe. elle. Enfin elle lui con-
ſeilla fortement d'accep-
ter le Vicomte de Tava-
nes pour gendre. L'affaire
ſe traita avec un grand
ſecret , elle auroit eſté
promptement achevée, ſi
la maladie du Roy n'euſt
ſuſpendu toutes choſes.
Il fut ſaiſi à la Chaſſe,
d'un mal de teſte ſi vio-
lent & ſi extraordinaire,
que d'abord on en appre-
henda les ſuites. Le péril
où il eſtoit, r'appella à Pa-
ris tous ceux qui s'inte-
108Le Comte reſſoient pour ſa vie. Le
Marquis de Sanſac y re-
vint avec empreſſement.
Le Comte d'Amboiſe
quoiqu'il fût à peine arri-
vé en Angleterre, retour-
na en France. Cette mala-
die fut auſſi funeſte que
violente. Le Roy mourut
en huit jours, & ſa mort
fit prendre une nouvelle
face à toutes choſes. La
Reine Marie Stuart perdit
toute l'autorité qu'elle s'é-
toit acquiſe. Catherine de
Medicis
fut declarée Re-
109d'Amboiʃe. gente durant la minorité
de Charles IX. & devint
abſoluë. Prince de
Condé
qui avoit eſté ar-
reſté pour la conſpiration
dont on le croyoit le chef,
fut mis en liberté; il con-
ſervoit toûjours beaucoup
d'eſtime pour d'Amboiſe,
& quoiqu'il n'euſt pû le
faire entrer dans ſes deſ-
ſeins, il ne l'en avoit pas
moins aimé.
Le Marquis de Sanſac
parla à Mademoiſelle de
Roye le lendemain qu'il
110Le Comte fut à Paris ; elle eſtoit
chez Madame de Tour-
non, où il y avoit beau-
coup de monde , & elle
étoit un peu écartée des
autres, de ſorte qu'il trou-
va moyen de ſe placer au-
prés d'elle, ſans que Ma-
dame de Tournon pût s'y
oppoſer.
Il demanda pardon à
Mademoiſelle de Roye des
propoſitions qu'il avoit
fait faire à ſa mere, avant
que de l'avoir conſultée ;
il en accuſa la violence de
111d'Amboiʃe. ſa paſſion, & il lui dit que
ce qu'il avoit appris de ſa
haine pour lui, & le refus
de Madame de Roye l'en
puniſſoient aſſez. Made-
moiſelle de Roye fut ſur-
priſe de ce diſcours. Vous
m'apprenez des choſes ſi
nouvelles, lui dit-elle, que
je ſuis embarraſſée à y ré-
pondre ; j'ignore la haine
que j'ay pour vous, com-
me tout le reſte.
Madame de Tournon
qui le vit attaché à parler
à Mademoiſelle de Roye,
112Le Comte feignant de ne s'en apper-
cevoir pas , la fit appro-
cher d'elle, lui diſant qu'-
elle eſtoit trop éloignée
du reſte de la Compagnie.
Lors que Mademoiſelle
de Roye fit reflexion ſur
ce qu'il lui avoit dit , elle
crut que ces propoſitions
s'eſtoient faites ce meſme
jour , & que des raiſons
de haine ou d'interſt,
avoient déterminé ſa me-
re à un refus ; ainſi elle
concluoit qu'elle n'épou-
ſeroit point Sanſac, dans
le
113d'Amboiʃe. le temps qu'elle s'aſſuroit
d'en eſtre tendrement ai-
mée.
Ce Marquis cependant
reprenoit des eſperances;
il voyoit qu'il n'eſtoit
point haï. Il comprenoit
meſme que peut-eſtre Ma-
dame de Roye en le re-
fuſant ſi cruellement, n'a-
voit cherché qu'à tenir
parole à Monſieur d'Am-
boiſe , & que les choſes
ayant changé, une ſecon-
de tentative pourroit réuſ-
ſir. Il voulut engager ſon
K
114Le Comte pere dés le lendemain à
parler à Madame de Roye,
mais il le trouva ſi pene-
tré de la mort du Roy,
dont il avoit eſté Gouver-
neur, qu'il n'en put meſ-
me eſtre écouté.
Ce Marquis eſtoit trop
amoureux pour ne pas
craindre d'eſtre prevenu
par ſes Rivaux. Il con-
noiſſoit le pouvoir que
Madame de Tournon avoit
ſur l'eſprit de Madame de
Roye ; il lui déclara ſon
amour, & il la conjura de
115d'Amboiʃe. parler en ſa faveur, en at-
tendant que ſon pere pût
entrer dans cet affaire.
Madame de Tournon fut
outrée de cette confiden-
ce, mais elle prit le party
de diſſimuler, & elle ſça-
voit bien qu'elle devoit
peu craindre qu'il réuſſiſt.
Elle l'aſſura qu'il ne tien-
droit pas à elle qu'il ne fût
heureux. Il la crut, & il
alla cependant voir Mada-
me de Roye dés ce meſme
jour, mais bien des cho-
K ij
116Le Comte ſes s'eſtoient paſſées, qu'il
ignoroit.
Si tôt que Monſieur
d'Amboiſe avoit eſté re-
venu d'Angleterre, il avoit
eſté chez cette Comteſſe
qui l'avoit receuë avec
beaucoup d'amitié. Elle
venoit d'apprendre à ſa
fille qu'elle la deſtinoit au
Vicomte de Tavanes, &
cette nouvelle lui avoit
donné une ſi vive douleur,
qu'elle n'avoit eu que le
temps de lui répondre,
qu'elle lui obéïroit toû-
117d'Amboiʃe. jours, & elle eſtoit ſortie
de la chambre de ſa mere,
pour donner un cours li-
bre à ſes larmes.
Lors qu'elle vit qu'elle
n'avoit évité d'épouſer le
Comte d'Amboiſe , que
pour eſtre au Vicomte de
Tavannes, elle fut incon-
ſolable. Sa perſonne lui
avoit toûjours déplû, &
ſon deſſein le lui rendoit
odieux. Elle penſoit que
la parfaite eſtime qu'elle
avoit pour le Comte
d'Amboiſe , lui pouvoit
118Le Comte tenir lieu d'amour, & qu'il
lui auroit eſté plus ſup-
portable d'eſtre à lui, puiſ-
qu'elle ne croyoit plus é-
pouſer Sanſac, que d'eſtre
au Vicomte de Tavanes.
Enfin, le mal paſſé ne lui
paroiſſoit plus un mal, &
elle ne donnoit ce nom
qu'au preſent.
Madame de Roye vou-
lant faire connoiſtre à
d'Amboiſe qu'il n'avoit
point perdu ſa confiance,
ne lui fit point un ſecret
du mariage de Monfieur
119d'Amboiʃe. de Tavanes avec ſa fille, &
elle lui en parla comme
d'une choſe qui ſeroit
bien-tôt concluë. Mais
que ne produiſit point
cette nouvelle dans l'eſprit
de Monſieur d'Amboiſe?
Mademoiſelle de Roye al-
loit épouſer un homme
qu'il ſçavoit bien qu'elle
n'aimoint pas. La pensée de
la perdre ſans retour, &
de la voir poſſeder par un
mary qui l'avoit ſi peu
meritée, excitoit en mé-
120Le Comte me temps ſon déſeſpoir
& ſon indignation.
Il demanda à Madame
de Roye la permiſſion de
voir ſa fille, & il alla la
trouver à ſon apparte-
ment. Elle eſtoit dans un
était ſi triſte, qu'il n'avoit
