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Les Agréemens, Parties 1 et 2

Philogame et Antigame, ou,
LES AGRÉEMENS
ET
LES CHAGRINS
DU
MARIAGE.
Nouvelle Galante.
Dediée aux Dames.

L'empreinte de la Bibliothèque royale, à la droite de laquelle il y a une vignette qui consiste en un vase encadré par des fleurs A PARIS,
Chez GABRIEL QUINET, au Palais,
dans la Grand' Salle, au troisieme pilier
vis-a-vis la porte de la Grand' Chambre,
à l'Ange Gabriël.

Filet simple.
M. DC. XCII.
AVEC PRIVILEGE DU ROY.
Écrit à la main : Y2 1909-1911, cote de la BnF.
Bandeau fleuri.

Lettrine "M" fleurie. MESDAMES,

Je ne puis me dispenser de vous offrir ce Livre, puisque c'est vous qui par vos manieres tendres & fidelles faites trouver des agreemens & des plaisirs dans le Mariage, ou qui par vos bizarreries & vos trahisons y faites naistre des chagrins & des peines. Cet ouvrage apparemment ne sera pas du goût de toutes les personnes de vostre sexe ; les Coquettes n'y trouveront pas leur compte, parce qu'il découvre les artifices dont elles se servent pour surprendre la bonne foy des Hommes, & leur apprend en mesme temps à s'en garentir ; Mais je suis persuadé qu'il ne déplaira pas aux vertueuses ; Elles y paroissent avec avantage sous le nom de Sophronie, & s'y attirent autant d'honneur & de gloire que les autres de honte & de mépris : Que m'importe de mesnager des personnes indi gnes de l'attachement d'un honneste homme ; Il me suffit de faire connoistre la consideration que j'ay pour celles dont la conduite prudente & sage merite l'estime de tout le Monde, & c'est aussi de celles-là seules dont je pretens me dire,
MESDAMES, Le tres humble, & le tres-obéissant Serviteur, J.D.D.C.
Bandeau fleuri.

AU LECTEUR.

Lettrine fleurie. LES noms de Philogame & d'Antigame vous paroistront sans doute peu communs & peut-estre rudes, ils sont tirez des mots Grecs qui expliquent les personnes que chacun d'eux represente ; Philogame & Antigame parlent pour & contre le Mariage. Philogame veut dire, j'aime le Mariage, du Grec -----, & Antigame vient de ------, qui signifie contre le Mariage ; & pour satisfaire ceux qui ne s'accomoderont point de ces sortes de noms étrangers qui pouroient leur paroistre barbares, je les ay expliquez en nommant ce Livre Les Agréemens & les Chagrins du Mariage. Peut-estre que cet Ouvrage ne passera que pour une galanterie & un jeu d'esprit, cependant il peut estre de quelque utilité ; la conversation de Philogame & d'Antigame inspirent les sentimens de défiance que nous devons avoir du cœur humain, & qu'il ne faut pas s'engager dans le Mariage par le seul espoir du plaisir : Dans l'Histoire de Syngamis & d'Agamis, Sophronie découvre les manieres dont une honneste Femme se doit servir pour retirer son Mary du libertinage, & se l'engager d'avantage : Scortine nous y avertit qu'il ne faut jamais avoir de confiance à une Fille qui est dans le desordre. Enfin la vie & la mort de Syngamis & d'Agamis nous apprennent, qu'autant qu'un Homme sage & bien reglé vit heureux & meurt content, autant un débauché vit inquiet & meurt malheureux.

Bandeau fleuri. PHILOGAME ET ANTIGAME, OU LES AGRÉEMENS ET LES CHAGRINS DU MARIAGE. NOUVELLE GALANTE. Première Partie.

Lettrine fleurie.ANtigame n'eust pas plûtost apris que Philogame son amy estoit sur le 2 point de se marier, qu'il courut à son logis, il l'y trouva seul avec l'Abbé Sophin : Vos amis, luy dit-il, viendront sans doute se réjoüir avec vous de ce que vous vous mariez ; & moy, je viens vous dire que j'en suis au desespoir, malheureux que vous estes, dans quel abisme de peines & de chagrins allez-vous vous jetter, vous marié, continua‑t'il, quel peché avez‑ 3 vous commis pour tant de maux qui vous vont accabler, vous engager toute vôtre vie à la mesme personne, sans pouvoir jamais changer, qu'elle devienne chagrine, laide, vieille, infidelle, il faudra mourir attaché avec elle, ou en venir à des extrémitez scandaleuses. Mais vous qui parlez, repartit Philogame, d'un air froid & pensif ; N'avez-vous pas esté marié, & vive 4 ment touché de la mort de vostre femme ? Ce que vous dites est vray, reprit Antigame ; cependant je n'ay jamais tant souffert que les deux années que j'ay passées avec elle. Cela se peut-il dire, repliqua Philogame, vous l'aimiez, elle vous aimoit, elle estoit jeune & belle, elle avoit de l'esprit, de la qualité, & du bien : Pourquoy donc n'estre pas heureux ? 5 Ie ne sçay que vous dire, reprit Antigame, mais je suis persuadé que quelque aimable que soit une fille, & que quelque tendresse que l'on ait pour elle ; est-on devenu son époux, le cœur passe bien-tost de l'amour à l'indifference, & tres‑souvent de l'indifference au dégoût. D'où vient cela ? repliqua Philogame. J'ay de la peine, interrompit Antigame, à en penetrer la verita 6 ble raison, peut-estre qu'en voyant une femme tres-souvent, & de plus prés, nous n'y rencontrons plus ce merite, & ces attraits dont nous estions charmez, peut‑estre que le cœur ne s'accommode pas d'une possession si tranquille, ou peut-estre qu'enfin le commerce frequent des sens en éteint la vivacité. Vous outrez terriblement les choses, interrompit Philogame, 7 un homme qui a de l'honnesteté & de l'esprit n'épouse pas une femme qu'il ne luy connoisse de la vertu & du merite, ainsi plus il l'a voit de prés, plus il y découvre de belles qualitez, & plus il est satisfait de son choix : il se fait un devoir, & une douce habitude de l'aimer ; elle luy fournit mille plaisirs innocens ; elle le tire de la débauche avec des voluptez legitimes ; elle 8 luy donne de beaux Enfans, qu'elle éleve avec tendresse ; elle le suit dans ses adversitez comme dans sa bonne fortune ; enfin c'est une Compagne fidelle, qui ne l'abandonne point jusqu'à la mort. Comment connoistre une femme avant que de l'épouser, interrompit d'un ton railleur Antigame, les femmes sont incomprehensibles, les plus fins, & les plus penetrans y 9 sont trompez ; elles ne parlent & n'agissent jamais de bonne foy, il n'y a dans leurs actions que déguisemens ; & qu'artifice ; elles changent sans raison, nulle solidité dans leur esprit, ny dans leur cœur ; leur beauté n'est pas à l'épreuve d'une petite fiévre, ny leur vertu du moindre interest, ou du moindre plaisir ; quant elles se marient, elles n'ont en veuë le plus 10 souvent, qu'un certain amour aveugle & déreglé pour leur Mary qui passe en peu de temps en changeant d'objet ; une ambition, & une vanité insupportable, ou un interest bas & sordide, voila ce qui les occupe : Cependant vous voulez qu'un mary se fasse une douce habitude d'aimer une femme avec ces défauts, parce qu'il l'a épousée ; croyez-moi le cœur est trop libertin 11 pour se soûmettre à ces sortes de loix : De prétendre qu'une femme puisse retenir son mary par les plaisirs des sens, quelle apparence, elle n'a pour luy que des plaisirs fades & insipides, si le mary a du penchant à l'incontinence, elle sert tout au plus à nourrir des feux qu'il va le plus souvent éteindre ailleurs ; belle satisfaction d'avoir incessamment à ses côtez une 12 femme pour qui le cœur ne sent que du dégoût, ou du moins de l'indifference, une avare & une imperieuse qui critique jusques au moindres de vos actions, ou une innocente qui vous desole par ses faux raisonnemens, ou une coquette, une ambitieuse, & une joüeuse qui vous desespere par la dépense qu'elle fait ; ne vous y trompez pas, il n'y a gueres de femmes qui n'en soient logées là, 13 pour les Enfans quel embarras, & quelle peine n'a-t'on point à les élever, à combien d'infirmitez & de maladies sont‑ils sujets, & quand ils sont grands, quelle inquietude pour les pousser dans le monde ; ce sont quelquefois des faineants, des débauchez, des dénaturez, des prodigues, des emportez & des joüeurs ; enfin des creanciers inhumains qui enlevent vostre bien, & 14 vous mettent hors d'estat d'en pouvoir donner à vos plaisirs. Pourquoy donc, repliqua Philogame, tout le monde se marie-t'il, si cette condition est si fâcheuse. Les uns, répondit Antigame, par des motifs de Religion, les autres parce que tout le monde se marie sans examiner le reste. Vous vous trompez, reprit Philo 15 game, les suites du mariage ne sont point si fâcheuses que vous le dites, ny toutes les femmes aussi terribles que vous voulez nous le faire acroire ; la personne avec qui je m'engage est d'une humeur bien opposée à celle des femmes dont vous parlez ; Oüy, Fraudelise n'est que sincerité, que vertu, mille qualitez brillent dans son ame, mille charmes dans sa 16 personne qu'on ne voit point ailleurs ; Philabel l'a aimée jusques à la folie, & quoy qu'il soit de qualité, qu'il ait de l'esprit, qu'il soit bien fait, galant, & aimé naturellement des femmes, neanmoins elle n'a pû le souffrir, & l'a chassé de son logis à cause de ses manieres libres, & de ses discours à double sens ; La pauvre Enfant m'a dit, que dans une apresdisnée 1, 17 il l'a fait rougir vingt fois ; elle ne ressemble point à ces filles du temps ; elle aime la retraite & la solitude, ses habits & ses manieres sont fort modestes ; elle ne fait de la dépense qu'avec chagrin, a peine connoist-elle les cartes, & elle est si éloignée de toute coqueterie, que l'autre jour je ne pouvois luy persuader qu'il y eust des femmes capables de faire des 18 infidelitez à leurs maris ; je puis dire qu'elle m'aime tendrement ; cependant dés que son inclination la porte à m'en donner quelque marque, sa pudeur & sa modestie la retiennent : Ah ! que nous allons devenir heureux, continua-t'il par le mariage ; maistres absolus de nos cœurs & de nos personnes, nous pourons sans scrupule & sans partage contenter tous les jours nos trans 19 ports tendres & amoureux, & rouler une vie pleine d'agréemens & de douceurs. Transports tendres & amoureux, reprit Antigame, ne sont pas des mets pour les gens mariez. Et pour qui donc ? l'interrompit Philogame, en élevant la voix, pour vostre Lesbie ! pour vous, croyez-moy, continua-t'il, il faut que nous estimions une femme par sa vertu & par sa fidelité, autrement 20 elle ne sçauroit nous faire goûter les veritables plaisirs de l'amour ; ce ne sont que des débauches où les sens trouvent seuls du plaisir, sans que l'ame y participe, ce qui fait qu'elles ne sont suivies le plus souvent que de chagrins, de mépris & de dégouts : Comment estimer une femme , continua-t'il, & faire fond sur sa fidelité dans le temps mesme qu'elle trahit son devoir, 21 son honneur & sa Religion pour s'abandonner à sa passion. Ah ! si vous connoissez comme moy Lesbie, reprit Antigame, que vous parleriez autrement ; Oüy ! il n'y a point de Fille en France moins interessée & plus genereuse, elle me garde deux mille Loüis2 avec la derniere fidelité ; Où sont les femmes qui en usent ainsi ? Lesbie aimer la débauche, ah ! qu'elle en est éloignée, elle haït 22 tous les hommes ; elle n'aime que moy, & si elle goûte du plaisir, ce n'est que par rapport à moy, & autant que j'y suis sensible ; je luy ay oüy dire mille fois, qu'elle mettroit toute sa felicité à se voir seule avec moy dans un petit coin de la terre ; je luy ay donné le beau Rubis que vous m'avez vû, elle ne vouloit point le recevoir, & j'eus toutes les peines du monde à l'y obliger, 23 il est tombé du châton, il est perdu, que de larmes ; elle auroit donné tout ce qu'elle avoit au monde pour le trouver ; ce n'estoit point parce qu'il estoit de prix qu'elle le regretoit, c'est qu'elle s'imaginoit que c'estoit un avertissement de ce que je devois cesser de l'aimer ; ce Rubis qui sembloit si bien tenir, ainsi tombé du châton, me disoit-elle, ne peut estre qu'un signe, & 24 qu'un presage que vous cesserez de m'aimer ; mais vous devez estre seur que je n'y survivray pas. Trouverez-vous ces délicatesses dans le Mariage, & une semblable passion ; les gens mariez sont surs qu'ils ne peuvent jamais se quitter, & cette assurance est le poison de la tendresse ; l'amour ne peut vivre sans souhaits, sans crainte, & sans estre accompagnée de quelque difficulté. 25 Toubeau, toubeau3, interrompit l'Abbé Sophin, point de comparaison avec le mariage, & portez luy respect. Ie n'entens point parler, mon cher Abbé, luy repartit Antigame avec un air serieux, de ces sortes de gens mariez assez heureux pour estre entierement détachez des sens, & uniquement animez d'un esprit de pureté & de sainteté ; mais de ceux qui ne s'enga 26 gent dans le mariage que dans l'espoir d'y trouver des plaisirs & d'y satisfaire leurs sensualitez ; & qui ne changeant point de mœurs ny de vie dans une condition aussi sainte que celle du mariage, commettent des adulteres abominables & se rendent mille fois plus criminels. Philogame, interrompant Antigame, demanda à l'Abbé quel party il prenoit, & luy dit, qu'il avoit bien connu 27 des Abbez qui auroient bien voulu pouvoir se marier. Antigame soûtenoit de son costé qu'il y avoit bien des gens mariez qui voudroient changer leurs femmes contre des Benefices. L'Abbé leur representoit que l'on n'est jamais content de sa condition, qu'il ne faloit pas en décider par là, & que pour en juger solidement, il faloit examiner avec application les agréemens & les 28 chagrins du mariage ; que Paris estoit un grand theatre, qu'il ne faloit qu'entendre parler, & que pour peu que l'on eut d'adresse à faire tomber la conversation sur cette matiere, il seroit facile d'en apprendre beaucoup en peu de temps. Ce raisonnement parut de bon sens à Philogame, aussi bien qu'à Antigame, ils prierent l'Abbé de ne les point abandonner, en luy disant qu'ils 29 le choisissent pour Juge, ce qu'il accepta. Antigame leur dit qu'il faloit qu'il alla auparavant chez un Financier pour une affaire de consequence ; que sa femme estoit d'un genie singulier & plaisant, que s'ils vouloient y venir il leur en donneroit le plaisir : Philogame & l'Abbé Sophin l'y accompagnerent. Ce Financier sortoit de table, & estoit dans la chambre de sa 30 femme avec elle ; mais à peine Antigame eut commencé à s'expliquer avec luy qu'on vint demander le Financier, il sortit de la chambre & laissa la Compagnie avec sa femme. Antigame la trouvant jeune & fort éveillée luy demanda quel Livre elle tenoit. C'est, dit-elle, la Princesse de Cleves. Qu'en pensez‑vous, Madame, répondit Antigame. Quelle impertinence, reprit-elle, 31 une femme avoüer à son mary qu'elle en aime un autre, il n'y a qu'Agnés de Moliere qui puisse dire une semblable ingénuite, & je ne puis concevoir où estoit alors le jugement de l'Auteur qui se soûtient passablement dans le reste de l'ouvrage. Pour moy, reprit Philogame, je ne condamne point cét endroit, puisque Madame de Cleves avoit un penchant invincible pour 32 Monsieur de Nemours , que l'absence seule pouvoit guerir, & qu'elle n'avoit que cette seule voye pour s'en éloigner : De bonne foy, continua‑t'il ; si j'avois une femme en l'estat où estoit Madame de Cleves, qui me fit une semblable confidence, je l'en estimerois d'avantage. Ah ! Monsieur, reprit la Dame en soûriant, vous estes un tresor pour une femme, & vous n'avez 33 qu'à vous faire connoître dans Paris pour y choisir. Mais comment, interrompit l'Abbé, auriez-vous voulu qu'eut fait Madame de Cleves. Puis qu'elle ne pouvoit, reprit la Dame, se deffendre d'aimer Monsieur de Nemours, elle avoit un party à prendre qui les accommodoit tous trois ; c'estoit de découvrir ses sentimens à Monsieur de Nemours, de prendre des mesures 34 secretes avec luy de peur que la chose n'éclatast, & de faire des caresses à Monsieur de Cleves plus qu'elle n'avoit fait par le passé pour tromper ses soupçons : Que de chagrins par là, elle se seroit épargnez ; que de ravissemens de plaisirs pour elle, & pour Monsieur de Nemours ; & pour conclusion, elle n'auroit pas fait mourir Monsieur de Cleves, comme un sot. 35 Philogame & Antigame trouvant ce raisonnement plaisant, se prirent à rire en applaudissant ce qu'elle venoit de dire ; ce qui la charma tellement, qu'elle continua en disant : Avoüez, Messieurs, qu'il y a bien des Auteurs qui s'éloignent de la vray-semblance, & du bon sens, témoin l'Auteur des desordres de la Bassette4. Le Marquis des Roziers aime fortement Madame de Landroze, 36 elle est ruinée par le jeu, elle ne passe pas pour une femme fort scrupuleuse, il luy donne douze cens Loüis5, cependant elle garde l'argent, & luy refuse de la Marchandise : Y a-t'il jamais rien eu de si ridicule, & de si impertinent que cét endroit ? cét Auteur a bien peu d'usage du monde pour ignorer ce qu'une femme dans la necessité est capable de faire pour douze cens 37 Loüis7 ; comme elle parloit ainsi, son mary qui venoit de quiter la personne qui l'avoit demandé, arriva, & ayant entendu ce qu'elle venoit de dire, luy en fit une severe mercuriale, luy representant qu'elle ne devoit pas donner son temps à la lecture de ces sortes de Livres, mais seulement aux soins de son ménage ; ce qui la piqua si furieusement qu'il n'y a sotises, ny 38 injures qu'elle ne luy dit ; elle se plaignit de ce qu'il estoit d'une humeur chagrine & bizarre, qu'il aimoit le jeu, le vin & la débauche, qu'elle n'avoit point eu de femmes de chambre, vieilles ou jeunes, laides ou belles qu'il n'eust voulu corrompre, & enfin à l'entendre parler il estoit le plus meschant de tous les hommes, & elle la plus mal-heureuse de toutes les femmes : Le 39 Financier de son costé luy reprocha la despence qu'elle luy faisoit en nippes & bijous, la petite dot qu'elle luy avoit apportée, la difficulté d'en estre payé, ses galanteries, ses courses de bal, ses mascarades, les violons, & les collations qu'elle se donnoit à ses despens, le nombre de gens de toutes les manieres qu'elle recevoit dans sa maison pour y joüer, luy fit cent au 40 tres reproches, & luy dit tant de duretez que peu s'en falut qu'ils n'en vinssent aux mains ; mais un Laquais qu'elle reconnut entrant dans la chambre, fit qu'elle lâcha prise pour aller luy parler en particulier, elle en receut un Billet 8, & le congedia ; quelque précaution qu'elle prit pour le cacher, Antigame & Philogame s'en apperçurent ; elle passa ensuite dans une autre 41 chambre avec un air plein de chagrin & de colere, un moment aprés elle sortit du logis. Antigame aprés avoir entretenu ce Financier de son affaire en sortit aussi avec Philogame & l'Abbé, & comme ils estoient sur l'escalier Antigame y trouva un Billet 9conçu en ces termes.
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Bandeau fleuri. BILLET.