pas beſoin de ſon amour
pour en eſtre ſenſiblement
touché. Son viſage eſtoit
couvert de larmes qui ne
diminuoient point ſa
beauté. Vous eſtes témoin
de ma douleur, lui dit-el-
le , ſentant qu'elle ne
pouvoit
121d'Amboiʃe. pouvoit cacher ſes pleurs)
& vous ſçaurez bien-toſt
ce qui l'a causé. Je ne le
ſçais peut-eſtre deja que
trop, lui dit-il, Made-
moiſelle, & j'oſe dire que
je ſens plus encore les
maux que vous ſentez,
que je n'ay jamais ſenty
tous ceux que vous m'a-
vez faits. Que vôtre hon-
neſteté m'eſt cruëlle, lui
dit Mademoiſelle de Roye,
que ſon chagrin faiſoit
parler! Cachez-la moy par
pitié, afin que je con-
L
[Bilbliotheque de l'Arsenal]
122Le Comte noiſſe moins le prix de
ce que j'ay perdu. Que
me dites-vous Mademoi-
ſelle , lui dit-il? Je n'ay
point acquis aſſez d'indif-
ference, pour pouvoir en-
tendre tranquilement ces
paroles de vôtre bouche.
Je ne cherche point à
vous flater , lui dit elle,
mais il eſt vray que je me
repentiray toute ma vie
du procedé que j'ay eu
avec vous , & que je me
trouveray trés-malheureu-
ſe d'épouſer le Vicomte
123d'Amboiʃe. de Tavanes. Ah! Made-
moiſelle, lui dit le Com-
te d'Amboiſe, je ne ſçau-
rois me plaindre de ma
diſgrace, puis qu'elle m'at-
tire des paroles ſi obli-
geantes. Eſt-il poſſible que
vous me puiſſiez preferer
à quelqu'un? Je ne l'aurois
jamais ſceu , ſi vous ne
m'aviez forcé de renoncer
à vous ; mais quelques
obſtacles que j'aye mis à
mon bonheur, peut-eſtre
il ne me ſeroit pas impoſ-
ſible de les vaincre , ſi
L ij
124Le Comte vous y conſentiez. Vous
auriez mon conſentement
avec bien de la facilité,
s'il y faiſoit quelque choſe,
lui dit Mademoiſelle de
Roye, qui ne voyoit en-
core que ' le ſuplice d'é-
pouſer Tavanes. Monſieur
d'Amboiſe fut ſi tranſ-
porté de la joye que lui
donnoient ces paroles,
qu'il ne vit rien de ce qui
pouvoit la troubler. Les
ſoupçons qu'il avoit eus
de Sanſac , s'effacerent de
ſon eſprit. Il trouva qu'il
125d'Amboiʃe. les avoit pris ſur des fon-
demens legers. Madame
de Roye lui avoit parlé du
mariage de Tavanes, com-
me d'une choſe avancée,
mais non pas concluë ab-
ſolument. Il alla trouver
le Prince de Condé, il le
conjura de parler à Ma-
dame de Roye, parce qu'-
il eût eſté embaraſſé à lui
parler lui-même , à cauſe
de l'irregularité qui pou-
voit paroiſtre dans ſon
procedé. Ce Prince qui
avoit bien voulu entrer
L iij
126Le Comte dans les détails de ſa paſ-
ſion, dés qu'elle avoit com-
mencé , ſaiſit cette occa-
ſion de lui rendre un of-
fice. Il alla voir Madame
de Roye , & il l'engagea
aiſement à rentrer dans ſes
premieres liaiſons avec le
Comte d'Amboiſe, qu'el-
le avoit toûjours plus eſti-
mé que tous les autres
hommes. Elle dit à ſa
fille que s'il eſtoit vray
qu'elle eût de l'éloigne-
ment pour le Vicomte de
Tavanes , elle n'iroit pas
127d'Amboiʃe. plus avant avec lui, & qu'-
elle reprendroit ſes pre-
miers engagemens avec
Monſieur d'Amboiſe.
Mademoiſelle de Roye qui
n'avoit ſongé d'abord qu'à
n'épouſer pas Tavanes, vit
qu'elle avoit ſeulement
changé de malheur ; celui-
cy eſtoit moindre à la ve-
rité , mais il eſtoit aſſez
grand pour la mettre au
déſeſpoir. Enfin elle ſe l'é-
toit attiré, il n'y avoit pas
moyen qu'elle l'évitât , &
elle dit à ſa mere, qu'elle
L iiij
128Le Comte lui obéïroit ſans répu-
gnance.
Madame de Roye fit
naître des difficultez ſur le
mariage du Vicomte de
Tavanes, & comme elle
ne lui avoit point encore
donné de parole , elle le
rompit ſans qu'il parût
qu'elle en eût eu le deſ-
ſein.
Madame de Tournon
qui eſtoit trop avant dans
ſa confidence, pour igno-
rer ce qui ſe paſſoit , lui
fit les propoſitions de San-
129d'Amboiʃe. ſac, lors qu'elle vit qu'il
n'y avoit plus rien à eſpe-
rer pour lui, de ſorte qu'il
fut une ſeconde fois re-
fusé. Cette Comteſſe le
lui apprit avec toute la ma-
lice dont elle eſtoit capa-
ble. Elle lui fit confiden-
ce des deſſeins de Tava-
nes & de leur progrez, en
lui diſant enſuite que Ma-
demoiſelle de Roye n'avoit
pû ſoûtenir la pensée d'é-
tre à un autre qu'à d'Am-
boiſe ; qu'une legere cauſe
les ayant brouïllez , leur
130Le Comte raccommodement avoit
eſté aisé, & qu'elle avoit
engagé elle-même ſon
Amant à faire parler à ſa
mere. La choſe eſtoit vraye
en apparence. Elle la con-
ta de la même maniere à
quelques perſonnes , afin
qu'on le redît encore à
Sanſac. Il entra dans un
violent dépit contre Ma-
demoiſelle de Roye; il l'ac-
cuſa de l'avoir trompé par
ſa fauſſe douceur. Il s'ac-
cuſa de s'être voulu trom-
per ſoi même. Il examina
131d'Amboiʃe. combien les choſes qui
l'avoient flaté, eſtoient foi-
bles. Enfin, il s'abandon-
na au déſeſpoir auſſi facile-
ment qu'il s'étoit aban-
donné à l'eſperance, & il
ceſſa de voir Mademoiſel-
le de Roye.
Elle avoit pris une reſo-
lution qu'elle avoit de la
peine à ſoûtenir , ſa triſ-
teſſe eſtoit extraordinaire,
& d'Amboiſe n'eſtoit pas
aſſez heureux pour ne la
point penetrer. Les ſoup-
çons qu'il avoit eus de
132Le Comte Sanſac, lui rentroient dans
l'eſprit ; cependant la pre-
ference qu'elle lui avoit
donnée ſur le Vicomte de
Tavanes, & les choſes fla-
teuſes qu'elle lui avoit di-
tes à cette occaſion, ve-
noient le ſoûtenir contre
ſes defiances ; & ſi ces re-
flexions troubloient le
bonheur qu'il attendoit,
elles ne l'empêchoient pas
de l'attendre.
Tout ſe diſpoſoit pour
ſon mariage, Mademoi-
ſelle de Roye avoit beau-
133d'Amboiʃe. coup d'égards pour lui ;
mais quand elle eſtoit ſeu-
le, elle en dédommageoit
Sanſac par un torrent de
larmes. Elle ſe regardoit
elle-même comme la cau-
ſe de ſes malheurs. Jamais