VOUS me promistes hier ma belle que vous ne souffririez pas de toute la nuit les caresses de vostre jaloux, je suis bien persuadé que quelque pressant qu'il ait pû estre à cause des premiers jours du Printemps, vous m'aurez tenu parole ; que je vous en ay d'obligations ma chere, que j'y suis sensible, & que j'ay d'im- 43 patience de vous en témoigner ma reconnoissance au lieu que vous sçavez.
Ils n'eurent pas si-tost lû ce Billet, qu'ils jugerent que c'estoit celuy que le Laquais avoit donné à la femme du Financier, qu'il venoit de son Galant, que le jaloux estoit son mary, & que la précipitation avec laquelle elle estoit allée au rendez-vous, avoit fait qu'au lieu de 44 mettre le Billet dans sa poche, elle l'avoit mis à costé, ou bien qu'en tirant son moucheoir, elle l'en avoit fait tomber. Antigame croyant que cet exemple pouvoit servir à son dessein, representoit avec un grand sens froid, combien cet homme estoit mal-heurex ; Sa femme, disoit‑il, consume le fruit de son travail en foles dépenses, elle le méprise, elle fait une Academie 45 de sa maison, elle le deshonore, elle le trompe, & elle luy refuse ce qu'une femme doit à son mary, pour en faire un sacrifice à son Galant ; aprés cela mariez-vous ? De bonne-foy, n'auroit‑ce pas esté un grand bon-heur pour ce Financier s'il eust eu un amy comme moy, qui luy eut representé ce que c'estoit que le mariage, & qui l'en eut détourné. Philogame se pre 46 nant à rire, luy dit, ma foy vous estes divertissant de vouloir tirer à consequence la conduite de gens ainsi faits, & en qui l'on ne voit ny prudence ny honnesteté, quelle avanie cet homme ne vient-il pas de faire en nostre presence ; Il connoist sa femme emportée, pourquoy la pousser about ? Ne devoit-il pas attendre qu'il fut seul avec elle, & qu'elle fut de 47 sens froid pour luy representer ce qu'il avoit à luy dire ; faire voir sa débauche jusques dans sa maison, bel exemple de vertu pour une jeune femme ; ma-foy, continua-t'il, si elle luy fait des infidelitez, il se les attire bien ; croyez-moy, un honneste-homme qui aime sa femme, qui a des assiduitez & de la consideration pour elle s'en fait aimer, & la rend heureuse & fidelle. Quoy 48 dont vous pretendez, repartit Antigame, que pour rendre une femme heureuse & fidelle, il n'y a qu'à l'aimer, & avoir des complaisances & des assiduitez pour elle ; Vous vous trompez, continua-t'il, ces marques de tendresse & ces assiduitez ne rendent une femme que plus imperieuse, & souvent ne luy donnent que du mépris & du dégoust pour son mary, témoin la 49 Marquise de Seliny qui demande aujourd'huy une separation d'avec son mary ; Ie luy ay oüy dire qu'elle n'auroit jamais eu cette pensée, si son mary l'avoit moins aimée, & qu'il eut eu moins d'assiduité auprés d'elle. Plaisante cause de separation, reprit Philogame. Elle est jeune, belle & bien faite, interrompit Antigame ; elle a pour Amans des gens de Robbe10 de la 50 premiere Qualité ; elle obtient par leurs credits tout ce qu'elle veut, & enfin elle en agy si adroitement qu'il y a plus de deux ans qu'elle n'est plus avec son mary, & qu'elle se divertit trés‑bien à Paris ; il offrit ensuite de la luy faire voir. Philogame & l'Abbé trouverent le caractere de cette femme trop singulier pour n'avoir pas cette curiosité ; elle les receut fort honnêtement, 51 elle estoit avec un homme de Robbe appellé Berly, & avec le beau Chevalier ; comme elle a une tres-grande demangeaison de parler de son affaire, Angatime n'eut pas beaucoup de peine à l'y conduire.
De toutes les femmes, dit-elle, qui ont demandé d'estre separées, il n'y en eut jamais une qui en ait eu tant de sujet que moy, ny qui ait eu plus de patience : 52 Ah ! mal-heureuse que je suis, continua-t'elle, avec quelle destinée bizarre suis-je née, les autres femmes se plaignent de leur maris, & veulent s'en separer, parce que bien loin de les aimer, & destre assidus auprés d'elles, ils les fuïent, au lieu que ma cruelle étoille a attaché mon mal-heur aux assiduitez incommodes, & à l'amour excessive que mon mary avoit pour 53 moy ; dés qu'il me vit à Rennes, il devint éperdûment amoureux, sa personne, son bien, & sa qualité enchanterent ma mere & moy par consequent ; le mariage fut bien-tost conclu : Peu de temps aprés il me tira de cette belle Ville, & me mena dans une de ses Terres pour se donner, disoit-il, tout entier à moy ; que j'ay souffert dans ce maudit lieu, il ne vivoit pas avec 54 moy librement & sans façon, comme un mary vit avec sa femme ; ce n'estoit que précautions ridicules, que soins impertinens sur mon chapitre ; il ne faloit pas penser à me lever avant midy, ma sante auroit couru risque ; je n'avois pas la liberté de me coucher sur le costé gauche, car la foye, disoit-il, est à craindre, & sur le dos, la rate ; quelle vision pour tourmenter une 55 femme ; les fruits je les aime avec excés, cependant il ne m'estoit pas permis d'en manger, à l'entendre dire j'avois l'estomach trop foible ; pour la promenade, il n'y faloit pas penser, le jour le Soleil hâle le tein, & échauffe le sang ; le soir & la nuit enrhument, & donnent des iluxions : J'estois donc condamnée à demeurer les journées entieres dans ma chambre à travailler 56 en Tapisserie, encore murmuroit-il le plus souvent contre l'ouvrage : Pour luy, il passoit tout le jour les yeux attachez sur mon visage, tantost se plaignant & tantost soûpirant ; que vos yeux sont beaux, Madame, s'écrioit-il, ah ! la belle bouche, & avec un transport de fureur, il portoit ses grosses lévres sur mes yeux, & les baisoit si fortement que je crai 57 gnois pour ma veuë ; aprés ces premiers transports il se jettoit à mes genoux ; Pardon, pardon, s'écrioit-il ; Madame, je suis un témeraire, & un audacieux, qui devroit renfermer sa passion dans le respect & dans l'adoration ; Il me serroit les genoux à me les meurtrir, ensuite il tomboit dans une profonde mélancolie, il me regardoit en roulant de gros yeux étincelans, & poussant 58 de grands soûpirs, Que je suis à plaindre, disoit-il, cruelle, vous ne m'aimez point, ma presence vous fatigue, & vous ne me voyez qu'avec chagrin ; Helas ! en vous épousant, je croyois devenir le plus fortuné des hommes, cependant je n'en suis que plus malheureux ; Il est vray que je suis maistre de vostre personne, mais vostre cœur ne veut point se rendre ; ingratte, repre 59 nez la personne, ou me donnez le cœur, il n'en demeuroit pas à ces premiers transports ; Hé bien, inhumaine, ajoûtoit-il, puisque tu vois avec indifference & avec mépris la violente passion que j'ay pour toy ; Tiens, me disoit-il, en tirant son épée & me la presentant, perce de mille coups ce cœur que tu fais tant souffrir, & finis des jours que tu me rends insupportables : 60 Voilà, Messieurs, de la maniere qu'il en usoit, quand nous estions ensemble, aprés cela ne m'avoüerez-vous pas, que jamais femme n'a tant souffert que moy, & n'a eu plus de raison de souhaiter d'estre separée. Vous tourmentoit-il, Madame, dit Antigame, autant la nuit que le jour. Vous avez envie de rire, Monsieur, répondit-elle, mais il me semble vous en avoir fait assez entendre : 61 Ce discours fut pris d'un sens plaisant qui fit rire toute la Compagnie. Ensuite l'Abbé prenant la parole, luy dit : Permettez-moy, Madame, de vous representer qu'il meritoit bien qu'on luy pardonnast tout ses emportemens, puis qu'ils ne venoient que de la violence de son amour & du chagrin de n'estre pas aimé. S'il vouloit se faire aimer, répartit la Dame, il faloit cher 62 cher ce qui pouvoit me re, se rendre aimable à mes yeux, & ne pas me fatiguer par sa presence continuelle, & par ses manieres insupportables : J'aime la compagnie, il ne devoit point me faire sortir de Rennes, il faloit y demeurer, & attirer dans sa maison ce qu'il y avoit de gens bien faits pour me divertir ; le jeu me fait passer des heures assez agréablement, ainsi 63 je ne devois jamais manquer de Joüeurs, ny d'argent ; je donne dans les ajustemens, ne devoit‑il pas tous les mois m'en fournir des plus beaux, & des plus à la mode ; enfin j'aime les plaisirs, sa principale occupation devoit estre de m'en chercher, & c'estoit la route qu'il devoit tenir pour aller à mon cœur. Dites-moy, Madame, reprit Antigame, comment avez-vous pû vous 64 tirer des mains de ce Tyran ? Le plus plaisamment du monde, répondit-elle ; auprés du Château où j'estois, il y avoit un petit bois dans lequel on trouvoit grand nombre de mouches cantarides ; j'en pris quelques‑unes, je les fis secher, & me les appliquay sur le sein, en peu de temps elles firent une grand excoriation, telle que je la voulois ; je feignis d'estre malade, & je 65 faisois si bien, que tantost Monsieur de Seliny me trouvoit soûpirant, d'autresfois regardant le Ciel en desesperée, en d'autres temps pleurant ou priant Dieu ; je ne luy parlois que de choses funestes, de mort, de Paradis, d'Enfer ; enfin je joüay si bien mon personnage qu'il eut une forte curiosité de sçavoir d'où venoit ce changement ; je prévoyois bien qu'il l'attribuëroit à 66 quelque violente passion que j'aurois pour quelqu'un, & qu'il avoit trop de penchant à la jalousie pour n'en prendre pas en cette occasion, il n'y manqua point ; il n'y a Prieres qu'il ne me fit, ny artifices qu'il ne mit en usage pour s'éclaicir sur ce sujet ; & comme je vis un jour qu'il me reprochoit ma conduite avec de grandes duretez, & qu'il se plaignoit de 67 ce que j'en aimois un autre ; je me jettay à ses pieds, & luy dis que s'il n'y alloit que de ma vie, je ne luy ferois pas un aveu qui peut-estre luy donneroit du dégoust pour ma personne ; mais que mon honneur y estant interessé par les soupçons injurieux qu'il me temoignoit, j'estois contrainte de luy auoüer que mon ayeule estoit morte d'un Cancer négligé, que ma famille y 68 estoit sujette, que depuis long-temps j'en avois senty quelque atteinte, que c'estoit la raison pour laquelle il m'avoit veu si froide & si chagrine ; enfin qu'il avoit paru, & me causoit de si violentes douleurs que je voyois bien qu'il ne faloit plus penser qu'à la mort ; il voulut voir le mal, aprés quelques petites façons je le satisfis ; les mouches cantarides avoient si bien 69 fait qu'il y fut trompé ; il n'avoit jamais vû de Cancer, l'affaire n'estoit pas difficile ; ensuite je me jettay a son col les larmes aux yeux, je l'embrassay, je luy dis de ces sortes d'adieux touchans, que l'on fait faire aux mourans, & luy demanday sa parole qu'il ne se remarieroit point aprés ma mort ; je parlay de Testament & de fideicommis en sa faveur : Mon Dieu ! que je 70 joüay bien mon rôlle, quand il m'en souvient. S'il eust de la douleur à la nouvelle de ma prétenduë maladie, il eust de la joye à se croire tant aimé : Il fit aussi-tost appeller le Chirurgien de son Village qui avoit oüy parler de Cancer, mais qui n'en avoit jamais vû, non plus que luy ; Vous jugez bien que je n'eus pas beaucoup de peine à luy en faire acroire ; la maniere 71 dont luy débuta Monsieur de Seliny, en luy disant que sa vie répondroit de la Cure, l'effroya extrémement ; je profitay de cette conjoncture, & mesnageay si bien son esprit qu'avec quelques Loüis, je luy fis dire à Monsieur de Seliny qu'il n'y avoit point d'homme en Province qui sceut guerir ces sortes de maux, & qu'il n'y avoit qu'un seul Medecin à Paris qui eut 72 ce secret ; je me deffendis de faire ce voyage, ou plûtost je cachay l'empressement que j'en avois, luy témoignant que je voulois rester où j'estois & y mourir entre ses bras ; il fit de l'argent, & m'y conduisit ; d'abord j'y pris conseil, je me saisis de la cassette, & le quitay, emmenant avec moy ma femme de Chambre, & mon Laquais : Pour la forme, mon Procureur me dit 73 qu'il faloit donner une plainte, & y exposer qu'il avoit tiré plusieurs fois l'épée sur moy, ce que je fis ; j'oubliois de vous dire que dans le temps qu'il faisoit toutes les folies dont je vous ay parlé, c'est-à-dire, quand il tiroit dans ma chambre son épée ; je criois feignant d'estre effrayée ; en sorte que je donnois lieu à ma femme de Chambre & à mon Laquais d'y entrer, & de 74 l'y trouver en cet estat ; si bien que je les ay fait déposer tous deux qu'ils l'avoient vû l'épée nuë contre moy, il n'en faut pas davantage en Iustice pour le faire condamner ; & mon Avocat me répond que je gagneray infailliblement ma cause. Que vous estiez à plaindre, Madame, repartit