elle ne s'étoit veuë ſi
preſte d'entrer dans un en-
gagement , contre lequel
tout ſon cœur ſe revoltoit.
Elle ne put ſoûtenir ces
diverſes agitations, & el-
le tomba malade.
Quel déſeſpoir pour
Monſieur d'Amboiſe ! Il
134Le Comte ne pouvoit douter que ſa
maladie ne fût l'effet du
chagrin qu'elle avoit de
l'épouſer. Il ſe ſentoit
neanmoins entraîné à la
voir tous les jours, & il
la voyoit pleine d'honnê-
teté pour lui. Malgré les
maux qu'elle lui cauſoit, il
l'eſtimoit davantage, & il
ne l'aimoit pas moins ; au
contraire l'admiration &
la pitié ſe joignant à ſes
autres ſentimens , ren-
doient ſa paſſion plus for-
te, mais en méme temps
135d'Amboiʃe. plus capable de raiſon. Le
moyen de contraindre
une perſonne qui ſe con-
traignoit elle-méme pour
l'amour de lui? Il vit qu'-
il devoit ſe dégager une
ſeconde fois, mais en ren-
dant Mademoiſelle de
Roye à elle, il la mettoit
entre les mains de ſon Ri-
val. Cette pensée le faiſoit
trembler , & il ne reſol-
luoit rien.
Cependant la maladie
de Mademoiſelle de Roye
augmentoit. Il ſentit alors
136Le Comte qu'il l'aimoit aſſez pour
ne la diſputer pas davan-
tage aux depens de ſa vie.
Il vit qu'il faloit la ceder
à ſon Rival , qu'elle ne
pouvoit eſtre que malheu-
reuſe avec un autre. Il
crut qu'il eſtoit capable
de cet effort. Il ſe flata
méme qu'une action ex-
traordinaire produiroit
peut-eſtre un effet extraor-
dinaire, & que s'il ne ra-
menoit pas Mademoiſelle
de Roye vers lui, en fai-
ſant pour elle une choſe
dont
137d'Amboiʃe. dont un autre ne pouvoit
eſtre capable, il rendoit
du moins tous les autres
hommes indignes d'en é-
tre aimés. Enfin il ſe for-
moit du debris de toutes
ſes eſperances , une nou-
velle ſorte d'eſpoir. Toû-
jours il penſa qu'il em-
poiſonneroit le bonheur
de ſon Rival, en lui don-
nant luy-méme ſa maî-
treſſe. Mais aprés tout, ce
n'eſtoiét que des idées. Son
cœur ne goûtoit point ſes
raiſons, & il lui auroit en-
M
138Le Comte core eſté plus aisé de faire
la choſe, que de la reſou-
dre.
Il alla voir Mademoi-
ſelle de Roye le lendemain.
Il remarqua qu'elle pleu-
roit , quoiqu'elle eſſayaſt
de cacher ſes larmes, & de
montrer un viſage ouvert
& tranquile. Il eſt dificile
de ſe repreſenter l'état où
il ſe trouva. L'effort qu'on
ſe faiſoit pour lui, le por-
toit à celui qu'il ſe devoit
faire. L'amour, la pitié,
le déſeſpoir formoient
139d'Amboiʃe. mille combats dans ſon
ame. Il demeura long-
temps ſans parler ; mais
enfin regardant Made-
moiſelle de Roye avec
des yeux baignez de lar-
mes , Mademoiſelle , lui
dit-il, vous avez eu juſ-
qu'ici plus de force que
moy. Je tremble de mon
projet, mais peut-eſtre je
l'executeray. Vous me
donnez l'exemple de mou-
rir , s'il le faut en ſe con-
traignant. Eh bien, ç'en
eſt fait, il faut m'arracher
M ij
140Le Comte à moy-méme ; ne me ca-
chez point vos ſentimens
pour Sanſac. Je veux tout
entreprendre pour luy faire
obtenir un bonheur dont
vous le jugez plus digne
que moy, auſſi-bien puis-
je eſtre plus malheureux
que je le ſuis. Je vous
plairay du moins en vous
donnant à mon Rival. Il
remarquoit pendant ce
diſcours une impreſſion
de joye ſur le viſage de
Mademoiſelle de Roye,
141d'Amboiʃe. qu'il ne lui avoit jamais
veüe. Il ſe déſeſperoit de
ce qu'il alloit faire, ſans
neanmoins s'en repentir.
Il eſt des momens où l'on
ſemble agir par une force
ſuperieure ; ce qu'il faiſoit
tenoit plus du Heros que
de l'Amant, & le rendoit
digne en même temps de
pitié & d'envie. Je pars,
lui dit-il, Mademoiſelle,
pour un deſſein qui ne s'a-
chevera pas s'il ſe retarde,
& toute la grace que je
vous demande , c'eſt de
142Le Comte n'oublier point en me
voyant, que je ſuis le plus
malheureux de tous les
hommes pour l'amour de
vous. Mademoiſelle de
Roye ne put reſiſter à ces
divers mouvemens, la ſur-
priſe , la crainte , la
honte agitoient ſon cœur.
Sa fiévre en un inſtant
redoubla ſi conſiderable-
ment, qu'on jugea que ſa
vie alloit eſtre dans un
trés-grand danger. Il n'en
faloit pas tant pour déter-
miner Monſieur d'Am-
143d'Amboiʃe. boiſe. Il courut à l'apparte-
ment de Madame de Roye,
il lui apprit le péril où
eſtoit ſa fille, & la paſſion
qu'elle avoit dans le cœur.
Il la conjura de n'avoir
plus d'égards pour lui, &
de ne ſonger qu'à Made-
moiſelle de Roye. Cette
mere aimoit veritablement
ſa fille. La maladie de cet-
te jeune perſonne la met-
toit dans une cruelle in-
quietude, & tout ce qui
pouvoit contribuer à ſa
gueriſon , lui paroiſſoit
144Le Comte agreable. Elle marqua à
Monſieur d'Amboiſe com-
bien elle eſtoit touchée
de ſa generoſité , & lui
donna des louanges auſ-
quelles il eſtoit peu ſenſi-
ble. Il vit qu'il réüſſiſſoit
trop aisément dans ce qu'-
il entreprenoit. Il quitta
Madame de Roye, & il al-
la ſe renfermer chez lui,
où il s'abandonna à tout
ce que le déſeſpoir à de
plus affreux. Quand il ne
ſe vit plus rien à faire, il
penſa à ce qu'il avoit fait;
il
145d'Amboiʃe. il enviſagea à loiſir le ma-
riage de Madlle de Roye &
du Marquis de Sanſac, au-
quel il n'y avoit plus d'ob-
ſtacles. Il vit qu'il l'avoit
lui-même livrée à celui
qu'il devoit le plus crain-
dre qui ne la poſſedaſt,
& il fut mille fois ſur le
point de le punir de ce
qu'il venoit de faire pour
lui, & de l'empécher par
ſa mort d'obtenir un bien
qu'il venoit de lui aban-
donner. Enſuite il ſe re-
preſentoit l'état où il
N
146Le Comte avoit vû Mademoiſelle
de Roye. Cette idée le re-
tenoit , mais il voyoit à
quel excés la pitié l'avoit
porté. Il revenoit comme
d'un ſonge , & il avoit
peine à croire ce qu'il
avoit eſté capable d'exe-
cuter. Il ſongea que Ma-
demoiſelle de Roye per-
droit le ſouvenir de ce
qu'il avoit fait pour elle,
& de ce qu'il lui en coû-
toit, dans la joye qu'elle
auroit d'eſtre à un hom-
me qu'elle aimoit tendre-
147d'Amboiʃe. ment. Cette réflection lui
rendoit tout inſupporta-
ble; il penſoit haïr Made-
moiſelle de Roye autant
que Sanſac , & il croyoit
ne pouvoir jamais voir
l'un non plus que l'autre.
Madame de Roye em-
ploya un des ſes amis qui
l'étoit auſſi du Marquis de
Sanſac, pour lui faire ſça-
voir que Monſieur d'Am-
boiſe eſtoit abſolument
dégagé d'avec Mademoi-
ſelle de Roye , & que s'il
faiſoit quelques démarches
N ij
148Le Comte pour l'obtenir, il n'y trou-
veroit plus d'obſtacles. Ce
Marquis eſtoit trop amou-
reux pour ſonger aux re-
fus qu'il avoit déja deux
fois eſſuyés. L'avance que
Madame de Roye lui fai-
ſoit en eſtoit la réparation,
mais il vouloit ſçavoir les
ſentimens de ſa fille. Il
alla chez cette Comteſſe;
il vit Mademoiſelle de
Roye, à qui la joye redon-
noit la ſanté, que le cha-
grin lui avoit ôtée. Il ne
lui fut pas dificile de con-
149d'Amboiʃe. noître qu'il eſtoit aimé; il
le comprit en partie par
les choſes qu'elle laiſſoit
échaper, & plus encore
par celles qu'elle évitoit
de lui dire.
Le Marquis de Sanſac
apprit à ſon pere le chan-
gement favorable pour lui
qui s'étoit fait dans l'eſ-
prit de Madame de Roye,
mais il ne le trouva plus
dans les mêmes diſpoſi-
tions pour ſon alliance. Le
refus qu'elle avoit fait de
ſon Fils, l'avoit irrité au
N iij
150Le Comte point de ne pouvoir ja-
mais revenir de ſa colere;
mais d'autres raiſons ſe
joignoient encore à celle-
là. Le Comte de Sanſac
eſtoit haï de Catherine de
Medicis
, parce qu'il avoit
eſté Gouverneur de Fran-
çois II
. qu'elle n'avoit ja-
mais aimé. Elle ſe plai-
gnoit que ce Gouverneur
l'avoit élevé dans une
grande indépendance à
ſon égard, & elle en avoit
pris de l'éloignement pour
ſon Fils méme. Elle eut
151d'Amboiʃe. lieu de voir lorſqu'il mou-
rut , combien ſes ſenti-
mens eſtoient reſpectez
de toute la Cour, excep-
té des Sanſacs. Le Corps
du feu Roy fut porté à
ſaint Denis ſans aucune
pompe. meſſieurs de Guiſe
oncles de la Reine ſa
femme , ne le ſuivirent
meſme pas, & le Comte
de Sanſac ſeul & ſon Fils,
l'accompagerent.
La Regente ne fut pas
longtemps ſans marquer
ſes reſſentimens au Comte
N iiij
152Le Comte de Sanſac en pluſieurs
rencontres. Il n'eſtoit plus
appuyé de perſonne , il
vit qu'il avoit beſoin d'é-
tre ſoútenu.
Mademoiſelle de Roye
& meſme madame de Roye
qui ne s'occupoit que de
ce qui convenoit à ſa fille,
ayant toûjours eſté de la
Cour de Marie Stuart, plus
que de celle de Catherine
de Medicis
, n'eſtoient pas
propres à le remettre en
bonne poſture auprés d'el-
le. Il avoit d'autres veuës,
153d'Amboiʃe. & il dit à ſon Fils, qu'a-
prés le refus déſobligeant
que Madame de Roye
avoit fait 'de le recevoir
pour gendre, il devoit
eſtre honteux de ſonger
encore à le devenir, & il
lui déclara qu'il ne con-
ſentiroit jamais à ce ma-
raiage. Cét Amant ſe jetta
aux pieds de ſon pere ; il
lui dit que tout le bon-
heur de ſa vie dépendoit
d'épouſer mademoiſelle de
Roye, mais il ne le fit pas
changer de deſſein.
154Le Comte
Le marquis de Sanſac ſe
revolta par cette dureté.
Sa mere lui avoit laiſſé de
grands biens, & quoique
ceux de ſon pere fuſſent
conſiderables, ils les ſacri-
fioit ſans peine à ſon party, qui
qui firent tous les pas qu'-
il falloit faire auprés de
madame de Roye, & dont
les propoſitions furent re-
ceuës, mais à condition
que le marquis de Sanſac
ſe raccommoderoit avec
155d'Amboiʃe. ſon pere , avant qu'on
achevaſt le mariage , &
que leur traité ſeroit ſe-
cret juſque-là.
Ce Marquis eut cepen-
dant la permiſſion de voit
ſouvent Madlle de Roye
dont la ſanté ſe rétabliſ-
ſoit chaque jour, & dont la
beauté augmentoit encore
depuis que ſon cœur étoit
content. Elle ſentoit vi-
vement ce qu'elle devoit
au Comte d'Amboiſe. Elle
auroit voulu lui marquer
combien elle en eſtoit
156Le Comte touchée, & le dédomma-
ger s'il ſe pouvoit par ſa
reconnoiſſance des ſenti-
mens qu'elle n'avoit pas
pris pour lui ; mais elle ne
le voyoit plus, parce qu'-
il prenoit ſoin de l'éviter.
Il ſçavoit cependant que
ſon mariage avec Sanſac,
n'eſtoit pas preſt à s'ache-
ver ; mais ſi cette penseé
adouciſſoit ſa douleur,
elle ne la lui ôtoit pas.
Mademoiſelle de San-
ſac revint à Paris , elle
apprit avec plaiſir l'action
157d'Amboiʃe. de d'Amboiſe, & elle en
parloit ſans ceſſe à made-
moiſelle de Roye. Un
jour qu'elles ſe prome-
noient enſemble dans les
jardins du Louvre , el-
les le rencontrerent qui
eſtoit ſeul , & qui révoit
ſi profondément , qu'il
étoit proche de Mademoi-
ſelle de Roye, ſans s'en ap-
percevoir. Il continuoit à
marcher, mais elle l'arréta.
Vous voulez-bien, lui dit-
elle , que je profite des
occaſions que le hazard
158Le Comte me donne de vous mar-
quer mes ſentimens ; il y
a longtemps que je les
cherche en vain. He, Ma-
demoiſelle, lui dit-il, il y
auroit de la cruauté à vou-
loir me voir encore , je
vous ſuis inutile. Il lui fit
une profonde reverence,
& il ſe retira ſans regar-
der mademoiſelle de San-
ſac. Elles furent ſurpriſes
de cette fuite. Mademoi-
ſelle de Sanſac eut de la
colere de ce qu'il ne l'a-
voit pas ſeulement remar-
159d'Amboiʃe. quée. mademoiſelle de
Roye connut par la triſ-
teſſe du Comte, & par ſa
promte retraite, combien
ſa paſſion eſtoit encore
vive, & combien ſa gene-
roſité avoit eſté extraor-
dinaire. Elle eut une trés-
ſenſible douleur d'avoir
rendu un ſi honneſte hom-
me malheureux.