Antigame, mais aussi avoüez que Monsieur de Seliny l'est bien autant, & que pour le 75 repos de l'un & de l'autre, il vous auroit esté avantageux de ne vous point marier. Ne voyez‑vous pas, dit Philogame, en s'adressant à Antigame, que le mal-heur ne vient que de ce que Madame n'a jamais eu d'inclination pour Monsieur de Seliny, & que si elle l'avoit aimé, leur mariage auroit esté accompagné de plaisirs, & de douceurs. L'amour, interrompit Antigame, 76 n'est pas ce qui rend un mary plus heureux ; combien y en a-t'il qui souffrent, parce que leurs femmes les aiment avec excés. Voilà, reprit Philogame, une chose assez extraordinaire, & que vous aurez de la peine à prouver. Pour moy, reprit Berly, j'en sçay plusieurs exemples, & je suis persuadé que le mary d'une femme coquette qui ne l'aime point, est moins à plain 77 dre qu'un mary qui est aimé de sa femme avec excés. Comment cela se peut-il, interrompit Philogame ? Une femme coquette ne contrarie jamais son mary, reprit Berly, elle est toûjours de mesme sentiment que luy, elle est enjoüée, elle cherche à le divertir, elle a à tout moment des nouvelles, & des choses plaisantes à luy dire ; lors qu'il amene ses amis chez luy, 78 elle les reçoit le mieux du monde, elle les régale & se divertit avec eux, s'il veut la caresser à la bonne heure, elle y répond ; luy fait-il froid, elle ne gronde ny ne s'en plaint, elle n'a point ces sortes de délicatesses de cœur qui ne servent qu'à rendre mal-heureux ; jamais de jalousie, jamais d'humeur fâcheuse ; si elle a une femme de Chambre qui plaise à son mary, elle 79 ne la chassera pas pour cela : Qu'elle se deffende si elle veut, dit-elle, qu'il attaque bien s'il peut, ce n'est pas mon affaire ; au lieu qu'une femme qui aime fortement son mary, le désole jour & nuit, tantost par ses protestations de tendresse & d'amour faites à contre-temps, tantost par des soupçons & des reproches, & mesme quelquefois par des injures : Oüy, Valoury 80 m'a dit souvent qu'il n'y a rien de si insupportable que ces sortes de discours dans la bouche d'une femme pour qui le cœur ne sent plus rien, & qu'il ne l'experimentoit que trop avec la sienne ; elle ne cesse de pleurer, disoit‑il, à peine peut-on l'obliger de prendre quelque nourriture ; si je manque au repas ou si je découche, elle ne mange point, & passe les nuits 81 sans se coucher à m'attendre ; elle estoit belle, & avoit de l'embonpoint, mais avec cette belle maniere de vie, elle est devenuë effroyable ; aprés cela, me disoit Valoury, ne faut‑il pas avoüer que je suis le plus mal-heureux de tous les hommes en femme, & que le mary d'une coquette est beaucoup moins à plaindre que moy. J'ay oüy parler, reprit le beau Che 82 valier, de la conduite de Valoury avec sa femme, il y a tant d'ingratitude qu'on ne sçauroit l'excuser : Elle estoit fille lors qu'il en devint amoureux, & elle fut sensible à sa passion ; mais comme elle estoit unique, & qu'elle avoit plus de bien & de naissance que luy, son pere s'y opposa ; cette fille l'aima si fortement qu'elle feignit de ressentir des fruits de son 83 amour, il n'y a mauvais traitement qu'elle ne receut de son pere ; cependant elle demeura toûjours ferme & constante : Enfin le pere croyant l'affaire sans remede, pour reparer l'honneur de sa famille, consentit à leur mariage ; ce malhonneste homme n'eut pas esté quinze jours avec elle, quoy qu'elle fut belle, aimable, & qu'elle eut la derniere tendresse pour luy, qu'il 84 prit du degoust pour elle, & s'attacha auprés d'une personne qui avoit beaucoup moins de merite. Mon Dieu ! que vous estes sotte, Madame de Valoury, interrompit brusquement, Madame de Seliny, Ah ! si vostre époux avoit eu à faire à moy, que je l'aurois bien reduit. Comment auriez-vous fait, repartit Antigame. Un homme, reprit-elle, lors qu'il croit posseder 85 entierement une femme, & qu'il n'a rien à craindre ny a souhaiter au delà, tombe dans l'indifference pour elle ; c'est ce qui a fait que Valoury voyant qu'il possedoit seul sa femme & sans partage a cessé de l'aimer. Pour moy, j'en aurois agy plus prudemment qu'elle, dés que je me serois apperçûë que mon mary n'auroit plus en ses premiers empressemens pour moy, je me serois fait 86 des Amans que j'aurois attiré dans le logis pour les luy faire voir ; la jalousie auroit aussi-tost réveillé sa tendresse assoupie, & me l'auroit ramenée ; que j'aurois eu de plaisirs à faire un peu la cruelle, & à le rebuter au commencement ; je serois devenuë une seconde bonne fortune pour luy ; voilà d'où vient continua-t'elle, que les femmes adroites & galantes sont 87 plus aimées de leurs époux que les autres ; la raison est que leurs époux ne se trouvans pas dans cette possession tranquile qui conduit à l'indifference, ils souhaitent, ils craignent, ils esperent, ils desesperent, ils se consolent, & c'est dans ces differentes agitations que se nourit l'amour; au lieu que les maris des femmes de l'humeur & du caractere de Madame de Va 88 loury reviennent difficilement à les aimer à cause qu'ils ne sentent point la diversité de ces mouvemens, leur possession estant paisible & sans trouble. Les femmes, reprit le beau Chevalier, ne manquent jamais d'adresse dans la conduite de leurs amours, & aprés ce que Madame de Valoury a fait, l'on peut dire avec raison que rien ne leur est impossible ; avoir eu 89 le secret de devenir une seconde bonne fortune à son mary, l'avoir fait trouver plusieurs fois à deux & trois heures aprés minuit à des rendez-vous, luy avoit causez de ces sortes de transports, dont les Amans les plus passionnez sont capables, & enfin en avoir tiré un bel enfant ; dites-moy, n'este-ce pas là l'entendre ? Cela est fort plaisant, répondit Madame de Seliny, je vous 90 prie, Monsieur, expliquez-vous. Madame de Valoury, reprit le Chevalier, aimoit éperdûment son mary, il n'avoit cependant pour elle que du dégoust, il ne pouvoit souffrir sa compagnie, & faisoit lit à part, ce qui jettoit cette pauvre femme dans le dernier chagrin ; comme elle cherchoit un jour la cause d'une semblable conduite, il luy vint dans l'esprit qu'il 91 faloit que son mary fust engagé ailleurs ; elle découvrit que c'estoit auprés d'une jeune veuve de son voisinage ; elle fit societé avec elle, & la ménagea avec tant d'estprit & d'adresse qu'elle devint sa meilleure amie. Cette veuve avoit un Procés contre les Parens de son mary sur sa Qualité de veuve, & sur l'estat de ses enfans ; elle n'estoit pas des plus accommo 92 dées, & ce Procés la consumoit en frais. Madame de Valoury profita de cette occasion, elle solicita pour elle auprés de ses Juges, luy presta de l'argent, & enfin luy rendit tant d'autres services qu'elle l'engagea entierement dans ses interests ; elle y eut d'autant moins de peine que le cœur de cette veuve avoit pris party ailleurs, ce qui l'obligea de faire confidence à Madame 93 de Valoury de la passion que son mary avoit pour elle, des discours qu'il luy avoit tenus, des presens qu'il luy avoit voulu faire, & enfin des manieres vives avec lesquelles il la pressoit. Madame de Valoury voulut qu'elle ne refusast point l'argent ny les presens, offrant de livrer la marchandise pour elle ; & voicy comment de concert elles conduisirent l'affaire. La veuve 94 receut l'argent & les presens, & feignit de se rendre ; mais ce qui luy sembloit le plus difficile, à ce qu'elle disoit à aloury, estoit de trouver un lieu pour le rendez-vous, parce qu'elle estoit observée de fort prés par ses Parties, que sa femme de Chambre ne la quitoit point toute la journée, qu'elle s'en défioit, qu'elle avoit une petite fille éveillée qui observoit 95 tout de fort prés, & qui parloit beaucoup, & qu'ainsi elle avoit de grandes mesures à garder avec ces deux personnes, à moins qu'elle ne voulust se perdre. Valoury voyant les difficultez qui se trouvoient pendant le jour offrit de venir la nuit, quand tout le monde seroit couché ; il luy dit qu'elle n'avoit qu'à luy donner le passe-par-tout, & comme pour l'aller 96 trouver il n'y avoit qu'une salle à passer dans laquelle personne ne couchoit, il s'y rendroit sans estre vû & sans bruit, & qu'avant le jour il se retireroit. La veuve luy representoit que sa femme de Chambre & sa petite fille couchoient dans un petit cabinet à costé de sa chambre, & qu'il ne faloit ny parler ny faire le moindre bruit. Le passe‑par-tout donné, Valoury 97 ne manqua point au rendez-vous. Madame de Valoury s'estoit mise à la place de la veuve, & la veuve s'estoit retirée dans une autre chambre : Valoury se plaça auprés de sa femme sans bruit & sans que personne du logis s'en apperceut : Elle ne parloit point, & il ne pouvoit la voir à cause de l'obscurité ; si bien qu'elle n'eust pas de peine à 98 passer pour la veuve dans un lieu, où il ne pouvoit concevoir qu'il y eut une autre femme. Jamais homme ne fut si charmé de sa bonne fortune, ny dans des ravissements de plaisirs plus grands : Enfin la pauvre femme craignoit pour la vie de son mary, ou du moins pour sa santé ; le jour approchant il se retiroit, & continua ce petit com 99 merce quelque temps ; ce qu'il y a de plaisant ce sont les conversations qu'il avoit pendant le jour avec cette veuve, touchant les plaisirs de la nuit ; elle étouffoit quelque-fois de rire, tant il poussoit l'exageration : Pour s'en mieux divertir elle luy demandoit froidement la difference de ceux qu'il goûtoit avec sa femme. Avec ma femme, ré 100 pondit-il, je n'en ressens aucun, ce n'est que par devoir ou plûtost par necessité, & si je n'avois besoin d'elle pour trouver de l'argent chez le Notaire, je ne pourois jamais m'y resoudre : Elle a, continuoit-il, la chair molle, la peau rude, elle n'a point de gorge, elle est seiche, ses lévres sont froides & glacées, se peut-il rien de plus dégoûtant. 101 Il faut avoüer, dit Madame de Seliny, en élevant les yeux & les mains au Ciel qu'il y a d'étranges manies sur le chapitre de l'amour ; Valoury ne peut souffrir sa femme, quand il la connoist ; elle a la chair molle, la peau rude, elle n'a point de gorge, elle est seiche, & les lévres sans feu ; & cependant quand il ne la reconnoist pas pour sa 102 femme, & la prend pour un autre, il ne luy trouve aucun de ces défauts, & il a pour elle toute la tendresse & l'empressement possible : Mais d'où vient cela, continua-t'elle, qui m'en peut donner une bonne raison. Il la prenoit, répondit le Chevalier, pour une autre que sa femme ; changement de mets réveille l'appetit. Ce raisonnement n'est 103 pas juste, reprit Madame de Seliny, puis qu'il trouve le mesme objet tantost desagreable & dégoûtant, & tantost agreable & charmant. C'est peut-estre, reprit Berly, parce que comme les plaisirs des personnes mariées sont permis, ils ne touchent point vivement les sens ; la loy, & la deffence sont des assaisonnemens au plaisir, & je me 104 souviens à ce sujet d'un mot libertin que j'ay oüy dire souvent en Italie pour exagerer le plaisir sensible, quale gusto si fosse peccato. Ce raisonnement n'est pas juste, reprit Madame de Seliny, Madame de Valoury aime avec passion son mary, & dans vostre pensée elle ne devroit pas l'aimer, puissque ce n'est pas un peché en elle de l'ai 105 mer : Je vois, continua‑t'elle, que la veritable raison est celle que je vous disois tout à l'heure, qui est, que l'amour meur dés qu'il n'agit point ; Valoury n'avoit rien à souhaiter de sa femme, elle estoit toute à luy, il desposoit comme il vouloit de son cœur & de sa personne, & voilà ce qui étouffe l'amour : Pour sa Maistresse, il n'alloit que dans 106 certaines heures de la nuit chez elle ; il y avoit sans doute du peril, il sentoit quelquefois des craintes & des frayeurs, & c'est ce qui nourrissoit son amour, & ce qui redoubloit ses empressemens, & ses transports pour sa femme, quand il la prenoit pour sa Maistresse : A ce propos je me souviens, continua-t'elle, d'une Dame de mes amies qui 107 a plus de quarante ans bien comptez, & pour qui le mary a autant d'empressement que le premier jour qu'il l'a épousée ; voicy comment elle se l'est conservé ; elle est fiere, & ne luy souffre jamais de familiarité ; son lit est à part, & si le mary veut passer la nuit avec elle, elle fait la difficile, l'em 108 portée, luy fait acheter ses faveurs, & se fait donner chaque fois un bijou. Fin de la premiere Partie.
Cul de lampe fleuri. 109
Bandeau fleuri.