Il eſtoit au déſeſpoir de
l'avoir quitée ſi bruſque-
ment. Il craignit de l'a-
voir offencée , & qu'elle
ne vinſt à le haïr. Enfin il
160Le Comte avoit encore ſenty du plai-
ſir à la voir. Il s'en eſtoit
privé de peur de s'y trop
abandonner , mais qu'il
trouvoit que ſa raiſon lui
avoit eſté cruelle, & que
pouvoit-il lui arriver de
plus triſte, que d'eſtre haï
de Mademoiſelle de Roye,
& de ne la voir jamais? Ce-
pendant il ne vouloit plus
aller chez elle, mais il ſen-
toit que ce lui ſeroit une
douceur que de la ren-
contrer.
Sanſac trouvoit le re-
tardement
161d'Amboiʃe. tardement de ſon bon-
heur ſi inſupportable, qu'il
n'eſtoit guere moins affli-
gé que lors qu'il eſtoit in-
certain d'eſtre aimé. C'é-
toit en vain qu'il preſſoit
Madame de Roye de con-
ſentir qu'il épouſaſt ſa fille,
malgré le chagrin du
Comte de Sanſac, elle ne
vouloit point lui laiſſer
perdre une partie de ſa
fortune par trop de pré-
cipitation. L'eſtime que
cette Comteſſe avoit pour
d'Amboiſe, lui faiſoit ſou-
O
162Le Comte haiter qu'il fût toûjours
de ſes amis. Cependant
quoiqu'elle fût fâchée de
n'avoir plus aucun com-
merce avec lui , elle n'o-
ſoit lui en faire des repro-
ches, mais comme elle eut
beſoin de lui dans une af-
faire conſiderable, elle le
lui fit ſçavoir, & il ne put
ſe diſpenſer d'aller chez
elle. Il y retourna avec
quelque peine & avec
quelque plaiſir. Il trouva
d'abord mademoiſelle de
Roye ſeule dans la cham-
163d'Amboiʃe. bre de ſa mere, & il fut
ſi frapé de cette veuë qu'il
demeura cõme immobile.
Madame de Roye eſtoit
dans ſon cabinet avec une
perſonne de conſidera-
tion, lorſqu'il entra. Com-
me elles eſtoient occupées
d'une affaire particuliere,
elle vint au devant de lui
le ſupplier de vouloir bien
demeurer un momẽt dans
ſa chambre avec ſa fille.
Mademoiſelle de Roye
fut d'abord embarraſſée
de la preſence d'un hom-
O ij
164Le Comte me à qui elle avoit des
obligations infinies , &
qu'elle jugeoit par ce qui
s'étoit paſſé de puis peu,
que ſa reconnoiſſance mé-
me pouvoit chagriner. Le
défordre de Monſieur
d'Amboiſe eſtoit extraor-
dinaire, il ſe retrouvoit
auprés d'une perſonne qu'-
il avoit eſté contraint d'a-
bandonner, qu'il adoroit
toûjuours, à qui il ne vou-
loit plus le dire , encore
qu'il ſouhaitaſt qu'elle le
ſçeuſt, enfin avec une per-
165d'Amboiʃe. ſonne qui lui donnoit une
cruelle jalouſie, & qui lui
inſpiroit un reſpect extrê-
me. Ils garderent quel-
que temps le ſilence l'un
& l'autre ; elle le rompit
neanmoins la premiere. Je
ne ſçaurois m'empêcher de
me réjouir de vous voir,
lui dit-elle, quoiqu'il me
paroiſſe que vous ne ſoyez
pas content d'eſtre ici.
Mademoiſelle, lui dit-il,
eſt-il poſſible que la pre-
ſence d'un malheureux que
vous avez forcé de renon-
166Le Comte cer à vous , puiſſe ne
vous pas eſtre deſagreable?
Je ne vous y ay point
contraint, lui dit Made-
moiſelle de Roye , vous
m'avez fait un ſacrifice
volontairement. Hé, re-
prit il , Mademoiſelle,
vouz mouriez ſi je ne vous
l'euſſe fait. Vous ne pou-
viez ſoûtenir la pensée
d'eſtre à moy. Je vous
oſtois à celui ſans lequel
vous ne pouviez vivre.
Vous en dites beaucoup,
interrompit mademoiſelle
167d'Amboiʃe. de Roye en rougiſſant. Hé,
Mademoiſelle, lui dit-il,
pourquoi cette retenuë &
cette contrainte? Auoüez
moy que vous aimez mon
Rival. Je le ſçais , je le
vous malgré vous , & la
reſerve dont vous uſez,
eſt un rafinement de ten-
dreſſe dont je ſuis plus ja-
loux que de toute celle
que vous me marqueriez
avoir pour lui. Mais que
vous dis-je, reprit-il, pour-
quoi vous montrer cette
bizarerie? Je vous de-
168Le Comte mande pardon. Je vous
aime, je vous aimeray
toute ma vie. Je n'ay pû
eſtre le maiſtre de ne vous
point parler une fois de
Sanſac, mais je ne vous
en parleray plus. Je vous
reſpecte aſſez pour reſpec-
ter méme voſtre paſſion. Je
me contraindray ſans ceſſe
& je ne vous entretien-
dray jamais de la mienne.
mais la ſeule grace que je
vous demande , c'eſt que
vous me regardiez com-
me quelque choſe de plus
qu'un
169d'Amboiʃe. qu'un amy. Je vous re-
garde même, lui dit-elle,
comme quelque choſe de
plus qu'un Amant. Vous
avez fait pour moy des
choſes ſi peu ordinaires,
que je ne puis avoir pour
vous des ſentimens com-
muns.
La conduite de ce Com-
te avoit eſté ſi digne d'ad-
miration, & Mademoiſelle
de Roye lui eſtoit ſi obli-
gée , qu'elle crut lui de-
voir parler avec douceur,
mais cependant d'une ma-
P
170Le Comte niere qui ne flataſt point
ſon amour ; auſſi ces pa-
roles le firent ſoupirer.
Madame de Roye entra
comme elle les achevoit.
Cette Comteſſe apprit à
monſieur d'Amboiſe en
quoi il pouvoit lui eſtre
utile, & il lui promit de
lui obéïr ponctuellement
dans les choſes qu'elle ſou-
haitoit. Elles avoient quel-
que rapport à mademoi-
ſelle de Roye , & il ſe
trouva encore ſenſible au
plaiſir de lui rendre un
171d'Amboiʃe. ſervice. Ses honneſtetez
ou plûtoſt ſa veuë, avoient
remis une ſorte de dou-
ceur dans ſon ame, quoi-
qu'elle ne lui euſt rien dit
de favorable à ſa paſſion.
C'eſtoit toûjours beau-
coup qu'elle eût pour lui
toute l'eſtime qu'il méri-
toit, & qu'elle la lui euſt
marquée.
L'affaire dont Madame
de Roye l'avoit chargé,
l'obligea à retourner chez
elle plus d'une fois. Il n'é-
vitoit plus mademoiſelle
P ij
172Le Comte de Roye , & il reprenoit
l'habitude de lui parler.
Peut-eſtre même retrou-
voit-il dans ſon cœur
quelque penchant à l'eſpe-
rance. Les obſtacles qui
s'oppoſoient au mariage
du marquis de Sanſac, pou-
voient durer longtemps.
Il n'eſtoit pas impoſſible
qu'une conduite ſoûmiſe
& déſintereſſée, ne lui at-
tiraſt une bien-veillance
particuliere de mademoi-
ſelle de Roye, & que ne
lui parlant jamais de ſa
173d'Amboiʃe. paſſion, & lui faiſant nean-
moins connoiſtre qu'elle
n'eſtoit pas éteinte, il ne
priſt à la fin quelque choſe
ſur les ſentimens qu'elle
avoit pour un Rival qui
les méritoit moins que
lui.
Madame de Tournon
eſtoit au déſeſpoir de n'a-
voir pû empêcher la liai-
ſon de Sanſac & de made-
moiſelle de Roye ; elle
cherchoit du moins à la
rompre , & le Comte de
Sancerre qui dans ce
P iij
174Le Comte temps-là revint à Paris,
lui parut propre à la ſer-
vir dans ſes deſſeins. Il
eſtoit ſon amy particulier,
cependant il ne lui avoit
point fait confidence au-
trefois de ſon inclination
pour mademoiſelle de
Roye, & ce n'eſtoit que
par l'application qu'elle
avoit toûjours euë pour ce
qui regardoit cette belle
perſonne, qu'elle l'avoit
découverte; il avoit méme
eu de la peine à lui avouër
une paſſion dont il eſpe-
175d'Amboiʃe. roit ſi peu, qu'il l'avoit
cachée à celle qui la cau-
ſoit.
Le Comte de Sancerre
eſtoit bien fait ; il eſtoit
fin, adroit & ſpirituel. La
Comteſſe avoit empéché
autant qu'elle l'avoit pû,
qu'il n'aimaſt mademoiſel-
le de Roye , & elle avoit
beaucoup contribué à lui
faire entreprendre le voya-
ge qu'il avoit fait en par-
tie pour la fuir. mais l'A-
mour la fit changer d'in-
tereſts. Elle ſacrifia la ja-
P iiij
176Le Comte louſie de beauté, à la ten-
dreſſe qu'elle avoit pour
Sanſac , & elle aſſûra le
Comte de Sancerre qu'elle
viendroit à bout de la lui
faire épouſer, s'il vouloit
ſuivre exactement la con-
duite qu'elle lui preſcri-
roit. Elle lui conſeilla de
tacher à s'inſinüer dans
ſon eſprit ſous le nom d'a-
my , & de lui cacher ſes
veritables ſentimens juſ-
qu'au temps de les faire
éclatter avec ſuccés. San-
cerre goûta cét avis qui
177d'Amboiʃe. s'accordoit avec ſon hu-
meur & avec ſon intereſt.
Mademoiſelle de Sanſac
ne pouvoit ſouſſrir l'indi-
ference que d'Amboiſe
avoit pour elle. Elle com-
mença à le maltraiter , &
à lui faire de petites inci-
vilitez, qui de la part d'une
perſonne raiſonnable, ne
pouvoieut eſtre que des
marques de paſſion. Il
connut avec chagrin des
ſentimens auſquels il ne
pouvoit répondre, & dont
ſes propres malheurs le
178Le Comte forçoient d'avoir pitié.
mademoiſelle de Roye
s'appercevoit de l'état où
eſtoit le cœur de ſon amie,
par les plaintes bizares
qu'elle lui faiſoit ſans ceſ-
ſe de ce Comte. Elle crai-
gnoit tout de la diſpoſi-
tion de monſieur d'Am-
boiſe ; quelquefois elle
eſperoit que la tendreſſe
de mademoiſelle de Sanſac
le toucheroit ; elle vouloit
lui en parler , mais quand
elle faiſoit reflection ſur
l'indépendance des incli-
179d'Amboiʃe. nations , ce qu'elle avoit
dans le cœur la faiſoit
trembler pour ſon amie.
Mademoiſelle de San-
ſac demeuroit dans une
mélancolie qui empéchoit
le retour de ſa ſanté. Elle
avoit demandé permiſſion
à la Reine de ſe retirer de
la Cour , & elle vivoit
chez ſon pere dans une
aſſez grande retraite. Ma-
demoiſelle de Roye pre-
noit part à ſes maux , &
elle eſtoit aſſez équitable
pour lui en eſtre obligée.
180Le Comte L'indifference que made-
moiſelle de Roye avoit
pour d'Amboiſe , la fla-
toit , & l'empêchoit de la
haïr. Elle tâchoit d'adou-
cir l'eſprit de ſon pere, ſur
le mariage de Sanſac, & de
Mademoiſelle de Roye, &
elle ne deſeſperoit pas d'y
réuſſir, mais il lui arriva de
nouveaux chagrins qui
l'empécherent d' executer
ce qu'elle s'eſtoit proposé.
Un jour qu'elles eſtoient
enſemble dans le Carroſſe
de mademoiſelle de San-
181d'Amboiʃe. ſac, elles virent d'Amboi-
ſe dans le ſien entraîné par
ſes Chevaux, avec tant de
violence, que ſa vie étoit
en danger. Mademoiſelle
de Sanſac pâlit , & dit à
ſes gens de mener ſon Car-
roſſe ſur leur paſſage, afin
de les arreſter. Elle leur
parloit d'une maniere ſi
vive & ſi preſſante , que
malgré le riſque qu'ils
couroient à lui obéïr , ils
executerent cét ordre; ce-
pendant ce fut avec tant
de bonheur, que les Che-
182Le Comte vaux dont la premiere fu-
reur commençoit à ſe ral-
lentir, rencontrant les au-
tres de front, ne paſſerent
pas outre.
Comme il voulut aller
rendre grace à ceux qui
s'étoient mis en péril pour
le ſauver, il apperçut les
Livrées de Sanſac , il crut
que c'eſtoit ſon Rival, &
il fut au déſeſpoir de lui
devoir la vie; cependant
pour ne lui point faire
connoître une ingratitude
qu'il n'avoit pas volontai-
183d'Amboiʃe. rement, il s'avança vers
ce Carroſſe , mais il n'y
vit que des femmes. ma-
demoiſelle de Roye ſe pre-
ſenta d'abord à ſes yeux.
Mademoiſelle de Sanſac
s'êtoit trouvée ſi mal de
l'émotion que cette avan-
ture lui avoit causée, qu'-
elle avoit eſté contrainte
de s'appuyer ſur une de ſes
mains. Il commençoit à
remercier Mademoiſelle
de Roye en des termes où
ſa paſſion s'exprimoit
malgré-luy , mais elle luy
184Le Comte dit qu'il avoit toute l'obli-
gation à Mademoiſelle de
Sanſac , & quoiqu'il fût
fâché de s'eſtre trompé à
une choſe qui luy plaiſoit,
il ne put ſe diſpenſer de la
remercier avec beaucoup
de reconnoiſſance ; il les
quitta pour les laiſſer pour-
ſuivre leur chemin.
Aprés qu'il les eut quit-
tées, Mademoiſelle de San-
ſac ſe trouvant ſeule avec
Mademoiſelle de Roye,
Vouz avez vû ma foibleſſe,
luy dit-elle , il n'eſt plus
temps
185d'Amboiʃe. temps que je vous la diſ-
ſimule. Je me ſuis toûjours
refusé le ſoulagement de
me plaindre avec vous,
pour ne point entretenir
une douleur que je con-
damne. Ayez pitié de moy
& me donnez quelque
conſolation. Vous n'eſtes
point coupable , luy dit
Mademoiſelle de Roye,
perſonne n'eſt exempt des