PHILOGAME ET ANTIGAME, OU LES AGRÉEMENS ET LES CHAGRINS DU MARIAGE NOUVELLE GALANTE. Seconde Partie.

Lettrine fleurie. DANS le temps que Madame de Seliny parloit ainsi, un Laquais vint l'avertir 110 que la Baronne de Chardonnay & la Comtesse de Réal, accompagnées du Vicomte du Pin & du Commandeur de Fuissé venoient luy rendre visite : Ah ! Messieurs, s'écria Madame de Seliny, que vous allez avoir de plaisir d'entendre parler sur le sujet de vostre conversation cette Compagnie ; ces deux femmes, outre qu'elles sont des plus jolies de Paris, ont de l'esprit comme 111 des Anges ; dans le moment qu'elle parloit ainsi, cette Compagnie entra ; les premieres civilitez faites & chacun placé, l'Abbé Sophin prenant la parole leur dit : Que nous avions besoin de vous, Mesdames pour décider une difficulté qui est entre Philogame & Antigame sur le Mariage ; Philogame prétend qu'il y a bien plus d'agréement, & moins de chagrins dans la vie d'un 112 homme marié, que d'un homme qui ne l'est point ; Antigame est d'avis contraire. Qu'en pensez-vous, Mesdames, interrompit Madame de Seliny. Cela dépend du choix de la personne, repartit la Baronne de Chardonnay. Il est presque impossible, Madame, reprit Antigame, de bien choisir dans un temps où une fille se déguise & paroist toute autre qu'elle n'est, ou 113 qu'elle sera, que cela se fasse par temperament ou par déguisement, l'on n'en souffre pas moins. Une fille, continua la Baronne, de quelque maniere qu'elle s'observe, ne peut si bien se démonter qu'elle se dérobe aux yeux des clairs-voyans. Eh bien ! Madame, reprit Antigame, quelle qualité souhaitez-vous qu'elle ait pour en faire une bonne femme. Qu'elle soit sage, 114 repartit la Baronne, devote, qu'elle ait de l'esprit, & qu'elle aime son mary. J'en ay vû, repartit Antigame, quelques-unes qui passoient dans le monde pour avoir toutes ces qualitez, & dont les maris n'estoient pas plus heureux ; quel chagrin, quelle contrainte, un mary n'a-t'il pas à souffrir d'une femme qui passe pour estre sage ; elle est presomptueuse, 115 fiere, & remplie d'ellemesme ; son mary ne fait jamais rien de bien, à tout moment elle combat ses sentimens & conduite ; elle veut tout conduire, tout regler, & s'imagine que son mary (parce qu'elle ne vit pas dans le déreglement comme les autres femmes) luy doit avoir les dernieres obligations d'une vertu dont sa vanité doit seule luy tenir compte : Le mary d'une 116 devote n'en aura pas meilleur marché, elle se laissera conduire par des esprits faux & interessez qui broüilleront sa cervelle, déregleront sa conduite, garniront son alcove de teste de mort, la feront habiller d'une maniere singuliere & extraordinaire, & qui sous pretexte de devotion l'engageront à faire jeûner & mourir de faim son mary, ses enfans & ses domestiques, & à 117 faire par ses bizarreries, & par ses chagrins un enfer de sa maison ; une femme spirituelle n'est gueres moins à craindre ; elle est insolente, opiniâtre & dénaturée ; elle méprise son mary, le traite d'ignorant, & il n'y a rien de bien pensé que ce qu'elle imagine, & au lieu de veiller à ses affaires domestiques, elle ne pense qu'à remplir des bouts rimez, qu'à faire des vers, & à 118 chercher tous les mois une bonne place dans le Mercure galant ; quoyque la femme qui aime son mary semble estre le meilleur partage, neanmoins elle n'est pas la moins incommode, & la moins à charge ; le mary dés qu'il est arrivé à un certain point, n'a plus d'empressement ny de tendresse pour sa femme ; cependant quand sa femme l'aime, elle s'apperçoit bien-tost de 119 son indifference ; la jalousie s'y mesle, ce ne sont nuit & jour que reproches ; à l'entendre parler le mary est un traistre, un perfide & un scelerat ; quelques innocentes que soient ses actions, elles les explique criminellement, & sur un leger soupçon, elle écrit ou à un Mary ou à un Galant que sa femme ou sa Maistresse le trahissent ; si son mary rit ou raille avec elle, ou 120 la caresse ; c'est, dit-elle, qu'il mesnage quelque nouvelle trahison, s'il resve ou s'il a du chagrim, c'est d'estre avec elle, & de l'impatience d'estre avec sa Maistresse. Vous avez oüy parler de cette femme qui sur le soupçon qu'elle eust qu'un habit magnifique que son mary s'estoit fait faire estoit pour plaire à une femme qui avoit une garniture de rubans de mesme couleur, 121 jetta l'habit dans le feu avant que le mary fut levé : De cette autre qui déguisée en Laquais suivoit son mary par tout pour sçavoir ses intrigues ; Et de cette autre qui transportée de jalousie alla attendre sur un grand chemin la Maistresse de son mary, & qui pour luy donner du mépris & du dégout de sa personne fit commettre sur elle par son 122 More, & par ses autres salets des actions honteuses, & la fit traiter comme une infâme prostituée : Avoüez aprés cela qu'un mary qui est ainsi aimé de sa femme n'a pas peu à souffrir. Vous outrez les caracteres, reprit Philogame, une femme peut estre sage & devote sans estre chagrine & incommode ; spirituelle sans estre visionnaire & superbe, & 123 aimer son mary sans estre jalouse. Il n'y a gueres de femmes, repartit Antigame, qui se tiennent dans ce juste milieu, il y entre toûjours de l'excés dans tout ce qu'elles font. Pour moy, dit le Commandeur de Fuissé, si j'avois à choisir une femme, je la prendrois jolie, spirituelle & enjoüée ; je voudrois qu'elle aimast tous les plaisirs, le jeu, le bal, la 124 promenade & la bonne chere, en un mot qu'elle ne pensast qu'à se divertir. Vous raisonnez en Commandeur, répondit Antigame, c'est à dire en homme d'une profession à changer de femmes ; mais un mary n'a pas cet avantage, dés qu'il a possedé six mois cette jolie femme ; cette femme spirituelle & enjoüée, qu'il l'a veuë sortir de son lit, 125 le tein jaune, les lévres pâles, les yeux battus, le visage bridé d'une cornette sans ajustement, & qu'il l'a entendu parler & raisonner dans ces temps negligez, & quand elle ne s'observe point ou qu'elle est chagrine : Adieu la tendresse, adieu la consideration, adieu l'estime ; il luy ôte la bourse, il luy refuse l'argent qu'elle veut pour ses habits, 126 pour ses ajustemens & pour son jeu ; il la gronde, il s'en plaint, il fait lit à part ; elle s'apperçoit bien-tost de ce changement : Il faut s'en vanger, dit-elle, coliers, bagues, croix de diamans, nippes, bijoux & meubles, elle met tout en gage pour avoir de l'argent ; ne suffit-il pas, il faut se faire separer, c'est un dissipateur, crie-t'elle 127 aux Juges, il a des Maistresses en Ville, & il a attenté à ma vie ; enfin mensonges, artifices & supporsitions, tout est de saison pour elle : Dans cet intervalle l'Amant officieux tend les bras, elle s'y jette : Cet Amant fait comme le mary, il la méprise, il s'en dé goute & la quitte : Elle en prend un autre, & puis un autre ; 128 & promenant ainsi ses faveurs de Galant en Galant, elle se perd de reputation et d'honneur dans le monde : Le mary apprend tout cela, il n'oseroit s'en plaindre en Justice, il ne trouveroit point de Témoins, & cette seule plainte suffiroit pour le faire succomber dans la demande en separation, & pour le faire condamner à restituer la dot 129 dont sa femme a consumé la meilleure partie. Jugez aprés cela, s'il y a de l'avantage à épouser une belle femme. Eh bien ! épousez la donc sotte & laide, reprit le Commandeur. Je n'aimerois point, repartit Antigame, à rougir dans le monde des ingenuitez & des sottises de ma femme. Pour laide, je ne luy conseille pas, continua le 130 Chevalier, il faudroit qu'elle payast, & cela est d'une grosse dépense dans une maison. Vous faites le difficile & le beau raisonneur, interrompit la Comtesse de Réal, en s'adressant à Antigame ; cependant ce sont les gens faits comme vous qui y sont les plûtost pris, & à dire les choses comme je les pense, il est plus honneste & plus avantageux 131 à un homme de se marier, que d'y renoncer toute sa vie : Oüy, continua-t'elle, aprés avoir vû la vie, & la fin de Singamis & d'Agamis, je conseilleray toûjours à un homme de se marier. Alors toute la Compagnie qui estoit partagée sur le sentiment de Philogame & d'Antigame eut la curiosité d'en sçavoir l'Histoire, & pria la 132 Comtesse de leur en faire le recit, ce qu'elle fit en ces termes.
Cul de lampe avec cupidons soutenant une corbeille de fleurs. 133
Bandeau fleuri.

HISTOIRE DE SINGAMIS ET D'AGAMIS

SIngamis & Agamis estoient deux freres sortis d'une illustre Famille, leur fortune estoit 134 considerable, de belles terres estoient substituées à leurs enfans. La meilleure amie que leur mere eut au monde estoit ma mere, en mourant elle leur avoit ordonné de suivre ses sentimens, ils s'en estoient bien trouvez dans les commencemens, si bien qu'ils ne faisoient point d'affaires de consequence sans les luy communiquer. L'âge auquel Singamis & Agamis de 135 voient penser à se marier estant arrivé, ma mere leur en parla : Son avis estoit qu'ils se mariassent tous deux ; la Religion, & les belles terres qui leur estoient substituées luy servoient de raison ; ny l'un ny l'autre n'y vouloient entendre : Agamis qui étoit l'aisné y avoit une repugnance invincible qu'elle ne pût surmontter ; & à l'égard de Singamis, quoy qu'il fit 136 fort le difficile, neanmoins elle le ramena, & se chargea du soin de luy chercher une femme ; voicy comment elle s'y prit : Elle vouloit que la femme eust du bien, mais elle ne s'arrestoit pas à un peu plus ou un peu moins ; elle demandoit sur tout qu'elle fut née d'une mere sage & vertueuse qui luy eut donné une bonne education ; persuadée que la fille devoit avoir les 137 inclinations de sa mere ; elle en estoit si prévenuë & l'avoit observé si souvent, que quand on luy parloit de la coquetterie de quelque jeune femme, elle ne manquoit jamais d'aller déterrer sa deffunte mere pour faire voir que la fille ne faisoit rien que la mere n'eust fait ; elle ne demandoit pas une grande beauté, disant que les suites en estoient dangereuses, & pourvû 138 qu'une fille n'eut rien de choquant dans son visage & dans sa taille, & qu'elle eut l'air d'une honneste personne, elle s'accommodoit du reste ; parce que, disoit-elle, que quelque dépourvûë de beauté que soit une fille, si elle est modeste & sage, elle trouve toûjours à qui plaire. Elle estoit donc de l'avis du je ne sçay quoy, interrompit le Vicomte du Pin. Il estoit bien 139 necessaire, reprit brusquement la Comtesse de Réal, de m'interrompre : Je declare que si vous y revenez, je croiray que mon Histoire fatigue, & je me tairay ; Oüy, Monsieur le Vicomte, reprit-elle, en soûriant, & en se remettant de sa brusquerie : Elle estoit tellement prévenuë que nous sentions les uns pour les autres certain je ne sçay quoy d'amitié ou de haine, 140 qu'avant que de se déterminer aux choix de Sophronie dans laquelle elle trouvoit toutes les qualitez qu'elle demandoit pour faire une femme raisonnable ; elle voulut sçavoir, si le je ne scay quoy ne seroit point contraire à ses desseins ; voicy comment elle s'y prit. Un jour ayant fait trouver à une assemblée Singamis & Sophronie sans qu'ils se connussent, & sans qu'ils 141 eussent la moindre veuë de ses desseins ; elle se mit à railler Sophronie, à la pousser vivement, & à la tourner mesme en ridicule sur quelque chose ; ce n'estoit que pour observer Singamis, & sçavoir ce qu'il sentiroit pour Sophronie ; dans ce moment le je ne scay quoy y estoit. Le pauvre garçon souffroit plus que Sophronie, il faisoit tout de son mieux pour la def 142 fendre, & en sortant il avoüa de bonne-foy à ma mere qu'il avoit eu contre elle du chagrin de la voir si mal mener cette pauvre fille : Ma mere sans se découvrir luy en fit de petits reproches, & luy disant qu'elle n'avoit rien de beau, tira de luy un aveu qu'elle luy plairoit plus qu'un autre ; c'est ce que ma mere demandoit ; elle ne luy fit plus de mistere de ses desseins, 143 & aprés luy avoir rendu raison de tout ce qu'elle avoit fait, elle le fit consentir à épouser Sophronie : Ce qu'il y a de singulier est qu'encore que plusieurs autres jeunes-gens eussent pris le party de Sophronie, contre ma mere ; elle n'avoit de la reconnoissance, & n'estoit sensible qu'à ce qu'avoit fait Singamis, & ne pouvoit s'empescher de s'en loüer incessament ; com 144 me ma mere apprit dans la suite, aussi ne tarda‑t'elle gueres à faire ce mariage. Ah ! Antigame, s'écria la Comtesse de Réal en cet endroit, que vous changerez bien de sentimens quand vous aurez vû les manieres differentes de ces deux freres dans le cours de leurs vies & dans leurs morts. Ce n'estoit que douceurs, qu'agréemens, que consolations, que repos de conscience, & 145 que gloire pour Singamis ; que honte, que mépris, que chagrins, que desespoir, que remors pour Agamis, comme vous allez voir.
Sophronie estoit officieuse, humble & discrette avec son mary ; elle avoit dans son domestique une grande douceur meslée d'un peu de severité, avec laquelle elle sçavoit se faire aimer, & engageoit un chacun à faire son de 146 voir, sans jamais crier ny quereller ; & si quelque chose n'alloit pas dans l'ordre, avec des raisons fines, & adroitement inspirées, elle ramenoit les esprits & les portoit à se faire justice les premiers ; il ne se pouvoit qu'avec une conduite aussi honneste & aussi engageante, elle ne touchast le cœur de Singamis : Cependant pour estre marié, il ne laissoit pas d'avoir quel 147 que reste de ses premieres inclinations, soit pour la table, soit pour le jeu, soit pour ses anciennes Maistresses. Singamis aimoit à regaler ses amis, Sophronie les recevoit le mieux du monde ; elle avoit doûjours un visage ouvert & riant ; elle disoit cent jolies choses, & tout estoit si bien ordonné chez-elle, qu'ils s'y plaisoient plus que par tout ailleurs. Quand 148 Singamis revenoit du jeu fort tard, elle estoit la premiere à luy ouvrir la porte avec un air gay & caressant, & s'il se plaignoit de ce qu'elle ne s'estoit point couchée, elle luy répondoit que ses Domestiques avoient veillez les nuits precedentes, & qu'elle vouloit veiller à son tour, afin qu'ils fussent plus en estat de luy rendre service le lendemain ; qu'elle pouroit 149 dormir la matinée, & qu'enfin elle estoit bien‑aise de boire avec luy Lorzat, le Sorbec11, ou la liqueur qui estoit de saison, & qu'elle avoit soin de tenir toûjours preste à son arrivée ; si elle remarquoit sur le visage de son mary quelque chagrin pour la perte qu'il avoit faite au jeu, sans témoigner qu'elle s'en appercevoit, elle luy parloit de gens qui devoient luy appor 150 ter bien-tost de l'argent, & tournoit toûjours l'état de leurs affaires du meilleur costé ; ce qu'elle avoit le plus de peine à digerer estoit le commerce de son mary avec ses anciennes Maistresses, elle ne s'en plaignoit point, & ne luy en faisoit pas un plus meschant visage ; mais quand elle avoit fait quelque nouvelle découverte là-dessus, elle se retiroit dans son cabi 151 net & fondoit en larmes. Si son mary la surprenoit en cet estat essuyant promptement ses yeux & cachant sa douleur, elle reprenoit son premier visage, & vivoit également avec luy ; & si Singamis vouloit aller au devant & se justifier, elle recevoit tout ce qu'il disoit d'un air doux & soûmis, luy faisoit entendre qu'elle ne se croyoit pas assez de merite pour le posseder tout 152 entier, & qu'elle n'estoit pas née pour un si grand bon-heur. Quoy qu'une conduite aussi sage, & aussi touchante que celle de Sophronie fut capable de retirer Singamis de toutes ses jeunesses & de ses libertinages ; un fils & une fille qu'elle avoit de luy, & ausquels elle avoit donné une tres‑belle education luy furent d'un grand secours : Ces Enfans chantoient, dansoient & joüoient 153 fort bien du Clavesin ; ils sçavoient le Blazon12, la Geographie, la Chronologie & l'Histoire. Admirez, je vous prie, combien une femme honneste, spirituelle & aidée par des Enfans aimables, & bien élevez a de pouvoir sur l'esprit de son mary pour le ramener à son devoir : Cét homme qui n'aimoit que le gros jeu, les grands repas, les femmes & la débauche, ne joüe 154 plus qu'avec ses Enfans, ne veut plus manger que dans sa maison, & ne peut plus souffrir d'autre compagnie que celle de sa femme. Je ne puis, disoit-il, souvent à ma mere, je ne puis assez admirer mon changement ; j'ay fait ce que j'ay pû avant que d'estre marié pour me guerir de la passion du jeu ; j'estois incessament au Cabaret, & parmy les femmes, nonobstant les 155 reproches que je m'en faisois, & les remors que j'en souffrois ; & presentement j'ay un si grand dégoust, & une si grande horreur pour ces sortes de choses, que je ne puis concevoir quelle satisfaction j'y trouvois alors ; mon unique plaisir est d'estre avec ma femme & mes Enfans ; je passe les journées le plus agreablement du monde à les voir joüer & se caresser, & toute 156 mon ambition ne tend qu'à leur donner une belle education, & qu'à leur faire une grosse fortune. Comme la Comtesse de Réal parloit ainsi, la Baronne de Chardonnay prenant la parole, luy dit, Madame l'on ne peut avoir plus de plaisir que nous en avons à vous entendre, & nostre party est pris de ne vous point quitter que nous n'ayons oüy la fin de vostre Histoire, 157 quoy que l'heure de la Comedie approche, & que nous nous soyons engagez à nous y trouver, comme vous sçavez. Je vous entens, reprit la Comtesse de Réal, vous voulez que je finisse ; je vous obéïray, Madame, aussi bien Antigame souffre trop au recit des plaisirs que Singamis a trouvez dans le mariage ; mais qu'il ne s'y trompe pas, je le tiens encore plus mal diverty dans tout ce que 158 j'ay à luy dire sur le Chapitre d'Agamis.
Pour finir, continua la Comtesse, Singamis & Sophronie ayans mis toute leur occupation & leur plaisir à former l'esprit, & le cœur de leur fils & de leur fille, & à leur amasser du bien, en firent des personnes achevées, les rendirent les meilleurs partis de Paris, & les marierent à des personnes qui appartenoient aux Ministres, 159 ce qui leur donna une grande élevation dans le monde ; & fit que Singamis ayant eu occasion de faire connoistre son merite, le Roy luy donna un employ considerable dans lequel il vieillit avec honneur, & mourut avec constance & avec fermeté entre les bras de sa femme qui le consoloit dans ses derniers momens, en luy disant que ce n'estoit pas mourir que de laisser au 160 monde des Enfans faits comme les siens. Aprés sa mort Sophronie disposa de ses biens, & se retira dans un Convent, où elle mourut en odeur de sainteté.
Vous venez de voir, continua la Comtesse, la vie & la mort de Singamis, qui s'estoit marié par le conseil de ma mere ; vous allez oüir la vie & la mort d'Agamis son frere qui ne voulut jamais y en 161 tendre ; aprés quoy vous jugerez si je n'ay pas raison de conseiller le mariage.
Agamis jeune, bien fait, riche, de qualité, galant, sans femmes, & sur le pied de ne vouloir jamais se marier, ne manqua pas de trouver de ces sortes de bonnes fortunes aprés lesquelles les jeunes gens courent avec tant d'avidité ; cependant passer des heures entieres caché 162 dans un cabinet & quelques fois dans une armoire, sans oser presque respirer ; d'autresfois descendre promptement avec des draps noüez par la fenestre d'une chambre dans la ruë à la faveur des tenebres, & dans la crainte d'estre surpris par le Guet : Entendre en se retirant chez soy sifler à ses oreilles les balles de mousquet, estre attaqué par des Assassins ; 163 ingratitude & infidelité de Maistresses, Medecin, Chirurgien, la pluspart du temps aux trousses furent des raisons qui rebuterent Agamis de ces pretenduës bonnes fortunes, & luy firent prendre la resolution de s'attacher à une seule personne avec laquelle il s'imaginoit pouvoir mener une vie agreable & tranquile : Il jetta les yeux sur Scortine qui estoit une 164 fille sous la conduite d'une mere peu commode pour le bien, & femme à tout souffrir pour un bon repas ou pour le moindre profit ; la friponne de Scortine joüa bien son rôlle, ce n'estoit pas une grande beauté, mais elle avoit dans son air & dans ses manieres je ne sçay quoy de tendre, & de touchant qui engagoit ; aussi fit-elle faire bien du chemin à Agamis. 165 A la voir vous l'auriez prise pour la fille de France la plus sage, & elle avoit déja trompé bien des gens qui l'avoient regardée comme une bonne fortune : Agamis donna dans le piege plus avant que tous les autres ; Billets 13 doux, vers, declarations d'amour, Comedies, Opera, bagues, croix de diamans, & coliers de perles ; enfin tout fut mis en usage avant que 166 d'écouter Agamis : Encore luy fit-elle entendre qu'elle ne se rendoit qu'à la violente passion qu'elle avoit pour luy. Un jour comme elle estoit pressée (jugez du caractere de cette artificieuse elle se jetta aux pieds d'Agamis, luy protesta qu'elle n'avoit jamais aimé personna autant qu'elle l'aimoit, & luy serrant les genoux & fondant en larmes, elle le prioit instament de 167 ne la point perdre en faisant un meschant usage de la tendresse qu'elle avoit pour luy. Ce discours arresta tout court Agamis, il estoit ennemy des violences. Vous ne m'aimeriez plus, mon cher, continua-t'elle, & ensuite se levant comme triomphante, elle sa va jetter dans un fauteüil d'où elle regardoit Agamis avec des yeux insultans : Le pauvre Garçon m'a avoüé depuis 168 qu'il avoit esté sur le point d'aller luy demander pardon, lors que Scortine se mettant à rouller des yeux languissans feignit de s'évanoüir : Agamis vint à son secours, & insensiblement oubliant sa vertu, il se laissa aller au transport de son amour. Non ! Lucrece violée ne fit point voir des sentimens de douleur & de vangeance si vifs, & si ardens ; vingt fois elle 169 sauta à l'épée d'Agamis, & vingt fois elle feignit de vouloir se tuer. La fourbe, l'artificieuse, c'estoit pour donner une plus grande idée d'elle à Agamis.