paſſions , il ſuffit de les
combatre. Je voudrois
que la confiance que vous
me têmoignez, vous puſt
Q
186Le Comte eſtre utile. Elle l'embraſſa
en diſant ces paroles. ma-
demoiſelle de Sanſac vit
avec chagrin qu'elles é-
toient arrivées au lieu où
on les attendoit. Cette
converſation luy faiſoit
plaiſir , & elle pria Made-
moiſelle de Roye de ve-
nir, s'il ſe pouvoit, le len-
demain ſe promener avec
elle, dans un lieu agrea-
ble où ſon peu de ſanté
l'obligeoit à aller prendre
l'air tous les matins.
Mademoiſelle de Roye
187d'Amboiʃe. revit ce même jour le
Comte d' Amboiſe chez
Madame de Tournon On
y joüoit. Ils eſtoient les
ſeuls qui ne joüoient pas.
Mademoiſelle de Roye
s'approcha de la fenêtre
pour parler à ce Comte.
Elle vouloit ſçavoir de
quelle maniere il recon-
noîtroit ce que Mademoi-
ſelle de Sanſac avoit fait
pour luy. J'avois du plaiſir
à penſer que c'eſtoit à
vous que je devois la vie,
luy dit-il, mademoiſelle,
Q ij
188Le Comte mais vous ne voulez pas
ſeulement me ſouffrir une
erreur qui me ſoit agréa-
ble. Que me dites vous,
interrompit Mademoiſelle
de Roye ? Je ſerois au
déſeſpoir ſi vous aviez
toûjours des ſentimens qui
vous donnaſſent lieu de
n'eſtre pas content de moi,
& qui me donnaſſent auſſi
lieu de n'eſtre pas conten-
te de vous. Mademoiſelle
luy répondit-il , je ne
croyois pas vous impor-
tuner. Je ne vous deman-
189d'Amboiʃe. de point de paſſion, ajoû-
ta-t-il malgré luy , laiſſez
moy la mienne, c'eſt tout
ce que je vous demande.
Je n'y puis conſentir , luy
dit-elle, la conſideration
que j'ay pour vous s'y op-
poſe , & ſi vous ſçaviez
en quelle extrême on ſe
trouve quand on eſt rem-
plie d'eſtime , de recon-
noiſſance , & ſi on l'oſe
dire, de pitié pour une per-
ſonne qui mériteroit quel-
que choſe de plus, je ne
vous paroîtrois peut-eſtre
190Le Comte guére moins à plaindre
que vous-méme. Ils gar-
derent là-deſſus tous deux
le ſilence; puis mademoi-
ſelle de Roye ſe repreſen-
tant vivement l'état où
elle avoit vû ſon amie,
ne put reſiſter à l'envie de
luy en faire un mérite au-
prés du Comte ; elle vou-
lut le rendre ſenſible à la
douceur d'eſtre aimé d'une
belle perſonne ; elle luy fit
une peinture touchante
des ſentimens de Made-
moiſelle de Sanſac. Enfin,
191d'Amboiʃe. elle ſçavoit bien qu'elle
ne riſquoit rien à luy faire
une pareille confidence.
La diſcretion du Comte
étoit connuë , & l'on
eſtoit ſeur que s'il ne ſe fai-
ſoit point un plaiſir de ſa
conqueſte, du moins il ne
s'en feroit pas d'honneur.
Il ne put répondre à ce
qu'elle luy diſoit , parce
que madame de Roye qui
avoit ceſſé de jouër, ſe le-
va pour ſortir, & emmena
ſa fille, avant méme qu'-
elle eût achevé ce qu'elle
192Le Comte avoit à dire , mais il ne
penſa à rien qu'à l'empé-
cher de croire qu'il y euſt
fait la moindre reflexion.
Mademoielle de Roye
ne vouloit point inſtruire
Monſieur de Sanſac, que
le Comte d'Amboiſe n'é-
toit pas encore indiferent,
de peur de l'aigrir contre
un homme à qui il avoit
l'obligation de luy avoir
cedé ſes droits. Elle de-
voit méme ce foible égard
au Comte, en conſidera-
tion des choſes extraordi-
naires
193d'Amboiʃe. naires qu'il avoit faites
pour elle. Ces ſentimens
ne bleſſoient point ſa paſ-
ſion. Elle étoit bien éloi-
gnée d'en prendre d'au-
tres pour Monſieur d'Am-
boiſe, que ceux de la pi-
tié; & ſi elle eſtoit parta-
gée entre ces deux Amans,
elle plaignoit l'un, & elle
aimoit l'autre.
D'Amboiſe avoit trou-
vé un pretexte pour aller
le lendemain matin chez
Madame de Roye , mais
il la rencontra à la porte
R
194Le Comte du Louvre. Il lui dit qu'-
il avoit eu ce deſſein, &
qu'ayant pluſieurs choſes
à luy dire, il l'executeroit
lors qu'elle ſeroit de re-
tour. Il demanda à une
des femmes qui l'accom-
pagnoient, pourquoi Ma-
demoiſelle de Roye n'é-
toit pas avec ſa mere. Cet-
te femme luy dit qu'elle
eſtoit allée ſe promener, &
luy nomma le lieu , mais
elle ne luy dit point que
c'eſtoit avec Mademoiſelle
de Sanſac , parce qu'elle
195d'Amboiʃe. ſuivoit Madame de Roye,
& qu'elle n'en eut pas le
loiſir.
Monſieur d'Amboiſe y
courut ſans rien examiner.
C'eſtoit à un de ces beaux
lieux que les maîtres ſe
font un honneur de laiſſer
voir. On y venoit par
deux côtez; il entra dans
le jardin, & il n'y trouva
d'abord que mademoiſelle
de Sanſac. Mademoiſelle
de Roye avoit eſté arrétée
par la Comteſſe de Tour-
non, qui l'ayant rencontrée
R ij
196Le Comte l'avoit voulu accompa-
gner , de ſorte qu'elle
avoit feint d'aller ailleurs,
pour pouvoir eſtre ſeule
avec ſon amie.
D'Amboiſe qui avoit
eſté apperçû de Made-
moiſelle de Sanſac, n'a-
voit pû éviter de lui par-
ler. Elle lui avoit dit qu'-
elle attendoit Mademoi-
ſelle de Roye, & qu'elle
s'ennuïoit de l'attendre ;
de ſorte qu'il n'avoit osé
la quitter, que ſa compa-
gnie ne fût venuë. Ils fu-
197d'Amboiʃe. rent embaraſſez l'un &
l'autre. Le Comte ſon-
geoit que Mademoiſelle
de Roye en le voyant
avec Mademoiſelle de San-
ſac, jugeroit qu'il auroit
fait reflexion à ce qui s'é-
toit dit le ſoir precedent,
& il l'auroit quittée bruſ-
quement, s'il n'avoit êté
arreſté par l'envie de voir
Mademoiſelle de Roye.
Mademoiſelle de Sanſac
n'eſtoit pas dans une pei-
ne moins grande. Elle
n'auroit point eſté fâchée
198Le Comte qu'il euſt connu une par-
tie de ſes ſentimens, & el-
le auroit eſté au déſeſpoir
de les lui faire connoître
elle-même.
Fin du premier Livre.
[L'impreinte de la Bilbliotheque de l'Arsenal]
1. 
Cote de la Bibliothèque Nationale de France: 8°-B.L. 17.714.1
2. 
Qui fait partie des favories de la Reine, qui reste à sa disposition.