Vous jugez bien qu'ayant commencé par ce premier personnage, elle en fit bien d'autres. A en juger par les apparences, elle avoit une inclination pour Agamis au de-là de tout ce que l'on peut concevoir, au 170 moindre petit mal, ou moindre chagrin qu'il avoit, elle estoit desolée. Non jamais fille n'a paru si desinteressée ; elle auroit, disoit-elle, sacrifié, biens, vie & honneur pour luy ; elle avoit haï generalement tous les hommes, & elle ne pouvoit concevoir comment elle avoit esté capable d'une si violente passion pour Agamis ; cependant tout cela n'estoit qu'artifice, 171 & que fourberie, où l'interest seul avoit part ; & ce n'estoit pas une affaire pour elle d'entretenir deux & trois hommes ; cependant le pauvre Agamis donnoit grossierement dans le panneau, il se croyoit le plus heureux de tous les hommes d'avoir trouvé une personne si raisonnable, si vertueuse, & qui l'aimoit si tendrement ; ce qui fit qu'il se détacha de tout autre 172 engagement pour se donner entierement à elle ; dés qu'elle s'en fut apperçûë, elle commença par se rendre Maistresse de sa maison, elle y mit des Domesstiques de sa main ; elle voulut avoir la bource en faisant la bonne Econome, & mesnagea son esprit de telle sorte qu'elle le broüilla avec sa famille, & le fit rompre avec tous ses anciens amis. Enfin tout n'alloit chez luy que par 173 l'ordre de Scortine : Elle eust un fils, le mal-heureux Agamis en estoit fol, il ne pensoit qu'à tromper la loy pour le rendre Maistre de tout son bien aprés sa mort : Scortine profitant de cette occasion, luy fit faire dans une maladie qu'il eut plusieurs Obligations à son profit, & à celuy de quelques-uns de ses Galans : Agamis croyoit de ne rien risquer estant maistre des 174 Obligations. Pour conclusion le fils de Scortine donna mille chagrins à Agamis ; il passoit les journées entieres dans le cabaret, & dans de meschans lieux ; il ne frequentoit que des Filoux : tantost on le rapportoit plein de vin, & sans connoissance ; d'autresfois dangereusement blessé ; un autre jour il faloit le cacher, parce qu'il avoit blessé ou tué quelqu'un ; d'autresfois 175 il estoit dans les cachots, & à la veille d'une condamnation honteuse & infâme. Enfin il poussa si loin sa brutalité qu'il voulut battre, & mesme tuer plusieurs fois Scortine & Agamis. Scortine ne vescut pas mieux dans la suite que son fils ; elle se donna à mille Coquins avec lesquels elle beuvoit, & faisoit cent autres infamies qui acheverent de perdre sa reputation & de ruiner 176 sa santé ; elle communiqua son mal à Agamis qui commença à le reconnoistre, & voulut prendre des mesures pour se tirer de ses mains ; mais elle s'en apperçu, ce qui fit qu'elle luy donna un poison lent, luy vola la clef de son cabinet, & prit son argent, & toutes les Obligations qu'il avoit signées pendant sa maladie ; se retira de la maison d'Agamis, & en 177 vertu de ces Obligations, elle fit saisir tous ses biens, & l'en dépoüilla entierement ; de sorte que le pauvre Agamis abandonné & méprisé de tout le monde, gâté & perdu par les maux, & par le poison qu'elle luy avoit donné, mourut dans une extrême misere & dans le dernier desespoir.
La Comtesse de Réal n'eut pas si-tost cessé de parler, que toute la Com 178 pagnie se declara pour le mariage, & fut du sentiment de Philogame. La Marquise de Seliny se declara plus fortement que les autres, elle disoit qu'une honneste femme a toûjours dans le cœur de certains sentimens de vertu qui donnent incomparablement plus de satisfaction que les manieres déreglées d'une Concubine, & que l'enfant legitime se sent 179 toûjours de la dignité de son origine ; au lieu que l'enfant naturel exprime le plus souvent dans ses actions la honte de sa naissance, & le déreglement des mœurs corrompuës de son pere & de sa mere ; & finit en disant d'un ton railleur & piquant, qu'il faloit avoir l'esprit d'un caractere bien extraordinaire, & bien bizarre pour soûtenir une opinion contraire : Anti 180 game ne laissoit pas de persister dans son avis ; il prétendoit mesme que l'on n'avoit jamais vû d'enfant naturel ny de Concubine, commettre des actions aussi énorme & aussi dénaturées que celles qui avoient esté commises par des enfans, & des femmes legitimes. N'avons-nous pas vû, disoit-il, une fille legitime nourir pendant trois années, & mettre à l'execution l'hor 181 rible dessein d'empoisonner son propre pere qui l'aimoit tendrement, & dont elle avoit receu mille biens-faits : A-t'on jamais rien oüi de pareil d'un enfant naturel ? Tout fraischement ne venons-nous pas de voir une femme donner de l'argent pour faire assassiner son mary. Une autre susciter à son mary une accusation calomnieuse qui devoit l'exposer aux supplices les 182 plus cruels, & les plus infâmes : Sont-ce là des actions qui soient jamais tombées dans la pensée d'un enfant illegitime & d'une Concubine ; & cependant ce sont des crimes qui ont esté executez par des enfans & par des femmes legitimes, & de qualité. L'on dit que Scortine a empoisonné Agamis, quelle apparence ! sa mort auroit fait trop de bruit dans le monde, & 183 une action si noire n'auroit pû éviter les rigueurs de la Chambre ardente ; pour l'avoir volé, cela pouroit estre ; mais combien de femmes en ont fait autant, continua‑t'il, en regardant avec un souris malicieux la la Marquise de Seliny, & ont plié la toilette de leurs maris ; elle en rougit : La Baronne s'en apperceut, & craignant que la conversation ne s'échauffast, pour dé 184 tourner les coups, elle se leva brusquement, & jettant les yeux sur sa montre, elle dit qu'elle craignoit que la Comedie ne fut commencée, & qu'il ne faloit point perdre de temps, & y aller, ce qu'elle fit avec toute la Compagnie, excepté Philogame, Antigame & l'Abbé Sophin qui prirent le party de la promenade. Mais à peine le Carosse estoit-il sorty du Faux 185 bourg Saint Germain, qu'Antigame prenant la parole, dit : Voilà des femmes bien folles, & bien dégoûtantes ; comment cette Baronne de Chardonnay ose-t'elle soûtenir avec un doigt de blanc & de rouge sur le tein cet air de prude : Cette effrontée de Comtesse de Réal ne devroit‑elle pas mourir de honte de reciter une Histoire aussi impudente que celle de Scortine ; & de 186 cette friponne de Seliny, qu'en dites-vous ? voler son mary, le quiter, & luy faire un Procés en separation, parce qu'il l'aime trop : Que je plains, continua-t'il, de pauvres maris qui ont de semblables femmes. Ah ! que Lesbie est bien éloignée de ces sortes de deffauts. Toutes les femmes que je vois ne servent qu'à la rendre plus aimable à mes yeux, l'eau toute pure est son 187 fard, la rencontre des yeux d'un homme l'a fait rougir ; elle me garde deux mille Loüis14 que je tiens plus seurs que dans mes coffres ; elle est si des-interressée que je ne pouvois l'obliger à recevoir le Rubis que je luy ay donné. Tout ce qu'a fait Lesbie pour vous, interrompit Philogame, n'approche point des obligations que j'ay à Fraudelise ; elle avoit congedié Philabel ; elle 188 estoit à la veille de quiter le monde, & de s'engager dans un Convent ; & pour moy seul elle a changé de resolution, & n'aime que moy.
Dans le temps que Philogame parloit ainsi, le Ciel vint à se couvrir d'un nuage si épais & si obscur, qu'à peine Philogame, Antigame & l'Abbé Sophin pouvoient à la faveur des éclairs distinguer & reconnoître leur chemin ; ce qui 189 obligea le Cocher de conduire promptement son carosse dans le premier Cabaret. Philogame, Antigame & l'Abbé Sophin estant descendus de carosse entrerent dans la premiere chambre de ce Cabaret, ils y trouverent deux hommes qui contestoient ensemble sur la qualité & sur la beauté d'un Rubis ; celuy qui tenoit le Rubis dans sa main, & qui en estoit le Maistre, disoit que 190 c'estoit un Rubis d'Orient ; l'autre au contraire soûtenoit que ce n'estoit qu'un Rubis balet. Antigame se souvenant, que quoy que le Rubis qu'il avoit donné à Lesbie fut d'Orient, il y avoit eu bien des gens qui l'avoient pris pour un Rubis balet, eut la curiosité de voir celuy que cet homme tenoit ; si bien qu'avançant doucement par derriere, il le vid de fort 191 prés ; il luy sembla qu'il avoit beaucoup de ressemblance avec celuy qu'il avoit donné à Lesbie, ce qui luy causa de l'émotion : L'homme qui tenoit le Rubis ayant tourné la teste & vû Antigame en cet estat, cacha promptement le Rubis ; & nonobstant la grosse pluye qu'il faisoit, sortit du Cabaret accompagné de la personne avec qui il estoit.
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Je voudrois bien connoistre, dit Antigame, celuy à qui appartient le Rubis. Je ne le connois point, repartit Philogame ; pour celuy avec qui il est ; je sçay son nom, continua-t'il, c'est Philabel, cet homme qui aimoit éperduëment Fraudelise, qu'elle ne pouvoit souffrir, & qu'elle a chassé de chez-elle à cause de ses manieres libres & peu respectueuses. C'est le Maistre du 193 Rubis, interrompit Antigame, que je voudrois connoistre ; il me semble, reprit-il, que ce Rubis ressemble fort à celuy que j'ay donné à Lesbie, & je voudrois bien sçavoir d'où cet homme le tient. Ah ! le jaloux ? ah ! le jaloux ? répondit en riant Philogame, il croit que Lesbie a donné son Rubis à cet homme. J'en suis fort éloigné, repliqua Antigame, & je 194 connois trop Lesbie pour luy faire cette injustice : Oüy, la pauvre fille pensa mourir de douleur quand il fut tombé du châton, & qu'elle l'eut perdu, & j'eus toutes les peines du monde à l'en consoler.
Quoy qu'Antigame fut bien persuadé de la fidelité de Lesbie, neanmoins la maniere prompte & brusque avec laquelle cet homme avoit caché son Rubis, sa sor 195 tie précipitée du Cabaret pendant une grosse pluye, & la ressemblance qu'il trouvoit dans ce Rubis avec celuy qu'il avoit donné à Lesbie, l'inquietoient & luy causoient un chagrin qui fut apperçu de l'Abbé Sophin, & qui l'obligea d'appeller son Valet pour luy ordonner de s'informer adroitement des noms de ces deux hommes : Ce Valet luy témoigna qu'apparament il 196 n'auroit pas beaucoup de peine à les apprendre, qu'ils avoient renvoyé dans ce Cabaret un Laquais pour attendre la réponse d'une Lettre qu'on y devoit apporter, que ce Laquais estoit un nouveau débarqué, qu'il seroit bien facile de faire jaser avec une bouteille de vin. Il y a un de ces deux hommes, dit Antigame à ce Valet, qui a un Rubis ; si tu pouvois apprendre, conti 197 nua-t'il, de qui il le tient, & comment il l'a eu, que je t'aurois d'obligations, & que je les reconnoistrois bien : Ce Valet luy promit qu'il alloit faire son possible pour le satisfaire, & sortit ensuite de la chambre à cet effet.
Cependant Philogame, Antigame, & l'Abbé Sophin se mirent à raisonner sur ce qu'ils venoient de voir. Antigame disoit que jamais 198 Rubis n'avoit mieux ressemblé à celuy qu'il avoit donné à Lesbie que celuy-là, & qu'en les presentant ensemble, l'on y seroit trompé. Philogame prétendoit que la pluspart des Rubis se ressembloient, & qu'il estoit bien difficile d'en reconnoistre la difference : L'Abbé ne sçavoit non plus que penser de la surprise, & de l'étonnement de ces deux hommes, & de leur prompte retraite 199 nonobstant la pluye. Philogame avec un ai fier & railleur soûtenoit que Philabel touché de ce qu'il alloit épouser Fraudelise, n'avoit pû supporter sa veuë, & s'estoit retiré : Enfin chacun raisonnoit à sa fantaisie, quand le Valet de l'Abbé vint leur apprendre que l'homme au Rubis s'appelloit Cleante, qu'une Demoiselle luy en avoit fait present & devoit encore 110 15 luy donner au premier jour deux mille Loüis16 d'or, & se marier avec luy : Que ce Laquais qui estoit au service de Cleante n'avoit pû luy apprendre le nom de la fille, mais qu'il luy avoit seulement dit, Qu'un jour cette fille & Cleante estant dans un Cabinet de verdure du jardin de Saint Cloud17, & parlant ensemble, il s'estoit caché derriere ce Cabinet, d'où il avoit oüy tout 10118 ce qu'il venoit de dire.
Aprés que ce Valet se fut retiré, Philogame jettant les yeux sur Antigame pensif & resveur, luy dit : C'est donc là ta Lesbie, cette fille si touchée de ce que le Rubis que tu luy avois donné estoit tombé du châton : Helas ! cet accident devoit luy presager que tu cesserois de l'aimer ; elle en devoit mourir, la pauvre fille ; Remarque‑tu son des-interessement, 10219 & avec quelle fidelité elle gardoit tes deux mille Loüis20 : Cette fille si éloignée de tout engagement, qui haïssoit tous les autres hommes pour n'aimer que toy ; Ce cœur que tu tenois si bien en haleine par la diversité des mouvemens que tu luy donnois, & par la crainte de te perdre ; Enfin ce cœur qui t'aimoit d'une maniere si fine, si délicate & si inconnuë aux gens mariez.
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N'accable point un mal-heureux, repartit Antigame, à qui se fier presentement ! s'écria‑t'il ; Lesbie donner mon Rubis à un mal-heureux, & à un homme sans nom ; Lesbie m'estre infidelle, Lesbie me trahir, Lesbie vouloir me voler.
A qui se fier, interrompit Philogame, à une fille de famille, bien élevée, & qui vous regarde comme son époux ; 10422 Enfin à Fraudelise qui fait voir mille belles qualitez, & mille vertus. Cet entretien fut interrompu par le bruit d'un Laquais qui portoit une Lettre, & qui demandoit Philabel dans la court.
Philogame mettant la teste à la fenestre vit que c'estoit le Laquais de Fraudelise, ce qui le fit rougir. Antigame observant sa rougeur voulut voir le Laquais qu'il reconnust aussi ; si bien 205 que sans s'expliquer sur le soupçon qu'il eut que ce Laquais apportoit peut‑estre la réponse qu'attendoit le Laquais de Cleante, descendit promptement, & ayant trouvé dans une allée par où ce Laquais devoit passer un endroit si obscur, qu'à peine pouvoit-on discerner les gens ; il s'y plaça pour l'y attendre & quand il fut prés de luy, il luy demanda tout bas la Lettre de Fraudelise en luy presentant un écu23 ; 206 ce Laquais qui ne pouvoit voir celuy qui luy parloit à cause de l'obscurité, qui n'allast pas s'imaginer que ce fut un autre que Philabel qui luy demandoit cette Lettre, & qui n'estoit point fâché d'avoir un écu, le prit promptement, donna la Lettre sans faire plus grande reflexion, & se retira. Antigame remonta aussitost dans la Chambre où il avoit laissé Philogame 207 & l'Abbé Sophin, & aprés avoir décacheté cette Lettre, il la presenta à Antigame, & luy demanda s'il en connoissoit le caractere ; Philogame répondit que la Lettre paroissoit de Fraudelise ; Antigame luy apprit de quelle maniere il l'avoit euë : Vous jugez bien de l'impatience que Philogame & l'Abbé eurent de la lire, voicy comment elle estoit conçûë.
208
Bandeau fleuri.

LETTRE.

VOVS ne sçavez gueres ce que c'est que les premiers engagemens, & vous connoissez mal mon cœur, quand vous concevez qu'il est capable d'aimer un autre que vous ; si j'espouse Philogame, je cede aux ordres cruels & terribles d'un Pere qui veut m'immoler au grand Procés qui devore depuis si long-temps sa famille. Le 209 cœur de la victime ne se trouvera pas lors du sacrifice, il est destiné pour un ingrat, pour vous cruel ?
Antigame n'eut pas plûtost lû cette Lettre que la remettant à Philogame, & le regardant d'un air serieux, il luy parla en ces termes : Cette Lettre, luy dit-il, me fait changer de sentimens, me fait revenir de mes erreurs, & me ramene au mariage. Ah ! 210 Philogame, continua-t'il, que vous estes heureux de pouvoir engager à vostre personne pour toute vostre vie une fille qui a autant d'honneur, & qui vous aime avec tant de fidelité ; voyez comme elle hait Philabel, cet impudent, ce malhonneste-homme qui faisoit rougir si souvent cette pauvre enfant ; que vous allez mener avec elle une vie honneste & agreable ; plus vous la 211 verrez, plus vous y découvrirez de grandes qualitez, & plus vous serez content de vostre choix ; vous vous ferez un devoir, une douce habitude de vous aimer, elle vous fournira mille plaisirs innocens, elle vous tirera de la débauche avec des voluptez legitimes, elle vous donnera de beaux enfans ; & la Lettre qu'elle a écrite à Philabel vous en assure. En cet endroit Antigame 212 quittant son serieux ne pût s'empescher d'éclater de rire. Dans ce moment le cocher vint les avertir que la pluye estoit passée, mais qu'il se formoit dans l'air un nuage si épais & si obscur qu'il pourroit causer un orage plus furieux que le premier, & qu'il ne répondoit pas qu'il pût les ramener s'ils ne partoient promptement, on luy dit de se tenir prest.
213
L'Abbé Sophin voyant Philogame & Antigame comme hors d'eux-mesmes leur parla ainsi. Vous n'avez pas sujet de rire ny l'un ny l'autre, & si quelque chose est capable de vous détacher des femmes, c'est ce que vous venez de voir ; ce n'est pas qu'il en faille toûjours juger par Fraudelise, & par Lesbie ; il s'en trouve quelques‑ unes qui ont de l'honneur & de la fidelité. 214 Il ne s'agit point, interrompit Antigame, en revenant de sa resverie, de nous détacher des femmes, de les blâmer ny de les loüer : Nous en sçavons assez sur leur chapitre ; mais il s'agit de nous juger, & de sçavoir s'il est avantageux de se marier, & s'il y a dans le mariage plus d'agréemens que de chagrins. La question me paroist difficile à décider, répondit l'Abbé ; mais si vous 215 voulez sçavoir quels sont les premiers sentimens qui me viennent, il me semble que le seul temperament doit regler la difficulté. Si vous sentez au fond de vostre cœur une indifference, & un dégoust pour les femmes & pour les enfans, ne vous mariez point, car le mariage vous donnera plus de chagrins que de plaisirs ; si au contraire, vous vous sentez un penchant & une inclination 216 pour eux, vous ferez beaucoup mieux de vous marier ; ce n'est pas qu'il faille esperer dans le mariage un bon-heur veritable & solide, il n'y en a dans aucune condition de la vie, & moins dans le mariage que dans toute autre ; mais les plaisirs legitimes de cet état pouront servir à adoucir une partie des chagrins & des peines de la vie, à empescher vostre femme de tomber dans le desordre 217 & dans la débauche, & à temperer ses meschantes humeurs, & ses inquietudes ; vous en tirerez des services, vous aurez le plaisir de vous reconnoistre dans vos enfans, ils serfiront de liens pour vous unir plus fortement avec elle, & vous aurez l'esprit & la conscience dans un autre assiette qu'avec une Maistresse interessée & infidelle. En un mot mal pour mal, il vaut mieux vivre avec 218 une femme qui ne se laisse aller que rarement & par foiblesse à quelque infidelité, que d'estre tous les jours exposé aux perils, que les biens, la reputation, & la vie courent avec une fille qui n'ayant aucune raison legitime d'engagement pour vous, & estant sans honneur & sans religion, est capable de tout entreprendre pour satisfaire son plaisir & sa passion.
219
Comme Antigame alloit répondre, le Cocher revint à la charge, qui les obligea de crainte d'un second orage de monter en carosse, & de de se retirer dans leurs logis.
FIN.

Noms propres

La Princesse de Clèves

Personnages : La Princesse de Clèves (protagoniste), sa mère Madame de Chartres, Monsieur de Clèves (le mari de la Princesse), Monsieur de Nemours (l'homme de qui la Princesse tombe amoureuse).
La Princesse de Clèves est un des romans les plus célèbres du XVIIe siècle. Écrit par Marie-Madeleine de Lafayette, il fut publié anonymement en 1678. Le roman a pour cadre la cour de Henri II au XVIe siècle, mais il peut être considéré comme le reflet de la cour de Louis XIV avec ses intrigues amoureuses et la lutte entre les courtisans pour la reconnaissance royale.
  • La Princesse de Clèves, Le Petit Robert : Dictionnaire illustré des noms propres, Paris, Dictionnaires le Robert, 1994.

Lucrèce (en lat. Lucretia)

Femme de l'homme politique romain Tarquin Collatin réputée pour sa beauté et, surtout, sa vertu. Selon la tradition, après avoir été violée par Sextus, fils du roi de Rome Tarquin le Superbe, elle se donna la mort (-509 av. J.-C.). L'affaire déclencha la révolution qui renversa la monarchie tarquine à Rome et fonda la République romaine.
  • Lucrèce en lat. Lucretia, Le Petit Robert : Dictionnaire illustré des noms propres, Paris, Dictionnaires le Robert, 1994.

Notes

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