François II

Le fils aîné d'Henri II et de Catherine de Médicis, François II devint le roi de France à l'âge de 15 ans lors de la mort accidentelle de son père. De santé faible, il décéda seulement dix-sept mois plus tard. Ayant doté de pouvoir les frères Guise, les oncles de sa femme Marie Stuart, sous François II la suppression dure des protestants déclencha plusieurs décennies de guerres de religion en France.

Marie Ire Stuart

(1542 – 1587). Reine d’Écosse (1542-1567) et de France (1559-1560). Fille de Marie de GuiseGuise et de Jacques V d’Écosse. Tandis que sa mère exerçait la régence, elle fut fiancée au dauphin et élevée en France, où elle reçut une éducation très soignée. Après un règne très bref, la mort de son mari François II (1560) l’obligea à regagner l’Écosse. La révolte presbytérienne et nobiliaire s’opposait à son catholicisme et à son désir d’autorité. Elle épousa en 1565 Henry Stuart, lord Darnley, chef du parti catholique, père du futur Jacques VI d’Écosse. En 1567, Darnley fut assassiné et Marie Stuart se remaria avec Bothwell, l’un des principaux responsables de ce meurtre. Cette union provoqua une révolte générale, et la reine, vaincue, fut contrainte d’abdiquer en faveur de son fils Jacques VI (1567). Réfugiée en Angleterre (1586), elle se laissa impliquer dans plusieurs complots contre Élisabeth, ce qui provoqua sa mise en jugement (1586) et son exécution (1587). La fermeté et le courage dont elle fit preuve lors de sa fin tragique, sa beauté, sa culture, sa vie romanesque inspirèrent de nombreux écrivains.

Henri II

Le second fils de François Ier, Henri, né en 1519, mourut en en 1559 suite à un accident lors d'un tournoi où il est blessé à l'oeil. Pendant sa vie, poursuivit l'œuvre politique et artistique de son père. Dans les guerres d'Italie, il parvint à mettre en échec Charles Quint du Saint Empire Romain. Le règne d'Henri connut aussi l'essor du protestantisme, encore plus sévèrement réprimé que sous le règne de son père. En ce qui concerne les arts, sous Henri II la monarchie fit travailler ensemble poètes, architectes, sculpteurs et peintres pour magnifier le pouvoir royal.
Sa femme, Catherine de Médicis, exerça une influence politique importante sur ses trois fils, François II, Charles IX et Henri III qui lui succédèrent au trône tous les trois.

Catherine de Médicis

Cette célèbre reine de souche italienne, né en 1519 et morte en 1589, était la femme d'Henri II et la mère de François II, de Charles IX et de Henri III sur qui elle exerça une influence politique importante.

Louis Ier de Bourbon-Condé

Louis 1er de Bourbon (1530-1569), prince de Condé et duc d'Enghien, était le principal chef protestant pendant les guerres de religion (1562-1598) en France.

Charles IX de France

Second fils d'Henri II et de Catherine de Médicis, il devint roi de France (1560-1574) à l'âge de dix ans sous la régence da sa mère. Son règne fut dominé par les guerres de religion entre les catholiques et les protestants. Ses efforts de réconcilier les deux factions finirent par entraîner plus d'hostilité. En particulier, sous la pression des catholiques et sa mère, Charles IX ordonna le massacre de la Saint-Barthélemy (1572), dans lequel des milliers de protestants furent tués.
  • « Charles IX », Le Petit Robert : Dictionnaire illustré des noms propres, Paris, Dictionnaires le Robert, 1994.
  • « Charles IX de France », Wikipédia l'encyclopédie libre (17 mai 2010), Los Angeles, Wikimedia Foundation, Internet, 19 mai 2010. http://fr.wikipedia.org/wiki/Charles_IX_de_France.
  • « Saint-Barthélemy (massacre de la) », Le Petit Robert : Dictionnaire illustré des noms propres, Paris, Dictionnaires le Robert, 1994.

Saint Denis (Basilique cathédrale)

"Construite sur la tombe de saint Denis, évêque missionnaire mort vers 250, l’abbaye royale de Saint-Denis accueille dès la mort du roi Dagobert en 639 et jusqu’au XIXe siècle, les sépultures de 43 rois, 32 reines et 10 serviteurs de la monarchie. En 1966, la basilique est élevée au rang de cathédrale."

Guise (Maison de)

Une famille illustre de la noblesse française, les Guise intervinrent de façon importante pendant les guerres de religion au XVIe siècle, du côté catholique. La puissance des Guise s'aggrandit sous Henri II et surtout sous François II car leur nièce, Marie Stuart, était l'épouse de ce jeune roi.